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Roland Chapnikoff


Souffles

 


 

 

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Naissance

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NAISSANCE

 

CHAPITRE 1

 

 

Je ne me lasse pas de survoler la mer : je me démène pour être au contact de l'eau et je prends un bain de mousse sur la pointe des crêtes ; par temps chaud évidemment ; quand nous préparons un ouragan. Sinon je préfère planer ; voir les flots d'en haut ; une plaine polychrome griffée par des sillons, un miroir qui reflète une lumière diaprée ; un champ d'eau piqué de puits larges comme l'ombre des nuages et sans autre fond que le bleu-vert abyssal. Jouissance d'être une parcelle de vent, une molécule d'air...
La rue principale laisse danser les tourbillons entre les maisons peintes en blanc : Talcahuano, sur la côte chilienne, une presqu'île phallique aux bourses pleines de pétrole et de fer en fusion et dont le méat suinte la misère. Un lieu où l'or noir qu'on entrepose et le métal que l'on forge partent en fumées noires par les hautes torchères et les cheminées basses. Un monde gris face à l'océan qui brille. Un panache noir quand on aborde par la mer, à l'heure de la relève des brises, quand la terre refroidit. L'air est en équilibre ; il se tait. J'aime ce calme qui précède la nuit.

J'arrive à peine de la haute mer. Nous jouions à faire rouler les vagues quand le soleil est passé à l'orange. Les nuits en mer sont humides et la couette froide nous brûle l'oxygène : il faut se mettre au sec. Je cantonne sur le bord d'un toit en profitant de la chaleur des tuiles. J'espère tellement qu'un jour un vent chaud m'enlève... Un Sirocco... Venant de l'Atlantique j'arriverais sur l'Espagne, chargé d'humidité comme un bourricot, et au-dessus des champs d'oliviers, à peine le temps d'apercevoir leur tête verte et leurs sabots d'hématite, nous croiserions ce beau basané qui sentirait bon le sable doux. Coup de foudre et vol au-delà des Pyrénées... Rêve...

×

La rue s'agite. Une femme est assise contre le mur de ma maison, presque à mes pieds. Elle croise les mains sur son ventre, pour le retenir. Elle crie ; qu'elle va accoucher. Je saute du toit. Je m'approche. Son visage transpire. J'organise une ronde pour le rafraîchir. Soudain elle inonde le trottoir. Elle se soulève pour s'accroupir. Elle retrouve les gestes de la paysanne, de la femme seule. La foule est là qui regarde. Une grosse dame se décide à intervenir. Elle harangue ses congénères. J'en vois les effets : les hommes s'éloignent, sauf deux gaillards qui saisissent la parturiente et la transportent de l'autre côté de la rue, dans une chapelle désaffectée. J'ai bien du mal à les suivre. Je profite d'un courant d'air pour entrer. La salle sans style ressemble à un débarras : des prie-Dieu sont entassés les uns sur les autres le long d'un mur et le bénitier, arraché de son support, gît sur le ventre comme un vieux bidet. Seul le plafond témoigne encore de l'époque révolue : une cène multicolore dont les débris de table commencent à ruisseler sur les murs sales. Une porte, au fond, ouvre sur la sacristie et les commodités.

La femme, elle s'appelle Maria, recommence à crier. Elle est allongée sur une sorte de cape et la grosse dame en criant aussi fort qu'elle, l'encourage à pousser. Je me fais tout petit, en haut, à la droite du Fils du Seigneur : je ne tiens pas à enrhumer l'enfant !

De mon balcon divin je vois des fichus rouges flotter sur des robes noires ; les matrones s'affairent. Une arrive avec des linges et une bassine. Une autre apporte un broc d'eau ; une troisième, une caisse en bois garnie de chiffons. Un homme a pensé a un matelas épais comme une descente de lit. D'un coin de la pièce on exhume une table recouverte d'un velours défraîchi. La presque mère s'accommode mieux de la douleur : elle geint en cadence avec le ch¦ur des assistantes. L'air devenu chaud monte me déloger et me plonge dans le spectacle, malgré moi ! La souffrance pourtant me laisse froid : nous professons volontiers qu'elle est dans la nature, comme le plaisir... Sans doute suis-je impressionné par la vie qui va surgir... D'ailleurs elle s'approche à grands cris... Elle jaillit, boule noir entre les cuisses rouge sang vif ! Un garçon est né. J'échappe de justesse à sa première aspiration et je saute dans un courant ascendant pour rejoindre le céleste plafond.

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Il fait nuit noire. Coincé dans un endroit à l'abri des remous, je me suis laissé surprendre. Maria dort et le bébé tète le vide. Il s'appelle Juan, Roanne. On en voit des pauvres quand on fait la mousson : vous balayez quelques feuilles tressées et vous lisez dans les journaux que vous avez fabriqué des milliers de sans-abri ! Juan est de cette race, sauf que les feuilles chiliennes sont en ferraille. Bon ! Il en a marre de faire semblant, il braille. Les nouveau-nés sont confiants : ils réclament quand ils ont faim. Plus tard, l'homme crèvera en silence, subjugué par l'absurdité. Maria doit faire le nécessaire car le silence revient bientôt, ponctué de glouglous pleins. Je m'ennuie un peu. Je participe plus volontiers de l'air libre que de l'air confiné. Les nuits d'été, quand nous relâchons sur terre, je les passe à sentir. Pas n'importe quoi : ici j'humerais les effluves qui descendent des Andes avec la brise de terre ; et non les émanations du complexe chimique !

L'aurore éclaircit la fenêtre. Je descends me coller aux carreaux. La rue est grise encore de la noirceur nocturne ; quelques chiens maigres déjeunent dans les poubelles ; une bise locale caresse la poussière ; le soleil ne va plus tarder. Ses rayons tomberont de haut, des hauteurs de la Cordillère qui barre le ciel à l'Est. J'apprécierais de culminer là-bas, là même où nous sommes rares ; prendre le soleil de haut ! Le ciel regagne sa place en rougissant.

Quand la lumière blanche traverse enfin les vitres, Juan la salue à sa manière : en pleurant. Maria l'allaite avec douceur, d'un sein que l'on croirait transparent. Je discerne mieux ses traits : je crois qu'elle est belle, une métis plus-plus, celles qui ont pris le meilleur de l'Espagnol et de l'Indien. Je m'étonne qu'elle soit seule : encore qu'elle ne le fut pas toujours ! Je finis à peine de m'étonner qu'un homme bouscule la porte pour entrer. Maria interroge. Il s'agît de Salvador. La suite échappe à ma connaissance de la langue. Elle lui en veut de quelque chose : pas de Juan qu'elle embrasse entre deux hurlements. Quand le ton baisse, je comprends qu'il n'aurait pas défendu leur logement avec suffisamment de fermeté. Il reste à la fenêtre. Il ne proteste pas. Entre les assauts qu'il accepte tête baissée, il adresse des baisers à l'enfant. J'ai du mal à l'imaginer faire le coup de poing. D'ailleurs il désarme Maria qui lui ouvre la porte. Pendant les embrassements familiaux j'inspecte le plafond : du tendre Jean au puissant Mathieu je passe une revue de détail. Quand le silence revient je baisse les yeux : ils sont assis tous les trois, Salvador le dos contre le mur avec Maria entre les jambes et les bras, et Juan qui n'a plus faim mais qui mâchouille un bout de sein. La main de son père lui caresse la tête, le visage et, d'un doigt, glisse sur la gorge maternelle. Je voudrais m'échapper, grimper vers d'autres cimes, voir une autre blancheur : le bonheur humain m'angoisse ; je suis tellement passager qu'il me faut des espaces pérennes pour me rassurer : la mer que l'on agite en surface, la montagne que l'on époussette et les déserts que nous balayons, voilà les endroits où je suis bien  !

 

×

 

Quelque temps s'écoule dans la quiétude. Nous somnolons. Le réveil est brutal : des coups vigoureux ébranlent la porte. Salvador déplace son monde et va ouvrir. Un petit homme, dont on n'imagine mal qu'il ait pu produire ce vacarme, tend une enveloppe. Il commet l'erreur d'ajouter un commentaire : il se prend une telle baffe qu'il se retrouve assis sur le trottoir. Sans plus de cérémonie Salvador rentre en claquant la porte. Il donne la lettre à Maria, lui ne sachant lire que les visages. Dernier avertissement de l'huissier.

Dehors une petite foule conspue le messager. Le pauvre type peine à se remettre sur pattes. L'instinct de conservation, opportunément ravivé par la gifle, le tient muet. Paysans misérables attirés par les embauches du complexe et rejetés des années plus tard par la loi du marché, les gens de la rue ne sont pas méchants. Ils injurient le sort au travers du bonhomme qui, ayant ramassé ses abattis ne s'attarde pas à les compter.

Salvador interroge :

« Qu'est-ce qu'ils veulent encore ?

_ Ils viennent dans trois jours... Ils sont gentils, il nous préviennent... » Je la devine fatiguée, inquiète comme une jeune mère. Pourquoi font-ils des enfants ? Pour que la vie continue ?

« Pourquoi l'as-tu frappé le type ?

_ Parce qu'il était là... Pour te faire plaisir... Il a blasphémé... Il a dit : « C'est ça : Dieu n'a qu'à vous loger puisqu'il vous autorise à vivre !

_ C'est un blasphème ? Oui... Je crois qu'il devait penser «... puisqu'il vous autorise à vous reproduire ! ». Et si c'est lui qui avait raison ? Si la misère devrait nous enlever le droit de vivre après nous en avoir ôté le goût ?

_ Repose-toi ! On a plein de choses à faire. Tiens ! je vais mettre des rideaux ! » Il cherche dans un fouillis de chiffons et déniche la vieille nappe qui devait recouvrir l'autel. Le tulle n'étant que semi-transparent, il occupe la demi-heure qui suit à broder des trous au couteau. Quand il installe ses rideaux de cuisine, Maria applaudit. Vers dix heures la grosse dame d'hier vient aux nouvelles. Elle apporte aussi des chiffons propres, un seau d'eau et du savon. Elle prend "son" bébé ; elle est émue. Elle n'a pas vu la scène de ce matin, mais la rue en parle encore. Elle pense que Salvador a eu tort de frapper un "fonctionnaire".

« Il n'est pas fonctionnaire !

_ Il est du côté du manche, c'est du pareil au même ! Vous verrez que les flics vont débarquer ! Vous avez de quoi manger au moins ? » Salvador fouille dans ses poches et en sort un billet de dix pesos.

« Il me reste ça... Je vais chercher du pain... Tant que le petit tétera nous nous débrouillerons...

_ Et sa mère fera du lait avec ses os ! Quelle misère ! Vous n'avez pas de famille ?

_ Si, du côté de Iquique. Ils sont plus pauvres que nous ! Pourquoi croyez-vous que nous sommes venus ici ?

_ Je ne veux pas retourner là-bas. Il n'y a rien à espérer là-bas ! Même pas un miracle ! Ou alors une manne céleste comme dans l'ancien testament... Où seras-tu dans quarante ans, toi ? » Pour toute réponse, Juan fait un rot. Salvador met sa veste.

« Le petit a raison. Je ramène du pain puis j'irai sur le port voir s'il y a de l'embauche. Tu n'as pas exclu les miracles dans cette région... » Il sort. Maria fait sa toilette pendant que Lolita, la grosse dame, change le petit.

_ J'aimerais vous aider mais nous ne sommes pas bien riches non plus. J'ai perdu mon emploi il y a cinq ans... Mon mari a conservé le sien mais faut voir à quel salaire ! Et il respire de l'essence toute la journée ! Enfin un coup de main ça aide et puis ça me fait plaisir... On n'a pas eu d'enfants... » Moi, je regarde mon plafond en pleine lumière.

 

CHAPITRE 2

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La Cène a ceci de particulier qu'elle est construite sur le modèle du retable peint par Bouts, c'est-à-dire que les apôtres sont assis autour de la table, deux d'entre eux faisant face à Jésus. J'ai vu l'original dans l'église belge de Louvain, un jour que je passais en coup de vent.

Ma contemplation iconographique est interrompue par la voix de Salvador qui est revenu avec du pain et du café.

_ La rumeur est folle : on me félicite d'avoir massacré un huissier ! Et il y a un attroupement sur la place pour saluer l'événement ! Nous devrions partir...

_ Pour aller où ? Chez nous ils nous trouveraient encore mieux qu'ici. Et puis je n'ai pas le courage de bouger. Avec un peu de chance l'affaire va se calmer et ils nous oublieront.

_ Maria a raison. Vous êtes dans une chapelle après tout !

_ Désaffectée... Et même l'église ne les arrêteraient pas. Lolita vous n'êtes pas obligée de rester. Vous avez déjà tellement fait.

_ Ne soyez pas présomptueux Salvador : je reste pour le petit et parce que votre gifle m'a réveillée. Vous savez bien que ce n'est pas sur ce bonhomme que vous avez tapé : c'est à notre chienne de vie que vous avez montré les dents ! Notre vie à tous autant que nous sommes. » L'air se réchauffe et commençe à remuer. J'en profite pour descendre voir les guerriers de plus près. Juan dort sans se soucier de savoir s'il est l'hirondelle ou le printemps ; Maria se repose comme un veilleur de nuit ; Salvador se fait peur ; Lolita se fait plaisir. Moi j'hésite : par nature je devrais fuir, rejoindre la brise de mer et caracoler sur les pentes andines. Mais le souffle de l'Histoire a bien du charme quand les misérables se battent pour de l'air ; au propre comme au figuré. Je décide de rester.

Salvador est reparti. Lolita sort en promettant de revenir. Maria pose Juan dans sa corbeille et bientôt elle somnole. Je remonte me percher.

 

 

×

 

 

Vers 11 heures Lolita revient. Elle porte un cabas rempli d'un peu de nourriture et de produits d'entretien.

« Il ne fallait pas ! Quand Salvador reviendra, il ira chercher quelques affaires dans notre logement. Notre logement... J'avais préparé pour le petit. Vous verrez : je ne suis pas maladroite ! Vous entendez ces cris ? » Lolita ouvre la porte et regarde dans la rue.

« C'est votre mari qui revient mais un groupe d'agités le suit. Vous imaginez... » Maria se lève et sort sur le trottoir. Cinquante mètres plus haut la marche s'est figée. Salvador harangue la foule : sans doute demande-t-il qu'on ne le suive pas jusque chez lui. Il est entendu : il arrive seul alors que la troupe s'éloigne vers la place.

« Si je les écoutais, je deviendrais le nouveau Che ! Je n'en ai pas l'envergure : il y a quelques heures à peine, tu te demandais comment j'avais pu te mettre enceinte ! Et l'on voudrait que j'engrosse l'esprit de révolte pour qu'il accouche d'une révolution ! Je leur ai demandé de s'éloigner. Je préfère les rejoindre après que nous en aurons parlé entre nous. Restez Lolita ! Juan vous a adopté. » Le nourrisson s'essayait à sourire. Lolita le prend dans ses bras et chantonne. Le calme semble revenu. Maria termine la suite de petits dessins qui tiendra lieu de liste. Elle la donne à son mari en la commentant.

« Je ne pensais pas que nous possédions tant de choses ! Tu es sûre qu'il est nécessaire de déménager ?

_ Dépêche-toi ! De toute façon il faudra le faire. À moins que mon petit Che ne s'oppose à notre expulsion avec une mâle vigueur : les meubles serviraient de barricade !

_ Moque-toi ! Tu riras moins quand tu seras veuve... Quoique...

_ T'as raison, méfie-toi : ne meurs pas. Dépêche-toi ! » Ils s'embrassèrent tendrement et il sortit.

« Regardez le petit drôle : on jurerait qu'il fait au revoir à son papa ! Vous avez un beau bébé Maria. J'espère que l'heure du déjeuner va calmer les esprits. En fait je voudrais que tout explose mais comme j'ai peur... Vous croyez que ça vaut le coup de mourir pour du bien-être ?

_ Pour du bonheur ? Vous avez quel âge Lolita ?

_ Quarante ans.

_ Vous êtes trop vieille pour mourir. La mort dont vous parlez, c'est mourir de jeunesse ; presque de maladie infantile. Je me demande si elle se transmet de mère en fils, comme l'hémophilie.

_ Les jeunes mâles se montent la tête entre eux. Les filles aussi. Vous avez répondu non à ma question ?

_ Je n'ai pas répondu. Je n'en sais rien. Je préfère tellement donner la vie ; même si c'est plus douloureux, parfois... »

Je les écoute et je m'étonne. Est-ce l'effet de ma traduction, particulière il est vrai, qui donne à leurs discours cette profondeur de fond, cette noblesse. Je ne traduis pas mot à mot, j'exprime les vibrations que je perçois ; j'interprète les regards, les silences, je les transforme en paroles. Je suis dans mon rôle en adaptant des graines que je sème à tous vents.

Lolita part vers midi. Maria grignote le reste du pain en donnant le sein. Ensuite elle berce le petit. Il est 14 h. quand son mari revient. Il porte un vieux sac marin et une valise.

« Et voilà ! Il y de quoi soutenir un siège ! J'ai mis le nécessaire dans la valise. Les rues sont calmes.» Maria le regarde avec des yeux de petite fille. Je présume qu'elle a dû abandonner une vie confortable pour le suivre à la ferme, puis en exil. Pour suivre l'espoir. Visiblement elle y croît toujours...

Salvador est reparti sur les quais. Lolita revient avec les bruits de la rue. Le déjeuner n'aura été qu'une pause, un répit.

« Ils sont sur la place. Il en vient de partout. Mon Dieu, protégez-nous !

_ Ça devait arriver : il vaut mieux s'en réjouir. Il est bon que les choses se fassent. Le gouvernement comprendra que trop c'est trop. Enfin, je l'espère... »

Je me colle aux carreaux. Le soleil a basculé vers l'océan et l'ombre recouvre déjà le trottoir d'en face. Je vois des hommes qui passent et aussi quelques femmes. Ils semblent subjugués et ils pressent le pas. Maria vient à la fenêtre. Elle porte Juan. Des molécules parfumées à la citronnelle et au lait montent vers moi. Une odeur de mère et d'enfant...

« Une invasion en effet ! Ils ont l'air déterminés. À quoi ? »

 

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Je les écoute attribuer des points d'interrogation quand brusquement le flot de passants faiblit. Deux silhouettes bleu marine cachent la lumière et frappent à la porte. Maria ouvre. Deux policiers, deux flics, immenses et bleus jusqu'au nez. Ils peinent à trimbaler une probable quarantaine. Le moins abîmé porte la main à sa casquette.

« Mesdames... Vous savez qu'il est interdit de loger là... » Il désigne l'écriteau sur la porte. Son gros doigt caresse la joue de Juan. Maria réprime un geste de répulsion. Peut-être que ce type n'en pouvait plus d'avoir faim, ou plus probablement d'avoir soif. Flic ici, c'est un métier qui vous laisse un avenir. Flic sous Pinochet, fallait pouvoir... Il y a des types qui ont une très grosse soif ! Ils n'ont pas l'air méchants ceux-là. Ils ignorent l'histoire de la gifle. Mais pourquoi sont-ils là plutôt que sur la place ?

« Je ferme les yeux à cause du petit, mais demain vous n'êtes plus là. O.K. ?

_ Oui. » Il jette un coup d'oeil dans la pièce, émet un grognement qui pourrait signifier « Expulser des pauvres gens qui se trouvent bien dans ce gourbi, ça ne m'amuse pas. » Il salut de nouveau, pousse son collègue dans la rue, et referme la porte.

« Ouf ! J'ai bien failli reculer quand il a touché le petit. T'es baptisé au jus de vigne mon chéri ! Il aurait pu te donner la communion : « Ceci est mon sang ! »

_ Ils vont revenir. Vous devriez retourner chez vous. Même pour deux jours... Votre mari ne rentre pas. Il aura trouvé de l'embauche.

_ Il attend des heures : parfois un journalier se blesse... Prendre la place sans se réjouir... Quelle vie ! » Maria affiche une tristesse contre natures : la sienne qui est la gaieté et celle des choses qui est la misère ; une misère qui rend la tristesse incongrue. Lolita lui parle à l'oreille ; les deux femmes rient. Je n'ai rien entendu et j'imagine...

Elles vont papoter jusqu'au soir. Lolita s'absentera une petite heure et elle reviendra avec quelques victuailles : avec autre chose que du pain. Salvador rentre vers 19 heures. Il a déchargé un bateau qui voulait lever l'ancre avant la marée. Il fait voir les billets. Il embrasse tout le monde, même Lolita. Il insiste pour la rembourser du repas. Elle finit par accepter. On lui raconte les flics, la rue. Il raconte la place entourée de cars.

Il fait nuit noire. Lolita est partie. Le couple est enlacé sur le "lit". Juan tète dans sa corbeille. Des lueurs brèves accompagnées de bruit s'écrasent sur les vitres : la gifle n'en finit pas de résonner. Maria s'inquiète :

« Il faudra quitter la chapelle dès demain matin. Imagine qu'ils te prennent et qu'ils te portent en triomphe ! Une bataille a besoin d'un étendard !

_ Et d'un martyr ! Trop peu pour moi... J'ai une famille ! Une bonne raison de me battre, en fait ! D'avoir du travail, un logement...

_ Fais ce que tu crois devoir faire. Ce sera bien ! » Elle se blottit un peu plus. Les bêtes qui se lèvent au crépuscule pour aller tuer leur dîner ne se posent pas de questions. Juan non plus : il braille. Maria l'empoigne et le pose sur elle ; élevé sur la mère le bambin ; dans une mer de sérénité. Salvador les entrevoit dans les éclairs.

« Ça me donne faim de l'entendre boire... » Il se lance à la recherche du pain, qu'il trouve sur les prie-Dieu. Il se recouche en mastiquant. Maria sourit.

Dehors la fraîcheur crée une dépression : je pourrais sortir sous la porte, aspiré par le sous-nombre. Je pourrais m'évader. Que m'importent à moi les problèmes de fourmis ! Je m'appelle alizé, aquilon, autan, bora, chergui, chinook, foehn, khamsin, mistral, noroît, simoun, sirocco, suroît, tramontane, zéphyr et non pas Juan, Salvador ou Maria ! Pourquoi suis-je terré dans la moiteur sombre d'une chapelle d'amour ? Qu'est-ce que je fais entre Lui qui se donne à manger là-haut et ceux qui mangent en bas ? De quoi je me mêle ? Je suis un morceau de vent : je n'existe qu'en soufflant ! J'ai beau faire des ronds dans l'air, je m'étiole. Ils dorment. Au moins leurs souffles font-ils une jolie musique... Il faut que j'arrête de penser, de m'humaniser, de m'abandonner à l'air du temps ; sinon demain j'influerai sur la révolution en faisant flotter ses drapeaux !

 

 

CHAPITRE 3

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Ils furent réveillés par le bruit des grenades. Elles éclatèrent vers huit heures, quand la foule compta plus de mille personnes. Moi qui ne dors jamais, j'avais dénombré des centaines de pas sur le pavé, entrevu les silhouettes pressées d'en finir avec la misère. Elles passaient, rarement solitaires, en petits groupes qui chuchotaient une révolte que la surprise d'exister rendait presque muette.

Juan sonne du clairon. Salvador se lève et sort dans la rue. Les premiers manifestants arrivent en pleurant : la place n'est plus qu'un nuage chargé de tristesse ; les pères, les mères pleurent comme leurs enfants. Les pouvoirs qui utilisent des gaz lacrymogènes contre les miséreux, ont-ils le sens de la dérision ? Salvador rentre.

« Le sang ne coule pas. Pas encore... Il faut partir. » Maria donne la tétée. Elle a recouvré la fraîcheur cuivrée de ses vingt ans ; une brillance métallique, une force. Elle considère ses hommes tour à tour et elle répond simplement : « Oui. »

Pour la première fois depuis un jour et deux nuits, je suis dehors, je suis chez moi ! Je laisse la ville à mille mètres en dessous ; la Cordillère lointaine est mon cordon : je me gorge, je me remplis ! Et je baisse la tête. La ville est maculée par les fumées malignes de l'industrie et par la blancheur des gaz délétères. Le vent a-t-il des amis ? La bise est faible et je fais du surplace. Il me faudrait descendre pour attraper la brise de mer et fuir vers les hauteurs... Juan a-t-il fini de téter ? Tant pis pour la cure d'altitude : je dois savoir si en bas la vie continue pour des amis qui ne me connaissent pas... Je plonge.

La porte est ouverte. Juan a fini. Il dort dans les bras de Lolita.

« Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas ? Promettez ! »

_ Bien sûr que je viendrai !

_ Vous serez sa marraine si vous voulez...

_ Merci de tout c¦ur Maria. » Ils vivaient.

 

×

 

La rue grouille de zombies véhéments aux yeux rouges. La peur les tient à distance : les retient. Je ne peux m'empêcher de penser qu'ils aboient. La chapelle marque le début de la zone de sécurité : de beaux restes pour un refuge désaffecté.

À l'intérieur les préparatifs du départ s'achèvent. Maria sera chargée du bébé, Lolita de tout ce qui à la consistance du textile et Salvador portera le reste. Il faudra marcher une petite heure. À dix heures nous partons.

Je peine à les suivre. Je virevolte et je tourbillonne, je vole au près, au largue, je m'égare dans les fumées, je recolle, bref : je passe l'heure la plus déchaînée de ma vie ! De ma vie "humaine" ! Car il me faut en convenir : je ressens ! J'ai des émois ! Je m'intéresse à l'impalpable, à l'immatériel, je me découvre un alter égo spirituel : le souffle de vie. À la réflexion cela n'a rien d'extraordinaire : ne suis-je pas le comburant des phénomènes vitaux ? Il était fatal que la sentimentalité induise en moi quelques scories ! Je me préoccupe du sort d'un enfant ! Comment vais-je pouvoir assécher ou noyer des populations entières avec un tel boulet ?

Enfin nous arrivons. La cabane de torchis au toit de tôle protège un jardinet. Maria présente "ses patates". Nous entrons dans une pièce unique lestée de sanitaires. Au milieu trône le lit, un vrai, sans châlit mais avec un sommier, et dont le matelas troué par endroits laisse déborder la laine . La fenêtre compte trois carreaux de verre et un de carton. Encore que le verre, poncé par les embruns, dissimule l'océan. Car la mer immense est là, jusqu'à l'émulsion de ciel et d'eau, en forme d'horizon, où butte le regard. La maison est sise au bord d'une falaise, accrochée à la terre, amarrée à la ville, placée sur l'ultime cercle de l'exclusion, aux confins de la misère ; et plus encore, mais sur terre ! Je comprends cela en voyant comme elle est propre et la fierté de Maria qui la fait "visiter". Tout y passe : le vieux réchaud qui brûle n'importe quoi, le tout-à-l'égout qui renvoie tout à la mer, la cloison escamotable qui donne un peu d'intimité, l'armoire de rangement à base de cageots, et tout ça construit, entretenu et constamment réparé par Salvador, la perle du foyer.

« C'est tout cela qu'ils vont nous enlever ! Si seulement nous pouvions travailler ! » Maria a les yeux pleins de larmes. Salvador l'enlace. Un ange passe. Je pense que son patron ferait bien de passer lui aussi... Lolita pose Juan dans la corbeille, Maria regarde son fils ; elle paraît s'ébrouer, sortir d'un mauvais rêve. Elle écarte son mari d'un baiser.

« Bien ! On ne va s'attendrir ! Demain nous sommes à la rue : que faire ?

_ Je peux bien garder le petit quelque temps... Mais comment le nourrir ? Le lait est hors de prix !

_ En tout cas nous notons votre offre ! T'entends Juan, tu as une vraie marraine : une marraine de guère ! Merci Lolita... Voyons... D'abord trouver où aller. Adieu l'océan : seuls les bidonvilles de l'Est sont gratuits. En admettant que nous trouvions une baraque vide ! Pour en construire une, il faut une bonne semaine ; le temps de trouver le terrain, les matériaux, et la décharge est loin...

_ Venez loger chez moi... Une semaine, mon mari comprendra...

_ Vous êtes trop gentille ! Je vous embrasse ! D'ailleurs, on pourrait se tutoyer, non ?

_ Je n'osais pas.

_ C'est fait ! Quelle heure est-il Salvador ? Bientôt midi. Tu vas faire les courses. Prends pour ce soir. Et note le prix du lait... Moi je vais nourrir le petit... Directement du producteur au consommateur ! Faites-moi penser à déterrer mes patates. Tu dois rentrer Lolita ?

_ Non. Je pourrais vous garder le petit si vous allez chercher un logement...

_ Parfait ! Nous partirons après le repas. » 

 

 

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Ils partirent vers deux heures. Juan avait fait le plein et Lolita les regarda s'éloigner. Elle puisait dans leur jeunesse... De la joie ? Pas vraiment. Du bonheur ? Non plus. J'aurais dit de la vie mais elle m'aurait récusé. Elle puisait, comme un seau qui se remplit sans trop savoir ce qu'il va faire de l'eau. Elle s'abreuvait de puissance...

Moi, je les suis ; sans trop de mal : je descends le vent à ras de terre, au ras des têtes ; je partage leur poussière. Nous voilà de nouveau dans la ville : à l'heure du repas. Les passants sont en bleu, un sang de déveine, des facteurs thrombotiques : la police tient la rue ! Pas de globules rouges, ils se restaurent ; à moins que la révolution ne se soit fait bouffer ! Pour l'instant nous n'en saurons rien. Nous filons tête basse entre les gardiens de la p... ! P comme poisse, pauvreté, persécution... Puis c'est la banlieue. Une suite de pavillons en berne, des bâtisses aussi mal entretenues que des âmes. Ici la crise cogne moins fort, elle frappe en sourdine, elle sape. Nous laissons ce purgatoire pour l'enfer. Il s'étale sur le flanc nord d'une colline ; je devrais dire d'un tas. Dans l'ombre, les baraques-pustules montent jusqu'au ciel, qui semble offrir à l'homme un autre Golgotha. Nous nous arrêtons. Maria se met à pleurer. Salvador la console : c'est un mauvais moment, ils ne resteront pas. Ils vont s'expatrier. C'est ça : il faut chercher ailleurs. Nous repartons.

Il faut trouver le "responsable", une sorte de mafioso qui régente le lieu. Un certain Paulo. On nous le signale sur les hauteurs. Salvador laisse Maria sur la margelle d'un puits à sec et s'enfonce dans le village en tôle. Maria observe les enfants qui tournent autour d'elle : vautours, loups, mômes curieux et joueurs ? Leur mine sale et foncée et leur buste maigre, leurs yeux sombres qui portent sur elle un regard neutre, indifférent, les classent ailleurs : des enfants spectateurs, acteurs de rien, jamais acteurs. Gamins de bidonville, de ville bidon, de ville morte. Spectateurs de leur mort. Maria voit Juan ; elle frissonne. Un gosse s'approche, la main en forme de cuillère ; un myope. Les autres rigolent. L'affaire est entendue : la plupart repartent et seuls restent ceux qui veulent savoir, quelques-uns plus vivants que les autres. Les plus malheureux aussi, que la douceur féminine attire. Un, qui doit procéder des deux raisons, vient s'asseoir près d'elle. Un instant elle hésite devant la crasse, puis elle pose le bras sur ses épaules. Le môme s'allume.

Je les quitte, assis et muets, pour rejoindre Salvador. J'emprunte une ruelle, un ru d'eau sale qui serpente comme un funeste orgueil ; dérisoire, car ici l'homme ne gagne plus son painŠ et il n'a que des sueurs d'angoisse ! Les taudis forment une chaîne, une chenille métallique vorace, dont la chrysalide serait celle d'un Sphinx tête-de-mort qui ne poserait pas de questions. Des femmes, trop maigres ou trop grosses selon les caprices de leur anémie, discutent aux carrefours des boyaux. D'hommes, point ! Sont-ils à la ville, révolte en main ? Je retrouve les enfants autour de Salvador qui s'entretient avec le capo. Ils se séparent quand j'arrive. Nous redescendons. Maria et le gosse n'ont pas changé de posture. Sans bouger, elle accueille Salvador :

« Alors cette place au paradis ?

_ Elle existe. Une vieille qui vient de mourir... Seulement le capo a des frais ! Cent pesos. C'est rien et c'est trop ! Il veut bien me faire crédit : dix par mois pendant un an. Ce type est une crapule pragmatique. J'ai accepté.

_ Tu as eu raison. Nous n'avons pas le choix. Regarde ce gamin : il est né ici. Il est vif et sensible... Un edelweiss. Tu as vu la "maison" ?

_ Je sais où elle est. Je voulais la découvrir avec toi... Nous nous soutiendrons. En route ?

 

CHAPITRE 4

point6

Sur le bord de la falaise, Lolita promène Juan. Ils sont emmaillotés dans le même châle, le petit calé sur l'opulente poitrine. Elle s'arrête et s'assoit, le dos posé contre une grosse touffe d'herbe brûlée par le sel ; la chaleur du gosse entre ses seins, telle une grossesse extra corporelle... Un pétrolier vide, traînant comme un chalut un sillage d'argent, gagne la haute mer. Lolita rêve qu'elle s'éloigne pleine d'amour. L'océan est une carapace froide dont l'éclat est un leurre. Le vent sent l'eau de mer. Mirage... Elle se lève et rentre au "village".

Elle couche Juan dans sa corbeille et elle sort chercher du charbon de bois, en fait des bûches à moitié consumées que les hommes récupèrent sur les chantiers. Elle est sur le pas de la porte quand un car vert éclate en uniformes bleu ! Mitraillette au poing la police investit les maisons. Un jeune flic pousse Lolita vers l'intérieur.

« Salvador Freis, c'est ici ?» Mon Dieu ! la gifle qui rebondit ! Mais un car en armes pour une peccadille, c'est trop...

_ On peut savoir ce que vous lui voulez à ce monsieur ? » Le jeune homme n'a pas encore l'aboiement naturel. Il se renfrogne mais il murmure : « Fauteur de troubles... Meneur...» Et plus fort :

« Il habite là, oui ou non ?! » Lolita hésite à répondre : elle ne sait pas que les voisins ne diront rien. Elle est sauvée par un gradé qui fait le tour des habitations, accompagné d'un civil, un petit blanc, l'huissier. Le chef désigne Juan et lance : « Il est à vous ? Maria répond oui. » Il est à elle, elle en mourra peut-être. Les trois hommes sortent. Bredouilles, ils s'agglutinent auprès du car. Ils ne renoncent pas : le véhicule est garé derrière la maison et des sentinelles sont postées de place en place. Les habitants doivent rester chez eux.

Lolita sait qu'elle dispose d'une heure pour trouver une solution, mais elle ne sait que cela ; et prier. Je ne vaux pas mieux qu'elle. Je me voudrais biblique, faisant lever des nuées, et je tremble d'impuissance. Nous nous morfondons et Lolita pleure. Nous veillons...

 

×

 

Un gamin de cinq ans couleur de murailles, c'est-à-dire tôle rouillée, se glisse par la porte entrebâillée. Il a gardé son doigt sur sa bouche, sans doute la dernière consigne maternelle... Il ne l'enlève que pour parler dans l'oreille de Lolita. Elle l'écarte gentiment.

« Ne crie pas mais parle plus fort mon chéri. Tu veux du lait ? Le môme s'énerve. Il reprend à peine plus fort :

_ Non ! Du lait pour le bébé. À l'épicerie, à l'entrée. » Moi, j'ai compris : les voisins espèrent que la police laissera quelqu'un aller chercher du lait ! Et comme l'épicerie se trouve sur la route avant l'entrée... Lolita comprend. Juan aussi, semble-t-il, car il se met à hurler comme par une belle nuit.

« Part vite bonhomme ! Et remercie ta mère ! » Le gosse remet son doigt sur sa bouche et il disparaît. La sentinelle la plus proche vient aux nouvelles. Sa grosse tête moustachue se penche sur le berceau :

« Il a faim votre gamin ! Qu'est-ce que vous attendez pour le nourrir ? Qu'il ameute le quartier... » Je crois entendre une forme de conseil dans le dernier constat. Les flics proviennent rarement des beaux quartiers... Leur sauvagerie, seulement. De toute façon Juan est un pleurnicheur et Maria ne s'alarmerait pas de l'entendre pleurer. Alors que de les apercevoir à l'épicerie en train d'acheter du lait...

« Je voudrais bien le nourrir ! Je n'ai plus de lait. Et je suppose que je ne peux pas aller en acheter... Alors il va pleurer ! » Le garde lisse sa moustache. Il se penche de nouveau sur le berceau. Inspiré, le nourrisson donne son maximum.

« Trouvez un gosse pour chercher du lait ! Mais attention, pas de coup fourré ; vous payeriez pour les autres. » C'est moins bien que ce que nous espérions. Le petit voisin préviendra nos amis mais ils refuseront de fuir sans leur fils. Tôt ou tard ils seront pris. Lolita sort et pendant un petit quart d'heure elle visite les voisins. Sans succès. Personne ne veut prendre le risque d'envoyer son gamin. Elle rentre. Juan hurle de plus belle. Une autre sentinelle a fait le déplacement. Lolita feint l'amertume :

« Personne ne veut y aller ! Des amis ! Ils viendront me demander un service ! Comment que je te les enverrai promener ! » Les deux hommes se concertent dans un coin de la pièce. Le second venu, un presque vieillard, semble plaider. Le premier fourrage maintenant dans son système pileux. C'est lui qui s'adresse à Lolita.

« Prenez votre marmot et filez ! Si vous n'êtes pas de retour dans une demi-heure vous devenez l'ennemi public n° 1. Et avec votre sirène vous n'irez pas loin ! Votre nom ? Prenez ça. » Il a griffonné le nom sur un laissez-passer.

Lolita replace Juan dans le châle et elle file sans tarder. Sans doute est-elle aussi inquiète que moi. J'ai du mal à me mettre dans la peau d'un policier. Nul n'étant parfait, pourquoi ne pas envisager une faiblesse dans l'ignominie ? Qu'il le veuille ou non, l'homme est entaché de grâce : un être absolument mauvais ne survivrait pas dans la communauté humaine. Ces deux nervis seraient restés humains, voilà tout : belle affaire !

Nous dévalons vers la sortie et bientôt nous atteignons la route ; un long ruban de macadam fondu qui serpente parmi les baraques et les ruines ; un fleuve de poussière en suspension. L'épicerie se trouve à cent mètres de là, à l'ombre d'un chêne vert. Nous disposons d'une vingtaine de minutes. Juan ne pleure plus : probablement est-il intrigué par la chair tiède d'un garde-manger qu'il ne reconnaît pas. Lolita s'est assise contre le mur du magasin. Elle devra s'enfuir elle aussi. Comment revenir dans la maison sans l'enfant ? Car, elle en est sûre, ils ne voudront pas le lui laisser. Elle pourrait le cacher chez elle ; les cacher ! Son mari ne voudra pas. Non qu'il soit plus mauvais qu'un autre : il est "normal"... Alors elle fuira avec eux ? Non, elle doit les convaincre de lui confier l'enfant, le temps que les choses se calment. Elle tressaille chaque fois que la silhouette d'un couple se dessine dans la brume corpusculaire. Le temps passe.

 

point7

 

Soudain elle ne doute plus, ce sont eux ! Ils vont la main dans la main, le pas rapide, avec une légèreté propre à leur jeunesse. Ils aperçoivent Lolita. Sans lui manifester le moindre intérêt ils entrent dans l'épicerie. Après quelques minutes, Lolita les rejoint. Le lieu, qui tient du bazar autant que de l'épicerie, ne vend que des produits de première nécessité : les seuls que la clientèle soit obligée d'acheter ! Quelques personnes attendent d'être servies par le couple de vieux qui tient l'endroit.

Maria écoute Lolita en donnant le sein. Oui il faut partir. Pour aller où ? Lui laisser Juan ? Pourra-t-elle seulement payer le lait ? Elle s'arrangera aussi avec une petite voisine qui vient d'avoir un bébé et qui a une grosse poitrine. Ça ne veut rien dire. Quand même un peu... On retournera dans le nord. En stop. Encore que les camionneurs... On leur en veut toujours. On n'aura pas le choix. Il faut sortir d'ici !

Ils s'apprêtent à le faire et se dirigent vers la porte quand le car de police peint la vitrine en vert. Une lumière glauque transforme le magasin en aquarium. Salvador pousse les femmes vers le fond de la pièce où une fenêtre donne sur une usine en ruine. Heureusement que Juan, un enfant bien élevé, ne pleure pas la bouche pleine ! Salvador devenu chef de guerre pousse, porte et tire, Maria alourdie et surtout Lolita, la grosse dame qui n'a pas eu le temps de maigrir. Ils courent dans le champ de pierres vers les murs blancs. Cinquante mètres à découvert, nus devant les fusils. Elles s'écroulent à l'abri quand le premier flic pointe son canon à la fenêtre. D'autres arrivent, qui ont fait le tour du magasin.

Les fuyards repartent en direction du village : bientôt les hommes vont rentrer et la police n'osera plus pénétrer en territoire ennemi. Dans la nuit il faudra essayer de rejoindre la ville, de déposer Lolita et le petit, puis de prendre la route de Concepcion. En espérant que toute la police du pays ne soit pas à leurs trousses ! Mais pour l'instant, ils ne peuvent s'introduire en lieu sûr qu'en passant par l'entrée du haut ; soit un parcours de plusieurs centaines de mètres dans un terrain vague jonché de détritus et sur lequel ne poussent que des ruines trop délabrées pour servir de taudis. À moins de tomber sur une clôture trouée...Ils s'arrêtent à la lisière de l'usine. Les femmes sont en eau. Salvador n'a plus peur, il est passé de l'autre côté, il fuit comme il tuerait : avec détermination ; il a mis le doigt sur cette vie qu'on lui dispute, et sous son doigt le petit SDF de rien du tout a senti battre le pouls d'un mâle, d'un chef de meute amérindien, d'un dignitaire, d'un révolté, d'un vivant ; d'un combattant. Il embrasse Maria, caresse Juan qui tète, aide Lolita à se relever. Le plus dur reste à faire : traverser une zone plate, vingt secondes de course à la liberté. Après ils longeront la clôture, à l'abri des regards. Alors, il suffira de courir vite... Quelques détonations donnent le départ. L'esprit de Salvador est traversé par l'idée, l'espoir, que la police n'osera pas tirer sur eux : elle doit savoir que la guerre commencera au premier sang versé. Les flics ne sont pas des soldats.

Il court en soutenant les femmes par le bras. Dix secondes. Il abandonne Maria pour épauler Lolita. Quinze secondes. Ils entendent les balles qui sifflent. À trente mètres devant, un homme du village, à plat ventre, découpe la clôture. Vingt secondes. Maria s'est jetée dans la trouée. Salvador charge Lolita sur son dos. Il est plus mort qu'elle mais la pensée lui est venue que s'ils tardaient trop, la police ne pourrait plus simuler. Il court pour que la guerre de Talcahuano n'ait pas lieu !

 

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8 ANS AU BRÉSIL

 

 

CHAPITRE 1

 

point110

Le sable d'or de Copacabana torture le gamin : une plaie s'est ouverte sous son pied. Mais il sait, ils savent, qu'un flic court moins vite qu'eux sur une aire sablonneuse. Alors ils filent sur cette plage vers celle de Gavéa et plus loin encore vers celle qui les libérera, la plage dos Bandeirantes. Je peine à les voir, à les suivre, tant la nuit sombre est calme. Dans un trou de lumière, je les entrevois : deux enfants qui fuient main dans la main. Le grand doit avoir huit ans, une robuste charpente, la petite six ou sept mauvaises années qui l'ont laissée fluette. Elle court en geignant.

J'arrive du Chili ; enlevé par une bourrasque alors que j'espérais le salut de mes amis. J'ai traversé les Andes par le col de Copulhue, survolé l'Argentine, sa pampa, le fleuve Colorado jusqu'à Santa Rosa, et touché la mer à Buenos Aires. Puis vint L'Uruguay, Trinitad et la vallée du Cuchilla Grande jusqu'à Melo. Enfin le Brésil et la traversée du Rio Grande vers les perles de la côte que le pays porte en sautoir : Porto Alegre, Curitiba, Sao Paulo, et le joyau, Rio de Janeiro. Des milliers de kilomètres en aveugle, une nuit un jour de vol, et la dépression qui nous pose là.

Les gamins ont continué sans moi. J'aperçois les poursuivants, une demi-douzaine de solides gaillards en survêtement. Dans leurs mains, des matraques à dragonne comme en ont les flics américains. Je les suis. Je constate avec plaisir qu'ils peinent plus que les enfants. À la pointe de l'Arpoador ils s'arrêtent, excités et fiévreux comme des chiens qui ont perdu la trace : le sang leur échappe. Ils s'assoient. Je continue. Je rattrape les mômes qui courent toujours. Le garçon se retourne de plus en plus souvent. La gamine le supplie de s'arrêter. Ils s'immobilisent soudain pour vérifier qu'aucun bruit ne dérange le clapotis. L'océan plisse à peine sa peau noire ; un frisson qu'il jette sur le sable. Il règne un silence naturel . La chasse est terminée. La petite pleure en s'asseyant.

« Arrête de chialer, c'est fini. T'as été formidable ! T'as vu comme on les a semés ?! » Il regarde la plaie qui lui entaille le pied. Il se lève, fait quelques pas dans l'eau et revient à sa place en sautillant sur sa jambe valide. La petite se penche.

« On voit rien. T'as mal ?

_ Plus maintenant. Passe-moi ton foulard. » Elle lui donne le bandana qu'elle portait sur la tête. Il s'en fait un pansement.

« Tu me dis quand tu es reposée. Nous rentrerons par le champ de course. »

Ils s'allongent sur le sable. La fillette prend la main du garçon. À l'Est, les lueurs de la ville s'éteignent. Sur nos têtes, le ciel est métallique à force d'être étoilé. J'ai l'impression de me trouver dans une casserole dont je verrais le couvercle ! Un drôle de chaudron...

« Tu crois qu'elle reviendra maman ? » La petite voix pose la question, sans plus.

_ Je ne crois pas. Elle est au ciel.

_ Peut-être qu'elle nous regarde si elle est une étoile... Pourquoi on n'a pas de maman et de papa ?

_ Parce qu'ils avaient pas d'argent !

_ Avec quoi ils nous ont achetés alors ?

_ Je t'ai déjà expliqué que les enfants on les faisait avec le zizi. Tu retiens rien !

_ Alors pourquoi tu dis qu'on n'a pas de parents à cause de l'argent ?

_ Après ! Il faut de l'argent pour les garder pas pour les faire ! Tu comprends ?

_ Pour manger ?

_ Oui. D'ailleurs on n'en a plus. Viens, il faut rentrer. »

 

 

point8

 

 

J'aurais aimé savoir qui sont les types qui les poursuivaient. Les gosses n'en parlent pas : la poursuite devait être une catastrophe naturelle ou pour le moins, habituelle ! Les enfants regagnent la route du bord de mer. Ils longent la plage sur un kilomètre puis ils bifurquent à droite en direction d'un lac. De ma hauteur je l'aperçois comme une goutte de mer tombée dans la forêt. Nous le contournons par la droite. En fait nous revenons sur Copacabana. Ils marchent sans s'arrêter. Devant nous le ciel s'éclaire sur la baie de Rio. Nous avons grimpé entre la plage et le lac et par endroits nous dominons des zones habitées. Nous cheminons une demi-heure durant. Subitement nous quittons la route pour pénétrer sous le couvert d'arbres malingres. Quelques minutes dans ce maquis jonché de détritus et nous atteignons des baraques en planches, la lisière d'une favela. J'ai vu ces chancres défigurer le visage de l'homme dans presque tous les pays ; moins dans ceux du Nord, à cause du froid : là-bas on crève dans du solide. Nous descendons la forte pente d'une colline plantée de murs en bois. Nous habitons, semble-t-il, une maison plus grande que les autres : les enfants s'immobilisent devant. José colle son oreille contre la porte. Il murmure quelques mots à sa soeur et ils se déshabillent. Lui reste en short et elle en culotte. Puis ils s'embrassent sur les joues et ils entrent.

×

Je me retrouve seul dans l'air plat. Je n'ose prendre de l'altitude de peur de les perdre. J'ai survolé Rio l'été dernier ; tout était différent : je participais à un ouragan et les Cariocas ont dansé une drôle de samba ! Mes jeunes amis furent-ils touchés ? Si je n'accepte pas ma nature et son destin, je vais devoir changer de métier ! Je sais que je n'en ferai rien car nous ne soufflerons jamais assez fort pour triompher de l'effort des hommes : nous soufflons sur des incendies qu'ils ont eux-mêmes allumés. On m'objectera que nous ne frappons que les plus faibles, les éternelles victimes. Soit ! Mais d'abord victimes de qui ? Alors pas de morale !

Je reste confiné sous une planche du toit, dans l'odeur du bois moussu, en attendant le matin. Pas d'oiseaux pour saluer l'aube, dans cette forêt désenchantée, ce cimetière de cercueils en plein air : des cris, des gémissements des pleurs. Les rires viendront avec le jour, quand les enfants sortiront. Ma "maison" ne s'animera qu'aux premiers rayons chauds : la chaleur expulsera de la couveuse une bonne douzaine de gamins, dont les miens. Le plus âgé doit compter moins de quinze ans, la plus jeune trois fois moins. Il y a quatre filles et huit garçons. José fait voir son pied au "chef", à celui que j'imagine comme tel car je ne vois pas qui pourrait contester physiquement son autorité. Une fille s'approche, gracile si ce mot contient grâce, belle si la beauté supporte la crasse, charitable si la charité commence par les autres. Et elle n'a que douze ans. Les deux grands n'ont pas l'air satisfaits. Je m'approche. Luisa, la petite soeur, perçoit l'inquiétude et se met à pleurer. Le chef intervient :

« Pleure pas ! Tu feras mieux d'empêcher ton crétin de frère de bouger d'ici avant d'être capable de courir ! Vous l'avez échappé belle cette nuit ! Vous êtes tarés ou quoi ? Vous balader dans L'avenue du Président Vargas à minuit passé ! On ne vous le répète pas assez ? : vous devez être ici à la tombée de la nuit. Et à quelle heure elle tombe la nuit en ce moment ? Répond crétin.

_ À dix heures.

_ Et qu'est-ce que vous foutiez à minuit ?

_ On regardait les gens...

_ T'entends Mary, "Ils regardaient les gens" ! Et qui c'est qui vous regardait, vous ? Les salauds de la brigade ! De la brigade de la... ?

_ Mort.

_ T'as pas l'air con pourtant ! Tu veux qu'on t'enlève ta soeur si t'es pas capable de la protéger ? Toi, recommence pas à pleurer ! Je te préviens José, la prochaine fois, en admettant que tu en réchappes, ce n'est pas la peine de te pointer ici après ton exploit : nous n'avons pas besoin de kamikazes ! Compris ? Tu vas laver ton pied et tu le laisseras au soleil. Toi, Mary, tu iras chercher un médicament au dispensaire et tu le ramèneras fissa. Toi la petiote, je veux que tu gueules si ton frère bouge d'ici, même pour aller aux chiottes ! » 

C'était bien lui le chef ; le grand frère, le père. Je ne connais du Brésil que ses paysages continentaux où il fait bon courir : je tombe véritablement des nues en constatant la misère de ces enfants, leur dénuement. Qui sont ces brigadiers qui attentent à leur vie ? Quel est ce pays ?

Luisa revient avec de l'eau. Elle lave le pied de son frère en babillant : elle joue à la poupée. Le garçon fait la tête. Moi je comprends l'attrait que peut exercer la nuit citadine sur des enfants qui habitent ce taudis ; ces avenues de lumières fascinent comme des serpents et la société fournit le venin. José ne résiste pas longtemps aux chatouillis de l'eau : il retombe en enfance. Moi je les laisse jouer et je profite d'un courant chaud pour prendre de la hauteur. Je butte sur une chape d'air froid à hauteur du Corcovado. À l'Est, le Pain de Sucre se détache sur le soleil bas. Au Nord, les chaînes de collines qui dessinent des remparts, ou des barreaux, fixent Rio dans sa baie, dans la mer. Ma chaleur se dilue et je redescends ; à peine le temps d'apercevoir l'Ouest vert et de discerner le Sud bleu.

 

CHAPITRE 2

point9

 

Quand Mary revient, vers 11 h., les gamins les plus jeunes jouent à la balle sur une terrasse. José les regarde.

« Donne ton pied. On ne va pas être forcé de le couper. Attention ça va piquer ! » Elle verse un désinfectant sur la plaie. Le petit se tord de partout en agitant les bras mais il ne crie pas.

« T'es un homme ! Quand tu seras grand nous nous marierons... D'après toi, nous serons grands un jour ?

_ Oui... si nous rentrons à la nuit !

_ Tu fais le malin... N'empêche que si Antonio ne s'occupait pas de nous, nous ne serions plus là ! Je te mets un collant. Tâche qu'il dure jusqu'à demain. Je te confie les petits : vous mangez et vous faites la vaisselle ! Moi je vais au boulot. » Je la regarde s'éloigner, enfant-femme plus légère que moi... Quel travail fait-elle ? Et les plus grands, où sont-ils partis ? Je décide de suivre ma jeune nymphe aérienne.

Nous descendons vers l'océan. De nombreuses cabanes ont un étage, en fait un rez-de-chaussée supérieur qui ouvre de plain-pied sur la pente, en amont ; empilées sur le flanc de la colline en un gratte-terre glaiseux qui parodie les gratte-ciel de la richesse. Nous abordons bientôt la plage. La foule s'y presse, plus bronzée que le bronze, plus joyeuse qu'une kermesse ; une resucée carnavalesque qui refuserait à la tristesse le droit d'entrer dans les têtes ? Toujours est-il que l'on s'agite beaucoup. Ma jeune amie flotte sur le sable comme un bouchon sur la vague ; de place en place, avec l'oeil qui traîne négligemment sur les tas de vêtements, de victuailles. L'idée m'effleure que ma jeune amie vole sur le sable ! Une voleuse ! Je n'en suis pas vraiment surpris : tout au plus espérais-je qu'elle mendiait. J'aurais préféré qu'elle le fit : quémander une aumône c'est offrir un service, voler c'est blesser. Je me garderais toutefois de porter un jugement : sans doute sont-ils des milliers à mendier et cette offre, qui s'apparente alors à de la récupération, perd sa vertu ; l'aumône ne doit pas être une forme d'économie sociale ! Il n'en demeure pas moins que je m'inquiète pour ma voleuse. Nous croisons d'autres feux follets, moins gracieux qu'elle, mais tout aussi attentifs. Apparemment l'offre est très inférieure à la demande. Nous remontons la plage jusqu'à l'extrémité et nous bifurquons sur Botafogo. Une parcelle de forêt, incongrue, nous protège un instant : la fraîcheur de l'ombre est un délice. Ma compagne ne semble guère dépitée par l'échec de sa rapine : sans doute est-ce là son lot quotidien. Elle chantonne. Je suis moi-même heureux de sa déveine...

Nous traversons un quartier de la ville pour retrouver le sable de Botafogo plage. Mon bonheur est à l'eau. La longue marche reprend parmi les groupes qui déjeunent. Mary achète une espèce de galette qu'elle mange à l'abri d'un muret. J'en profite pour prendre un peu de hauteur.

La plage est un sourcil blond sur un oeil bleu. Le front serait couleur brique et les cheveux verdoyants ; car des espaces boisés recouvrent les sommets. À l'Ouest, le gigantesque christ du Corcovado appelle peut-être à lui les petits enfants que quelques-uns, en bas, tirent comme des lapins. Je m'évade vers Rio, dentelle aquatique aux échancrures pleines d'eau. Cathédrale pyramidale tronquée, pour une ville fastueuse et sale. Je rentre.

Mary mange encore, sans doute une seconde galette. Le soleil a tourné et maintenant elle peut étendre ses jambes dans l'ombre du muret. Sa quiétude m'étonne : inconséquence de l'âge ou sagesse du fauve qui se garde pour la chasse ? De petit fauve à la courte crinière noire, de fauvette cuivrée en manque de grains. De ravissante enfant... Elle se lève, époussette soigneusement sa robe en guenilles et enterre ses papiers gras. Puis elle retrouve les gens qui somnolent sous les parasols ; les dames qui serrent leur sac à main ; des brebis certes, mais nées avec les loups ! Nous marchons gratuitement, pour le fun, pour le plaisir de côtoyer la foule nue. Nous marchons jusqu'au bout, jusqu'au Morro da Viuva, une oasis de verdure qui nous relâche sur la plage de Flamengo ; sur quelques kilomètres de poussière. Surprise ! Mary traverse la route du bord de mer et poursuit son périple sur le trottoir. Elle presse le pas. Larangéras est avalé en trois quarts d'heure et nous retrouvons le sable pas loin du musée d'Art moderne. Elle se dirige alors sur la ville et par un dédale de rues gagne la plaça da Républica. Derrière un bosquet, allongé sur le gazon gris, Antonio discute avec d'autres garçons. Ils devaient l'attendre car ils se lèvent dès qu'ils la voient. Embrassades et on emprunte l'avenida Presidente Vargas. Antonio et Mary marchent devant. Ils entrent mendier dans les cafés à touristes. Les autres patientent à l'écart. Moi je m'impatiente, d'autant que je ne peux les suivre dans les débits de boissons. Je décide de retourner au gratte-terre.

 

×

 

Luisa dort nue sur une paillasse pleine d'herbes. Son petit corps en sueur luit dans la pénombre du galetas : une pièce-dortoir encombrée de douze "lits", d'une table et de quelques tabourets ; avec dans un coin un petit réchaud à alcool et tout au fond, derrière une tenture, un vase de nuit. Un buffet sans portes protège de la vaisselle ébréchée et un broc à eau en terre cuite. Les deux fenêtres, ouvertes, ont des carreaux en papier huilé ; sur les murs, les dessins des gamins évoquent une nature moins sauvage : des forêts touffues peuplées d'animaux drôles comme les singes et les perroquets. Y a-t-il une bourgeoisie de la misère ? Des gens qui s'installent dans le malheur et le rendent "confortable" ? Si la réponse est oui, ils habitent ici.

José dort dehors, à l'ombre d'un palmier nain, corps d'enfants mélangés. Mais la sieste se termine par les pleurs d'un petit. Une fillette de douze ans dénoue l'enchevêtrement et sous les insultes va calmer le brailleur. Les bourgeois font-ils des cauchemars ? Luisa sort du dortoir et s'installe sur les genoux de son frère. Tout redevient calme. Je repars.

 

Je retrouve les mendiants vers l'océan ; ils font demi-tour par le trottoir d'en face. Ils n'ont pas changé de dispositif : deux éclaireurs et le groupe de soutien. Un café possède une terrasse ouverte : je peux participer en auditeur virevoltant. Mary sollicite un gros blond à tête d'Allemand ; d'Allemand libidineux.

_ Aidez l'enfance brésilienne monsieur. Vous connaissez ses malheurs ? » Le type à l'air de les connaître : il est probablement là pour en profiter. D'ailleurs il ne regarde que le jeune garçon qui baratine quelques tables plus loin. Il le désigne du menton.

« Il est avec toi ? Alors il est malheureux lui aussi... Tu peux lui dire de s'approcher... » Mary se déplace. Elle murmure à l'oreille de son compagnon :

« Je crois qu'on a un poisson. Il veut te voir. À toi de jouer ! » Elle continue la prospection. Antonio fait quelques tables en direction du blond. Moi je suis sidéré : voilà qu'ils tapinent maintenant ! Qu'espérais-je ? Depuis quand la misère génère-t-elle des enfants de Marie ? Non seulement ces gosses ne doivent pas mourir, mais il leur faut vivre. Et ceux-là ont charge de famille ! Vol, racolage ! Pourtant l'existence du groupe de soutien, autant que la candeur dont je persiste à affubler mes délinquants juvéniles, me laisse augurer d'un qualificatif supplémentaire différent de prostitution : extorsion ! Antonio arrive à la funeste table.

« Vous vouliez me voir ?

_ Assieds-toi une minute... Je peux peut-être t'aider... J'ai juste un peu de monnaie sur moi... Si tu pouvais venir jusqu'à mon hôtel...

_ Et vous me donneriez combien, à votre hôtel ? » Le type transpire le sperme comme un fromage blanc le petit lait.

« En dollars... dix.

_ Je ne me déplace pas à moins de vingt !

_ Comme tu y vas ! Enfin... contre le malheur il ne faut pas lésiner. Vingt mais tu restes... discuter un moment. O.K. ?

_ Il est où votre hôtel ? » Il est près du marché, à dix minutes d'ici. Mary s'éclipse.

_ Vous payez qu'on y aille ! » L'homme sort un portefeuille rempli comme la caverne d'Ali Baba. La bouffée de chaleur émise par Antonio m'envoie au plafond ! Nous sortons.

« Suivez-moi. On va prendre un raccourci. » J'aperçois les gamins qui ont pris les devants. Je suppose que le "raccourci" passe par les petites rues... Nous traversons l'avenida Rio Branco et nous pénétrons dans un dédale de ruelles qui ressemble furieusement à un filet tombé du ciel ; sur la tête d'un pédophile de la pire espèce, celle qui exploite la misère des enfants ! Quand il se voit entouré de six lames plus longues que son sexe, il ne résiste pas : il donne ses dollars, sa montre et sa chevalière. Deux secondes plus tard, seul, il dégueule dans le caniveau.

Les gosses courent se perdre sur la plage de Flamengo. Moi je reste avec Antonio et Mary. Ils se sont rejoints au musée et, main dans la main, ils marchent tranquillement sur le sable. La foule, à son apogée, les protège. Ils discutent, à peine plus excités que s'ils avaient chapardé un peu de confiture dans le buffet familial. Sont-ils conscients qu'ils viennent de menacer de mort un quidam pour lui prendre de l'argent ? Un triste sir, certes, mais ce faisant ils le rejoignent dans le déshonneur : en sont-ils conscients ? Apparemment non ! En tout cas ils supportent l'infamie avec bonne humeur et appétit : ils savourent une glace grosse comme leur tête ! J'imagine que pour eux cette brassée de dollars, c'est Bysance. Ils s'assoient au bord de l'eau, là où le sable est encore frais de la mer qui se retire. Deux héros, soudain fatigués... Comme moi : leur vie me tue ! Je vais les attendre chez eux.

 

CHAPITRE 3

point10

 

J'arrive au gratte-terre pour constater que José et Luisa ne sont plus sur la terrasse. J'imagine que le garçon peine à marcher et je ne m'inquiète pas de leur absence. J'en profite pour visiter le quartier. Je cherche dans ma mémoire quels animaux sont plus mal logés que ces humains : hors de conditions exceptionnelles, je n'en vois pas. Aucun gîte, repaire, terrier, nid, aucune tanière, retraite, qui ne ressemble à ces bauges, hormis peut-être celle des sangliers ! Le vent souffle où il peut, soit, mais l'esprit ? Est-il moins puissant que moi ? Quels maléfices frappent l'image de Dieu ? Dans mon soliloque je suis monté au sommet de la favela. La vue est imprenable : peut-on loger dans son âme un espace de liberté presque infini ? « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie » Le silence effrayait le penseur, poète à ses heures. L'espace infini et la liberté qu'il sous-tend, plus encore, effraient le tout-venant. Pourtant, je jurerais que l'oeil qui se porte chaque jour sur un paysage vide, regarde ailleurs...

Je suis redescendu. Les premiers membres du "commando" sont de retour. Ils racontent leur fait d'armes aux petits. Quand les deux héros arrivent, ils sont acclamés. On file vite se mettre à l'abri pour admirer le butin : 355 US dollars, la Rolex métissée or acier et la bague en or. Avec un peu de chance on pourra refourguer les bijoux pour 200 ou 300 dollars. On se raconte vingt fois la tête du type quand il s'est vu piégé : «... et à l'hôtel il a dû s'occuper de son froc, plutôt que du mien ! » Je frémis...

C'est Mary qui remarque l'absence de José et de Luisa. Elle s'inquiète d'abord de la blessure au pied. Vers 20 h. tous les gosses participent à une recherche, des abords jusqu'à la plage. En vain. Quand on dîne vers 21 h. les deux gamins ne sont pas rentrés. Antonio est fou de rage :

« Si on le retrouve vivant le petit con, je le massacre ! De toute façon je le vire ! » Mary intervient :

« En attendant ils ont encore droit à notre protection : nous devons les récupérer avant les autres. Sauf que toi et moi, nous ne pouvons pas retourner dans le centre : le gros type doit s'y trouver...

_ T'as raison. Émilio et Victoré vous ferez l'avenue Vargas. C'est là qu'ils "regardaient les gens" ! Je vais les tuer... Manuel et Linba vous ferez la Rio branco. Nous, on vous attendra près du musée. S'ils sont poursuivis, ils savent que la plage est la seule voie de salut. Il faut espérer qu'ils auront une centaine de mètres d'avance sur leurs poursuivants en abordant le sable : Mary et moi nous profiterons de l'obscurité pour prendre leur place. Aucune chance qu'ils nous rattrapent !

_ Sauf s'ils sont moins cons pour une fois et qu'ils en envoient barrer la plage.

_ On ferra gaffe en arrivant là-bas. Toi, Sergio, tu t'occuperas des gamins quand ils arriveront. Vous vous jetterez sur la droite.

_ Comment je saurai que les autres ils nous voient pas ? Parce que s'ils nous voient on est mort !

_ Tu attends sous la dernière lampe, près du kiosque. Tu verras à quelle distance sont les poursuivants. Il faut cent mètres pour être sûrs de notre coup... Tu prendras des repères avant. Si y'a moins, nous aiderons les mômes à courir. C'est jouable... En partant maintenant on a une petite chance de les reprendre avant les autres. En route ! »

 

×

 

Ils étaient prêts à risquer leur vie pour des frères adoptifs, petits compagnons de misère trouvés sur l'avenue, un soir comme celui-ci, l'hiver dernier. José s'était jeté devant sa soeur quand ils s'étaient crus menacés et ce geste avait plu à Antonio.

« Pourquoi nous faire ça, bon Dieu ! Et avec sa soeur en plus ! Il se ferait tuer pour elle ! Et nous on va se faire tuer pour eux ! Putain de merde ! T'as une idée, toi ? » Mary n'en a pas. Moi j'en ai peut-être une : ce môme a l'océan dans sa tête. Chez des parents bourgeois, il fuguerait. Je ne tiens plus. Je dois aller à leur recherche : peut-être se sont-ils simplement endormis sur la plage, dans le château qu'ils auraient construit ? Avant d'être des victimes, ce sont des enfants ! Je vais quand même les chercher dans la ville... Je saute sur une brise de terre et me voilà sur la mer...; sur l'océan qui là-bas, très loin, s'enfonce dans le noir ; sur cet amnios qui chaque nuit nourrira la lumière ; sur l'eau bleu azur de l'Est qui chaque matin lancera le soleil ; sur la mer, quoi ! Je reprends mes esprits et je vire bâbord. Je survole Santos Dumont Airport et j'atterris à l'aplomb de N.S. do Candelària, à l'extrême Est de la Presidente. L'avenue Vargas pulse le sang carioca, un sang-mêlé de toutes les couleurs, un liquide vivant. Trouver deux petits globules gris là-dedans relève de l'exploit. Je vole au plus près, d'haleine en haleine, d'ale en ail, d'elle en lui, visitant le monde au Brésil, le peuple de Rio. En bières et en vain ! Je fais trois fois le tour sans trouver les gamins. Ont-ils retenu la leçon et je les retrouverais sur le chemin du retour : après tout, le couvre-feu n'est qu'à dix heures ! Je remonte l'avenue Rio Branco. La foule se presse vers la plage, pour une dernière visite, pour la cueillette de la première fraîcheur. Ambiance calme et joyeuse. Je comprends les gamins : j'oublie la mort...

Vingt et une heures trente. J'aperçois le groupe de recherche qui arrive au musée. Ultime conciliabule et l'on se sépare comme convenu. Je décide de suivre ceux qui partent vers le centre. Ils marchent vite, à contre-courant. Il faudrait courir : le temps va jouer contre eux ; à la roulette brésilienne : une roulette russe sur fond de samba ! D'ailleurs Émilio et Victoré, chargés de prospecter l'avenue Vargas, dévalent la Rio Branco en courant. La pénombre gagne et déjà creuse des alcôves dans les recoins. L'avenue se coule dans la noirceur, l'avenue se fane. La mort se lève. De grandes silhouettes brunes, rares encore, jaillissent et disparaissent comme de mauvais présages. Les deux gamins courent et moi je vole : nous ne croisons que d'autres possibles proies. Qu'ont-elles donc à traîner en ces funestes endroits ? Papillons fascinés ? Soudain nous découvrons les nôtres, José et Luisa, installés sur le rebord d'une fenêtre, happés par la musique qui peuple le trottoir, musiciens à l'ouvrage, de café en café. Juste le temps de voir le pied blessé et le pansement rouge-noir, et les grands les enlèvent. Dix heures. Victoré charge José sur son dos. S'il faut courir, ils sont perdus ! Émilio part devant avec Luisa pour chercher du renfort. Je les accompagne. La chance nous poursuit : dès l'avenue Rio Branco nous rencontrons Manuel et Linba. Celui-ci, le moins costaud, continue avec la petite et les deux autres rebroussent chemin : la brigade n'attaque jamais un groupe d'enfants protégé par la foule. Et puis il faut se relayer pour porter José. Le gosse est K.O. assis. La fièvre probablement et l'accueil des sauveurs : « Tu vas voir ta gueule, si on s'en sort... » Moi ce que je préfère dans mon métier, c'est de faire chanter les choses... Alors forcément, je suis mauvais juge... Mourir pour une musique : quelle leçon de vie ! Mais vivre pour en écouter d'autres, ce n'est pas mal non plus... Les avenues sont avalées et voilà le musée. Je m'élève pour voir : nous ne sommes pas suivis. Le kiosque, le lampadaire et Sergio sont là. En absence de poursuivants nous devons rentrer par les rues. Quelques pas sur la plage pour récupérer Antonio et Mary et nous filons dans Gloria endormie. La banlieue respire comme une dormeuse, le souffle doux venu de l'océan, brisé par le flot rythmé de l'autoroute. Les deux grands portent les deux petits sur leur dos, les bras autour du cou, comme des cordons. Nous montons dans le silence : Catete, Laranjeiras, plongée sur Botafogo et enfin Copacabana. Quand la porte se ferme sur les enfants exténués, il est près de minuit.

 

CHAPITRE 4

point11

J'ai passé la nuit dans le creux d'un arbre, comme un écureuil, à respirer l'odeur suave de la résine : une bonne brise de terre menaçait de me priver du dénouement. Avec les rayons nouveau-nés l'air s'est apaisé et je peux lézarder sur le toit. Un chahut qui vient de l'intérieur et la porte lâche les plus matinaux. Il est neuf heures. Antonio sort le premier. Puis Mary et les autres, les plus âgés d'abord. Quand on a vu qu'il fait beau, on rentre prendre le petit-déjeuner. Je pénètre par une fenêtre ouverte. Luisa est levée mais son frère est couché, avec Mary et Antonio à son chevet. Mary consulte :

« T'as mal à ton pied ? T'es tout chaud ! On va appeler le docteur. On va pouvoir le payer ! Il n'en reviendra pas !

_ Docteur ou pas, moi je veux qu'on règle son compte pas plus tard qu'aujourd'hui ! Tous ceux qui ont risqué leur vie à cause de sa connerie le jugeront. Luisa pourra choisir de rester ou de suivre son con de frangin... » Mary intervient.

« Moi je serai son avocate. Va prévenir le toubib, sinon tu vas te priver d'une vengeance.

_ Il va vouloir qu'on l'amène.

_ Oui mais pas question de le faire attendre dehors pendant des heures. Quelqu'un va garder la place et viendra nous chercher juste avant de passer. En attendant je vais changer son pansement. » Antonio disparaît et Mary, aidée de Luisa, s'active sur le pied en question. Mary :

« Alors t'as pas pu résister ! T'étais prévenu pourtant. T'as toute la journée pour voir du monde ! Pourquoi le soir ?

_ Y'a pas de musique le jour.

_ Y'a pas de brigade non plus ! Et je regrette : sur la plage, y'en a de la musique !

_ Y'a pas de musiciens...

_ Je rêve ! Comment je vais t'éviter de te faire éjecter si tu sors des conneries pareilles ? Tu n'as pas l'air de réaliser que nous avons risqué notre vie pour vous ! Quoi ?

_ Je ne demandais rien.

_ Bon ! toi d'accord, tu veux aller là-haut voir si la musique est bonne... Mais ta soeur, elle en a marre de la vie, elle aussi ? T'as pensé à ta soeur ? Dis-lui toi, que tu veux vivre...

_ J'aime bien la musique et j'aime bien voir des gens...

_ Moi aussi ! mais pas à en crever ! Qu'est-ce qu'on va faire de vous ? Monsieur a une idée ?

_ Je sais pas...

_ Bon... Tu vas être jugé. Antonio veut te virer : tu mets la communauté en danger. Tant que tu es avec nous, nous devons te protéger. Tu comprends ?

_ Pourquoi vous nous laissez pas ?

_ Tout seul dans la ville t'as le choix entre vivre moins d'un mois et aller à l'orphelinat : mourir vite ou lentement. Ici, tu vis pas trop mal et assez longtemps pour en profiter. Mais tu dois respecter quelques règles ! Nous t'abandonnerons à l'orphelinat, si c'est ça que tu veux... Tous n'en meurent pas ! Je ne sais pas si tu as encore le choix. Je vais te défendre mais moi aussi je risquerai ma vie si tu continues à déconner. Tu veux m'aider ? Vous êtes bien avec nous ? Tu connais rien d'autre... On est gentil ?

_ Oui. Je sais pas pourquoi je pars...

_ Je crois que je sais : t'es comme moi sauf que t'as pas peur. J'espère que les autres comprendront ! » Mary a terminé les soins. Elle remet les ciseaux, la gaze et les collants dans la boîte en métal et va la poser dans le buffet. Puis elle revient, retape un peu le lit, force le gosse à s'étendre et le bise sur le front.

« T'as pas une gueule d'assassin et tu joues avec nos vies... T'es un vrai gamin. Dors ! » Elle part encourager les plus petits qui font le ménage. Antonio arrive.

« T'avais raison, il faudra l'amener. Dans deux heures. Manuel nous préviendra. Si on le jugeait en attendant ?

_ C'est si urgent ?

_ Il s'est barré avant-hier, hier, et pourquoi pas ce soir ? Ce soir il couchera à l'orphelinat ! D'ailleurs il sera mieux soigné qu'ici.

_ Dis que tu veux t'en débarrasser ! Mais tu n'as pas encore gagné : le petit fait partie de la famille et nous devons le défendre ; au besoin contre lui-même ! Si nous prenons l'habitude de régler nos problèmes de personnes en éjectant les fautifs, bientôt tu seras tout seul !

_ Il met nos vies en danger !

_ Il est la vie. Comme moi, comme toi ; je suis sûre qu'il est comme toi ! Sauf que lui c'est un enfant... Nous on est quoi Antonio ? On est quoi ? Des monstres Antonio, des petits monstres, les filles et les fils des grands monstres de la brigade ! Regarde-nous Antonio : même pas finis et déjà plus instruits que des marines, plus roublards que des prêteurs, plus teigneux qu'une maffia, et tu voudrais qu'en plus nous soyons aussi impitoyables que nos pères ! Et pourquoi en sommes-nous là Antonio, pourquoi ? Parce que pour nous il n'est pas question de vivre tout simplement : il n'est question que de survivre ! Nous ne sommes pas des êtres vivants Antonio : nous sommes des survivants ! Pas des viveurs : des surviveurs !

_ N'empêche que je préfère ça à être mort !

_ Moi aussi et c'est bien là le fond du problème... Un problème qu'un enfant ne connaît pas.

_ Imagine que nous le gardons, je dis bien imagine : comment l'empêcher de fuguer ? Nous voulons rester ne serait-ce que des survivants ; alors t'as intérêt à être convaincante !

_ J'ai mon idée mais je le réserve au jury. Toi t'es trop remonté ! Bon ! On attend que le petit revienne du docteur et on attaque. Enfin, toi...

_ Je ne suis pas une bête : je suis responsable de notre communauté.

_ Je sais... mais sa vie vaut bien la nôtre ! Tu sembles l'oublier. Il ne restera pas à l'orphelinat : donc il s'agit de le condamner à mort !

_ Sa vie contre la mienne hier soir je l'aurais donnée. Sa vie contre les nôtres, aussi ; parce que je croyais à un "accident". Avec un fugueur chronique, je n'ai ni le goût ni le droit de sacrifier le groupe. Si tu ne trouves rien, il partira ! Je vais dans le centre pour essayer de fourguer la montre. Je serai de retour vers une heure. J'aime bien que tu ne penses pas comme moi : c'est rassurant. » 

 

point12

 

Je ne garantis pas une traduction littérale, mais les idées étaient bien là. Les sentiments aussi. José est appelé vers onze heures trente. Mary l'accompagne. Trois dollars pour un diagnostique, des antibiotiques et des pansements. Rien de grave mais de l'hygiène et du repos. Bien docteur. Dites-le-lui, car nous il ne nous écoute pas ! À midi et demi tout le monde est de retour, même Antonio qui a récupéré deux cents dollars pour la Rolex : un touriste français qui connaissait mieux les montres que les pratiques locales. Le repas tient de la fête et de la veillée : l'angoisse tempère la joie. Luisa fait la navette entre la table et son frère qui mange au lit. À peine le déjeuner est-il terminé que le tribunal se met en place : une drôle de juridiction dont tous les membres sont à la fois juges et parties. Encore que cela soit souvent le cas puisque le jury le plus indépendant ne punit que pour mieux défendre les siens ! Antonio sera l'accusateur et Mary le défenseur. Émilio mènera les débats. Le jury est composé des quatre autres gamins les plus âgés mais les sept membres du tribunal voteront. On prend place autour du lit de l'accusé. Émilio, qui vient d'être longuement informé par le procureur et l'avocate, énonce l'acte d'accusation.

« José tu es accusé d'avoir, par ton comportement, mis la vie de tes camarades en danger ! Tu réponds quoi ? » Mary se lève :

« Que ce n'était pas dans mon attention ! Et que si vous étiez venus me chercher plus tôt, j'en étais quitte pour une raclée. » Antonio réagit violemment devant la tournure du débat.

« Il n'est pas trop tard pour te la donner ! Dis donc, on est libre de revenir ici quand on veut ; jusqu'à la nuit ! Si tu ne nous avais pas fait le coup la nuit précédente, on attendait dix heures du soir pour aller vous chercher ! Trouve autre chose !

_ N'empêche que... Vous seriez partis plus tôt... » Puis Marie développe les arguments qu'elle avait avancés tout à l'heure devant Antonio. Les autres suivent intéressés mais personne ne trouble le duo. Arrive le moment où Antonio réitère sa question :

« Imagine que nous le gardons, je dis bien imagine : comment l'empêcher de fuguer ?

_ Qu'est-ce qu'il aime José ? Qu'est-ce que nous aimons ? La Musique ! Nous avons réussi un beau coup hier ? Plus de 600 dollars dans la caisse... D'accord, on a plein de trucs utiles à acheter... Mais avec trois cents dollars on peut faire de la musique nous-mêmes ! Je me suis renseignée : le vieux Marcos est prêt à nous apprendre à jouer ! Il dit que si on est bon, dans un an ou deux on pourra défiler ! Alors monsieur le fugueur, si tu apprends la musique est-ce que tu rentreras tôt ? Réfléchis avant de répondre...

_ Oui...

_ Jure et crache ! Bien ! C'était ma proposition ! Qui aimerait faire de la musique ?» Tous les bras se lèvent. Sauf celui d'Antonio.

« Qui est prêt à se faire trouer la paillasse si le petit n'aime plus son pipeau ? Je trouve ça bien de monter une école et de toute façon il faudra le faire, mais ça ne règle pas notre problème.

_ Dis tout de suite que tu veux le virer, un point c'est tout ! Ce n'était pas la peine de faire tout ce cinéma ! Prends la responsabilité de ton crime ! Mais moi je partirai avec lui ! Si je dois avoir du sang sur les mains, je préfère que ce soit le mien...

_ Oh là là ! les filles ! On vote. Qui est pour l'école ? Tout le monde. Qui est pour garder le fugueur fou ? Tout le monde moins un. Qui s'abstient ? Moi. Président, dis la sentence.

_ José tu restes avec nous. » Mary se jette dans les bras d'Antonio, les autres se jettent sur José qui gueule à cause de son pied et Luisa qui n'a pas tout compris se met à pleurer. Après quoi on décide d'aller en ville fêter ça. Mary s'adresse au rescapé :

« On y va tous. Tu resteras seul : ce sera ta punition ! Tâche d'être là quand nous reviendrons. » Elle est heureuse Mary car la démocratie a triomphé. Il est plus sombre Antonio, pour la même raison. Par contre il est très fier de Mary. Ça sert à ça aussi, la démocratie.

Nous marchons vers l'océan. Au loin, couronnant la brume, de gros nuages noirs annoncent mon départ. L'air s'agite. Je vais prendre congé des enfants qui chantent. Le vieux Marcos va avoir du boulot ! Je passe dans les cheveux, je caresse les fronts, je pars... Je suis parti !

 

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 16 ANS À HARLEM

 

CHAPITRE 1

Point 111

 

John a la peau noire, ce qui n'est bon nulle part mais ici moins qu'ailleurs. En fait, ici cela ne présente aucun avantage, même pas celui d'être comme tout le monde ; sauf peut-être quand on reste pourrir dans son coin. Le coin s'appelle Harlem. Je suis arrivé hier soir. Un voyage mouvementé comme je les aime de moins en moins depuis que je me suis "humanisé". Nous avons traversé le continent pied au plancher : une tornade blanche, efféminée, - on nous appelait "katie" - une vraie furie. Et puis en arrivant sur l'Atlantique, brusquement le calme plat. En rade de New York, États-Unis d'Amérique. J'ai soufflé dans Central Park, un lopin de jungle urbaine, boisé. J'ai rencontré John à huit heures du matin. Il doublait les premiers joggeurs, en musique, car sur la rue, derrière les grilles, une sirène l'accompagnait.

Je crois que John est poursuivi. Les histoires de poursuite je commence à connaître. Mais tout le monde poursuit quelque chose... Moi je poursuis mon récit... Je crois qu'il est poursuivi par la police : des types en uniforme qui courent presque aussi vite que lui. Un presque qu'il doit à quelques bières quotidiennes. Pour John l'alcool c'est la liberté : comme quoi le crime des autres peut payer ! À condition de choisir la bonne sortie... À droite vers la 5éme Avenue ? À l'Ouest, derrière le zoo ? Il choisit la plus logique des deux car les flics prennent les noirs pour des cons. Le champ est libre : vive la connerie !

Je m'aperçois que je prends le parti du poursuivi. Moi qui parcours le monde, je dois convenir que si la justice poursuit parfois le crime, des millions de fois plus souvent l'injustice poursuit l'opprimé ! Qui est John ? Un bon coureur. Nous traversons ce qui reste de la ville blanche pour sauter dans le village noir, la terre de corons, à l'ouest de la cent unième rue. Ici la haine le protège de l'extérieur. Je n'ose penser que je serais dans un no man's land... Derrière les barreaux. Des barreaux en peaux. Maintenant il marche tranquillement entre les maisons de briques rouges, sur les trottoirs sales. Le soleil appuie déjà sur le couvercle : l'air frais n'entrera pas de la journée ; moi-même j'ai chaud ! John enlève son tee-shirt et sa casquette. Ses traits sont jeunes, son buste plat. Il pénètre dans un immeuble par l'escalier de secours qui grillage le mur de droite et il disparaît au deuxième. Moi, cloué au sol par la lourdeur de l'air, je reste dans la rue. Une boutique ouvre sur le trottoir d'en face : une épicerie tenue par une sorte de chinois, un noir aux yeux bridés. Je n'imagine pas son statut racial mais il paraît très fier de son statut social : propriétaire. Il promène un moment son grand corps nonchalant agité de petits gestes pressés, puis il s'assied en travers de la porte, entre les légumes secs et les fruits de saison.

Vers 8 h. 30, les immeubles perdent leurs enfants. Tous pareils, jeans, tee-shirt, casquette de pub retournée, Nike aux pieds, à peine lacées, et les petites filles coiffées afro. Certaines adolescentes sont défrisées, ce qui confine pour le moins à la largesse d'esprit... Ce petit monde se dirige vers une immense bâtisse qui bouche l'horizon ; un ensemble affreux, ridicule avec ses arbres trop courts. John descend par l'escalier métallique. Il rejoint une bande de vieux adolescents qui lui claquent les mains en signe de bienvenue. Tout cela me paraît aussi édifiant qu'une ouverture des classes chez les mormons. D'où provient mon malaise ?

Ils sont rentrés dans l'école publique. J'en profite pour visiter le quartier. Je ne sais pas si l'on doit dire le "ghetto" ? Probablement... Des blocs rouges qui butent sur une rivière transformée en égout, des cubes noircis par le feu, coquilles d'escargots calcinées, carapaces de laideur qui répondent à ma question : il s'agit d'un ghetto. Et le soleil qui écrase les couleurs, qui blanchit tout. Maintenant les parents et les aïeuls sortent. Ils s'installent sur des chaises, sur des marches, et ils parlent du monde qu'ils ont vu à la télévision. L'épicier sert quelques grasses ménagères. Une journée ordinaire qui commence dans le rêve américain.

 

point13

 

 

Je m'apprête à partir vers les docks, vers la mer. Filer au large sur une brise de terre et sauter dans un alizé... La grande vie ! Je suis un marin. Je dois sentir la houle sous mes ailes, sentir tanguer. Comme la mouette, j'ai l'aile marine... Allez ! je jette un oeil sur l'école et si tout dort, adieu New York. Je remonte la rue déserte, langue de chaleur où les rares causeurs forment des oasis. J'atteins la bâtisse quand un groupe la quitte. J'y vois John tenant par la main une jeune fille d'ébène. D'ébène incandescente ; le noir d'un damier. Je présume qu'elle est belle aussi. Ils vont tous librement. Le malaise me revient : contrairement aux écoliers "habituels" ces élèves ne portent rien : pas de serviettes, pas de cartables, pas le plus petit sac à dos. Des promeneurs. Ils s'installent à l'ombre, sur un banc. Ils attendent. Je m'approche. La jeune fille parle.

« Vous êtes gentils les garçons, mais comme c'est John qui a pris les risques pour se procurer la came, on doit lui laisser la moitié du bénéfice !

_ Pas question ! Si ça se passe plus mal avec lui qu'avec nous, c'est peut-être parce qu'il...

_ Tu me traites de con ? Fais gaffe ! Ils ont raison Paméla : je n'ai pas eu de chance sur les deux derniers coups mais ce n'est pas une raison pour changer nos accords : nous partagerons. Par contre je veux bien distribuer à l'endroit le moins exposé : j'ai déjà donné pour aujourd'hui !

_ O.K. Tu prends la porte de derrière. On y va ? »

Des dealers. Et fratricides en plus ! Ils ne vont pas empoisonner la belle jeunesse de Washington Heights, ils se démolissent entre eux. Probablement quelque règle de vie, copiée chez les poissons surnuméraires... Une forme d'anthropophagie. J'enrage. Ce qui ne n'a aucune importance. Ils se séparent pour s'installer sur leur point de vente. John et Paméla contournent le bâtiment. Ils marchent enlacés, porteurs insouciants de la mort guillerette qui fait des volutes, de la vie qui part en fumée. Savent-ils ce qu'ils font ? Nous croisons des gamins. Mes envoûteurs, mes sorciers, accélèrent. Au vu de la porte de sortie, ils se planquent sous un porche : en fait ils ne racolent pas, ils ont leurs clients ; des gosses à peine plus maigres qu'eux, qui arpentent le trottoir avec des allures d'exhibitionnistes sur le qui-vive. L'un s'approche enfin et reçoit un sachet qu'il échange contre de l'argent : acide, blanche, coke, crack, herbe, poudre, je ne sais quelle mixture ils se transfusent, je n'y connais rien. Tout au plus m'est-il arrivé de respirer la fumée stupéfiante des champs de pavots, en survolant la Colombie incendiée. Sans dommages mais sans effets ! À dire vrai mon innocence n'a guère de mérite : j'aime la vie et grosso modo elle me rend cette affection. Foin des paradis artificiels ! D'autres n'ont pas mes facilités et ils défilent pour acheter une autre vie, qui n'est pas une vie mais une maladie mortelle.

La marée se retire. Mes revendeurs sortent de leur trou et prennent le chemin du retour avec l'air béat du couple imprévoyant qui vient de découvrir une pharmacie ouverte à une heure du matin. Paméla ondule plus qu'elle ne marche, un bouchon ancré à une bitte d'amarrage par une corde qui serait un bras, le bouchon rieur d'un flacon de poison. Moi je trouve que son rire sonne faux. Sujette si joliment animée, avez-vous donc une âme ?

Ils sont seuls dans la rue, à cinquante mètres du croisement. Les flaques de goudron retournent l'air chaud à l'envoyeur et je dois lutter contre les courants ascendants. C'est sans doute pourquoi je n'ai pas entendu la moto ; seulement les trois coups de feu. Je vois un type penché sur les corps et l'engin qui repart dans un cri mécanique ; et d'autres flaques... On accourt du bout de la rue. Je reconnais les copains. L'un d'eux va prévenir, et les autres s'affairent sans s'affoler : position de survie, on parle à la victime, on lui essuie le front. Je sens une espèce de routine et, plus grave : une soumission. Ces petits jeunes gens hâbleurs et violents acceptent la fatalité comme une fille de ferme les coïts du servage ! Soyons francs, je le soupçonnais : les révoltés ne dilapident pas leur énergie dans les palliatifs, les produits de substitutions que sont la drogue, les modes dialectales et vestimentaires, la violence autodestructrice : ils cognent sur l'ennemi ! L'ambulance arrive, protégée par une voiture de police. Ils ne traînent pas : quelques minutes et la rue est déserte. Deux tags ornent le trottoir, deux taches qui virent au noir...

J'ai décidé de suivre la petite bande. Elle remonte la rue principale en un cortège funèbre. Ils paraissent choqués, à la façon des automobilistes qui lèvent le pied après avoir vu un accident. En général ça ne dure pas. Nous gagnons les étages d'un cube décati dont les couloirs saturés d'odeurs ménagères servent de sas aux appartements. C'est ce que je comprends en entrant dans celui de Jim : sa mère cuisine. Nous allons dans la chambre. J'imagine mal que l'on puisse dormir dans un tel capharnaüm : les gloires du "Black Power" collées aux murs ont des allures d'affiches "wanted" ; le poster "Why ?" relatif à la guerre du Vietnam questionne des malvoyants ; une tapisserie de style africain rappelle que la jungle africaine est loin ; les couvertures, les bibelots, les gadgets, jusqu'au divan creux, tout m'agresse ! Cerise sur le gâteau : la sono. Jim la calera sur une station "musicale" et toutes les discussions se dérouleront sur fond de rap. Je crois comprendre que le peuple noir n'est pas content du peuple blanc ? Ça allait sans le dire, c'est pire en le disant ; en le répétant, le répétant, le répétant, le répétant... Je comprends mieux la drogue et la violence... Pour ma part je me droguerais volontiers à la boule "Quiès" ! Après quelques soupirs de commisération, l'heure de la vengeance sonne. Jim envoie les couleurs :

« Tout le monde les a reconnus ? Sûr ? S'agit pas de se tromper... Les "Black Devil" à l'unanimité !

 

CHAPITRE 2

point14

 

Je ne sais qui sont ces méchants démons. Moi j'éviterais de les appeler par leur nom : je dirais les "Black Sheep", les moutons noirs. Double avantage : l'épithète impressionne moins et se faire tondre par des moutons stimule l'instinct de survie ! Mes compagnons ne participent pas de ces finesses.

« On va les tuer ces "enc.." ! Ils préfèrent les mouches aux moutons... Je contemple le grand noir en colère : sa jeunesse explose de toute part. J'imagine une hydre ou quelque poulpe étincelant, un n¦ud de têtes vindicatives et de bras vengeurs !

« On a des nouvelles de l'hosto ? » Le dénommé Mario, un métis afro-jamaïquain, va téléphoner dans le couloir. On entend sa voix à l'accent chantant. Il revient.

« Ils sont hors de danger. C'est le calibre qui les a sonnés car les types ont visé bas. Plus haut c'était le massacre... d'après la fille qui m'a renseigné.

_ On ne va pas les remercier en plus ! Nous tirer pour quelques dollars... Même les blancs sont moins méprisants : ils nous tirent pour le plaisir... qui n'a pas de prix ! » Tout content de sa plaisanterie il rigole un grand coup.

« Eh bien ! : on essayera de ne pas les tuer ! Voilà ce qu'on va faire... » Je n'écoute plus. Je constate les effets d'une fièvre malsaine : l'attention estompe les regards, les voix se font rauques, les gestes véhéments ; les corps prennent l'ascendant sur les esprits ; enfin... plus qu'à l'accoutumé ; l'organisme entre en régression. Bientôt la horde est prête ! On se postera près du bar qui leur sert de Q.G. et on flinguera le premier qui sortira. Mario a obtenu que l'on tire dans les pattes. La loi du talion est plus respectée ici que la loi fédérale !

La mère de Jim annonce le repas. Une belle dame la maman : deux cent cinquante livres de chair emballées dans un voile de soie noir, des bouclettes poivre et sel, pratique pour la cuisine, et de gros yeux tellement foncés qu'ils en paraissent profonds. À les observer de plus près je constate surtout la profonde détresse qui les habite et la tendresse aussi quand la femme contemple les "enfants". Nous passons dans la salle à manger. Ici le décor est bourgeois, si l'on entend par là que les éléments qui le composent sont d'une affreuse banalité. Je note toutefois qu'elle n'implique aucunement que son auteur soit un médiocre : La Joconde, dans un intérieur misérable, est un hommage que la pauvreté rend à l'art. Les garçons déjeunent de la matelote de poissons qui parfumait la moitié de l'immeuble. Ils terminent sur une sorte de pudding pas très british, un melting-pot de restes dont les émanations contrarient celles du poisson. La tension n'a plus de place au creux de l'estomac ; je les sens ramollis les guerriers. Dans quelques heures, après la classe, ils flingueront à tout va comme des hommes, mais pour l'instant ils se gavent comme des gamins !

Peu après nous partons pour "l'école". Je ne sais pas pourquoi ils y vont... Peut-être une histoire de subventions ? De toute façon ils sont mieux là qu'au café ! Encore que... l'école ne soit pas de tout repos. Dans un cinéma de plein air j'ai vu un film avec Glenn Ford en professeur : (). Maintenant les armes à feu remplacent les armes blanches... La poudre noire et la blanche, unies pour le pire.

 

 

×

 

 

Ils sont rentrés. Je pars chercher de l'air frais sur le bord de mer. D'en haut, Manhattan ressemble à un cristal prismatique en aiguilles, une fleur de pierres taillées qui reflète les lumières du ciel et de la mer, un éclat en 3-D. Une éclaboussure... Je flâne sur les quais vides d'East River à l'eau douce et chaude qui court à la rencontre du sel ; pour se purifier... Pauvre mer... Sainte mer rédemptrice, Christ nautique surfant sur les déchets... Je vous salue marées pleines d'eaux grasses... La messe est dite, je dois rentrer.

Je survole l'hôpital, avec sa terrasse marquée d'une grande croix. J'atterris sans douleurs ; presque gêné. Où trouver mes amis ? Aux urgences, derrière un rideau de plastique beige je retrouve John. Pour un adepte du look branché, il est comblé : deux flacons et autant de tuyaux. Il converse avec Paméla, à une tenture de là.

« Tu comprends pourquoi ils nous tirent dessus ? Si encore on était chez eux ! Nous allons être obligés de nous venger...

_ Oui. Sans ça il faudrait quitter Harlem. Pour aller où ? C'est ça qu'ils veulent : qu'on s'en aille... Ils veulent prendre la place. Ils étaient réglo les Démons, avant.

_ La crise... » Le drame du petit commerce : un drame mondial ! Je quitte les blessés, rassuré sur leur état physique.

L'heure de la sortie. Pendant la guerre la vente continue. Émilio assure la continuité. Les autres montent la garde. Pendant le "coup de feu" rien à craindre, les bandes évitent les massacres collectifs. Et puis, comment être sûrs de ne pas tirer sur son frère, son cousin ? Nous rentrons à l'appartement, mêlés à un groupe d'enfants. L'odeur du corridor m'est devenue familière. J'imagine qu'elle émane d'un port et je cherche les mouettes... Jim sonne la reprise ; les visages se durcissent.

« Il faut y aller aujourd'hui. Ils doivent penser que nous traînons à l'hôpital. Ils pensent trop... Les armes ! » Jim tire le divan et, sous le lino déchiré, il enlève quelques lattes de plancher. De la cache il sort trois armes de poing, de l'artillerie lourde si je considère leur taille.

« Je ne pensais pas ressortir les pétards de si tôt. Les temps deviennent durs ! Vous deux les Magnums, moi le Berretta. En route. » Il referme la cache et repousse le divan. L'ordre règne : la mort est sortie de son trou ; elle va faire un petit tour... Avec nous.

Dehors l'air a bougé ; d'un souffle... Mes amis planquent derrière un camion, à dix mètres du café. La sueur les habille d'eau. Ils attendent sur le goudron fondu, esquifs de guerre mazoutés, ils attendent que leurs cibles se lèvent et les éclairent. Sur quoi ? Sur qui ? La porte vitrée scintille et s'ouvre. Une dame sort et pose sur sa tête un grand chapeau. Elle s'éloigne. L'attente continue sous la pluie de rayons d'un soleil qui tourne et la sueur se tarit ; les peaux deviennent mates. Plus préoccupant, la rue commence à s'animer. Jim a dû se fixer un délai car il consulte sa montre avec impatience, comme s'il voulait manquer un rendez-vous. Peut-être le veut-il vraiment ? Encore un moment, Monsieur le Bourreau ! Ils sont là soudain les démons, deux gamins comme eux, qui se détachent à peine sur la façade peinte en ombre. Ils clignent des yeux dans la lumière. Ils sont offerts. Trop ; beaucoup trop. Mes copains ne sont pas des tueurs de sang-froid, des spadassins. Sans même se concerter, ils s'assoient sur le bord du trottoir ; vaincus. Les autres les aperçoivent et se ruent dans le café. Silence sur le front. Je crains que les "assiégés" ne tentent une sortie en force. Il faudrait partir ou se mettre à l'abri, mais ils sont trop abattus pour bouger. Ce sont les autres qui se manifestent les premiers.

 

point15

 

Un gaillard sort du café avec un mouchoir blanc à bout de bras : il veut discuter. Jim se réveille et lui fait signe de traverser. Sans façon, il vient s'asseoir sur le trottoir.

« Alors mecs, vous passiez et on n'a pas vu vos feux... C'est quoi exactement votre présence ?

_ On aurait pu vous flinguer.

_ Justement : vous ne l'avez pas fait ! Why ? Vous voulez faire partie des Black Di ?

_ Ouais ! c'est ça : on veut voir les Black partis ! Restez chez vous les gars. La prochaine fois nous flinguerons. Considérez qu'aujourd'hui nous étions de bonne humeur.

_ Nous on est toujours prêt à rigoler. Sauf qu'on est pas des rigolos ! Causons boulot : vous dans votre quartier, c'est du gâchis ! Vous n'exploitez pas ! Vous laissez en jachère ! En friche ! Écoutez : vous ne faites pas le poids contre nous. Pour qu'on vous fiche la paix vous auriez dû tirer. Vous le saviez et vous êtes restés l'arme au pied. Vous vous êtes tués, mecs ! Comme on est pas des charognards je vous propose un deal : on exploite chez vous, sauf ce que vous traitez déjà, et on vous refile dix % sur ce que l'on se fait sur votre territoire. Correct ?

_ On est peut-être pâle de la gâchette, mais pas complètement taré ! La vie vaut trois fois rien pour vous : dès que le fric distribué atteindra à peine plus, vous nous liquiderez. C'est vrai qu'on est pas des stakanos de la fourgue ni des enragés du prélèvement obligatoire, mais on vit bien comme ça ; et en plus on vous emmerde. Salut.

_ Comme vous voulez les gars. J'ai fait ma journée, moi ! : je viens de gagner cent %. À plus ! » Le gars retourne dans son troquet et mes petits camarades lèvent le camp fissa. Le retour est tristounet.

« Putain ! On a l'avenir derrière nous les gars... Il a raison le gugusse : on ne fait pas le poids ! Comme un seul homme qu'on a canné... L'ensemble parfait : pas un plus tueur que l'autre ! Ils vont pouvoir économiser leurs balles : une lime à ongles suffira !

_ Arrête, tu te fais du mal ! » Ils éclatent de rire. Ce qui fait le poids dans cette affaire, c'est le sang versé. Sans doute rient-ils pour ça...

 

 

CHAPITRE 4

point16

 

J'ai passé la nuit sur Broadway. Une grande partie au c¦ur d'un flipper, dans le carambolage bruyant des minotaures à tête ravies, dans la fureur électrique des enseignes racoleuses, dans un volcan. Le reste, la vraie nuit, au c¦ur des types qui flippent dans la solitude inconnue qui hante le quartier. Quoique je ne sois pas certain que Broadway soit une médaille dont il faudrait séparer les deux côtés.

Le matin me trouve près de l'hôpital. Comment vont les blessés ? Une visite me rassure : ils sont débranchés. La bande est venue les voir hier soir. Ils ont évoqué les faits et leurs conséquences. En prenant leur petit-déjeuner les deux victimes en parlent encore. John :

« Je ne peux pas les accuser de faiblesse, je ne suis pas plus tueur qu'eux ! N'empêche que les affreux nous ont tiré dessus ! Et qu'ils vont nous virer de chez nous. Tu peux me dire pourquoi nous sommes nés dans ce merdier ?

_ Je peux te dire comment en sortir, si tu veux.

_ Tu déconnes ?

_ Sur la tête de ma mère ! On porte plainte !

_ Fais-moi pas rigoler : ils enverront l'armée pour chercher les coupables ? Même si nous les amenions au tribunal, ils seraient relâchés car nous n'avons pas de témoins ; et eux ils en auront ! Et après je ne te dis pas les représailles ! Sauf à vouloir squatter ici pendant quelques années, je trouve ton idée débile.

_ Pas plus débile que toi ! Je sais bien que cela ne sert à rien de porter plainte... sauf que si les Blancs et leur loi ne peuvent rien pour nous, ils nous passent la main. Nous ne sommes plus des tueurs : nous sommes des shérifs ! Nous portons plainte pour leur foutre le nez dans leur caca aux juges, aux flics, à tous ces politiques qui nous laissent dans la merde et qui nous farcissent la tête de leur morale de "civilisés" ! Nous portons plainte pour nous libérer de leurs idées à la con qui nous transforment en pigeons !

_ C'est tout vu : ils n'ont jamais rien fait ! Nous sommes libres ma s¦ur !

_ Non non ! Trop facile ça ! Ce n'est pas d'un prétexte dont nous avons besoin : c'est une justification qu'il nous faut ! Les Blancs doivent reconnaître que l'on nous a tiré dessus et que les coupables devraient être punis. Et qu'ils sont incapables, eux, de nous rendre justice. C'est important, John, que ça se passe comme ça ; pour moi en tout cas...

_ On peut tirer chef ? C'est un oui que tu veux ?

_ En quelque sorte...

_ Je comprends mais je ne suis pas sûr que cela changera les choses.

_ Nous saurions si nous sommes des victimes-nées ! C'est bien, très bien même, d'être incapable de tirer sur quelqu'un, mais à une condition : vivre ailleurs qu'ici ! Harlem n'est pas un endroit pour les végétariens... Un endroit que nous n'avons pas choisi !

_ Je résume : pour nous faire respecter il faut que nous nous respections nous-mêmes ; que nous ayons conscience d'appliquer la loi fédérale plutôt que celle du ghetto. Une façon de se "blanchir" ! Ma pauvre fille, nous sommes aliénés !

_ Probablement. Qui ne l'est pas ? Qui n'a pas de limites ? Nous en sommes conscients... Crois-tu que les Blancs soient tellement mieux lotis que nous ? Dans dix ans ils logeront dans des blockhaus fleuris, à l'abri des coloureds ! Le drame John, ce n'est pas d'être aliénés : c'est de l'être par des cons !

_ T'as peut-être raison... On en parlera aux autres... Prépare-toi à souffrir !

_ Au point où on en est ! Tu crois qu'on peut avoir du rab de pain ? » La jeune fille apparaît dans le box de John. Elle semble porter ses béquilles... Elle est vêtue d'une nuisette, en fait la chemise de l'hosto raccourcit à l'aide d'épingles à nourrice. Elle s'assoit sur le lit. Le garçon dégage le plateau.

« Rapproche-toi. Tu ne m'embrasses pas ?

_ La dernière fois ça ne m'a pas réussi ! Et puis on n'est pas frais. Et puis je sais comment ça fini avec toi... Et puis j'ai peur qu'on vienne... » Tout en parlant elle avait glissé sa main sous la chemise du jeune homme qui le lui rendait bien. Jeux de main, jeux d'amoureux ! Je voudrais fuir, par discrétion, mais l'air confiné me scotche au plafond. La demoiselle, sans doute intimidée, se cache la tête sous le drap. Je ne vois plus que la vibration lente de morceaux noirs sur la toile blanche. Le temps me paraît long. Le mouvement s'accélère enfin, ponctué de petits cris que l'on tente d'étouffer. Quand une infirmière suspicieuse se pointe, les deux chérubins devisent gentiment.

« Regagnez votre box mademoiselle ! » Elle n'avait rien perdu à le quitter... Moi je les abandonne pour rejoindre la bande. Je suis curieux de savoir quels conseils la nuit leur a portés. Le principe de la plainte ne saurait me convenir, même si j'en saisis toute la pertinence. J'opposerai simplement que la faiblesse du pouvoir n'a pas valeur de loi ; que l'absence de loi n'est pas la loi. Mais moi je ne suis la cible de personne et je peux pérorer sans fin sur le sujet... Mes petits camarades sont au front et ils doivent s'adapter dans l'urgence. Et je trouve exceptionnel qu'ils cherchent la légitimité de leurs actions dans les textes de loi plutôt que dans la loi des rues.

 

point17

 

Je les retrouve sur le chemin de l'école. Ils n'ont pas l'air atteints. Ils avancent en shootant dans une pelote de chiffons, sans un mot articulé, avec des phrases rythmées, rapées comme des carottes mais qui seraient des navets. Décidément, je n'aime guère ce "genre de musique-là." Je les laisse continuer leur chemin et je m'avise qu'il serait intéressant d'espionner l'ennemi. Je file au bar. Seul le grand négociateur est là. Sans doute a-t-il dépassé les dix-huit ans... Il discute avec le garçon, enfin presque, une folle black à poils blonds, maquillée comme un travesti brésilien.

« N'empêche que vous avez tort de vous battre ! » Je rectifie mon appréciation : pas une folle, un homme efféminé.

« Ça vous amène à quoi toute cette violence ? Je trouve ça fou. Déjà que ce n'est pas facile de vivre heureux dans le quartier... Et puis moi, je ne m'y ferai jamais de voir les frères s'entre-tuer !

_ Tu rabâches Marilyn ! On se bagarre entre nous, ça nous permet d'exister... Contre les Blancs on ne fait pas le poids ! Et tu nous vois prendre le maquis ? L'insurrection ! Note que chaque fois que nous arrivons à les emmerder un peu, c'est par des actions non-violentes... T'as peut-être raison ma belle ! Paye-toi. À midi ! » 

Il sort. Je le suis un instant. Sa grande carcasse tranche sur les formes arrondies qui envahissent le trottoir. Toutes ces femmes semblent le connaître, soit qu'elles le craignent soit qu'elles l'admirent. Ici c'est un caïd ; un pur produit, un petit délinquant devenu grand. En tout cas un bon fils qui nourrit sa famille ! Celles qui l'admirent le font pour ça. Il traverse la frontière et se dirige vers Central Park. La ville s'est redressée ; elle ne rougit plus. Elle commence à porter beau, à porter haut. Sans conteste, New York est "la" ville. Sans doute est-ce dû au "volume" qu'elle déploie : au c¦ur de la ville vous êtes dans une boule de béton vitré, emmuré. D'autres peuvent être plus belles, et bien souvent elles le sont incomparablement, ce ne sont que des villes de province. Le jeune Noir chantonne. J'avais oublié sa couleur : ici elle ressort. Il pénètre dans le parc et il emprunte l'allée centrale jusqu'à une sorte de kiosque qui sert des glaces. Il s'assoit sur une table en ferraille peinte en vert. Une serveuse s'approche ; elle ouvre le parasol.

« Tu veux quoi mon biquet ?

_ Salut Marlen ! Ton patron n'est pas levé ?

_ Hélas si ! Il est en face mais je crois qu'il t'a vu : il a fait une grimace.

_ Bon ! Sers-moi un café glacé en l'attendant. » 

Je flâne dans les allées. Je compatis avec ce coin de nature claquemuré, avec les hôtes de ce zoo végétal. Ils sont humides, encore un peu, d'une rosée salée comme de la sueur vivante. D'ailleurs je suis sûr que les arbres vivent. Paroles de vent ! Mais on s'agite près du kiosque...

Le patron est revenu ; un loukoum sur pattes, plus sucré que ses glaces.

« Monsieur Michael ! Le plaisir de te voir n'est gâté en rien par le fait que je ne t'attendais que demain.

_ Arrête ton char Mouloud. Je viens consulter le sage.

_ Alors reprend un café. Marlen ! Michael est mon invité. Je t'écoute mon petit...

_ On a un problème ! Tu sais que les temps sont durs ?

_ Ah la la ! Tu veux ma mort ?

_ Oublie ta camelote une minute ! Les temps sont durs et nous devons gagner des territoires pour survivre... » Le jeune homme raconte les événements de la veille et demande conseil pour la suite.

« Tu comprends, c'est la première fois que l'on ne nous tire pas dessus ! Tu crois que c'est un signe ?

_ Probablement... mais de quoi ? De force ou de faiblesse ? Nous sommes sur le fil du rasoir... Tu devrais les revoir : c'est vous qui avez mauvaise réputation, pas eux. Mêmes forts dans leur tête, s'ils ont peur ils peuvent devenir dangereux et vous devrez les détruire... Dis-toi bien une chose Michael : si ces jeunes sont habités par une force morale, elle vous détruira quand vous les détruirez. C'est une mécanique infaillible ! Va les revoir. » Mouloud pose sa main potelée sur l'épaule du garçon ; un adoubement paternel que les pères noirs, désenchantés, ne pratiquent plus assez.

« O.K. Merci pour tout. À demain. Et n'oublie pas que les temps sont durs !

_ Toi oublie tout ce que j'ai dit ! : va te faire massacrer ! » Michael se sauve. J'ai beau savoir combien la violence est simple à pratiquer, je m'étonne toujours de la complexité du pardon, du partage, de la recherche de la paix des âmes et des armes. Pourquoi n'est-ce pas le contraire ?

Il est midi et demi quand nous retrouvons le café et la belle Marilyn. Michael lui raconte notre matinée. Elle en bafouille de joie, l'homme efféminé.

« Oh ! je t'embrasse ! Tant pis pour ma réputation ! Tu vas les voir quand les chéris ?

_ J'y vais de ce pas. J'espère qu'ils n'ont pas changé de moralité... » La rue nous reprend pour un kilomètre sous le soleil. Nous sommes à l'heure pour la sortie. J'aperçois Jim qui tient commerce sous le porche et ses trois sentinelles qui regardent Michael arriver. À une dizaine de mètres d'eux, il lève les bras en disant : « Je viens discuter. »

 

CHAPITRE 4

point18

 

 

Les jeunes gens se rencontrent devant le porche officine. Les salutations sont modestes. Jim liquide ses derniers clients et l'on remonte la rue en silence. Il fait trop chaud pour parler. Ils s'arrêtent dans une brasserie, un milk-bar puissance quatre que l'indigence des habitants du quartier a transformé en épave. Ils se font servir de la bière. C'est un Michael à moustache blanche qui engage le débat. Il s'adresse à Jim, comme s'il lui revenait de distribuer les grades.

« On aimerait savoir pourquoi vous n'avez pas tiré. Nous ne comprenons pas...

_ On vous l'a dit : nous voulons la paix. C'est tout. Ça change quoi que vous ne compreniez pas ?

_ Peut-être rien... Ils vont bien les blessés ?

_ Pas mal. C'est pour ça que nous acceptons de te parler. Je ne vois pas votre problème...

_ Tu ne fréquentes pas les pédés et les Arabes ; nous on sort ! Alors quand ils nous disent que, peut-être, vous n'êtes pas des couilles molles mais une nouvelle race de mecs, comme nous aussi on en a un peu marre de flinguer, on vient aux nouvelles. Tu piges ?

_ Un peu mieux. Ton Arabe c'est Mouloud ? Du Park... Il vous la fait à combien la blanche 1er choix ? Réponds pas, mais nous on a moins cher ailleurs...

_ Dix.

_ Je comprends pourquoi il veut vous garder en vie ! Des pigeons comme vous, c'est trop beau pour le stand de tir ! T'en trouves de la bonne à six !

_ Le fumier ! Dire qu'il nous fait de la morale !

_ Mélange pas ! Il t'oblige à rien... ni à acheter sa came ni à suivre ses conseils. Moi je crois que lui il mélange pas : ses conseils sont sincères. Si tu lui dis que sa merde est trop chère, il va la baisser. À huit. Il est foutu, il ne peut pas descendre plus bas : il l'achète à six !

_ Où ?

_ Ça, tu attendras pour le savoir. T'es venu signer la paix ?

_ J'en sais pas plus sur vous... L'escroc nous dit que si on flingue un esprit, il se venge ! Toujours ! Nous on sait que si on flingue des lopes, on s'enrichit. Toujours ! Tu le vois le problème ?

_ Tu as dit que vous en aviez un peu marre de flinguer : vous pourriez peut-être commencer par là ? En décidant de vous arrêter... Tu te souviens que nous avions un Noir qui parlait comme ton Bronzé ? "Faisons un rêve" nous aussi : que le soleil soit le seul à écraser Harlem.

_ Ouais... Vous allez vous venger ?

_ Dieu seul le sait... mais le temps joue contre vous ! "La bourse ou la vie" a du plomb dans l'aile ! Les gens réclament "la paix et la vie" ! L'esprit qui te fait peur est là, dans les mots, en nous, en toi, forcément en toi car sinon tu ne te poserais même pas la question : t'aurais déjà flingué !

_ Complique pas... Qu'est-ce qu'on risque à essayer ? Et comme tu vas me refiler ta bonne adresse, il devrait y avoir moins de sang et plus d'argent !

_ Donc vous nous foutez la paix ? Reviens ce soir à sept heures. » Mes copains se lèvent, lui claquent la main et j'ai à peine le temps de voir Michael étendre ses longues jambes sous la table que je suis dehors, dans le four solaire.

 

point19

 

Ils vont à l'appartement, je prends de la hauteur. Manhattan n'est plus qu'un gros caillou gris quand je bute sur l'air froid. Je discerne la boule Terre dans l'horizon arrondi ; du côté de l'océan surtout, que la brume ne couvre pas. Au fin fond du Nord les nuages ont la blancheur des glaces ; à l'Ouest ils paraissent verts. Le Sud est bouché ; mais plus je connais les Noirs, moins j'aime les états du Sud. Je me suis rafraîchi. La descente dans la fournaise n'est qu'un mauvais moment. J'atterris sur le toit de l'hôpital.

Mes blessés ne sont pas à leur place. Je fouine dans les couloirs ; dans les chambres ; je les trouve dans un bureau. Ils sont à demi allongés sur un lit de camp, alors que deux individus assis derrière une table les interrogent.

« Vous ne vous êtes pas blessés en manipulant une arme que vous avez trouvée dans la rue ? On vous a tiré dessus ! Tu entends ça Karl ? Je fais le quartier depuis vingt ans et c'est la première fois que des nègres reconnaissent qu'ils s'entretuent ! Vous avez bien réfléchi les enfants ? Ils vont vous finir... Si vous voulez on n'a rien entendu. Réfléchissez encore... On n'a pas les moyens de vous protéger ! Si on ouvre une enquête, nous serons accusés de tentative de meurtre par vos journaux ! Et c'est vrai qu'on vous aura condamnés ! Alors ? Toi le garçon... John... t'as l'air plus raisonnable que ta copine...

_ On vous demande simplement de reconnaître que vous êtes incapables de faire régner la loi dans notre quartier : c'est tout !

_ On est incapable !

_ Officiellement ! La ville de New York autorise les Blacks à faire leur police eux-mêmes : c'est de ça qu'il s'agit !

_ Je comprends mieux... Les pirates veulent devenir corsaires ! Tu n'imagines pas que nous allons vous autoriser à créer une milice ?

_ On ne vous en demande pas tant : reconnaissez votre impuissance, c'est tout. Le reste on s'en occupe.

_ On vous fait un papier comme quoi... Vous croyez qu'il y aurait un mec assez con chez nous pour signer ça ? Même le plus raciste se dégonflerait ! Bon ! Je note : vous vous êtes blessés en manipulant une arme...

_ Nous nous sommes fait tirer dessus par les "B. D". On vous donnera les noms.

_ Rigolez pas avec ça ! Vous jouez votre vie dans cette affaire...

_ Nous nous pointerons dans votre commissariat avec les tireurs.

_ Déconnez pas ! Vous voulez parler au chef ? Il vous dira la même chose que moi... en plus officiel. »

Visiblement les flics ne sont pas à la fête. Le laxisme a du bon dans la police new-yorkaise : il évite d'aggraver les conflits ; de mouiller les Blancs. Et puis, mais là j'affabule, à quoi bon "socialiser" des gens qui sont destinés à l'exclusion ? Soulignés en noir sur la liste du démérite. Car il faut du mérite pour rêver américain. Le système veut cela ! Les jeunes reprennent l'offensive. John :

« Quel est le premier élu dans votre hiérarchie ?

_ Le chef de Manhattan. Il faudra vous contenter d'un adjoint comme notre patron. Ou d'un substitut du procureur, si vous préférez le département Justice. Ça peut se faire... Si cela doit empêcher une tuerie. Je vous organise ça ?

_ Oui... Le substitut. » Les flics se lèvent et disparaissent avec une vélocité dont je les croyais incapables ! Les jeunes gens se regardent en souriant. Paméla surtout, a l'air de s'amuser.

« T'as vu leur tête ? Ils nous prennent pour des extraterrestres !

_ Pour des dingues, oui ! Et je ne suis pas loin de penser qu'ils ont raison. Ils ne veulent pas mettre les pieds dans le dépotoir : c'est clair !

_ Ça ne l'est pas pour tout le monde... Il n'y a rien de plus mauvais qu'une fonction qui ne fonctionne pas et qui t'interdit de la remplacer ! Pire que tout : qui te balance un interdit moral ! « Je ne fais pas mon boulot, mais vous êtes des criminels si vous le faites à ma place ! » Ben voyons ! Je vais me le farcir, le substitut ! »

Je n'ai pas les idées très claires sur ces questions. Et comme je ne risque pas de prendre une balle dans la peau en cas d'erreur de jugement, je n'ai pas nécessité de trancher. Si je devais le faire, je crois que je commencerais par me poser la question : pourquoi la police n'intervient-elle pas dans Harlem ? En fait, je considérerais dans quel esprit la loi n'est pas appliquée. Si je constatais qu'il s'agit d'une volonté délibérée de nuire à la population noire, et non pas de quelque empêchement matériel et momentané, je m'estimerais libéré de l'obligation de réserver aux représentants de la loi le droit de la faire respecter. Reste à savoir si cette obligation est fondée... Au pays du western, les méfaits d'une démocratie par trop spontanée ne sont plus à démontrer ! L'aspect moral qui s'attache à cette interdiction découle d'une obligation de moyens de toutes sortes et non d'un "droit" que s'attribueraient certains !

 

point20

 

Je décide de retourner à l'appartement. Un pressentiment me chagrine. Quand j'arrive, les garçons attaquent le dessert, un cake bourratif que leur enfourne l'oeil attentif de la mère. Pas un qui ose échapper au gavage ! Ils parlent la bouche pleine. Le plus jeune s'adresse à Jim :

« Y'a un truc que je ne comprends pas : c'est quoi cette histoire d'esprit ?

_ Un truc qui va nous sauver la vie ! Mouloud a voulu dire que si tu t'opposes par la force à une idée qui est juste et forte, tôt ou tard, tu perdras ! La difficulté pour le porteur de l'idée c'est de tenir sous les coups ! Car on a vu la victoire se faire attendre quelques siècles ! Nous les Noirs, nous l'attendons depuis 150 ans ! Mais il ne faut désespérer... Tout finit par arriver !

_ Le pire surtout ! Passe-moi la bouteille... C'est de la bouffe d'homme votre cake, madame Anderson.

_ Mangez, les enfants ! » Ils vont finir puis ils partiront au collège. Je retourne à l'hôpital.

La sieste a parsemé les locaux d'oasis de calme, d'endroits de souffrances muettes, enfin presque... La chaleur doit faire transpirer les flacons car il semble que chaque médicament ait délégué une molécule pour participer à l'odeur qui alourdit l'air. John dort. De l'autre côté de la tenture Paméla feuillette un magazine. Je visite l'établissement. Des infirmières déjeunent dans l'office et leur rire dépasse dans le couloir. Je pense à la cloche des vaches durant les nuits d'alpage. Des lits encombrent les allées. Je cherche une harmonie, la musique du lieu, une respiration. Le rire de la santé : c'est tout.

Le substitut arrive et elle bat le rappel. Elle, petite Blanche au regard dur, qui d'entrée de jeu va considérer le courage des Noirs comme une atteinte à la constitution américaine. Nous retrouvons le bureau et les lits de camp.

« Vous voulez que je vous autorise à tuer des citoyens américains ? » Ça démarre mal et ça continue ! Mêmes arguments de part et d'autre que ce matin. Même résultat. Elle repart. Paméla se tape la tête contre le mur.

« Plus dur que ça ! Tous ! Rien à foutre de nos problèmes ; se croient à l'abri ! L'autre pimbêche, défenseur de la société, t'as vu le cinéma qu'elle faisait ? Jefferson en personne ! Alors qu'elle aurait dû s'excuser de nous laisser dans la merde ! Je la hais !

_ Cool... Moi je considère que le but est atteint : fais-en autant !

_ Non ! Dès que nous sortons on empoigne nos agresseurs et hop ! au commissariat !

_ T'as qu'à croire ! On essaye et hop ! à la morgue !

_ Défaitiste ! Tu n'es qu'un gamin ! Si tu te dégonfles j'irai me faire sauter par les B. D. !

_ Je note : chantage sexuel. Ils ne voudront pas de toi : t'es trop compliquée ! Sérieusement : tu crois qu'on a une chance ? D'autant qu'il ne faut pas compter sur les copains...

_ Je sais. Jim adore palabrer, négocier qu'il dit. Et se faire enculer. Écoute, à nous deux nous pouvons en coincer un. C'est possible, non ?

_ Sûr... Marché conclu. Embrassades s'il te plaît !

_ Allez faire vos cochonneries ailleurs ; j'ai du boulot, moi ! » La fille de salle nous chasse.

Me voilà dehors. Je cherche une bouffée d'air froid dans le quatrième dessus, un ciel devenu gris. Je grimpe je grimpe et plus encore, jusqu'à toucher la ouate. Surprise : trois horizons sont noirs ; comme la bordure d'un faire-part : je vais devoir partir ; vers l'Est, l'Est clair. Adieu mes chers amis, la paix soit avec vous ! Un éclair donne le signal ; j'enfourche la première bourrasque...

 

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24 ANS EN FRANCE

 

CHAPITRE 1

Point 112

La mer m'abandonne sur une plage, après trois jours de tempête. Des jours de fureur éclairée : l'ordre du monde n'est-il pas le chaos ? Un papillon bat des ailes à Tokio et je traverse l'océan ! Que le monde bascule sur un souffle, pour moi c'est important : je suis un souffle ! Un grain de sable en ciel, l'envers du décor, qui habite sur une plage en nuages. Ne dit-on pas : une mer de nuages ?

Mon port est couvert de galets ronds et plats qui font se déhancher de manière grotesque les baigneurs en rupture de bain. Un homme attire mon regard : il est seul et il est nu ! Avec ses poils roux collés sur la peau il ressemble à un singe descendu de l'arbre en automne. Il sautille plutôt qu'il avance et j'ai tout le loisir d'admirer sa carnation de vrai Blanc. Il s'allonge enfin sur une serviette de toilette grise. Il a le visage d'un homme jeune, retour d'un long voyage. Des cernes prononcés, une barbe dessinée à la gouache détrempée et quelques traces disgracieuses de brûlures solaires lui prête l'aspect d'un gamin fardé à la fatigue. Une grosse toilette, quelques nuits de repos, un mois à l'ombre, et seul ses yeux pétillants fixeront les regards. Il ne s'attarde pas, d'autant que le soleil ennemi a passé la colline. Il s'habille d'une djellaba blanche qui le couvre entièrement, chausse des baskets en toile, coiffe un sombrero en paille et se lance dans la vieille ville d'un pas déterminé.

Nous traversons le vieux Nice. Un large boulevard formé de grands immeubles bourgeois nous arrête. Un porche, l'ascenseur, une porte grenat médaillée de ferrures dorées, il sonne.

L'employé de maison, respectabilité frelatée des gens qui respecte trop l'argent, avec une pointe d'agressivité envers ceux qui n'en ont pas, le larbin le toise. Il perd par vingt centimètres d'écart !

« Madame vous attend ? Je vais voir si elle est visible. » Il s'éloigne dans le couloir musée. Il revient.

« Madame est là. Vous connaissez le chemin... »

Visiblement il n'aime pas cet Arabe roux, un ancien gigolo de Madame et qui vient profiter de sa générosité de temps en temps. Nous longeons la galerie de portraits, certains en pied, grandeur nature, tous affichant des tenues surannées. Nous arrivons dans un vestibule comptant trois portes. Sans hésiter mon compagnon frappe à celle de droite. Au premier bruit nous entrons. La chambre, une pièce immense qui donne sur la place(), me rappelle le nid d'une dame ptérosaurien ; par sa taille autant que par les tentures en forme d'aile qui habillent les murs. Un lit à baldaquin domine une scène que complètent une coiffeuse, quelques fauteuils et un petit secrétaire à cylindre. Tous issus de grands faiseurs.

« Je ne "t'espérais" pas déjà, mon cher Jean. Embrasse-moi quand même... » Je pensais à une incestueuse grand-mère, je trouve une femme charmante et presque jeune, d'une bonne quarantaine mauresque qui laisse le visage lisse. Je m'étonne qu'elle ne connaisse pas de quarantenaires verdoyants dans cette ville de passage. Peut-être s'agit-il simplement d'une attirance sexuelle envers les jeunes gens ? Mais pourquoi paye-t-elle ? Ce que je devine de son corps sous le déshabillé bleu, conforte mon jugement. Mais il est vrai que je n'y connais rien ! Ils s'embrassent donc, comme deux amis.

« Que puis-je pour toi ?

_ D'être là... C'est tout.

_ Pas d'autres problèmes ? Ma présence... Tu es gentil. Tu pourrais faire ta toilette et te raser, que je profite de toi, moi aussi. Je dois sortir, mais je te retrouverai à midi chez Mario ; si tu veux.

_ Avec plaisir.

_ Ne te gênes pas si tu désires changer par un costume la chose que tu portes. Je vais la faire laver et tu la reprendras cet après-midi. Maintenant laisse-moi me maquiller. » Je croyais qu'elle l'était.

Nous passons par une porte dissimulée derrière la tenture. La salle de bains est une succursale de la mer ! Elle pourrait abriter une piscine... Elle se contente toutefois d'une baignoire de trois mètres, ronde. Pas un endroit qui ne supporte sa glace ou son carrelage, et le lavabo ressemble à un bénitier de cathédrale. Jean fait jouer le variateur de lumière et nous passons de la salle de bal au sous-marin en plongée. N'ayant pas envie d'assister aux préparatifs de ces messieurs dames, je file par la ventilation qui m'expulse sur les toits. Comme un vacancier, je descends vers la mer. Les petites rues sont encore fraîches malgré la chaleur qui s'insinue par les carrefours et coule en filets d'air chaud. On ne rencontre le plein soleil que sur la Promenade des Anglais. Je traverse pour rejoindre l'eau. La plage s'est couverte de fauteuils à matelas que des parasols placent à l'ombre. La plupart ne sont pas occupés. Je passerai la matinée à l'abri du muret qui isole la plage en crins de la plage publique en sable fin.

 

point21

 

Vers midi je quitte mon abri pour me rendre chez Mario, un des restaurants qui occupent le trottoir de la promenade, côté ville. Jean est déjà là, attablé à la terrasse. Dans son costume de lin blanc il ressemble à un jeune Irlandais. Il sirote un bourbon. Quand Julia arrive, à 13 h., il termine son troisième. Il a prit quelques couleurs.

« Excuse-moi mon grand. Tu es toujours aussi beau... Pourquoi t'ai-je quitté déjà ? Pour changer... C'est un motif valable : en ne s'éternisant pas, une liaison garde la même tenue du début à la fin. Le temps ne l'abîme pas.

_ Il ne la bonifie pas...

_ Je ne vieillis pas... Tu sais que j'ai peur. Parlons de toi. Tu es toujours dans la mouise ?

_ On peut le dire comme ça. Je te jure que je cherche à en sortir !

_ Au point de travailler ?

_ Moque-toi ! J'adore ne rien faire, c'est vrai. Et j'aime la côte pour cela : ici tellement de gens ne font rien !

_ Ils l'ont souvent mérité... Non ?

_ Oui. Mais la différence se voit peu ! Alors qu'à Paris la réprobation générale te mine le moral. Mais j'en ai assez de ne servir à rien...

_ Tu ne veux toujours pas écrire ?

_ Oui. Il faut être optimiste et je ne le suis pas. Mais j'écris pour moi. Non, je cherche un vrai travail ! Qui ne fasse pas ricaner. Je dois rencontrer un copain ; ce soir. Je ne sais toujours rien faire ! Maître nageur ?

_ Mannequin ?

_ Faut coucher... Je ferai le man¦uvre et j'irai adoucir mes mains calleuses dans l'eau de mer... Fier ! je serai !

_ Que mange-t-on ? » Ils prirent une Tapenade, un filet de sole avec sa ratatouille et une tarte mentonnaise. L'ensemble arrosé d'un Côte de Provence blanc. Julia parle beaucoup du passé, ce qui est une mauvaise façon de se rajeunir.

Le repas s'éternise un peu et je sors prendre l'air. La chaleur a fait le ménage : le paysage est translucide, traversé par quelques silhouettes esseulées, jeunes, qui viennent de toucher la mer ; qui restent fascinées par l'étendu, par le bleu étrange, par l'eau verte, grise quand elle caresse le pied ; fascinées par l'eau multicolore. Je les observe au moment précis où elles se heurtent à cet infini de nature, une mer écrasée de soleil. Combien d'hommes pensent que Van Gogh à peint des tournesols ? Et parmi les rares qui voient qu'il n'en est rien, combien peuvent changer le monde ? Le couple quitte le restaurant. Je les rejoins.

Ils s'engouffrent dans les ruelles que l'ombre des murs ne protège plus. Heureusement, quelques courants d'air les empruntent pour se rendre à la mer. Julia prend la main de Jean avec autorité. Je n'imagine pas une grande réticence de la part du jeune homme, mais un simple vague à l'âme, une lassitude physique qu'une mauvaise nuit sur la plage expliquerait.

« Dis donc, mon petit chéri, nourri, logé, blanchi, suffirait à ton bonheur ? Pas au mien ! Qu'est-ce que tu as ?

_ Rien de précis... Un peu de fatigue sans doute. Je passe mes nuits sur la plage et dans un réduit, on y dort très mal. Et puis je suis seul depuis trop longtemps...

_ Je suis là maintenant.

_ Non : tu es en train de faire des galipettes. Je suis plus seul que jamais puisque je ne suis qu'un objet !

_ Tu le penses vraiment ? Il faut que tu trouves du travail : tu as déjà des pensées d'esclaves ! Tu n'es pas un objet... Et il est probable que tu ne le seras jamais. Dommage pour toi !

_ Je ne regrette rien... Enfin pas tout le temps. Les imbéciles ne connaissent pas leur bonheur !

_ Parce que tu crois qu'un imbécile peut être heureux ?

_ Comme une amibe ; comme un chien. Tu as raison : nous sommes faits d'une autre pâte. N'empêche que je suis un objet !

_ Je te viole vraiment ?

_ Pas vraiment... C'est pire ! C'est un viol par consentement mutuel. Car je suppose que tu préférerais ne pas être attirée par des individus comme moi... » J'aimerais savoir si c'est la première fois qu'ils se parlent d'eux. Se sont-ils joués la comédie lors des précédentes rencontres ? Pourquoi n'a-t-elle pas l'âge de Juliette ? Pourquoi ne suis-je pas Shakespeare ?

Le couple tourne rue de la République. Julia a lâché la main de Jean ; elle lui a pris le bras. Ils marchent en silence un long moment, puis elle lâche le bras pour reprendre la main. Je ne sens plus la réticence du garçon ; ni l'autorité de la dame. Un ballon rouge passe dans le ciel. Puis un autre, jaune, et plein d'autres de toutes les couleurs, un arc-en-ciel en boule, des humeurs qui volent. L'appartement s'affiche sur le trottoir d'en face. Il faut franchir le Rubicon, une rue encombrée de canards et de bateaux en matière plastique qui transitent vers la baignade à dos d'enfants.

Sous le porche frais elle l'embrasse. Je sais que c'est elle ; la tension des corps sans doute. Un piquet envahit par le lierre ; une fierté ensevelie. Moi aussi il m'arrive d'être emporté par une bourrasque et d'aller ailleurs sans le vouloir. La fraîcheur de l'escalier sombre puis la fenêtre du palier aux jalousies baissées, et la porte ouverte que le majordome referme déjà, la chambre nous accueille. Le couple délaissant les fauteuils prend place sur le lit. Julia surtout. Jean est assis sur le bord et il regarde le ciel, très haut derrière la fenêtre. Un ciel bleu comme les yeux d'un nouveau-né, bleu-temporel, bleu vide ; bleu pur. Julia laisse la couche pour le prie-Dieu : un siège de soie persane, un dossier de jambes serrées. Jean pose le regard sur les vagues rousses qui masquent les mains brunes. Je l'imagine prisonnier du plaisir qui naît des frottements du tissu. La dame s'active et triomphe : le ventre est là d'abord, puis son bas, une grande virgule blanche. D'une bouche avide elle se livre à des travaux de typographie et quand ils aboutissent enfin, elle s'assoit sur l'objet de la réussite et elle s'agite en s'exclamant. Un cri met fin à la chevauchée. Jean ressemble à un vieux poulain triste.

Julia gît sur le lit, les pieds par terre, la culotte frivole sur les cuisses, le sexe noir mouillé. J'entends le bruit de l'eau, à côté ; Jean se lave.

 

CHAPITRE 2

point22

 

Nous sommes sur la plage ; nous, lui et moi. Il a quitté Julia sur un baiser distrait. C'est un petit garçon que le soleil couve ; un adolescent que le plaisir a forcé. La mer s'étale comme un lac d'eau clair. Rare.

Je profite de la torpeur de mon ami pour batifoler sur le sable ; sur la bordure humide que le clapot arrose avec des grâces de jardinière ; entre la mer froide et la terre chaude, entre les odeurs d'eau verte et celles des huiles solaires. Je cours sur la frontière qui unit nos pays : elle, qui construit sur le sable, et moi, le vent ! Drôle de couple...

Je reviens sur mes pas. Je trouve le jeune homme en pleurs. Des sanglots aussi discrets que des rires cachés : il devrait rire de lui, de sa faiblesse... Si j'étais un homme, je crois qu'il me plairait de me faire violer de la sorte, par une dame... Encore que dans ce viol-ci l'argent ait sa part ! Mais je ne vois que l'appât du gain ou l'abus de pouvoir qui puisse vous faire accepter les outrages d'une femme désirable. Ou bien la perversité... Je laisse les hommes en débattre !

Jean se calme. Sa tête, dans le capuchon de la djellaba, et son corps, une masse de plis blancs, retrouvent jeunesse et tenue. Il monte se cacher du soleil derrière un parasol oublié et il s'endort. Quand il s'éveille la plage se vide déjà. Il doit être dix-huit heures. Il fait à peine moins chaud et l'arrivée discrète des nuitards qui se lèvent substitue des silhouettes pâles et frileuses aux baigneurs sains. Nous rentrons en ville.

 

×

 

Un bistrot derrière le port, sombre comme une caverne, un boyau long, fermé sur la rue par un rideau de lumière qui enveloppe les visages dans le voile d'un contre-jour. Le copain du rendez-vous est une copine, brune comme il est roux, avec ostentation. Une brunette du coin, un pruneau ; pas encore sec ni en rondeurs, gentiment comestible ; et bavard. Elle se prénomme Fanny, sa famille vient de Marseille, montée à Nice au début du siècle, pour vendre du poisson aux Anglais. En fait elle remplace le copain. Je l'apprends en apprenant sa vie. L'asperge blanchâtre ne semble pas lui déplaire et visiblement, trop peut-être, elle s'emploie à le séduire. Avec la nonchalance des jeunes hommes que la gent féminine sollicite souvent, il écoute la jeune fille. J'imagine qu'il n'attend que l'instant où elle parlera de lui et du poste qui devrait lui convenir. Encore qu'à son âge, le corps renoue vite avec les mauvaises pensées... Il tente d'intercaler un mot :

« Tu trouveras du travail, toi ? » Elle pense que oui, mais va savoir, même avec un diplôme on peut rester sur la paille. Tiens justement, à propos de paille,

«... ça te plairait garçon d'écurie à l'hippodrome ? »

_ Pas vraiment... C'est ça le poste ?

_ Je plaisantais ! Non, il s'agit d'un CDD de 6 mois sur Sophia-Antipolis, comme gardien de nuit. Tu sauras où dormir... »

Elle avait dit cela sans méchanceté. D'autant qu'elle ajoute d'une voix moins assurée que son regard :

_ Tu peux loger chez moi aussi... mais ça n'a rien à voir avec le poste ! » Une rougeur cuivre le visage de la jeune femme. Jean se ferait violer deux fois en une journée : nourrit, logé. Il devra se méfier de la lingère qui lui proposera de s'occuper de son uniforme ! En attendant, le boulot devrait lui convenir : un travail qui laisse l'esprit libre et des heures de bon soleil.

_ A priori l'offre m'intéresse. Le boulot, j'entends. Mais l'appart aussi ; le jour. Je pourrais penser à écrire... Au moins y penser... » Moi je le trouve pute mon ami ! Plus question de m'attendrir sur son sort !

En attendant ils s'installent. Des pans-bagnats et deux bières les rejoignent. La volubilité de la demoiselle doit être contagieuse car le garçon perd quelques années de misère en les racontant. Une demi-heure encore et ce sont deux gamins qui se moquent du monde des grands.

Le soleil passe la dernière couche quand nous sortons, un feu d'ocre et de vert qui chapeaute les crêtes Ouest d'un incendie froid. Nous descendons vers la plage. Ils se tiennent par la main sans que je sache qui a commencé. Je ne jurerais pas que ce soit la fille. Nous longeons la promenade des Anglais, en bord de mer, dans l'odeur des soupes de poissons et des grillades de b¦uf. Je dois dire que ces brises poisseuses m'indisposent autant que le souffle d'un ivrogne doit vous indisposer. À quelques centaines de mètres, en bordure de trottoir, la voiture de Fanny les attend, une Clio blanche fraîchement lavée. Nous partons vers Antipolis, derrière les collines. Je suis sans peine, happé par le trou d'air que le véhicule traîne. Un petit quart d'heure de glisse et c'est l'arrêt devant la barrière d'un poste de garde. Conciliabule dont je conclus que nous sommes attendus par un monsieur qui loge dans le grand bâtiment du fond. Petit surf jusque-là. Je décide de prendre le frais en les attendant.

La forêt cicatrise contre la clôture flambant neuve. Je pénètre dans le sous-bois. L'obscurité qui monte de la terre comme un mauvais brouillard assombrit les verts et rafraîchit l'atmosphère. Enfin, quelques odeurs qui ne sentent pas l'homme m'enlacent et me font danser. Est-ce les destins que je côtoie, les vies paralysées par trop de liberté, la mienne même que j'enchaîne à celle des humains, les plantes enracinées qui vivent des abeilles et du vent, mais j'ai des envies, des fureurs de m'envoler... Une évasion vers les cimes rougeâtres et je grimpe dans le souffle chaud de ces flammes virtuelles, à l'assaut du couvercle gris-bleu qui leur servira d'éteignoir. En montant je verrai le soleil se lever à l'Ouest et je croirai que le monde tourne à l'envers. Je serai rassuré : il tourne tellement mal à l'endroit... Trêve de philosophie de courant d'air, je les entends qui reviennent. Je les rejoins alors qu'ils s'embrassent : je présume que l'affaire est faite et qu'il la remercie ; avec une chaleur partagée. Puis elle s'embarque, seule, et bientôt la voiture agite un bras blanc au message imprécis : j'y vois un adieu mais ce pourrait être un "à bientôt". Jean doit l'interpréter ainsi puisqu'il sourit en rentrant.

 

CHAPITRE 3

point23

Monsieur Loïc Spencer, économe, intendant, homme à tout faire et faisant presque tout dans les Établissements "X", n'est pas méchant :

« Si tu fais ton boulot, petit ! Sinon, gare ! Je te prends à dormir, je t'assomme ! Tu te réveilles à l'hosto ! Victime d'un rôdeur ! Compris ? » Tout cela martelé d'une voix grave qui a l'air d'importer ses sous-harmoniques d'outre-tombe.

« Évite de te déguiser en arabe, aussi... C'est pas plus con que de se déguiser en rambo, comme tes collègues, mais c'est plus dangereux ! De toute façon pendant le boulot tu mettras un uniforme : comme ça les vigiles ne te flingueront pas.

_ Les vigiles ?

_ Ouais ! Des renforts qui patrouillent à l'extérieur et que tu peux faire venir fissa si tu appuies là-dessus. » Il lui tend un talkie-walkie, un gros portable kaki comme doivent les aimer les mercenaires du monde entier. Il faut appuyer très fort et deux fois sur un gros bouton.

« Comme ça ! » Il appuie. Un voyant clignote. Il fait pivoter son fauteuil, consulte sa montre puis, les yeux fixés quelque part dans la nuit, il attend. Jean doit commencer à se dire qu'il devra se méfier avant tout de ses amis ! Même s'il soupçonne le patron d'en rajouter... Si ça se trouve tout ce beau monde roupille en se disant que les loubards seront suffisamment maladroits pour les réveiller à temps. D'ailleurs à quoi peut bien servir le lit de camp qui occupe un coin du bureau ? Le vieux mobilier de bois tranche sur la fraîcheur des murs. Le bâtiment est neuf.

« Les voilà ! Trois minutes, c'est correct... À cette heure-là ils ne sont pas encore bourrés... Je plaisante. Viens ! »

Nous traversons le site. Malgré l'heure tardive quelques fenêtres brillent. Probablement des techniciennes de surface : elles quittent à vingt-trois heures. Les vigiles discutent devant le poste de garde. Le patron présente Jean. Les deux gars sont cordiaux, plus scouts que paras. La djellaba fait l'unanimité : un truc qui attirera la bavure plus sûrement que l'abus de calva ! Jean promet de s'en débarrasser dès que son service commencera, dans un quart d'heure. On discute un peu des procédures en cas de problèmes, ce sera toute sa formation professionnelle, et chacun reprend sa route. Jean n'aura son uniforme que demain mais il peut emprunter un pull et un treillis pour cette nuit. On liste les clefs, on consulte l'horaire et l'itinéraire des rondes, établis chaque jour par monsieur Spencer lui-même - il faut les varier de façon aléatoire mais l'expérience montre que les gardiens les aménagent avec une certaine rationalité qui engendre la répétition - puis l'on retourne au poste de garde pour assister au départ du personnel d'entretien. Une dizaine de personnes, au bronzage héréditaire, s'entassent dans un minibus que le dernier gardien de jour conduira jusqu'à Nice avant de rentrer chez lui. Monsieur Spencer sort sa voiture puis donne la main pour fermer les grilles. Une tape dans le dos et la nuit est à nous.

 

×

 

Dans le noir nous remontons vers le bureau. Les bruissements de la forêt voisine sont modulés par un bruit de fond. Dommage ! Que la civilisation respire, soit ! Mais pourquoi ronfle-t-elle ! Nous longeons le bâtiment principal, une sorte de hangar aménagé en bureaux, avec un bandeau bleu à hauteur d'homme, puis des poutrelles grises qui supportent des murs vitrés. Des stores occultent encore la plupart de ces baies. Au premier bruit, qui claque comme une gifle sur du gras, Jean réalise qu'il n'est pas armé ; pas même d'un fusil de chasse, pour punir l'oiseau de nuit qui va chasser. Monsieur Spencer a expliqué :

« Pas question de se faire piller, mais pas question non plus de flinguer à tout va : ce qui arriverait si on armait des jeunots comme toi. Tu te contentes d'appeler du secours et les vaches seront bien gardées.» Personnellement j'approuve ce genre de discours : le réflexe de tirer est la chose au monde la mieux partagée ! Au fait, les vaches en question, c'est quoi ?

Nous retrouvons le bureau, ses odeurs de cantine coin fumeurs, son mobilier en bois jaune déverni par plaques pellagreuses et son fauteuil que l'on dirait recouvert de vieilles peaux de fesses tellement le cuir est tanné. Jean s'y installe, fait le tour du propriétaire et se retrouve le nez sur la vitre, à regarder les masses sombres qui émergent dans le noir. La première ronde est à minuit. C'est la plus longue car il faut vérifier que tout est en ordre : fenêtres fermées, appareils éteints, une liste qui doit lui devenir plus familière que sa prière, dixit Spencer. Pour l'instant mon ami rêve : vagabond le matin, vague à l'âme le soir... Moi je trône sur l'armoire, parmi les poussières...

 

×

 

En même temps que Jean, j'aperçois une lueur qui hésite, à l'extrémité nord du site ; en fait, à la lisière du bois. Jean se lève, éteint la lumière, et continue d'observer. La luciole a pris de l'assurance et nous ne doutons plus. Exercice à la diligence de monsieur Spencer, ou attaque surprise d'un adversaire averti que notre garde pourrait avoir baissé ? Jean s'est levé. Sans allumer il prend son portable, une grosse lampe torche halogène, son pull, et il s'engouffre dans les escaliers avec la célérité d'un pompier qui aurait le feu quelque part. Je peine à suivre le filet de lumière qui sort de sa main. Dehors nous longeons la clôture en direction de l'origine du point lumineux. Nous voilà bientôt devant un panneau de grillage - en fait un treillis de fils gros comme le petit doigt - un panneau dont les vis de fixation encore desserrées brillent dans le faisceau de la lampe. Cela ressemble à un passage habituel car il s'agit de vis alors que les autres panneaux sont fixés par des rivets. Jean poursuit son chemin en direction du bâtiment le plus proche.

Je l'imagine regrettant son banc sur la plage, jusqu'à minuit à cause de la fraîcheur, puis le réduit du marché aux fleurs, dans le confinement agreste des floralies marchandes. Pourtant il avance d'un pas décidé. L'atmosphère, anormalement calme, ne me facilite pas la tâche : je dois m'élever pour échapper à la protection des arbres. Ce faisant, je peux voir dans le bâtiment et ce que je crois discerner dans une sorte d'ombre chinoise me fait peur : l'assaillant serait multiple, une pieuvre humaine, un bouquet de tentacules serrés par un cordon scintillant. Je tremble d'impuissance : Jean va se jeter dans la nasse et se faire massacrer. Il avance toujours, arrive à la porte. Il l'ouvre sans hésiter, ne s'étonnant même pas de l'ouvrir sans la clef. Je crains qu'il ne fasse partie de ces gens qui croient posséder un ange gardien, une race de héros morts pour ceci, morts pour cela... Mort pour des vaches inconnues ! J'en rirais... La grosse torche donne enfin sa mesure : son faisceau déchire l'anonymat des choses avec la violence d'un lance-flammes. Le pré flamboie, les vaches du sacrifice sont là, carcasses en tôle bourrées d'électronique, alignées comme à l'étable sur de vastes établis : une chaîne de montage... Une autre et puis, épinglées par la lumière et la peur, deux familles africaines.

Trois hommes, deux femmes et quelques enfants, le visage rendu blanc par la morsure de l'halogène, les boubous délavés par la clarté. Jean diminue l'intensité lumineuse et les couleurs se révèlent : noir profond pour les chairs, multicolore clair pour les habits. Il est temps de parler.

« Qu'est-ce que vous faites là ? » Jean s'en doute. Il doit s'étonner d'une telle planque. Sa voix n'est pas dénuée d'une certaine cordialité. Un homme avance d'un pas, un vieillard maigre et droit.

« Ne te méprends pas petit, nous ne sommes pas des voleurs... Enfin pas vraiment... Nous ne volons que le pain des Français ! Paraît-il... Moi je crois que nous l'échangeons contre les produits que vous nous volez... Qu'est-ce que tu vas faire de nous ?

_ Pas de panique grand-père... Cool... Vous planquez ici avec la bénédiction de l'ancien gardien, je suppose... Car vous n'êtes pas très doués ! Il ne vous a pas prévenus de son départ ?

_ Nous si ! Normalement il aurait dû te prévenir aussi. Tu aurais été le quatrième... Gardien, ici, c'est un boulot de jeunes ou de vieux à peine mieux lotis que nous... qui n'aiment pas la police » Il parle d'une voix sourde, sans accent. Probablement un émigré politique. Je ne sais pas si Jean connaît l'Afrique. Moi je l'ai affrontée : j'ai puisé l'eau de la forêt humide pour la transporter vers les déserts du Nord mais, toujours, j'ai buté sur le mur de la chaleur ; j'ai soufflé le chaud autant qu'un diablotin, fait plus de mal qu'un colonial. J'espère que Jean comprendra d'où viennent ces gens-là : d'un continent prodigieux de vie, qui enfièvre les passions ou qui les alanguit et qui semble ne pas aimer le bonheur paisible. Quand un homme quitte sa terre pour aller balayer celle des autres, c'est qu'il y a quelque chose de pourri dans son royaume !

 

CHAPITRE 4

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Rassurés par la douceur des voix, les enfants émergent des tissus maternels. Ils sont quatre, moitié moitié, entre deux et six ans, vêtus à l'américaine comme des européens. Le plus petit, un garçon, s'élance, et sa mère n'a pas esquissé un geste qu'il est déjà accroché au pantalon de Jean. Tout le monde doit penser qu'il s'agit d'un heureux présage car le sourire est général. Jean, le premier, reprend un air inquiet. Je le serais à moins : qui sont ces gens, sont-ils dangereux, et pour qui ? Et puis qu'importe qui ils sont, probablement du même côté que lui, à l'autre bout du manche... Un manche en bois des îles comme on dit, en bois précieux ; pillé dans les hautes forêts d'Afrique ou d'ailleurs. Une façon à vous, les Blancs, de secouer le cocotier ! Et il faudrait remettre les fruits du vandalisme à la mer ? Ne comptez pas sur moi, ne comptez pas sur lui ! Jean se baisse et il ramasse le petit qu'il garde dans ses bras.

« Bon ! Je ne suis pas obligé de vous avoir vus... Mettez-y du vôtre. Je tiens à cette place : je dois bouffer moi aussi ! À la prochaine ronde je ne vous chercherai pas, mais je ne veux pas vous trouver  ! Compris ? Et puis allez mettre un peu de terre sur les vis du grillage... » La mère du garçonnet vient le reprendre. Elle les embrasse lui et Jean. C'est le signal du défilé : embrassades, signes porte-bonheur ; une fête silencieuse dans les pétillements de lumière d'un grand feu de joie. De courte durée.

La porte est poussée violemment et le plafond se couvre de néons. Monsieur Loïc Spencer, l'arme à la main, exulte :

« Je le savais que ce salopard de Bensoussan cachait des Niakoués ! Des Blacks, c'est kif... Bravo petit ! Bonne chasse ! Passe ton portable. »

Il n'est pas minuit dans ce coin d'Afrique et le bon docteur Jean n'en mène pas large ! Il ne suffit pas de vouloir... Plaider le maintien dans les lieux ? Il ne faut pas y penser : l'autre avait l'opportunité de fermer les yeux. Et ce plaisir de les découvrir ! Il faut plaider la sortie : un point c'est tout ! Ils n'ont rien à faire ici, ce n'est pas un asile de nuit, ouste du balaie et que je ne vous y revoie pas ! Sinon, c'est la police et le charter à la clé ! OK ? Oui Missié... Jean se racle la gorge :

« Qu'est-ce qu'on va faire d'eux, chef ?

_ Comment, qu'est-ce qu'on va faire ? Je vais appeler les vigiles et on va leur refiler le bébé ! Voilà ce qu'on va faire ! T'as une objection ? Les vingt balles que t'as gagnées ce soir te tournent la tête ? T'en as déjà trop ?

_ Justement, je disais ça parce que ces gens crèchent là depuis bientôt un an... Chef...

_ Mouais... T'es pas con petit... Tu proposes quoi ?

_ Ils promettent qu'une fois sortis d'ici, ils oublieront à jamais que ce lieu a existé ! D'accord grand-père ? Et ils sortent par où ils sont entrés.

_ Mouais... T'as confiance ? Ils vont se faire ramasser et c'est pour le coup que nous plongerons ! Assistance à émigrés en situation irrégulière, dans le coin en plus, ça ne pardonnera pas ! Pour le moment je risque un blâme, tout au plus... Avec mes états de service, je peux supporter.

_ Sûrement, mais autant ne pas tenter le diable. Vous n'avez pas une idée sur un endroit où ils auraient pu passer leurs nuits ?

_ Depuis un an... L'entrepôt Ferguson est vide depuis longtemps mais une clôture l'entoure et les accès sont murés. Oui ? » Le grand-père manifeste des velléités à discourir.

« Avant nous squattions les entrepôts Millet ; ils n'étaient pas chauffés.

_ Bon, petit, tu vas aller voir dans quel état ils sont. Tu peux pas te tromper, c'est juste derrière et c'est écrit dessus. Et me raconte pas de vannes car demain j'irai voir ! Si t'as menti, Pchit, un contrat qui s'envole ! »

 

point25

 

 

Nous revoilà dehors. Une brise de terre s'est levée, légèrement tiède et chargée d'odeurs de pins. Je pourrais m'épanouir dans cette foule parfumée mais je n'en ai pas le c¦ur. Je redoute un coup foireux. Jean marche vite sur la route goudronnée et bientôt nous devinons Millet au fronton d'une bâtisse préfabriquée. Clôture d'enceinte, portes murées ; et impossible de voir si ces défenses sont fiables. Comment était-ce l'année dernière ? Nous prenons le chemin du retour. Jean va-t-il mentir ? J'imagine qu'il se pose la question. Et l'affaire doit être réglée sur le tas car jamais le "chef" ne laissera ses papillons de nuit s'échapper sans garanties.

Devant le portail, la voiture des vigiles ! Le salaud a osé. Il a dû se dire que ce serait sa parole contre la leur, qu'ils racontent ça pour lui nuire, par vengeance et je ne sais quoi... Et que de toute façon, la police avait bien d'autres choses à faire qu'à enquêter sur les m¦urs des Niakoués, ou des Blacks, c'est kif... Bref ! il avait dû se rassurer suffisamment pour ne pas se gâcher ce plaisir : renvoyer de pauvres gens dans un pays dont "il" les avait chassés. "Il", le Blanc, colonisateur d'hier et d'aujourd'hui. Jean doit enrager au moins autant que moi ! Je le connais mal ; j'ignore ses ressources. Mais y a-t-il autre chose à faire qu'un baroud d'honneur ?

Jean s'assoit sur le capot du véhicule. Il est plus pâle que d'habitude, d'une pâleur métallique, d'une pâleur d'acier, pâle comme une lame. Une longue minute s'écoule. Il se lève et nous filons vers le bâtiment de garde à vue. Avant d'entrer il dévisse le panneau de grillage et l'enlève pour dégager une sortie.

« Ah ! petit ! ces messieurs sont arrivés par hasard ! Pas vrai, vous ? » Les deux gars acquiescent. Ils venaient prendre des nouvelles du nouveau.

« Alors, Millet ?

_ Enceinte et maçonnerie... Dites grand-père, vous rentriez comment ?

_ Comme pour ici. Sauf qu'on entre dans le bâtiment par une fenêtre ; à l'aide d'une échelle. Tu sais petit, ils ont prévenu la police. » Jean regarde les trois gaillards.

« Navré, grand-père. » Puis il avance vers le vieil homme et l'embrasse. La police se manifeste par un coup de sirène.

Nous sortons en même temps que le vigile qui va chercher les flics. Jean est triste à vomir ; d'ailleurs il vomit au milieu de l'allée ; ça porte malheur de marcher dedans... Nous passons mettre la djellaba puis j'accompagne un Arabe sur une route devenue la plus dangereuse du pays.

Qu'allait-il faire dans cette galère ? Gagner son pain, sans doute. À la sueur de son front ; normal, c'est la malédiction ; ou la volonté divine ; ou la volonté humaine ? Je ne suis pas calé en psychiatrie ! En tout cas, à la sueur de son front, ça n'a jamais signifié "en faisant toutes les saloperies" ! Là je suis formel : il s'agit bien de la volonté humaine ! Nous marchons dans le noir ; lui surtout. Moi je plane sur un coussin d'air. Je devrais dire un cousin d'air... Pauvre Jean. Pas tellement, à la réflexion, il sait maintenant ce que valent ses convictions : le prix du pain. Affamé, sans boulot, et même pas fier. Le car de police nous double et pile dix mètres plus bas. Un brigadier en descend et à quelques pas :

« Tes papiers ! » Il les prend, les lit et change de ton.

« Vous feriez mieux de venir avec nous. Quelle idée d'accoutrement ! » Jean explique les coups de soleil ; il n'évoque pas la fraîcheur nocturne. Il grimpe dans la fourgonnette. Les Noirs sont là, petits enfants endormis sur les mères. D'abord personne ne le reconnaît. Il faut dire qu'il ne s'affiche pas, la tête sous la capuche. Et un Arabe c'est presque un Noir, surtout dans l'obscurité... Alors un pauvre type on ne le dévisage pas : on attend qu'il vous regarde, de sentir son regard pour oser le sien. C'est l'étincelle quand ils se croisent enfin : nouvelles embrassades, gosses qui piaillent. Les flics s'inquiètent : si les moulouds et les blacks s'accouplent, bonjour les allocs ! À l'arrivée, c'est le grand-père qui a le mot de la fin :

« T'as laissé tomber ton boulot à cause de nous ? Je m'en souviendrai quand je vous maudirai... »

 

Nous voilà sur le pavé niçois. À l'ouest les étoiles virent au bleu clair et disparaissent. La mer est aussi plate que le sable de la plage ; moins sale, parcourue de frissons. Vivante. Je vais quitter Jean. J'attendrai que le soleil et le vent se lèvent ; qu'il se pose, qu'il ferme la fenêtre.

À huit heures nous remontons les rues. Jusqu'à l'adresse de Julia.

Je prends mon envol dans un souffle ascendant. La ville s'écrase sous moi. Une Clio blanche file vers Antipolis. Drôle de nom pour un patelin du coin !

 

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32 ANS EN CORRÈZE.

Point 113

Une cousine de la tramontane m'a remonté vers le Nord. Elle m'a lâché sur un village de Corrèze et je suis tombé près d'un banc. Une halte à la campagne. Un havre de paix... J'imagine que le vaste monde s'arrête ici, à l'abri des collines. Je ne ferai que passer, c'est juré. L'orage de la nuit m'emportera. J'écoute les vieux sur le banc. Ils se racontent une histoire qui s'est déroulée dans le coin. Je veux la rapporter avec leurs tournures et leur accent. Après je retourne chez les Turcs, en Allemagne, à moins qu'un mauvais souffle ne me propulse chez les SDF de Paris... À bientôt et bon vent !

 

 

CHAPITRE 1

 

La brave dame s'était penchée sur la caisse en bois qui flottait sur l'eau sale d'une mare ; la pluie d'orage d'une nuit d'été comme les aiment les terres d'ici, une nuit humide. Le parvis ruisselait. Madame Morvan prit le berceau et rentra dans l'église par la porte de la sacristie. Elle fit de la lumière et elle s'occupa de sa trouvaille. Elle écarta une toile de jute et un morceau de drap blanc à peine moins rêche.

« Doux Jésus ! Il est vivant !

_ Bien sûr qu'il vit ! Vous en doutiez ma chère Louise ?

_ Je parlais de ce Jésus-là, monsieur le curé. » L'abbé Moirac regarda par-dessus la tête de son aide-ménagère.

« Essayez de le réchauffer Louise ! J'appelle le médecin ! » Il lança ses grandes jambes vers la sortie.

Une demi-heure plus tard le docteur auscultait le nouveau-né.

« Il a quoi ? Trois jours au maximum... Pauvre bougre... C'est ça, gueule un bon coup ! T'auras besoin d'être costaud ! Vous savez encore faire un biberon, Louise ?

_ J'en ai tellement fait docteur... Pour sept. Alors un de plus !

_ C'est bien de suivre les recommandations de son patron ! Monsieur l'abbé, il recommande beaucoup... »

L'abbé ne releva pas l'impertinence du propos. Le petit était né encore moins bien loti que Jésus-Christ : pas de crèche, pas de mère, pas d'encens ! Qu'il ait au moins un âne ! Le docteur s'était redressé.

« Pour moi il est hors de danger... Il a seulement faim. Allez-y mollo avec le lait... Un très petit quart de biberon toutes les trois heures. Je vous laisse les échantillons. Qu'est-ce que vous allez faire monsieur l'abbé ?

_ Qu'est-ce que je peux faire ?

_ Refiler le bébé au maire ! Qui le refilera au service social. Qui le refilera...

_ J'ai une paroissienne qui serait folle de joie de le récupérer...

_ La veuve Raburtin ? Elle est inculte la pauvre... Une parfaite paroissienne en effet...

_ Une femme de c¦ur, une vraie chrétienne ! Mais jamais l'administration ne voudra lui confier cet enfant ! Depuis la mort de son époux, l'exploitation va à vau-l'eau... »

Le docteur haussa les épaules, referma sa serviette, une petite mallette, et en souhaitant une bonne journée à la compagnie il sortit.

La pluie avait cessé et le ciel préparait son visage du matin, bleu et clair comme hier. Le médecin logeait à trois cents mètres de là, dans une maison ancienne rénovée. Il marchait le visage levé vers la trace orange qui marquait la frontière entre le jour et la nuit ; un trait qui s'élargissait de minute en minute : quand il rentra chez lui le soleil invisible poussait un incendie.

 

point26

 

L'abbé Moirac regardait Louise qui donnait le biberon. Le nourrisson tirait sur la tétine avec l'énergie de l'espoir.

« Il vous revient l'honneur de lui donner un nom, ma bonne Louise ! On ne sauve pas les gens impunément !

_ Boudi !

_ Boudu conviendrait mieux ! Vous vous souvenez de ce film avec Michel Simon : "Boudu sauvé des eaux." Par ailleurs Moïse semble s'imposer... Pourquoi ne pas proposer : Moïse Boudu ? »

Le jeune curé était content de lui. Il quitta son siège pour danser les quelques pas d'une bourrée cosaque. Les pans de sa soutane - Il ne l'enlevait que pour descendre dans le monde. - remuèrent l'air froid. Louise protesta qu'il allait tuer le petit avec son comportement de gamin.

« Rassurez-vous Louise, je prierai pour lui. La messe approche et je n'ai pas déjeuné... Couchez Moïse dans mon lit. À huit heures j'appellerai le maire. »

Le carillon électrique lança les cloches à la volée.

La messe est dite ! L'abbé en chasuble parcourt les travées. La messe de six heures ne fait pas recette... C'est pourtant celle qu'il préfère, un bénédicité avant de mordre dans la tranche de vie que le Seigneur a mitonnée. La nef coule dans la pénombre. Le soleil d'Est frappe le mur aveugle ; il éclairera le ch¦ur, par la rosace sud, vers les onze heures. L'abbé ramasse un châle : une vieille l'aura oublié ; elles ne se souviennent que de la mort qui rôde...

L'abbé rejoint ses quartiers, une grande chambre. Moïse dort du sommeil du juste. L'abbé trouve que les justes dorment beaucoup ! Beaucoup trop ! Il crie le dimanche au sermon : réveillez-vous ! Il hurle à voix basse, ou alors il manie la parabole : les justes restent des humains... Vous aimez que l'on vous réveille brutalement, vous ? Il enrage, l'abbé. Moïse dort. Le maire doit être debout.

« Bonjour monsieur le maire. L'abbé Moirac. Puis-je vous parler ? Merci. Un miracle sur l'eau du parvis, cette nuit : un nouveau-né, un garçon ; en bonne santé, le docteur l'a vu.

_ Le troisième en un an ! La misère n'est pas un vain mot... si c'est un mot vain. Je vais informer madame Montel pour un placement temporaire et la gendarmerie pour l'enquête.

_ Pourriez-vous demander à madame Montel de m'appeler ? L'enfant est chez moi et Louise s'en occupe.

_ Sans problème ! À bientôt. »

 

×

 

 

Madame Montel se présenta au "presbytère" juste avant dix heures. Louise venait de sortir. Moïse dormait. L'abbé aménageait la sacristie en salle de classe pour le catéchisme : nous étions mercredi. L'élégance parfumée de l'ancienne citadine apparut telle une icône dans l'embrasure de la porte. - La "belle Henriette" venait de Paris dans les bagages de l'instituteur, son mari, un enfant du village de retour au pays. - :

« Monsieur l'abbé, je vous dérange ? Je venais prendre le chérubin.

_ Déjà ! Quelle meilleure maison que celle-ci pour le petit frère de celui-là ? » Il désignait un grand Christ de bois qui était au piquet dans le coin le plus sombre de la pièce.

« Sans doute... Mais vous en seriez vite encombré ! Je comprends que vous le regrettiez... Je vous l'aurais volontiers laissé quelque temps mais je dois me rendre à Tulle aujourd'hui et c'est l'occasion de déposer le petit. Et Louise a trop de travail !

_ Je ne pensais pas à elle. Vous connaissez Juliette Raburtin ?

_ Nous la suivons, à la mairie. Elle n'a pas eu d'enfants.

_ Elle s'en désole. Je pensais que...

_ Vous voulez que nous lui confions...

_ Moïse ; Moïse Boudu.

_ Bien vu... Un peu lourd à porter Moïse, non ?

_ Je crains que la vie même ne soit un fardeau pour lui... Les voies du Seigneur... Peut-être est-il né baptisé, simplement. Ne soyons pas présomptueux. Un prénom qui l'attache à quelqu'un qui représente quelque chose, c'est une ancre que nous lui offrons !

_ Soit : je proposerai ce prénom et ce patronyme ! Gageons que ses fréquentations n'y verront que du feu ! Donc vous souhaiteriez madame veuve Raburtin en mère nourricière... Elle est très éloignée de nos critères et même avec votre... bénédiction, elle ne passera pas. Et il serait cruel de faire un essai. En tout cas, rien de possible avant l'âge scolaire de six ans. Elle n'a jamais su lire mais les autres parents ne savent plus écrire ! Et si elle est en mesure de le nourrir ! Nous faisons pression sur elle pour qu'elle embauche un commis... Elle dit qu'elle trahit la mémoire du défunt en confiant ses outils à un étranger... Elle va couler si elle ne cède pas... ou plus exactement si elle ne se fait pas aider ! Rendez-vous dans six ans monsieur l'abbé. Je peux voir l'enfant ? »

Elle le vit et elle en profita pour le nourrir et le changer : elle élevait deux collégiens ! Elle l'emporta vers onze heures, plus Moïse Boudu que jamais : Louise et l'abbé l'avaient arrosé, elle de ses larmes, lui d'eau bénite !

 

point27

 

 

Son long visage rouge brillait moins que ses yeux : la veuve Raburtin écoutait le curé.

« Ma chère Juliette le combat fut rude : je me suis engagé pour vous. Je ne vous dis pas cela pour m'attribuer je ne sais quel mérite, mais tout bonnement pour vous signifier dans quelle estime je vous tiens ! Et quelle confiance je place en vous ! Approche-toi gamin...»

Moïse, qui nettoyait les pieds du grand Christ de bois, vint de bonne grâce. Il était charmant, un petit garçon brun.

« Mon gars je te présente ta nouvelle maman ! Elle s'appelle Juliette. Embrasse-la... Si tu veux... »

Moïse regarda sa mère pour la première fois. Pas la première mère : des visages comme celui-ci il en avait contemplé au moins autant qu'il avait de doigt à une main. Il s'y habituait et puis on le changeait... Il remarqua que celui-ci souriait plus que les autres. Il rendit le sourire et il retourna nettoyer les pieds du grand christ de bois.

« Je vous confis un adepte de Marie-Madeleine à ce que je vois. Puisse-t-il conserver cette humilité ! Partez ! Je vous verrai dimanche après la messe. Allez gamin, ouste ! »

Moïse accrocha son chiffon sur le clou du pied droit, fit un signe gentil à la grosse tête, près du plafond, et il alla mettre sa main dans celle de Juliette.

Le prêtre évita le regard mouillé de la jeune maman : il acceptait d'être tendre, pas de s'attendrir. Il les regarda s'éloigner. Le gamin tourna la tête une fois, pour contempler de loin le gigantesque abbé. Puis il fit au revoir de la main. L'abbé agita le bras. Quel dommage, pensa-t-il, qu'il ne parle pas !

 

CHAPITRE 2

 

La bâtisse dominait la moitié du village : la partie neuve, celle qui se logeait dans la cassure de la vallée, là même où les anciens se gardaient bien de construire ; là où grimpaient les inondations du siècle ! La préfecture paraissait s'en moquer et les maires cédaient à la cupidité de leurs administrés trop heureux de vendre des prairies inondables au prix des terrains viabilisés. Encore qu'ils auraient l'eau à l'étage tous les dix ans !

La ferme de Juliette, outre le bâtiment d'habitation, se composait d'une étable, d'une écurie et d'une grange. Les terres, en cinq parcelles réparties sur la commune, couvraient quinze hectares. Ils, Moïse et elle, ne cultivaient plus qu'un lot, en céréales ; le reste était affecté aux vaches et à leur veau. Pas à tous les veaux : à ceux qui ne briguaient pas le titre de "Veau de Corrèze", censés passer leur temps "sous la mère", des veaux à la chair blanche comme du poulet ; seul allaient au pré ceux que le plaisir de manger de la bonne herbe, à s'en rougir la viande, condamnait soit au rôle de laitière soit aux fourchettes italiennes !

Pour gagner un fils, Juliette avait dû, naguère, faire taire ses scrupules de veuve et embaucher un commis. L'exploitation s'en était bien portée. Enfin, pas plus mal que les autres... Suffisamment bien pour que la DASS accepte de lui confier Moïse ; donc suffisamment bien !

Aujourd'hui, vingt-six ans plus tard, elle végétait autant que la plupart, sous la conduite du seul maître à bord, le fils de la maison, Moïse Boudu-Raburtin.

 

point28

 

Depuis un mois, Juliette ne quittait plus le lit. Un lit vaste comme un sourire d'antiquaire, avec un épais matelas fourré à la laine. Elle venait de dépasser soixante-quinze ans. Un demi-siècle et demi d'amour pour deux hommes, de travail sur des centaines d'hectares, sur des milliers de bestiaux. Une vie usante et qui l'avait usée. Le docteur, un nouveau qui n'était dans le pays que depuis une dizaine d'année, n'avait pu que dire « Laissez-la se reposer... » Obéissant, Moïse la laissait dormir. Un jour, il lui sembla qu'elle dormait depuis trop longtemps. Il fut orphelin pour la seconde fois.

Il en souffrit plus que la première fois. Il était né par Juliette. L'autre ne fut qu'une mère porteuse, une cigogne ; les autres de simples nourrices. Sa mère s'appelait Juliette. Pour elle il se mit à parler. Un langage de gestes, étrange certes, qu'elle seule comprit d'abord. Puis qu'elle enseigna au commis, à l'institutrice, au village tout entier. Bientôt les enfants de l'école quand ils parlaient entre eux s'exprimaient comme lui. Puis il sut écrire et en plus de ses mimiques, il écrivit. On avait consulté à Brive. Sans autre résultat que de constater qu'il n'était pas frappé de mutité qui est, on l'apprit à cette occasion, l'impossibilité de parler par insuffisance de développement ou destruction des centres ou des organes servant au langage oral. Il souffrait très probablement de mutisme qui est, comme chacun sait, le refus de parler déterminé par des facteurs affectifs ou des troubles mentaux. Bref : il ne parlait pas mais il pouvait, il pourrait le faire ; il suffisait d'attendre.

 

×

 

Juliette lui avait tout laissé. Devant notaire, s'il vous plaît ! Le maire s'affairait maintenant à obtenir que le fisc n'oblige pas à vendre pour payer les droits de succession. Lui retirer sa terre à Moïse, c'était le tuer. Le maire se démenait pour faire aussi bien que son père, l'ancien maire. Averti des difficultés, Moïse avait haussé les épaules. Puis il était parti défricher un champ, un désert pierreux qui le narguait depuis toujours mais que Juliette lui défendait d'attaquer. Maintenant, il ne désobéirait plus.

Le champ couvrait le sommet d'un mamelon. Les ronces s'y prélassaient depuis que les troupeaux de chèvres ne montaient plus. Une croix de pierre marquait le point culminant ; des pierres cimentées par un torchis de terre sur lequel, à la belle saison, poussaient de l'herbe et des fleurs. Sans doute était-ce la parure végétale qui le fascinait tant. Souvent il montait, se frayait un chemin à la serpe jusqu'au jardin dégoulinant et il décrochait de quoi faire un bouquet qu'il descendait en courant offrir à sa mère. Elle lui disait en souriant :

« Il est pavé de bien belles fleurs ton chemin de croix ! » Hier il avait déraciné quelques plantes qu'il avait repiquées sur la tombe de Juliette.

À quelques mètres de la croix se dressait ce que l'on prit longtemps pour un autel : une sorte de cube de deux mètres sur deux et d'un mètre de hauteur. Un bloc de caillasses mélangées à du terreau noir qui ne provenait pas du terrain, et sur lequel rien de poussait. Malgré l'insistance des édiles, le site ne fut jamais classé : historiquement, il n'existait pas !

Ce jour-là Moïse monta sur la colline avec Cocotte, la jument. Une percheronne qui frôlait la tonne après avoir frôlé la mort. Moïse a croisé son regard sur le parking des abattoirs. Un coup de foudre pour son c¦ur et pour son porte-monnaie ; et un coup de gueule de Juliette quand il est rentré avec la bête.

« T'as pas vu comme elle est maigre ?

«¥»

_ Quoi ! ses yeux ! ? Ils sont si vivants que ça ?

«¥»

_ T'as peut-être raison... Mais je veux la voir travailler ! C'est pas un haras ici ! »

La jument prit un quintal en quelques mois et elle puisa de la jeunesse dans les bichonnages de son cher cavalier. Moïse abandonna le vélo et c'est à dos de jument qu'il se déplaçait quand il allait surveiller le troupeau, fermer une vanne, réparer une clôture. Pour échapper à la vindicte de Juliette, Cocotte apprit à trotter puissamment ; et puis, en passant par les champs elle gagnait sur le vélo, obligé aux détours de la route. Mais Juliette ne capitula vraiment que quand, contre toute attente, Cocotte annonça un poulain ! Un mauvais coup, un coup en douce de Frédo le pur-sang. Moïse attendit le pronostic du vétérinaire avant de se réjouir. D'après le véto elle n'avait pas dix ans ; une jeunesse : elle devait tenir. On fit la fête et Juliette signa la paix avec Cocotte en l'embrassant sur les naseaux. Pas rancunier, on appela le poulain Freddy.

 

Donc ce jour-là, Moïse monta sur la colline avec Cocotte. Elle tirait une carriole chargée d'outils. Moïse voulait faire un jardin floral ; un jardin à la gloire de la Croix. Il vénérait la croix, cette croix, parce qu'elle fleurissait. L'abbé disait qu'il fallait juger un arbre à ses fruits. Et avant les fruits, il y a les fleurs ! Les fruits de la croix, l'abbé disait encore que c'étaient l'amour, la charité ; il ne parlait jamais des fleurs. Pourquoi ?

Impossible toutefois de cultiver simplement des fleurs : on le prendrait pour un fou ! Déjà que... Il fallait transformer le champ en prairie et n'y laisser brouter les bêtes qu'à des moments choisis !

Moïse arrêta la charrette près du monticule et détela. Cocotte s'en alla de son pas lourd et dansant paître les chardons encore debout. Le plan de travail était simple : il fallait enlever les cailloux. Vite dit, moins vite fait : ils semblent tomber du ciel tant ils se renouvellent rapidement ! Et puis rien que l'espèce de tertre doit remplir à lui seul une centaine de brouettes ! Sûr qu'il y passera l'hiver... Est-ce bien raisonnable  ? Juliette pensait que non. Mais Moïse sentait qu'elle avait des comptes à régler avec la croix : la mort prématurée du mari, pas d'enfant de son sang... Elle l'avait eu lui et comme elle l'avait aimé... Mais ce n'est pas pareil... Enfin, il croyait.

Il fallait redescendre. Il reviendrait ce soir, après les travaux ; à la fraîche ! Il déchargea la carriole et posa le matériel à l'abri des regards, derrière le monticule, côté champs. Dans le coin on ne vole pas, mais on emprunte à l'occasion. Il attela Cocotte et en lui flattant la croupe avec une baguette il lui fit dévaler la pente au galop.

 

point29

 

Quand la première maison annonça le village, Moïse ralentit. Cocotte se mit au pas. La vieille Juillac, pliée en deux par des années de basse besogne, releva la tête en agitant sa canne. Sa façon à elle de donner le bonjour. Moïse répondit «¥», sa façon à lui. Il salua ainsi quelques vieux qui prenaient le soleil avant la soupe de midi. Un village tranquille Saint-Martin, à quelques encablures de la Dordogne en lutte, à deux heures à pieds d'une rivière que les barrages et la vallée ont fait rendre gorge. Un petit bourg à l'orée du plateau qui termine la route venue d'Argentat en grimpant comme un serpent dans les collines de Corrèze, parmi les hêtres et les châtaigniers. Peu de lauzes sur les toits, pas de caractères dans les murs, le calme. Moïse s'arrêta devant la mairie. À cette heure le maire est souvent là.

« Entre Moïse, entre ! Ah ! ça y est ! Tu t'inquiètes ! Je m'étonnais aussi... Assieds-toi un moment. » Le maire est à peine plus âgé que Moïse. Il se verrait volontiers député-maire, mais les places à droite sont très convoitées en Chiraquie. Il en a fait son deuil, un deuil quasi permanent, qu'il porte comme une décoration. Il commence toujours ses discours par une épitaphe flatteuse : « Le mérite n'étant pas la loi, n'attends pas que je fasse des miracles ! Je te promets néanmoins d'essayer. Voyons le problème qui nous réunit... Je rencontre le préfet en personne demain matin. Je veux lui rappeler que le malheur ne doit pas trouver d'alliés parmi les serviteurs de la République ! Mais ton affaire est difficile sur le plan juridique. Pourquoi diable Juliette qui t'adorait, n'a-t-elle jamais voulu t'adopter !

«¥»

_ Par respect... Ça lui ressemble bien ! Elle eut été mieux inspirée d'assurer ton avenir. Enfin... Passe me voir dans deux jours : j'aurai du nouveau. »

Dans la rue le soleil se vengeait de l'épaisseur des murs. Cocotte s'était réfugiée sous un porche. Pour rire un peu Moïse l'appela en sifflant : il savait que moins qu'une autre, sa jument ne savait pas reculer. La carriole se mit à trembler au rythme des hennissements. Elle ne s'affolait pas encore qu'il était déjà près d'elle à lui parler, à l'apaiser de la main, de la voix. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour la sortir de là ! Une bête en eau qu'il fit sécher devant la mairie, sous les quolibets du maire.

_ Quand tu seras riche, fais-lui greffer une marche arrière à ta jument !

Cocotte ayant repris du poil sec de la bête, ils repartirent vers la ferme. À coups de reins ils prirent le raidillon du raccourci. La grange apparaît la première quand on aborde le domaine par le haut. La bâtisse, la plus ancienne du village, repose sur des murs épais qui ont traversé les siècles en ne concédant que leur crépi. La toiture en tuiles, aux trois-quarts rénovée, laisse transparaître dans la partie élimée une ossature de poutres massives supportant de fines solives. La porte monumentale ouvre sur la route et donne sur l'étage car le rez-de-chaussée se trouve en contrebas. On y accède par un escalier intérieur ou par le champ, qui atteint le niveau du chemin à cent mètres de là. Même architecture pour l'étable qui jouxte la grange, mais le bâtiment, en briques, ne date que du siècle dernier. Les bêtes logent en bas : les veaux dans des boxes au fond et les vaches alignées côte à côte, devant. Le grenier sert de garde-manger : on y entrepose notamment les farines dont elles sont folles...

Sur la droite de la route, à cinquante mètres, la maison des fermiers, au fond d'un petit jardin rempli de fleurs : le clos de Juliette. L'étage est condamné. L'hiver la vie se réfugie dans la cuisine, dans le cantou, entre le feu et les jambons. Le soir on laisse les chambres et la cuisine ouvertes pour empêcher l'air de geler avant l'endormissement. Le matin, c'est autre chose : l'humidité glacée a dessiné des fougères sur les carreaux ; la nature vous salue et se rappelle à vous ! L'été par contre c'est le bonheur : le soleil cueille le parfum des fleurs et le glisse sous la porte avec son compliment ; lumineux. Comme ce matin.

Moïse dételle près de la remise, entre le poulailler et la maison. Les chevaux, noblesse oblige, logent à l'écurie, non loin des maîtres. Freddy, Frédo, Bertha, une percheronne aussi, et Cocotte se partagent les boxes. Cocotte récupère le sien. Moïse rentre dans la maison.

Depuis quinze jours, depuis la mort de Juliette, il rêve. Juliette l'a accompagné au cimetière, certes, même qu'elle était devant, mais on enterrait cette pauvre Fanny ; et Juliette, trop bonne, est restée pour lui tenir compagnie le temps qu'elle s'habitue. Elle s'attarde, voila tout !

Il s'assied dans la cuisine, sur le tabouret, pas dans son fauteuil à elle. Il a faim. Il se lève, décroche le jambon entamé et prend deux ¦ufs dans le panier. Il coupe et casse, jette dans la poêle, ranime le feu dans la cuisinière, et surveille la cuisson comme il l'a vu faire mille et mille fois. Dans l'odeur familière du jambon qui frit sous les ¦ufs, il comprend qu'il ne la reverra plus. En fait il ne comprend rien, il ressent une formidable douleur ; et il fuit comme un fou vers la colline, par les champs, vers la croix.

Il arrive là-haut presque mort de fatigue, de chagrin. Il regarde la croix qu'elle n'aimait plus. Il venait la détruire... La croix le contemple, lui, verte et apaisante... Il pleure plus calmement. Puis il s'adosse à elle. Elle est fraîche, elle lui chatouille le cou... Elle n'est pas rancunière. Une bonne croix : il avait raison de l'aimer ; une amie. Il reste là une heure peut-être, la tête dans le feuillage. La douleur a diffusé, moins brutale. Elle s'est installée partout où Juliette manquera : c¦ur et âme.

Quand il rentre, le feu est éteint, la poêle est noire, il n'a plus faim. De toute façon c'est le moment de nourrir les veaux ! Après il fera de l'agriculture pendant une paire d'heures ; puis il faudra ramener le troupeau et traire les bêtes. Il sera 20 h quand il pourra dîner. Ensuite, il retournera là-haut.

 

point30

 

Le soleil bas brille encore mais il ne chauffe plus guère. Des bouffées d'air, venues de la vallée, soufflent sur la sueur. Moïse remet son tee-shirt. Cocotte, dessellée, attaque une seconde ration de chardons. La tronçonneuse pétarade bientôt dans les ronciers. Moïse a choisi de déposer la caillasse au milieu de la bordure nord du terrain, dans une fosse qu'elle comblera. Il dégage d'abord un passage pour la brouette, entre le monticule et l'excavation. Il travaille vite. Juliette le tenait pour un champion. Les ronces sont grosses comme le pouce et teigneuses comme des maladies. Il réduit les serpents, coupe le contact, enlève ses lunettes et ses gants. Le plus facile est fait : le chemin est tracé dans la végétation barbelée. Il déblaye les cailloux jusqu'à la nuit. Cocotte le redescend à la ferme, doucement, pour ne pas troubler l'ombre qui préserve le paysage jusqu'au matin.

Le coq appelle le soleil au travail ; c'est Moïse qui se lève. Les volets s'ouvrent sur les champs. Les oiseaux piaillent dans les arbres fruitiers. Ce n'est plus la nuit et le jour tarde. Le coq s'impatiente comme un galant qui attendrait la nuit. À chacun sa lumière... Moïse se rend dans la cuisine. Il craque une allumette sous le petit bois du cantou. Il cale une casserole d'eau sur deux branches,- l'hiver ce serait entre deux bûches, - et il souffle sur le feu. Il n'est pas très adroit : il y a quelques semaines c'était Juliette qui soufflait. Quand il débarquait, lui, le café fumait dans les bols et la confiture maison étalait ses couleurs sur le pain. Il embrassait Juliette... ou Juliette l'embrassait... Il ne se rappelle plus... Probablement qu'ils s'embrassaient... Voilà qu'il pleure... Saloperie de mort ! On ne demande pas à vivre et quand, malgré tout on s'est habitué, hop ! retour à l'envoyeur ! Et tant pis pour ceux qui restent... celui qui reste. L'eau bout. L'odeur de café masque bientôt celle des brindilles qui s'éteignent. Un peu de fumée se mélange à la vapeur. Des rayons rouges teintent les rideaux. Le jour est là.

Le premier bonjour est pour Cocotte. Elle frotte sa joue sur celle de Moïse, pareille à une pouliche qui jouerait. Il lui caresse la crinière, elle lui lèche le cou. Puis c'est au tour des chevaux, avec les sentiments en moins ; la complicité surtout. Il les lâche dans leur petit déjeuner. Ils filent vers les confins du pré, au galop.

Les premières vaches sortent, celles qui allaitent. Elles meuglent d'impatience en attendant leur veau. Ils se retrouvent, se reconnaissent et c'est le ballet silencieux des petites têtes qui font oui la bouche pleine.

Dans l'étable, Moïse trait.

 

CHAPITRE 3

point31

 

Il vaqua de pis en pis jusqu'à huit heures. Alors il partagea la quantité de lait en deux parties : une qu'il mélangea à de la farine et qu'il donna aux veaux des enclos, et l'autre qu'il versa dans des grands pots en fer qu'il déposa sur le bord de la route à l'intention des ramasseurs de la coopérative laitière. Durant l'heure suivante, il nettoya l'étable et l'écurie. Le fumier des vaches alla grossir le tas et, en quelques coups de bêche, il enfouit le crottin dans la parcelle de terre devant la maison, là où continueront de pousser les fleurs de Juliette. Puis il fit la pose de dix heures, celle qu'il préférait, avant, car il la faisait le plus souvent avec Juliette, à la maison. Il coupa une tranche de jambon grande comme une main et à peine moins épaisse, fit sauter la couenne sans toucher au gras, une graisse au velouté divin et qu'il adorait manger. Le pain venait du boulanger : même Juliette avait renoncé à le fabriquer. Alors lui... D'autant qu'il n'était pas mauvais le pain : complet avec tout, cuit au feu de bois... Son acidité épousait la chair du jambon cru mais il fallait le moelleux du lard pour amener la paix dans le ménage. Il s'agissait de savoir manier le couteau pour couper les justes parts ! Une lampée de vin là-dessus, du petit vin de Loire de moins en moins bon, hélas, et Moïse s'envola pour les prés d'Ymont, à la suite du troupeau. Depuis cinq ans ils n'avaient plus de chien. Quand le dernier mourut, ils avaient eu trop de peine... Le pays s'était moqué d'eux. Puis Cocotte avait remplacé Cador pour lui tenir compagnie dans les champs. Et Juliette disait qu'elle n'avait plus le c¦ur assez solide pour aimer plusieurs mortels à la fois. Maintenant qu'elle était partie, il songeait à reprendre un chien : Cocotte ne passerait jamais l'obstacle du corridor pour aller s'installer dans le siège vide du cantou... Il pleura tout en marchant.

Il revint déjeuner vers midi. Il se nourrissait en viande sur les conserves de l'année : le porc qu'ils se partageaient chaque printemps avec les Chaumeille, leurs voisins. Les légumes venaient du potager qu'il n'avait pas cessé de soigner. Il ne savait pas si de naissance il avait de la "terre aux sabots" mais il aimait en avoir plein les mains ! Un plaisir sensuel, le contact avec une motte sur laquelle frisottaient quelques brins d'herbes. Et comment peut-on qualifier celui de voir pointer les premières tiges ? Un plaisir de printemps ? Il s'énerva sur le couvercle de verre que la rondelle de caoutchouc tenait collé. Quand il céda, une bouffée de viande parfumée transforma la cuisine en paradis pour cochons. Il vida le tout dans une poêle, ajouta les pommes de terre qui lui restaient d'hier, et il poussa le feu de la cuisinière. En dix minutes le plat avait pris des couleurs. Il sortit le pain et le vin. Il s'installa à la table près de la fenêtre, avec vue sur les vaches. Il déjeuna en leur compagnie !

Après quoi il s'allongea sur le grand lit pour une petite sieste. Le soleil tapait comme un sourd et Cocotte refuserait de quitter l'ombre du noyer ; et elle était plus têtue qu'un âne ! Il s'endormit.

Vers deux heures la clochette de la porte du jardin le réveilla. Il termina la sieste dans le couloir. Il se heurta à un mur de chaleur quand il ouvrit la porte. Il fit signe à l'autre d'entrer. L'autre c'était Albert le cantonnier, un copain, enfin presque, qui aurait pu... Il entra avec de l'air chaud. Moïse le poussa dans la cuisine et l'assit dans le cantou. Puis comme il l'avait vu faire par Juliette pour tous leurs visiteurs, il sortit la bouteille de gnôle et deux verres. Il remplit celui d'Albert à moitié et le sien au quart. Puis il alla s'asseoir dans le fauteuil de Juliette. Seulement Juliette elle était bavarde... Albert portait le treillis des soldats de misère : vieille veste militaire et jeans bleu devenu blanc ; blanchi sous le harnais ; avec aux pieds des mocassins de ville, jetés sans doute par un vacancier ; et avec sur la tête une sorte de Stenson, un cadeau des collègues pour son anniversaire. Le chapeau était presque propre car l'anniversaire n'était pas vieux... Les jeunes hommes sirotaient en silence ; un discours de perdants, de perdus... Moïse se jeta à l'eau :

« (¥ ?)

_ Monsieur le maire veut te voir vers six heures à la mairie.

_ (¥ ?)

_ Je ne sais pas. Il veut te voir. T'es bien ici. T'étais mieux quand Juliette était là...

_ (¥ !)

_ C'est bien vrai... Faut que je parte. Le talus s'est effondré sur la route d'Ausoleil.

_(¥)

_ T'as vu... On te voit au café demain ?

_ (¥)

_ À demain ! » Moïse resta seul dans la cuisine.

 

point32

 

Puisqu'il était debout, il irait travailler : d'abord sur le champ de la croix, puis sur celui de la rivière où il fallait renforcer la berge que les vaches abîmaient régulièrement ; enfin il rentrerait le troupeau. Ensuite il irait voir le maire. Il mit ses bottes, passa à l'écurie prendre une selle, alla en bordure du pré et siffla Cocotte. La bête se coucha ! C'est Freddy qui se dévoua : il quitta l'oasis d'ombre fraîche pour se lancer dans le désert vert. Ah le chameau ! dut se dire Cocotte qui en moins de temps que pour le dire l'avait dépassé. Le cheval tourna les talons en se jurant de se venger d'elle aux prochaines chaleurs ! Moïse accueillit la jument en souriant : le coup de la selle marchait à chaque fois ! Freddy avait fait le transport des touristes sur son dos et il semble qu'il ait aimé ça ! Moïse quant à lui, préférait monter à cru, mais à cheval plutôt qu'à pied, et sur Cocotte plutôt qu'à cheval ! Seulement la sale bête refusait de se laisser monter à cru quand elle voyait la selle... L'équipage prit la route au pire de la journée. Cocotte longeait le bord pour éviter le goudron fondant. De temps à autre elle ruait gentiment...

Ils arrivèrent au champ. Cocotte fut dételée et elle fila plus vite que son ombre rejoindre celle des arbres qui commençait à empiéter sur le champ. Moïse reprit la brouette et son travail de terrassier. Il piochait dans le monticule pour lui arracher des pelletées de terre caillouteuse qu'il chargeait sur la brouette. Il enlevait ces gravats par couche d'une épaisseur de pic, côté par côté, comme s'il suçait une glace carrée... Il buvait à la gourde et à chacun de ses passages, il se versait de l'eau dans la main pour faire boire sa jument.

Il attaquait la quatrième couche du côté nord, quand le pic de la pioche se heurta à un mur. Il pensa : une pierre plus grosse et il piocha plus loin. Même son, même refus. Il piocha entre les deux, gratta, et mit à jour une portion de mur fait de pierres taillées, collées au mortier de terre glaise plus dur que du ciment. En un quart d'heure, le mur nord fut dégagé. Moïse alla s'asseoir près de Cocotte. Pensif...

C'était l'heure de filer vers la rivière. Il sella la jument et en longeant l'ombre des haies, ils se laissèrent glisser vers l'eau. Bercé par le balancement, étourdi par la chaleur qui troublait l'air, qui redessinait la route d'une main tremblante, qui mélangeait les bruits naturels à ses battements de c¦ur, quelque part dans sa tête bourdonnante, bercé, Moïse songeait. Un mur, il y a quelque chose derrière un mur... Sinon à quoi servirait un mur ? Il y a aussi des maisons vides mais ce n'est pas la même chose... Un mur, quatre peut-être, en haut d'une colline déserte et à l'abri d'une croix fleurie : un tombeau ? Il pensait aussi un mausolée, caveau, sépulcre, cénotaphe, mais comme il ne connaissait pas ces mots, il n'insista pas. Il retint que seule la mort pouvait habiter là. Mais une tombe, on ne touche pas à une tombe ! Même pour mettre des fleurs à la place... Même si c'est la meilleure raison... Les fleurs elles se posent dessus, pas à la place... Faudra qu'il demande à monsieur l'abbé. Il sait tout monsieur l'abbé... enfin presque : tout sur tout ce qui ne se voit pas... dans le ciel ou sous la terre. Moins à l'aise avec nos misères, c'est Juliette qui le disait ! Elle aurait voulu qu'il se marie, qu'il soit paysan... Il demandera quand même à l'abbé.

La rivière levait ses arbres en signe de fraîcheur. Cocotte se jeta à l'eau dès que Moïse l'eut dessellée. Elle n'y traîna pas : le torrent à peine assagi est encore froid. Elle remonta vite et toute penaude, les pattes agitées par des tremblements. Moïse s'activait déjà à renforcer le ponton. Il ramassa quelques tôles prévues à cet effet et les disposa sur celles qui s'étaient enfoncées sous le poids des bestiaux. Il devra se décider à maçonner, sinon un jour une bête se blessera. Cet hiver, quand elles ne descendent plus dans le pré devenu marécageux... Voilà, il était dans les temps. Il pouvait rentrer le troupeau.

 

×

 

À 18 h Moïse se présenta à la mairie. Il venait seul, à pied. Monsieur le maire le fit attendre quelques minutes : il téléphonait. Du hall, Moïse entendait la voix cérémonieuse lancer des "Monsieur le Député" à tout va. Si le député n'avait pas su qu'il l'était, maintenant il le savait ! Ses derniers respects déposés, le maire passa la tête dans l'embrasure de la porte du bureau.

« Viens mon grand ! J'ai une bonne nouvelle pour toi : bien qu'il n'émane que de nous, notre appel a été entendu : notre affaire n'est pas enterrée... » Le maire marqua un temps d'arrêt après ce mot d'esprit involontaire, incongru comme un pet ! Moïse n'avait rien remarqué et son attention restait entière. Le maire lui fit signe d'entrer.

« La Direction des Impôts, auprès de laquelle Monsieur le préfet est intervenu, a bien voulu considérer que ta ferme valait surtout par le travail que tu fournissais et que ce n'était l'intérêt de personne de te mettre sur la paille... Tu comprends ? » Moïse comprenait qu'après avoir été orphelin de père, de mères, il ne serait pas orphelin de terre. Une idée du bonheur le traversa. Il serra les poings pour ne pas pleurer. Le maire reprit :

« La procédure évitera la voie judiciaire : nous ferons comme à l'accoutumée dans ce cas de figure, c'est-à-dire que tu devras payer les droits de succession. Seulement, par un effet de la bonté de ces messieurs des impôts, tu bénéficieras d'un abattement qui transformera la ruine annoncée en un paiement de principe. Voilà ! » Le maire n'osa pas s'applaudir. Moise vint l'embrasser.

Moïse Boudu propriétaire terrien ! À la campagne, sans terre, t'es rien ! D'autant qu'avec une vingtaine d'hectares t'es déjà pas grand-chose ! Tiens, essaye de fonder une famille ! Les filles d'ici, elles partent à la ville ou bien elles épousent les agriculteurs les mieux nantis. Coller au cul des vaches c'est bon pour les candidats aux élections : les jeunes femmes elles n'aiment pas ça ! Pas matheux le Moïse, mais l'équation : vingt vaches plus vingt veaux égale zéro femme, il l'a bien assimilée ! Pour espérer convoler il lui en faudrait au moins le double, ce qui permettrait d'embaucher un garçon de ferme. La traite des blanches ne se fait pas à l'usage matrimonial des petits paysans ! Fut un temps, on importait de la chair fraîche et bronzée...

L'absence de femmes ne taraude pas le corps de Moïse. Son espace amoureux est à l'image de ces hauts plateaux désertiques à l'herbe rare, où seul subsistent les chèvres et les brebis. Ainsi, à peine sorti de l'adolescence et à l'instar d'autres bergers qu'il avait surpris, l'été, les soirs d'alpage, quand la solitude vient avec la nuit, il ne s'endormait jamais sans avoir, dans un tumulte de bêlements angoissés, rassasié la bête qui s'éveillait en lui. Mais cette pratique le dégoûta quand l'abbé, à toutes fins utiles, lui fit un sermon édifiant : l'amour que le berger doit à ses brebis n'est pas de cette veine-là. Il connut aussi la femme ; une seule, une fermière costaude qui le viola presque et après s'en excusa en pleurant : elle attribuait ses débordements aux premiers effets d'une ménopause précoce à laquelle elle n'était pas préparée. Un esprit plus subtil que celui de Moïse eut surtout vu dans ces pleurs les effets de la rage à l'idée de devoir confesser une aventure d'une si frustrante pauvreté. En fait, par la suite, sa sexualité préoccupa plus Juliette que lui, car c'est elle qui lavait les draps !

Moïse quitta le maire pour aller s'occuper des bêtes, de ses bêtes. Il chantait dans sa tête l'air favori de Juliette, une façon de lui faire partager son bonheur.

 

CHAPITRE 4

point33

 

À 21 h il était là-haut sur la colline, près du mur. À coups de pioche prudents il dégagea les trois autres côtés ; puis le dessus. Un cube parfaitement maçonné fut sa récompense. Il tourna autour, grimpa dessus et s'allongea sur la dalle fraîche. Il lui sembla que la pierre avait honte d'être mise à nu ; un étrange sentiment. Il imagina que le bloc rayonnait une lumière noire et lourde, le contraire de celle que rayonne un diamant. Il frissonna. La croix brillait encore au soleil couchant : il l'interrogea. Cocotte accourut. Elle se plaça entre les ouvrages et se colla contre le mur froid : sans doute avait-elle chaud... Il redescendit pour éloigner la jument. Elle refusa de bouger. Il dut faire semblant de partir. À la limite du champ il l'entendit hennir, puis le bruit de son galop. Une vraie gamine. Il retourna sur ses pas et c'est en arrivant de côté qu'il vit que Cocotte avait légèrement enfoncé quelques éléments du mur. À l'aide d'une lame de serpe il gratta le mortier détérioré ; puis il poussa sur les blocs qui s'enfoncèrent doucement dans l'espace vide qu'ils protégeaient.

Moïse fut surpris à en avoir peur par le mouvement des blocs. Il regarda la croix devenue sombre. Elle restait muette, cachée derrière ses habits verts tachés de fleurettes que la nuit qui tombait rendait grises. Le vent se leva. Moïse s'abrita contre le mur. Il se calmait. Il avait trouvé un tombeau, voilà tout ! Sans doute quelque seigneur du lieu venu faire retraite dans un paysage qui le fascinait... Qui ne voudrait dormir ici, le regard mort sur le creux des collines ? Il songea soudain qu'il pourrait sortir Juliette de son triste cimetière et la poser là, dans cette bulle de pierre, à deux doigts du ciel et très près de la terre. Elle n'aimait pas la croix ? Elle avait pardonné... Les morts doivent pardonner, sinon c'est l'enfer qui continue... Il pourrait faire un échange... Un échange secret. Il voyait Juliette dans le champ de fleurs, composant des bouquets, dressant des couronnes qu'elle posait sur sa tête de fée. Cocotte vint lui souffler le chaud dans la figure, un signe de mauvaise humeur chez elle. Il se leva. Elle avait raison la bête : il fallait rentrer.

 

×

 

La tombe se signait de l'ombre de la croix. Le soleil naissant nimbait la colline s¦ur, celle de l'Est, et Moïse frissonnait dans la relève des brises. Cocotte se gavait des chardons de la nuit. Moïse avait réfléchi : il ne dirait rien à personne, pas même au curé. À trente ans, son extrême candeur est entrelardée de doute, réminiscences des bavardages de bistrot qui étalent à plaisir la félonie de ses concitoyens. Plus muet que jamais : muet comme une tombe ! Et encore celle-là devait-elle avoir des choses à raconter... Il poussa sur les blocs descellés, à les faire tomber. Le bruit mat du contact lui revint avec retard. Il passa son bras et la lampe, puis une épaule et la tête. L'intérieur formait un puits carré, profond de trois mètres. Les murs semblaient en terre battue. Il dégagea d'autres blocs vers l'extérieur de façon à ménager le passage d'un corps. Puis il alla chercher la corde qu'il avait amenée et il la fixa au centre du manche de la pioche. Voilà une échelle de faite ! Il lança le cordage dans la fosse. Il s'arma de la faucille et il descendit.

Il régnait un froid sec dans la pièce souterraine. La tête de Cocotte, venue aux nouvelles, masquait l'ouverture. Il alluma la torche et promena le rayon de lumière sur les murs lisses. Il les gratta du bout de son outil : la terre battue s'avéra aussi dure que de la roche tendre. Il frappa les parois avec le manche : la terre rendit le son d'une cloche fêlée, étouffée, partout le même bruit. Il sonda le plancher : l'angle sud sonna différemment. Sur un carré de quarante centimètres, la surface d'un trou d'homme, la cloche sonnait creux. Il traça le périmètre musical et il remonta. Il crut que la jument souriait de le voir revenu. Le temps de l'attacher en bordure du pré, de remplacer la pioche par la pelle, et de lancer d'autres cordes dans le puits, et il était redescendu !

Il frappa dans le centre de la surface sonnante. Le pic de la pioche s'enfonça dans la craie. Il tira sur le manche comme sur un levier et la dalle creva. Il agrandit la trouée à la dimension du boyau qui plongeait dans la terre trop profondément pour que le faisceau de la lampe pût le suivre jusqu'au bout. Moïse était perplexe : passe encore de visiter un tombeau, mais piller une pyramide ! Qui pouvait avoir bâti cet édifice souterrain ? Dans quel but ? Il décida de remonter, d'autant qu'à la ferme les bêtes devaient commencer de s'agiter. Il masqua l'entrée du cube avec un tas de ronces et il jeta un peu de gravât sur le sommet. Il détacha Cocotte et ils partirent pour le village.

Moïse passa la journée à travailler. Puis, comme tous les samedis soir, il se rendit au café.

 

point34

 

Le café "Chez Tortellier" reste le lieu de vie du village ; avant l'église. Les hommes y passent une petite fois dans la journée, mais presque tous s'y pressent le samedi soir. Les femmes sont admises et si la plupart ne viennent pas c'est de leur fait. Ces soirs-là le bar tabac ressemble à un tripot de campagne dans lequel le poker laisserait galamment sa place aux dames ; et à la belote. Mais on y va surtout pour causer. On parle de tout au café Tortellier ! Moïse écoute et de temps à autre les têtes se tournent vers lui car on sollicite son avis. Il fait signe que (¥ ?) ou que (¥ !) et parfois même il écrit son avis sur l'ardoise que la patronne, une vague cousine de Juliette, n'oublie jamais de lui prêter. Moïse n'est pas que malheureux d'être muet : parfois il s'en délecte. Participer à une conversation oblige le cerveau à peaufiner le discours que l'on fera : on écoute à peine et dans une réunion mal policée la cacophonie est la règle. En tout cas, ici elle règne. Moïse s'en amuse. Certes, il n'est pas le plus riche, ni le plus instruit, mais il mène et garde les troupeaux, fait le fromage, soigne les bêtes, retourne la terre, prévoit le temps et rentre la moisson mieux que les autres. Mieux que tous il reconnaît le chant des oiseaux, la chanson des vents, et prédit quand pousseront les plantes et fleuriront les arbres. Moïse sait cela et comme le coq du village qui sourit aux fanfaronnades des cocus, il savoure sa discrète royauté : dans le monde naturel il est le plus apte à vivre, donc d'une certaine façon, le plus cultivé. Il entend les pensées qui s'effilochent sous l'invective et les sentences qui se tirent la bourre ; il voit les épaules qui se haussent car tout est sans importance : on est là pour être bien ! Qu'importe ce soir que Bruxelles soit loin !

Si chacun a sa place ici, toutes les places ne se valent pas : entre le bar et la fenêtre siègent les familles, celles qui ont du bien au soleil ; puis viennent les notables, quand ils ne sont pas fortunés ; ensuite les petits agriculteurs qui possèdent leur lopin ; puis le tout-venant ; et enfin les ouvriers agricoles. Cela c'est fait naturellement, sans ostracisme particulier, plus par affinité que par convenance ! D'ailleurs, vous allez d'un groupe à l'autre si le c¦ur vous en dit... Insensiblement Moïse va se rapprocher de la lumière et prendre la place de Juliette : par le simple fait qu'il pourra plus aisément se rappeler au maire, souvent présent, et suivre au plus près les cours de la viande et du lait ; toutes choses dont Juliette s'acquittait. Mais il est probable qu'il continuera à taper le carton avec les gens de peu, dans les bas-fonds du troquet.

Ce soir, il faut dire que son esprit se complaît dans un autre lieu, à quelques pieds sous terre. Que va-t-il chercher là-dedans ? Qu'allait-il trouver ? Pour la première fois, il songea à de l'argent. Pourquoi pas un trésor dans les entrailles du mystère ? Moïse connaît-il le pouvoir de l'argent ? Il sait ce que peuvent ceux qui en possèdent : se marier, avoir des enfants, des champs, leur place au café... Il ne connaît pas les sortilèges de l'argent : comme l'oxygène on peut mourir de ne pas en avoir, on s'enivre d'en respirer trop, il vous embrase et vous calcine quand il devient votre unique comburant...

« Oh ! Moïse ! tu joues ! » L'abbé dit que l'on ne doit pas jouer avec l'argent... Que dès que vous en avez assez vous en avez trop...

« Si tu veux pas jouer, laisse ta place à Mohamed ! » C'est l'Arabe du village Mohamed, plus ou moins harki, on n'a jamais su ; arrivé là comme sur la lune, dans les années soixante. Depuis il est de tous les travaux et Juliette l'employait de temps en temps.

Moïse quitte la table et sort dans la rue. Le crépuscule d'été traîne dans le ciel et les oiseaux fatigués piaillent par bordées. La brise encore chaude déménage les odeurs et l'air embaume le pré. Quelques fenêtres éclairées trouent les façades modestes, pudiques, qui se cachent pour la nuit. Moïse rentre chez lui.

 

×

 

 

Cinq heures à l'alouette des champs. L'Est orange vire au vert. La rosée mouille les bottes et les sabots. Les chardons débutent mal leur journée. Bref : les pilleurs de trésor sont à l'¦uvre ! Moïse s'est équipé. Outre un lot de cordages, il possède plusieurs lampes, une petite échelle, deux pioches, une poulie et un seau. Il descend dans le boyau sans tarder. Une descente sans problèmes : les parois sont lisses et le diamètre généreux. Sept ou huit mètres et le sol arrive, plat, maçonné. Moïse se trouve au centre d'une rotonde d'où partent quatre tunnels. En fait, trois sont des cryptes longues de quelques mètres et dont l'extrémité abrite un catafalque sur lequel repose un cercueil de pierre. Le quatrième est vide. Moïse retourne près d'un sarcophage La pierre intacte est recouverte d'une fine poussière ocre. Il faudrait disposer d'un pied-de-biche pour voir qui occupent les places. Une seule inscription sur le socle : MIICL. Une date probablement. Il questionnera l'abbé : il connaît quelqu'un à Rome. On verrait s'il se vantait !

Bon ! Sans matériel pas moyen d'avancer et les bêtes n'attendent pas. Moïse remonte. Le jour inonde la terre de lumière : il en est presque surpris.

Ils revinrent vers 15 h. Moïse avait vu le curé : Miicle cela faisait douze cent cinquante ! L'abbé n'avait pas questionné ! Il avait juste dit : « C'était le siècle des châteaux... » Moïse ne connaissait que celui d'Argentat et, plus loin, les Tours de Merle dont il gardait un souvenir ému car c'était l'excursion annuelle qu'il faisait avec Juliette. Ce pouvait-il que les morts viennent de là ? De leur nid sauvage que les montagnes enserraient, à la colline que seul bordait le ciel, pourquoi pas ? À cette époque les âmes avaient des yeux... Il descendit avec le pied-de-biche.

L'extrémité fine de l'outil s'insinua sans trop de peine entre la boîte et le couvercle. Moïse appuya sur la barre : la pierre se souleva. Une odeur de poussière morte envahit l'espace. Il força en tournant pour faire glisser la plaque. Elle ripa sur quelques centimètres, comme un destin. Moïse inséra le faisceau de la lampe dans la fente ouverte entre le mort et lui ; et il reçut dans les yeux les éclats chatoyants de multiples joyaux. Sur les traces d'un corps fondu par le temps, la matière précieuse et insolente, triomphait.

Moïse allumait, éteignait, allumait... sans réaliser encore la nature des fleurs que ce champ lui offrait : des plantes carnivores ! Un champ de pierreries dans le deuxième dessous d'un tombeau à l'abri d'une croix... Sacrilège ! Il éteignit. Dans le noir, à genoux, il pria. « Mon Dieu, bénissez les repas que je vais faire... » Non, il ne pratiqua pas l'humour pharisien : il demanda au Seigneur de l'aider à ne pas succomber à la tentation. « Mon Dieu, aidez-moi... » N'obtenant pas de réponse apparente il décida de remonter, d'autant que la journée avançait et que le service des bêtes n'attendrait pas.

La chaleur brutale l'assomma. Il dut reprendre ses esprits à l'ombre des châtaigniers. Comme il dut reprendre son esprit parti vagabonder ailleurs, dans les limbes des souhaits indéfinis. Il mit plus de soin que le matin à masquer l'orifice du caveau et il poussa la brouette dans le bois.

 

point35

 

Il fut libre vers 21 h. Il prit son carnet, un crayon, et il alla traîner vers l'église. L'abbé, assis sur le banc du parvis, guettait la première fraîcheur.

« Oh ! Moïse vient t'asseoir mon petit. » L'abbé Moirac aimait beaucoup Moïse, l'agneau sauvé des eaux. Moïse portait à l'abbé une affection que seul dépassait l'amour qu'il avait pour Juliette. Avec l'âge sa grande carcasse s'était légèrement voûtée et elle lui conférait une écoute plus proche des gens sur lesquels il se penchait. Il avait mis de l'eau dans son vin de messe ; non qu'il se fut converti à quelque pratique folklorique pour appâter les ouailles : il vieillissait avec humanité. De plus en plus sous le ton fouettard transparaissait l'augustinien "Aime donc et fait ce que tu veux !"

« Alors mon grand, tu t'en sors ? Ton curé va te faire une confidence Moïse : ta paroissienne de mère me manque... La femme tu le savais... La paroissienne ! Elle me rendait l'espérance tellement plus facile... La confession me tue Moïse ; à petit feu d'enfer, mais elle me tue... Je ne suis pas le Christ... Pourquoi les gens ne viennent-ils pas me dire quand ils ont fait quelque chose de bien ! "Cette semaine mon père je n'ai dit du mal de personne ; alors que j'aurais pu !" Enfin... J'ai aperçu le maire : tes affaires s'arrangent. Tu ne vas pas songer à te marier ? Après le deuil bien sûr ! Mais tu pourrais y penser dès maintenant... Je connais une jeune fille...

_ (¥ ! )

Non ! Non ! Pas un laideron ! Ni une crétine ! Autant te le dire tout de suite : elle a un enfant, un petit garçon... Qu'est-ce que tu écris ? - Né de père inconnu, c'est un progrès par rapport à moi : né de parents inconnus ! Je n'ai pas envie de me marier pour le moment... Dans quelques mois peut-être... - Ne te fâche pas ! Tu t'en sors à la ferme ? Bien. Ah ! voilà un peu d'air ! Tu sais... » Le prêtre parla pendant une demi-heure. Moïse ne savait pas comment lui faire aborder son problème : pouvait-il et devait-il s'approprier le trésor des morts ?

Il n'osa pas de la soirée. À peine risqua-t-il : "Vous croyez qu'avec de l'argent je vais changer ?" L'abbé espérait que non, surtout parce que la ferme ne rapportait rien de trop et que la luxure coûtait gros ! Il ajouta, sans plaisanter cette fois, qu'il n'y avait rien de nouveau sous le soleil du Christ et que l'argent restait, à l'égal de notre orgueil imbécile, le plus grand des corrupteurs. Il ne précisa pas pourquoi et Moïse rentra se coucher très inquiet.

 

×

 

L'aube forçait encore la nuit que déjà Moïse travaillait sur le deuxième tombeau. Le couvercle glissa mais sur la poussière d'os il ne trouva que de petites boîtes en pierre. Il poussa sur le couvercle pour passer une main ; les coffrets, au nombre de trois, étaient scellés. Il les secoua mais nul bruit n'en sortit. Ce n'était ni des cassettes ni des écrins. Les étuis de quelques grimoires ? Il passa au troisième catafalque.

Le cercueil était vide ; vide de tout, mais bizarrement c'est lui qui émut le plus Moïse, comme si la place l'attendait depuis des siècles.

Il remonta à l'air libre pour respirer. Le soleil rasait la terre afin de la rendre plus belle et les ombres distendues renâclaient à regagner leur logis. Cocotte broutait l'herbe. Elle trotta jusqu'à Moïse et lui colla ses naseaux dans le cou. Puis elle repartit brouter. Il s'assit contre la croix, en pleine lumière, pour contempler sa vie ; sa vie où maintenant le rêve se mêlera à la réalité comme l'alouette dans le pâté : dix parts de rêve, une part de réalité, sa réalité faites de rêve ne sera plus une réalité... À quel prix l'argent peut-il transformer le rêve en réalité ? Au prix du rêve. Une réalité sans rêve vaut-elle d'être vécue ? Pourquoi le sort s'acharne-t-il sur lui ? Qu'il prenne l'argent ou qu'il ne le prenne pas sa vie est fichue ! C'était reconnaître qu'elle ne l'était pas jusque-là ! Quelque chose lui soufflait que s'il choisissait, il ne subirait pas... Et les documents ? Il ne saurait pas les lire... Dire à l'abbé qu'il les avait trouvés dans un autre champ ? Les gens voudraient voir ! Pire : on penserait au tertre près de la croix ! On le pillerait !

Il resta longtemps assis le dos dans l'herbe, les yeux fermés, l'esprit ouvert. Il lisait dans un coin : "Fais un choix !" Mais choisit-on de l'argent offert, gratuit ?

Il essaya de se voir riche : Monsieur le maire le consultait sur les affaires de la commune, Monsieur le Sous-préfet ne passait pas par le village sans lui toucher la main et, il rougit à cette pensée, des jeunes femmes sans enfant lui en demandaient un. Mais Cocotte avait disparu, et les veaux, les vaches et le cochon... Il se foutait du maire et du sous-préfet. ; moins des jeunes femmes. Il avait vu un film quand il faisait ses trois jours : la jeune mariée mourait le lendemain des noces. C'est là, en pleurant, qu'il découvrit une chose qu'il n'a pas retrouvée depuis ; un truc très doux, envahissant... Il épousait donc et il partait à la ville car sa femme en rêvait. Une femme on ne l'achète pas en une fois : il faut la payer chaque jour que Dieu fait ! Car il l'achèterait : aujourd'hui qu'il est sans le sou, elles ne le voient pas... Abandonner les animaux, jamais ! La ferme, jamais ! Ni le cimetière avec Juliette ni l'abbé ! D'abord Juliette, il va la mettre dans le cercueil vide ! Il était sûr tout à coup que cette place n'espérait qu'elle... C'est une place pour un trésor...

Il ne prenait pas l'argent. Il vieillissait seul avec les bêtes. Cocotte mourait, et les chiens... Ou bien il achetait une femme : au rabais ; et c'est elle qui payait... En tendresse peut-être... Et des enfants naissaient, entiers, avec de vrais parents... Ça doit être bien des enfants, ils en ont tous ; enfin presque... Et puis il restait au pays, dans la ferme : une femme de pauvre ça rêve moins fort !

Peut-être devrait-il lire les documents ? À cette époque-là, quand on préparait un poison on étudiait le contrepoison en même temps. L'abbé lui avait parlé des sorciers et surtout des alchimistes, les bons sorciers. Aujourd'hui ils ont disparu : il ne reste que les apprentis ! Si l'abbé a raison, à côté de l'argent devrait se trouver le moyen de lui résister. Et puis il fallait savoir si c'était l'argent du mort, intouchable, ou bien un cadeau de la mort à celui qui allait en mourir. L'abbé devra promettre de ne pas parler.

Moïse descendit chercher les coffrets. Il en ouvrit un : il contenait une sorte de parchemin sur lequel des signes enluminés semblaient réunis pour raconter une histoire. Moïse n'y comprit rien. Un autre coffret contenait un parchemin écrit de la même façon et le dernier ne contenait rien. Il quitta le site vers 8h.

 

point36

 

Moïse se promit d'aller consulter l'abbé pendant la sieste. Il savait que le curé cultivait son coin de paradis entre l'église et le cimetière, à l'abri des cyprès. En attendant il travailla à la ferme, puis sur l'exploitation. À midi la coopérative passa prendre deux veaux. En buvant une Avèze le chauffeur lui parla de l'Angleterre, de ces cons d'Anglais qui avaient foutu la merde avec leur farine pourrie ! Moïse se souvint des sorciers... Puis il déjeuna d'une omelette aux pommes de terre, entrelardée comme un cochon. Enfin, il prit les parchemins qu'il enferma dans une boîte en plastique et il partit vers le presbytère.

Le curé dormait assis dans une chaise longue. Sa soutane relevée laissait voir ses mollets musclés. Il est vrai qu'à pied ou en vélo l'abbé bougeait beaucoup ! D'ailleurs le modèle venait d'en haut : Jésus, un grand marcheur devant l'Éternel, possédait, d'après les statuaires et les peintres, une musculature de marathonien ! Moïse prit place sur un banc. L'abbé ouvrit les yeux.

« Ah ! c'est toi ! Sois gentil Moïse, si tu devais mourir, pense à ton curé : ne meurs pas la nuit ! Paix à son âme... Je suis à toi ! » Moïse tendit la boîte. L'abbé se redressa dans un bruit de mécanique. Il sortit un rouleau qu'il déroula lentement.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? Du mauvais latin... ou du mauvais "français"... Voyons... Je ne peux pas traduire sans écrire... Prête-moi ton carnet s'il te plaît... » Pendant un quart d'heure il ânonna, transcrivant les mots de la feuille au carnet. Puis posant le tout sur ses genoux il regarda Moïse d'un air étonné :

« Tu sais ce que tu me fais traduire ? La bible ! Les Évangiles pour être précis... Luc VI-1... Tu sais, quand Jésus est tenté par le Diable... Je suppose que tu ne veux pas me dire d'où viennent ces parchemins ? Celui-là ressemble à une mise en garde... Voyons le second... » L'abbé replongea dans la lecture. Il fut moins long à se relever :

« J'aurais pu m'en douter : il s'agit de Matthieu XIX-5... qui contient la parabole : "Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu". Si tu me disais tout, je pourrais t'aider... Enfin, libre à toi mon grand... Veux-tu que je te reçoive en confession ? Non. J'ai confiance en toi Moïse ! Ma porte reste ouverte. Même la nuit !

_ (¥)

_ Tu as raison : tu dois régler tes problèmes toi-même ! Retourne chez toi et relit les versets que j'ai notés sur ton carnet. Je ne sais pas qui t'envoie ces messages mais ils viennent d'un ami ! Adieu. »

Moïse quitta l'abbé. À la maison il relut les versets. Le message en était clair : pas touche à l'argent ! Moïse nota que rien n'était dit sur une éventuelle profanation des tombes. Qui ne disait rien consentait... Ce qui surprenait Moïse dans cette affaire, c'était le fait que la richesse et le pouvoir ne le tentaient pas vraiment. Pourquoi ? Et pourquoi le Diable pensait-il pouvoir tenter Jésus ? Qui, assuré de l'existence, de la présence de Dieu, serait assez stupide pour l'irriter en choisissant d'obéir à l'argent ? Au pouvoir que procure l'argent... L'abbé parlait toujours de l'orgueil des hommes qui les poussait à la rébellion, au blasphème ! Moïse n'était pas orgueilleux pour deux sous... Mais pour deux milliards ? Avec tant d'argent il se ferait soigner, il retrouverait la voix. Avec sa voix il charmerait les femmes... des femmes... Il ferait le bien, aussi. Pourquoi Jésus n'a-t-il pas demandé plein d'argent au Diable ? Il l'aurait distribué aux pauvres ! Hein ! Pourquoi ? Fils de Dieu : soit ! Surhomme : trop dur ! Et puis il devait savoir que la richesse n'est qu'un moyen de domination. La vraie richesse de l'homme elle est dans ses bras et dans sa tête. Décidément il parlait comme l'abbé ! Il décida de monter au tombeau, de toucher les pierres précieuses, de se confronter à elles.

 

CHAPITRE 5

point37

 

Moïse ne remonta sur la colline que la nuit venue. Il laissa Cocotte à l'écurie. Il emprunta la voie des champs. Il pénétra dans le tombeau et masqua la porte. Il descendit dans le noir. Puis il filtra la lumière de ses doigts joints. Le cercueil apparut à la lueur de la chair. Il éclaira les joyaux, il en prit une poignée. Débarrassés de la poussière d'os, les rubis, émeraudes, saphirs et diamants, disputèrent à l'or son éclat maléfique. Qu'un malheur puisse naître d'une telle beauté troubla l'esprit de Moïse. Les pierres roulèrent dans sa main ; un buisson ardent qui l'intronisait dieu du feu. Feu du Diable ou feu de Dieu ? Feu d'artifices. Il restait assis, fasciné par le chatoiement irisé de ce bonheur de l'oeil qui éblouissait son âme. Avec effort il souffla la splendeur. La nuit brutale ; le froid au creux de la paume ; la solitude étreint... Choisir... Remettre les pierres, replacer le couvercle... Renoncer, pour quelques phrases qui disent que c'est mal. Juliette aurait choisi pour lui. Elle aurait écouté le curé. Il est marrant l'abbé : ils sont seuls parfois les curés ? Parce que s'ils ne sont jamais seuls, c'est facile de vivre pour eux ! Elle est comment la fille qui a un enfant ? Aujourd'hui c'est pas le diable d'être fille-mère : elle est sûrement laide ! Il allume la lampe ; il réanime les flammes. La richesse le baigne. L'angoisse disparaît. Il parle haut et fort. Il commande. Il est. Il éteint. Il est rien du tout. Un petit paysan muet. Petit, paysan, muet : moins que rien du tout. Il frissonne. La fille laide lui apporte une laine. Elle sourit comme le faisait Juliette : en plissant les yeux. Femme qui sourit est plus jolie... Il allume. Les belles esclaves reviennent. Leurs yeux neutres portent un regard indifférent. Il frissonne de nouveau. Elles se mettent à danser. Il éteint.

Un bruit le fait sursauter. Une bête sans doute. Il repose les pierres dans le cercueil. Une voix descend du ciel dans le noir.

« Moïse ? » La voix de l'abbé ; pour ainsi dire la voix de Dieu. À tâtons il remet le couvercle en place.

« Moïse ? Je sais que tu es là mon grand ! Je suis seul ! Je suis ton ami ! » Un ami qui le prend pour une pénitence ! Il allume. Il remonte.

« Les documents parlaient d'un trésor... Auquel ils renonçaient en l'enterrant... Les versets doivent le protéger. Des anges gardiens... » L'abbé semblait gêné.

« Je t'ai proposé la confession, souviens-toi... C'est trop gros pour toi cette affaire... Je me devais de t'aider... Je te promets que c'est toi qui décideras ! Je veux t'aider, c'est tout ! » Moïse fit signe qu'il pardonnait. Les deux hommes s'assirent dans l'herbe. La clarté d'une demi-lune les éclairait.

« Tu as trouvé le trésor ? Il est important ?

_ (¥¥)

_ Tant que ça ! Que comptes-tu faire ?

_ (¥ ?)

_ Tu ne sais pas... Tu vis un passage de la Bible mon grand ! Celui de la tentation... Tu as de la chance, la plupart des gens le vivent tous les jours : des petites bassesses pour de petits profits... Ils ne se rendent pas compte de l'enlisement ! Les sables de leur désert sont des sables mouvants... Pour toi la fortune est au fond d'un puits : il dépend de toi qu'elle y reste ! » Moïse sortit son crayon et son calepin. Il écrivit :

« Vous feriez quoi "à ma place" ?

_ Je ne suis pas "à ta place" ! Que ce soit bien clair entre nous ! Je ne suis pas à la peine et je ne serai pas à l'honneur ! Je peux te conseiller et même, je dois le faire ! Alors je te le dis : fuis cette richesse qui n'est rien ! Juliette te l'aurait dit... » Moïse écrivit.

« C'était une béni-oui-oui ! Mais je vais l'écouter... À une condition : il y a trois cercueils en bas. Deux seulement sont occupés. Je veux que nous installions Juliette dans le cercueil vide ! Comme ça elle me surveillera... »

L'idée parut bonne à l'abbé ; folle mais bonne. Les deux hommes se levèrent et s'embrassèrent. Moïse se sentait léger comme un esprit... Un farfadet. Un esprit pauvre et l'autre monde lui appartient ; le monde plein. Il remercia les chevaliers qui n'avaient pas brûlé le trésor ; parce qu'ils croyaient en l'homme ? Il remercia la Providence qui l'avait tenté tout en le protégeant : ne lui avait-elle pas épargné depuis toujours de connaître les plaisirs faciles que procure l'argent ?

« J'aime ton idée mon grand... Encore faut-il la réaliser ! Elle serait dans un caveau... Mais elle dort dans de la bonne terre... qu'il faudra remuer ! Ne pas laisser de traces surtout ! Tu ne me demandes pas pourquoi, moi, je ne toucherai pas au trésor ? Pour mes pauvres.

_ (¥ ?)

_ Si, tu le demandes. Et bien je n'en sais rien... Rien de précis en tout cas... Les parchemins sans doute y sont pour beaucoup ! Pour quelle raison des chevaliers chrétiens n'ont-ils pas distribué cet argent ? Suis-je plus sage qu'eux ? » L'abbé se gratta la tête. Moïse cachait l'ouverture.

Ils rentrèrent par les champs.

 

point38

 

 

Moïse se réveilla de bonne heure. Soulagé. La vie continuerait comme il la connaissait. Alors que s'il avait choisi la fortune... Il se demanda s'il n'avait pas fui le changement. La peur comme conscience... La peur du changement et celle du châtiment ! Moïse, le chevalier à peurs est sans reproche ! Il avait suivi les conseils de ses deux amis : un point c'est tout ! Bon... Un poil peur peut-être : de la créature qu'il aurait dû acheter pour avoir de la douceur et des enfants...

Le transfert du corps n'étant prévu que pour la nuit, il passa une journée ordinaire. Tout juste fit-il une grosse sieste et dîna-t-il copieusement. Puis il attendit la nuit. Quand elle fut sombre, il sortit Cocotte de l'écurie et il lui installa sur le dos le bât qui servait à transporter le bois. Par un détour ils gagnèrent le cimetière. L'abbé les attendait. Il avait troqué sa soutane contre un bleu de travail qui lui donnait l'allure d'un prélat-ouvrier. Il avait apporté avec lui un grand drap et une caisse en bois du volume d'un cercueil.

« Nous mettrons la terre sur le drap et la caisse dans le trou. J'ai les pioches et les pelles. On y va ? » Ils y allèrent de grand c¦ur. La terre encore meuble ne résista pas et en moins d'une heure ils déterrèrent le cercueil. Plus vite encore ils mirent la terre et la caisse dans le trou ; et les fleurs sur la tombe. L'abbé alla remiser les outils et revêtir la soutane.

Puis l'on chargea Cocotte de tous les honneurs : elle promena Juliette dans les prés dans les champs, en une longue montée vers la croix. Les chemins peuplés par les cris de la nuit et quelques envols apeurés, rendaient le son mat de la terre meurtrie. Une fois ils croisèrent le faisceau d'un phare. Le chauffeur dut croire à un mirage. Plus loin, ce fut un chien qui aboya ; à la mort. Les hommes rentrèrent la tête. L'abbé chuchota quelques mots pour calmer la jument. La pente s'adoucit bientôt et la croix apparut. Ils posèrent le cercueil sur le tertre et ils prièrent. Puis l'abbé prononça une oraison pour expliquer à Juliette ce qu'elle venait faire ici. Enfin Moïse la remercia ; à sa façon ; en pleurant. Le reste, la descente au tombeau, ne fut qu'un exercice périlleux. Le cercueil de bois s'enfouit dans la pierre comme une sentinelle qui a froid. Aux prémices de l'aurore ils redescendaient. C'est alors que Moïse demanda, d'une étrange voix sans accent :

« Il s'appelle comment, l'enfant ? »

 


 

Quarante ans à Paris.

 

 

 

 

 

Chapitre I

 

 

Je suis remonté du Sud, porté par un vent chaud; humide et chaud; englué dans la moiteur des vapeurs d'eau; à la vitesse des camions remplis d'agrumes espagnols. Un front froid nous attendait sur Paris. Que croyez-vous qu'il advint? Un orage bien sûr, accompagné de pluies diluviennes et, j'y viens, d'une petite tornade à décorner les boeufs! Soit, à la ville, à décoiffer le bourgeois. L'eau quant à elle, le trempe jusqu'à l'os; enfin, l'imprudent qui la défie! Je n'aime guère ces jeux et je me préserve d'y participer, en me réfugiant dès que possible dans le premier abri. En l'occurrence, ce fut une porte cochère. Elle s'y abrita juste après moi, autant dire trop tard. À côté d'elle, une soupe dans l'assiette aurait eu l'air d'être en sachet! Les quelques îliens s'écartèrent plus qu'une aimable courtoisie ne le nécessitait. Il faut dire qu'un liquide gris ruisselait de ses vêtements. En fait, des habits dépenaillés ou qui semblaient tels. Ignorant le mouvement d'aversion, elle distribua des sourires accompagnés de grands mercis. Pour éthylique qu'elle parût, cette chaleur dégela l'atmosphère un tantinet compassée. Certains feignirent même de se rapprocher d'elle en ébauchant un piétinement, corrélatif à l'esquisse d'un sourire. Comme rassurée, elle monologua sur la rudesse des temps, celui qu'il faisait, puis celui qui passait. Elle entamait une quête, quand la dernière goutte d'eau rompit l'armistice. Maintenant, dans la niche ombragée, nous n'étions plus que trois : elle, lui, et accroché au faîte du porche telle une chauve-souris, moi.

×

 

L'homme doit côtoyer la quarantaine. Grand, il la dépasse d'une tête, habillé me semble-t-il au mauvais goût du jour, un costume clair qui sent son alpaga certes, mais dont les trois boutons brisent la silhouette; il tient à la main un billet de vingt Francs. Elle, de belle taille, se saisit de l'argent offert avec une vivacité de voleuse. Je profite de l'accalmie pour descendre de mon perchoir. De face, je les trouve beaux; lui, il l'est avec aisance ; elle, belle à sa propre manière, c'est-à-dire, masquée par la saleté. J'imagine qu'elle se grime ainsi pour survivre et qu'elle porte une tenue de combat. Vue de près, à deux doigts de la crasse, je lui donne deux fois vingt ans. Combien en doit-elle à l'âge? D'où vient que déjà, je m'attache à elle? D'où vient qu'il entame un entretien?

« Bonjour madame. Cet argent vous était destiné... Puis-je me permettre une question?

_ Si je couche? Pas pour vingt balles... Excusez-moi... Je devrais vous remercier et je vous agresse... Posez...

_ Vous plairait-il de faire une toilette?; de vous changer?

_ Ah! Un prince charmant... Bien sûr que ça me plairait... En échange de quoi?

_ Une autre question.

_ Vous êtes journaliste ou quoi? Posez.

_ Ce... laisser-aller, c'est voulu?

_ Propre et fringuée, je suis violée vingt fois dans la nuit! Et moitié moins la journée! Au début, quand j'hésitais à m'enlaidir, je passais mon temps dans les commissariats!

_ J'imagine que cette situation vous paraît sans issue?

_ Vous alors! Quelle vista! Que faites-vous de la mort, monsieur l'abbé? Je vous agresse encore... On les trouve où, les fringues et le bain?

_ Ma mère s'occupe d'une association d'aide aux femmes dans votre cas. "Ève", vous connaissez?

_ J'en ai entendu parler. Ça tiendrait du patronage... À ce qu'il parait... Moi chez les scouts! Je m'appelle Ève justement... Ève Maury.

_ Marc Lavie. Enchanté. Acceptez de venir et je demanderai que l'on ne vous importune pas avec le règlement. Enfin, le strict nécessaire...

_ T'imagines : pas d'alcool, pas de tabac! Vous faites quoi dans la vie?

_ Médecin. Chirurgien pour être précis... Vous-même, qu'elle est votre formation?

_ Vous ne me croiriez pas! Parlons de mes déformations! Alcoolique, tabagique, neurasthénique... Amnésique! Heureusement...

_ Simplement malheureuse peut-être... On y va? C'est à deux pas. » Le soleil séchait le trottoir avec une énergie toute gratuite. Je décidais de les suivre. Quelle rue?, quelle heure? Je débarque comme un bon vent de province! Une fin d'après-midi dans un beau quartier? Probablement : l'allure de notre compagne se distingue de celle des gens et même de celle des murs. Tout emprunte aux tons pastel par ici, la teinte des vêtements comme le gris des façades. Et les ombres s'allongent en prévision de la nuit. Nous tournons quelques coins de rue et le couple s'arrête devant une porte que seule une petite plaque sort de l'anonymat : "Ève", et dessous, "Association". Marc sonne et s'écarte pour laisser Ève s'annoncer. Un bruit d'enclenchement lui répond et ils entrent.

 

Chapitre II

 

La porte ouvre sur un long couloir menant dans une grande pièce qu'une verrière éclaire. Des fauteuils de jardin, capitonnés, se dissimulent parmi des plantes vertes. Dans un coin, quelques chaises regardent un téléviseur éteint. Quelques paysages postérisés égayent les hauts murs blancs. De l'ensemble émane une ambiance située entre celle d'une salle de danse vide et un hospice. Une dame d'un certain âge, sortie d'une porte marquée "Réfectoire", vient à notre rencontre. À quelques pas de Marc, elle le reconnaît :

« Oh Marc! Votre mère va se réjouir! » Ils s'embrassent. Elle se tourne vers Ève :

« Soyez la bienvenue. Je présume que vous cherchez un abri... » Marc intervient.

« Ève Maury redoute le règlement... Je me suis engagé à demander quelques aménagements...

_ À votre maman! Vous savez combien il est délicat de relâcher la discipline...

_ Je l'imagine volontiers. C'est pourquoi j'évoquais des aménagements dans le règlement! Vous pourriez autoriser vos pensionnaires à fumer dans le petit salon... Et croyez-vous qu'un demi-litre de vin par soirée, nuirait gravement à leur santé?

_ Vous voulez dire : au point où elles en sont! C'est notamment sur cet aspect des choses que nous buttons... Parlez-en à votre mère. Elle ne va pas tarder. Asseyons-nous en l'attendant. Vous vous souvenez de...» Elle se lança dans une longue récapitulation des faits qui avaient marqué la semaine de l'institution. Elle s'adressait avant tout à l'impétrante, censée trouver dans cette litanie la description d'un emploi du temps. Marc en profita pour observer la jeune femme. D'abord l'était-elle vraiment, jeune? Pour conclure, il fallut déblayer la fatigue qui creuse les traits et les traces troubles sur le visage, comme celles que laisse le mascara après les pleurs ou la pluie. Sa silhouette élancée plaida pour la trentaine. Un passage virtuel à l'institut de beauté fit le reste : il lui donna trente, trente-cinq ans. Les papiers qu'elle montra plus tard au secrétariat en dénombraient quarante. Au demeurant elle semblait blonde, et dotée d'un charme assez vivace pour s'exprimer au travers des haillons. Je notai tout cela en regardant Marc. Pour ma part, je l'ai dit, elle excite ma curiosité sans qu'aucun anthropomorphisme vienne "salir" mes pensées! De pauvres femmes telles qu'elle, Paris en compte probablement des centaines... Les parisiens les croisent sans voir en elles les attributs de la féminité; ni d'ailleurs ceux du genre humain. Peut-être qu'une molécule de gaz pénètre mieux les esprits? Moi je crois que je comprends la honte et la pudeur... J'ai la notion, aussi, des forces qui nous dominent. Sans doute les dépressions qui m'entraînent vers des lieux tristes et froids... Pourtant elle paraît solide cette petite. Décidément : elle m'intrigue!

Une grande dame surgit du couloir. Embrassades familiales, puis elle s'assoit. La vieille dame lui présente Ève et aborde les souhaits filiaux. La mère coupe court et s'adressant à son fils :

« Tu as de la suite dans les idées! Combien de fois vais-je te répéter que le foyer n'est pas, hélas, le havre de paix et de reconstruction que tu voudrais qu'il soit! Nous le gérons dans l'urgence, la pénurie de place et le manque de moyens! Relâcher l'étreinte nécessiterait l'embauche d'un surveillant supplémentaire : c'est un argument détestable, je le sais, mais il fait la loi! Si tu finances ce poste, les pensionnaires l'arroseront tous les soirs!

_ Et si tu tolères les drogues douces, il faudra en engager une escouade! Ça aussi je le sais! J'ai du mal à te croire... Mais si vous ne faites rien, Ève va disparaître dans la nature! » Cette idée semblait le bouleverser. Surprises, les trois femmes le regardèrent, avec pour les anciennes l'air amusé, pour la plus jeune l'air étonné. Prenant conscience du ton qu'il avait employé, il rougit. Sa mère le tira d'embarras :

« Tu dramatises toujours! Les portes ne sont fermées que de vingt-deux heures à six heures, et si l'état d'ébriété manifeste est rédhibitoire en ce qui concerne l'hébergement dans le foyer, personne ne vous fait souffler dans l'Alcootest! Pour le reste, un minimum d'hygiène et de tenu est exigé, mais rien de plus que dans toute communauté... Nous fournissons les trois repas, les douches, le coucher en dortoir mais dans une literie "personnelle", des vêtements si nécessaire, et pour vous madame cela semble l'être, les soins du dispensaire, une étude détaillée de votre cas et des propositions de réinsertion, une adresse postale, bref! : au minimum un moment de répit, au plus un point de départ! Vous pouvez rester de trois jours à une semaine, en fonction du "profil" que vous désirez adopter. Quand vous partez, vous vous inscrivez sur la liste d'attente. Actuellement vous pouvez espérer un séjour tous les deux mois! Nous ne "pouvons pas" faire plus! Qu'en pensez-vous madame? » Ève sursaute. L'attitude de Marc à son égard l'intéressait plus que les conditions d'un hébergement passager. Pourquoi cet homme se préoccupait-il de son sort? Un vicieux? Un détraqué? Elle avait ponctué sa réflexion de coups d'oeil à un miroir en pied, installé près de la sortie. Elle entend la nouvelle question :

« Pensez-vous qu'un séjour puisse vous convenir?

_ Oui... Sans doute... Je suis fatiguée... Sale... En loques... Je dois me refaire une santé n'est-ce pas? » C'est Marc qui répond :

« De toute évidence! Et puis ces dames ne sont pas aussi sévères qu'elles veulent le faire croire! Vous vous plairez ici! De toute façon ne prenez pas de décision avant de vous être refait une beauté...

_ Mon fils a raison. Suivez-moi... » Elle se lève, suivie d'Ève. Celle-ci lance un regard à Marc, le regard des gens qui se rendent à leur vainqueur et dans lequel le ressentiment le partage au soulagement et à l'espérance. Puis, tel le trésor que révèle la tempête, un sourire illumine ses yeux.

 

Chapitre III

 

J'hésitai un instant sur la voie à suivre : celle du héros ou celle de l'héroïne? À dire vrai je ne savais rien de cette aventure, ni ses tenants ni sa nature : je l'avais entreprise au "feeling" comme on dit, ou pour mieux dire, "aux sentiments". Une miséreuse sous la pluie et l'attention particulière que lui porte un bourgeois : l'imagination s'enflamme à l'instigation du c¦ur. Quel sort se réserve la pauvresse si elle s'approche de la bougie? Et lui, quel pauvre type deviendra-t-il, s'il s'amourache d'une loque humaine? On le voit, l'eau de rose peut tourner en vinaigre! J'optai pour la dame, par sympathie sans doute, car les riches qui s'infligent des soucis m'intéressent autant que les pauvres qui en subissent. Me voilà donc filant derrière les deux femmes, du grand salon à l'économat.

« Il faut vous vêtir. Nous venons de recevoir des robes d'été... Et quelques vestes. Il s'agirait de contrefaçons!

_ Vous n'auriez pas une tenue d'homme?

_ Prenez toujours celle-là... Pour les nuits qui viennent vous ne craignez rien. Pour la suite nous aviserons... C'est vrai que vous êtes particulièrement jolie! » Elle lui avait tendu une robe verte et une veste assortie. Puis elle l'interrogea sur des mensurations plus intimes avant de lui fournir un slip, un soutien-gorge et une paire de chaussure sport.

_ C'est tout ce que nous avons... Filez à la douche et revenez me voir. Nous ferons connaissance! » Elle lui désigna deux panneaux signalétiques : celui des sanitaires et celui du bureau. Elles se séparèrent. J'hésitai une nouvelle fois... Pour les formes... J'entrepris la visite de lieux qui maintenant se remplissaient de personnes étranges; différentes de mesdames tout le monde. En quoi? Il me fallut les observer longtemps avant de déterminer sur quels points elles différaient : une raideur dans les mouvements déjà, extrêmement faible, imputable à l'usage de drogues chez certaines et à l'angoisse, voire à la gêne, chez d'autres. Ensuite, du fait des vêtements, un look un peu décalé leur donnait l'air de sortir d'une série télévisée. De plus, qu'elles soient relativement fraîches ou bien décaties, chacune semblait évoluer dans une bulle aux parois transparentes, étanches aux sentiments. J'étais dans un théâtre d'ombres vivantes. À la réflexion, rien d'extraordinaire à cela : l'isolement de ces personnes découle probablement d'une solitude exacerbée par la misère. Je ne les imagine pas heureuses... Mais leur malheur ne me semble pas naturel pour autant; sans doute parce que leur vie ne l'était pas. Ici, on pense à du gâchis; ailleurs, en maint endroit du vaste monde, on pense à la fatalité. D'une certaine façon, toute intellectuelle, la mort dans des lieux déshérités, où vivre est un exploit, m'afflige moins que la déchéance dans un pays riche. L'homme occidental affirme la dignité du monde animal... Paroles en l'air...

Ève est revenue. Je croise sa silhouette, son paquet de vieilles frusques sous le bras, ses cheveux humides et plats, sa beauté révélée. Elle dépose sa dépouille dans une poubelle et elle se dirige vers le bureau. Je pique dans son sillage, dans cette aura vaporeuse qui l'entoure, dans l'odeur de la savonnette parfumée. La directrice est là, qui l'invite à s'asseoir. Elle enchaîne :

« Quelle métamorphose! Notre modeste douche a souvent les vertus d'un bain de jouvence, mais aujourd'hui j'évoquerai la piscine de Siloé! Sans objet pour mon gredin de fils : il n'a nul besoin d'un miracle pour voir la beauté; fut-elle cachée. Vous comprendrez mon étonnement...

_ Et votre curiosité? Oui. Comment en suis-je arrivée là? Dites-moi d'abord comment les autres font... Je choisirai ma catégorie. Nous gagnerons du temps!

_ Nous avons celui qu'il faut : je veux connaître votre vérité. D'autres que moi auront l'obligation de vous "classer"! C'est horrible, non?

_ Bof... Oui, sans doute. Je peux fumer? Non. Ça aussi, c'est horrible...

_ O.K. Mais discrètement...

_ Merci. » Elle fouille dans les poches de sa veste à la recherche du paquet bleu et du briquet. Sourires quand elle les trouve. Mains fébriles, flamme du premier coup et grosse bouffée qui repart en fumée. Voix moins tendue :

« À la morgue aussi, ils nous mettent dans des tiroirs... L'ordre... L'ordre suprême... L'entropie.

_ Vous avez étudié la physique?

_ Jusqu'au bac seulement. Mon truc à moi, c'était la philo! Pas question de vivre de ça, selon mon père; alors j'ai suivi le cursus qui ouvre la voie du management. Lequel mène à tout, comme on le voit!

_ Les faillites existent... Des études très longues en général... Vous viviez de quoi?

_ De mes parents! Grossiums de la finance, du commerce et de l'industrie... Les bras aussi longs que des boas... Aussi puissants. Mais qu'importe! : mes ennuis ne viennent pas de là!

_ Il est vrai que la plupart des gens supportent bien l'argent... Mais continuez...

_ À moins de trente ans, mastérisée de partout, j'intégrais la holding paternelle. Riche, belle et point trop bête, de moeurs libres mais sans ostentation, je fus plus courtisée par les hommes qu'une bouse ne l'est par les mouches. Je fis monter les enchères! Et...» Un toc ébranle la porte et Marc s'inscrit dans l'embrasure. Il contourne le fauteuil d'Ève tout en parlant à sa mère :

« Excusez mon intrusion mesdames! On me demande à l'hôpital! Ève est restée? Peux-tu lui dire que je passerai la voir demain vers neuf heures?

_ Fais tes courses toi-même! » Elle désigne le siège en vis-à-vis. Il tourne la tête.

« Oh! le rideau est levé! Permettez-moi de vous dire que le décor est charmant... Demain neuf heures? Je serai votre accompagnateur-social dans la longue tournée que madame ma mère va vous inciter à effectuer. » Il prend congé, d'une embrassade et d'une poignée de main. Il n'est pas encore sorti que les deux femmes affichent un air complice.

Une complicité qui m'étonne, moi, dans le coin où je me terre, un ventilateur haïssable transformant l'atmosphère de la pièce en vaste tourbillon. Qu'une mère se réjouisse de voir son fils s'enticher d'une S.D.F. tabagique et probablement alcoolique, cela m'étonne en effet. Quelle tare frappe son rejeton? Ce jeune monsieur a fière allure et rien n'indique un vice de forme... Un vice tout court alors, qui le porterait à s'exciter sur les clochardes ou pis, sur les femmes en détresse? Mais une mère ne se féliciterait pas de le voir satisfait! Peut-être n'est-il qu'un dénicheur de truffes, un chercheur d'or, toutes choses à déterrer? Un pygmalion intrépide? Nous verrons bien... Justement les deux femmes s'entretiennent de nouveau. Ève :

« Je peux vous poser une question? Votre fils à l'habitude de recruter vos pensionnaires? Et de les chaperonner?

_ Rassurez-vous, il est coutumier du premier fait. Et leur aspect physique, apparent ou supposé, ne semble pas le guider. Je dois noter toutefois, que son intérêt s'arrêtait là! Sans doute vous prêtait-il d'éminentes qualités puisque, sans vous avoir vue "embourgeoisée", il prenait rendez-vous! Apparemment vous ne l'avez pas déçu! Encore qu'il ne connaisse rien de vous... Et moi à peine plus que lui! Vous me disiez? »

_ Une petite question et je vous dis tout : je n'incarne pas le parti auquel une mère rêve pour son fils. Or son comportement paraît vous amuser : pourquoi?

_ Mon fils n'est plus un gamin et sa situation, très confortable, est faite... Un mariage malheureux, qui ne le fut pas totalement, lui a donné deux enfants. Depuis quelques années il traîne d'amourette en amourette. Dois-je craindre une bonne rencontre? Et puis, connaissant bien les femmes que nous accueillons, je n'ai plus contre elles les préjugés qui naissent de l'ignorance. Cela dit, de vous à moi, les brus idéales ne se bousculent pas au portillon! » Elle avait adouci ses dernières paroles d'une pointe de regret. Moi, je suis rassuré : je ne me suis pas embarqué dans une histoire scabreuse; nous filons vers le conte de fées!

 

Chapitre IV

 

Un fracas transperce la porte et nous fait sursauter. La directrice se lève et court aux nouvelles. Il m'est impossible de la suivre, consigné dans mon abri par le ventilo qui mouline comme un damné. À force de reptations j'arrive néanmoins à me nicher en face d'Ève, plus belle que jamais; un physique qui mène plus facilement sur le trottoir qu'à la rue! Mais peut-être en venait-elle? Non. J'en ai vu des grappes de putes et même les moins vénales, les fillettes martyrisées, ne lui ressemblent pas. Elle, c'est le refus, l'esprit de révolte, qui l'a brisée... Une blessure, une fracture interne. Je mourrais d'espoir s'il fallait parier sur sa pureté... Moi la parcelle, je suis amoureuse... J'hésite à me jeter au vent... Jeux de rôles : une molécule d'air n'aime que l'espace et la plus belle fille du monde est une prison. Je singeais le comportement d'un mâle humain; j'imaginais ce que Marc ressentirait quand il la connaîtrait mieux. Madame mère vient de rentrer.

« Une rixe! Elles viennent se battre chez moi! Chez nous... Parfois j'ai envie de tout lâcher! La retraite, à soixante-dix ans sonnés, ce n'est pas une turpitude de fainéant! D'ailleurs Marc m'incite à passer la main. "Tu ne profites de rien!" Il a tort... Je profite de vous toutes... Mais y'a des jours! Où en étions-nous?

_ J'évoquais mes prétendants et la façon dont je les traitais. De fait, je me vendais au plus offrant! Je le compris trop tard et le gagnant fut à l'origine de ma perte... Après moi, bien sûr...

_ Pas si évident que ça... Ici je rencontre parfois des femmes qui ont été vaincues après avoir longtemps, très longtemps, résisté à des situations extraordinairement délétères. Et bien! elles s'accablent! Qu'elles aient manqué de détermination, de jugement, peut-être... Mais c'est de faiblesse qu'elles s'accusent; comme si la défaite était une preuve en soi! Allez comprendre!

_ Qu'ont-elles de cassé? Que veulent-elles sauver du naufrage?

_ Et vous? Que voulez-vous sauver? Votre santé? Votre capacité à aimer? à être aimée? Vos défauts?

_ Guérir par où j'ai péché. M'acharner à guérir. L'homme qui me gagna et dont j'ai partagé la vie pendant dix ans, était un collaborateur de mon père; le plus brillant. Je devais apprendre par la suite que ma capture fut une opération commanditée par un père soucieux de procurer à sa progéniture un point de chute digne de sa lignée. En fait de point de chute, c'en fut le début! Je m'accusais tout à l'heure parce que tout m'accuse dans cette histoire! La vie d'une jeune femme riche se doit d'être heureuse.

_ Nous croyons volontiers que l'argent donne le pouvoir d'être et notamment, celui d'être qui nous sommes... Qu'en est-il selon vous?

_ Une vérité impossible à dire sans provoquer les ricanements!

_ Ne m'obligez pas à vous classer dans les cas relevant de la psychopathologie : je sais qu'il n'en est rien. Les gens friqués peuvent souffrir de leurs conditions de vie : c'est une évidence pour moi. » Pour moi qui survole tant de misère, dont une grande partie leur revient, c'est moins évident! Et comme je ne suis tenu à aucune compassion communautaire, j'ai tendance à penser que s'ils souffrent, c'est bien fait pour leur gueule! Je m'énerve un peu car cette histoire vire au feuilleton américain! Elle va nous raconter son mal-mariage, leurs adultères, son alcoolisme mondain, ses ennuis de santé, son divorce, le rejet de ses proches, la drogue, la rue, etc. D'accord les feuilletons ne dépassent pas l'alcoolisme mondain. Mais nous sommes en France, le pays de Zola. Je file tout de suite, ou j'essaye d'imaginer que cette femme n'émane pas d'un porte-monnaie? Un conte de fée dont l'héroïne est une jeune femme riche, ça ressemblerait à quoi? On leur raconte quoi, aux petits riches? L'histoire d'une pauvre qui devient comme eux? Parce que l'histoire d'une conne riche qui devient intelligente on ne peut pas la raconter à des enfants riches... D'ailleurs pour les vraiment riches ça n'aurait aucun sens; en tout cas aucune importance. Il faut que l'héritière transite par le malheur pour que sa vie inspire les conteurs! Ève fait cela très bien! Alors, pourquoi changer d'attelage?

 

Chapitre V

 

Ainsi, Ève aurait souffert... Je la contemple et je fais taire mon ironie. Ses cheveux en séchant commencent à frisotter. Seul son teint, rose brique clair, révèle son lieu de vie. Et son oeil trop cerné, aussi, peut-être. Également ses mains... J'ai fini l'état des lieux. Elle parle :

« Votre sollicitude me touche madame, d'autant qu'elle est exceptionnelle : notre sort n'intéresse personne! Certains verront là le juste retour des choses : nous ne nous intéressons qu'à nous!

_ Les deux attitudes sont déplorables... Mais vous n'êtes plus seule! Si vous le voulez, laissons là le passé. Nous y reviendrons quand nous nous connaîtrons mieux. Parlons de l'avenir immédiat. Le réfectoire et les dortoirs sont ouverts. Votre numéro de lit est le 24. Place quatre du deuxième dortoir. Les places du réfectoire sont libres. Mais n'insistez pas si l'une de vos consoeurs prétend le contraire : des groupes se constituent et ils "retiennent" leurs places. C'est une source de conflits sans fin... Mais le signe que des solitudes sont rompues... Alors nous n'intervenons qu'en cas de violences physiques. Rassurez-vous : de tels excès sont extrêmement rares. Et puis, pour votre premier repas je vous accompagnerai et je vous placerai près d'une personne susceptible de vous convenir. Vous serez étonnée de la culture de certaines! Vous-même... Allez reconnaître votre chambre et passez me prendre dans une demi-heure. Vous trouverez de la lecture dans la bibliothèque du grand salon.

_ Je crois que j'irai dehors, pour en griller une. Merci de votre attention. » Elle se lève et quitte la pièce. Je reste cloué sur place, séquestré par l'énergumène qui porte des pales. Heureusement madame mère arrête l'engin et quitte les lieux. Je saute dans la trace d'Ève, encore fraîche. Le deuxième dortoir abrite huit lits, en deux rangées, leur meuble de rangement et de chevet. Une grande fenêtre termine l'allée centrale. Entre chaque couche, un paravent de toile offre un peu d'intimité. Sans être coquet l'ensemble est honnête et je vois ma compagne sourire de soulagement. Elle se dirige vers la lumière du soir, écarte le rideau. Surprise! Des arbres, pareils à des bougies, forment le paysage; les branches basses attirent l'ombre quand celles du haut flamboient. Sur des bancs, des femmes discutent et fument. Un parc. Nous apprendrons plus tard qu'il s'agît d'un square public, envahi quotidiennement par les pensionnaires du foyer au grand dam et aux protestations des habitants du quartier. Ève relâche le rideau et s'approche du lit numéro quatre. Elle déplace le linge de literie propre, une pile de cinquante centimètres avec la couverture, enlève ses chaussures et s'allonge sur le matelas. Quelques mouvements de détente et elle s'endort. Un chahut la réveille, trois quarts d'heure plus tard. Nous filons vers le bureau. La directrice, absorbée par ses dossiers, ne fait aucun commentaire. Sans plus tarder, elle nous emmène au réfectoire.

Les tables de huit, en quatre travées de trois, ne sont que partiellement occupées. La rampe du self étant vide, l'assemblage d'un repas ne prend pas longtemps. Notre hôtesse a semble-t-il trouvé chaussure à notre pied : à l'autre bout de la pièce, elle agite le bras. Ève paye de son nom et la voilà lancée dans un numéro qu'elle ne domine pas : traverser une forêt d'yeux en portant un plateau. Elle bringuebale entre les tables, accrochée au morceau de plastique comme à une bouée fixe. J'imagine qu'elle souffre. En émergeant de l'anonymat des formes et du fond, sa personne ankylosée subit des fourmillements; et jaillir sur une scène dans de telles conditions ajoute des brûlures. Enfin, j'imagine... Son calvaire se termine auprès d'une dame forte, aux allures de pocharde, maquillée au pistolet. La directrice les a présentées : elle se prénomme Juliette. Elles sont seules sur un coin de table. Ève se remet en disposant les plats. Juliette, d'une voix grave :

« C'est dur, hein! Vous venez pour la première fois? Ça se voit... Les autres l'ont vu... Je ne vous demanderai pas ce qui a poussé une belle femme comme vous dans ce foutoir... Moi je suis passée du trottoir à la rue. Un parcourt presque normal! Mon curriculum il est vite fait! Enlevez-moi vingt kilos... Soignez le look... J'abattais comme une bête mais dans les beaux quartiers. » J'appréhende une erreur de casting! Madame mère aura confondu. Ève n'a pas bronché. Elle attaque les tomates avec appétit. La bouche pleine, - pour ne pas avoir à parler? - elle sourit à sa voisine qui en est au dessert. Moi, je réfléchis... En supposant qu'il n'y ait pas erreur sur la personne, quel message la directrice veut-elle transmettre? J'observe le bibendum femelle avec un regard neuf : un regard de lecteur sans a priori, sans préjugés. La façade peinturlurée est-elle un masque, un mur taggé, un dazibao? Je songe à ces animaux qui s'affichent en couleurs vives pour écarter les prédateurs. J'hésite encore quand la grosse voix reprend :

« Madame Lavie, - elle est bien trop bonne cette femme pour porter ce nom! - vous a confiée à moi. Savez-vous pourquoi?

_ Vous seriez cultivée...

_ Ah! Elle a retenu ça... Enlevez trente ans... Une agrèg de philo. Une philosophe aux champs. À l'usine, en fait. On en a parlé dans les journaux. L'expérience de la vie champêtre vint plus tard. Une communauté, dans laquelle tout se partageait; les rares femmes surtout devaient se partager. Mon Dieu, ce que j'ai pu me partager... Alors quand la bise fut venue, il me fut moins difficile qu'à une autre... d'accepter d'être aidée. Puis ce fut la mauvaise rencontre et la dégringolade... La philosophie? Il m'en reste le goût de lire. Je ne revendique rien : un cheval de cirque est-il plus cultivé qu'un cheval sauvage?

_ Je comprends... Nous avons des points communs... Mais il me semble que je suis une "victime" quand vous êtes une "martyre"! Vous voyez?

_ J'aurais choisi de souffrir? En aucune façon! Il m'a fallu des années d'études pour assimiler le discours philosophique et au terme du cursus, cet effort a payé : j'ai compris que j'allais perpétuer une infamie, en implantant un outillage intellectuel dans les seuls cerveaux destinés à opprimer. Souvenez-vous, mais sans doute jouiez-vous à la poupée, mai 68 carillonnait dans de nombreuses têtes bien pleines, dont la mienne. Aujourd'hui, je critiquerais plus volontiers la pertinence des outils que leur affectation... Mais le fruit de l'expérience est exempt d'amertume : je ne regrette rien. Pour tout dire, je me préfère en vieille pute à la rue plutôt qu'en professeur retraité! Je suis la victime d'espoirs déçus, comme je pourrais l'être d'une faiblesse de caractère. O.K.?

_ O.K. Mais ça ne m'empêche pas de vous admirer... Vous avez choisi un destin personnel! Moi je n'ai pas su le faire. J'ai suivi...

_ Vous croyez vraiment à cette histoire de libre arbitre? » Cette discussion en ce lieu, avait quelque chose de surréaliste! Aux tables voisines les femmes repues s'échauffaient de l'alcool qu'elles lampaient au goulot de flasques illicites. Leurs rires, souvent vulgaires, saluaient des propos toujours graveleux. À mon étonnement, certains des faits complaisamment relatés semblaient d'actualité. Lue sur un mur, une réplique me revint : "Ta mère elle est tellement sale que même ses morpions ont des poux!" Formule sans objet à cette heure, car toutes ces dames étaient douchées et habillées de frais; par contre, le mois prochain... Au demeurant, qu'elles prennent quelques plaisirs parmi ceux de la chair me parait de bonne guerre... J'imagine qu'au moyen âge et jusqu'au lit du roi, l'hygiène ne régnait pas. Enfin, de nos jours, en plein Paris! Mais je m'occupe de choses qui ne me regardent pas! Encore que l'âme humaine ait un sexe...

Chapitre VI

 

Ève et Juliette ont atterri. Maintenant, la tête encastrée dans les mains, coudes sur la table, l'une regarde l'autre manger. Elles papotent telles de vieilles copines. Ève :

« Tu connais Marc Lavie?

_ On le voit de temps en temps. Plutôt sympa.

_ J'ai l'impression qu'il me drague... C'est ridicule!

_ Tu traverses une mauvaise passe... Il s'en sera aperçu. Tu serais la première, à ma connaissance. Un beau parti ce gus!

_ Je sais. Mais je suis trop destroy pour croire en moi. Alors les autres... Surtout les hommes.

_ T'es gironde et t'es pas conne!

_ Peut-être. Mais enterrée vivante, sûrement!

_ Tant que t'en es consciente, ça reste de l'hibernation : le printemps reviendra! En l'attendant, si on se payait un calva pour faire descendre la bouffe et monter l'optimisme? Y'a un chouette troquet à deux pas, l'Alouette. J'invite! »

Nous voilà dans la rue. Une brise tiède balaie les miasmes de la journée mais entre deux caresses l'air semble frais. Juliette trimballe son poids avec difficulté. Je pense à un pingouin qu'une hirondelle accompagne. Les arbres du square sont éteints; la lumière a perdu. Du premier banc nous parviennent quelques railleries, comme de l'écume. Vue d'ici, la terrasse du troquet ressemble à un petit cimetière de campagne niché dans la pénombre, avec des tombes en marbre de table fleurie, et des cyprès en forme de parasol orange plié. Vue de près elle est charmante : entre chacune des douze tables, un piédestal en bois porte des fleurs en pot. Dans un coin, entre les gorgées de bière et les serments, deux amoureux se boivent la salive. Les femmes s'installent dans le coin opposé. Les couleurs déteignent et les chats deviennent gris, la brise se calme et la nuit fraîchit pour de bon. Un "Bonsoir Juliette, bonsoir madame. Deux calvas?", la serveuse est repartie. Les amies resserrent veste et châle; elles s'étirent dans les fauteuils en osier. Juliette :

« Chienne de vie! Si je tenais le mec qui tient la laisse! Enfin! des soirées comme celle-ci, ça permet de tenir! Tiens! Ça fait longtemps que je n'en ai pas tenu une bonne! Deux jours? Et toi?

_ Ivre? Jamais. Trop dangereux. Entre deux vins comme on dit : souvent. Trop souvent... Moi je ne m'évade pas : je chipote, je compose...

_ Tu veilles. C'est mieux. » Les calvas sont là. L'odeur de pomme, soutenue par l'alcool, donne aux fleurs des senteurs de pommiers. Juliette vide son verre d'un trait. Ève le réchauffe au creux de la main. Le cidre chaud, plus mielleux, remplace la pomme verte et les pommiers descendent vers les tropiques. Juliette :

« T'en veux un autre?

_ Si tu insistes... Mais j'offre. » Juliette agite le bras vers un comptoir que l'on devine derrière la vitrine du café. La serveuse vient sur le pas de la porte et lance "Deux?" Elles n'en boiront pas d'autres, soucieuses sans doute de ne pas gommer trop vite des instants qui ressemblent au bonheur. Le temps viendra où ils feront trop mal... Elles parleront jusqu'à 10 heures moins le quart. Puis, sagement, elles rentreront se coucher.

Moi, je passerai la nuit dehors, en noctambule aérien. Je n'ai pas flâné sur les toits parisiens depuis un siècle. Les rues alors s'éclairaient au gaz et les toits recrachaient la fumée du charbon. La ville lumière ne brillait pas. Cette nuit les étoiles couchent en bas; gentiment, elles bordent les rues.

 

×

 

À neuf heures Marc est là. Lui et sa mère discutent dans le bureau. Le ventilateur ne sévissant pas encore je me prélasse sur un meuble. La maman :

« Tu ne joues pas avec elle! Ces femmes sont en état de détresse et il s'agirait d'un abus de faiblesse que je ne te pardonnerais jamais!

_ Si je refusais de reconnaître l'attirance que j'éprouve pour elle, sous prétexte qu'elle n'est pas au mieux de sa forme, je serais tout aussi dégueulasse!

_ Sois honnête et prudent, très prudent, et tout ira bien.

_ Tu me connais.

_ Je crains simplement que, préoccupé à parader, tu oublies le contexte et que tes mots dépassent tes sentiments. Si tu me jures que cela ne s'est jamais produit, je serai tranquille...

_ Moi? baratiner! Il va quand même falloir que je la séduise, la dame... Lui faire oublier mon physique et mon chéquier en lui parlant d'elle!

_ Ne plaisante pas! Elles sont si fragiles...

_ Et moi donc! Imagine qu'elle préfère la rue... Ou qu'elle me préfère à cause de la rue, justement! Tu pourrais t'inquiéter pour moi! Allons ma petite maman : cette relation s'annonce sous les mêmes auspices que des millions d'autres! Mais rassure-toi, je veillerai à ne rien dire ou faire qui soit dommageable pour une personne dont la fragilité exigerait d'elle un tel courage, si elle devait refuser une situation avantageuse en bien des points! Et comme je pense qu'elle le ferait...

_ Elle pourrait le faire par honnêteté envers toi. Je redoute pour ma part qu'elle ne le fasse, considérant que les conditions actuelles ne lui accordent pas la plénitude du choix. Il faudrait d'abord qu'elle se remette en selle... Agissons dans ce sens; tu deviendras la cerise sur le gâteau!

_ C'est bien ainsi que j'envisageais les choses. » Un toc sur la porte vitrée et sur un signe de madame Lavie, Ève entre dans la pièce. Elle est transfigurée : une chrysalide changée en papillon. Coiffée d'un chignon de danseuse et maquillée d'un voile de couleur, l'oeil souligné d'un vert assorti à la robe, sa veste sous le bras, elle n'appartient plus au monde de la rue; hormis par la paire de chaussure, comme un trait d'union. Moi je ne doute plus de la bonne fin de l'histoire; Marc non plus! Je songe déjà à mon prochain voyage. Paris sera une pause amoureuse, une ville sous le verbe aimer... Je guette les mots de la fin que l'héroïne devrait prononcer; qu'elle prononce :

« Je vous quitte. Désolée... »

 

Chapitre VII

 

Désolée. Et moi donc! D'autant que madame mère, dans un réflexe prémonitoire, vient d'enclencher le ventilateur. Pendant trois longues minutes, je vais rebondir du sol au plafond! Une mini dépression me sauvera en m'aspirant vers une zone abritée, le dessus d'une étagère, derrière des bouquins de droit. Quelques reptations et j'aperçois les crânes et j'entends les voix. Celle de Marc :

« Vous ne pouvez pas faire ça... Regardez-vous enfin! C'est un blasphème de vous défigurer... De vous avilir! Réagissez!

_ J'ai réagi. Vous me renvoyez d'où je viens : je refuse d'y aller.

_ Soit. Engagez-vous dans l'action humanitaire... Allez soigner les lépreux, les sidéens, les... Ce n'est pas le malheur qui manque!

_ Les scories du système sont encore le système.

_ Bourreaux et bienfaiteurs, même combat?

_ Objectivement, oui! Ce qui n'enlève rien au mérite de ces derniers : qu'ils existent est à l'honneur de notre espèce. N'empêche que... Trouvez-moi quelque chose qui ne procède pas du système pourri, et croyez bien que je l'étudierai avec le plus vif intérêt. En attendant, au revoir et encore merci.

_ Attendez... La santé des gens "normaux"?

_ Obésité, cancers d'origine alimentaire ou tabagique, sida, tuberculose, j'en passe et des meilleures, toutes ces maladies découlent directement de nos modes de vie. D'autres, le plus souvent génétiques, se rattachent à la bioéthique, laquelle s'adapte à l'économie du système... Le jour est proche où certains, malades, vieux, infirmes, seront "euthanasiés" dans l'indifférence et l'intérêt général! Au revoir.

_ Non! » Marc reste accroché à son cri comme le poisson à l'hameçon. Dans ces moments les humains ont, tout comme moi, la tête pleine de courants d'air. Je m'en accommode mieux qu'eux, et pour cause; pourtant je peine à trouver l'argument qui la retiendrait. La logique d'Ève, qui l'amène à considérer que toute forme d'opposition est une force que le système récupère, n'est pas incohérente en soi : elle est seulement inhumaine. Je ne m'étonne donc pas qu'une adepte veuille se "suicider"... Je le déplore encore, qu'Ève, déjà, n'est plus là. Marc se décroche et file sur ses traces. Moi je reste scotché à ma place, sous la contrainte du tempétueux de service. Heureusement madame mère lui coupe le soufflet; je grimpe l'échelle de Beaufort à une vitesse record; la rue et tous ses coins de rue sur ma lancée et enfin, je rejoins le couple reconstitué. Marc semble véhément :

« Au moins, rentrez dormir au foyer! De quoi vous punissez-vous? Vous avez tué vos parents?

_ Vous ne pouvez pas comprendre...

_ Bien sûr... Vous souffrez.

_ Dites que je suis folle! Imaginez que je sois Papou, Inuit, Aborigène, et foutez-moi la paix! Le droit à la différence vous connaissez? Et celui à l'indifférence? » Le ton s'est durci. Ça barde. Évidemment, moi, libre comme l'air, je ne peux qu'acquiescer aux propos d'Ève... Marc ne le peut pas. L'indifférence, je n'évoque pas l'égoïsme vulgaire, n'est pas une vertu qui vient naturellement : elle doit se cultiver. Dans l'occident chrétien, cette culture n'est pas à l'ordre du jour : il faut faire sa B.A. Hommes occidentaux, vous m'énervez. Marc lui, s'est calmé. Son ton est devenu conciliant :

« En somme vous voulez que je respecte votre décision...

_ Que vous me respectiez.

_ Même si votre geste est suicidaire?

_ Dans certains peuples, les gens se laissent mourir quand ils ne peuvent plus participer à la vie sociale. Disons que je procède de cette pratique... »

Elle accélère. Marc baisse les bras : il ralentit le pas. Il la suit quelque temps, tel le filin de sauvetage que traînent les voiliers. Puis il s'en retourne, la tête basse. Je continue. Marc ne sera pas mon prince charmant, voilà tout. Avec une Cendrillon pareille, les candidats ne vont pas manquer. Pour le moment, ceux qui l'accostent tiennent plus du vilain crapaud qu'elle devrait embrasser que du prince livré tout fait. Elle les écarte d'un geste. Drôle de fille... Une grande bourgeoise qui tient des propos de pasionaria, mais qui ne s'en prend qu'à elle-même... Une non-violente? Ils pratiquent volontiers la violence sur eux-mêmes... Sauf qu'ils ne le font pas dans leur coin : ils manifestent publiquement. Elle, elle va se détruire sans profit d'aucune sorte... Un vrai gâchis! J'angoisse un peu. J'hésite à fuir. La sympathie, la pitié, l'intuition me retiennent. Cette belle femme sur ce quai, nous venons de toucher la Seine, je la vois tel un ballon de baudruche dans un match de foot. Dois-je attendre l'explosion? Elle s'assoit sur un banc. Des goélands à gros sabots commencent à tourner. Le premier à l'accoster est le plus grand, le plus fort, et probablement le mieux élevé :

« Vous permettez? » Elle n'a pas le temps de permettre, il est assis. Les autres se posent ailleurs. Elle se lève. Envol des prédateurs. Sa mine et ses habits sont loués par l'Enfer : tant qu'elle les portera, il réclamera son dû. Nous remontons sur la voie publique. Elle se dissout dans la foule pour réapparaître aux Tuileries. Elle trempe ses mains dans le bassin, humecte son visage et mouille ses vêtements. Puis à l'abri d'une haie, elle se barbouille la figure de poussière et macule de boue ses habits. En deux mouvements, elle a changé d'allure. Elle restera assise sur un banc jusqu'aux environs de midi. Seuls quelques individus de son acabit viendront l'importuner : elle les chassera gentiment, le plus souvent en les priant "d'aller cuver plus loin." Elle achètera son premier litre pour faire descendre le sandwich du déjeuner. Dans ce quartier, le "pécule" de Madame mère, cinquante Francs, y passera. À chaque gorgée qu'elle boira, je boirai du verjus... Nous passerons l'après midi à nous détruire, elle en sirotant sur son banc le deuxième kil de la journée, moi en pissant dans mes pensées le vinaigre que j'avalerai. Car mon humeur s'aigrit. La bêtise humaine me bouffe l'oxygène! Alors, pourquoi ne pas fuir et ne plus fréquenter les hommes qu'en coup de vent? Parce qu'ils sont, cauchemar et miracle, des êtres qui occupent à eux tous comme à un seul, un espace cérébral démesuré; parce que je dégénère au point de m'attacher à ceux que je côtoie. Je suis un vent fini; merdeux; un pet, comme ils disent. Ève s'est endormie, le litre bu. Qu'elle misère! Sous ma feuille de platane, dans l'ombre verte enfarinée de blanc, je bous, j'éructe, je me vide. Un crasseux passe, qui lui pelote les seins. C'en est trop! Je saute dans le premier courant et je m'envole vers une vie aérienne, futile et tout ce qu'on voudra, mais vivable! J'atterris dans le bois de Vincennes.

 

Chapitre VIII

 

J'attendrai la fraîcheur à l'ombre ténue des baliveaux. La quiétude espérée n'est pas au rendez-vous. Une figure l'a remplacée : celle de l'amie abandonnée. J'aurais pu la rafraîchir... Un sentiment dérisoire, ridicule; si prégnant qu'à 21 heures, n'y tenant plus, je me jette à l'air : je refais le trajet, à l'envers. Un vrai chemin de croisements, de carrefours, les rues de Paris au fil du vent! À la demie j'aborde la terrasse de l'Alouette. Ève est là, toujours sale, à la même table, accompagnant Juliette. Mon esprit,- mon c¦ur?-, s'allège tellement que je suis propulsé sur le toit! Je redescends pour entendre Juliette vitupérer la conduite d'Ève.

« Je ne te comprends absolument pas! Le trou!

_ Tu crois que les gens te comprenaient! Un poste de prof au lycée, l'archétype de la bulle dorée, et mademoiselle part déniaiser l'ouvrier!

_ On ne comprenait pas que je le fasse mais on comprenait très bien les tenants du projet. Alors qu'avec toi, on ne saisit rien! Enfin, c'est ton problème... Te coucher, maintenant... Je pense qu'ils seront contents de te revoir; ça t'évitera l'engueulade... Faut y aller! » La rue, la porte, le long couloir et le grand salon dans la demi-pénombre de la lumière télé. À l'écart, dans un fauteuil de jardin, Madame mère regarde l'image en attendant le couvre-feu. À l'entrée des deux femmes, elle tourne la tête dans leur direction et, appréhendant l'arrivée tardive d'une "nouvelle", elle se lève précipitamment. Juliette impose sa masse sur le trajet et articule à voix basse :

« C'est moi qui lui ai dit de venir!

_ Vous savez que sommes complet!

_ Je me suis dit que pour elle...» Elle s'écarte. Le camouflage ne résiste pas longtemps et la vieille dame s'exclame, dans les "Chut!" de l'auditoire :

« La petite! Merci mon Dieu! » Elle la prend dans ses bras, l'embrasse entre les taches de terre; puis elle l'écarte pour la contempler de la tête aux pieds :

« J'imagine qu'il serait mal venu d'évoquer votre état et celui de vos vêtements... Filez à la douche! Vous dormirez sur un lit d'appoint, dans la buanderie. Demain nous vous chercherons un hôtel. Je ne veux pas contrevenir à la liste attente... Surtout pour vous... Mon fils se fera un devoir de vous assister dans cette passe difficile... Il prévoyait d'engager un détective privé! Nous sommes tous heureux de votre retour. » Moi aussi. Même si rien n'est réglé, puisque son comportement nous échappe. Demain, elle peut remettre ça!

Je passerai la nuit dans le jardin public. Vers minuit un couple d'amoureux s'agitera sur un banc : beaucoup de bruit pour rien. Jusqu'à l'aube et le chant des oiseaux, aucun hôte du jardin ne troublera mon repos : les végétaux, mes voisins, cracheront leur gaz carbonique en volutes discrètes et mes homologues émigreront avec des grâces de fumerolles. À neuf heures, je verrai Marc arriver.

×

 

Je lui emboîte le pas. Nous croisons les pensionnaires qui partent au boulot : tournée des offices d'aide, mendicité... Le bureau abrite les deux femmes que nous cherchons. Ève a retrouvé le lustre d'hier matin. Elle est souriante. Spontanément elle s'offre à l'embrassade d'un Marc sur la réserve : on le serait à moins. D'ailleurs Madame mère touille le fond de l'affaire :

« Nous devons connaître vos intentions. Notre attachement est à ce prix... N'est-ce pas mon garçon? » Le fiston fait la tête du gamin qui lorgne un beau jouet à la veille de Noël, en ignorant s'il l'obtiendra. Il répond :

« Oui, sans doute... Encore que, dans ce genre de "transaction", on ne sache le prix qu'après l'avoir payé. Mais si vous disparaissez...

_ Je fais ce que je peux...

_ Laissez-nous vous aider à faire ce que vous voulez. Que voulez-vous?

_ Rien de moins qu'hier : ne pas retomber dans le moule!

_ Vous nous méprisez?

_ Pas le moins du monde : la plupart des gens s'y trouvent très bien! Et je ne prétends pas détenir d'autre vérité que celle-ci; toute simple : ma liberté m'appartient.

_ Vous faites souffrir les gens qui s'intéressent à vous...

_ S'ils m'aiment en ignorant ce trait de caractère, c'est qu'ils en aiment une autre... Comprenez-moi Marc : je ne suis qu'une femme mûrissante et bien élevée, sans enfants; je ne me flagelle pas, en arpentant la rue : je me distingue. Il me faut cette base de départ : ne pas subir de n'être rien; le choisir. En d'autres termes : toucher le fond pour rebondir!

_ Je persiste à penser qu'il existe d'autres moyens.

_ Rassurez-vous, il semblerait que je fatigue! Ma présence en est la preuve.

_ Faire de la politique vous plairait-il? Je peux vous introduire dans certains milieux; de la social-démocratie à l'extrême gauche. Vous perdriez l'impression débilitante qui vous mine. De grandes choses restent à faire! Étudiez la question.

_ Ce genre de réflexion m'a amenée où je suis!

_ Soyez moins intello! Mettez les mains dans le cambouis! Entraidez-vous avec votre prochain! » Marc se remplumait à vue d'oeil. S'adressant à sa mère :

« Madame Rose part bientôt... Toi-même tu devrais songer à te ménager... Dans un premier temps, une stagiaire pourrait vous soulager. Non?

_ Une remplaçante est budgétée. Une stagiaire...

_ Vous pouvez la nourrir, la loger, la blanchir. Moi j'avance deux mois de prime de stage... Le temps de mettre en place un emploi-formation ou quelque chose du genre... » À l'aise sur ma tablette, je domine la scène mieux que Marc ne domine la situation : sa mère affiche un air dubitatif et Ève réalise, sans plaisir apparent, qu'il parle d'elle. La proposition, séduisante sur bien des points, aurait gagné à être avancée par un psychologue plutôt que par un chirurgien. Ève réagit la première :

« S'il s'agit de créer un poste à mon intention, l'aspect pécuniaire est prématuré. Une proposition qui devrait émaner de votre mère, me semble-t-il... De plus, je ne suis pas certaine qu'elle corresponde à mes aspirations.

_ Je sais tout cela! Maman refuse de se faire aider depuis quarante ans et je crains que vous ne soyez faite du même bois. Alors, révérence parler, souffrez que je vous viole un brin! Il faut une solution!

_ Une solution qui "vous" convienne! Que je sois ici par lassitude et non par conviction, ne vous embarrasse pas le moins du monde... » Et c'est reparti! Depuis le célèbre "Il me plaît d'être battue!" et sans doute avant, jusqu'aux discours actuels sur "le droit d'ingérence", le sujet n'est pas prêt d'être épuisé! D'autant qu'il plonge ses racines dans un puits sans fond, le respect de l'autre. J'espère que la complexité du problème les rebutera et que l'urgence de la situation aidant, ils adopteront le schéma le plus commun. Vu d'en haut c'est incontournable, mais quand on est dans la pataugeoire jusqu'au cou, l'évidence du propos peut ne pas s'imposer. Et pour ce qui est de patauger, Marc patauge!

« Je ne vous oblige à rien! Je vous suggère une position d'attente... Je vous propose une oasis. Vous soufflez parce que, justement, vous êtes fatiguée.

_ Et puis, au contact de pauvres femmes qui, elles, n'ont pas choisi la misère, l'impudence de ma situation me crèvera les yeux; alors repentante, soumise et reconnaissante, je vous ouvrirai les bras. » Elle me pique mon scénario! Fatiguée et fatigante mon héroïne! Nous sommes tous des perdants; par destination. Nous avons consommé notre part de victoire en naissant. Le simple fait "d'être", d'être cet arrangement d'électrons vivant, épuise la substance même du mot. Trêve de paroles en l'air! J'en fais quoi, de madame Ève? Deux jours déjà à lui coller au train, et nous ne sommes pas sortis de la gare! Si je pouvais lui parler, je lui dirais : « Écoute cocotte! J'aime ce que tu essayes de faire... Je n'approuve pas, mais j'aime. Seulement tu n'es pas assez costaude pour réussir le tour de force : te purifier au feu de l'enfer; il te faudrait un c¦ur ignifugé! Tu finiras en pocharde; et mon histoire en pochade!

Une trêve s'est installée. Les protagonistes respirent avant l'assaut. Le silence, troublé par les bruits familiers, est une mélodie pointilliste. Puis les regards, à nouveau s'éclairent, se mesurent, se défient. Je n'entends plus les bruits; je guette les mots; ceux d'Ève. Ils viendront, comme des gouttes de pluie dans l'air trop lourd :

_ Je suis désolée... Je vous agresse sans fin... Si vous le voulez, je passerai la semaine avec vous. Près des pensionnaires ce serait mieux... » On la congratule; on va s'arranger : une autre qu'elle finira son séjour à l'hôtel. J'éprouve quelques scrupules à me réjouir : je ne sais si notre soulagement salue vraiment une victoire... Ce pourrait être la soumission d'un caractère exceptionnel! Une défaite. Mais le plaisir l'emportera : il est terriblement doux, de voir une destinée se plier à vos desseins!

 

Chapitre IX

 

La terrasse de l'Alouette héberge les habituées. Les miennes et quelques autres, toutes pensionnaires chez "Ève". Il est à peine vingt et une heures et le temps qui reste ralentit le temps qui passe. L'endroit respire lentement, comme les femmes boivent et parlent. La brise est tombée, par aménité, pour figer le décor dans un instant heureux, pour l'ancrer dans les meilleurs souvenirs. « Tu te souviens des soirs d'été à la terrasse d'un café... L'Alouette... Il s'appelait l'Alouette... » Elles se souviendraient. « Deux heures parfois à siroter des calvas bien tassés... Le pied! _ On était jeunes... _ Non : on était bien! » Moi aussi. Je baigne dans la fragrance des cyclamens et le murmure des papotages. Sauf qu'à la table de mes deux amies on ne papote plus. Juliette :

« Si tu me racontais ta vie, je pourrais peut-être t'aider... Parce que moi, tu vois, je l'ai réussie ma vie... Celle des autres elle est toujours moins compliquée! Comment que je te la règle, moi, la vie des autres! Raconte!

_ Et alors? Qui mieux qu'une aveugle l'ayant parcourue, pourrait me signaler les chausse-trapes de la route? Je ne doute pas de ta compétence : je la redoute! Je ne veux pas qu'elle décide pour moi... La façon la plus "intelligente" d'évoluer n'est pas forcément la meilleure. Tu comprends?

_ C'est un fait que je ne serai jamais toi! Je parlai de t'aider : rien de plus.

_ Alors, essaye de t'en souvenir! La vie qui nous intéresse ici, commence vers mes trente ans. Je suis mariée depuis deux ans; enceinte depuis trois mois. Enfant de l'amour? Je n'en sais rien. Sincèrement. Si j'en crois la culture romanesque, non : aucune transcendance dans les rapports qui me lient à mon mari; un polygame, ayant épousé à la fois la fille du patron, le patron, les affaires du patron! Et qui les fréquentait dans l'ordre inverse! Je ne l'apercevais qu'en soirée, le plus souvent à l'occasion de dîners dont l'apparat masquait mal le caractère utilitaire. Tu connais les plantes carnivores? J'étais une plante parlante dont le bavardage branché préparait les esprits à distinguer le bon grain de l'ivraie, la bonne discussion "boulot" du batifolage intello!

_ Il a trouvé le temps de te faire un enfant...

_ Il essayait de me consacrer la soirée du lundi et la sieste du dimanche. Il faisait l'amour comme le reste : en premier de la classe! Je dois dire qu'il avait beaucoup lu et tout retenu. Comme en outre, il avait quelques dispositions pour la chose, le reste de la semaine je me reposais...

_ Et la tendresse?... Bordel!

_ À l'époque je ne savais pas s'il la contrefaisait... Moi j'avais pris le parti d'être aimante... Je ne m'engage pas à moitié...

_ Je m'en suis aperçue. Tu l'aimais?

_ Je t'ai dit que je n'en savais rien. Je faisais comme si. En d'autres circonstances, l'aurais-je aimé sans équivoque? Je le crois.

_ Si je ne m'abuse, ton cas n'a rien d'exceptionnel dans ce milieu? Tes consoeurs étaient logées à la même enseigne...

_ Probablement. Je les fréquentais peu : elles m'ennuyaient.

_ Pourquoi avoir cessé de travailler?

_ Nous étions convenus d'un congé de cinq ans. Le temps pour moi de faire deux bébés; le temps pour lui de doubler ses revenus : il fallait m'adjoindre une gouvernante, pour s'occuper des enfants et superviser le personnel de maison, avant que je puisse reprendre mon activité. »

Je suis piégé! Obligé d'écouter le récit des vicissitudes de la vie étriquée d'une grande bourgeoise, la pire des chroniques, parce qu'il pourrait éclairer l'épisode que je connais; et qui me laisse préjuger d'une qualité rarissime chez ce genre de personne : l'esprit de révolte et de refus. Encore faut-il s'assurer qu'il s'agît là, non d'une volition pubertaire, mais de l'acte d'un adulte accompli. Je poursuivrai mon écoute! Juliette :

« Je frémis devant la rudesse des contingences qui t'opprimaient! Excuse-moi...

_ Je le disais à madame Lavie, les malheurs des riches font ricaner... Même moi. Je continue quand même?

_ Bien sûr! Mon ironie ne s'applique pas à tous les aspects de ta vie. Au contraire : quand il implique une détresse affective ou morale, votre malheur est riche d'enseignements! Que l'argent, à lui seul, ne fasse pas le bonheur, pour réconfortant que ce truisme soit, il n'indique pas que l'argent, à lui seul, fasse le malheur.

_ Tu penses qu'il faut y mettre la main?

_ Je pense surtout qu'il fout à poil ceux qui en ont! Moi le fric me fait peur. Étaler crûment le catalogue de mes vices, égoïsme, avarice, envie, hypocrisie, impudicité, jalousie, luxure, oisiveté, orgueil, vanité... j'en passe et des meilleurs, offenserait ma pudeur. Sans la protection magique d'une pauvreté innée, source d'indulgence miraculeuse, comment se laisser voir, comment se regarder? »

J'aimerais signaler à Juliette que le riche normalement con inverse les rôles : pour lui, c'est le pauvre qui possède, voire subit, la liberté, loin des contraintes de toutes sortes. Pour le bourgeois c'est selon... Ève :

« Madame Lavie pense comme toi.

_ Et toi?

_ Les riches qui le penseraient ne le resteraient pas longtemps. Tu ne peux pas vivre sous ton regard en possédant une telle puissance sur ta vie et de pareilles idées : tu dois t'aveugler! La bourse ou la vie en quelque sorte...

_ La bourse ou la vie éternelle! Le problème se pose depuis deux mille ans! Passons... Nous dirons, pour avancer, que ce type de question ne t'empêchait pas de dormir. Donc te voilà enceinte...

_ Et le futur grand-père ne se sentant plus de joie, offre au géniteur une telle promotion, qu'il laisse aller sa proie! Moi, en l'occurrence. Je travaillerai dès que je le voudrai! J'accouchai à terme d'un magnifique garçon, Emmanuel. Nous embauchâmes la gouvernante plus une nurse anglaise et quelques mois plus tard, je travaillais. »

Je m'étonne toujours de la simplicité des faits, partie émergée de l'iceberg nommé "réalité". La plupart des gens renâclent à plonger la tête dans l'eau, - alors qu'ils l'enterrent volontiers -; d'où la difficulté d'exposer autre chose qu'une suite d'événements semblant flotter, sans attaches, sans racines... Pourtant, l'histoire d'Ève, sa déchéance, n'a d'intérêt que si Ève a choisi elle-même la chance de mal finir, une malchance infime ; a priori.

 

Chapitre X

 

Une longue silhouette grise se fond dans la lumière pâle. Elle hésite aux portes de la table. Ève réagit la première :

« Monsieur Lavie! Venez.

_ Marc, s'il vous plaît... Je passais. Je vous dérange...

_ Moi non. Juliette peut-être : je lui racontais ma vie! Elle sondait les trous; les puits!

_ Elle est plus chanceuse que moi!

_ Asseyez-vous; je vous offre quoi?

_ Un demi fera l'affaire. Merci... » Petit manège pour la commande et l'attente de l'ambre chapeauté de mousse installe le silence; un silence chaleureux. Il faudra l'ombre d'une moustache blanche pour qu'il parle à nouveau.

« Faites-moi le plaisir de continuer votre récit... Je me tairai.

_ Je suis en verve ce soir, prête à tout supporter, même les conseils d'ami! Profitez-en, Marc.

_ Alors, si la victime consent! » Elle résuma la situation en expurgeant les quelques détails techniques qui convenaient mieux à l'oreille d'une copine qu'à celle d'un monsieur.

« Et voilà comment...quelques mois plus tard, je travaillais! Jusque-là, rien d'autre que l'habituel gâchis qui frappe les héritiers débiles. On ne choisit pas sa famille, fut-elle trop riche! Je ne renie pas cette période, à cause d'Emmanuel. Je vais l'apercevoir quelques fois, à la sortie de l'école... Il s'engouffre dans la voiture... Deux gardes du corps et la fameuse nurse...anglaise! Elle a dû prendre l'accent français, en dix ans! Vous savez combien de personnes s'occupent de lui? Sans les gardes. Sept! Dont quatre professeurs. En plus de l'école privée, deux jours par semaines. Son grand-père ne veut plus subir d'échecs! J'en ai des frissons... » Je n'y suis pour rien... J'imagine le gamin, prisonnier de son armée. Un homme mort-né. Combien sont-elles ces machines humaines? À quel moment peut-on parler d'androïdes? Elle frisonne comme une mère; une citoyenne devrait hurler : un jour il commandera... Marc :

« Sous la royauté, les dauphins subissaient le même traitement! Avec les résultats que l'on connaît. Votre père ne me paraît pas très avisé, quant à l'éducation de ses rejetons.

_ Il croît bien faire... Sans doute. "Le désir d'excessive puissance amena la chute des anges, le désir d'excessif savoir celle des hommes" a écrit Francis Bacon. Je n'ai rien à ajouter... La prof peut-être?

_ La puissance par le savoir, comme l'enfer, est pavée de bonnes intentions! Qu'en serait-il de la puissance par la connaissance? Marc?

_ Si vous parlez d'une puissance s'exerçant sur autrui, vous opposez de facto la technocratie à l'intégrisme! Mais nous nous éloignons de notre sujet me semble-t-il...

_ Le destin de mon fils, plus qu'un avenir assuré, m'a préoccupé et me préoccupe encore! Aucune de mes décisions qui ne soit, à divers degrés, influencée par cette pensée. Je vous ai dit, Marc, que je n'avais pas d'enfant : n'en croyez rien! Nous parlions de puissance, donc de contre-pouvoir : ce pourrait être l'amour maternel; c'est plus et mieux. Mon père me confia la direction d'une filiale, Médiaf, une société commerciale qui achetait des médicaments aux labos pharmaceutiques pour les revendre aux Africains. Voilà pour la galerie. Il me fallut moins d'un mois pour m'apercevoir qu'il s'agissait en fait d'une officine criminelle qui fourguait des ersatz, des contrefaçons, tous produits de contrebande. Une enquête sur le terrain me convainquit de leur dangerosité. J'aurais probablement glissé sur une arnaque financière, me contentant d'abandonner la place : une fraude médicale me fut insupportable! Mon père commença par protester de son innocence. Je le sommai de nettoyer l'écurie : il promit. Deux mois plus tard, mes correspondants africains, des soignants, confirmaient mes soupçons : d'autres produits, de même origine, continuaient de polluer leur très modeste pharmacopée. Mon père ne songea plus à se disculper : tout juste plaida-t-il que les Africains ne pouvaient payer que ce type de médicaments; c'était ça ou rien! En fait de commerce, il faisait de l'humanitaire! Quant à la prétendue nocivité des produits, cela restait, selon lui, à démontrer! Entre-temps, afin dit-il, ne pas me mêler à une "sale histoire", il m'avait octroyé la direction du service "Vente à l'Administration" de la maison mère. Je découvris des malversations dans la comptabilité. J'appris ce que toute la boite savait : nous avions une double comptabilité. Une, officielle, qui faisait apparaître des résultats légèrement positifs, et l'autre, fiable au centime près, qui prenait en compte des superbénéfices! À l'origine de ce micmac : des contrôles de prix truqués. Bref! : la bonne famille dont j'étais fille, s'apparentait à une mafia!

_ Excusez-moi Ève, mais vous aviez déjà travaillé pour votre père...

_ À des postes subalternes. J'étais la fille du Président et les gens réellement informés ne me faisaient pas de confidences. Je ne cherchais pas à savoir, non plus... On trouve toujours une échappatoire...quand on en cherche une. Je reste persuadée que les agents du contrôle des prix ne sont pas dupes du truandage : n'importe qui, normalement intéressé à la question, constaterait l'impossibilité pratique de fabriquer à de tels prix. Ils ferment les yeux et s'ils prennent ce risque, c'est qu'ils en reçoivent la consigne : le motif le plus généralement invoqué consiste à leur faire accroire que l'argent indûment versé est une aide indirecte à l'exportation. Sauf que les prix de vente à l'export n'en profitent jamais. Mais ça, ils ne sont pas obligés de le savoir... et ils s'en gardent bien! Et puis, on peut toujours appliquer sur ses états d'âme le baume miracle qui soulage, le prétexte à tout faire : les autres le font! Cela pour vous dire dans quel climat j'évoluais... » Ève m'étonne : comment une fille de la balle, élevée dans le sérail et de plus formée pour en assurer la pérennité, peut-elle être d'une telle naïveté? Elle répond à la question :

« Aujourd'hui, l'argent "sale" posséderait, selon les sources, entre le tiers et la moitié du capital des entreprises. Qui s'en soucie? Quelques magistrats. Pourquoi la fille du roi serait-elle plus royaliste que le roi? Et bien je le fus! Je démissionnais. L'affaire fit du bruit dans le microcosme financier. On accusa mon père de mal contrôler ses entrailles : il perdit une présidence à laquelle il tenait. Nos rapports devinrent conflictuels. Mon mari n'hésita pas à suivre le plus fort. Quelques associations de diverses défenses, un juge d'instruction, en son nom, et même un journaliste, sollicitèrent un entretien que j'accordai. Je confirmai, à titre de confidences, ce qu'ils soupçonnaient, l'association de malfaiteurs; et, sans réserve, le scandale des médicaments. Si l'instruction au sujet de Médiaf court toujours, huit ans plus tard, l'impact des révélations financières fut nul. Deux coups d'épée dans une eau qui m'éclaboussa durement. Père et mari me répudièrent à grands coups d'avocats. L'enlèvement de mon fils fut un coup de grâce. Le reste, la putréfaction, prit quelques années... »

Elle se tait. Le souvenir est une plaie trop vive; elle pleure. J'aime qu'elle le fasse; son humanité me plaît. Les juges, gardiens du temple, ont dû la massacrer : pensez donc, une renégate de la pire espèce, celle qui trahit l'argent! Une sentimentale, mon Ève, victime d'une overdose d'affectivité... Quelques négrillons mouraient pour la fortune d'un enfant qui occupera sept personnes... Je suis fier d'être rien. Je suis fier d'elle aussi. Marc lui tend sa pochette. Elle s'essuie les yeux. Juliette lui prend la main dans les siennes.

« Nous sommes de la même race... Tu possédais la puissance de l'argent; moi, à moindre échelle, celle de l'esprit. Elles nous ont détruites. Pas à mes yeux, ma vieille! N'est-ce pas Marc, que nous avons tout perdu, fors l'honneur?

_ Si la honte doit rougir quelque front, ce n'est pas le vôtre... Trêves d'effusions : pensons le présent! » Les deux femmes secouent la tête. Le présent n'est plus un temps qui les préoccupe; encore moins, le futur. Le passé décomposé les a clouées sur la croix qui barre leur destinée. Marc s'insurge :

« Ah non! Vous valez tellement plus que des victimes : vous êtes des combattantes; battez-vous! Vous Juliette, vous croyez que votre philo ne manque pas de bras? Je vous offre les moyens d'écrire. Vous Ève, vous n'allez pas continuer à nous la jouer façon suicidaire : votre c¦ur vous a perdue une fois, donnez-lui une chance de récidiver! Je vous offre un poste dans une O.N.G. qui combat, notamment, les trafics que vous avez dénoncés. Et, cerise sur le gâteau, je demande à un avocat de mes amis de reprendre votre dossier. Croyez-moi, celui-là n'est ni marron ni véreux! Une espèce de justicier qui devrait vous faire rentrer dans vos droits maternels. En un mot mesdames : vous n'êtes plus désarmées! »

 

Chapitre XI

 

Je me balance dans la brise naissante et j'effleure quelques cheveux qui volent. Mon histoire s'achève-t-elle? Allons-nous vers le repos des guerrières? Marc a posé sa main sur le bras d'Ève, pour appuyer son discours. Il appuie quoi, maintenant qu'ils se taisent? Juliette se lève.

« Marc, je vous répondrai demain. Trop de sentiments m'étreignent... De quoi suis-je capable, aujourd'hui? Je crains de n'avoir à écrire que des souvenirs...

_ Vous le savez mieux que d'autres : dans votre domaine, le neuf le meilleur se fait avec du vieux! Votre conviction est entière, je le sens : vous ne croyez pas que les choses se sont réglées ou se régleront d'elles-mêmes!

_ Hélas... Je n'ai plus la force... C'est aussi bête que ça! Une grosse pouffe fatiguée, voilà ce que vous opposerez à ce monde de barbares... La fin justifie des moyens, beaucoup de moyens : ne les galvaudez pas en m'aidant!

_ Je crois qu'en effet, il vaut mieux attendre demain... Bonne nuit! » Elle embrasse Ève, elle se laisse embrasser par Marc; puis elle disparaît. Ève :

« Une chic fille! Pas aigrie, ou si peu... Pourtant elle doit souffrir du mépris des gens qu'elle a voulu défendre... Sans doute le mépris le plus destructeur. Moi, le mépris, je m'en moque un peu : je n'ai "pas pu" faire autrement!

_ Allons Ève, vous pouviez fermer les yeux! Un battement de cils, au bon moment! Ni vu, ni connu...

_ Je vous jure que c'était impossible... On pourrait peut-être se tutoyer?

_ Sans problème! Je ne le propose jamais car, venant d'une "autorité", cela pourrait passer pour de la démagogie. Mais puisque la proposition vient de toi, je la prendrai simplement pour une tentative de séduction...

_ Vous croyez? J'étais très courtisée, tu sais?

_ Avec le pouvoir et le fric! Et une allure de déesse...

_ Tu y crois à ton avocat? Comment le payer? En face ils font préparer les dossiers par les juristes de la boîte, et ils ne payent les ténors que pour impressionner les magistrats...

_ Il peut bosser à l'oeil, si ton affaire lui plaît... Dans ce cas, ce sont des militants qui feront le boulot. J'imagine que ton père transigera quand il verra le prix d'une victoire... Si nécessaire, nous ferons en sorte que les administrateurs l'aident... Je peux te l'avouer : nous avons déjà évoqué ton affaire, à partir d'une petite enquête... Il ne manque que ton agrément! »

 

Onze heures. La brise s'est établie avec la nuit. Sous la lumière discrète d'un lampadaire, à l'abri des fleurs, les rires tissent des liens. Marc a posé sa veste sur les épaules d'Ève. Elle rit plus que lui, qui raconte, il me semble, des histoires de carabin. Je suis sur le départ. Ce petit vent, pour moi, c'est la marée... Les hommes trouveraient cette histoire incroyable. Dommage.

 


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