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Roland Chapnikoff

 

Usine 2 _ section 6

 

 

 

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CHAPITRE 33

 

Je ne sais ce qui l'emporte chez moi ce matin : le malheur d'être là, ou bien le bonheur, je suis trop fatigué pour l'appeler autrement, le bonheur d'être acclamé tout à l'heure par mes concitoyens ! Nous n'avons pas dormi, juste pris une douche et un câlin à la maison, bu un café au Balto. Le câlin et la douche, à cause de mon âge... Le petit jeune pas rasé, mal lavé, baiseur dans l'a-peu-près, ça fait viril. La même chose autour de cinquante ans, tu vires lope crasseuse en voie de déliquescence sexuelle ! Alors, quand tu aimes, tu assumes ! J'ai connu pire...

Sarah a tenu à m'accompagner. Maintenant elle dort sur le canapé, dans le bureau d'Édouard ; à l'abri sous mon beau manteau... Bernadette et Fernand ne devraient plus tarder. Bernadette a laissé partir ses rigolos sans elle. Comme quoi elle est humaine... Fernand est parti se coucher vers les trois heures. C'était plus intelligent que de traîner comme nous jusqu'à cinq heures. Comme quoi il est humain... Moi j'ai bien aimé cette soirée. Finalement nous avons sympathisé avec les copines d'Édouard, des marrantes à l'esprit vif, appréciant peu les plaisanteries grasses. Celle-là, c'est Édouard, en grande forme, qui me l'a soufflée ! La plupart de ces dames travaillent dans le social. D'où leur caractère enjoué ! « Si nous vous racontions la misère...» Elles nous en ont racontée un peu : c'était et ce n'était pas le moment et l'endroit. Nous aussi nous parlons de littérature quand il semble qu'il ne le faudrait pas... Un écrivain ça imagine, par principe. Et bien moi, je n'imaginais pas une telle misère ! L'évoquer c'est déjà blasphémer ! « Étonnez-vous Robert, que nous soyons gaies ! » Édouard a raison, elles sont légères à guider.

Bernadette est à l'heure ; un peu fripée. Fernand arrive ; avec son air habituel. Je les accueille.

« Je vous offre la cafette !

_ C'est vraiment un grand jour !

_ Je vais essayer de lire notre avenir dans le marc de café !

_ Je me disais...

_ Tu disais des méchancetés ! Au fait une sorcière, ça a des dons ?

_ Ça manie bien le balai, surtout !

_ Cette spécialité ne m'intéresse pas ! Toi Fernand, je ne te demande pas comment tu le vois, l'avenir... La prédiction ce n'est pas votre fort, aux cocos !

_ Je regrette mais le communisme n'est pas mort !

_ Tu regrettes que le communisme ne soit pas mort ? Toi ?

_ T'as compris... Tu fais l'idiot.

_ Tu as raison. Tu vois Fernand, il n'est jamais bon d'abrutir les gens, même pour leur bien ! Les Russes ont loupé la chance de leur vie ! Trop cons pour la saisir... Ils gardaient ce qui était bon chez eux et ils copiaient ce qui est bon chez nous... Puis ils en faisaient un truc à eux... Tout cela tranquillement, en une vingtaine d'années ! Apparemment, ils ont fait le contraire ! C'est la condamnation la plus formelle du système précédent ! Le "socialisme soviétique" rejoint le colonialisme quant au dénuement dans lequel il laisse ses orphelins. T'es pas d'accord ?

_ Fernand est peut-être d'accord, mais pas moi ! Les Russes peuvent se reprendre ! Ils doivent le faire très vite, avant que le F.M.I. ne les ficelle définitivement. Pour les noirs, c'est trop tard : ça ne peut que finir mal ! Les Russes ont récupéré, pour un temps, leur élite technique : les noirs n'ont quasiment personne ! Les Russes s'exploitaient, donc se formaient, entre eux : les noirs n'étaient même pas exploités ! Les blancs se contentaient, se contentent encore, de piller leurs richesses naturelles et de saboter leur économie domestique !

_ Bernadette a raison. Le bilan soviétique n'est pas complètement négatif...

_ Ouais... Le résultat n'en est que plus navrant ! »

J'arrête la séance de préchauffage. Nous prenons les couloirs déserts, le tunnel embué, pour jaillir dans l'odeur pâté-vin-café. Le piquet déjeune. Stephen accueille Soubirette à bras ouverts. J'annonce à ces braves gens qu'ils ont passé là leur dernière nuit. Ils débouchent une autre bouteille, nous passent le pain et le pâté. Seul Stephen fait un peu la gueule. Moi aussi, à la rentrée des classes, j'étais toujours malade... J'accélère le mouvement et nous remontons dans mon bureau.

« Bon ! Bernadette tu annonceras la bonne nouvelle. Tu as été à la peine... La reprise doit avoir lieu demain matin. Il faut les résultats des commissions ce soir ! Nous coucherons là s'il le faut ! Non pas tous les deux... Préparez un petit texte pour que chaque délégué puisse broder dessus. Moi je vais faire quelques confidences à nos collègues pour qu'ils vous arrivent bien chauds ! À tout à l'heure... »

Je m'installe dans le bureau des secrétaires et je distille la bonne parole. Un petit quart d'heure à recueillir des sourires, ça vous requinque un homme ! La tour s'anime, s'irrigue, devient phallique avant de virer au phalanstère, cette communauté de travailleurs dont nul ne peut prétendre qu'elle fut le fourrier du capitalisme.

Fernand débarque soudain et je comprends à son air gêné qu'il veut me parler en tête à tête. Je le suis dans les toilettes.

« Il y a une femme qui a giflé Floconet !

_ Aie ! Je fais Aie à cause du scandale, pas de la gifle... C'est l'émasculation qu'il mérite celui-là ! Et encore, moins par moins faisant plus, il se retrouverait avec la plus belle paire de couilles de l'usine ! Qui c'est la fille ?

_ Une secrétaire, Michelle Tridant. Il paraît qu'il lui faisait des avances...

_ Tout le monde est au courant, de la gifle ?

_ Ça vient d'arriver.

_ Bon, on va les voir. »

 

Elle a choisi son moment pour régler ses comptes ! Elle ne pouvait pas demander à son mari de faire ça discrètement, à l'extérieur... Juste avant l'assemblée ! On va donner l'impression d'organiser le lynchage ! Voilà le bureau du suborneur.

_ Tu la récupères et tu l'amènes ici ! Avant je vais dire deux mots au triste personnage...»

Je frappe et sans attendre une réponse, je rentre. Floconet est avachi dans son fauteuil, comme s'il s'était pris un parpaing. En fait, c'est ce qu'ils se prennent quand le personnel craque. J'en ai connu des tyranneaux foudroyés, qui par une course salvatrice dans les couloirs, autour des bâtiments, qui par un esclandre sauvage, qui par une raclée anonyme en rentrant chez eux. Je réprouve bien sûr, je réprouve... Ma scène préférée dans ce domaine, reste la vision d'un petit vietnamien armé d'une chaise, et dégurgitant ses humiliations à tour de bras sur un gros géant complètement paralysé par l'incongruité de l'événement ! En général ces histoires se terminent bien, à la condition que le battu récupère ce que, de notoriété générale, il n'avait pas volé.

« Bonjour monsieur. Excusez mon intrusion sauvage, mais le retour d'affection dont vous fûtes victime tombe à un très mauvais moment. Il importe qu'il ne s'ébruite pas... en tout cas avant l'assemblée qui se tient dans une demi-heure. Madame Tridant va nous rejoindre et nous aviserons de la suite à donner, si vous le voulez bien... Puis-je connaître votre version des événements ?

_ À quel titre ?

_ Délégué du personnel enquêtant sur une affaire de harcèlement sexuel, ou, si vous préférez, délégué responsable de la bonne fin d'une grève !

_ Je n'ai pas harcelé cette dame !

_ Lui avez-vous fait des propositions ?

_ Je l'ai complimentée sur... sa beauté. Elle a dû se méprendre. Pour une fois que je voulais être agréable !

_ Et ils remontent à quand, ces compliments ?

_ Une semaine, quinze jours tout au plus... »

Si ça se trouve ce con a simplement été maladroit ! Il aura voulu se faire bien voir... Et la dame en a profité pour se venger... Elles en rêvent toutes !

« Et ce matin, que s'est-il passé ?

_ Je lui ai dit qu'elle était... fraîche comme une rose... Elle m'a insulté, puis giflé...

_ Devant témoin ?

_ Pas pour le compliment, pour la gifle...

_ Bon, la voilà. Restons calmes ! Entrez ! Vous vous connaissez, je crois ?  »

Je la connais moi aussi. Une brune à l'opulence roborative, le genre de femmes dont on rêve quand on a la bistouquette sous-employée ; mais pas une allumeuse.

« Monsieur Floconet prétend qu'il vous a simplement complimentée...

_ Venant de lui, un compliment... ça vous salit ! Bon, j'aurais pas dû le gifler... Je regrette pas, mais je m'excuse... Mais qu'il arrête...

_ Monsieur Floconet ?

_ J'accepte ses excuses ; et je présente les miennes...

_ Nous sommes d'accord pour en rester là ? Pas de fuites s'il vous plaît ! Michelle vous exigez la discrétion du témoin et au besoin vous démentez ! Vous comprenez l'importance de l'enjeu ? »

Floconet comprend l'intérêt pour lui de saboter les accords, mais il n'est pas assez fou pour se sacrifier : il se taira. Il craint la contagion. Voilà une affaire de réglée ! Nous quittons le bureau.

« J'ai peur de tous ces règlements de compte qui viendraient corrompre l'idée qui a présidé au changement. Vous comprenez ça Michelle ?

_ Cet abominable bonhomme qui me trouvait belle... J'aurais dû penser qu'il me flattait, comme on flatte une conne... Au lieu de ça, j'ai cru que je l'excitais... Autant dire qu'il me violait... De toute façon, il ne l'a pas volée sa baffe !

_ Heureusement pour vous car sinon vous pointiez au chômage ! Avoir une tête à claque n'implique pas forcément que l'on doive en recevoir ! L'incident est clos. Cela dit, c'est vrai que vous êtes fraîche...

_ La machine à distribuer n'est pas cassée ! »

 

Je me sauve. J'entends les haut-parleurs qui rameutent la foule. Le temps de passer réveiller la belle au bureau dormant...

 

Le travail est fait ; sans doute par Édouard qui, en avance sur son horaire, lui tient la jambe après lui avoir, peut-être, baisé la main.

« Tu n'as pas giflé le monsieur, j'espère ? Figurez-vous qu'un satyre vient de se faire souffleter ! Un repas que vous ne trouverez pas son nom ! »

Sarah a plein d'idées sur la question, des gens que je ne soupçonnais pas, mais elle n'ose pas penser à celui qu'elle ne doit même pas faire figurer au panthéon de l'éternel masculin. Édouard n'a pas de pudeurs inhibitrices : le nom de Floconet lui vient en troisième position. Je le déclare gagnant.

« Moi je l'aurais tué ! Qu'est-ce qu'il a fait, au juste ?

_ Un compliment ! Le second pour être précis. Il a déclaré à Michelle Tridant "qu'elle était fraîche comme une rose !" À mon avis il voulait fayoter avec le petit personnel féminin. Avec nous, il nous donnerait des claques dans le dos en proférant des vulgarités que, même moi, je n'emploie jamais. J'ai déjà connu ça.

_ Je crois que cette dame a profité de l'occasion.

_ Ne croyez pas cela, Édouard ! Nous n'acceptons pas les compliments de n'importe qui ! Venant de certaines personnes, ils sont insultants. Qu'on le veuille ou non, notre image fait partie de nous. Nous ne l'offrons pas de bon coeur à n'importe qui... Moi, je serais allée prendre une douche ! Pour enlever le sang !

_ En tout cas je pense avoir réduit le conflit à sa plus simple expression : il n'a jamais eu lieu ! Vous n'avez rien entendu ! On y va, princesse. Je vous l'enlève. Passez la réveiller demain matin... »

 

Point 1

 

L'estrade est prise d'assaut par une bande de jeunes gens qui jouent, au bénéfice de Bernadette, un passage de "Madonna à Bercy", quand les fans veulent un morceau de sa culotte. Dans le rôle du service d'ordre, Fernand s'active de tout le poids d'une expérience décennale. Mon intrusion dans la scène, mon ascendant charismatique, calment les esprits. Soubirette, hors micro, s'adresse à moi :

« Te voilà, rigolo ! Bon, j'attaque ! Mes chers collègues, mes chers amis ! Vous connaissez la nouvelle : nous avons gagné ! »

Elle ne dit pas quoi, elle dit juste : nous avons gagné ! Et ils crient leur joie, et ils giflent, et ils frappent avec un tabouret ! Ils expulsent les cadavres qui les habitaient, ils sont neufs, tout est possible, un instant tout est possible... Fernand est débordé, Bernadette est empoignée et elle vole au-dessus de la foule, elle sert des mains, elle touche les nourrissons, elle guérit les écrouelles, tout est possible, en cet instant tout est possible... Elle a fini son tour, elle se pose. Elle retrouve le micro.

« Ouf ! Heureusement que toute ma vie, j'avais rêvé d'être une hôtesse de l'air ! C'est planant la victoire... Souvenons-nous-en ! Nous avons gagné quoi ?  »

Pendant un quart d'heure elle détaille, rappelle, suggère. Puis l'on passe au vote. Reprise du travail demain, à l'unanimité. Le principe d'une assemblée, lundi matin, est retenu. Beaucoup se sont inquiétés de ce que rien n'ait été signé. La grève est suspendue, seulement suspendue. Pour conclure, Bernadette me donne la parole.

« Que dire ? Notre confiance, en nous, et aussi en certains de nos adversaires... Plus en nous qu'en eux, quand même... Prudence... Nous allons signer un accord qui nous donnera de l'air... et des responsabilités. Avons-nous peur ? Un petit frisson, pas désagréable... Cela ne peut pas être pire qu'avant, mais maintenant ce sera peut-être de notre faute... Une belle différence ! Moi, je crois que cette différence est bonne, saine, porteuse d'avenir, pour utiliser une image galvaudée. Salut les adultes ! Et à lundi. »

 

La messe est dite ! Nous quittons rapidement les lieux. Avec Bernadette nous nous partageons les commissions. Rendez-vous est pris pour treize heures dans mon bureau. Nous ferons le point en mangeant. Sarah et Mélanie s'occuperont de l'intendance. Ouste !

Le sort m'a attribué, en premier, la commission qui se préoccupe des "salaires". Une cinquantaine de personnes planchent là-dessus. Pour moi, le seul problème consiste dans le recrutement des cadres supérieurs. Comment les faire venir et surtout comment les retenir, sachant qu'au bout de dix ans leur salaire serait inférieur de trente pour cent à celui de la concurrence ! A priori, sur le seul argument pécuniaire le problème semble insoluble. A y regarder de plus près l'est-il vraiment ? Nous savons tous que dans les services tertiaires, voire techniques, un gain de productivité de trente pour cent est réalisable dans les deux ans qui viennent. Actuellement tout le monde freine des quatre fers car "gain de productivité" est synonyme de chômage ! Comparé aux autres Sociétés qui continueront à traîner leurs boulets, un différentiel de trois pour cent par an en notre faveur me paraît être un pronostique raisonnable sur le moyen terme. Dans une dizaine d'années, il est probable que nos salaires maximums seront de l'ordre de ceux du marché. Nos salaires minimums seront trois fois supérieurs ! Et qui refuserait de travailler dans des équipes hyper motivées, les problèmes de fric et de hiérarchie ne freinant plus l'extraordinaire créativité des hommes. À vrai dire le comportement futur de ces individus m'inquiète... Seront-ils autre chose que des "Golden boys" ? Hyper motivés, pour fabriquer quoi ? Si le syndicaliste n'a pas à répondre à ces questions, le politique doit s'en préoccuper et il me faut convenir que rien ne m'autorise à être optimiste ; sauf ma nature ! J'interviens dans les débats pour imposer la notion de gain de productivité. Finalement le barème des salaires est adopté.

Ma seconde commission traite de la définition des "compétences relatives aux postulants et aux électeurs". Autrement dit "qui vote et pour qui". En fait la question se pose pour les postes multidisciplinaires. Il y a là un vrai problème de compétence. Actuellement un responsable favorise sa discipline, parce qu'il y fait carrière et parce qu'il s'y sent moins vulnérable. De là des aberrations dans les choix techniques, voire dans le choix des produits ! Je préconise une formation de trois mois pour ce type de poste. Le principe en est retenu, sans que l'on sache encore la nature de la formation. Il est proposé que la durée d'un mandat ne puisse pas excéder deux ans.

 

À midi et demi tout le monde a terminé. Nous mangerons à la cafette, qui fait venir des repas de l'extérieur. J'invite Édouard à se joindre à nous. Il débarque dans mon bureau avec deux bouteilles, la nôtre et une de jus de fruits !

« Une rumeur prétend que vous avez des verres... »

Nous en possédons. Mélanie, qui doit payer son pot d'arrivée à la compta, - "Je ne dois rien du tout, mais je veux bien"- va chercher les amuse-gueules qu'elle stockait pour l'événement. Nous ne sommes pas frais : le manque de sommeil nous fait des gueules de patrons ! On ne traîne pas sur les alcools. Le restaurant est plein ! Comme beaucoup n'avaient pas prévu de manger là, il n'y a pas de repas pour eux. Un stand sandwich remplace celui des grillades. Le réfectoire se partage entre les enthousiastes, yeux rieurs et bouches grasses, et les prévoyants qui dégustent du canard à l'orange. Histoire de taquiner Bernadette, je fais mine d'examiner la table avec le plus grand soin. Ça mord.

« Tu cherches quelque chose ou tu me cherches ?

_ Il paraît qu'un type avec des couilles en or s'est manifesté par ici... »

Elle est sciée. Les autres rigolent. L'atmosphère est détendue ; on se croirait à la veille de Noël. D'ailleurs un rayon de soleil, un rayon d'étoile, passe à travers les feuilles et tombe dans nos assiettes. Les canards passent à l'orange vif. C'est beau comme une aquarelle de Marie Laurencin... Got mit uns ! Je souffle. J'ai l'impression que la bouffe coule mieux. Assise en face de moi, Sarah me couve de son regard complice en même temps que ses jambes enserrent les miennes. Combien de fois n'ai-je pas fui une femme pour bien moins que ça... Je lui souris, à elle, peut-être parce que je vieillis... Parce que je l'aime.

 

Avec Bernadette nous quittons le repas vers treize heures trente pour nous rendre dans deux autres commissions.

Je débute par, et nous butons sur, la définition des pouvoirs à concéder aux différents niveaux de responsabilité. Tout le monde a bien compris qu'il s'agit du pouvoir de décision. Le responsable tranchera ! Quand ? Excellente question, merci de l'avoir posée ! Évidemment, à quinze heures nous n'avions rien tranché ! Plusieurs schémas s'opposent. Nous décidons de les mettre à l'épreuve durant une période de quelques mois.

J'arrive dans ma dernière commission alors que certains membres en sont déjà partis. Il s'agissait ici, de dire sur quelles bases seront établies les unités qui nécessiteront un poste de responsabilité. Une grande majorité avait opté pour le maintient de l'organisation actuelle : sections, services, département. Je n'ai rien à redire.

 

À cinq heures je suis dans mon bureau. Bernadette est là. Sarah m'a laissé sa voix, qui dit à son amour qu'elle est partie chercher de l'eau fraîche, certes, mais aussi quelques encas, au cas où nous aurions de corporelles faiblesses.

« Elle tartine toujours autant ?

_ Tu le lui demanderas. Alors ? C'est le gros fouillis, hein ?

_ Ils ont bossé... C'est le gros foutoir, hein ? Mais il y a du grain à moudre. Je fais le pari que demain soir le projet tiendra debout !

_ Tu as raison. Tout y est, dans le désordre, mais tout y est. Il faudra être opérationnel dans moins de trois mois ! Et parfait dans six !

_ Dans ton langage, ça veut dire un an ! C'est jouable... Je rentre. Je suis crevée ! Ciao... »

Le calme. Plus que le bruit de mon horloge astronomique, une boule de métal brillant avec deux planètes, Heuros et Minutas, qui tournent le temps en dérision : vanité... vanité... vanité... J'éteins la lampe de bureau. Un poulpe géant m'étouffe : je crie !

« Il fait des cauchemars le chéri : parce que je l'embrasse... sur le nez, d'accord... J'espère que tu dormais vraiment ! Regarde ce que j'ai acheté ! »

Elle déploie une jupe façon gitane, puis le boléro qui l'habille ; pour la Grèce, dit-elle. Nous n'avions plus le loisir d'y penser à celle-là !

« Tu prends des trucs larges pour cacher ta graisse ? Tu en as juste assez pour qu'on ne te prenne pas pour moi !

_ Petit chéri... Tiens je t'ai acheté ça... Debussy par Arturo Benedetti-Michelangeli : Livres un et deux. Comme tu m'as l'air fatigué...

_ T'es une choute ! Approche... »

J'éteins de nouveau la lampe de bureau. Je la rallume bientôt. J'allais oublier que le Président m'attend !

« Je dois filer ! Je te retrouve au troquet du Pont de Sèvres ? Récupère Mélanie... Je suppose que ce soir elle va tenir compagnie à son ami veuf. Boire un coup en notre compagnie, marrants comme nous le sommes, ça la préparera ! Vers dix-sept heures trente ? Si tu es toute seule, tu peux quand même venir... Marrant comme je suis...»

Je lui dis toujours adieu : quand elle disparaît, je meurs...

 

Point 2

 

Pour la seconde fois, je suis face à Magloire. Un vice-président qui me parait serein.

« Alors monsieur Mourier, satisfait ?

_ Raisonnablement optimiste, monsieur le président. Quelques points restent à régler.

_ Le paiement des heures pendant lesquelles vous ne travaillerez plus ! Faites-nous payer, mais entre nous monsieur le délégué, vous savez bien que nous nous rattraperons sur les deux ans qui viennent !

_ Vous diminuerez les salaires ? Ils n'augmentent plus depuis trois ans ! Je ne vous demanderai pas de vous mettre à la place des bas salaires, ce serait trop cruel, seulement d'imaginer la perte de 600 F sur un salaire de 6000 F. Même un spécialiste du "dégraissage" comme vous, doit reconnaître qu'à ce niveau de dénuement, on taille dans l'os ! Au moment précis où vous annoncez que, pour quelques malheureux milliards, vous êtes candidat au rachat d'une grosse société !

_ Vous allez réajuster l'échelle des salaires.

_ Cela ne se fera pas au détriment de la masse salariale !

_ Nous verrons bien, mais ce n'est pas le motif de votre visite... Je vais être direct : nous n'avons personne pour mener à bien la "révolution" que vous avez initialisée ! Et nous voulons qu'elle réussisse !

_ Il est vrai que vos gens sont de purs produits de l'ancien système : le nouveau va les remettre à leur place !

_ Ce sera long, trop long ! Votre système doit être testé sur un établissement, le vôtre, avant d'être appliqué à l'ensemble du groupe. Nous croyons savoir que les établissements ne voudront pas attendre. Il faut que le projet soit dirigé par quelqu'un qui ait la confiance des deux parties.

_ Je vois... J'aurai peut-être quelqu'un à vous proposer...

_ Prenez le temps de la réflexion.

_ Je suis un peu surpris devant votre enthousiasme...

_ Nous avons acquis la conviction que sans vous, les acteurs de l'entreprise, nous ne ferons rien ! Ors vous nous échappez... Vous devenez spectateurs... Nous avons tenté de réagir avec les formations "qualité". Entre nous, monsieur Mourier, nous avons été escroqués !

_ C'était tellement nul, que je croyais que vous faisiez exprès ! J'ai toujours pensé qu'il s'agissait d'un plan destiné à casser les individus en substituant à leur épine dorsale, la conscience professionnelle, un fatras technique supposé la remplacer avantageusement ! Les casser pour mieux les éliminer, évidemment ! Je me refuse à croire que quelqu'un ait pu sérieusement penser que ce salmigondis de niaiseries américano-japonaises puisse avoir contre le bon sens français, un autre effet que de provoquer les ricanements d'abord, puis le vaste désenchantement, un de plus, que vous attendiez ! Mais puisque vous me dites que non ! Sans vouloir être désagréable, votre conversion au dialogue, votre mutation, me paraît tenir de la génération spontanée...

_ Ne soyez pas modeste : vous saviez que nous n'y échapperions pas ! Le prodige des marchés financiers s'est en partie évanoui avec la fin de la surchauffe sur les différents taux. Le retour vers l'industrie s'impose ; et la conviction de votre utilité avec lui ! Combien de temps encore, allons-nous pouvoir faire accroire à notre personnel qu'il est intéressant pour lui de consacrer son temps à faire en sorte que des crétins puissent téléphoner de la rue ! Je vais vous faire une confidence, monsieur Mourier : nous voyons plus loin que vous ! Derrière le changement de "chefs" nous souhaitons le changement d'objectifs ! Vous choisirez vos chaînes...

_ Confidence pour confidence, nous sommes préoccupés par cet aspect. Seulement, à la différence du patronat qui fait de la politique, l'intersyndicale n'en fait pas. Elle n'a pour mission que de faire aboutir des revendications. En l'occurrence, il fallait nous débarrasser de ceux qui mettent la pérennité de l'entreprise en danger ! Ce sera fait ! Ensuite, nous nous occuperons des effets pervers... Cela dit, je ne refuse pas le débat politique : descendons discuter au café du coin !

_ Nous en aurons l'occasion ! Prenez contact avec Messier pour clore cette affaire. Vous-même soyez aimable de me revoir lundi prochain... J'espère que vous aurez un candidat à me proposer. Je souhaite que ce soit vous... Et n'hésitez pas à me contacter en cas de blocage avec Messier... Mais je crois qu'il vous est tout acquis !

_ Il me semble qu'il n'a fait qu'adopter votre point de vue ! Je vous revois lundi... »

Je suis dehors. C'est ça : Magloire m'a mis dehors... "Nous voulons qu'elle réussisse !" et nous sommes disposés à vous embaucher ! Une récupération ! Une ! Qu'est-ce qu'ils en feront de notre révolution ? Ce qu'ils ont fait des autres...

Sarah et Mélanie m'attendent Pont de Sèvres. Ne les faisons pas attendre.

 

 

CHAPITRE 34

Point 3

 

 

À la barrière, les gens se font des politesses : avant la grève, ils s'ignoraient. Si elle ne devait servir qu'à ça, elle servirait déjà. Les gardiens, joviaux, ressemblent à des concierges la veille du jour de l'an. Les camarades distribuent des tracts qui sont reçus comme des cadeaux !

« Dis amour, on ne s'est pas trompé de boîte ?

_ Des êtres s'éveillent et tout est transformé ! Profite ! Il dit quoi, le tract ?

_ Il crie victoire... Réunion des responsables de commission à neuf heures ! Assemblée générale à quatorze heures.

_ Bien ! Tiens ! Édouard est déjà là ! Je vais essayer de le voir tout de suite. Tu fais quoi ce matin ?

_ Je renoue les fils... du téléphone. Le dossier grec est devenu urgent ! D'où l'achat de ta fustanelle ! Tu penses être disponible quand ?

_ Pour deux jours ? Mercredi prochain. Tâche de t'arranger avec... Quel est le temps là-bas, à cette époque ?

_ Le même qu'ici, en moins froid. »

 

Pour le moment, ici, il fait encore une nuit d'encre noire ; la meilleure pour écrire la séparation de deux amants !

Édouard n'est pas dans son bureau. Juliette arrive. On ne l'avait pas beaucoup vue ces derniers temps...

« Bonjour Juliette. Vous ne savez pas où est passé votre ex ?

_ Bonjour Robert. Je crois qu'il devait rencontrer monsieur Messier à huit heures. »

Je vais traîner mes oreilles du côté de chez Malène. J'entends des voix. Je retourne chez Juliette. Elle achève de se maquiller.

« Vous permettez que je squatte une chaise ? Il ne va pas tarder. Les formules de politesse doivent être courtes... Qu'est-ce que vous devenez ?

_ Pour le moment je reste à mon poste. J'espère que le remplaçant ne sera pas en main... J'aimerais que Monsieur Anglès reste. C'est un homme bien. Vous croyez qu'il va revenir ?

_ Le voilà ! »

Édouard venait d'ouvrir la porte de liaison.

« Mon cher Robert ! J'allais vous demander. Heureux de vous revoir Juliette.

_ Moi aussi monsieur.»

J'entre dans le bureau.

« Asseyez-vous, je vous prie... Votre rencontre avec le Président s'est déroulée correctement semble-t-il. La haute direction voudrait aller vite !

_ Elle cherche un cocher ! Un pilote de F1 plutôt !

_ Elle vous aurait offert le poste... Félicitations !

_ Je ne l'ai pas accepté et je crois que je ne l'accepterai pas...

_ Qu'en pense Sarah ?

_ Elle n'est pas au courant. Je dois prendre ma décision seul.

_ Vous refuseriez une telle promotion ? Dans un domaine qui vous est cher...

_ Je le crains ! Que feriez-vous à ma place ? Réfléchissez à haute voix.

_ Voyons : je suis un bon professionnel et je gagne correctement ma vie. Je ne suis pas tout à fait jeune et je postule néanmoins à la paternité, la maman pressentie n'étant que la plus prometteuse des belles jeunes femmes de l'établissement. Dans le cadre des nouvelles règles, je peux prétendre à des postes de responsabilités de premier plan, tout en restant dans mon métier.

_ Pas mal ! Ajoutez ceci : je ne souhaite pas abandonner le syndicalisme de terrain, lâcher la proie pour l'ombre. Une entreprise capitaliste ne sera jamais, par définition même, autre chose qu'une entreprise d'exploitation donc d'aliénation ; si l'on admet que l'homme n'a pas pour vocation d'être exploité ! Je serais rapidement mal à l'aise à trop fréquenter des gens qui pensent le contraire. Et puis surtout, je suis amoureux et je ne tiens pas du tout à passer mes jours, et mes nuits, loin de ma belle ; bientôt loin des miens. Ors le poste à pourvoir nécessitera pendant quelques années au moins, de longs séjours à l'étranger. Dois-je continuer ? À mon tour maintenant de réfléchir à haute voix ! Faisons le portrait du parfait candidat : c'est un homme du sérail, un généraliste, qui a la confiance des deux parties. De l'une, parce qu'il l'a combattue loyalement et victorieusement, de l'autre parce qu'il a fait preuve de courage et de détermination quand il lui a fallu reconnaître que leur destin était lié. Je pense à Messier, pas vous ? Par contre je ne connais pas sa situation de famille ! Son épouse pourrait-elle le suivre ?

_ Vous me faites beaucoup d'honneur mon cher Robert. Il est vrai que si vous refusiez un poste qui vous revient de droit, je devrais songer à l'occuper ! Je ne suis pas aussi certain que vous d'avoir la confiance du "Capital" ! Je reste un très mauvais exemple pour mes collègues !

_ Vous êtes l'homme de la situation ! Avez-vous eu des contacts avec Marcoussis ?

_ Hier soir. Il n'est pas dupe de notre manoeuvre, mais il pense que nous ne pouvions pas jouer autrement. Il est sceptique quant à la sincérité de Magloire. Le président Sruck va essayer de reprendre la main en rédigeant une note à destination du personnel. Et Marcoussis m'a demandé de vous sonder pour... le poste en question ! Il ne semble pas décidé à me le proposer.

_ Ce poste vous intéresse-t-il ?

_ Il m'offre l'opportunité de rentrer dans la DRH par la grande porte... Dirai-je que j'ai d'autres choix ? Pas vraiment... Mais vous refuseriez certainement de m'aider si je ne l'acceptais que pour ce motif ! Je suis persuadé que c'est un poste situé au coeur de la stratégie industrielle de la prochaine décennie ! Le Groupe capable d'exprimer la pleine créativité de son personnel dominera son secteur jusqu'à l'hégémonie ! Nous sommes d'accord pour ne pas nous demander si cette évolution est souhaitable : nous sommes payés pour veiller à ce qu'elle soit profitable à notre Entreprise et à ceux qui la font. Si vous pensez que je suis le plus qualifié pour mener ce projet à bien, je postulerai à ce poste.

_ Alors, il est à vous ! Félicitations ! Cela dit, je crains de ne pas avoir la maîtrise de cette nomination... Nous verrons d'ici lundi. En attendant nous devons régler de nombreux détails avec Messier. Qui va payer les heures "libérées", par exemple... Un détail ! Je dois vous quitter, j'ai une réunion à neuf heures... Je vous revois à quinze heures ? Nous ferons le point. See you later, my dear ! Tiens ! Une raison supplémentaire de ne pas accepter le poste ! : l'obligation de parler l'anglais à longueur de journée ! Pouah ! Ça finirait par me gâcher l'oreille ! »

 

Point 4

 

 

Cela m'ennuie, évidemment, de cracher sur les quarante mille balles par mois... Je devrais peut-être en parler à Sarah ? Après tout, si elle décidait d'élever nos enfants pendant quelques années, mes vingt mille francs seraient un peu juste ! Je ne suis plus le seul à décider pour moi... Que cela me plaise ou non ! Cela me plaît... J'imagine Sarah maman... donnant le sein... Ça vaut vingt mille francs par mois ? Vingt mille francs en moins ! Les bonnes femmes, mine de rien, on est en train de leur piquer leur maternité ! Bientôt la seule différence entre elles et nous, ce sera leur gros ventre. Notre dette envers elles s'épuise ! Comment faire autrement ? Sarah est intelligente : elle fera en sorte d'être, de corps et d'esprit, la mère de nos enfants.

Bernadette et Fernand travaillent dans mon bureau.

« Salut les amoureux ! C'est votre contrat de mariage que vous peaufinez ?

_ Salut rigolo ! C'est un "contrat" ! Sur la tête d'un type, à ce qu'il prétend, une cinquantaine moins avancée que lui, tellement insignifiant qu'on va renoncer à le faire tuer, il est déjà mort. Tu te souviens, Fernand, du type dont le K.G.B. rénové voulait la peau ?

_ Ça y est ! Les loups ne se bouffent pas entre eux ! Je me disais aussi...

_ Ne l'écoute pas Fernand : elle ne s'est jamais remise de la mort du père Trotski ! Le che qui venait du froid ! On fait la paix, ça urge ! Vous en tirez quelque chose des comptes-rendus ?

_ Le che il t'emmerde ! Je crois qu'il faut faire une synthèse avant d'aller plus loin. Il ne doit pas manquer grand-chose...

_ Donc nous demandons la synthèse pour éviter l'enlisement dans des points de détails. Venez, il faut convaincre Michel et Jean. »

 

Les couloirs charrient un sang prolétarien dialysé par la grève. Un sang rouge vif... rose vif... enfin : un sang plus vif qu'avant !

 

Nous croisons Philippe qui fait le malin :

« Alors chef, je fais quoi avec la Chine ?

_ Tu y vas à pied ! » 

L'ambiance est studieuse. Les gens lisent leur courrier en essayant de ne pas voir dès maintenant que le travail qui s'est amassé dans les corbeilles, personne ne le fera à leur place. Pour quelques jours encore, les lendemains doivent chanter !

Nous arrivons dans la salle en même temps que Jean et Michel. Nous leur faisons partager notre point de vue. Les huit présidents de commissions ne feront pas d'objections. À midi, le texte final est prêt. Reste à le faire voter ! Je quitte ce beau monde pour retrouver ma belle : correct !

 

 

Ma belle m'écoute avec attention. Son regard est vert sombre.

« Tu vois le problème, princesse ? L'amour contre l'argent ! Que voilà du roman populaire ! À ces tarifs, je dirai même qu'il s'agit de populaire haut de gamme ! 

_ Mettons que j'élève la marmaille jusqu'à l'école, disons cinq ans. Nous pourrons vivre sur une paye. Si nécessaire nous emprunterons. Ce n'est pas la grande misère, vingt mille francs par mois ! Je préfère te garder près de nous !

_ Ça tombe bien ! Moi aussi, je ne tiens pas à être un père d'orphelins ! D'après toi, Édouard il fera le poids ?

_ Si tu l'aides, il sera bien placé pour réussir. Dans ce projet, la liaison hiérarchique entre le travail et le capital n'est pas bien définie. À un moment ou à un autre la question se posera : qui commande. Pour l'instant tout le monde pense, ou feint de penser, que le travail primera, le conseil d'administration se contentant de dire : j'ai de l'argent ou je n'en ai pas. À ce niveau, Édouard sera plus à l'aise que toi. Par contre, pour faire tourner la boîte, soyons justes, il n'y connaît rien !

_ Soyons tout à fait justes : il n'y connaît pas grand-chose ! Mais il apprendrait vite. Je pourrais demander une délégation à mi-temps près de lui. Pour un an... Ce qui permettrait aux syndicats de rester présents dans le projet.

_ Tu es le meilleur ! D'ailleurs... À propos, Hans a appelé. Il demande s'il vient toujours.

_ Nous pourrions le décaler de quelques semaines... Nous aurons les premiers résultats. Tu t'en occupes ? Tu peux traduire le texte et le lui faxer, si tu veux. Aux autres également. Tu veux ?

_ À vos bottes, chef ! Quand est-ce que nous couchons ensemble, chef ?

_ Ce soir mon petit, ce soir... J'ai trop à faire ! Encore que... rien n'arrête le vrai chef... Midi et demi. Assemblée à deux heures. Un câlin d'une petite heure c'est pas gâcher, hein ? Continue à prendre des forces, je vais voir le patron ! » 

Parfois je me demande : quand tu seras mort, qu'est-ce que tu regretteras ? D'avoir loupé des occasions comme celles-là ! Les deux chambres sont disponibles. Je choisis la même que la dernière fois. Pour voir si c'est aussi bien "dans nos meubles". La prochaine fois nous changerons "pour changer". La complicité se tisse de ces petits riens...

Dix minutes plus tard, je criais : "Crévindieu la Marie !"

 

Point 5

 

 

Nous pénétrons sur le centre alors que Bernadette ouvre l'assemblée. Nous étions restés collés dans la chaleur du lit... Je gare la voiture sur le parking visiteurs. Nous ferons un détour pour aborder discrètement l'assemblée. Le devoir de réserve...

« Je ne sais pas si vous vous rendez compte, chers collègues, que nous ouvrons une voie inexplorée dans la conduite des affaires industrielles ! Que ceux qui s'en rendent compte lèvent la main ! Bien ! Les malvoyants maintenant... Bon ! Les malcomprenants... Un courageux ! Monsieur ?

_ Blanchet. Je prends date, c'est tout. Nous voterons de nouveau dans un an. Nous verrons qui étaient les malcomprenants !

_ Monsieur Blanchet, personne ne vous a dit et ne vous dira que nous avons trouvé le remède à tous les maux dont souffre cet Établissement. Le système actuel ne marche pas. Nous en proposons un autre qui a pour lui de remettre chacun dans la partie, en lui donnant notamment, en lui rendant, le droit, naturel, de choisir qui décidera et en lui faisant un devoir, tout aussi naturel, d'accepter d'être celui-là si le choix de ses collègues se porte sur lui. C'est tout ! Si quelqu'un a compris autre chose, c'est qu'il a mal compris ! Cela m'amène à vous proposer de voter sur la proposition qui sera présentée prochainement à la Direction. On vous en a distribué un exemplaire à la cantine. Toutes les conclusions ont été établies en commissions. »

Chacun sort de son sac ou de sa poche, les précieux feuillets. Bernadette a raison : l'essentiel n'y est pas inscrit à la manière d'une recette de cuisine : prenez un collègue avenant et faites-le monter en grade... Bernadette est trop avisée et moi je suis trop vieux, pour donner autre chose que des conseils. Tout au plus, nous acceptons d'aménager un cadre : mais la plus belle maison n'abrite que le bonheur des gens heureux ! Encore une banalité ? Une évidence qui glisse comme une chansonnette, sans mouiller le cerveau ! Du genre "Aimez-vous les uns les autres." Une banalité aussi, une évidence, d'accord, mais c'est toi qui commences... Bon sang ! Arrêtons de laisser l'autre nous dicter nos sentiments ! Bref ! Si nous escomptons d'un texte qu'il fasse plus que nous orienter, nous allons à l'échec ! Ne déléguons ni notre volonté ni notre âme. J'ai fait le discours de Bernadette !

« Tout le monde a son texte ? Il y a six chapitres. Je vais lire le premier, vous poserez vos questions et nous voterons. Puis je lirai le deuxième... En avant ! »

Une demi-heure plus tard l'affaire était réglée.

Édouard pose son livre. Il place une carte de visite en intercalaire et il lève son regard sur moi.

« Alors, vox populum, vox dei ? Ou plutôt devrais-je dire : vox dei, vox populum ?

_ Oh ! vous savez, elles sont aussi impénétrables l'une que l'autre ! Disons que les dieux parleront avec la voix du peuple... et n'en parlons plus !

_ Votre ami, monsieur Messier, désire vous rencontrer. Il vous fait chercher. Par ailleurs, il est fortement question qu'il prenne la direction du Département. Une belle promotion pour lui ! Exceptionnelle !

_ Ce poste est soumis à l'approbation du personnel. Il n'a pas compétence à l'exercer... Une promotion empoisonnée... Pour nous mettre dans l'embarras ! Une des premières décisions que nous devrions prendre serait de "brimer" un allié objectif... Votre avis ?

_ Je ne vous suis pas totalement. Je crois qu'ils n'ont personne d'autre à proposer. Un inconnu de valeur serait refusé, donc aucun n'a postulé pour se faire immoler. Ils savent que vous ferez une enquête sur le passé professionnel des postulants, ce qui écarte les incapables qui ont déjà donné. S'ils ne veulent pas débuter la procédure en démontrant combien elle supplée à leur manque de discernement, ils ne peuvent jouer que la carte du sentiment : vous ne blackboulerez pas Messier, parce qu'il vous a aidés !

_ Vous et moi nous le savons, mais pour les votants, c'est un parfait suppôt du patronat ! Et si nous insistons pour le dédouaner, tout monde criera à la magouille ! Beau début ! Souvenons-nous que l'individu de base vote pour tous les postes : ceux de sa section, service, de son secteur, département ! Cela pour éviter les magouilles précisément ! Nous vous présenterons si vous le désirez et si vous êtes disponible, ce dont je doute : j'espère bien que vous serez avec Marcoussis... Sinon le poste devra revenir à Henry Galtier, vu sa compétence et sa courtoisie. Un homme exceptionnel et une exception à ce niveau... Un diplômé qui sort du rang !

_ Un homme remarquable en effet. Il est probable qu'il me sera préféré...

_ Vous êtes devenu très populaire. Les gens voudront vous remercier. Mais vous serez ailleurs ! Messier ne pourrait-il pas devenir l'adjoint de Marcoussis au cas où vous seriez refusé ? Ce serait une promotion pour lui. Et à ce niveau nous ne pouvons pas mettre notre veto puisque nous n'avons personne à proposer... Nous nous abstiendrons de le faire. De même pour Marcoussis... Je dois voir Magloire lundi en fin de journée. Si Messier et Galtier en sont d'accord, je proposerai cet arrangement au président. À bientôt ? Je cours voir Messier. »

Si les principes sont " par eux-mêmes" simples et clairs, que leur application est complexe ! Est-ce à dire que sans principes la vie serait plus simple ? La nature ayant horreur du vide, il vaut mieux la canaliser dans les principes qui nous semblent les moins mauvais ! Sinon elle manque cruellement d'imagination et règle le problème en appliquant, en tout et pour tout, "la loi du plus fort !" Heureusement que le roseau, parfois, n'oublie pas d'être pensant !

Messier est debout dans le bureau, face à la fenêtre. Nous nous asseyons. Il éteint sa cigarette. En d'autre temps, j'eus été satisfait de le savoir fumeur ! Je plaisante...

« Monsieur Mourier nous avons énormément de choses à nous dire ! ; plus quelques autres à nous confier... Par lesquelles commençons-nous ?

_ Par les secondes s'il vous plaît. J'ai entendu dire que vous pourriez être candidat au poste de directeur du Département. Je crains un échec. Notre candidat sera monsieur Galtier. Il nous paraît de la plus haute importance que le prochain responsable soit un technicien. Sauf erreur de ma part, vous n'en êtes pas un. Compte tenu de l'émergence d'une véritable DRH, nous aimerions vous savoir à nos côtés, ici, au Département. Toutefois, nous vous proposerions pour le poste d'adjoint à monsieur Marcoussis, si monsieur Anglès ne l'obtenait pas.

_ Je constate que vous portez votre nouvelle casquette... N'est-ce pas aller un peu vite en besogne ? Je ne dis pas que votre proposition est inintéressante : je dis qu'elle est prématurée. Parlons plutôt, voulez-vous, de la compensation de la perte de salaire due à la réduction du temps de travail. Nous avons fait une projection... »

Un vrai film catastrophe, la projection patronale : la production s'écroule dans des usines et des bureaux rongés par la luxure que génère un temps libre mal contrôlé ! J'exagère à peine.

« Permettez-moi de vous rappeler, monsieur Messier, que certaines conditions, financières et autres, étaient inscrites dans notre revendication. En acceptant la réduction du temps de travail, vous êtes réputés avoir accepté les mesures d'accompagnements ! »

Je crois qu'il le sait parfaitement, ce qu'ils ont accepté ! Ça ne l'empêche pas de tenter sa chance, des fois que moi j'aurais oublié... D'ailleurs, il a la courtoisie de ne pas insister. La masse salariale des personnels non-cadres sera diminuée de quatre pour cent. Celle des cadres, au forfait, ne sera diminuée que de deux pour cent ; cela pour prendre en compte le fait qu'ils dépassent depuis longtemps l'horaire forfaitaire et qu'ils devront le faire encore un moment, en attendant le renfort de nouveaux embauchés. Dans un an les dépassements d'horaires seront interdits. Ils le seront avant si le Conseil d'Administration renâcle à embaucher ! Messier fait la fine bouche pour donner le change, mais je sens que pour lui l'affaire est terminée.

« Écoutez : notez noir sur blanc vos propositions, donnez-moi un exemplaire demain à la première heure, et voyons-nous tous ensemble lundi matin à neuf heures. Ne perdons plus notre temps : d'une façon comme de l'autre les événements vont se précipiter et le marché fera la loi ! Il est urgent de se mettre au travail !

_ À quel poste ?

_ Celui auquel on m'affectera... Qu'importe le flacon... À demain matin ?  »

 

J'ai un message de Mélanie : l'enterrement a lieu demain après-midi à Montparnasse. Elle me rappelle ma promesse. Elle passera me chercher vers quinze heures. Je ne suis pas sûr qu'elle souhaite que Sarah nous accompagne. Elle s'appelait comment, madame Paul ? Je vois quelque chose comme Henriette... Paul et Henriette ont le plaisir... Paul a la douleur... Est-ce qu'il en a joui de son Henriette ? Est-ce qu'il s'en est gavé ? Je ne parle pas que du cul... Je parle d'elle, de sa présence...

Je pars à la recherche de Bernadette. Il faut rédiger un texte et le frapper. Je ne serais pas surpris de la trouver dans la salle des délégués. Comme nous y avons supprimé le téléphone, je dois y aller. L'air froid me fait du bien. Ça roupille pendant des années et puis en quelques semaines tout se presse : ma vie privée qui comptera pour deux, ma vie professionnelle qui s'échappera vers le haut, et trop haut si je n'y veille pas, et tout cela dans un monde proche un peu moins dur, je n'ose dire un peu plus tendre... Certains seraient saouls pour moins que ça ! Moi, je me contente d'un petit brouillard à l'aube d'une belle journée. Il ne gâche pas mon bonheur, il le met au futur immédiat ; le soleil doit se lever, le soleil se lèvera ; mon regard traverse le brouillard.

Pour l'instant mes yeux fouillent la nuit. C'est l'heure des premiers départs et je croise les visages fatigués, des visages pleins de vie et de fatigue.

 

 

La salle est allumée. Bernadette écrit. À en juger d'après le manuel ouvert près d'elle, il s'agit d'un cours d'Anglais : she is writting.

« Tu connais l'anglais ? Toi ! Tu ne confonds pas "connaître un Américain" avec "connaître l'anglais" ! Quoi que tu écrives, il va falloir t'interrompre car nous avons un pensum à rédiger ; en extrême urgence !

_ Avec tout ça, j'ai pris un sacré retard dans mon cours ! Même, si j'ai pris langue avec un américain ! Tu l'as loupée celle-là ! Alors ?

_ Sans optimisme exagéré, je crois pouvoir dire que nos revendications seront acceptées. Messier a fait un baroud d'honneur, mais le coeur n'y était pas ! D'autant plus que je lui avais fait miroiter une place d'adjoint près de Marcoussis. Plus prosaïquement, je crois qu'ils sont comme nous : pressés d'en finir ! Il va y avoir un tel chambardement que négocier des bricoles relèverait exclusivement de la volonté de nuire ! Nous devons rédiger un document qui reprend tous les points. À déposer demain matin, neuf heures... On s'y met ? »

À dix-huit heures, Sarah commence à jouer du copier-coller pour faire un document homogène. À dix-huit heures trente les photocopies sont prêtes !

« On peut partir, amour ? Je suis crevée ! »

Enfin un mot gentil ! Nous partons.

 

 

CHAPITRE 35

Point 6

 

 

J'avais presque oublié le rituel de la boîte, quand elle travaille. La barrière qui nous enferme, le parking plein. Au revoir Sarah, dans le coin le plus sombre... La montée dans la tour, à pied, et notre température qui monte avec nous... Le bureau des secrétaires et ses odeurs mélangées ; celle que je cherche, l'odeur du café. Les potins en buvant, les popotins en bavant, non pas vraiment, juste pour ne pas blesser... La messagerie de mon bureau et tous les gens qui m'ont engueulé pendant que je dormais, il a fait jour en pleins d'endroits, et le coup de fil à Sarah pour voir si, chez elle aussi ça va... Et bien sûr Philippe qui passe par hasard.

« Mon chef bien aimé, mon chef vénéré, mon chef adoré ; je fais des provisions pour le cas où je prendrais ta place : je serais en manque...

_ Je viendrai te lécher les bottes, pour te consoler : tu sais que j'adore ça ! Blague à part : il va falloir faire vite pour changer d'attelage car les chantiers ont déjà pris du retard. Qui va décider des priorités ?

_ Continue comme avant. Et si tu tiens à la place pas de défaitisme : tu finirais par me faire croire que tu es vraiment mauvais ! Tu sais que les gens en place seront prioritaires. Ils auront une chance dans la nouvelle structure. Sauf les crapules évidemment ! Dans ton cas... Parle-moi des Grecs !

_ Un voyage se prépare pour jeudi vendredi. Floconet se fait remplacer ! Je crois que la petite Milstein refuse d'y aller aussi...

_ Pas de familiarité ! Je suppose que je suis toujours du voyage ?

_ Oui, oui ! Fais-moi le point sur le Pakistan dès que tu le peux... Nous allons peut-être faire le CA malgré la grève.

_ Dans quelque temps nous ferons "plus" de CA : à cause de la grève ! »

Il s'en va. Je crois qu'il conservera son poste... Il n'est pas le meilleur, mais nous l'occuperons à décharger les très bons des travaux subalternes. Dans six mois, quand les choses seront claires, il sera temps d'aviser : pas question de continuer à préconiser "prenez le plus con !"

 

Le téléphone...

« Bonjour ma biche. Alors, ton Paul, c'est bientôt qu'il enterre sa vie d'homme marié... Vous avez l'air de vous apprécier...

_ Nous nous aimons beaucoup ! C'est un homme délicat ; pas un pénis à pattes !

_ Tu te remets, toi ?

_ Il le faut bien ! Mais j'appréhende l'enterrement... On mange ensemble ? Tu peux inviter Sarah...

_ À midi sur la rampe ! »

 

Je pose le combiné et mes yeux sur Bernadette : le tout en même temps !

« Tiens ! tes exemplaires du document. J'en ai distribué à Michel et Jean.

_ Tu es parfaite ! Perfect ! On commence à en voir le bout ! En fait, je vis ça plutôt comme un commencement. On est gonflés quand même !

_ Nous n'avions pas le choix... Nous n'avons jamais le choix ! Nous courrons toujours derrière les événements...

_ Fais de la politique ! Gouverne ! Gouverner c'est prévoir !

_ Parlons-en ! Si nous n'arrivons pas à redonner au travail son caractère "naturel", qui fait que nous travaillerons comme l'oiseau fait son nid, nous irons à l'échec. Ce qui me rend optimiste, c'est que ce naturel est encore très fort en nous... Malgré des décennies et pour certains des siècles d'exploitation, l'immense majorité d'entre nous conserve dans ses gènes le goût du travail, et surtout le goût du travail bien fait. Les déviants, les mutants, ce sont précisément ceux qui nous font la leçon ! Lesquels, dans un Service, se foutent de la qualité ?

_ Le chef, le sous-chef, les petits chefs ! Pour ceux-là, la qualité est liée à la sanction : pas d'état d'âme ! Pas d'âme ? Pas simple comme question !

_ Ce sera intéressant de voir comment se comporteront les gens que nous élirons... Je crois qu'il faudra définir le point d'application de l'effort "qualité". Les minables que nous dénonçons sont peut-être plus perfectionnistes que nous : simplement ils n'appliquent leur capacité qu'à une seule réalisation : leur carrière ! Nous nous faisons une idée "romantique" de la qualité ! Là aussi la perversion existe... Établir le meilleur rapport qualité prix peut être un challenge qualitatif noble... Cela doit être débattu dans tous les services. Une synthèse dira finalement, non pas comme aujourd'hui, "Vous êtes des cons et vous ne savez pas bosser", mais "Voilà sur quoi nous devons appliquer nos qualités", les biens nommées ! Qu'un spécialiste préconise alors quelques méthodes et autres tours de mains, pourquoi pas : les gens sont demandeurs de compétence...

_ Tu m'accompagnes lundi matin. À nous deux, nous sommes imbattables ! Je te tiens au courant s'il y a du nouveau... Je dois porter les documents. »

Messier n'est pas là. Je laisse les exemplaires, dont un pour Édouard.

 

Point 7

 

Je regagne mon bureau. J'appelle Alain Courtiol pour discuter de la Grèce. La mission devrait être pépère d'autant que Floconet n'y sévira pas. Tu la connais bien Sarah Milstein ? Un peu... T'as vu le top que c'est ? Un peu... Un peu beaucoup, même : nous sommes ensemble ; pour la vie... J'ai l'air malin... Merci ! Félicitations quand même ! Nous discuterons dans l'avion. Elle connaît le dossier. Parce qu'en plus, elle n'est pas conne ! T'es pourtant pas terrible comme mec ! Nulle n'est parfaite ! Salut. J'appelle le Pakistan. Treize heures là-bas. Monsieur Christian est parti manger. Dites-lui de me rappeler. Merci. Je reprends le dossier... Je m'absorbe...

 

Une ombre, un parfum, j'émerge. Déjà midi.

« Tu manges avec moi, amour ?

_ Avec toi et Mélanie. Si tu veux bien...

_ Je sais que je devrai te partager !

_ Un conseil : prends les bas morceaux ; c'est le meilleur chez moi !

_ Pourquoi ce pluriel avantageux ?

_ Tu me dis toujours : j'ai l'impression que vous êtes plusieurs ! On y va ? »

La rampe a retrouvé ses fastes d'antan ! Tous les hors d'oeuvres, tous les desserts, sont frais. Le personnel de cuisine est reposé... Je me suis excusé au nom de tous, de la perte de salaire dont nous leur sommes redevables. Leur boîte les a mis en chômage technique ! Pas de petits profits ! Ils nous comprennent et nous souhaitent bonne chance... En prime, le chef embrasse Sarah ! Maintenant elle sent le plat du jour : couscous merguez !

« Avance fatma ! À cause de tes épanchements, je vais être obligé de manger comme là-bas, dis ! La seule façon de ne plus pouvoir te sentir ! La liberté par la bouffe odoriférante ! Couscous merguez, la mort parfumée des fiancés ! Ils sont sympas les cuistots : d'autres nous auraient fait la gueule... J'organiserais bien une quête pour les plus fauchés mais il faudrait en faire une aussi pour les femmes de ménage. Le doigt dans l'engrenage. J'évoquerai le problème devant l'intersyndicale. Notre table est libre. Vite ! »

Nous retrouvons notre gazon qui suinte une eau sale, un jus de terreau que la pluie incessante a extirpé des racines. Des moineaux viennent boire dans les flaques noirâtres. Mélanie entrouvre la fenêtre et jette quelques miettes de pain.

« La fenêtre ! Quand je pense que tu refuses de donner du mouron à mon petit oiseau ! -J'ai tort de la faire celle-là, mais je me dois à mon public ! -

_ Nous en reparlerons, mon beau merle !

_ Si je vous dérange, je peux retourner en cuisine ! Il y a peut-être du faisan et de la bécasse...

_ Ne te fâche pas princesse : il est évident que je plaisantais !

_ Mufle ! Fou ! Manchot ! Bécasse ! Butor !

_ Insultes freudiennes... Ma pauvre Mélanie ! Il est dommage que ton ramage ne ressemble pas à ton plumage... Je t'aime bien quand même... Toi, couscous merguez, tu restes là ! Bon sang de bon sang ! Qui c'est l'homme ici ? Allez ! on joue à faire une histoire : une histoire d'amour entre deux oiseaux. Une phrase chacun ; je commence. Un jour un moineau se percha sur la tête d'une dame héron... »

Après un quart d'heure de péripéties, le moineau qui n'avait pas une tête de linotte se souvînt d'une histoire dans laquelle le héros s'appelait Monique. Il se trouva que c'était le nom de la héronne... Il n'eut qu'à piailler : « Aidez-moi et le ciel s'entrouvrira ! » C'est un vieux héron qui l'aida, un poète ému, très fier de servir d'écritoire-escabeau à un petit sac de plumes qui paraphait une si belle histoire.

« Je peux goûter ton yaourt ? Pour voir le goût qu'ils ont quand ils sont frais ! Pas mauvais... On prend le café ici ? Alors on y va ! »

La cafette ressemble à une salle de casino. Des petits groupes font leur jeu. "Faites vos jeux, tout ira mieux !" Tout semble aller... Je serre des mains et j'embrasse. Sarah et Mélanie se font embrasser ; surtout Sarah. Qu'ils en profitent les sagouins, on ne fêtera pas la victoire tous les jours ! Couscous merguez, épinard, béchamel, béchamel mutcho même, avec du jaune d'oeuf, plus quelques O.G.N.I., G pour gluant, ma pauvre chérie est en odeurs de saleté ! Mélanie, qui passe derrière elle, s'en tire proprement... À méditer...

Nous retrouvons la table de l'intersyndicale, Michel et Jean, et quelques affidés.

« Bonjour braves gens ! Vous connaissez ces dames... Quoi de neuf ? »

Tout est neuf ! Les bruits de la salle, ce seraient les trompettes de Jéricho... Rien de moins ! Un mur est tombé, soit ! Aussi étrange que cela paraisse, il n'y a pas de relation étymologique entre tombe et tomber... Il tomba plus bas que sa tombe... En enfer ? Ah ! mes rombières, mes douairières, que j'aimerais épiloguer sur cela ! Brisons là ! L'excitation ambiante a des relents de fin de règne... Des têtes rouleront dans la poussière. Qu'un sang impur abreuve nos sillons... J'aurais tout faux à jouer les Saint-Just : la pitié me tient lieu de mémoire ! Trop souvent... "Le bonheur est-il une idée neuve dans le monde du travail ? " Non, je crois que non... J'ai déjà rencontré des travailleurs heureux ! Les exploités, sont malheureux. Dans la marche en avant il y a les premiers pas... Allons ! Reprends-toi, rigolo : ce ne sont pas ceux-là qui comptent le plus !

La voix de Sarah murmure à mon oreille :

« Tu es songeur, amour, parce que c'est la fin ?

_ Tu es là... "Un moment de faiblesse !" C'est passé ! Allons-nous-en ! Salut tout le monde ! »

Mélanie reste. Je retourne lui dire deux mots.

« Tu rentres te changer, pour l'enterrement ?

_ Non, j'ai tout dans une valise. Je me changerai juste avant de partir. Tu m'emmèneras ? Je laisse ma voiture ici. Je reviendrai bosser. À tout à l'heure... »

J'abandonne Sarah dans son bureau et je file dans le mien. Le Pakistan s'est manifesté. Je rappelle Christian. Il s'inquiète autant qu'un Russe dans un Soyouz. De là-bas, l'usine est en feu. Un barbecue géant dans lequel les chefs grilleraient ! Je le rassure : seulement certains... Je raccrochais quand Mélanie fait son entrée.

 

Point 8

 

Le petit deuil va bien à Mélanie. Elle porte un tailleur bleu nuit que le corsage blanc fait paraître noir. Les cheveux en arrière, prisonniers d'un chouchou foncé, le maquillage timide, sec, lui donne l'allure d'un fantasme de pensionnaire. Les bottillons gris achèvent le portrait.

« Je suis prêt. Le temps de mettre une cravate... Pour les mariages et les enterrements... Pour les enterrements, quoi ! Nous emmenons quelqu'un ?

_ Notre chef, enfin son chef, madame Lécuyer. Elle est brave. Complètement polar mais brave... La voilà... Entrez madame Lécuyer... Vous connaissez monsieur Mourier ?

_ Comme tout le monde ici... L'homme qui va soulager ma misère !

_ Allons, vous savez bien que nous voterons pour vous ! Nous ne tenons pas à fréquenter les cimetières trop souvent...

_ Je ne sais pas si c'est gentil ce que vous me dites-là, madame Mélanie... Je ne vous encombrerai pas longtemps : dans deux ans j'ai l'âge de la retraite !

_ Vous devrez choisir de partir ma chère madame car les gens ne seront plus obligés de déguerpir. Voilà ! je suis prêt ! En route ! »

Madame Lécuyer, en fait mademoiselle, ne participe d'aucun fantasme, elle, si ce n'est celui des chefs du personnel qui doivent rêver de ces vieilles filles corvéables et malléables à merci ; et qui d'ailleurs vous le disent merci, pour le moindre pourboire. Travailleuses, souvent compétentes mais très souvent bornées, jamais enceintes, visitant l'Extrême-Orient au printemps, quand les autres ne pensent pas encore à leurs vacances, se mettant sans rechigner à l'heure russe ou japonaise, ces fées du logis industriel sont en passe de détrôner, dans l'âme patronale, les envies de robots. Elles ne craignent en fait qu'une nouvelle race d'esclaves, la femme divorcée de plus de quarante ans, qui marchent dans leurs traces avec en prime, le charme .

 

 

Nous arrivons en vue du cimetière. Je longe le grand mur qui sépare la ville de ses morts, le "rideau de feus". Je me gare à la place d'un convoi qui s'en va. Il fait un temps de circonstance : l'enterrement d'un inconnu m'attristerait déjà ! Quelques groupes sont là, silhouettes trop bavardes ou trop muettes, comme des gens sur le quai d'une gare d'arrivée. Poussière... Nous reconnaissons quelques collègues... Bonjour, sale temps, c'est triste de mourir en automne aussi...

Notre corbillard arrive. Monsieur Paul en descend, fantôme pâle aux yeux rouges, il nous sourit de l'au-delà ; et il reconnaît Mélanie. Il se précipite sur elle comme un passager du Titanic sur une bouée, se blottit dans ses bras et il pleure, il pleure... Nous regardons le ciel. Les gros nuages bas nous occupent un instant puis les sanglots se taisent. Monsieur Paul se mouche, le convoi se forme derrière lui, qui tient la main de Mélanie. Le corbillard avance entre les rues qui dorment, entre les rues-dortoirs... Métro, boulot, terreau ! Bonne nuit les petits... Nous sommes une trentaine maintenant, dont la moitié ne m'est pas inconnue. Halte au pied d'un grand cyprès. Le caveau est là, comme une porte dans la terre ; il n'y a plus de bas... Le cercueil s'enfouit, se cache pour mourir avec elle.

Un monsieur bien, son frère je crois, nous dit quelques mots sur la peine de ceux qui restent, sur le calvaire qu'elle a vécu ces dernières années et sur celui qu'elle rejoint près du Fils, pour la gloire du Père. Il n'est pas rancunier le frère ! Il faut dire que le cancer c'est sa soeur qui l'avait : ça aide... Une parole de Ramakrishna me traverse l'esprit : - « Mère je ne peux rien manger, à cause de cette souffrance. Fais que je puisse manger un peu ! » Elle vous a désignés tous à moi, et elle a dit : « Comment ! tu manges par tant de bouches !...» J'ai été honteux, et je n'ai pu prononcer une autre parole. » - Il avait un cancer de la gorge et il racontait à ses disciples une de ses visites à la Mère. Si lui est un homme, qui sommes-nous ? Je ne crois pas toutefois qu'il faille aller jusqu'à se demander : que sommes-nous ? Optimiste, je suis ! Je jette une poignée de terre, une poignée de sable, et j'embrasse monsieur Paul.

Il rentrera avec un vague cousin. Madame Lécuyer prendra le bus. Bus, boulot, dodo, pourquoi pas ? Moi je vais retourner bosser. Auto, boulot, dodo... Mélanie rentre avec moi.

 

CHAPITRE 36

 

Nous arrivons sous la pluie ; des cordes épaisses, drues, comme des poils de gros chien. Nous sortons de la bulle : le gros chien s'ébroue. Sarah n'a pas voulu que je la dépose devant la porte du bâtiment. Jamais ! a-t-elle précisé. Nous courrons, serrés sous notre coin de paradis. Le beau week-end que nous avons passé : dodo, dodo, dodo. Il est vrai qu'en "dormant" nous rêvons beaucoup ! Il nous arrive aussi d'aller nous promener, en somnambules amoureux... Le rêve se termine : Bernadette apparaît.

« Vous en faites des gueules ? Excusez-moi d'exister... Il va falloir vous y faire : vous n'êtes pas seuls au monde !

_ Et toi, étais-tu seule ?

_ Fine allusion aux amitiés franco-américaines ? Non. Je l'ai accompagné à son avion, hier matin.

_ Avec regrets ?

_ Fine allusion à la nuit précédant le départ ? J'ai parfois eu l'impression d'être accompagnée... Parfois... Ta libido est-elle satisfaite ? Puis-je prendre un café ? »

Malgré la saucée de tout à l'heure, c'est Bernadette qui me remettait dans le bain. Près d'elle, je sais que je fais semblant, que je suis une baudruche, un imitateur, un usurpateur : une loque humaine ! Vous mettez deux rats dans une bassine pleine d'eau. Un rat "domestique", entretenu comme un chat, et un rat sauvage. Le premier cède en un quart d'heure, le second nage des heures ! Ce n'est pas leur musculature qui fait la différence... Suis-je un rat domestique ? Je crois que c'est plus profond : il ne s'agit pas seulement d'une déficience acquise. La différence entre elle et moi est innée : domestique autant que moi, elle ne le sera pas. Cela dit, je me console : je suis bien plus "normal" qu'elle ! Sarah serait de ma race, la vieillesse en moins et une pointe d'opiniâtreté en plus. Elle pourrait véritablement se dépasser pour une chose à (en ? ) laquelle elle croirait. Bernadette est une illuminée laïque qui trouve à croire dans la vie.

Sarah se lève, s'étire comme une volute, caresse mes lèvres et disparaît !

 

 

« Entre nous, rigolo, tu réalises la chance que tu as ? Elle est vraiment bien cette petite ! Entre nous toujours, elle est partout au top ?

_ Fine allusion au... Tu veux quoi ? Une note sur vingt ? Question pieu j'ai beaucoup donné et dans toutes sortes de configurations... J'entends par là "situations" plus que "positions". Situations sentimentales surtout... Compte tenu de ce préambule, je lui donnerai dix-huit sur vingt.

_ En clair : s'il était de circonstance qu'il faille qu'elle baise comme une vraie salope, elle le ferait ! Mais pour le moment ce n'est pas nécessaire et vous vous en portez très bien... Je comprends... Mais comment connais-tu sa "potentialité" ?

_ Quand t'as une nouvelle bagnole, tu piques une pointe... pour voir. La bagnole est contente, aussi, que tu la mettes en valeur ! Après, vous adaptez vos conduites...

_ C'est bien ce que je disais : "tu" as de la chance !

_ Je t'ai donné la réponse que tu souhaitais ! Comment je sais ? Comment je sais ? Je sais ! Par mille petits signes, par la tendresse, par la pudeur... Que sais-je ? Je sais !

_ Passons à autre chose. Notre ami Messier ! Je te laisse parler. Je n'interviens qu'à ta demande... Si tu déconnes, je demande à te parler en confidence...

_ Pas de problème... On y va ?

 

Alain Messier est seul. C'est un bon signe : il ne pense pas que nous négocierons. Il n'est pas plus con que moi...

« Heureux de vous voir ! J'ai lu vos documents et surtout je les ai fait lire par le Président Magloire. Vous le rencontrez ce soir, monsieur Mourier : il vous expliquera le fond de sa pensée. Sachez que, selon son expression, il veut aller à l'essentiel sans trop se préoccuper d'une intendance qui n'aura de cesse d'évoluer ! Bref ! voyez votre document : il est signé ! Nous avons gagné !

_ Je crois, j'espère en effet, que dans cette affaire tout le monde a gagné et que tout le monde gagnera. Avez-vous évoqué les... attributions de postes.

_ Très succinctement... Il m'a fait comprendre qu'il attendait votre réponse avant de se déterminer.

_ Confidentiellement je peux vous la donner ! OK ? Je ne désire pas changer de poste. Avoir un détachement à temps partiel auprès d'une direction, peut-être... Je proposerai monsieur Anglès comme adjoint à monsieur Marcoussis. S'il n'est pas accepté, je vous proposerai. Mais en aucun cas je ne vous offrirai la direction du Département : vous n'êtes pas un technicien !

_ Je comprends... Attendons. Revoyons-nous demain ? Même heure ? Au revoir... »

 

« Alors, qu'est-ce qu'il t'avait dit le rigolo ? Meilleur, tu meurs !

_ Félicitations ! Je te fais la bise, tiens ! »

Elle a les lèvres étonnamment douces... L'usure ? La patine !

 

Point 10

 

Il est temps de passer voir Édouard. Il peut me recevoir. J'arrive.

« Mon cher Robert, toutes mes félicitations !

_ Toutes nos félicitations ! C'est un travail d'équipe. Il faut penser à occuper le terrain... Vous connaissez l'histoire du soldat qui avait fait dix prisonniers à lui tout seul ? Ils ne voulaient plus le lâcher ! Si cette victoire reste celle d'un petit groupe, elle ne sera qu'une "belle rouge" de plus dans le ciel ouvrier...

_ Vous touchez les limites de l'action commando ! Celles des minorités agissantes... Pour ma part je reste optimiste, et prudent !

_ Comment leur faire comprendre l'importance du changement ?

_ Que voulez-vous, mon cher : nous vivons dans une société dans laquelle l'immense majorité des gens accepterait de s'enrichir au-delà du nécessaire. Ceci malgré des Évangiles qui crient casse-cou depuis deux mille ans ! Et nonobstant le fait que si l'argent nous fait découvrir la richesse, il expose tout autant notre insigne pauvreté de coeur et d'esprit ; au regard des autres et de nous-mêmes ; ce qui n'est supportable que parce qu'il est bien vrai que nous nous jugeons avec nos propres moyens ! Je veux dire qu'il n'est pas dans notre nature de tirer toutes les conséquences d'un événement qui nous concerne intimement. À l'instar de l'observateur scientifique, malvoyant dans le système qui le contient, nous sommes d'une très grande myopie quand nous sommes trop directement impliqués... Plus précisément, la vengeance, trop souvent légitime, risque de nous aveugler !

_ Ce n'est pas cela que je redoute : j'ai confiance dans leur discernement. Il y aura très peu de bavures. Non ! ce qui m'inquiète, c'est le fait que personne ne soit venu me faire part de ses craintes de n'être pas, lui, à la hauteur de la tâche... S'il y a un doute, il est diffus, un manque de confiance dans les autres... Beaucoup plus malsain que le manque de confiance en soi ! Nous verrons bien ! Je vous désigne pour le poste d'adjoint ? Pas de regret ?

_ Hélène se fait une joie de voyager ! Les enfants sont grands et les distances n'excéderont pas, le plus souvent, un saut d'avion. Et la mission m'intéresse au plus haut point !

_ Je songe à un détachement partiel auprès d'une Direction... J'hésite entre la DRH ou la direction du Département... Je crois que j'irai là où vous ne serez pas !

_ C'est malheureusement la meilleure solution ! S'il advenait que je ne sois nulle part, je vous conseille de rester auprès du Département.

_ Naturellement. Je vous quitte. Je vous appelle dès mon entrevue terminée. Où mieux ! Voyez avec Sarah pour m'attendre à la sortie ?  »

« La princesse elle-même ?

_ Elle t'aime ! Est-ce que cela signifie que je m'aime au travers de toi ? Que puis-je pour vous, amour de ma vie ?

_ Que tu maintiennes le contact avec les filiales. Que tu m'attendes pour déjeuner, vers une heure à la rampe. J'assure la Permanence ! Note que tu as droit à mes services autant que tes collègues... À tout à l'heure ?  »

 

« Bernadette ?

_ Elle-même. Tu ne peux plus te passer de moi, rigolo !

_ De tes services... De tes services. Tu as prévu l'intersyndicale pour quand ?

_ Au plus tôt demain après-midi.

_ Le plus tôt sera le mieux. Je pars en Grèce jeudi.

_ En lune de miel ? Excuse-moi : pour le boulot ! Comment vous ferez pour la note de frais : une ou deux chambres ?

_ T'occupe ! À demain. »

Mon bureau semble surpris de m'abriter si souvent... À moins que ce ne soient les plantes qui se réjouissent de ma présence... Il y règne une étrangeté... Je cherche...

 

 

Comme d'habitude la salle vide sent le mégot froid. J'aère. Puis j'attends un peu de chaleur humaine... Elle arrive sous une forme que je ne prévoyais pas : le strict costume trois pièces de notre directeur des achats !

« Monsieur Jacqueminet ! Vous cherchez la bibliothèque ?

_ Je vous cherchais... Je comprends votre étonnement...

_ Asseyez-vous je vous prie. Que puis-je pour vous ?

_ J'aimerais comprendre les événements... J'ai pensé qu'il valait mieux s'adresser au bon dieu...

_ Je ne voudrais pas préjuger du verdict des urnes, mais je crois savoir que vous n'êtes pas très populaire. Je crains pour vous que l'avenir ne s'écrive chômage ! Cela n'a pas été dit, mais il paraît souhaitable que les gens qui ne peuvent décemment être rétrogradés, soient limogés. Je le regrette...

_ Mais pourquoi ne m'ont-ils jamais mis en garde ? Quand j'y réfléchis... Ils m'ont tué avec leurs "oui monsieur" de fayots !

_ Cela fait partie de votre fonction, de savoir vous entourer... Je vous accorde que bien souvent la victime est à peine moins méprisable que le bourreau ! Je ne connais pas votre dossier... Quoi qu'il en soit, vous ne serez pas jeté à la rue... Nous veillerons à ce que vos droits de salarié soient respectés. Tout à fait entre nous : votre traitement vous semble injuste ?

_ Totalement ! Personne ne m'a prévenu ! Maintenant, même le service du personnel qui me rapporte avoir eu des plaintes me concernant ! Pourquoi ne m'en ont-ils jamais parlé ?

_ La priorité des priorités étant d'écoeurer le personnel pour l'affaiblir, vous deviez être magnifiquement noté ! C'est un avis personnel que nous partageons tous ! Que puis-je vous dire ? Réunissez votre personnel et expliquez-vous ! Vous savez qu'un délai de six mois peut être accordé... Je n'arrive pas à vous plaindre... Excusez-moi. Vos chefs de section vont trinquer eux aussi !

_ Ils ne seront pas virés ! Alors qu'ils sont aussi responsables que moi !

_ Probablement, mais vous étiez le chef ! Tout salaire mérite sa peine ! Mais qu'attendez-vous de moi, au juste ?

_ Vous êtes délégué du personnel : vous devez me défendre ! Mes intérêts moraux et financiers sont menacés...

_ C'est un aspect des choses que nous n'avons pas évoqué... Vous serez licencié avec des indemnités confortables... Vous partirez en vertu d'une clause de conscience qui établira que vous nous avez quittés de votre propre volonté... Comme certains de vos collègues feront vraiment jouer cette clause, vous pourrez vous refaire une virginité... Officiellement toutefois, vous serez licencié... Vous saisissez pourquoi ? Cela dit, je suis disposé à vous défendre devant vos subordonnés. Mais attention, pas à la façon des avocats, de plus en plus marrons, qui utilisent pour les défendre les arguments et les méthodes de leurs margoulins de clients ! Je mènerai mon enquête et je vous communiquerai mes conclusions : libre à vous alors de me récuser. Sinon, vous accepterez mon système de défense. Cela ne sera pas de la tarte car le jury sera juge et partie !

_ Et pourquoi ne pas faire appel à un vrai jury ?

_ Vous n'avez pas compris le but de la manoeuvre. Les gens vont vous virer, pas pour le plaisir de la chose, qui n'est pas négligeable, certes, ils vont vous virer pour endosser vos responsabilités ! Il s'agit d'un meurtre rituel, initiatique, qui ne doit être occulté en aucune façon : ils doivent connaître que le pouvoir a un prix. En vous écartant aujourd'hui ils se mettent en place pour être écartés demain ! Cela, la plupart le comprendront très bien. Ce ne sont pas des tueurs-nés, eux !

_ En fait je suis un objet... du culte !

_ Vous serez puni par où vous avez péché : vous avez accepté, pour ne pas dire suscité, que vos subordonnés deviennent les objets de votre propre culte ! Vous savez, monsieur Jacqueminet, je ne suis sévère avec vous que parce que je tiens à conserver envers tout homme une certaine considération. Je pourrais faire de vous une pauvre victime... Ce serait, à mon sens, vous insulter gravement ! Je préfère penser que vous êtes responsable de votre comportement et vous attribuer un lot de circonstances atténuantes ! Qu'en pensez-vous ?

_ Vous me saoulez ! Vous avez probablement raison... Si vous refaite ce numéro devant le "jury" je vais me retrouver directeur général !

_ En tout cas, je vous ai rendu de bonne humeur ! Revoyons-nous lundi prochain. Entre temps j'aurai réfléchi : peut-être faut-il envisager une défense commune ? À bientôt ? »

Ce triste individu a mis le doigt sur un point important : le contrat de travail. Nous avons supposé que tous les arrangements se feront à l'amiable. Si quelqu'un porte le problème devant les tribunaux, nous serons assis entre deux chaises ! Comme tout à l'heure, quand ce type, qui a passé une partie de sa vie à casser du délégué, est venu se réfugier dans mon giron. Sur la forme, il n'y a pas de réels problèmes : un règlement signé par les partenaires sociaux a valeur de loi. Sur le fond, je suis moins à l'aise : d'une part la règle du jeu n'était pas affichée, et de l'autre, les nouvelles lois ne sont après tout qu'une forme plus élaborée de gagner de l'argent. Là encore, la politique n'a pas précédé l'économie. Nous naviguons dans le brouillard ! Le droit à l'erreur n'est en aucune façon le droit de faire n'importe quoi !

 

 

Entre ! Entre !

« Salut Bob ! Toujours fidèle au poste !

_ C'est vrai que je t'ai vu là, il y a une quinzaine... Quoi de neuf ? J'entends dans les chemins de traverse...

_ Tiens ! un vrai bruit de chiottes : un type qui matait dans les waters des dames, est passé au travers du faux plafond. Un miracle, il n'y a pas eu de blessés ! Le gars, un intérimaire, a été viré. Sinon tu dois être au courant du reste... Les temps sont durs !

_ À qui le dis-tu ! Dans ton coin, vous allez sévir ?

_ Non... Le père Christophe est un peu chiant, mais il est réglo... Et puis il connaît vraiment le boulot. Il va de l'avant ce vieux ! On va se le garder...

_ Les gens qui passent une partie de leur journée à vitupérer leurs chefs, vont se mettre à les aimer ! Il faut dire que bien souvent ces pauvres types servent d'exutoire à l'agressivité de leur personnel ! Une agressivité qui sera mieux employée ailleurs ! À la conquête de nouveaux marchés, par exemple ! Tu n'as vraiment rien de marrant à me raconter ?

_ Je cherche... Tu sais ce qu'elle dit une femme qui constate, de visu et pièce en mains, qu'elle a tiré le bon numéro ?

_ Non...

_ Et bien "moi" je sais !

_ Pas mal, mais je parlais des nouvelles d'ici.

_ Oh ! rappelle-toi que nous ici, on rit d'un rien ! Et puis, les histoires de cul, c'est triste à dire, mais il n'y a plus que toi qui les fournis ! On t'as vu à plusieurs reprises au Chêne vert, avec une nana différente à chaque fois... Alors évidemment on dit que tu te les farcis ! On ne prête qu'aux riches ! Je regrette...

_ Casse-toi ! Vil colporteur de ragots ! Passe me voir au bureau, de temps en temps... si tu as des nouvelles qui ne me concernent pas directement ! »

Treize heures arrivent à pas de loup affamé. J'ai craint un moment de voir défiler la foule des futurs expulsés. Ils viendront plus discrètement, pas tous, mais beaucoup viendront... Je me souviens de leur trouille quand la gauche s'est pointée : nationalisation, lois Auroux... Ils n'ont pas eu à nous aimer longtemps : notre directeur, qu'aucune auréole sociale n'avait jamais distingué, partait rapidement rejoindre ses copains d'école au cabinet du ministre de tutelle, un socialiste ! Les loustics avaient compris le message : ils se sont servis une autre rasade d'augmentations et de promotions pour fêter l'événement ; la précédente, qui prévoyait la nationalisation, datait, il est vrai, d'un bon mois... Nous, nous avons mis quelques années à nous remettre... Si jamais nous nous sommes remis... Ils ont désespéré le monde ouvrier... Qui, ils ? Bon ! J'y vais...

Ma femme m'attend devant le bac à pain. Son visage s'éclaire : elle m'a vu.

 

CHAPITRE 37

Point 11

 

Ce n'est pas la première fois que le destin frappe à mon estomac ; mais aujourd'hui il met le paquet : quarante mille francs par mois à hauteur de l'oesophage, et l'impression d'être capable de changer le monde, le pouvoir, au creux du duodénum. Il suffirait de dire oui... et à moi les costards d'Édouard... et le look vasoconstricté et distingué de Magloire ! Le voilà...

« Entrez, mon cher Mourier. J'ai lu votre document avec plaisir... Nous avons des idées toutes faites : je vous prenais pour un gauchiste ! Vous me semblez très équilibré. Avez-vous le nom que vous m'aviez promis ?

_ Oui...mais ce n'est pas le mien. - Le destin gargouille quelque chose comme "dégonflé". Il doit parler de mon estomac qui va beaucoup mieux... _ À la réflexion, la mienne et celle de mes proches, il est apparu que je n'étais pas l'homme de la situation : trop impliqué, pas assez disponible. Il faut quelqu'un qui ait à la fois la connaissance et la reconnaissance des deux parties. Quelqu'un dont la vie de famille soit compatible avec de longs séjours à l'étranger ; un homme que j'accepterai d'aider car je connais sa loyauté...

_ Monsieur Anglès a votre faveur ! A-t-il la nôtre ? D'après vous ?

_ Quel symbole il ferait ! Pouvons-nous rêver mieux ? Il vous a froissés ? Considérez seulement le service qu'il vous a rendu ! Il vous en rendra d'autres...

_ Vous faites peu de cas de sa "rébellion" ! Un symbole, peut-être ; un mauvais exemple, sûrement !

_ Vous avez eu de la chance qu'il ait été le premier à craquer : il s'est simplement défendu ! D'autres auraient attaqué ! Il vous permet de réagir presque à froid : en tout cas dans de bonnes conditions. Mais tout cela, vous le savez aussi bien que moi ! Si je puis me permettre, monsieur le Président, le pardon vous honorerait...

_ Soit ! Quittons le système sur une bonne impression : pour ma part, je pardonne. Il sera nommé ! Je suppose qu'il en est d'accord ?

_ Oui. Puis-je évoquer le cas de monsieur Messier ?

_ Je ne réclame pas sa tête à ce que je sache...

_ Non ; il est même question qu'il soit votre candidat à la direction de mon Département. Vous et moi, nous connaissons le rôle que monsieur Messier a tenu dans le déroulement de cette affaire : un rôle éminemment constructif. Il y a gagné mon estime et semble-t-il votre gratitude. Mais pour l'ensemble du personnel, il est resté le représentant de la Direction dans ce qu'elle a de plus détestable. Jamais ils ne voteront pour lui ! Et il serait du plus mauvais effet que nous les y obligions d'une quelconque façon ! Par ailleurs, il se trouve que nous avons un excellent candidat pour un poste qui ne peut convenir qu'à un technicien. Il serait très préjudiciable à la procédure qu'elle débute par une mésentente sur un candidat... à un poste clef.

_ Je le pense aussi... Mais qui le propose ? Ce n'est pas moi. Voyez monsieur Marcoussis... Il est rentré de congés ! Tenez-moi au courant de cette affaire de nomination, voulez-vous ? Quel chemin parcouru en quelques semaines... En confidence : je me suis surpris moi-même... Imaginez-vous la révolution qu'il nous a fallu comprendre, accepter, puis songer à mettre en oeuvre ! Le dirai-je ? Je crains que nous n'ayons parié sur la faiblesse de l'homme ; alors que vous pariez sur sa grandeur...

_ Au-delà de la réussite du projet ? Je vous laisse juge. Je crains pour ma part que nous n'ayons tous à vaincre autre chose que des comportements socioculturels : un authentique comportement "animal" ! Et il n'est pas certain que vous beuglerez les plus forts...

_ Nous voilà bien pessimiste tout à coup ! Peut-être sommes-nous fatigués ! Batailler sur tous les fronts, et surtout derrière le sien, n'est pas de tout repos ! Je vous dois peut-être une seconde jeunesse, mon cher Mourier ! Trinquons, voulez-vous ?

_ Bourbon, s'il vous plaît.

_ À toutes les santés qui nous sont chères... et à l'avenir... "qui est à ceux qui ne sont pas désabusés", dixit je ne sais plus qui.

_ Renan peut-être... À l'avenir ! »

La conversation s'orienta vers d'autres horizons. Hormis son personnel de maison, Magloire n'avait sans doute jamais conversé avec aussi roturier que moi ! Qui plus est, un autodidacte, de ces gens qui ont un savoir en forme de montagnes : quelques pics que la passion a dressés, et beaucoup de précipices abyssaux, domaines que la sagesse a écartés ou que l'inconséquence a laissé se creuser. J'écoutais le Président disserter sur les reproductions qui ornaient les murs : là, avec une évidence que je me gardais bien d'afficher, j'étais son maître ! Sans beaucoup de mérite : l'art contemporain me fascine et l'art classique me séduit autant qu'il m'émerveille ; et les périodes charnières me passionnent ! Cela depuis trente bonnes années... Magloire ne peut pas connaître la peinture ; un "autre regard" n'a guère de sens pour lui : le peintre n'est qu'un serviteur de plus... Vincent ! Au pied ! Une oeuvre, on doit la partager... Je l'écoute et je me rends compte que je ne le comprends pas, tant son discours est convenu, verbeux, tellement loin de ce que je connais des peintres... En fait, les gens comme le président refont les tableaux... Magloire me raconte sa peinture... Moi j'en contemple une tout autre ! Il faut beaucoup d'humilité et de courage pour se glisser dans l'oeuvre d'un génie.

Mais je ne suis pas sûr de comprendre l'homme... Je le vois de l'extérieur, comme lui voit la peinture... Il y a plus de distance entre lui et moi, qu'entre moi et Manet... J'ai le sentiment pourtant qu'il est aussi rare qu'un tableau ; plus complexe, plus riche que son volume rond et lisse... Est-il de l'Opus Dei ? Cela m'aiderait de le savoir : je fais une grosse différence entre ceux qui assument et ceux qui en rajoutent... Je ne suis pas misanthrope au point de vouloir que mes congénères soient exceptionnels : un Anglès, un Magloire, un Mourier, ont leur place au soleil. Mais pour le moins, si elle n'est pas flatteuse , qu'ils se contentent d'y rester !

Le Président considère sa montre avec rancoeur : visiblement, elle ne lui a pas obéi !

« Je dois vous quitter. Nous reprendrons cette conversation. Revenez me voir dès que les documents seront signés. Je vous recevrai dans mon propre bureau : j'y ai quelques toiles authentiques.»

Authentique, voilà le mot que je cherchais... à son propos.

 

 

Sarah et Édouard m'attendent dans un bar du centre commercial. Ils font bon ménage ces deux-là. J'aimerais les entendre se parler quand je ne suis pas là : savoir quel style ils emploient. Sarah surtout... Je sais que j'ai pollué son vocabulaire ! Question préciosité, de deux mots je choisis le moindre ! Sauf que j'en connais souvent plus de deux... Sarah oublie-t-elle de parler comme tout le monde quand elle est dans le beau monde ? Je l'espère... C'est son langage maternel, les phrases contournées... Un langage de maître ! Quand j'étais jeune, je me laissais impressionner par les gens qui parlaient bien ! Depuis, j'ai pris la mesure des mots : ils ne sont pas la chose ! Cause toujours bel oiseau : je regarde tes oeufs ! Les évangiles selon Bouddha ! Ça ne m'empêche pas de les aimer, les mots, avec une pointe de méfiance et beaucoup de respect : comme on aime des enfants espiègles et charmeurs...

Je m'approche.

« Monsieur le Directeur, adjoint de monsieur le Directeur Général à la DRH, permettez-moi de vous saluer ! Toi, tu m'embrasses !

_ J'embrasse le directeur d'abord ! Félicitations Édouard ! Je suis vraiment contente pour vous !

_ Mon cher Robert, laissez-moi vous remercier ! Si si ! Je les connais, croyez-moi ! Vous leur avez forcé la main ! Vous m'avez évité la mine de sel !

_ Pour eux comme pour moi, pour nous, vous êtes une carte maîtresse ! Nous l'avons jouée, voilà tout ! Par contre le problème Messier n'est pas réglé... Nous verrons ! Vous appelez Hélène, que nous dînions ensembles ? Pas dans le coin... »

Édouard avait joué, il avait gagné : il raflait la mise. Son bonheur faisait plaisir à voir... Il part téléphoner.

J'enlace Sarah. Elle se sert contre moi.

« Ta langue n'a pas fourché quand tu as refusé les vingt mille francs ? Tu ne vas pas regretter ?

_ Normalement, je devrais donner une réponse idiote à ta question ! Non rien de rien, je ne regrette rien ! Car ma vie aujourd'hui, elle commence avec toi !

_ C'est ça que j'aime en toi, amour : tu connais la chanson... Même si tu chantes faux !

_ Le coeur y est !

Point 12

 

La nuit se déchire à l'est ; une fente rose-gris pour accoucher d'un jour ; un jour qui nous promet le soleil. Il y a longtemps qu'il ne s'est pas montré celui-là. Jaloux ! Sarah lui fait de l'ombre... Nous nous sommes couchés tard. Une soirée tranquille, entre amis : un pot chez Édouard, puis le dîner à deux rues de là, dans un petit restaurant façon bouchon lyonnais ; que sa cuisine agrandit ; et que l'addition porte au gigantisme ! Heureusement qu'Édouard invitait : un tablier de sapeur à ce prix-là, ça relève du proxénétisme ! Retour chez lui pour le pousse-café et il était minuit. À minuit et demi, je visitais la chambre prénatale du petit, - Anatomie approximative, heureusement pour Sarah -, et sur le coup d'une heure, façon de parler, nous dormions tendrement enlacés... C'est dire que le soleil se lèvera plus facilement que nous !

Les secrétaires sont fidèles au poste et à la cafetière : j'abuse de leur bonté en me servant deux fois du café. En échange, je m'oblige à répondre à leur question : qui va remplacer Floconet ? Plusieurs ont la compétence requise. La tentation est grande de choisir, parmi ceux-là, le plus gentil ! Celui qui aurait un comportement normal - dire bonjour, solliciter régulièrement les avis à tous les niveaux et en tenir compte, faire confiance, une vraie, pas du genre : « Je vous fais confiance mais si vous échouez, je vous casse les reins », autrement dit, je n'ai aucune confiance en vous mais je suis obligé de faire avec les incompétents que l'on me donne, etc. - bref, un mec normal, qui passera pour un surhomme, un saint ! À dire vrai, je n'en ai rencontré que deux ! Et ils n'ont pas résisté longtemps : dans ce milieu où tout marche à l'envers, les papillons se transforment en chenilles vite fait ! Jamais le contraire !

Je ne sais pas encore pour qui je voterai... Pour Alain Loriou, un nom d'oiseau, une intelligence rare, mais une froideur qui me glace ? Je n'ai jamais osé l'approcher... Les autres aussi n'ont pas osé : il ne sera pas élu. Dommage... À moins qu'il ne fasse un pas vers nous. Le deuxième ce serait moi, si j'étais disponible... Le gagnant sera probablement Jean Lefèvre. Je me préfère à lui parce que moi je donne l'impression d'être né pour faire un tas de choses : lui, il est né pour gérer ! Point. Ces dames l'aiment beaucoup : il serait bien mieux organisé que nous ! Comme je dois être le plus bordélique du service, un ange passe... J'en profite lâchement pour reprendre du café !

Après, nous parlons de la télé. Il n'y avait rien mais elles ont regardé... L'ange repasse pour la deuxième fois... Je n'ai rien dit : je ne dis plus rien ! Je ferme ma gueule et je milite pour la diminution du temps de travail ; sans illusion sur l'appétit de culture de mes contemporains : par soucis de justice.

 

 

 

Je gagne mon bureau. Bernadette est là, accroché au téléphone. Je n'écoute pas mais j'entends : elle évoque quelques familiarités avec un étranger. Stephen ! Sur mon poste, et en pleine nuit américaine ! Si on me cherche des poux, j'aurais du mal à faire croire que je téléphonais pour raison professionnelle ! Elle raccroche le téléphone, pas avec le mec.

« Excuse-moi mais je n'ai pas le 19 ! Il m'avait appelé sur mon poste... Il ne pouvait pas dormir...

_ Il te prend pour un somnifère ? Tu déclines... À quelle heure l'inter cet après-midi ?

_ Quinze heures. Quoi de neuf ?

_ J'ai obtenu le poste pour Édouard ! Il est content. Messier le sera moins... Pas question de lui donner le Département ! J'ai envie de lui proposer la DRH locale... Pas franchement une promo pour lui, mais il se formera aux relations humaines nouvelle formule ; ce qui le valorisera.

_ Bien vu... À bientôt ! »

 

Je la trouve triste ma Soubirette. Elle sent la fin de l'aventure. La suite ne la concerne pas. Quand elle aménage le capitalisme, c'est pour les autres ; pour qu'ils puissent espérer un instant ; elle ne croit pas, contrairement au révolutionnaire moyen, que le désespoir soit un bon conseiller ! Pas plus qu'elle ne croît, contrairement au réformateur moyen, que l'espoir soit la loi, l'alfa et l'oméga ! Nous avions discuté de cela, naguère. Nous étions convenus, alors, que si la spiritualité était inscrite dans nos gènes, probablement comme un des instincts de survie, (de sur vie ? ), elle se déclinait le plus souvent sous sa forme incarnée, l'espoir, et sous sa forme pervertie, la soumission. Bernadette pense que l'espoir engendre la soumission ; moi je crois que la soumission découle d'abord de l'instinct grégaire et du jeux de la vassalité. Je suis plus terre à terre qu'elle... plus apte à jouir d'un bonheur de bric et de broc... Même si... Je suis peut-être moins "bourgeois" qu'elle ! Moins intellectuel ? Privilège de l'âge, j'ai dépassé celui des systèmes... Je ne suis plus qu'un soldat de l'an deux mille, les deux pieds dans la terre et la tête ailleurs...; poussant la charrue plus que la guidant ! Le monde est mort, vive le monde ! Le peuple est mort avec le monde ! Ah ? C'est con ! Quand j'étais jeune, l'anarchie me faisait rêver... Normal, pour une société de rêve... Je sais aujourd'hui qu'elle est condamnée à ne pas exister : trop complexe à mettre en oeuvre, trop organisée, théoriquement parfaite, donc morte ! Problème d'entropie pour les uns ou perfection inhumaine des cimetières sous le soleil pour vous et moi : la société parfaite n'existera pas !

La femme parfaite existe par contre : elle est devant moi.

« Visite de courtoisie ou de bas intérêts ? Ne me regarde pas, tu me fais fondre et tu m'as déjà regardé ce matin... Il ne me restera plus que les os...

_ Qu'est-ce que tu crois que tu es pour moi : un os !

_ Chienne ! Donne la papate... Ne lèche pas ! T'es une vraie gamine ! Assis ! Sérieux... Si nous passions le week-end en Grèce ? La copine de Mélanie pourrait nous loger...

_ Je ne demande que ça ! Tu t'en occupes ? Mélanie le prendra mieux... »

Elle s'en va ; je m'essuie le nez ; chiante ! J'appelle Mélanie.

« Ta copine Mélina, tu n'es pas fâchée avec ?

_ Pas encore, mais je subodore que ça viendra rapidement... Qu'est-ce que tu lui veux ?

_ Tu crois qu'elle pourrait nous trouver quelque chose pour le week-end prochain ?

_ Si je le lui demande... et si vous payez. Samedi Dimanche ? Je te rappelle... » Gentille Mélanie.

 

Je dois rencontrer Messier. Je voudrais le caser. En fait qu'il reste à son poste... Il est prêt à me recevoir. J'y vais.

« Félicitations monsieur Mourier : votre poulain a gagné !

_ Nous avons gagné ! Je le pense sincèrement... Je regrette que vous ne trouviez pas une juste récompense dès maintenant. Vous savez quel peut être le meilleur poste pour vous ?

_ Celui que j'occupe ? En cas de succès, probablement !

_ En cas d'échec, la question ne se posera pas : les bonnes habitudes reviendront et vous serez désigné "d'office", comme plongeur plutôt que maître queue ! Monsieur Anglès purgera sa peine et moi la mienne. Mais nous n'avons pas agi par esprit de lucre, n'est-ce pas ? Conservez votre poste, gagnons, et dans un an monsieur Anglès devra se dédoubler : le poste sera à vous ; d'office !

_ Je dois convenir que votre raisonnement paraît judicieux...

_ Faites semblant d'avoir choisi ! Il est vrai que vous pourriez demander et obtenir plus dans la hiérarchie qui meurt... Jouez l'avenir monsieur Messier ! Vous en parlez à monsieur Marcoussis ?

_ Entendu... Je vous tiens informé. »

Sacré Messier... Une rude aventure pour lui ! Il entre dans l'industrie pour faire de la relation "humaine", c'est-à-dire le contraire, et il se retrouve aux premières loges d'une opération de type "humaniste" ! Et il s'en sort avec les honneurs ! S'il n'est qu'un simulateur, il va souffrir : faire semblant de s'intéresser aux problèmes d'autrui quand on en a rien à foutre, ça vous tue un bonhomme vite fait. La détresse humaine n'est pas une matière neutre ! Elle peut être toxique pour celui qui joue avec... Les cyniques notamment, qui s'imaginent qu'ils la dominent. Elle leur bouffe le coeur. Je préfère croire que Messier a sauté du train fantôme ; entre deux tunnels.

 

 

Mélanie m'appelle.

« Vous êtes casés les lubriques ! À deux pas de l'Acropole. Sarah va être gâtée question vieilles pierres...

_ J'te merde ! Mais comme je suis un grossier poli, je te remercie.

_ Tu remercieras Mélina : elle vous fait profiter d'une défection. On se voit avant votre départ ? Tu veux me lire ? J'ai écrit quelques pages.

_ Viens déjeuner avec ta prose : nous nous en régalerons.

_ Je parle de l'enterrement... Pas que de ça...

_ Pas de problème ! Le chef a concocté une journée portugaise : ton chant funéraire sur un fond de fado... J'te bise. »

 

Maintenant je bosse !

 

CHAPITRE 38

Point 13

 

 

Une musique lente et douloureuse, pareille à une femme en noir qui voudrait rire, le fado résonne. Lisbonne s'affiche. Le vino verdé a chassé le beaujolais ; le pain dur, noir et sec, la fragile baguette. Ça sent la morue, comme dans le coeur d'une H.L.M. de Vitry. Le repas portugais... Mes Françaises sont là, qui fredonnent un adieu...

« Vous feriez mieux de me faire la bise ! Vous devez aimer ça, la morue !

_ Dis amour, les astuces grecques, tu ne pourrais pas me les faire avant de partir ? J'appréhende, tu vois, de contempler l'Acropole, et d'entendre quelque chose du genre : "Ça m'étonne pas qu'ils se sodomisassent là-dedans ! Pas idée d'enfermer des soldats près d'un repère de vierges !" Fine allusion au Parthénon, certes, mais déplacée dans le contexte poétique qui doit présider à la rencontre entre l'instant présent et la pérennité des siècles qui roulent vers l'infini... Le fado, amour, même dans une cantine, il me remue le coeur...

_ C'est ça ; remue-toi les fesses aussi : on va se faire piquer notre table ! Fonce Mélanie !

_ Amour, tu m'étonneras toujours !

_ Tu soliloques ou tu me causes ?

_ Je te parle ! Mais est-ce que tu seras encore amour, quand tu ne m'étonneras plus ? Là, je soliloque ! Ça sent fort, la morue ! »

Mélanie occupe la place, notre place. Je trouve ça bien d'avoir sa place. Cela permet de manger en équipe ; sans se presser, sans traîner avec son plateau comme des zombies... À la belle époque, j'ai vu des types se battre pour la conserver ! Car elles n'étaient pas marquées... Les chiens sont mieux équipés ! Moi, j'aime bien celle-là, à cause du gazon...

« Alors Mélanie, tu nous le sers ton apéritif ? Ou ton digestif... Comme tu préfères.

_ À la fin du repas. Pour le moment j'ai faim ! Quoi de nouveau sous le soleil d'octobre ?

_ J'ai casé Messier ! Il reste à son poste. Il va engranger de l'expérience et dans un an, si tout va bien, il ira rejoindre Édouard. Si tout va mal... Elle est bonne la brandade... Y'a un restaurant, rue Saint-Denis... Non ! Je confonds avec un branlage de morue !

_ C'est ça amour, vide-toi ! Je te veux pur pour accéder à l'Olympe ! Allez... dis-les les gros mots...

_ Bite, con, couille ! Ah ! t'as raison, je me sens mieux ! Ictinos, Callicratès, Phidias ! Le transfert se fait bien ! Voyons : opisthodome, hécatompédon ; tu m'étonnes qu'elles mourraient les copines : long de cent pieds !

_ Ça promet ! Nous partons quatre jours ?

_ Seulement trois nuits !

_ Ouf ! J'ai eu peur ! Vous ne trouvez pas que l'ambiance est changée ? Les gens sont plus relax... J'ai même entrevu quelques signes de courtoisie...

_ Toujours, après une grève : ils se connaissent. Une grève dure peut générer des groupes d'anciens combattants dont les membres restent, restaient, solidaires entre eux durant de longues années. Vingt ans, voire plus... Frères d'armes en quelque sorte... Toi, princesse, tu seras ma soeur d'arme...

_ L'arme en question étant un pistolet, je présume ?

_ Quel romantisme ! Quand je pense qu'il m'est arrivé de vous envier, un soir que j'étais saoule...

_ Parle-nous plutôt du cimetière maintenant ! Tu seras notre soeur de larmes !

_ Je serais ridicule contre ton pistolet, à eau ! Fini la rigolade : place à la littérature ! Je lis :

- Ce que nous redoutions, monsieur Paul et moi, est arrivé : madame Paul, Henriette, est libérée. Nous avions peur d'être heureux pour elle... À cause d'elle... Mais nous avons été malheureux. L'honneur est sauf. Elle croyait. J'espère qu'elle croît toujours... T'imagines, si tu t'es privée toute ta vie, tu meurs et tu t'aperçois que tu es morte ! Pas le temps d'être déçue, d'accord... Flouée ! Je ne sais pas si elle s'est privée de vivre. Je ne voyais sa vie que dans un drôle de miroir qui parlait : « Il fait beau ce matin, Mélanie ; vous ne trouvez pas ?  » Parfois, souvent, il faisait gris, je ne trouvais pas. Est-ce qu'un homme dont la femme se prive, trouve qu'il fait beau quand il fait gris ?

_ Il est maso ton Paul ?

_ Je continue. - J'interrogerai le miroir : « Miroir mon beau miroir, quand tu exploses en rayons de lumières, tu les cueilles dans quels ciels ? »

_ Moi c'est dans le ciel du lit !

_ Bon ! J'arrête ! Tu ne penses qu'à déconner !

_ Continue Mélanie. Toi, le crétin, ton ciel de lit s'est couvert de gros nuages !

_ Je continue pour Sarah. Mais à la première interruption de l'individu, je m'en vais ! Je reprends - Est-ce qu'un homme dont la femme se prive, trouve qu'il fait beau quand il fait gris ? J'interrogerai le miroir : « Miroir mon beau miroir, quand tu exploses en rayons de lumières, tu les cueilles dans quels ciels ? » La femme est-elle le ciel de l'homme ? Certaines peuvent le croire... Moi, j'ai souffert à l'enterrement... Je n'ai été qu'un coin de terre, solide, ferme, pas un trou de terre remuée, pas la gangue de l'éclat éteint... Je ne faisais que passer, que prêter mon épaule... donner la main. Un instant, peut-être, je suis devenue ciel... J'avais de grandes ailes tout en plumes légères et je volais... Invisible aux mortels, acclamée par les morts... Henriette me remerciait : « Soignez-le Mélanie, j'étais son ciel ! » J'ai oublié de lui demander si elle était tout à fait morte ! Plus tête en l'air que jamais... Je suis redescendue à l'appel des derniers sanglots. Puis la terre s'est refermée, poignée après poignée, une fleur une poignée, une poignée de fleurs, c'était Paul, Paul qui les avait effeuillées, un peu, beaucoup, à la folie, plus jamais ! Je n'ai pas revu Paul, depuis l'enterrement. Il a pris quelques jours. J'espère qu'il ne prendra pas quelques années... J'attendrai qu'il me dise, « Il fait beau ce matin, Mélanie ; vous ne trouvez pas ?  » La première fois ce sera au printemps bien sûr. Le soleil sera de la partie ; et les fleurs et les oiseaux... Mais ça ne fera rien : il les aura vus et il voudra les partager avec moi... avec quelqu'un... Il sera vivant ! En fait, quand une personne meurt, c'est celui qui l'aime qui doit regagner le ciel...

Sinon la vie continue, comme on dit ! Ici elle continue en changeant. J'ai un peu peur... Un peu le trac plutôt ! C'est normal, tous les acteurs ont ça. Je me demande si jouer à choisir sa vie c'est un rôle de composition ? Je demanderai à Robert, le metteur en scène...

_ Bientôt metteur enceinte, aussi !

_ Te vantes pas avant d'avoir eu la peau des ours...

_ Ouah ! Elle est bonne celle-là ! Continue Mélanie... Je t'en prie...

_ Tu as du pot que Sarah t'ait sauvé la mise ! Je poursuis : - Je demanderai à Robert, le metteur en scène dans quelle histoire il nous a lancés ? Ouvrez la cage aux oiseaux... Est-ce que nous allons voler, avec nos moignons ? Nos ailes de nains nous empêcheront-elles de voler ? J'ai tort de m'inquiéter... Mes collègues ne s'inquiètent pas, elles ! Parce qu'elles n'y croient pas ! Elles font semblant d'y croire : elles craignent tellement de paraître bête quand cela se voit. Alors, comme tout le monde croît, elles font semblant... Pas bêtes... Y'a pas écrit "bête" entre leurs cornes ! Je ne sais pas pourquoi je suis méchante aujourd'hui... À cause du trac ? Je joue dans la même troupe qu'elles ! Si on est mauvais ce sera de leur faute ! Na ! Je n'arrive même pas à faire illusion sur moi ! Finalement, peut-être que c'est de la peur et pas du trac ?

Le metteur enceinte de ses deux, va me demander des nouvelles de Raoul. Il a disparu de ma vie celui-là ! Tant pis pour lui ! Mais il voit encore maman. Je vais la prévenir pour lui éviter de figurer dans le remake de ce film italien : un homme y courtisait la mère à seule fin de trousser la grand-mère ! L'octogénaire subissait les outrages avec un extraordinaire regard qui voulait dire : pourquoi moi ? Ma pauvre maman ! À peine soixante ans...

_ Aux prunes !

_ Alors là ! J'arrête !

_ Quoi ? Tu tends des perches... des gaules... et quand on les saisit, tu te fâches !

_ J'arrête parce que j'ai fini !

_ J'aime mieux ça ! Y'a plein de très bonnes choses dans ton truc... Ça paraît simple... Tout le monde peut croire qu'il est capable d'en faire autant... Tu veux que je te dise : c'est de l'art ! Bravo.

_ Vous êtes trop bon, mon cher maître... Vous eussiez fait mieux si vous l'aviez tenté. »

« Dis donc princesse, tu nous inondes de la lumière verte de la mer intérieure qui te dégouline par les yeux, et tu recueilles nos bruissements dans la fine sculpture de tes coquillages, mais si je puis me permettre une remarque qui n'a rien de personnel, tu n'en pipes pas une au sujet de tes oeuvres !

_ Si je puis me permettre une remarque qui n'a rien de personnel, je ne peux pas être au four et au moulin ! Un accident est si vite arrivé !

_ Ce ne serait pas la première fois que tu me briserais les meules ! Dis plutôt que tu as peur de faire un four !

_ Bon ! Les amoureux, je vous quitte ! J'ai du boulot !

_ Passe boire un café au bureau ! Nous montons nous aussi ! »

 

Point 14

 

La cafetière crache son dernier jet de vapeur. Je l'éteins : elle a tendance à surchauffer le café. Nous attendons que tombe la dernière goutte. Mélanie a l'air moins pressée. Je crois que mon compliment lui a fait du bien : elle sait que je ne les galvaude pas !

« Sers-nous princesse... »

La princesse se déplie. Qu'elles sont grandes les filles de maintenant ! On n'en finit plus de les embrasser... Je suis fatigué... Il me tarde de clore le chapitre. La nuit, je rêve que je joue du piano et que les touches résistent à la pression ; puis qu'elles s'enfoncent dans la glu. Les pédales sont dures. Le tempo étire la ligne mélodique qui finit par casser. Les auditeurs applaudissent : ils n'écoutaient pas ! Je me réveille en sursaut. Je me colle à Sarah. Je la sens vivre ; je m'endors...

« C'est bizarre cette histoire de clavier qui me réveille chaque nuit...

_ Moi ça ne m'étonne pas : t'en touches pas une ! Ton subconscient a le sommeil plus fragile que toi, voilà tout !

_ Je crois surtout qu'il m'invite à terminer mon livre... Le café s'améliore, vous ne trouvez pas ?

_ J'ai détartré la cafetière... Je ne voulais pas que tu te transformes en statue ! Enfin pas de partout !

_ Tu deviens pénible princesse ! Une vraie prolo ; à l'humour d'atelier... Qu'est-ce qui va me rester ?

_ De moi ou de toi ? Moi pendant vingt ans encore, je pratiquerai l'esprit d'atelier pour la même raison que les filles de bonnes familles faisaient du piano : pour tenir leur place dans le monde. Toi, pendant ces années-là, tu essayeras de retenir ta langue, de ne pas l'oublier ! Nous serons les derniers...

_ C'est vrai qu'une culture qui meurt devient le château des élites ; après avoir été la maison de tous ! Nous serons probablement, avec tes congénères BCBG, le dernier bastion de l'esprit ouvrier français ! ; les seuls à mêler aussi spontanément le vocabulaire du sexe à celui de la vie quotidienne. Sans doute parce que nos pères, travailleurs manuels pour la plupart, avaient un corps, sentaient leur corps, l'utilisaient. Ce langage n'empêchait aucunement les jeunes ouvrières d'être saines d'esprit ! Saine, nature, mature ! Saine, je veux dire pas vicieuse, pas viciée... Malheureusement leur bonhomme faisait l'armée des maîtres et il en revenait le plus souvent perverti et contagieux ! Sans parler du pilonnage pornographique des curés !

_ J'ai débuté comme ouvrière, moi ! Saine j'étais, saine je suis restée ! Hélas !

_ Et moi amour, je peux espérer devenir comme une ouvrière, pas vicieuse, pas viciée ?

_ Vous ne me méritez pas ! Vous ne respectez rien ! Sauvez-vous ! J'attends Bernadette, une vraie prolétaire, elle ! Ne ricanez pas ! Ça prouve que vous n'avez rien compris à mon discours ! Bernadette est saine, pas vicieuse, pas viciée : elle a du tempérament ! C'est tout ! Ce n'est rien ! Une vicieuse n'est pas celle que la deux cent cinquante et unième position amuse ! C'est celle qui la recherche alors qu'elle ne l'amuse pas ; que ça la trouble, que ça la salit, et qu'elle s'y vautre !

_ Le mec lui, jamais vicieux !

_ Un mec qui complique est soit un type qui veut faire plaisir, soit un cérébral qui intellectualise l'acte ; là, effectivement, ce peut-être n'importe quoi ! Physiologiquement, le mâle "normal", il baise vite fait et, si besoin, il baise beaucoup  !

_ Mais mon chéri, toi t'es tout ça !

_ Et oui ! Cassez-vous !

_ Dis-moi Sarah : il n'est pas, quand même, un peu plus perverti que normal ?...

_ Penses-tu ! Il est physiologiquement normal : version grands besoins ! Heureusement qu'en plus, il est "anormalement" gentil... »

 

Enfin seul ! La France, ton sexe fout le camp ! C'est important ? C'est aussi l'acte créateur... Par excellence... Un acte stratégique ! Un sujet de roman...

 

« Il songe, le rigolo ?

_ Au pied d'une montagne ! Tu vas ?

_ Il faut même que nous y allions ! Une dernière fois ! Une formalité j'espère... »

C'en fut une. Accord parfait ! Chaque délégué signa le document des deux mains. J'en portais la copie chez Messier.

Il m'accueille en ami.

« Je reste à mon poste, près de vous ! Déserter le champ de bataille quand on croît à la victoire, c'eût été stupide... Merci de m'en avoir averti ! Je vous convoque au grand complet pour lundi prochain ! C'est le Président Sruck en personne qui paraphera le document final ! Tout est bien qui commence bien ! »

 

Il me reste à saluer Édouard.

« Entrez mon cher Robert... Je fais un peu de ménage... Je dois remplir une dizaine de caisses ! Hélène me serait d'un grand secours ! - Je découvre que je n'ose pas lui dire " qu'elle mettrait dans ses caisses le produit des fouilles de son mari" ; et qu'il est probable que je n'oserai jamais ! -.

_ Je peux vous aider ? En échange vous m'aiderez à faire ma valise : je pars en Grèce demain soir.»

Pendant deux bonnes heures nous emballâmes les reliques directoriales : livres, tableaux, dossiers... Si Édouard changeait de poste, il ne changeait pas de peau ! Un homme de traditions. Sans aucun doute, la plus belle victoire dans cette affaire, il l'avait remportée sur lui-même. Je le quittais vers dix-huit heures.

Je retrouvais Sarah.

« Chez toi ou chez moi ?  »

_ Chez nous ! »

 

FIN

 

 

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