Ces textes sont protégés par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d'auteurs. Toute reproduction autre qu'à des fins personnelles est strictement prohibée.

 

 

Roland Chapnikoff

 

Usine 2 _ section 5

 

 

 

En fin de lecture, notez votre point d'arrêt . À la reprise cliquez-le dans la liste ci-dessous

#point1

#point6

#point11

#point2

#point7

#point12

#point3

#point8

#point13

#point4

#point9

#point14

#point5

#point10

#point15

Retour à la page d'accueil

 

 

 

 

CHAPITRE 28

 

 

Seize heures passées de cinq minutes. L'icône de la messagerie clignote. Messier veut me voir dès mon retour. Je me fais annoncer pour le quart. J'ai besoin de souffler. Je mets de plus en plus de temps pour reprendre des forces et rassembler mes idées. Mes idées... Elles sont désincarnées mes idées, sorties de mon corps, parties se balader sur un autre corps, dans un autre corps, plus vivant que le mien... Elles veulent renaître, fraîches, sans rides ; c'est triste et vieux une idée ridée. Elles cherchent un ventre qui soit une tête aussi, une tête de bébé dans une femme enceinte qui accouchera d'une idée... En attendant je dois faire avec ! Je me secoue et j'y vais.

Messier a l'air d'un type qui aurait manqué d'air frais depuis longtemps... Une flamme vacillante qui lance quelques éclats, comme des cris...

« Si votre ramage ressemble à votre plumage, je présume que vous n'avez rien de bon à me dire !

_ Je suis enrhumé... Je m'asphyxie... Notre affaire, quant à elle, n'a guère évolué ! Je... n'ai pas eu le courage de me démettre... Mais j'ai plaidé pour que vos propositions soient réellement étudiées... Je crois pouvoir dire qu'elles le seront. Passé le premier reflex, le rejet du changement, et pour peu que vous mainteniez la pression, le pragmatisme devrait triompher. En tout cas le rejet devrait découler d'une décision mûrement réfléchie et non d'une position de principe... Enfin je l'espère...

_ Espérons !

_ Je dois vous transmettre une proposition, mais je n'ose à peine...

_ Allez, un bon geste...

_ Nous sommes disposés à annuler le plan de licenciement !

_ Pour continuer à licencier en douce ?

_ Je n'ai pas dit cela !

_ Je comprends votre gêne... C'est une proposition officielle ? Nous en ferons part à l'assemblée. En ce qui me concerne, je ferai voter contre la reprise du travail. J'aimerais rencontrer le vice-président Magloire. Ne vous offusquez pas de cette demande, elle n'est pas dirigée contre vous. Je crois simplement que je serai, vu ma situation, mieux placé que vous pour le "secouer" !

_ Il n'est pas le genre d'homme à monter en première ligne, au contact direct de l'ennemi, pardon, de l'adversaire ! Mais je transmettrai votre demande. Voilà ce que je devais vous dire. Restons en contact. Je vous propose un point vers onze heures, demain matin.

_ À demain. »

 

Point 1

 

Nous voilà retournés à la case départ ! D'une certaine façon nous avons triomphé... Le conflit, à ce jour, est de notre fait. Le patron a amorcé une bombe que nous avions préparée à son attention. Une bonne bombe, de celles que les ouvriers font sauter sur les chantiers pour ouvrir une route. Évidemment, ça fait des éboulis... Il faut dégager le terrain, affermir les soubassements, goudronner. Il faut se donner de la peine. Mais la route est ouverte.

Celle du bureau d'Édouard ne l'est pas.

J'appelle Soubirette. Je l'invite à boire quelque chose à la cafette qui tient table ouverte.

« J'ai du nouveau, ma biche au pied-de-biche qui ouvre les brag...

_ Passe ! On t'as vu au Chêne vert : alors tes commentaires, hein !

_ Le K. G. B. ! Trotski, Staline, même combat !

_ Nous sirotions dans la salle quand le taulier a hurlé ton nom ! Elle est bien la chambre n° 2 ?

_ Comme si tu ne la connaissais pas ! Sérieux : ils renoncent au plan de licenciement !

_ Retour à la case départ !

_ C'est ce que je soliloquais tout à l'heure. J'ai prévenu mon ami Messier qu'il ne devait pas s'attendre à nous voir accepter. Il en est conscient.

_ Il ne faut pas sous-estimer l'attaque... Certains pourraient prendre prétexte de ce changement pour prôner l'arrêt de la grève... et l'ouverture de négociations sur les licenciements à venir ! J'étais en commission "hiérarchie" : une grosse minorité ne voit pas clairement où cela nous mène... Et pas mal de faux culs sont à l'affût d'un fléchissement dans nos convictions ! Ils hument le vent comme les chacals qu'ils sont !

_ Il faut accélérer le mouvement, pousser les feux. Commission le matin et l'après-midi ! La moindre décision doit être mise en exergue sur un tableau ! Entre les commissions nous sortirons un tract qui reprendra les points acquis.

_ Nous pourrions, à l'occasion de l'intersyndicale du matin, suggérer avec plus de dirigisme que prévu, l'axe de travail des commissions. Je redoute l'enlisement !

_ On marche comme ça... Et si après-demain midi le terrain n'est pas dégagé, nous intervenons directement dans le débat ! Au matin du quatrième jour, nous devons faire voter un texte qui soit suffisamment opérationnel pour permettre le démarrage du processus ! Et pour être présenté à Marcoussis dès qu'il en fera la demande ; normalement, ce jeudi ! Tu organises ça ? Je dois retourner au Chêne vert... Ça fait une heure déjà que j'en suis revenu !

_ Pauvre vieillard ! T'as vu ta tête... Mathusalem, c'est dans les romans... Va dormir ! Conseil d'amie. Comme d'habitude, je m'occuperai de tout !

_ Alors je te laisse à tes oeuvres. Je vais rôder du côté de chez monsieur le directeur... See you later... »

Je mets les voiles sous une bordée de fuck, et pas des bébés !

Il est trop tôt pour espérer des nouvelles d'Édouard. Rien à attendre avant dix-huit heures et je n'ai pas le coeur à aller papoter dans les popotes... Un brin de lassitude vient ceindre mon front, telle une branche de laurier... Avoir vaincu le temps contraire, n'est-ce pas une victoire ? Marquer le pas dans la débâcle, c'en est une autre... Le balancier va repartir dans le bon sens : il le faut... J'ai regagné mon bureau comme un bon cheval sans cavalier regagne son écurie... Tué par les indiens le cavalier ! Seulement fatigué le cavalier... Voilà Soubirette ! Qu'est-ce qu'elle veut ?

« J'ai pensé à un truc : il faut relancer notre revendication sur la réduction du temps de travail ! Sans perte de salaire.

_ Prématuré. On ne change pas de bateau au milieu du gué. De plus, tu sais aussi bien que moi qu'une réduction trop faible, c'est du pipeau question embauche, donc question charge de boulot, donc question réduction ! Au passage les patrons imposent une flexibilité qui fout encore un peu plus notre vie en l'air ! Une réduction cela ne se bricole pas ! Il faut du solide. Et mettre les moyens pour l'obtenir. Alors prudence...

_ Parles-en quand même. Ça fait un deuxième fer au feu.

_ Mais pierre qui roule n'amasse pas mousse et Washington est la capitale des États-Unis ! Je susurrerai...

_ Salut ! »

Je ne tiens pas à créer une diversion. Eux vont probablement tenter de le faire. La réduction, ils la savent inéluctable et ils s'y préparent. D'abord, casser les moyens de contrôle : suppression du pointage. Ensuite faire affecter les sommes précédemment octroyées pour "l'aide à l'embauche", à la compensation des pertes de salaires dues à la pseudo réduction. Bilan de l'opération : les gens travaillent autant ; une partie de leur salaire est payée par leurs impôts ; ils sont "flexibles" à merci ; et bien évidemment, le chômage qui autorise toute cette magouille, se porte mieux que jamais ! Il suffit de constater ce qui se passe ici où près de la moitié du personnel ne badgent plus, et de le relier à certains discours étonnants du C.N.P.F. : "Trop d'aides à l'embauche !", pour que la manoeuvre apparaisse très clairement ! Il suffirait de faire badger les entrées et sortie de l'usine, question de sécurité n'est-ce pas, et le tour serait joué ! Les gens seraient contrôlés à titre disciplinaire ! Comme ils sont, pour l'immense majorité, surchargés de boulot, il est très facile de les garder au travail. On reviendrait ainsi au travail à la tâche, qui a fait les beaux jours de tous les plus graveleux exploiteurs de la misère ouvrière, mais sous une forme légèrement aggravée : travail à la tâche payée au temps fixe ! Bien ! Ces perspectives réjouissantes m'ont requinqué ! Je dois être un lutteur-né ! Que souffle la tempête et le vent s'engouffre dans mes voiles et je plane comme un homme araignée... Drôle de nom...

 

Point 2

 

 

Paul !

« Je t'avais dit à cinq heures ! Tu es exact. Je dois voir le directeur, puis nous partirons. Qu'est-ce que tu penses de ma compagne ?

_ La grande classe... Tu es ficelé, ce coup-là !

_ Je l'espère...

_ Une famille ? Remarque que je te vois bien entouré de marmots : tu as l'habitude de prendre les gens pour tes enfants !

_ Dis le fond de ta pensée : de prendre les gens pour des enfants... On me l'a déjà reproché ! Ce n'est pas de ma faute si le comportement de la majorité de mes concitoyens s'apparente à celui d'un adolescent ! Sauf que l'adolescent laisse espérer... Mais reconnais que je garde ce constat pour moi, dans la mesure où je procède toujours comme si je m'adressais à des adultes ! Je tiens cette pratique de Saint Augustin qui manifestait du respect à des moines qu'il pouvait suspecter de bien des turpitudes. Je pense aussi que l'on ne gagne rien à mépriser les gens. Il ne faut pas être dupe, voilà tout... Et puis qui sommes-nous pour juger ? Je me contente de constater et crois-moi, c'est bien suffisant !

_ Je sais ce que tu penses... Je suis ton ami, non ? Une famille ?

_ Nous en parlons. Pour moi c'est maintenant ou jamais. Je tiens à élever mes enfants ! Qu'est-ce que tu ferais à ma place ? Question con mais répond quand même...

_ Vous êtes adultes, en tout cas elle, elle l'est ! Vous êtes libres et tu es en âge de partager jusqu'au bout l'éducation de vos rejetons. Le fait que tu sois plus âgé qu'elle est moins ton problème que le sien ! Pourquoi la priverais-tu de ta présence ? Tu serais bourré de fric, tu ne te poserais pas la question : tu épouserais ! Sois riche pour une fois !

_ Elle me dit les mêmes choses... En plus, elle préfère être veuve de bonne heure pour se recaser dans le quinquagénaire agissant !

_ Ça se discute !

_ Pas sur un cadavre encore vivant ! Je me demande pourquoi je réfléchis car je sais, d'instinct, que connerie ou pas, une chance pareille on la prend... Assez parlé de moi ! Parle-moi de ton projet de "langage total". »

Édouard se manifesta vers la demie. Je quittais Paul pour un instant.

« Monsieur le directeur est-il un oiseau de malheur ?

_ Ses ailes brassent du vent, cher ami. Je viens d'avoir Malassis et je vous ai tout dit ! Ils attendent que trois jours se soient écoulés... Vous avez, paraît-il, demandé à rencontrer Magloire ?

_ En effet. Je ne veux pas abuser des bons offices de Messier.

_ Ces messieurs craignent de vous voir accepter un compromis. Quelque chose comme une augmentation de salaire, une réduction de la durée du travail... Ce qui, de leur point de vue, serait une victoire pour Magloire ! Et une défaite pour eux...

_ Et pour nous ! Nous n'avons pas l'intention de négocier. Vous pouvez le leur dire. Nous nous préparons à leur vendre nos revendications à la fin de la semaine, comme prévu. La balle sera dans leur camp dès jeudi matin. À eux de la jouer !

_ Puis-je me permettre : veillez à ne pas brouiller les cartes ! Nos "amis" s'effarouchent comme des flammes de bougies ! Et méfiez-vous de Magloire : il est du genre flamme de chalumeau. Il faudra lui couper le gaz pour le souffler !

_ Ou lui pomper l'oxygène ! Nous ferons les deux ! Vous savez sans doute qu'ils proposent de renoncer au plan de licenciements... Qu'en pensez-vous ?

_ Normal. Ils ne renoncent pas à licencier ! Prévoyez d'autres gadgets de cet acabit.

_ Chaque proposition les affaiblit ; pour le moment... Mais nous restons vigilants. Nous allons accélérer les commissions "hiérarchie".

_ Passez me voir demain après l'assemblée : j'en suis le rapporteur "officieux" auprès de Marcoussis. Je dois vous quitter : j'ai promis à Hélène de rentrer tôt ! Je crois qu'elle a des places de théâtre, mais elle attend de voir dans quel état je suis avant de me proposer de sortir.

_ Je reconnais sa délicatesse. Embrassez-la pour moi, voulez-vous... Afin de lui être agréable je ne vous retiens pas plus longtemps. À demain... »

Bon ! je suis tranquille jusqu'à demain matin !

Paul m'attend dans mon bureau en compagnie de Sarah. Le temps d'informer Bernadette et nous partons pour mon appartement. Nous y passerons la soirée, puis Paul restera seul. Je dormirai chez Sarah. Je suis content de constater que Sarah lui plaît. Il est du genre à appeler un chat, un chat, et si nécessaire, une chatte une conne ! Et il sait encore apprécier une chatte... Et depuis toujours, reconnaître une conne ! Moi aussi, cela va sans dire... Ça va mieux en n'entendant pas dire le contraire ! Mais suis-je encore capable d'être aveuglé par quelques hormones ?

« Tu ne dis rien amour... Tout va bien ?

_ Tout va bien. Je songeais... Quand Paul nous aura donné sa formule, je te traduirai ma pensée. En attendant embrasse-moi : tu auras un aperçu presque parfait ! Et si le langage des attouchements était supérieur à celui des mots ? Bonjour chère madame se dirait... Bon, je tiens le volant... On ne pourrait pas se saluer en voiture ! Il faudrait prendre les transports en commun... Quelle convivialité dans les wagons ! Fini les gueules de six pieds de long ! Bonjour les gueules de ceux qui ont pris leurs pieds ! Les bagnoles resteraient au garage, la pollution diminuerait ! »

Nous déconnions encore en nous garant.

 

Point 3

 

La gardienne a bien fait les choses. Je lui ai dit ce matin  : « Soyez gentille de changer les draps, j'attends quelqu'un ». Croyant sans doute à un rendez-vous galant, elle a disposé des fleurs un peu partout. Cela permet à Sarah de s'abandonner à l'ironie :

« Tu attendais quelqu'une ? Nous te dérangeons ? Je peux ouvrir la fenêtre un instant ? »

La pièce embaume comme une fille de mauvaise vie en fin de mois. Fleurs naturelles contre "Prairie fleurie", qui déborde de l'endroit clos, le match est nul ! L'air pur chasse l'usurpateur et les fautives vont en pénitence dans la cuisine. Nous respirons. Sarah referme la fenêtre.

« Que voulez-vous manger ? Pizza, chinois ? Paul ?

_ Chinois. Dans mon bled je suis à l'abri de la mondialisation culinaire ! Je mange français, moi, Monsieur !

_ J'ai quelques boîtes aussi... Mais si tu veux des chinoiseries pas de problèmes... Sarah aime ça, les chinoiseries... Dis-le au monsieur...

_ J'avoue !

_ Je commande trois menus "b" pour huit heures. C'est parti ! Mettez-vous à l'aise. Sarah je te confie Paul pendant que je téléphone. Fais-lui les honneurs de la maison. Soyez de retour pour dîner ! »

D'après l'agence, je loue un très grand trois pièces. D'après moi, c'est un local très agréable et dont la modestie des pièces n'est pas le moindre charme. Les murs vous entourent, vous protègent, sans vous oppresser. L'espace juste. Je vis là depuis quinze ans. Un cadeau que je me suis offert pour ma promotion au titre, et à la paye, d'ingénieur. Habiter Paris, me retrouver chez moi...

« Dis amour, je mets ton baise-en-ville dans l'entrée. Paul prend une douche. J'aime bien ta tanière... Dommage qu'elle soit trop petite pour une lionne et des lionceaux... Mon lion ! Embrasse-moi un peu... Dès qu'il y a un homme dans les parages, je te sens différent !

_ Je t'embrassais moins pour t'étreindre mieux ! Tu vois !

_ Je ne m'inquiétais pas beaucoup... Tu le connais depuis longtemps, Paul ?

_ Depuis que je suis dans la boîte. Nous étions au Technique ensemble. Quand je suis passé au Commercial, nous nous sommes séparés. Mais nous continuions à nous voir. Puis ce fut la Commission... Tu vas voir, ce n'est pas mauvais du tout ce qu'il fait.

_ Et question homme...

_ Un homme de bonne volonté... Il n'a jamais voulu militer dans la boîte. Il prétend que les évolutions intéressantes viendront de l'extérieur ; ou de l'intérieur d'un crâne ; mais sûrement pas des classes laborieuses ! D'ailleurs, il est membre du P.S. !

_ Toi, tu crois qu'elles viendront des classes laborieuses, les évolutions ?

_ Rien ne se fera sans elles. Mais elles ne feront rien d'elles-mêmes ! Je crois au diptyque parti-syndicat. En théorie... Car en pratique ça ne marche pas et ça ne marchera jamais !

_ Pourquoi ?

_ Parce qu'il n'est pas dans la nature des militants, et encore moins dans celle des dirigeants, de respecter les gens qui leur confient une responsabilité ! C'est aussi con que ça ! Vaste problème...

_ Mais toi, tu les respectes !

_ Penses-tu ! Moi je respecte ma fonction, mon mandat. Je dois faire en sorte que la situation de mes mandants soit la meilleure possible. Je m'y applique. Mais dire que je respecte des gens qui laissent crever leurs frères par manque de travail, alors qu'eux-mêmes crèvent parce qu'ils en ont trop, non, je ne les respecte pas. J'ai même du mal à les comprendre...

_ Tu dis ça parce que tu es énervé !

_ Un peu, c'est vrai ! D'autant qu'en ce moment ils se remuent : la trouille au cul, mais ils remuent, ils frétillent du croupion ! Enfin, que veux-tu : j'ai l'esprit de classe ; et puis si un seul mérite d'être aidé, et dieu merci beaucoup sont vivants sous la cendre, il faut tous les aider... Mais je ne suis pas le bon exemple, car je ne suis pas un militant. Je me force ! Par intelligence, par intérêt, par sens moral, que sais-je encore, je m'oblige à militer ! Aucun plaisir à la chose, pas la moindre érection ! Tu ne risques pas de me retrouver vidé par une réunion !

_ Je respire ! Et question nana, ton Paul ?

_ Bon père et bon mari à ce qu'il dit... Pas cavaleur... Il baratine les femmes pour le plaisir de jouer avec les mots, de les entendre se transformer en rire, en curiosité, de les voir prendre corps, doucement. C'est passionnant pour un homme ordinaire, alors pour un écrivain ! Mais je ne l'ai jamais vu "conclure" ! Il relâchait la belle soumise, sur une pirouette ; et il rentrait chez lui. Ça te plairait un mec comme ça !

_ Je me souviens très bien de ta façon de draguer : avec toi ça prend corps tout de suite !

_ Avec toi j'ai dû vaincre ma timidité ! Je sentais que j'engageais ma vie !

_ Tu parles ! Tu pensais surtout à engager autre chose !

_ Malin ! La vérité, tu la veux dans toute son horreur ? J'avais peur ! Je ruais ; comme un cheval apeuré !

_ Tu regrettes ?

_ Nous ? Pas encore...

_ Mufle ! Pas vous Paul ! Je m'adressais à ce monsieur... Je le connais, lui !

_ Je constate Robert, que tu n'as pas changé.

 

Point 4

 

 

_ T'es pour la paix des ménages, toi ! Tu vois l'enseigne qui clignote là-bas ? Juste après celle de la pharmacie...

_ Ne vous laissez pas impressionner Paul. Moi aussi il me bat, mais je lui dis quand même ses quatre vérités !

_ Je vais en prendre une pour taper sur l'autre. Trois heureux d'un coup ! J'ai une petite faim... L'honorable gargotier ne devrait pas tarder... Un apéro ?  »

Nous nous installons, Paul et moi au bourbon, Sarah à l'anisette. L'odeur méditerranéenne envahit la pièce.

« Avec ton truc, nous ne sentons plus ce que nous buvons ! Moins démocratique qu'un bourbon : faut le faire ! Un Rocard sinon rien ! T'as donné là-dedans, Paul ?

_ Tant qu'à se faire mener en bateau autant prendre un marin...

_ Il n'est pas sous-marinier à ce que je sache ! Paix à leurs âmes... Mais putain ! quel gâchis ! À table ! »

Le livreur, un jeune tout brun, patibulaire du tout, déposa les repas. Il me remercia de ma pièce avec un accent italien. Sarah me rejoignit dans la cuisine. Paul la suivait.

« Tiens Paul ! Va dans la cave à vin, à droite dans la remise, et prend un Tavel. Le tire-bouchon est dans ce tiroir. »

Un petit luxe cette cave, achetée d'occasion à un "décentralisé". J'élève cent cinquante bouteilles. Surtout, je bois frais quand je veux... Paul revient avec la bouteille. Le Tavel, je n'ai rien trouvé de meilleur avec la bouffe d'Extrême-Orient.

« Allez, on y va ! Paul, en face du paysage... »

Ma fenêtre donne sur la colline du Mont-valérien. Pas dessus, sur... au loin... Mais entre nous et elle, il n'y a rien d'autre que le nuage crasseux que la terre nous envoie. Aujourd'hui il est crasse pâle, discret comme un effluve, ténu comme une vapeur, parsemé de quelques lumières.

« Toujours là le mont-valo ! J'y ai passé quelque temps pendant mon service militaire. J'étais aux Transmissions.

_ Oh oui ! Raconte ta guerre à Sarah ! Le sable chaud, les chèvres, les fellouzes...

_ Son père a dû lui raconter...

_ Oui. Mais vous avez chacun la vôtre... La sienne, il l'a faite dans l'hôpital d'Alger. Il en parle peu. Il dit qu'il ne soignait que des petites plaies, même si parfois elles étaient mortelles... Il parle d'une gangrène brune, beaucoup plus grave. Médecin juif, il s'y connaît. Ne me parlez plus de guerre. Parlons d'écriture : il lui arrive, à elle, d'être admirable ! Robert me dit que vous êtes un technicien...

_ Plus qu'un écrivain ! Il dit ça Robert ? Il est mille fois plus technicien que moi ! Mais chez lui la technique avance masquée... Je les ai lus ses textes "brut de frappe" ! Facilité, spontanéité, mon zob ! Quelques formules peut-être... Pour avoir des oeufs en neige, il faut les battre ! Lui comme les autres...

_ Sarah a trahi ma pensée. Oui ma chérie... »

C'est parti ! Deux heures sur le sujet et la fin :

_ Je n'ai pas ton angélisme Paul ! Il y a deux moyens efficaces d'écarter les travailleurs de l'instrument culturel : par le haut, le théâtre et la littérature s'en chargent, et par le bas, rôle dévolu à la télévision. Aux commandes se trouvent les clercs de tous bords !

_ Pourquoi dis-tu "l'instrument culturel" ?

_ C'est nouveau, ça vient de sortir ! Je disais outil, tout comme toi, mais je butais sur le fait que l'activité culturelle, en elle-même, pouvait aboutir en oeuvre d'art. Je trouve que le terme "instrument" dit plus que la simple réalisation de ce à quoi il s'applique. Ceci au plan spirituel, qui est ici le plan qui nous intéresse puisqu'il est celui de l'art. Mais je n'ai rien à objecter au fait qu'une varlope puisse être un instrument dans les mains d'un ébéniste ; de même qu'un clavier sous les doigts d'un écrivain !

_ Tu veux dire que le jeu d'un musicien peut être une oeuvre d'art en lui-même ?

_ Je pensais plutôt à la relation du musicien avec la musique qu'il joue : il en jouit tout en jouant.

_ Je comprends... Mais je continuerai à utiliser le mot "outil" pour la conversation courante. Pour le commun des mortels, il est plus explicite. Quand je dis que l'écoute de la musique "classique" est un "outil culturel", tout le monde peut comprendre que cette écoute n'est pas une fin mais un moyen ! Simplement, elle offre plus de chances à l'esprit de rencontrer l'oeuvre d'art, que la musique classique recèle en plus grand nombre, par sa composition même, que la musique de "variétés" !

_ Tu as raison de rester à l'aise dans ton vocabulaire... N'oublie pas toutefois que, lui aussi, n'est qu'un instrument !

_ Si nous passions au plat de résistance ? : tes nouvelles ! »

Nous quittâmes Paul vers minuit. La tête pleine de mots. Dans une nouvelle intitulée "La mort des mots" il exhume d'un recueil daté du moyen âge, deux mille mots "trépassés" qu'il tresse en deux cents couronnes, poèmes de fleurs aux couleurs vives maintenant fanées, comme nous les devinons sur les rebords des caveaux. Hallucinant... Une autre nouvelle "Un jour, une nuit" raconte le crépuscule des choses et des gens. Surprenant de maîtrise... Le crépuscule d'un vieux chien est bouleversant... Sans la moindre trace d'anthropomorphisme il invente une sensibilité canine, un chaînage pensée-instinct, qui va puiser dans le fond commun de l'animalité. Les autres nouvelles sont moins originales, encore que celle qui est écrite sur le mode hyperréaliste, dépasse de loin ce que j'ai lu dans le genre. Elle décrit la descente d'une montagne par un skieur acrobate et elle pourrait s'intituler "De la glace à l'étable". Vingt pages de nature à l'état brut !

« À constater les progrès qu'il a fait en un an d'écriture à plein temps, je me demande si j'ai raison d'écrire dès maintenant !

_ Souviens-toi : ne jamais se poser de question sur l'acte ; travailler, travailler, travailler !

_ N'empêche que ! Tu as vu sa technique !

_ À vrai dire je m'attendais à quelque chose de beaucoup plus "intellectuel" ! Et je me suis retrouvée devant l'oeuvre d'un écrivain... Bien sûr on sent parfois "l'ossature" ; mais dans Bach aussi. Cela ne m'a pas gênée... Tu crois qu'il sera édité ?

_ Je n'en sait rien... Mérite-t-il de l'être, voilà la question ! D'un strict point de vue littéraire, il le mérite sans aucun doute ! Je n'ajouterai rien, par principe.

_ Il "astique la rombière" ?

_ Tu veux dire qu'il la fait reluire, oui ! Il est à l'antipode de l'esprit de la Commission ! Je le comprends, note bien ! Le plaisir d'écrire pour le lecteur parfait, n'est-ce pas notre plaisir d'écrivain porté à son paroxysme ! Un lecteur qui s'enivre après nous, du même parfum... Un lecteur qui vit de notre sang un moment et qui ne retient rien ! J'espère que Paul se reprendra : cette écriture est au-dessus de nos moyens ! Qu'il jette sa gourme avec les vieilles putes, et qu'il revienne vers nous !

_ C'est un artiste !

_ Qu'il le prouve ! Qu'il fuit la facilité ! Moi je me crève le cul sur cinq cents pages avec l'espoir de faire mouche sur les esprits une ou deux petites fois... Une petite mouche une petite fois... Comme dans ce film, "La mouche", où le héros se mélange à un insecte qui finit par le bouffer. Sauf que ma mouche à moi c'est une gentille mouche, qui veut seulement vous faire voyager, juste vous prêter ses ailes pour vous faire voler un peu plus haut ; là où l'air est plus doux...

_ Fais-toi plaisir avec le prochain...

_ Toi avec ton prochain et moi avec ma prochaine ! À chaque jour...

_ ... suffit sa peine ! »

 

CHAPITRE 29

Point 5

 

 

Que les petits matins sont difficiles quand la soirée d'hier s'en est gavée une partie ! J'ai dû m'écrouler vers deux heures. D'ailleurs, Sarah a constaté : « Tu t'es vite endormi ! » J'ai eu beau me dire que c'était "humainement" impossible que ce soit un reproche, j'ai flotté un instant. Maintenant je promène mes petits yeux sur les parkings déserts. Seules quelques voitures occupent l'enclos de la Direction. Je me gare près de la vieille 4L de Bernadette. Il me reste à réveiller Sarah...

« Alors le prince profita de ce qu'elle dormait pour la tripoter !

_ ô ! Oui ! Encore Prince Roland, encore !

_ Je suis le prince Robert !

_ M'en fous... Seul Roland peut faire vibrer mon corps... Arrête sadique ! J'ai bien dormi... Tu ne t'es pas ennuyé ? C'est vide ici... Je retournerais bien au pieu, moi...

_ Non ! L'assemblée a lieu dans deux heures et j'ai du travail. Debout fainéante ! »

Elle secoue ses cheveux qui, merci Truc, s'alignent sagement. Puis elle effectue les contrôles obligatoires avant de quitter un véhicule automobile : vérification du plein de Rimmel, de la couleur des joues, de l'humidité du rouge à lèvres, de la tenue du chemisier. Les trois premiers postes sont de pure complaisance car Sarah n'a besoin de se grimer qu'en de rares occasions. Elle remercie le chauffeur et elle me quitte au pied de la tour. Nous sommes convenus de nous retrouver dans mon bureau vers la demie. Je file dans la nuit et vers le poste de garde.

 

 

« Salut les hommes ! Que les dames m'excusent, mais je me base sur l'odeur ! »

Ça pue dans la pièce sombre, au sol tapissé de duvets chauds garnis et à la grande vitrine dégoulinante de buée. L'homme de garde, une sorte de géant roux comme on en voit dans les films irlandais, fume dans le couloir attenant. Je me dirige vers lui.

« Bonjour. Je ne te connais pas.

_ Stephen Devlin. Je viens de Lignatel U.S. Salut. Tu es le délégué...»

Il me revient que des Américains sont en stage à l'usine depuis quelques mois. Il est gonflé de participer à notre grève ! Son accent américain est parfait, mais il s'exprime sans difficultés.

_ Robert Mourier. Je suis plus ou moins le responsable de ce bordel... Tu sais que tu es gonflé d'être là ? T'as beau être costaud, si nous te prenions pour un espion, tu ressemblerais vite à un arbre de ton pays pendant l'été indien ! Et si tu n'es pas un espion, ce sont tes patrons qui vont te faire voir du pays pour de bon ! Faire voir du pays, tu comprends ?

_ Me virer ? Écoute, je suis le représentant d'un syndicat là-bas et le boss m'a envoyé en France pour m'embêter ! Tu le sais, chez-moi aussi ça va mal. Je ne vais pas manquer une de vos grèves ! Je m'instructionne.

_ Tu t'instruis... Ne prends pas de risques quand même... Tu devrais les réveiller car les jaunes ne vont pas tarder. Passe me voir à l'occasion... Je connais bien John Raffit chez vous... Bye. »

Je vais demander à Sarah d'appeler Raffit au sujet de Devlin : on ne sait jamais...

 

 

La cafette ressemble à un ver luisant, avec une partie qui brille dans son grand corps sombre endormi. Bernadette tient salon. Quelques ouvriers sont là, arrivés tout à l'heure pour prendre la relève des dormeurs. Ils écoutent en soufflant sur le café trop chaud, en mâchouillant des croissants visqueux, au beurre. Bernadette les fait rêver : ceux qui, en retard d'affection, se contentent de regarder ses lèvres bouger et les autres qui l'écoutent parler. Elle raconte les grèves de son père, dans la branche, il y a une quarantaine d'années. Une promo tous les six mois, une rallonge tous les trois ! Et la grève entre-temps ! Voilà pourquoi à l'époque, un technicien pouvait nourrir sa famille et acheter une baraque ! Maintenant il doit faire avec le salaire de sa femme, gosses à la crèche et tout le toutim que vous connaissez, camarades. Bernadette, elle est un peu comme moi : elle défend le droit au travail des femmes mais elle ne comprend pas vraiment ce qui les attire dans ce foutoir ! Le fric ? C'est un mauvais calcul pour la plupart. Elles seraient plus avisées de secouer leurs maris pour qu'ils obtiennent de quoi faire vivre décemment leur famille. Leur dignité ? Mépriser une femme à longueur de journée peu de maris en sont capables alors que les chefs le font très bien ! Leur liberté ? Il faut les voir s'abîmer pour conserver leur emploi car, sans emploi, elles sont encore plus mal loties que les femmes qui travaillent chez elle ; et qui gèrent leur petit monde avec une économie domestique sophistiquée ! Cela dit, hormis peut-être pendant l'année de la petite enfance de leurs rejetons, - Voilà l'occasion d'un beau service civil ? - je ne vois pas ce qui autoriserait quiconque à renvoyer les femmes à la maison. Quand j'ai tenu la première partie de ce discours devant Sarah, j'ai cru qu'elle allait me bouffer ! C'est normal : elle raisonne en femme et moi je pense, ouvrière, employée ! Oh, je connais tous les arguments "pour" mais je ne les évoque jamais : un droit n'a pas à se justifier ! Y compris celui que j'ai, moi aussi, d'avoir une opinion personnelle... D'autant que Sarah prendra au moins une année pour nourrir en direct notre petit... Nous ne tenons pas à ce qu'il se construise le cerveau au lait de vache ! Et puis je ne veux pas croiser son regard quand il s'apercevra du tour de passe-passe : la source maternelle qui sent la noisette chaude, contre le bocal de matière animale qui nourrit les veaux ! Et si c'est un garçon, il croira que je me suis vengé parce qu'il a connu sa mère plus complètement que moi ! Je prendrai peut-être le relais pour le sevrer. Nous aviserons en temps voulu. J'ai trop vécu pour croire qu'il y a mieux à faire que de s'occuper de son môme... Soubirette m'a repéré.

« Salut toi ! Je vois que j'avais raison de te traiter de vieillard ! T'as une tête de centenaire qui vient de se faire lifter ! Bizarre...

_ Cause toujours ! Bonjour à tous. Alors, mamie Soubirette vous a raconté l'âge d'or de notre monde ? Elle était jeune femme, petite fille même : c'est son âge d'or à elle qu'elle vous a raconté...

_ Tu y étais !

_ Je tétais ma mère !

_ Tu veux du café, téteur à claques ?

_ Non merci... J'en ai sur le feu dans mon bureau. Tu as fini de haranguer la foule ? Je vous la vole. Viens avec tonton Bob... Tu veux un bonbon ?

_ Tu feras moins le malin dans l'ascenseur ! On y va ? »

Sarah attend sagement, trop sagement : elle dort !

« Debout là-dedans ! Tu constateras deux choses, ma chère Bernadette : la première et la seconde ! C'est fait ?

_ Te vantes pas ! Tu l'as droguée ! Bonjour Sarah. Ma pauvre Sarah...

_ Tu peux me plaindre ! Je me suis couchée à huit heures et j'ai tellement dormi que je n'arrive plus à me réveiller !

_ Je t'aurai Blaireau ! Je t'aurai !

_ Vous réglerez vos comptes chez vous. Nous avons du travail. Je suis inquiète... Lisez ça. C'est une synthèse du travail des commissions. Pour avoir bossé, ils ont bossé ! »

Je sers les cafés et pendant cinq bonnes minutes, Sarah et moi, nous lisons.

« Ton avis, ma biche... J'ai vu ce qui inquiète Bernadette et je voudrais le sentiment d'un regard plus neuf que le nôtre.

_ J'ai lu quelque part qu'au moyen âge, peut-être avant, les responsables étaient désignés par la population et qu'ils recevaient des coups de bâton pour chacune de leurs erreurs ! Ce texte me paraît moyenâgeux...

_ Bien vu ma petite Sarah ! Tu as des instants de lucidité... Les gens n'ont pas compris que les responsables ce pouvait être eux ! Et ils n'ont pas compris non plus, que le but de la manoeuvre n'était pas de se transformer en tyrans à la place des tyranneaux ! L'esprit de ce texte est déplorable...

_ Tout à fait déplorable ! L'esclavage n'est pas le meilleur passage vers la lumière ; ce n'est pas nouveau ! Mais nous ne pouvons pas nous permettre quarante ans de décontamination dans le désert ! Nous n'avons même pas quarante heures ! Maître-esclave, ils ne connaissent que ça : citoyen, connaissent pas ! Nous sommes des rêveurs ma Soubirette... Confiance, compétence, convivialité, confraternité, nous aurions dû nous méfier : ça commence par con... Nous ne pouvons pas laisser passer un texte comme ça. Un repoussoir ! Il va falloir prêcher !

_ Oui, sauf qu'il est peut-être dirigé contre nous, soupçonnés de vouloir prendre les places ! Ou destiné à préserver les gens en place : qui voudra déloger de futurs bagnards ? Autant dire que dans six mois les nouvelles règles seront caduques ! Il va falloir la jouer en douceur... Une langue de fer dans une bouche de velours... Ricane pas ! J'aimerais l'avis d'un brut de pomme, genre Fernand. On se fait peut-être des noeuds au cerveau. Je l'appelle ? »

Nous avons commis au moins une erreur : celle de ne pas diriger les commissions. Ce qui me gêne, c'est la possibilité d'une conjonction entre le goût de punir propre à tous les brimés, l'idée que la vérité choisit toujours la voix de la majorité pour s'exprimer, propre aux gens "mal formés", et la certitude que le goût de servir les autres n'existe pas, propre à tous ceux qui ne le possèdent pas ! 

Bernadette repose le combiné.

« Il arrive. Tiens sers-moi un autre café, mon chou. Tu permets que je l'appelle mon chou, ton homme ? Mon chou à la crème des hommes ? Mon chou à la crème d'homme ? Ça lui va mieux ça ! Salut Fernand. Dis bonjour et lis ce papier !

_ Bonjour tous. Je peux avoir un café ?

_ À la crème ? Demande à Robert... »

Fernand boit en lisant. Nous restons silencieux. Le temps souffle un peu...

 

Le téléphone clignote un appel. Je décroche. C'est Messier. Il veut me voir dès que possible. Je file...

« Monsieur Mourier, le président Magloire accepte de vous recevoir. J'en suis le premier surpris !

_ Alors je le suis moins que vous !

_ Etes-vous disponible à quatorze heures ? Bon... La réunion aura lieu dans le bureau du président Ségal mais vous serez seuls. Avez-vous des points précis à évoquer ?

_ Rien qu'il ne sache déjà ; ou plutôt rien que je ne vous aie confié. Pensez-vous qu'il ait une raison particulière de me rencontrer ?

_ Je ne puis rien vous dire. Vous verrez, il s'agit d'un homme... spécial.

_ De quel type, la spécialité ?

_ Entre nous... Le président est un homme brillant... du siècle dernier ! Ne souriez pas monsieur Mourier : vous allez l'inviter à faire un tour, parce qu'il vous aura charmé, et vous constaterez qu'il est cloué dans un fauteuil roulant... Et quand je dis roulant... Bonne chance ! »

Je regagne mon bureau.

« Magloire veut bien me rencontrer ! Il paraît que je vais voyager dans le temps...passé ! Dixit Messier. J'en saurai plus à quatorze heures. Alors Fernand, ton avis sur le texte ?

_ Franchement rien ne me choque...

_ Tu accepterais de prendre des responsabilités en étant assuré de te faire démolir ?

_ Maintenant que vous me le dites, je trouve qu'en effet, il est trop sévère.

_ Ah... Tu plaides en faveur d'une explication de texte. Beaucoup doivent être comme toi... Enfin, probablement... Qui va faire ça, étant donné que nous serions suspects d'être juge et partie ? Oui, Sarah...

_ Puis-je me permettre une suggestion ? De présenter les conséquences de ces propositions, et seulement les conséquences : à savoir qu'aucune personne saine d'esprit n'acceptera de prendre des responsabilités dans de telles conditions ! Et que ceux qui accepteraient seraient suspects...

_ C'est le point d'attaque le plus judicieux. Ton avis Soubirette...

_ Je propose Fernand pour le défendre...

_ Je ne fais pas ça aussi bien que vous !

_ Tu es l'homme qu'il faut : tu es respecté par tout le monde ! Toi, quand tu dis une connerie, on ne te soupçonne pas de manipulation !

_ Elle a raison ! Pour toi on dit « Qu'il est con ce Fernand ! » quand on t'aime bien, et « Tu peux nous la redire, Lajoinie ? » quand on t'aime moins ! Moi, quand je dis une connerie, un tiers des gens la gobe toute crue, un autre tiers cherche où est l'astuce, et le dernier tiers s'en fout, puisqu'il pense que je ne dis "que" des conneries ! Je plaisante... Soubirette le dit très justement : on nous soupçonnera de manipulation. Nous allons t'entraîner à répondre aux questions les plus perfides... O.K. ?

_ Bon... Si vous croyez...

_ Tu es dans le premier tiers...

_ Si tu me charries, vous vous débrouillez sans moi !

_ Ne te fâches pas, je t'entraînais... »

 

Pendant le quart d'heure suivant nous soumettons Fernand au feu de notre perfidie. Il s'en sort plutôt bien. Deux décennies au P.C. et à la C.G.T. lui ont tanné la peau ! Et le fait qu'il y soit encore prouve que l'individu a de la ressource... Pour tout dire, nous fatiguons avant lui !

« Tu vois que tu peux faire ça très bien ! Un gars qui a défendu avec brio l'invasion de l'Afghanistan !

_ Commence pas ! Il faut aller à L'assemblée. »

 

Point 6

 

Pendant que nous parlions, le jour s'était levé. À contrecoeur semble-t-il, puisqu'il a oublié la couverture. Les gens sortent de la tour, arrivent des bâtiments, engoncés dans des habits d'hiver comme s'ils voulaient s'éloigner de cet automne trop "chaud". De la fenêtre nous les observons parcourir un petit circuit : signature du registre des présents et ramassage de quelques tracts dont un qui récapitule les acquits des commissions. À moins cinq nous descendons.

Le froid me surprend. Un froid qu'attise un courant d'air qui joue avec la tour comme un enfant jouerait avec sa mère. Ne dit-on pas que cette turbulence naît de la différence de hauteur ? J'atteins la table du registre. Le préposé, Émile, me donne son pronostic : au moins sept cents présents ! Le succès ! J'avise un groupe de jeunes qui discutent vivement sous le porche. Des employés du service achat. Je m'approche.

« Admettons... Mais alors autant laisser les anciens en place et les sacquer au bout de six mois ; au lieu de les virer "gentiment" !

_ Pas d'accord : il faut s'en débarrasser le plus tôt possible ! Où on sera dans six mois ?

_ Michel a raison. Mais on en revient à dire que personne ne voudra les remplacer ! J'ai l'impression que l'on est en train de se faire enfler... Les syndicalistes ont laissé la place mais la nature a eu horreur du vide...

_ Ils vont se pointer. Ils savent lire et ils ne sont pas cons ! »

Merci ! Je m'éloigne, réconforté.

 

L'estrade est en place. La sono lance le chant printanier d'un violon, l'air connu des Quatre Saisons. L'ambiance décolle doucement. Bernadette entre en scène. Le printemps se tait.

« Mes chers collègues : nous sommes sept cent vingt ! Le combat continue ! »

Elle fait le point pendant dix minutes, puis l'on passe au vote. Ils ne sont qu'une trentaine à vouloir travailler ! En admettant qu'ils le souhaitent aussi, les absents ont tort ! Bernadette embraye sur le travail des commissions.

« Vous avez tous lu la synthèse du travail des commissions. Un gros travail ! Continuez ! Toutefois je serais une cachottière si je n'évoquais pas un aspect de vos travaux qui m'effraie : une sévérité envers les responsables qui me paraît inopportune. Songez bien que les élus, c'est-à-dire toi, toi ou toi, c'est-à-dire pas n'importe qui mais les meilleurs, travailleront dans un climat tout à fait différent. Notre ami Fernand Louvier passera dans les commissions pour débattre de ce problème. Autre chose : nous devons disposer d'un texte opérationnel dès demain soir ! Je suggère de doubler le nombre de réunions, d'une part, et de rester très pragmatique de l'autre. Il s'agit d'établir une procédure qui permette d'élire les décideurs, pas de refaire la société, pas de régler des comptes, juste d'établir une procédure qui tienne la route ! On vote maintenant pour doubler les commissions. D'abord, que ceux qui participent aux commissions lèvent le bras... O.K. Un bon tiers... Dans ce tiers, que ceux qui sont d'accord... » Ils étaient d'accord. Ils verraient entre eux s'ils souhaitaient venir plus tôt le matin ou rester l'après-midi.

Je quitte l'assemblée, accompagné de Sarah.

 

 

Main dans la main, façon campus, nous remontons dans mon bureau. Édouard s'est manifesté par l'intermédiaire de la messagerie : il veut me voir. Par le même canal, Mélanie me fait savoir que je suis un lâcheur, que Napoléon lui-même au cours de ses campagnes, de moindres envergures il est vrai, n'affichait pas ce mépris pour ses compagnons... Je la fais taire d'un petit geste du doigt. Pratique...

« Ma douce amie, je vais devoir vous quitter. Le devoir et l'amitié m'appellent hors de l'endroit où l'amour me retient...

_ Je sais ce qu'il en coûte d'être l'amante d'un preux chevalier ! En revenant mon seigneur, pourriez-vous prendre le pain ? »

Sarah me regarde. Je songe à une actrice française, un prénom à perdre les boules, un nom à les perdre ardemment ! Une dame, plutôt ma contemporaine que celle de Sarah, et qui fut jusqu'à cette dernière, le parfait symbole de l'autre sexe. Un sexe qui n'est pas représenté d'abord et seulement par le corps, par quelques-unes de ses grâces, voire par une monstrueuse merveille, mais par un signe du visage, souligné par la pertinence du propos et par l'intelligence du regard. Par contre, différence avec le choc amoureux qui efface le corps un instant, dans la rencontre avec le symbole, un corps est créé, qui n'est pas celui du symbole lui-même, mais probablement un corps imaginaire, lové en nous, et qui tente de s'imposer avec la plus gaillarde des volontés. Bref, pour un cérébral aussi, elle est bandante ma Sarah ! En plus.

« Le devoir, dans cette affaire, s'appelle Édouard, et l'amitié se prénomme Mélanie. Je vais l'inviter à déjeuner en tête-à-tête ; si tu ne hurles pas. C'est vrai que depuis "nous" et les événements, je l'ai beaucoup négligée...

_ Fais ce que tu crois devoir faire... J'ai moi-même quelques relâchements à me faire pardonner ! L'ectoplasme, qui n'ose plus m'approcher...

_ Ton chantage est malhonnête !

_ Je te taquine gros malin ! Je ne suis pas et je ne serai jamais une emmerdeuse ! Je serai partie bien avant ! Va en paix... Et téléphone-moi après ton entrevue avec Magloire. »

Je la quittais sur quelques privautés buccales.

 

Édouard paraissait détendu.

« Mon cher Robert, j'ai pu voir que vos troupes occupaient beaucoup de terrain. J'ai cru entendre que vous rencontriez quelques difficultés avec les commissions...

_ Probablement quelques manoeuvres d'arrière-garde ! Certains voudraient dissuader les "proposés" d'accepter leur "promotion", que nous n'en serions pas surpris. Mais nous réagissons avec vigueur ! De votre côté...

_ Rien de nouveau. Pour être franc, votre entrevue avec le vice-président nous inquiète... J'ai beau vous connaître et vous apprécier, je crains que Magloire ne vous achète...

_ Comment ?

_ Un bon point : vous n'avez pas dit "jamais ! " Nous pensons qu'il est en partie convaincu, suite à l'intervention de Messier, de la nécessité d'intervenir sur la hiérarchie. Il pourrait vous proposer de contrôler le choix a posteriori, par un vote, comme cela se pratique dans de nombreuses sociétés aux États-Unis. Là-bas, en cas d'incompatibilité, on envisage de licencier un chef de service plutôt que son service ! Il pourrait vous charger de mettre en place ce système, en tant qu'adjoint à Marcoussis... Promotion et augmentation en conséquence... Vous seriez preneur ?

_ Je dois réfléchir... Mais de toute façon, il est hors de question que je trahisse ! Je me démettrais de mes fonctions en expliquant mon cas... Mes amis continueraient sans moi. Voilà tout ! La façon de procéder que vous évoquiez est moins dommageable pour l'entreprise que celle qui prévôt actuellement ; mais sur le fond elle ne change pas grand-chose : les mauvais seront écartés, certes, mais à quoi bon virer un responsable médiocre si nous n'avons pas le pouvoir d'en installer un bon ?

_ Il peut vous proposer un droit de veto, valable d'ailleurs pour toutes les situations envisageables...

_ Il peut me refiler une enveloppe... Votre Jaguar me plaît bien... Nous verrons. Je vous quitte. Je vous appelle dès la fin de l'entrevue. »

 

Je passe dans le bureau de Juliette pour téléphoner à Mélanie.

« Oui Juliette...

_ Ce n'est pas Juliette, c'est...

_ Pas Roméo non plus ! Qu'est-ce que tu fais à son poste ?

_ Je voulais t'inviter à déjeuner...

_ Pour te faire pardonner ?

_ Pour le plaisir simplement... Dans mon bureau d'ici à un quart d'heure ? Choisis ton restaurant !

_ Va pour le Chêne Vert. Bye ! »

La montée me prend quinze minutes de palabres. J'arrive chez moi après Mélanie. Elle est toujours dans des formes superbes mais je la trouve tristounette. Nous nous embrassons.

« T'as une petite mine... Rien de grave ?

_ Monsieur Paul est parti à l'hôpital. Cette fois...

_ De quoi être triste, en effet... Tu veux que nous remettions...

_ Non, non ! J'ai besoin de prendre des forces... mentales... au contraire...

_ Alors amène-toi !

 

CHAPITRE 30

 

Point 7

 

Hormis la tête du patron, le Chêne Vert n'avait pas changé depuis la veille. Le pauvre homme devait me prendre pour un ogre et je crois qu'il fut soulagé d'apprendre que "nous déjeunerons et ce sera tout". Vraiment tout ? Vraiment tout.

« Il en fait une tête le gargotier...

_ Ça doit être sa ménopause qui le travaille...

_ Tu ferais bien de retenir le mot : andropause

_ J'oubliais que tu en avais fréquenté beaucoup des gens qui ont ce que tu dis... Sur ce... Un apéro ?

_ Volontiers. Une Avèze. Qu'est-ce que tu deviens ?

_ Ma vie publique, tu la connais. Ma vie privée, je te l'épargne. Tu as vu Paul ? Il a dormi chez moi cette nuit. Il écrit comme un dieu !

_ Il était déjà bon.

_ Il est meilleur, bien meilleur... Il a confirmé, si tu vois ce que je veux dire. Par contre, il a trahi ! Il donne dans la bouilli pour riches ! J'espère qu'il va se reprendre...

_ Tu le lui as dit ?

_ Non. Je respecte l'artiste. Quand il verra la gueule de ceux qui le lisent, il se reprendra ! Enfin, je l'espère... Je le comprends, note bien ! Un écrivain ça a besoin d'être lu ! C'est comme pour faire l'amour, il faut être deux ! La branlette, ça va un moment...

_ Je te lirai !

_ J'ai eu peur !

_ Tu m'as invitée pour m'insulter ?

_ Mais non ! Je te taquine ! Un jour que j'aurai trop bu, je te ferai une confidence...

_ Tu ne bois jamais trop ! Tu es malade avant !

_ C'est l'intention qui compte... À jeun je ne peux rien dire : tu me croirais ! Parle-moi de toi !

_ Je suis inquiète... Elle va mourir au mauvais moment.

_ Il y a de bons moments pour mourir ?

_ Oui... Enfin non... Partir en Octobre, laisser la place aux vents froids... Le coeur met plus de temps à se réchauffer... Mais partir au printemps ce n'est pas malin non plus... Rendre le dernier soupir dans le piaillement des moineaux, c'est gâcher... Mourir à l'hôpital ça fait accident ! Erreur médicale ! Je n'aimerais pas... À la maison ça fait naturel... Prématuré mais naturel... Tu ne trouves pas ?

_ Bah... Maintenant que tu me le dis... Naître chez soi, ça avait de la gueule ! La gueule de travers parfois... Tout de suite à poil entouré de bonnes femmes, cela s'appelle naître sous d'heureux présages !

_ Vous étiez vernis les mecs !

_ Tu écris en ce moment ? Moi je cale ! J'écris ma vie, la vraie.

_ Je croyais que tu vivais un roman d'amour ?

_ Bien vu ! Je suis l'écrivain ou le lecteur ?

_ J'espère que c'est le lecteur qui vit le roman... Un écrivain a des milliers de lecteurs... ou des milliers de voyeurs !

_ Des millions ! Je n'ai pas de réponse... Je crois que tout le monde se sert sur la bête... Jeune adolescent je lisais Sartre pour les scènes de cul... Un rendement dégueulasse ! Aujourd'hui je me demande si les adultes n'en font pas autant... Il y a les films porno sur Canal... La concurrence est sévère !

_ C'est étonnant que tu n'écrives pas de trucs de cul !

_ Je finirai par en faire un, sous un pseudo ! Quand je serai trop vieux... Pas question de filer mes recettes avant ! À vrai dire j'ai peur d'affronter le problème... C'est le bouquin total ! Je ne parle pas d'un bouquin de gym ! Le sexe complet : la tête et les jambes... le coeur et les oreilles. Tu le réussis et tu n'as plus rien à écrire ! C'est gênant pour un écrivain... Et moi, en plus, je veux être un écrivain populaire, lu par le plus grand nombre ! Des gens comme nous, fragiles ! Dire tout, mais ne pas faire souffrir... Avoir ce talent ! Heureusement que les vrais cons ne lisent pas : ce serait intenable...

_ Tu viendras avec moi à l'enterrement ? J'ai peur d'être seule...

_ Je viendrai. Pourquoi ne demandes-tu pas à ton amoureux de venir ? Tu saurais à quoi t'en tenir !

_ Je ne le vois plus ! Disparu le Raoul ! Je continue à voir sa voiture. T'as vu untel ? Oui, j'ai vu sa voiture. Affreux !

_ J'ai possédé une D.S. une merveille d'engin qui m'a coûté une petite fortune en réparations. Mais je l'ai abandonnée surtout parce que je ne supportais plus d'être "Mais si tu sais bien, le gars qui a une D.S. !"

_ Je te signale que maintenant tu es " Mais si tu sais bien, le gars qui se tape Sarah !" Qu'est-ce que tu vas faire ?

_ Une déesse et une merveille d'engin elle aussi ! Néanmoins je vais lui filer une paire de gifles en plein restaurant, pour qu'elle devienne " Mais si tu sais bien, la fille qui couche avec Robert !" Tu aimerais, hein ? Nous ne ferions pas un couple romanesque, ma chère Mélanie. Trop plausible ! Des quadragénaires concupiscents, ils en côtoient tous les jours nos lecteurs. Des couples qui sentent la viande... Tu connais l'histoire de la vieille comtesse qui vient d'enterrer le vieux comte, et qui s'apprête à céder à un vieil amoureux qui la courtise depuis plus de cinquante ans ? Elle commence son discours ainsi :

« Je vous dois un aveu mon cher ami, mon vieux complice...

_ Ne vous inquiétez pas de cela, ma tendre amie : mes vieilles couilles aussi !

_ Elle est horrible ta blague ! Tu nous vois comme ça ? Tu parles pour toi peut-être... En tout cas nous ferions un couple normal !

_ Je te croyais plus romantique... Un couple normal ! Pouah !

_ Tu vas l'épouser Sarah ?

_ Nous n'avons pas abordé le sujet. Pour l'instant nous parlons de pouponner. Alors, peut-être le mariage, pour l'enfant. Tu apprendras la nouvelle en lisant les Échos... graphies ! Si tu arrêtes de dire des méchancetés, je te proposerai d'être la marraine "laïque" de l'enfant.

_ Je ne suis pas méchante...

_ Je sais... Mais tu fais comme si... C'est bon ce que tu manges ? »

 

Mélanie discute toujours au premier degré ; un très bon premier degré, mais un premier degré. Elle est horriblement féminine ! J'adore ! Il faut provoquer Sarah pour qu'elle parle en femme ; sinon, produit de l'Éducation Nationale, elle disserte comme un homme : elle brasse les idées générales. Sarah a trop lu et trop entendu de choses et de mots, pour les prendre tout à fait au sérieux. Aussi exprime-t-elle la vie par des gestes : elle embrasse pour dire qu'elle aime. Elle y met le sérieux que Mélanie porte aux mots. Mais si j'étais son amant, peut-être que Mélanie parlerait différemment... Allez savoir !

« Tu sais que je rencontre le vice-président tout à l'heure ? Peut-être une rencontre décisive.

_ J'aimerais bien rencontrer un de ces types, un capitaine d'industrie, comme ils disent !

_ J'ai croisé le chemin de deux d'entre eux, à l'occasion de salons professionnels. L'un était une petite grosse boule flanquée d'un cigare et l'autre, une asperge longue et triste, qui servait de souffre-douleur au précédent, en attendant d'être le calife ; ce qu'il devint quand nous fûmes nationalisés. Le premier sévit toujours en tant qu'éminence grise du Patronat Français. Si si, ça existe le P.F. ! La preuve : ça nous coûte cent cinquante milliards de subventions rien que pour l'aider à embaucher les remplaçants de ceux qu'il a virés pour les remplacer par les remplaçants subventionnés ! Et si le type qui a concocté ça en pleine guerre économique n'est pas un grand capitaine de l'industrie française, je veux qu'on me les coupe ! Le second brasse de l'argent dans sa société financière, et parfois il le brasse coulé ! À la décharge du petit gros, il faut dire qu'il forniquait comme un grand chef ! Et pas qu'avec les putes : avec les fantômettes aussi ! Parapsychologue le mec ! Para, ça m'étonnerait ; psychologue, je n'en ai pas conservé le souvenir...

_ T'en fais des guignols de ces types : c'est grave !

_ Pour être précis, je devrais en faire des marionnettes. Tu n'imagines pas ce qu'ils peuvent être manipulés ! Je ne connais que la filière technique qui remonte jusqu'à eux, mais j'imagine que la filière financière est du même tabac. Édouard doit en savoir plus que moi là-dessus...

_ Tu leur as parlé à ces zozos ?

_ Comme je te parle, sûrement pas ! Au mieux, tu fournis l'explication qui manque au patron du stand qui leur présente ton matériel. Une fois pourtant, je me suis retrouvé face à face avec le sous-calife en question. Il se pointe devant mon matériel, entouré de sa cour, ne me salue pas, et il attend. Moi j'attends, tu me connais, discipliné et tout. Nous attendons : lui le responsable du stand, et moi les événements ! Le monsieur commence à s'énerver et moi à m'inquiéter. Je m'avance d'un pas, dans un cérémonial qui me paraissait relever de la chevalerie médiévale et qui signifiait : votre humble serviteur, Majesté. Et toujours pas de responsable... Et l'autre qui se met à beugler quelque chose comme : " Alors, il n'y a personne pour me présenter ce matériel !", cela devant moi, payé précisément pour présenter ce matériel au client ! Je prends l'invective à mon compte et je me lance dans la présentation demandée. Un psychiatre trouverait, dans le regard que le type me jeta, l'origine de mes pulsions meurtrières à l'égard de cette engeance. En m'adressant directement à lui je le salissais, lui et sa mère... Je plantais mon regard dans le sien et j'eus le spectacle qu'un serpent doit contempler quand, de cette manière, il paralyse sa proie ! Elle cherche à fuir de tout son corps, par des spasmes, mais le regard de la bête, devenu ironique et blessant, la fascine. Ce jour-là je l'ai baisé ce mec : j'étais plus mâle que lui ! Et je lui avais sorti un discours parfait. Le responsable est revenu comme la cavalerie à la fin du western, et il a décroché le pendu. Puis devant lui, qui n'a pas protesté, il a refait la présentation ; en moins bien... Mais tellement plus propre ! C'est ce gugusse que la Gauche nous a donné comme P.D.G. ! On connaît la suite...

_ Ce sont les dignes pères de la hiérarchie ! Ses dignes grands prêtres ! Tu crois que nous allons nous en sortir ? Franchement...

_ C'est "techniquement" possible... Je te répondrai dans six mois. Soyons optimistes ! Le vrai problème consistera à trouver et à développer un esprit d'entreprise, entreprise venant d'entreprendre !

_ Oui, car l'esprit de clocher du coq sur son tas de fumier, nous avons déjà donné ! Et pour celui du coq qui rêve de dicter au monde d'où souffle le vent, aussi... Si tu veux dire qu'il faut une volonté commune de créer ici, là, une parcelle de monde meilleur et de le vivre ensemble, alors oui, trouvons la solution.

_ Tu m'as compris ! Toi... Mais combien comprendront ? Tu connais l'histoire de la tour de Babel ? Du moins, dans chaque peuple, les gens se comprenaient. Aujourd'hui qu'en est-il ? Officiellement, quarante pour cent des français sont illettrés : c'est-à-dire incapable de comprendre un texte simple. Combien sont incapables de comprendre un discours simple, alors que leur "culture" ou ce qu'il en reste, est une culture orale... Combien ?

_ Parmi nos collègues, ils ne sont quand même pas nombreux !

_ Tu as raison ! C'est notre chance ; à court terme. Car notre îlot est cerné par les cons et les malcomprenants ! Nous verrons bien ! Parlons d'autre chose... Tu te souviens de...»

Ragots qui retapent. Un peu aux autres de trinquer ! Encore qu'avec Mélanie, la bouteille n'ait pas traîné ! Je la ramenais à la boîte vers une heure et quart et je filais à mon rendez-vous avec Magloire.

 

CHAPITRE 31

Point 8

 

Le siège de Lignatel ressemble à un vaste parking sur lequel on aurait, tant bien que mal, garé des bâtiments. Le plus luxueux, une grande cage en verre fumé, tout un symbole, abrite ce que la Société compte de plus cher, ses hauts dirigeants. Je m'adresse à l'huissier. Je suis attendu et l'on va m'accompagner. Nous parcourons la longue coursive ripolinée de ce vaisseau amiral, pour aboutir à la passerelle. L'huissier frappe à la porte d'un secrétariat et nous entrons. Juste retour des choses, et présage heureux, c'est une sous-Sarah du riche qui nous reçoit. Elle a l'air tellement fatiguée la pauvre que je me demande un instant si nous ne sommes pas sur un navire câblier qui ferait charter ! Elle puise dans ses réserves pour atteindre la porte des honneurs. En l'ouvrant elle balbutie mon nom et, plus fort, celui du président. Elle part se reposer.

 

Le président Magloire s'est levé. Il est bien pour son âge, sans savoir l'âge qu'il a, une probable soixantaine, astiquée, le cheveu blanc frisé mais respectueux, un visage rond comme une lune à lunettes sans reflets, que transperce un regard bleu clair, bienveillant. Attention charmeur ! Moi, je suis prévenu.

« Asseyez-vous Monsieur Mourier. Vous avez demandé à me parler : je vous écoute.»

Sa voix est légèrement replète, une sauce onctueuse à laquelle il manquerait un peu d'huile, une voix qui va se fêler... En attendant il m'a cueilli à froid... Je vais lui faire le résumé des événements, histoire de me chauffer un peu...

« Si vous le permettez, je vais résumer les faits... Ainsi nous pourrons commencer par un accord... »

Il me laisse parler, ne m'interrompant que pour effacer l'ironie dont il m'arrive d'assaisonner mes propos quand ils évoquent les siens. Il le fait sans mauvaise humeur, comme un homme dont le seul souci serait de rétablir la vérité. Il me faut dix bonnes minutes pour trouver le rythme. Il est temps de passer aux choses sérieuses ! Par quels bouts ? Quel négociateur est-il ? Allons-nous négocier la même chose ? Si je m'en rapporte à ce que je connais des "cadres supérieurs" avec qui j'ai croisé le fer : il ne sait pas négocier. Tout au plus sait-il appliquer, salement, la loi du plus fort ! Et d'après Messier, il répugne au contact direct... Je dois pouvoir me le faire ce mec !

« Voilà les faits ! Il apparaît clairement que nous ne vous faisons pas confiance ! Que pensez-vous, monsieur le Président, de notre proposition concernant la hiérarchie ?

_ J'en pensais le plus grand mal ! Je pense aujourd'hui que certaines dispositions seraient un moindre mal... Comprenez-moi monsieur Mourier : je ne mets pas en doute l'honorabilité de votre démarche, mais je dois voir au-delà de votre Département.

_ Plus loin que Lignatel ?

_ C'est un procès d'intention que me font certains ! Il est sans fondement !

_ Que craignez-vous ? Nous savons préserver l'outil de travail, nous !

_ Laissez-moi vous dire... »

Magloire se lança dans un long plaidoyer qui faisait la part belle aux éminentes qualités de ses pairs et de lui-même ! Malgré nous, le personnel, qu'il ne cita qu'une fois pour l'amalgamer à un environnement instable, le groupe s'était hissé au sommet. J'avais l'impression d'écouter le Comte de Paris raconter la vie de son illustre famille en oubliant de parler de la révolution. Messier avait raison : Magloire ne dépassait pas son glorieux passé ! Il en était touchant... Aujourd'hui, Président, qu'est-ce que vous faites d'aujourd'hui ? Il pleut dehors, pour nous d'abord, et bientôt pour vous...

« Mais aujourd'hui, Président, qu'est-ce que vous faites d'aujourd'hui ? Il pleut dehors, pour nous d'abord, et bientôt pour vous... L'Entreprise n'est ni un musée, ni un catafalque, encore moins un cimetière ! Elle n'est plus une sinécure ! Elle veut vivre ! Je vous propose de la transfusée avec du sang neuf ! Celui du Personnel, dont vous faites peu de cas...

_ Aujourd'hui, monsieur Mourier, je vais vous donner satisfaction !

_ Vous acceptez nos revendications ?

_ J'accepte que vous choisissiez votre encadrement et que votre Département passe à trente-cinq heures ! Seuls les départs volontaires en préretraite seront maintenus !

_ Voilà trois excellentes nouvelles ! Il n'en manque plus qu'une !

_ Je ne peux pas ! Cela me dépasse... Ne soyez pas trop gourmand monsieur Mourier... Vous allez trop loin. Consultez vos "amis". Ils vous diront la même chose que moi. La stratégie de l'entreprise ne doit pas échapper aux investisseurs.

_ Vous savez comme moi, monsieur le Président, que l'investisseur conserve le pouvoir de mettre plus ou moins d'argent dans l'affaire et, surtout, il conserve le pouvoir exorbitant de le retirer ! Un pouvoir effrayant ! Nous voulons participer aux décisions stratégiques "techniques". Pour une bonne raison : nous sommes les plus compétents pour juger de leur bien-fondé. Ne sommes-nous pas les experts ? Vos experts !

_ Peut-être n'aurez-vous pas le recul suffisant ? Je vous ai fait part de ma proposition : elle est valable jusqu'à demain soir dix-huit heures. Consultez et revenez me rendre compte demain vers dix-sept heures.

_ Puis-je me permettre une question ? Pourquoi ce revirement ?

_ Disons que j'use d'un privilège... D'un droit de grâce en quelque sorte...»

 

Point 9

 

Cinq minutes plus tard, j'étais dans la rue. À la première cabine je téléphonais à Sarah pour lui demander de prévenir Bernadette, au besoin de la trouver où qu'elle soit, et d'être toutes les deux dans mon bureau pour mon retour. Elle m'apprenait que Hans avait faxé le tract qu'il avait distribué le matin même.

Pour l'instant je suis seul dans mes pensées. Confuses les pensées... Un jour, Sarah m'a dit : « Méfie-toi de ton regard, amour : avec lui tu emballes les filles dans tes draps et les hommes dans leur suaire ! » Magloire aurait-il lu sa mort dans mon regard ? Sociale, sa mort... sociale...

Elles sont là. Fidèles, présentes, comme je les aime... Je leur offre mon visage marmoréen, veiné de strates sibyllines...

« Alors t'accouches ! Si tu n'avais rien à nous dire, tu pouvais l'enregistrer ; au lieu de troubler mon repos de guerrière !

_ J'ai arraché l'accord de Magloire ! La totale moins une : d'accord pour la hiérarchie, pour la réduction, en partie pour les licenciements ; pas du tout pour le veto sur la stratégie ! Qui commence à me féliciter ? Sarah ? Non ! toi Bernadette ! Puisqu'il semble que tu avais déjà commencé... à te reposer.

_ Tu ne déconnes pas ?

_ Sauf que je n'ai pas eu à négocier, c'est la vérité vraie. Je commence par le début... » Cinq minutes après je n'étais plus le seul à m'interroger.

« Il a craqué ou quoi ?

_ Tu te sous-estimes peut-être amour... Ou ce type n'avait pas vu d'homme libre depuis longtemps... Le choc !

_ Soyons réalistes : cherchons le piège, la magouille... Mettons-nous à sa place. Devant ma mâle assurance, il comprend que nous sommes déterminés ; et il sait qu'après-demain nous aurons l'appui du Président. Il ne peut pas prendre le risque d'envenimer un conflit qui risque de devenir général. Voir le tract allemand. Alors il cède, ou feint de céder le premier, une manière de voler vers la victoire pour mieux se l'approprier. Ce qui ne plaira pas, mais pas du tout, à son Président chéri. Lequel est placé devant le choix suivant : ne rien faire et paraître à la traîne de son vice-président ou relancer le conflit, avec le risque de renforcer l'aile dure d'un conseil d'administration qui ne l'apprécie guère, pour finalement perdre la bataille, puisque nous gagnerons.

_ Si ce que tu dis est juste amour, je peux l'appeler amour moi aussi, il le mérite sur ce coup-là, nous avons une carte à jouer ! Vous voyez laquelle ?

_ Moi je crois voir, mais nous pourrions nous demander si le Président est informé de cette manoeuvre...

_ Sarah pose une bonne question ! À mon avis il n'est pas au courant. Autre question toute aussi bonne : pourquoi Magloire n'a-t-il pas fait une déclaration publique ? Bernadette...

_ En effet : pourquoi ? Peut-être qu'il bluffe ? Qu'il n'a pas le pouvoir de décision... Ton pote Édouard pourrait nous aider...

_ J'hésite à le mouiller... Il se refait une santé avec le Président. S'il les trahit de nouveau, ça sera une fois de trop ! Mais c'est à lui de prendre la décision... Je vais le voir. Il est là, j'ai vu la Jag. Je l'appelle... Mes respects monsieur le directeur. Puis-je vous rencontrer tout de suite ? J'arrive. À bientôt les filles. Ne prenez pas de risque en réfléchissant toutes seules... »

« J'ai failli trancher pour vous ; et je me suis souvenu que j'avais horreur qu'on le fasse pour moi ! Voilà la question : êtes-vous d'accord pour que nous vous mettions au parfum, étant entendu qu'il est plus que probable que vous devrez faire des cachotteries à vos amis, voire à les tromper ?

_ Avez-vous besoin de mes services ?

_ Nous le pensons. La psychologie de ces individus vous est plus familière qu'à nous... Nous devons la prendre en compte pour la suite...

_ Alors je reste votre homme.

_ Merci. Je vais appeler les filles si vous le voulez bien. »

Elles vont venir. Édouard est un honnête compagnon. Je ne voudrais pas qu'il soit le dindon de la farce, quand le rideau tombera. Si nous pouvions organiser une petite fuite...

« En les attendant, je vais vous narrer les faits, comme on dit dans les romans... » Elles arrivent pour entendre la fin.

« Il a pratiquement tout accepté... Pourquoi ?

_ Bonjour mesdames. Pourquoi ? Convaincu par vos arguments ? Non ! Il s'agit d'une manoeuvre... Dirigée contre le président Sruck, probablement... Mais pas sûr. N'oublions jamais que si les loups se battent entre eux, ils ne mangent que du mouton !

_ Il se pourrait qu'ils amusent la galerie avec leur guéguerre pour mieux nous la... Pardon mesdames... Je ne vois pas comment... Imaginons qu'ils soient de connivence : nous annonçons la bonne nouvelle à nos troupes ; demain, Magloire se rétracte ; il y perd encore de la crédibilité ! Demain, il signe un accord qui est mis en cause par son supérieur ; ils y perdent toute crédibilité, mais nous perdons un allié ! Et ils se démasquent alors que nos troupes sont fraîches ! Je ne vois toujours pas...

_ N'oubliez pas mon cher Robert, que pour ces gens, le Département n'existe pas. Pensez "Groupe" ! En diffusant vos revendications, vous avez porté le débat à ce niveau.

_ Soit ! Mais ça ne m'aide pas... Les filles... Bernadette ?

_ Si nous redescendions au niveau géguerre des chefs, en gardant un oeil sur le "Groupe" ? La carte à jouer, que j'évoquais tout à l'heure, consiste en ceci : obtenir du Président Sruck qu'il nous concède un "veto stratégique", en échange de l'information que nous sommes peut-être les seuls à détenir : la décision de son vice-président. Selon vous, Monsieur le directeur, ce dernier a-t-il le pouvoir de signer ?

_ Seul le Président pourrait y faire obstacle.

_ Je n'ai pas votre expérience... mais si tout bonnement Magloire avait changé d'idée ! Et qu'il vole au secours de la victoire comme tu le supposais... Tout bonnement !

_ Et si la vérité sortait de la bouche des enfants ! Pardon Robert... Ma carte resterait bonne ! Qu'est-ce que nous risquons ? Tiens : qu'est-ce que nous sommes censés faire ? Annoncer la nouvelle et revenir donner notre accord demain. Sommes-nous les seuls à détenir l'information ? Selon vous, monsieur le directeur...

_ Je pense que oui. La façon dont elle fut confiée semble l'indiquer.

_ Et si Magloire obligeait le Président à s'engager derrière nous pour le mettre en difficulté ; en niant le discours qu'il m'a tenu, évidemment.

_ Pour gagner une journée ? Non.

_ Vous vous souvenez Robert, des paroles de Magloire pour justifier sa décision : " J'use d'un privilège, d'un droit de grâce !" Mes amis, la solution est peut-être là ! Magloire n'a pas dit simplement : "J'use de mon pouvoir !" Vous n'êtes pas des gens de pouvoir, de pouvoir formel, s'entend... Je le suis plus que vous... par destination ! Le pouvoir use celui qui le détient. Il serait plus juste de dire "celui qu'il détient". Le pouvoir use celui qu'il détient ! Le pouvoir en question, c'est le pouvoir de gagner ! Ce n'est pas le pouvoir sur soi, ou le pouvoir de faire le bien, c'est le pouvoir de gagner ! Et pire que tout, le pouvoir de gagner contre les autres ! Pour Magloire cela dure depuis l'âge de deux ans... Vous comprenez ? Vous débarquez devant lui, Robert. Ne m'obligez pas à dire pourquoi, mais il comprend tout de suite que devant vous il peut perdre, qu'il a la faculté de perdre... Devant certaines personnes vous acceptez de pleurer... Magloire a choisi de perdre, tout simplement... De gracier un condamné : lui !

_ Ça serait aussi con que ça ! Pardon... Aussi simple conviendrait mieux... Complexe aussi, conviendrait... Mettez des gants si vous voulez, mais pourquoi moi ?

_ Pour ce que vous êtes et pour ce que vous représentez. Vous connaissez la "femme fatale" qui trouve la faille infime dans l'homme vertueux, qui met son grappin là, et qui le tire vers l'enfer du vice !

_ Oh oui ! J'ai même un nom !

_ Il existe des gens qui trouvent la faille infime dans l'homme mauvais, qui le harponnent là, et qui le ramènent à la vie ! La plupart des enfants font ça très bien : ils ont la candeur qu'il faut. Comme vous, mon cher...

_ Je pouffe ! Robert Mourier, l'homme qui lave plus blanc ! L'OMO !

_ Mademoiselle Bernadette, mon discours entre dans le cadre de l'explication rationnelle d'un comportement et ne relève en rien de la flagornerie. Je continue. Par ailleurs les revendications présentées sont d'un caractère particulier, inhabituel : il s'agit d'obtenir plus que de l'argent, du pouvoir ! Dans l'esprit d'un Magloire, un négociateur syndical est un type passablement véreux qui vient réclamer de l'argent ! Le ralliement de Messier à votre cause, celui de Marcoussis, le mien peut-être, les hésitations du Président, avaient probablement fissuré ce préjugé. J'ai la faiblesse de le croire... La rencontre d'un homme et d'une cause, exceptionnel l'un et l'autre, avec un autocrate vieillissant, l'aventure s'arrête là...

_ L'explication s'arrête là ! Moi, elle me plaît ! Le vieux vainqueur qui choisit de perdre, une fois ! Je suppose que l'histoire n'est pas nouvelle... Elle ressemble un peu à celle de ces gens qui se détruisent pour se prouver qu'ils sont libres ! Quoi qu'il en soit, elle fait notre affaire. Admettons qu'elle soit vraie : que faisons-nous ? Bernadette...

_ Moi aussi je l'aime bien... Que faisons-nous ? Il a refusé le veto : est-ce important ? Sincèrement, je ne le pense pas ! Tu l'as dit toi-même : ils ont le fric ! Et les décisions "honnêtes" c'est la hiérarchie qui les propose et les prépare ; donc dorénavant, ce sera nous ! Et puis moi, la cogestion, je ne suis pas une fana ! Et toi Sarah ?

_ J'ai vraiment peu d'idées sur la question ! Nous éviterons de prendre les décisions impopulaires, c'est déjà ça... J'ai un peu de mal à croire à cette histoire de vieux rat qui craque... Je fais confiance à Édouard qui les connaît mieux que moi, les rats.

_ Sarah est au moins aussi candide que moi ! En tant que syndicalistes nous devions inscrire cette revendication : en tant que politiques, il ne nous est pas interdit de nous réjouir de ce qu'elle ne soit pas acceptée. Édouard, vous prévoyiez ce refus, il me semble ?

_ Vous ne pouviez obtenir l'accord que par une victoire "physique" ! Ce genre de chose ne se négocie pas. Je vous conseille d'en rester là.

_ Et les préretraités ? On va se faire lyncher si on les empêche de partir ! Il faut reporter la discussion à plus tard... quand le climat sera bon et qu'ils préféreront rester. Robert ?

_ Tu as raison. Bien ! Puisque nous sommes tous d'accord, il faut réunir l'intersyndicale de toute urgence. Que fait-on pour Marcoussis et le Président ? Leur géguerre avec Magloire n'est pas terminée. Je répugne à récompenser leur attentisme et à priver Magloire de sa "victoire". Soubirette...

_ Oui mais en informant d'abord le Président, on élimine le risque de le voir changer d'avis !

_ Tu nous invites au cynisme...

_ Au pragmatisme ! Mais je me contentais de faire une remarque... Le conseil d'administration va accepter cette décision ?

_ Vous savez, il ne s'opposera pas ouvertement au Président et à son vice-président ! Ce n'est pas le genre. Les membres qui sont contre la décision se vengeront à l'occasion, ou jamais ! Officiellement, ils n'ont pas à se prononcer...

_ Vous Édouard, que nous conseillez-vous ?

_ Le pragmatisme ! Soyez certain que Magloire n'a pas pris sa décision en fonction de considérations d'ordre moral ! Il s'est fait plaisir avant tout ! Figurez-vous un égoïste cupide qui fait une aumône : n'en doutez pas, il vient de s'acheter quelque chose !

_ Je croyais que ma candeur l'avait touché !

_ Certainement, comme la vision d'un sein dénudé peut éveiller le désir charnel chez un Bénédictin ! Dira-t-on qu'il cède à la concupiscence ? On ne le dira que s'il se complaît en sa coupable contemplation ! Ne pas confondre pulsion normale et action réfléchie, concertée !

_ Peut-être n'a-t-il cédé qu'à l'orgueil... Ta faiblesse l'aura touché... Il ne pouvait que gagner, tu l'obligeais à gagner, toi, un vermisseau, amoureux d'une étoile certes, tu l'obligeais à gagner ! Comme tous les autres avant toi ! Peut-être n'a-t-il cédé qu'au mépris...

_ Orgueil, mépris ! Peut-être que mon étoile n'est qu'une mauvaise planète jalouse de son soleil ? Je constate que chacun à sa petite idée sur la motivation de ce monsieur. Retenons les toutes et restons vigilants ! Quelle heure est-il ? Quatre heures. Tout le monde doit être parti. Il faut réunir l'intersyndicale le plus rapidement possible. C'est une question de principe : ils me laissent négocier, je les laisse décider ! Tu t'en occupes Bernadette ? Tu pourras me déranger quand tu le voudras, sauf de vingt-deux heures à minuit...

_ Toujours à se vanter ! Tu viens quand même à la réunion ?

_ De jour comme de nuit ! Je vous retrouve dans un quart d'heure. Le temps de boire un coup avec Édouard ! »

 

Point 10

 

Elles sortent. Je récupère le fauteuil de Soubirette : c'est vrai qu'il est chaud ! Édouard se dégourdit les jambes devant la baie. La pendule Louis XVI sonne seize heures ; sans doute son glas... Édouard s'assied.

« Mon cher Robert je vous félicite. Je ne saurais dire pourquoi...

_ Merci. Qui peut dire les raisons d'une victoire... Parlons de vous, s'il vous plaît. Souhaitez-vous rentrer dans les bonnes grâces du Président Sruck ?

_ Dans l'honneur, pourquoi pas ?

_ Disons par une honorable magouille. J'explique : j'informe Magloire que nous acceptons sa proposition. Je l'informe que des fuites sont inévitables et que le Président sera prévenu dans de très brefs délais. Nous devrions recevoir les deux fax au même moment. En tout cas nous ferons comme si !

_ Et je serai le vilain rapporteur... et le fidèle collaborateur. Nous les informerons au même instant... Que me conseillez-vous, mon ami.

_ Attention, je pourrais être pragmatique : nous avons besoin de vous dans la hiérarchie ! Posez la question à Hélène... Je vous répondrai après. Je suis dans mon bureau, sinon à ce numéro. Courage, ami ! »

Soubirette a bien travaillé : l'intersyndicale se réunira à dix-huit heures ! Du côté des commissions c'est moins brillant ! Fernand n'a pas fait le poids. On va prendre ça en main avec Soubirette ! Auréolés de notre victoire, nous allons dégager le terrain à la machette ! Pour le moment, j'ai surtout envie de prendre la main de Sarah !

« Viens ma biche, viens ma gazelle, allons voir la feuille à l'envers...

_ Encore !

_ Pas d'enthousiasme mal placé : je t'invite à prendre l'air, sur un banc, sous un arbre.

_ Un chocolat chaud dans un troquet, tu ne préfères pas ? Il pleut dehors...

_ C'est ce que j'ai dit à Magloire...

_ Alors : orgueil, mépris... et pitié ! Je t'emmène au Balto. Tu viens Bernadette ?

_ Merci, tu es mignonne... Je gênerais monsieur dans ses attouchements ! Amuse-le bien... »

 

 

La symbiose usine bistrot fonctionne encore : la grève a vidé l'endroit. Normalement, à cette heure-ci, il serait plein, plein de ceux qui répugnent à souiller leur vie privée au contact de l'usine. Dans le bruit, près du bar, les jeunes prépareraient leur veillée ; à l'écart, aux tables près des fenêtres, les habitués se raconteraient devant le verre qui débute la soirée ; en face, près du mur et sous les lampes discrètes, les fleurs sur les tables protégeraient ceux qui se regardent, se touchent, s'embrassent. Ce soir, nous sommes les seuls.

« Dites, monsieur Robert, elle va durer longtemps la grève ?

_ Si la boîte ferme, vous fermerez ! Mettez-nous une brune et un coca s'il vous plaît... Et allez boire une eau plate à nos santés : elles sont liées ! Dites-vous bien que la grève n'a jamais amusé ceux qui la font... même si elle a de bons côtés.

_ Ne le prenez pas mal ! Je me renseigne voilà tout... Pour tenir... Comme vous... Je vous amène ça !

_ Ah ! mais ! Je ne vais pas me laisser marcher sur les pieds par une bistroquette !

_ Je suis sûre qu'elle ne cherchait pas la bagarre : elle n'oserait pas ! Tu m'aimes ? Tu ne me le dis plus depuis que tu es Napoléon : Mélanie a raison.

_ Je me dois au peuple des travailleurs, à ma mission. Mais tu as raison, un peu de sentimentalité ne messied pas entre deux victoires : je t'aime.

_ J'ai l'impression d'entendre les canons d'Austerlitz... Pour moi le coca... Merci madame. À nos amours, chacun le sien. Et pour notre amour commun on la plante quand, la petite graine ?

_ Je suis à ta botte ! Il faut attendre deux mois après l'arrêt de la pilule, je crois ?

_ Minimum. J'arrête demain si tu veux...

_ Tu parles, si je veux !

_ Tu es gentil...

_ Tu en es une autre...

 

Point 11

 

 

Il fait froid dans la salle de réunion. Les gars de l'entretien appliquent la consigne valable pour les week-ends : ne pas dépasser quinze degrés. Nous sommes emmitouflés dans nos manteaux. Nous, c'est-à-dire les délégués. Au grand complet ! À moi de jouer...

« Merci d'être là ! Vous allez constater que je ne vous ai pas dérangés pour rien : la direction du groupe accepte l'essentiel de nos revendications ! »

Je fais dans la sobriété. Ils semblent ne pas avoir entendu. Je repasse une couche :

« La direction du groupe accepte l'essentiel de nos revendications ! »

Là ils ont compris ! Je dis qu'ils ont compris car l'enthousiasme ne les submerge pas tous : je note même un rictus ! Jaune le rictus, jaune. Fernand est le plus heureux : normal, ses troupes sont les moins fortunées et leur faire perdre de l'argent pour autre chose que pour en gagner plus, c'était délicat... L'encadreur, c'est celui qui fait la tête du gars dont la voiture vient d'encadrer celle d'une jolie conductrice... Il se demande si une paire de cuisses vaut le sacrifice d'une aile... A priori oui, sauf qu'il a sottement commencé par le sacrifice ! Le représentant de l'autre syndicat souhaite connaître ce qui à mes yeux n'est pas "essentiel".

« Les départs en préretraite "volontaires" sont maintenus. Le droit de veto sur les décisions stratégiques nous est refusé. Voilà ! Que décidons-nous ?

_ Les préretraités, ils vont nous tuer si nous les empêchons de partir et le veto je n'y croyais pas ! Moi, je suis satisfait... Sauf que rien n'est dit sur le paiement de la réduction d'horaire et sur les modalités de l'élection des chefs !

_ Fernand a raison ! Il reste beaucoup de travail. Notamment sur le paiement des heures. Je vous rappelle toutefois que notre revendication était explicite : les bas salaires n'étaient pas diminués et la baisse momentanée des autres était très étudiée ! Mais ce problème est lié en partie à la nouvelle échelle des rémunérations. Cela va prendre un peu de temps. Je vous propose de donner notre accord maintenant et de "suspendre" notre grève dès jeudi matin. Demain nous terminerons le travail des commissions. Les délégués étudieront alors les conditions de paiement afin de les négocier si nécessaire dès lundi.

_ Pourquoi donner notre accord dès maintenant ?

_ Comme je l'avais prévu - attrapez ça ! - la nature de nos revendications a semé la zizanie dans les hautes sphères. Elle nous est profitable, mais il est prudent d'obtenir une confirmation écrite le plus rapidement possible. Vous êtes tous d'accord avec ma proposition ? Bien ! Nous nous retrouvons ici, demain à neuf heures. Si j'ai la confirmation écrite, nous informerons l'assemblée pour qu'elle vote. Sinon, la grève continuera ! Bonne soirée. »

Avec moi, une réunion ne traîne pas ! Pareil pour celles du boulot. Il est vrai que le plus souvent, elles ne servent qu'à trouver les prétextes qui permettront de ne pas prendre de décisions ! Comme les choses évoluent de plus en plus vite, que les affaires qui n'ont pas été traitées à temps nécessitent des décisions de plus en plus risquées, les réunions sont de plus en plus longues ! Enfin, c'était avant...

La nuit est tombée. Heureusement...

 

Édouard veut me voir. Il est seul dans la pénombre de son bureau, le plafond reflétant la lumière d'un lampadaire du couloir.

« Allumez si vous le désirez mon cher Robert... Il m'arrive de préférer l'obscurité...

_ Votre esprit serait-il embrumé ? Hélène n'aurait-elle pas répondu à votre attente ? Qu'attendiez-vous d'elle ?

_ Qu'elle me donne sa confiance, encore et toujours... Ce qu'elle a fait !

_ Mais elle ne vous a pas répondu sur la conduite à tenir ! Donc je vous dois le conseil que vous m'aviez demandé. Le voici : informez le Président Sruck ! Je vous donne ma parole que si l'affaire tournait mal, et que d'aucuns vous accusent de nous avoir trahis, je divulguerais à votre demande la nature de notre arrangement.

_ Merci mon ami. Je suis rassuré. Passe encore de "trahir" sa caste, mais je supporterais très mal d'être soupçonné d'avoir trahi un allié, et pas du tout d'avoir trompé des amis. Donc, nous informons ?

_ J'ai le feu vert ! Nous informons ! J'appelle Magloire. Puis-je allumer ?  »

Édouard émergea de l'ombre. Il souriait.

« Le président Magloire, je vous prie. De la part de Robert Mourier... Bonsoir monsieur le Président. J'ai pensé qu'il était préférable de vous informer le plus tôt possible de notre résolution. Je ne puis vous promettre qu'elle reste confidentielle bien longtemps... Nous acceptons de considérer favorablement les décisions que vous m'avez présentées. Étant entendu que des précisions devront nous être fournies sur quelques points...

_ Je suppose qu'il vous faut un texte...

_ C'est un minimum pour que nous suspendions la grève... Un fax portant votre signature devrait suffire...

_ Je comprends. Je l'adresse au secrétariat de votre direction, à votre intention. Maintenons notre entrevue de demain soir dix-sept heures, voulez-vous...

_ Entendu. Mes respects monsieur...» Je raccroche.

« À vous de jouer Édouard ! Je vous laisse... Je repasserai après le dîner voir si les fax sont arrivés. Ils le seront ! À bientôt. »

Le rideau va-t-il tomber ? La victoire sur les autres à propos d'une affaire d'intendance ne m'excite pas ; elle me débarrasse d'un problème de la meilleure façon, voilà tout... Elle me libère l'esprit. Je fête le temps libéré, non le temps perdu !

Je retourne au bureau. Sarah m'a laissé un message : elle est partie faire les courses à Carrefour avec Bernadette et je suis prié de l'attendre. Je réalise que Bernadette mange, elle aussi... Puisqu'elle couche, elle doit bien prendre des forces : suis-je bête ! Boutade en ce qui la concerne, mais il est vrai que les relations du travail sont telles, que vous pouvez passer vingt ans de votre vie près d'un collègue sans imaginer qu'il pleure, défèque, aime une femme, un homme, ses enfants et que sais-je... Il arrivait même - le bon temps ! - que vous ayez du mal à imaginer certains en train de travailler ! Les collègues féminines stimulent mieux l'imagination... Même les boudins peuvent espérer un coït virtuel, un jour de chaleur lourde, quand on se passerait les nerfs sur n'importe quoi ! Paroles moins cruelles qu'il n'y paraît si l'on se souvient que pour moi, un boudin est avant tout une conne qui ne mérite pas son vagin !

 

Point 12

 

Voilà mes femmes.

« Alors amour, vous en êtes où ?

_ Nous attendons les fax ! En tout cas celui de Magloire ! J'ai du mal à croire que tout va se terminer... Que Bernadette va retourner au néant... Que je vais devoir trouver une nouvelle compagne qui m'aimera pour moi-même et non pour mes titres de gloire... Que Sarah va refaire sa vie avec un jeune cartonneur idiot, qui croira qu'elle pleure de jouissance alors qu'elle pleurera de regret...

_ Que tu vas bouffer seul et froid... Coucher seul et chaud... Amour...

_ Que tu vas faire le discours de demain devant l'assemblée... Et tout organiser... Minable...

_ Mesdames, je trouve que vous perdez le sens de l'humour ! Je plaisantais : comment pourrais-je me passer de... vos services ?

_ Mufle !

_ Sagouin ! Ignoble individu ! Moi, j'étais obligée de te fréquenter ! Quand je pense qu'une certaine personne, il est vrai très jeune, inexpérimentée, a cru qu'elle pouvait le faire par plaisir, je reste mortifiée !

_ Et s'il me plaît à moi d'être battue ? Est-ce que tu sais au moins avec quoi il me bat ? Il me fait dire des horreurs ce sale type ! Si nous mangions au lieu de déconner ? Direction la cafette ! »

Le piquet de grève mangeait déjà. La vue de Devlin me rappela Raffit... Inutile de l'appeler pour le moment. Nous étalons nos provisions sur la table d'à côté. Les filles ont prévu de nous faire manger chaud : du pot-au-feu, dans un grand bocal qui laisse apparaître la viande dans un décor d'aquarium. Bernadette troue le couvercle avec un poinçon qu'elle a déniché dans un tiroir et je vais mettre le bocal dans le four micro-onde du réfectoire ; sept minutes dixit la notice. Je retourne à mon amour. Très pris mon amour. Les types se sont arrêtés de manger pour la bouffer des yeux. Devlin, avec l'énergie propre aux pays en voie de sous-développement intellectuel, a entrepris de la draguer.

« Je ne te connais pas mademoiselle. Je m'appelle Stephen. Je suis américain.

_ Nul n'est parfait. Voici mon compagnon : tu le connais lui.

_ Bonjour... Bonne journée...»

Efficace Sarah. Il faut dire que les belles filles sont "sollicitées" en permanence. Ce n'est pas toujours désagréable : les voitures s'arrêtent aux passages cloutés ! Je retourne à mon four. Encore deux minutes. Je m'assieds. Je n'entends plus qu'un bruit, le bourdonnement de la mouche électrique enfermée dans le four. Je distingue l'odeur tiède du pot-au-feu. Je ferme les yeux. Des lèvres se posent sur les miennes. C'est elle. Elle s'installe sur mes genoux. Je suis bien...

« Ça vient la bouffe ? Ou il va falloir que j'aille vous chercher ?  »

Une dernière étreinte d'affamés, et nous obtempérons. Le plat est bon malgré des légumes un peu mous. Le piquet a bu et maintenant il chante. Nous buvons un peu de leur vin pour nous mettre au diapason. Malgré l'alcool, Sarah ne parvient pas à chanter faux : sa voix détonne. Bernadette et moi, nous y arrivons très bien. Stephen, dans la lignée des combattants d'Omaha Beach tente un nouveau débarquement. Mauvaise française, Sarah se cache derrière moi. Bernadette se débrouille pour prendre l'assaut à son compte. Elle doit se dire qu'un ouvrier américain n'est pas tout à fait un suppôt du capitalisme... Le gars, se souvenant opportunément que : "Half a loaf is better than no bread" change d'objectif. Soubirette l'entraîne au fond du réfectoire ; au calme, dit-elle ! Nos copains ont fini de pique-niquer, nous aussi.

En sortant j'éteins. Une voix émue - celle de Soubiroute ? - me crie merci.

Édouard veille dans son bureau. Je frappe et nous entrons. Il tient une feuille de fax dans chaque main. Il lève le visage vers nous. Il me tend les feuillets :

« Lisez cela, cher ami, lisez cela !

 

Je prends les feuilles avec appréhension. Je déchiffre mal le visage d'Édouard. Les textes, eux, sont clairs. Je lis à haute voix :

« Je vous confirme mon accord sur les points suivants :

- élections de la hiérarchie selon les modalités que vous retiendrez,

- durée hebdomadaire du travail portée à trente-cinq heures. Compensation salariale sur la base de votre revendication.

- arrêt des licenciements. Les départs en préretraite sont maintenus.

Ces dispositions devront être paraphées par les partenaires sociaux selon les procédures habituelles.

Et c'est signé Magloire ! Voyons l'autre...

Les mêmes termes, signés Sruck, Président ! Mais c'est tout bon ! On a gagné ! »

 

J'enlace Sarah. Elle est le présent, mon cadeau. La victoire n'est que la dame d'honneur. Je me détache pour donner l'accolade à Édouard. Sa joue pique un peu.

« C'est un grand jour en effet, mon ami. Puis-je vous embrasser Sarah ? Il fait doux ce soir... J'ai, je vous l'avoue, quelques difficultés à réaliser que le combat se termine...

_ Nous obtiendrons votre grâce, je vous le promets ! Nous ferons de votre pardon le symbole des nouvelles relations. Un signal fort !

_ Ne vous faites pas plus d'illusions que moi : au mieux, ils m'expatrieront vers une filiale à "redresser" ! En maison de redressement...

_ Péché d'orgueil Édouard ! Vous resterez notre directeur : ce poste est suffisamment casse-gueule ! Pour vous mettre en bouche, je vous propose un petit gueuleton en compagnie de toute la bande. »

Moi, j'ai envie de faire la fête ; envie d'ouvrir une petite fenêtre dans le temps et de m'y accouder un non-moment ; me concentrer un instant sur le bonheur ; une profonde aspiration d'amitié.

« Qui invitons-nous ? Bernadette, Mélanie, Bertrand, Jean, et Michel ; celui-là, je ne l'apprécie pas particulièrement mais à la paix comme à la paix ! Hélène aimerait-elle partager l'hydromel avec nous ?

_ Je puis le lui demander... Où irions-nous ?

_ Nous pourrions tenter Le Carnaval, une boîte pas mal. Vous appelez Hélène ? Sarah, tu cherches Mélanie et Bertrand. Je me charge de Soubi...rette et des autres. O.K. ? Retrouvons-nous ici dans un quart d'heure. »

Jean et Michel étaient chez eux. Je les invitais sans leur donner le motif exact de l'invitation. Ils viendraient avec leur bourgeoise. Reste Soubirette ! Un tour à la cafette s'impose.

J'emprunte le passage intérieur, un tunnel en vitres qui ouvrent sur une végétation qui se perd dans le vert sombre, et en glaces qui reflètent la nuit. J'ouvre la porte du réfectoire. La lumière file dans le fond avec la vitesse que l'on sait et sans doute mord-elle la paire de fesses qu'elle éclaire, car j'entends un cri !

« Pas d'affolement, c'est moi Robert. Excusez-moi de vous déranger, mais il y a un type au téléphone qui dit que si Bernadette n'est pas là dans dix minutes, il rend la chambre ; et qu'elle pourra aller se faire foutre ! J'ai cru bien faire en te prévenant ! Vous pourriez arrêter pendant que je parle ! C'est à qui les fesses blanches ? Quel idiot je fais : celles de Bernadette doivent être bronzées ! Plaisanterie à part : nous avons les fax et nous allons en boîte pour fêter la victoire ! Alors tu finis ton copain, et tu te pointes ; si je puis dire ! Si t'en es contente, tu peux l'amener. Rendez-vous dans le bureau d'Édouard dans un quart d'heure, ou alors, si vous êtes collés, au Carnaval vers onze heures. Vous voulez que j'essaye avec un seau d'eau froide ? Je ne comprends pas ce que vous dites... Bon ça va, j'ai compris : je gêne et vous n'osiez pas me le dire ! J'allume en partant, pour que vous voyiez votre misère ? Non... Qu'est-ce que vous êtes nerveux ! Je croyais que ça calmait... À bientôt... Ne me remerciez pas... » J'espère que l'Américain à l'humour bien placé !

 

À huit heures nous sommes trois dans le bureau d'Édouard.

_ Tout le monde sera là-bas à onze heures. C'est vrai qu'il faut se changer. Retrouvons les autres à la boîte.

_ De plus je n'ai pas dîné...

_ Bon appétit et à tout à l'heure ! »

 

Point 13

 

Sarah conduit ma voiture. Même que j'en profite lâchement pour lui caresser les cuisses ; sans insister, à cause de ce con de collant. Un article que je prends en très mauvaise part ! Je pose ma main sur son genou. Sage.

« Regarde devant toi ! Tu ne perds rien pour attendre. Mélanie m'a demandé si nous allions nous marier. Je lui ai dit : chaque chose en son temps ! D'abord le bébé. Mais quand il sera en route nous pourrions y penser, non ?

_ Et si pour une raison indépendante de notre volonté, il n'y avait pas de bébé ? Jamais de mariage ?

_ Que je sois le "responsable" de cet échec ou non, tu devras choisir. Moi, je désire vivre avec toi, toujours ; tu comprends... Marié ou pas. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse ! Le seul intérêt du mariage et du divorce, c'est qu'ils obligent à la réflexion ; surtout le divorce. Une petite ancre...

_ Moi ce que j'aime dans le mariage, c'est la promesse d'éternité. Il inscrit le couple dans la durée. Ces couples qui passent leur temps à s'essayer, ils partent perdants... Le mariage est un acte désespéré, peut-être, mais c'est aussi le plus beau des serments : pour le meilleur et pour le pire... jusqu'à la nuit des temps ! Je suis midinette ?

_ Tu as surtout les moyens de te payer un divorce ! Tu me diras que quand on n'aime plus, on ne compte pas ! Tu te souviens de cette belle chanson de Brassens "La non-demande en mariage" ? : "J'ai l'honneur de ne pas de demander ta main, ne gravons pas nos noms en bas d'un parchemin..."

_ Il s'en prenait surtout au côté popote de la vie maritale ! Et puis je défends moins le mariage que je m'inquiète du vide qui semble l'avoir remplacé. De la précarité affective qui sous-tend le concubinage... Un mot horrible, en plus ! Rien que çà... Ta concubine, jamais ! Ta femme, bien que ça fasse ringard, ton épouse, mais pas n'importe où, ta compagne, à la vie à la mort ! Ta concubine, jamais ! Sarah devrait suffire, d'autant que j'aurais une très belle alliance... Fais pas cette tête : il s'agit de celle de ma grand-mère maternelle. Elle me l'a léguée. Une petite merveille qui ne s'est pas démodée. Les diamants sont éternels. À moins que tu ne veuilles "à tout prix" m'offrir la même, je compte l'adopter. Je te rappelle qu'il me restera neuf doigts. Je ne t'interdis pas de demander "mes" mains !

_ Tu me vois devant ton père : « J'ai l'honneur de vous demander les fesses de votre fille ! » Ben quoi ! Un mariage d'amour ! Je devais les rencontrer tes parents...

_ Ça vient... Ils sont plus impatients que toi ! Ils font les fiers, mais je les sais inquiets : je suis leur fifille ! Quant à la formulation de ta demande, je te conseille de ne pas surestimer leur sens de l'humour : les salles de garde sont loin !

_ Alors, je demanderai ta main ! J'ai toujours été lèche-bottes avec les profs ! »

Elle se penche et je l'embrasse. Nous roulons dans Paris, dans le flot des noctambules cinéphiles et fêtards. Les véhicules transportent des couples. Avec Sarah nous jouons à "échange, échangerai pas". Je gagne, mais c'est sans doute parce que je joue avec des haricots : pour rien au monde, je ne l'échangerais ma fiancée, ma compagne.

Nous arrivons chez moi. Pas une place dans la rue ; il faut descendre au parking. Sarah s'en sort sans taguer les murs de la rampe. Je suppose que l'architecte, en fin psychologue, avait prévu que seuls des minables, aux voitures assorties, habiteraient cet immeuble !

La fenêtre est peinte en noir ; la fenêtre est peinte en nuit. Je n'allume pas. Nous collons nos fronts sur la vitre froide et nous regardons les lumières de Paris monter lentement dans nos yeux qui s'ouvrent à l'obscurité. Je récite les constellations qui émergent : Place de l'Étoile, Champs-Élysées, Concorde, tout le monde devrait descendre à Concorde ; et y rester.

 

 

Le téléphone sonne la fin de la trêve. C'est Bernadette. Je la laisse s'épuiser sur la première bordée. Et je contre-attaque :

« Tu ne m'as pas dit bonsoir, tu ne m'as pas félicité, tu ne m'as pas remercié de mon invitation, tout ce que tu sais faire c'est de m'insulter ! Et pourquoi ?

_ Parce que tu ne respectes rien ! Je défendais la France, figure-toi ! Je remerciais l'Amérique ! Si ta copine, Sarah Milstein, elle a pu naître, c'est un peu grâce au grand-père de mon américain, non ? C'est elle qui aurait dû se dévouer !

_ Il baise si mal, le conseiller diplomatique ?

_ Pas terrible... Mais je lui ai accordé une séance de rattrapage. Je reconnais que faire ça au pied levé, sur une table de cantine et à six mille km de chez soi, il y a de quoi déstabiliser la plus fine gâchette !

_ Si tu veux, Sarah pourra te remplacer...Oublie ce que je viens de dire : c'est une ingrate ! Tu viens tout à l'heure ?

_ Un peu que je viens ! J'ai envoyé mon petit copain se coucher. Mon dévouement patriotique à des limites et je me dois d'abord aux Français, monsieur ! »

Brave petite française ! Dure au mâle, dix fois sur le métier remettant son ouvrage... Soubirette mérite de la France ! Si le Stephen ne connaît qu'elle et non quelque godiche mollassonne qui fait l'amour aussi mal que tout ce qu'elle fait, nul doute que le prestige de la française n'aille augmenter le long de la côte est des États-Unis !

« Elle aurait pu éviter de me mêler à ça...

_ Tu es choquée ? Bernadette n'oublie jamais de penser... Un américain, pour toi, pour moi, ce n'est le plus souvent qu'un grand blond, trop gros et un peu con ! Pour elle, c'est le produit d'un système honni ! Mais comme elle est juste, elle ne peut s'empêcher de ressasser ses bonnes actions : le débarquement et la libération ; qu'elle attribue d'ailleurs aux malheureux et valeureux "boys", et non à leurs dirigeants ! Elle ne mentait pas tout à fait quand elle prétendait remercier l'Amérique...

_ Vu comme ça... Tu t'habilles comment ?

 

CHAPITRE 32

Point 14

 

Le Carnaval me plaît : pas trop de bruit et un peu de musique. Rien à voir avec les abrutissoirs à Techno. Sur la piste on peut échanger quelques douceurs verbales sans se casser la voix. Si l'on est bavard, il est toujours possible de prendre son verre et d'aller s'asseoir dans une niche qui a pris sur elle d'être plus "sourde" que les clients. Le D.J. ne renie pas les goûts de son âge, la cinquantaine, pas plus qu'il ne brime ceux de ses habitués, des trentenaires B.C.B.G. qui ont l'air d'être dans leur salon. Inconvénient du lieu : le prix de la première consommation, deux cents francs. Après, les boissons sans alcool sont à volonté ! Comme nous sommes dix et que la salle est loin d'être remplie, je négocie l'entrée à cent cinquante francs. Accordé. J'applique la "loi du marché" à tous les types qui votent "libéral" ! D'autant que c'est Édouard, Sarah et moi, qui payons pour nos invités.

 

Fernand est venu seul, comme il vit. Je ne sais pas ce qu'il aurait fait d'une famille, il n'est jamais chez lui... Son costume devait lui aller...

À la surprise de tous, je crois, nous découvrons que Jean a travaillé en Afrique. À l'époque, beaucoup de techniciens revenaient avec une africaine dans leur bagage. On parlait alors d'envoûtement. Les boîtes ont dû rapatrier d'urgence pas mal de gars avant qu'ils n'épousent, par l'intermédiaire de leur fiancée, le quart d'un village ! Mais Jean a bien choisi : une très charmante négresse des villes, pas une fille "brute de tribu".

Notez qu'une jeune femme noire est souvent une super nana ; du moins par les formes... Si je n'en ai pas "connues", c'est probablement parce que l'on m'a si souvent demandé "Tu t'es déjà tapé une noire ? " sur le même ton que "Tu t'es déjà tapé une chèvre ?" , que l'on m'a obligé à considérer l'éventualité de la chose avec une circonspection que je n'applique pas toujours à l'égard de leurs blanches consoeurs ! Et l'on ajoutait en connaisseur : "Tu verras, quand on en a connue, on ne peut plus s'en passer !" Moi, une chose dont on ne peut plus se passer et dont je me passais très bien, ça m'éloigne ! Et puis, j'ai comme une gêne à l'idée d'avoir des enfants qui ne me ressembleraient que pendant les mois d'été... Un sentiment à fleur de peau, que la maman laverait sans doute en perdant les eaux... Le mieux, pour moi ? Sarah : une négresse blanche !

Michel, l'encadreur, n'a pas pris de risques : sa madame sort du catalogue de la Redoute ! Du commun sur mesure pour petit cadre sans gros moyens. Mais comme elle a eu la délicatesse de me trouver à son goût, peut-être sort-elle des pages coquines de l'ouvrage susnommé... C'est tout le malheur que je leur souhaite !

Hélène est belle. Rien de nouveau sous le soleil... le plaisir des premiers bronzages de printemps... les longues soirées à la plage, avec la brise qui hésite à partir en mer...

Bernadette affiche cet air fatigué qui est au militant ce que l'air supérieur est au spécialiste, une enseigne, sans grand rapport avec la réalité objective de la compétence affichée. En l'occurrence, sa fatigue témoigne d'un corps à corps et non d'une réunion longue et tardive ! Je m'étonne de la voir en robe, une petite robe à fleurs, des roses rouges sur un fond bleu clair, un poil décalée pour l'endroit, mais pas plus qu'elle, avec sa tête de vieille collégienne qui aurait beaucoup donné ; pour le bien de tous.

Mélanie ne savait pas si elle pourrait se libérer. Elle accompagnait monsieur Paul à l'hôpital, et sans doute dînera-t-elle avec lui... Sarah n'avait pas osé l'inviter lui aussi...

Nous nous installons dans une niche. Édouard a mis son smoking, en nous priant de ne pas remarquer cet "écart vestimentaire". Il s'agit, dit-il, d'un réflexe pavlovien mal contrôlé : pour lui, fête égal smoking ! Pour sa peine, il doit dire à ces messieurs-dames le motif de leur présence. Il s'acquitte de sa tâche avec bonne humeur. Une bonne humeur discrètement contagieuse, presque insidieuse, virale, qui vous bouffe la fatigue d'une rude journée. Hormis Bernadette, ces dames ont donné aux hommes leur ration d'alcool, pour se précipiter sur les cocktails à l'eau. Elles nous jettent bientôt les regards tendrement étonnés des jeunes mères devant les premières coliques de leur nourrisson...

Mais voilà, dans la meilleure tradition, le quart d'heure de slow ! J'enlace Sarah. Enlacer Sarah, c'est mieux que de faire l'amour, car l'amour nous le ferons après ; après le marivaudage. Je lui fais la cour, pour garder la main. Elle habite chez elle, avec ses enfants. Mais son mari travaille la nuit ! Non, ce n'est pas ma pipe... Petit indien s'en allait, sur son joli canoë... Brave D.J. ! Tout le monde à l'air content de descendre la rivière... Je ne dois pas être le seul à avoir dégainé le calumet de la paix. Bon Dieu que ces moments sont bons... Moi je suis croyant quand ça va bien ! C'est ma liberté, aussi. La lumière revient. Nous regagnons la niche. Tous des chiens !

À propos de chien, une petite histoire de bal me revient en mémoire. Je la raconte à Sarah. La spécialité d'une boîte de nuit près de Saint-Brieuc faisait accourir les amateurs : les femmes de C.R.S. en goguette ! Pendant les missions de leur homme, certaines venaient tâter de la matraque ouvrière ; juste retour des choses !

J'en ajoute une autre, de la même époque, sur la même côte, une aventure plus tristement édifiante. Nous étions une équipe de techniciens en déplacement. Avec ma petite trentaine, j'étais le vieux du groupe de six. Au beau milieu de la lande bretonne, une boîte de nuit assurait l'unique divertissement de la région. Nous payâmes l'entrée à une très belle jeune fille esseulée. Un célibataire du groupe invite la demoiselle à danser et, dès la première danse, ça frotte et embrasse à tout va ! Deuxième célibataire, idem ! Troisième, aussi ! Le manège dure jusqu'à la fermeture, vers une heure du matin. La fille loge sous la tente, dans un camping de la côte. Elle était venue en stop. Non, elle regrette, mais elle a ses règles ! Nous ne l'avons ni violée, ni battue. Simplement ramenée chez elle. Nous n'aurions eu aucune excuse à agir autrement, certes, j'entends bien, mais je me félicite encore aujourd'hui qu'à l'époque, en sportifs émérites, nous ne touchions pas à l'alcool ; que nous étions normalement aimés ; que trois d'entre-nous au moins, qui ne l'avaient pas touchée, étaient émus par sa jeunesse, par sa beauté... ; et pour tout dire, que la violence nous répugnait, et celle-là plus que toute autre, comme elle me répugne encore... Cela faisait beaucoup : juste assez pour éviter sept vies gâchées par l'inconscience d'une presque gamine et par la faiblesse d'une poignée d'adultes inconséquents !

 

J'avise une forme en gris, le cou enceint d'un foulard de couleurs vives, et dont le regard fouille la pénombre. Je reconnais Mélanie. Je vais la chercher.

« Content de te voir ma biche. Pas trop dur ?

_ Toujours trop ! Qu'est-ce qu'il l'aimait... Enfin à le voir souffrir... Je l'ai drogué. Il dort. Je suis venue enterrer mon chagrin. J'ai de la peine pour lui... Ça se passe bien ici ?

_ Bah, c'est pas la java entre vieux copains, mais c'est sympa ! Et puis on passe des vieux slows ! De toute façon, si les gens ont l'air de s'ennuyer, on a prévu de se rendre chez Édouard.

_ Je ne fais pas trop tristounette ? Je ne suis pas repassée chez moi...

_ Tu es belle ! Une belle veuve, ça excite les mâles !

_ Il n'y a que des couples ici !

_ Et alors ? Tu préviens que tu n'embrasses pas la femme sur la bouche...

_ La vie continue !

_ Elle commence par le cul ! Je ne fais que rendre hommage au Grand Architecte !

_ On y va ? Et n'oublie pas de me présenter aux dames ! »

Minuit arrive très vite. La salle est pleine maintenant des cinéphiles qui font leur cinéma. Le D.J. maintient le cap, même s'il a dérivé légèrement vers la Techno ou vers la Danse, je ne sais pas trop, sinon que nous remuons beaucoup ! Comme les consommations sont gratuites, la salle est climatisée. Nous apprécions. Je prête Sarah, à contrecoeur. J'invite les autres femmes aussi, mais uniquement pour les danses qui n'obligent pas le corps à corps : le contact physique dont la finalité n'est pas sexuelle, m'est très désagréable. Sans doute suis-je trop sensible... Apparemment ce n'est pas le cas pour tous mes congénères. Sarah qui revient d'une malheureuse rumba avec un habitué des lieux, me fait tâter ses bras.

« Il est dingue ce mec !

_ Tu n'avais qu'à pas t'expatrier !

_ Je n'aime pas les ghettos ! Et un beau garçon ça me changeait !

_ Enfin, puisqu'il t'a fatiguée, autant que j'en profite ! En piste ! »

Bernadette se partage entre nous et une bande de rigolos qui carburent au whisky. Hélène et Mélanie se sont découvertes. C'est à peine si j'ai pu les faire danser une petite fois. Une valse avec Hélène, légère ; un tango avec Mélanie : "j'ai" eu mal au bras !

La madame de la Redoute, elle se prénomme Sophie, doit posséder un catalogue secret. Je suis sûr que c'est le genre de femme dont l'amant se demande "Mais pourquoi son mari la néglige-t-il ? " tellement elle est vaillante à l'ouvrage, imaginative, tendre, et tout et tout ! Tu regardes la gueule du mari et tu comprends : une mésalliance corporelle ça existe, non ? Je l'ai fait danser Sophie et, il n'y a pas si longtemps, je l'aurais serrée contre moi... D'autant qu'elle est marrante, et qu'un homme qui rit est déjà ...

Marounia est congolaise, from Brazzaville. Elle a rencontré Jean alors qu'il faisait du tourisme dans sa ville. Elle tenait un stand de bijouterie fantaisie dans l'hôtel. Il travaillait sur un chantier au Zaïre mais il est revenu plusieurs fois. La dernière fois, elle l'a suivi... Il est gentil. Elle est heureuse. Elle m'a raconté tout ça en dansant. Le Jean nous suivait du regard, l'air pas franchement content de la voir pipeletter. Blanche ou noire, faut que ça cause une bonne femme ! Surtout avec moi : je déclenche la confidence plus facilement que le reflex plumard ! Il y a des types, pas un mot, tout dans le masque, et hop ! C'est la fille, dans sa tête ou autre part, qui a fait le boulot ! Je suis cruel avec moi : je dois juste un peu les écouter... Mais leur babillage est si charmant !

 

Point 15

 

Édouard a pris la mesure de l'endroit. Il s'est fait prêter une cravate par le barman et il a ôté sa veste. Il fait danser nos femmes, mais pas qu'elles : son esprit d'entreprise l'a propulsé à la conquête de rondouillardes Sabines qui doivent fêter quelque chose, plus bruyamment que nous !

« Il me semble mon cher Édouard que vous ne renâclez pas sur le bout de gras...

_ Ces charmantes dames sont membres d'un groupe Weight-Watchers et elles fêtent un quintal de perdu ! J'espère qu'elles ne perdront pas leur bonne humeur avec leurs kilos ! Heureusement que ce sont de bonnes danseuses... Vous devriez en inviter une, on ne les sent pas.

_ Sans façon. Je me réserve pour notre harem. Un petit bourbon, entre hommes ? Tiens, dans le coin là-bas... »

Nous filons dans une niche à l'écart. Je veux entretenir Édouard sur les événements de la soirée. Je doute de pouvoir le faire demain matin avant l'assemblée.

« Agréable soirée... Ce n'est pas le déchaînement des hordes populaires, mais c'est bien quand même... Vous auriez presque pu garder l'ensemble de votre smoking ! Je voudrais connaître votre sentiment sur la suite... Je parle des événements d'hier...

_ Quelle constance !

_ Celle du génie, mon cher... celle du génie !

_ Alors vous êtes trop bon de solliciter mon avis ! Le voici : au premier degré, il n'y a pas tromperie. Qu'il y ait des arrières pensées, c'est probable... Vous-même, n'en avez-vous pas ? Souvenez-vous : vous escomptiez un sursaut, vous l'avez ! Qu'il vienne d'un ennemi déclaré n'est pas étonnant en soi : l'histoire est longue, des gens qui ont "trahi" leur cause ! Nous n'avons pas le monopole du pragmatisme et de l'intelligence. Et parfois des intérêts divergents se rejoignent : la géométrie mentale n'est pas euclidienne !

_ L'histoire est longue aussi des gens qui se sont fait couillonner par des plus intelligents et plus pragmatiques qu'eux ! Voyons le second degré... D'une certaine façon, nous mettons le doigt dans la cogestion ; avec les aspects négatifs que nous connaissons... Mais ce n'est pas cela que je crains... Dans quelle politique un tel choix s'inscrira-t-il ?

_ Bien malin qui le dira ! Vous inscrivez une action, en elle-même positive, dans un environnement, c'est-à-dire dans une politique, que vous ne dominez pas. Cela peut s'appeler "mettre la charrue avant les boeufs !" Il n'est pas interdit de penser que Magloire ait une idée sur la question : son idée ! Nous verrons bien...

_ J'aimerais voir, savoir, avant les autres ! Je note que vous me conseillez de suspendre la grève... Au premier degré... Retournons danser !

 

 

Ces textes sont protégés par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d'auteurs. Toute reproduction autre qu'à des fins personnelles est strictement prohibée.

Retour à la page d'accueil

Pour me contacter :

r.chapnikoff@litterature.net