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Roland Chapnikoff

 

Usine 2 _ section 4

 

 

 

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CHAPITRE 21

 

Soubirette m'attend. Ses yeux brillent de plaisir, comme ceux d'un gosse ; ou peut-être comme ceux d'une femme ? Je ne la connais pas suffisamment pour préciser la nature exacte de son excitation... Il paraît que des chasseurs éjaculent en donnant la mort ! Je devrais écrire quelque chose sur les retombées aphrodisiaques des erreurs du patronat !

« Resalut, diane chasseresse ! As-tu regarni ton carquois ?

_ Un peu messire ! Je crois que l'on tient le bon bout ! Et toi ?

_ Je me suis ressourcé dans le ruisseau d'une onde pure... Et je pète la forme ! On va les bouffer ! Nos amis d'abord. Je crois qu'il ne faut plus finasser : nous voulons des garanties et la meilleure nous paraît être une participation effective aux décisions. Je résume... »

À quinze heures, nous pénétrons dans une salle archicomble. Je juge qu'il serait imprudent de la faire évacuer. Une mimique de Soubirette conforte mon opinion. Nous allons devoir débattre dans une salle pleine de gens dont l'enthousiasme risque de nous submerger... Ainsi l'eau ruisselle sur la terre trop longtemps asséchée... Je devrais écrire quelque chose sur les retombées météorologiques des erreurs du patronat ! Les délégués ont quand même réussi à s'asseoir autour de la table. Fernand a défendu brillamment nos deux chaises. Je gueule "silence" un grand coup, et j'ouvre le débat.

« Merci à tous d'être venu. Et merci aux bavards de se taire... Je vous rappelle qu'il s'agit en principe d'une réunion intersyndicale ; je vous précise que les syndicats accueillent tout le monde ; que les adhérents élisent des délégués qui les représentent, notamment, aux réunions intersyndicales. Je ne doute pas que nombreux sont ceux qui, parmi vous, font double emploi ! Bon... je ne vais pas faire la fine bouche... Mesdames, messieurs, la situation s'éclaircit ! Et il est plus que probable que nous allons apprendre, au cours de la réunion générale, qu'elle s'est améliorée : que la délocalisation est abandonnée ! »

La salle rugit à faire peur... Une déferlante de joie panique... Un trop grand soulagement... Qu'est-ce qu'ils crient ces gens-là à la naissance d'un enfant ? Quand ils guérissent d'un cancer ! Quand ils découvrent une vérité qui les rend moins con ! Quand il croise la femme de leur vie ! Ils meurent ? Ce qui est excessif, peine ou joie, me paraît suspect... En l'occurrence inquiétant... Car si la Direction ne fait pas notre jeu et menace de revenir à son projet de délocalisation si nous exigeons des garanties, cette joie hystérique annonce un défaitisme fulminant ! Je réclame le silence.

« Attendons pour nous réjouir ! La direction change de décision toutes les vingt-quatre heures... Qui nous certifie que dans un mois ou deux, quand la tension sera tombée, elle ne reviendra pas à la charge ? Ou alors dans quelques mois, quand les licenciements, qui ne sont pas suspendus, nous auront encore affaiblis ? »

J'ai entamé un discours. Bernadette me balance un coup de pied sous la table, suffisamment fort pour que je ne me méprenne pas sur ses intentions. Elle a raison. Nous devons décider de la conduite à tenir et des consignes à diffuser lors de la réunion générale. Je m'arrête net.

« Écoutez tous. Il nous faut préparer la réunion générale. Pour cela nous devons débattre dans la sérénité. Je vous demande de quitter la salle, sinon ce sera nous qui partirons... Soyez gentils ! »

Silence total. Chacun regarde le délégué de son coeur. Ceux-ci distribuant des signes discrets d'acquiescements, ils quittent la salle comme ils quitteraient une cour de récréation à la reprise des activités : avec une nonchalance étudiée. La porte se ferme.

« Enfin seuls ! Merci de votre aide ! Devant l'exubérance de nos amis j'ai pris peur... Cela nous a rappelé que nous devons marcher sur des oeufs. Voilà ce que je propose... »

J'exposais mes vues; puis chacun nous fit part des siennes. Il n'y avait pas de discordances sur le fond, juste quelques pinaillages pour la forme. En moins d'une demi-heure le programme des prochains jours était tracé.

« Je récapitule : si la direction annonce le retrait de son projet, nous proposons immédiatement d'ouvrir des négociations sur les garanties. Grèves de soutien lundi matin si le week-end n'a pas clos le débat. Si la direction maintient son projet, grève générale illimitée avec occupation du site ! Nous proposons de la faire débuter lundi ; mais si la pression est trop forte nous la démarrons dès demain. O.K. ? Bernadette prendra la parole pour répondre à la Direction, puis elle vous la rendra. À tout à l'heure ! »

 

Il reste une heure avant la réunion. Je retourne dans mon bureau. Le voyant de la messagerie clignote. Édouard est sur la route et il souhaite me voir dès son retour, vers seize heures trente ; que je sois aimable d'être dans mon bureau.

Je m'inquiète de savoir si Sarah a commencé sa tournée des popotes européennes.

« Non seulement j'ai commencé, mais tu vas devoir passer à la casserole !

_ C'est vrai ce que l'on dit alors : dans un pari il y a un voleur et un imbécile ; en l'occurrence ce sera plutôt un très joli petit con !

_ Oh ! que c'est fin ! Passons... Ton ami Hans, mon ami Hans, a été très bavard.

_ Pas étonnant c'est un bavarois !

_ Passons... Figure-toi qu'il ne connaissait pas le marchandage dont nous étions l'objet et qu'il le trouve déplorable ! Il s'excusait presque, le pauvre ! Par contre la réflexion de son syndicat sur les problèmes de hiérarchie ne date pas d'hier : ils ont déjà formulé pas mal de choses et il m'en faxera la copie. Il m'a demandé de l'appeler chez lui, un de ces soirs, car il aimerait que nous nous entraidions !

_ C'est ein gross cavaleur l'ami Fritz ! Je ne te dis pas la nouba quand il vient ! Avec ta voix de sirène tu me l'auras ensorcelé. En conséquence, je consacrerai mes dernières forces à l'appeler ! Continue sur cette voie ; mais je te préviens que, maintenant, tu travailles pour la gloire ! Plein de choses... »

Si les fridolins viennent renforcer le mouvement, ce peut être une bonne chose... Il faudra coordonner parfaitement nos actions... ; ne pas oublier que le but de la manoeuvre n'est pas d'aller travailler en Allemagne, fusse sous les ordres d'une hiérarchie rénovée ! Ah ! Édouard !

« J'arrive, monsieur le détaché.»

 

Point 1

 

 

« Mon ami, je reviens d'une entrevue pénible. Le président Ségal a pris fait et cause pour le vice-président Magloire ! Sa courtoisie de salon n'a pas résisté longtemps devant ma "félonie". En d'autres temps, je l'aurais frappé de mon gant ! Je n'ai pu que le traiter de ganache... Très pénible en vérité... Cela dit j'ai la teneur du message que Messier va vous transmettre tout à l'heure. Abandon du projet et, tenez-vous bien, annonce d'un plan de licenciement !

_ Merde ! Excusez-moi, mais je fatigue... De combien le plan ?

_ Une centaine de personnes, dont la moitié en préretraite.

_ Ce qu'ils prévoyaient pour l'année... Ils créent un nouveau front pour éloigner le danger... Votre avis ?

_ De toute évidence ce plan est un leurre. Ils peuvent licencier tranquillement sur l'année. Comme d'habitude.

_ C'est effectivement le "déchet" de l'année écoulée. Merci de votre aide Édouard. Je dois consulter mes amis tout de suite : la réunion débute dans un quart d'heure ! À bientôt.»

 

Deux minutes plus tard, Bernadette et Fernand sont dans mon bureau. Soubirette positive :

« Ça change quoi au fait ce que tu nous dis ? Depuis cinq ans ils virent une centaine de personnes par an, et cela dans l'indifférence générale ! En l'annonçant "officiellement" ils nous rendent service... Nous allons être obligés de réagir.

_ Elle a raison. Tu le dis toi-même Robert : même "doré" le chômage est une défaite ! Et une catastrophe pour la boîte, qui parle de dégraissage alors que depuis longtemps c'est du muscle qu'elle perd. Nous, les syndicats, nous nous taisons parce que la grande majorité des victimes sont dédommagées très au-delà des sommes contractuelles.

_ Je sais... Vous semblez dire que nous pourrions passer outre au plan lui-même pour porter notre effort sur la suppression des licenciements "en général". J'interprète ?

_ Je te vois venir mon gros loulou ! Et comment maîtriser ce problème, sinon en prenant le pouvoir effectif ? Le bien nommé...

_ En faisant d'une pierre deux coups ! Tu vois l'axe de ton discours : la Direction lâche le cou pour s'attaquer au mollet ! Une fois que nous serons à terre elle nous finira ! Et tu embrayes sur nos propositions... Fernand ?

_ Je comprends... Je suis d'accord.

_ Moi aussi ! J'ai besoin de m'isoler pour faire mes têtes de chapitres... Je vous rejoins là-bas.»

Ils s'en vont. Elle arrive.

« Je te gêne amour ?

_ Jamais princesse... Imagine qu'ils nous annoncent la suppression du projet et la mise en place d'un plan de licenciement concernant une centaine de personnes. Qu'est-ce que tu ferais à ma place ?

_ Je réfléchirais... Je crois que j'éviterais de lancer mes troupes contre le plan... Je laisserais la priorité aux garanties, d'autant plus nécessaires que le patronat tente de reprendre d'une main ce que nous l'avons obligé à donner de l'autre. Quelque chose comme ça... Mais tu me prends à la gorge...

_ Ne me perturbe pas... Bien ! Tu penses comme nous. Ils vont annoncer tout ça. C'est l'heure d'y aller ! »

La tour se vide. Nous nous noyons dans le flot descendant, cascade lente de murmures gênés. Les novices cherchent une contenance en observant les anciens. Faut-il y aller gaiement ? Les anciens doivent chercher dans leur mémoire... Je sens la main de Sarah qui profite de la foule pour prendre ma main. Qu'ai-je fait au bon Dieu ? Au premier, j'aperçois Édouard dans le couloir, en conversation avec un individu que je reconnais, Alain Messier ; une allure de sbire, un look de sous-chef de bureau ; une véhémence de coq ! Édouard le toise sans parler. Je décide d'intervenir. Je me libère de Sarah d'un serrement de main : je ne tiens pas à ce que le cloporte se mouche le regard sur elle ! Je m'avance vers eux et je m'arrête à quelques pas. Édouard m'a vu arriver. Sèchement il interrompt Messier pour nous présenter.

« Monsieur Messier voici monsieur Mourier, notre ennemi comme vous dites...

_ Si monsieur Messier entend par là que je défends la Société contre des prédateurs, il ne fait aucun doute que je ne le sois... S'il ne s'agît que de divergences sur la manière de la gérer au mieux de nos intérêts communs, le terme d'adversaire conviendrait mieux ! Mais la première hypothèse est probablement la bonne puisque vous l'avez choisie, monsieur Messier.

_ Je ne suis pas monsieur Anglès et votre ironie n'aura guère de prise sur moi, monsieur Mourier. Je vous accorde néanmoins que le terme d'ennemi est trop fort. Soyons adversaires en attendant d'être partenaires... - Il ne s'en tire pas mal, le cafard... - Vous savez que nous retirons le projet ? Et que nous sommes contraints de mettre en place un plan de licenciement ? Vous le savez maintenant.

_ Si je puis me permettre : pourquoi ce plan ? Vous licenciez si facilement en toute impunité...

_ Les licenciements "à l'amiable" nous coûtent trop cher. Avec la baisse des commandes nous obtiendrons le droit aux licenciements économiques !

_ Économiques pour vous, en effet ! Comptez sur nous pour vous les faire payer ! Très cher... - Édouard sourit de l'utilisation de son "très cher". La blatte en a rabattu. Il sait qu'il n'aura pas le monopole du verbe. -

_ Nous verrons bien !

_ Je vois surtout que vous envisagez le combat avec une "légèreté coupable" comme vous le dites dans vos attendus de mise à pied ! Il est vrai que vous jouez pour une promotion, face à des gens qui luttent pour du pain ! - Le cancrelat ne fait que son boulot : tant pis pour lui si c'est un sale boulot ! L'homme ne vit pas que de pain : il va l'apprendre en se regardant dans son miroir ! Il va devoir lutter pour le sel ! Nous aussi d'ailleurs... - .

_ Messieurs je crois que vous êtes attendus.

_ Monsieur Anglès a raison. Restons-en là ! »

 

J'espère l'avoir déstabilisé, le cafard. J'en doute : ces gens-là sont plus souvent cons que cyniques. Il doit avoir toute une panoplie de bonnes raisons de faire ce qu'il fait ! Si ça se trouve, il croit "vraiment" que les licenciements vont sauver la boîte ! Lui expliquer qu'ils généreront des super bénéfices qui iront faire des petits sur le marché financier, reviendrait à expliquer l'immaculée conception à une mongolienne, fille-mère de douze ans ! En attendant, je ne voudrais pas être à sa place...

Nous sortons par la porte qui donne près de l'estrade, une planche fixée sur le bras élévateur d'un fenwick. La sono chauffe l'esplanade en diffusant un Requiem de Mozart à réveiller les morts. Nous grimpons sur les planches. Nous attendions huit cents personnes, elles sont plus de mille. Moi, je n'en mène pas large... Je dois faire l'introduction et j'ai le mal de mer. La blatte aussi, a pâli. Je retiens un geste de sympathie. La sono se tait, il va falloir y aller. Nous sommes six sur la scène : Messier, Bernadette, Fernand, Michel, Pierre et moi ! Je vois Sarah, à mes pieds, à sa place ! Je souris de ma remarque, mais c'est nerveux. Bernadette prend le micro, le masque de sa main, et murmure en me le donnant : « Tu tiens toujours à en faire des chiens enragés ? Courage mon grand ! »

Soubirette est de la race qui fait les héros, celle de ceux que les dangers apaisent, stimulent, révèlent, exaltent ; et la tension de cette foule en attente nous est physiquement perceptible : une sorte de vibration qui vous désagrège si vous ne la transmuez pas en une énergie psychique qui vous sublime. Je subis le premier des effets, elle profite du second.

 

Point 2

 

Je dois y aller : j'y vais.

« Heureux de nous voir réunis. Tout le monde est là... J'espère que la musique vous a plu. Pour fêter un événement "multinational" il fallait qu'elle soit internationale ; sans être "l'Internationale". Mozart avec nous... Il dit la même chose, à sa façon : "Debout les damnés de la terre" ! L'espoir est présent... Monsieur Messier aussi. Il remplace notre directeur, monsieur Anglès, blessé au champ d'honneur ! Blessé seulement... Il le remplace au pied levé ; et devinez qui est sous le pied ? Sous la botte ? Oui... C'est nous ! Mais je vais laisser monsieur Messier vous le dire lui-même. Puis Bernadette vous exposera nos propositions. Monsieur Messier... »

Ouf ! Je ne peux pas m'empêcher de broder : c'est physique. Bernadette lève le pouce discrètement, Sarah prépare ses lèvres à pondre un oeuf, et Mélanie me fait un signe de la main. J'en conclus que je n'ai pas dû être trop mauvais... Passons au cloporte. Il a sorti un papier de sa poche, et maintenant il sort sa langue.

« Mesdames, messieurs, chers collègues. Vous remarquerez que j'ai les deux pieds bien à plat sur le plancher. Autant dire les deux pieds sur terre ! Sur une terre ingrate qui ne peut pas toujours rendre justice aux efforts de ses enfants ! Toute la justice... On vous a dit que la direction voulait transférer notre Département à l'étranger : c'est faux ! Ce qui est vrai, hélas, ce sont les baisses de commandes, la diminution du chiffre d'affaires, et la quasi-disparition des marges bénéficiaires ! Les causes en sont multiples : saturation du parc, concurrence internationale, budgets d'équipement affectés à d'autres postes, notamment à ceux des aides sociales. La direction se devait de réagir de manière à sauvegarder l'essentiel : l'existence du Département ! Elle a donc décidé de proposer au comité d'entreprise la mise en place d'un plan de licenciement. Ce plan comportera des départs en préretraite et une campagne de reclassement. Une centaine de personnes au total sont concernées par ces mesures. Les licenciements aboutissant au chômage devraient rester l'exception ! La direction s'engage à faire le maximum d'efforts pour que ceux qui nous quitteront, le fassent dans les meilleures conditions ! Merci de votre attention. »

La foule se tait, flotte, incertaine ; ce n'est que ça et c'est énorme ; des hommes peuvent mourir, de mort sociale : ils avaient un travail, ils n'en ont plus, pchit ! Et le bonheur qui refait surface, l'angoisse qui reflue : la boîte qui ne fermera pas... Sur un "Je vous contacte" Messier a pris congé.

Bernadette regarde longuement l'assemblée... Elle tapote le microphone au rythme de son coeur, boum, boum, boum...

« Vous êtes mille ; dont neuf cents heureux ; neuf cent cinquante peut-être... Pour cinquante malheureux, ça vaut le coup de rester ? Nous serions mieux chez nous. Vous n'êtes pas plus dupe que je ne le suis ! Vous savez pourquoi la boîte ne ferme pas : parce que vous êtes là ! D'abord. Avant tout. Hier la boîte fermait ! Adieu. Aujourd'hui elle ne ferme plus. Demain ? Elle ferme ou elle ne ferme pas, demain ? Vous aimez jouer votre casse-croûte tous les jours, vous ? Moi, pas ! Lundi dernier, comme chaque lundi matin, j'appelle ma correspondante chez Lignatel USA ; une voix inconnue m'annonce qu'avec une cinquantaine de ses collègues, Élizabeth a été licenciée vendredi soir. Le lundi elle n'est plus là ! Leur PDG est le même que le nôtre. Vous croyez que la facilité lui déplaît à ce monsieur ? Il a mangé de l'homme : il faut le museler ! Vous n'ignorez pas que les résultats financiers du Département sont bons. Les difficultés existent mais elles étaient prévisibles : diriger c'est prévoir. Il semble que seul les fermetures et leurs cortèges de licenciements aient été prévus ! Que ceux qui pensent que ce type de management n'est plus tolérable, lèvent le bras ! » Soubirette a levé les deux bras. Comme en un geste d'adieu à la passivité, ou l'étirement du dormeur qui s'éveille, des bras, bientôt tous les bras, se dressent et s'agitent sur les têtes au visage étonné.

« Je constate avec plaisir et fierté que nous sommes d'accord... L'intersyndicale vous propose de nous défendre de la meilleure façon qui soit : en maîtrisant notre avenir. En cessant d'être des billes, pour devenir des travailleurs à part entière : des citoyens dans une entreprise citoyenne ; une entreprise industrielle qui participe à la promotion de tous ! Nous avons choisi trois voies d'accès à cette citoyenneté : la réduction du temps de travail, l'élection de la hiérarchie, la participation aux choix stratégiques de l'entreprise ; avec, en prélude, un moratoire pour le plan de licenciement ! Je...»

Bernadette se lance dans un plaidoyer sans concessions pour obtenir un vote massif à mains levées. Elle mène sa barque avec maîtrise. Le point le plus délicat, le seul qui puisse créer des divisions, et pas seulement là où on pourrait les attendre, est sans conteste le vote sur la hiérarchie.

« Je dois vous dire deux mots au sujet de la hiérarchie. En confidence, mon sentiment personnel : telle qu'elle est, elle ne me satisfait pas. En plafonnant les salaires par catégorie, le système oblige ceux qui désirent augmenter leur salaire, à prendre un jour ou l'autre des responsabilités d'encadrement administratif et technique. C'est ainsi que l'on voit de bons professionnels devenir de mauvais gestionnaires. Combien en ai-je connu de ces maîtres ouvriers, d'authentiques artistes, qui pour améliorer la marmite sont passés dans la "maîtrise" et qui, à l'aune de cette mesure, se sont révélés de bien petites pointures ! Un principe voudrait que la promotion vous installe dans votre niveau d'incompétence... Je ne reviendrai pas là-dessus. Nous en débattrons lors des commissions. Je veux vous dire une chose : nous n'organisons pas de chasse aux sorcières, pas plus que de quelconques vendettas ! Nous défendons l'outil de travail de la meilleure manière : en l'améliorant. Et tant pis si quelques têtes trop grosses roulent dans la poussière... Je soupçonne même que, pour quelques-unes, je me réjouirai... Mais je vous donne ma parole d'honnête femme que ces considérations ne sont que la cerise sur le gâteau : les gens seront blackboulés parce qu'ils sont globalement mauvais ! Maintenant...»

Bien joué ! Elle a évité de parler de ce funeste goût du pouvoir qui gangrène tous les médiocres qui en sont atteints... Maintenant, elle déroule ses commentaires sans problème. J'admire son aisance, cette aptitude qu'elle partage avec les grands pros, de "causer au coin du feu" devant mille personnes. D'autant que je connais le discours que selon son coeur elle tiendrait : « Je vous le dis camarades, le soleil ne sera pas couché que notre union aura blessé à mort ceux qui voulaient nous tuer ! Je vous le dis mes amis, notre choix, ici ce soir, est un choix de vie ! De cette usine, de cette maison, partira vers nos frères étrangers, ceux-là même que l'on nous désigne comme l'ennemi, le message suivant : les Français sont en vie ! » Et ainsi de suite... Elle est assez intelligente pour savoir qu'avec un tel discours, ici, c'est sa vie à elle, qu'elle risquerait ! En tout cas celle de notre projet ! Bon ! elle va devoir abréger : elle prêche des convertis et il commence à faire froid. Elle a compris.

« Il se fait tard : il est temps de conclure. Nous allons voter. Nous voterons de la façon suivante : un premier vote à main levée. Si le résultat est sans contestation possible, il sera acquit. S'il permet des interprétations nous voterons demain à bulletin secret. Nous voterons d'abord pour chacune des revendications, puis pour les types de grèves... »

Les autres délégués firent un tour d'estrade pour donner leur accord, puis on vota. Ce fut un triomphe. Des résultats de républiques bananières... Il fallut que Bernadette freine les enthousiasmes pour empêcher que la grève générale ne commence dès demain. Elle expliqua à la masse bourdonnante qu'il fallait informer la direction de nos délibérations ; lui laisser une chance de revenir sur ses décisions. Une assemblée générale fut fixée à lundi matin, neuf heures. Puis lâchement, Soubirette me pria de clore la réunion. Je n'eus pas le temps de faire une pointe de tension que déjà je parlais :

« Euh... Voilà une bonne chose de faite ! Il y a longtemps que nous aurions dû faire preuve d'une telle détermination : nous serions encore plus nombreux ce soir... Sauf que ce soir n'aurait pas eu l'occasion d'avoir lieu ! Ce n'est qu'un début, mais quel début ! Vos organisations syndicales vont essayer d'être à la hauteur de vos espoirs. Je suis certain que, soutenues par vous, elles le seront ! Toutefois n'hésitez pas à les interpeller : elles sont un peu rouillées ! Bonne soirée à tous.»

Je coupe la sono sous les applaudissements des uns et les fredonnements révolutionnaires des autres. Un air de fête s'installe à grands coups de gaieté. La dignité rend gai... Debout les damnés de la terre... Soubirette est arrachée de l'estrade par quelques gaillards qui la portent en triomphe. Elle doit savourer...

Moi, au Balto, je savoure la victoire devant un verre, en compagnie de Sarah. Édouard doit nous rejoindre bientôt.

« Elle est bien, Bernadette. Comment ce fait-il qu'elle...

_ Ne soit pas à ma place ? Elle est "trop" bien. Et puis elle n'a pas le profil politique du personnel de la maison. Elle doit se faire violence pour s'exprimer avec modération, sur la forme certes, mais d'abord sur le fond. C'est une rouge foncé ! Elle te décapiterait un patron avec les dents ! Je crois qu'elle fait peur à tout le monde... Sauf à moi. Parce qu'elle est foncièrement honnête...Ce qui est peu courant dans sa corporation de révolutionnaires permanents.

_ Personne ne mérite ta place, amour ! Mais pour une femme elle n'est vraiment pas mal !

_ Pour une femme... oui. Toi non plus, pour une femme tu n'es pas mal... Quand je dis une femme... Une superfemme ! Tricheuse !

_ Dis donc supermec, cette nuit on fête ça ! N'oublie pas que tu as perdu un pari.

_ Je ne pense qu'à ça ! Tiens ! regarde qui arrive ! Notre Édouard.

_ Bonsoir mes amis. Très bon départ ! Bravo ! Je me suis permis d'informer Marcoussis de ce succès. Je craignais l'interprétation de Messier.

_ Vous avez bien fait. Comment voyez-vous la suite ?

_ Une grève dure serait très mal venue dans le contexte actuel : de nombreux plans de licenciements sont en cours ou en préparation. Ceci dans toutes les filiales du groupe. S'ils veulent abandonner le plan, ils doivent le faire très vite.

_ La grève continuera.

_ Tout dépendra alors du rapport de force entre les clans en présence : Président contre Vice-président. Votre détermination a vraisemblablement renforcé la position du premier... Je vais tenter d'en savoir plus. Fêtons votre succès ! Garçon, s'il vous plaît...

 

CHAPITRE 22

Point 3

 

Nous sommes nus sur le lit, tout nus. À poil ; moi surtout ! La lampe de chevet éclaire le plafond ; lequel, pas bégueule, nous renvoie la lumière. Sarah, avec sa peau claire, en profite mieux que ma sombre carnation de noiraud. Ma tête sur son épaule, l'oeil gauche fixé sur l'horizon crémeux de ses seins, l'oeil droit perdu dans le fouillis de ses cheveux, je suis bien. Un grain de conversation et c'est l'extase...

« Est-ce que, comme Marguerite D., tu penses que les grands écrivains sont de mauvais amants ?

_ Comment veux-tu que je le sache ?

_ Tu aurais pu répondre non puisque tu connais la réponse à un membre de la question.

_ Que tu es un grand écrivain ?

_ J'imagine les plus cons d'entre eux, coincés entre le désir de remettre le couvert et l'angoisse de descendre les marches du nanocosme érotico-littéraire ! Et d'autres, soucieux de respecter la diva des silences, mettant un point d'honneur à ne pas la faire crier ! N'empêche qu'elle prétend que nous sommes constamment pourchassés par des amazones en rut ! T'as intérêt à te goinfrer, car quand j'aurai eu le Goncourt, je serai hors de prix !

_ Une bête de concourt, toi ?

_ Et alors ! Jean Rostand est bien entré à l'Académie Française ! Je trouverai des excuses : "Avant de m'appartenir, je me dois à mon art !" "À travers moi, c'est le grand roman populaire qui est honoré !" Plein d'âneries de ce genre ! Mais pour en revenir au Goncourt, je ne suis pas certain qu'il faille se prostituer pour l'obtenir... S'il le fallait... je trouverais des excuses...

_ Tu es de ces princes qui passent sous la pluie sans se mouiller...

_ Tu veux dire que s'ils sentent le fric sous le fruit, les marchands de papier passeront outre à mes ironies !

_ Peut-être... La vraie difficulté consiste à être lu ! Tu vas devoir cirer des pompes : "Cher maître, un mot de vous à votre éditeur serait au plus grand profit des miens..." "S'il advenait que mon texte vous plaise, ce serait l'assurance qu'il séduira le monde entier..." Là tu fayotes, car tu aurais dû dire "qu'à l'instar des vôtres, il séduira..." Mais le type se vexerait !

_ Je vais t'embaucher comme agent littéraire. Tu coucheras pour que j'embrasse la carrière ! Trêve de bavardage corporatiste. Tu veux toujours un enfant ?

_ Quelle question ! J'avais réfléchi avant de te faire une telle proposition. Sûr que j'en veux un... de toi.

_ Explique-moi... S'il te plaît...

_ Sans doute suis-je égoïste, mais je crois que si j'aimais cinq hommes, j'aurais cinq enfants... Avec ma paye de cadre et les alloc... Comment expliquer ça à un homme ? L'amour passe, malgré nous... Il mue, il meurt ; nous en portons le deuil... Mais comme la vie qui doit se perpétuer, l'amour qui en est la genèse ne peut s'anéantir dans l'oubli... Le corps ne l'oublie pas... Amour, vie, enfant : l'équilibre est là ! L'amour n'est pas mort : il vit dans l'enfant qui aimera... Et le corps de l'amante, apaisé, fait son deuil de l'amour passé... Mais cela tu le comprends...

_ Tu veux un enfant de l'homme que tu n'aimeras plus... Comme tu dis, je comprends !

_ Je veux un petit de toi parce que je t'aime ! Le reste n'est que spéculations... Dis-toi bien que je n'ai pas eu d'enfant ; pour un motif qui devrait te convenir, tel que je te connais ! Je regarde autour de moi et je vois des couples défaits, qui ont dû s'aimer.

_ Pas autant que nous ! Nous sommes prévenus : nous lutterons.

_ Pas la peine de faire un enfant alors... Je suis encore un peu jeune... Attendons les premières fêlures...

_ On n'attend rien du tout ! Tu laisses tomber la pilule et dans deux mois... Deuil ou pas...

_ Te fâche pas, amour. Je suis comme toi : je fais de grands discours, mais au fond je ne suis qu'un paquet de viscères ! J'essaye de comprendre ce que je ressens, pour avoir l'impression de me dominer. Mais j'ai tout juste l'intelligence nécessaire pour laisser ma nature s'exprimer... Ce qui n'est pas si mal ! Va pour le bébé !

_ Tout compte fait, je me demande si je ne me compromets pas avec un être fruste...

_ Toi le grand écrivain, je te conseille de modérer tes propos ! Je n'ai pas encore tranché sur l'affirmation de Marguerite D. ! Elle n'est pas la seule à s'intéresser à la question : pas plus tard qu'hier, une collègue me demandait...

_ Il ne doit plus en rester beaucoup dans la Société à garder la réponse pendante !

_ Mufle ! Tiens à propos de mufle, il y a longtemps que tu ne m'as pas embrassée !

_ À ton service... »

J'aime les femmes, et plus encore celles qui m'aiment. J'ai toujours considéré comme un très grand honneur qu'elle m'accorde la grâce de les caresser... Princesse ou servante, quand elle se donne, le cadeau est le même. La passion trouble cette vérité et puis souvent la femme se troque plutôt qu'elle ne se donne ! De là une valeur qu'elles s'attribuent, une compétition qu'elles s'offrent, une compétition de la sorte que nous semblons préférer, celle qui ne compte que des perdants ! Je le pense d'autant plus que j'ai beaucoup fréquenté...

J'embrassais Sarah pendant cet aparté. Serais-je en train de me transformer en grand écrivain selon M.D. ? Un créateur a des absences...

« Viens plus près... »

Ce matin, à mon étonnement, la lettre est là. La lettre de Mélanie. L'effervescence du moment n'a pas permis les traces de rouge à lèvres. Le secrétariat n'a pas la tête à ça : ces dames refont le monde. Elles en oublient l'amour ; ce qui augure mal de la qualité de leur projet. Je rêve du jour où chaque lettre portera vers son destinataire la marque d'un baiser... Hermès en Herpès, aux pieds ailés... Mélanie ne s'est pas arrêtée de vivre, donc elle écrit. Voyons...

" Mon Robert,

Mes glandes fonctionnent plutôt mieux quand le temps se couvre pour les méchants. Alors ne t'étonne pas de ces quelques pages.

- Le bureau est touché de plein fouet par les événements ! Ces dames sont toute folles, comme des gamines qui feraient une escapade. Notre patron, monsieur Pineauto, qui a pris bonne note d'un vote qui concernerait sa position, se fait discret. Il n'émerge que par des pointes de démagogie ; le plus souvent des chocolats fourrés. S'il voulait bien se dispenser de nous faire des discours, il est probable que nous le reconduirions dans sa chère fonction. Pour l'instant nous n'en parlons pas. À vrai dire personne n'y croit vraiment... Monsieur Paul, qui a fait "Mai 68", se souvient des réunions de Services qui devaient modifier le rapport de force dans l'organisation du travail. Il ne se rappelle plus si ces réunions ont duré six mois ou un an !

Madame Paul va mieux : elle a rendu son chant au cygne ! Le médecin parle d'une rémission. C'est drôle comme parfois on s'attache à des gens que l'on ne connaît pas... Je la connais par l'amour que lui porte monsieur Paul. C'est une carte de visite !

Maintenant je suis capable de travailler seule. Estelle peut me raconter sa vie sans que je l'interrompe par des questions de boulot : c'est plus confortable ! Finalement ils ont acheté un lit au lieu d'un magnétoscope. Elle m'en a voulu pendant deux jours... À présent elle me remercie tous les matins. Comme quoi une grande soeur, c'est utile !

Et Raoul ? Il s'est calmé. Ma mère dit "Ce brave monsieur Raoul, il s'est amendé, n'est-ce pas chérie ? " Il doit m'éviter car je ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Je n'aperçois que sa voiture, en dehors des heures de bureau. J'espère que nous ne l'avons pas blessé... Il n'a pas le droit de m'importuner bien sûr... Mais parfois les hommes ne jouent pas... Je n'arrive jamais à savoir s'ils sont sincères... Qu'ils veuillent coucher c'est plutôt flatteur ; mais s'ils ne veulent que ça, il faut qu'ils tombent au bon moment ! ; ou qu'ils me plaisent tel quel... Brut de corps. C'est rare... Très rare... Heureusement ? Moi mon rêve, ce serait un homme de coeur, et du mien, fort, et doux comme de la laine vierge lavée avec Mir, un spécimen unique qui donnerait l'impression d'être plusieurs, et pas qu'au lit, drôle et grave, sérieux, un rêve de midinette... J'en connais un qui doit être comme ça ; ou presque... Je suis trop vieille pour lui. Je n'ai pas dit qu'il est trop jeune pour moi...

J'écris cette nuit, celle de jeudi à vendredi, celle de la victoire... sur nous. Les patrons, nous allons nous en charger ; nous nous sommes occupés de nous. À cause d'eux, sans doute, mais le malheur ne sert à rien s'il ne sert pas à ça : nous donner l'occasion de nous mesurer à lui ; et de le vaincre ! Quelle émotion... J'en aurais pleuré... Toujours cette phrase, depuis des années : « Si vous n'êtes pas contente Mademoiselle, nous ne vous retenons pas ! » Moi, la phrase, je la retiens... Quel bonheur quand les bras se sont levés... Les gens se dépliaient, se déployaient... Génial aussi, le coup du Requiem. Quelques-uns ont demandé : « Qu'est-ce que c'est ? _ Une messe des morts _ Ça chauffe ! Ils doivent être en enfer... _ Non, ils sont libres et joyeux, ils courent vers l'éternité... » Une musique post-militaire puisqu'elle fait courir des soldats déjà morts... Nous, nous sommes devenus des soldats bien vivants ; comme quoi le mystère ne s'explique pas : il s'écoute.

C'est tout pour aujourd'hui. Je n'avais qu'une petite faim d'écriture... -

Bisous, mon Robert !

 

CHAPITRE 23

Point 4

 

Mélanie a conservé une âme d'adolescente. Je me demande qui est ce type multiforme, qui aime les jeunesses... Ce pourrait-il que ce fut moi ? Sacré Mélanie !

« Salut mon chef bien-aimé ! Pour combien de temps encore, mon chef ? Car mon amour, lui, sera éternel...

_ À ta place je me méfierais : tu peux être élu chef. Tu comprendras !

_ Je serais tout au plus coordinateur, décideur céleste... Je ne porterai pas la misère du Service sur mes épaules. Mais fais-moi confiance, je ne suis pas près d'être Achille semblable aux dieux !

_ Tu y crois à cette histoire de vote ? Vous ferez comment avec les salaires des "recalés" ?

_ Personnellement je trouve suspects tous les salaires qui dépassent vingt, vingt-cinq mille francs. J'espère que sur les cinq ans qui viennent, la situation sera normalisée. L'écart moyen des rémunérations ne sera plus que de deux ! Seuls quelques techniciens de très haute valeur seront alignés sur le prix du marché. Les gens viendront travailler chez nous par goût du travail bien fait, dans un climat social apaisé, avec pour tous des salaires décents. Tu gagnes combien ? Te fatigue pas : trois cent mille par an. Si tu rentres dans le rang, tu seras aligné en cinq ans. Si tu restes chef, tu seras aligné aussi, au même tarif. Il faut en finir avec la légende du chef victime de son travail. Les seuls qui se surmènent, sauf situation momentanée exceptionnelle, ce sont les types qui ne sont pas à leur place ; et qui passent un temps fou à contrôler un environnement forcément hostile. Il n'y a aucune raison pour qu'un responsable se surmène ! Et comme il fait le boulot le plus gratifiant, il n'y a pas de raison de le payer plus que celui qui se tape la merde ! Cela dit, les commissions ad hoc prépareront les modalités d'application qui seront votées par tout le monde, y compris par ta modeste personne.

_ Je vais perdre au moins mille francs par mois ! Et dans cinq ans j'aurai perdu pas loin de vingt pour-cent de mon pouvoir d'achat !

_ Tu préfères le chômage tout de suite ? Dans cinq ans tu seras un travailleur bien payé et surtout, un travailleur heureux ! Pour le moment tu es surpayé et il n'y a qu'à regarder ta tête pour être sûr que le bonheur ne l'habite pas ! Comme on dit dans le monde du cheval...

_ Et mes dettes ?

_ Arrête ! tu vas me faire pleurer ! Si tu n'as pas été capable d'établir ton budget familial en prévoyant une baisse de revenu somme toute prévisible, en tout cas possible, je ne vois pas comment tu pourrais prétendre gérer un budget industriel autrement complexe. Essaye d'imaginer ça : tu vas être heureux ! Comme quand tu as débuté... Souviens-toi !

_ Tu as peut-être raison après tout... De toute façon, ça ne peut pas être pire... J'ai un peu de mal à me voir heureux, ici... Tu te souviens : tout le monde chantait dans les labos. Ça paraît incroyable !

_ Et ce type, cet ingénieur d'une timidité maladive, Dubois ou quelque chose comme ça, que nous lancions malgré lui sur une chanson en le faisant fredonner avec nous, puis que nous abandonnions tout seul dans son chant. Absorbé par son travail, il continuait à chanter seul, jusqu'à ce que le silence le trouble. Il piquait alors un fard monumental... On était con...

_ De jeunes cons !

_ Oui... Nous allons rajeunir. Ne te fais pas trop de mouron. Tu auras ta chance. Et, franchement, je pense que cette affaire en est une pour tous. Il faut la vivre à fond ! Excuse-moi, j'ai une réunion. Sache quand même que le Pakistan est en bonne voie de règlement. À tout à l'heure.»

Il est bien gentil Philippe, mais la situation actuelle il la supportait comme on supporte le PSG ! Il devra en rabattre : pour son plus grand bien !

Je passerais dire bonjour à Sarah que je ne serais pas étonné : c'est dans mes bonnes manières... Sauf que je lui ai déjà prouvé mon affection : l'aube ne s'est pas levée seule ! Qu'à cela ne tienne : cent fois sur le métier remettons notre ouvrage ; ne laissons nulle place ou la main ne passe et repasse ! Je ne m'en lasse pas...

« Salut, parure de mes nuits !

_ Salut Robert. Il me semble t'avoir déjà rencontré aujourd'hui... Où était-ce ? Ah ! oui ! le type qui... Tu t'incrustes mon ami !

_ Tu t'es incrusté serait mieux venu ! Comment sont les gens ?

_ Ils ruminaient ; ils piaffent.

_ La formule est cavalière. Mieux vaut des chevaux fous que des vaches folles ! Tu n'oublies pas de sonder nos amis de l'étranger... Je vais en réunion, sceller notre destin !

_ N'oublie pas que "Les hommes pensent leur destin plutôt qu'ils ne le gouvernent...

_ ... mais c'est là déjà une grande dignité." J'ai la même encyclopédie que toi ! Je m'inscris en faux : nous le gouvernerons !

_ Je me disais aussi que vous n'arriveriez jamais à le penser !

_ J'te merde ! À midi sur la rampe ?  »

La traversée de la cour me prit un bon quart d'heure. Tout ce que depuis dix ans ils refusaient de savoir et de voir, de connaître, ils le voulaient tout de suite et maintenant ! Peuple femelle ! Du coup, j'arrivais en retard. Bernadette présidait.

« Monsieur Mourier aurait-il oublié que l'exactitude est la politesse des rois ?

_ Je suis ici par la volonté du peuple ! Et en retard pour la même raison ! Continuez...

_ Nous évoquions en t'attendant. As-tu des nouvelles ?

_ Aucune. Monsieur Anglès s'informe auprès de ses "amis" et Messier ne s'est pas manifesté. Laissons-leur le temps de digérer. Moi-même j'ai un peu de mal à émerger ! Comment appelle-t-on la version radieuse de la gueule de bois ? L'euphorie paroxystique ? En attendant nous pouvons définir les tâches à accomplir et les commissions afférentes.»

Nous travaillâmes d'arrache-pied jusqu'à midi. Entre l'exaltation revendicative et la froide réalité d'un milieu social frileux, il fallut trouver le point d'équilibre dans une dynamique qui devait, avec le temps, nous porter vers ce qui ressemblait aujourd'hui à une utopie. Il fallait penser notre destin de façon à le gouverner ! Et pan pour Sarah ! Ce qui nous sauvait, c'est que nous n'avions pas la haine, comme ne le disent pas certains, dans les banlieues. Nous méprisons par considération, mais nous plaignons beaucoup ; parce que nous comprenons : ces gens qui nous empoisonnent la vie sont des malades, des êtres atteints de paranoïa, agrémentée le plus souvent d'une pointe de schizophrénie ! Si les médecins du travail étaient des psychiatres, nul doute qu'ils feraient ce diagnostique ! D'ailleurs ils l'ont déjà fait. Il y a quelques années, nous avions noté le comportement type des élites que nous subissions et nous nous étions cotisés pour consulter un psy. Le verdict fut sans appel et une psychothérapie nous fut proposée !

La haine est mauvaise conseillère : elle pousse à vouloir punir, là où il faudrait songer à construire. C'est banal de le dire... Et pourtant combien de personnes agissent "contre" quelqu'un, plutôt que "pour" quelque chose ! C'est-à-dire contre leurs intérêts. Je crois que dans nos décisions, nous n'avons pas manifesté ce genre de faiblesse. L'avenir dira qu'elles furent les autres !

« Je crois que nous avons fait du bon travail... Soyez près de votre téléphone vers seize heures. Nous ferons le point si j'ai du nouveau. Sinon, réunion générale à dix-sept heures. Grève lundi et début du travail des commissions. OK ? »

La rampe tient du torrent tumultueux. Bernadette m'accompagne. Notre arrivée provoque un engorgement. À grands renforts de "rien de neuf pour l'instant" nous le résorbons. Sarah se joint à nous et bientôt nous sommes à l'abri derrière les plantes, près des carreaux.

« Ouf ! Quand je serai "écrivain célèbre", devrai-je subir ainsi l'adulation de la foule ? Quelle horreur !

_ Rassure-toi amour, il n'y aura que des femmes : les hommes seront trop jaloux ! Beau et talentueux, ils ne supporteront pas...

_ Les femmes aussi, elles trouveront ça injuste que tout ait été donné au même ! Ta bonne fée en a trop fait. À mon avis, célèbre ou pas, il va falloir te contenter de ce que tu as. Pas terrible...

_ Elle parle de toi ! Elle insulte la mère de mes enfants ! Cause toujours... Je sais ce que j'ai : the best in the world ! Assez parlé de nous. Je suis étonné qu'Édouard ne se soit pas manifesté... L'horrible Messier non plus ! Je vais aller faire un tour au premier après le déjeuner. Dis donc Soubirette, je ne t'ai pas félicitée pour la façon dont tu as mené la réunion d'hier... Chapeau ! T'as ça dans le sang ! J'ai également oublié de te traiter de salope pour m'avoir refilé le crachoir terminal... Salope !

_ Je constate qu'une saine franchise imprègne vos rapports. Je m'en réjouis. Tu peux me féliciter aussi : Hans m'a rappelée. Il insiste pour nous rencontrer. Cette histoire de hiérarchie le passionne.

_ Tu crois que c'est la hiérarchie... Possible après tout. Je crains qu'il ne veuille surtout faire pression sur ses patrons... La situation sociale allemande, dont on nous rebattait les oreilles avec son aspect consensuel, se dégrade de jour en jour. Le capitalisme fait illusion quand les carnets de commandes sont pleins. Avec un Mark trop fort et l'Est de l'Allemagne trop faible, les patrons allemands remplacent le pipeau par le bâton ! Cela dit, il faut le rencontrer dès que possible ; pas avant la fin de la semaine prochaine toutefois. Félicitations ma chère Sarah.

_ Tu n'ajoutes rien pour fustiger le racolage auquel il est évident qu'elle se livre ?

_ Notre vie privée ne te regarde pas ! Je te demande moi, si les mecs qui t'ont portée, que dis-je, transportée hier soir, ils avaient des imperméables ? Surbiroute ! Mais qui vois-je ? Notre expulsé... Je vais le chercher.»

Point 5

 

Édouard promène son regard sur les visages aimables de son ex-personnel. Nul n'ose l'applaudir mais, visiblement, le coeur y est. Il m'aperçoit et vient vers moi.

« Venez à notre table, je vous prie. J'espérais des nouvelles mais vous nous comblez...

_ Je devais vous voir de toute urgence et j'étais affamé ! Mais vous avez du monde !

_ Ces dames sont trop exceptionnelles pour représenter autre chose qu'elles-mêmes ! Femmes du monde, jamais ! Du demi-monde ? Bernadette, peut-être...

_ Bonjour Sarah. Bonjour madame. Sachez que, suite à votre prestation, monsieur Messier vous a qualifiée de danger public ; ce qui dans sa bouche, est un compliment. Pour ma part, je me suis félicité d'être votre allié. Robert, puis-je parler librement ?

_ Sans aucun doute : ces dames sont vraiment exceptionnelles !

_ Deux fronts sont ouverts : au niveau de la filiale avec Messier, et au niveau du groupe avec Marcoussis. Messier vous convoquera vers quatorze heures pour vous annoncer qu'il ne modifie pas ses propos d'hier soir. Il espère que la grève sera moins populaire que la décision de la faire... Je crois que nous pouvons nous réjouir de cette disposition.

_ Elle motivera nos troupes. Et Marcoussis ?

_ Il estime que le Président Sruck pourra intervenir dans le conflit si la grève dure plus de trois jours. Au-delà de ce délai, les risques de propagation du conflit deviennent trop importants.

_ Vous pensez qu'il interviendra ?

_ Oui. La situation du groupe est délicate à tous points de vue. Tous redoutent un embrasement qui serait, sans aucun doute possible, incontrôlable ! Je vous invite à prendre en compte ce paramètre.

_ Je sais que d'autres que nous songent à en découdre. Trois jours... Messier connaît tout cela ?

_ Il est chapeauté par le vice-président Magloire qui est un fin manoeuvrier.

_ Que peuvent-ils faire ?  »

 

Le reste du repas fut consacré à des supputations de bistrot. La situation nous paraissait trop favorable et la longue litanie des erreurs qu'ils "devaient" commettre finit par nous angoisser. Bernadette eut le dernier mot :

« Tu vas démontrer à Messier qu'il ne peut que perdre, et que le plus simple pour lui et d'abdiquer tout de suite ! OK ? Il te dira peut-être où nous nous sommes trompés...

_ Pourquoi nous sous-estimer mademoiselle ? Il faut rester vigilant et se garder de tout triomphalisme prématuré. Mais nous avons une position gagnante ! Puisque vous souhaitez diriger une entreprise, il vous faudra apprendre à supporter les pronostics de victoire ! Je reconnais que les pratiques syndicale et politique ne vous ont guère préparés à ça...

_ Il est juste de dire que "la peur de gagner" n'est pas la sensation la plus familière du militant ! Mais je crains, monsieur le directeur, que "la peur de perdre un conflit du travail" ne fasse commettre de plus grosses erreurs aux néophytes que doivent être nos adversaires ; comme celle qui consisterait à s'entêter, contre toute évidence.

_ Exact, mademoiselle. C'est aussi pour cette raison que le président Sruck interviendra sans trop tarder. Puis-je vous offrir café et digestif dans mon bureau ? J'y suis encore chez moi ! »

Édouard ouvrit le bar et Sarah prépara le café. Sans rien me demander Édouard mit les hommes au bourbon. C'est ça les vieux couples ! Soubirette prit une prune et Sarah prit une poire. Le café était bon. J'occupe le divan avec Sarah, Soubirette le fauteuil. Édouard est installé derrière son bureau. Bernadette doit chercher l'erreur comme je la cherchais lors des premières entrevues. Je la sens mal à l'aise dans ce cadre.

« Détendez-vous mademoiselle Bernadette... Le monde du travail évolue. Comprenez que son évolution ne peut-être entièrement mauvaise... Considérez que notre alliance participe de la bonne part. Ne dites-vous pas : "Travailleurs de tous pays, unissez-vous..." À cette exhortation horizontale je réponds par celle-ci, verticale et multi-directionnelle, universelle : "Travailleurs, unissez-vous..." Buvons à mon retour, buvons à notre union !

_ Comprenez à votre tour que je sois étonnée : je guerroie contre vous et les vôtres depuis si longtemps... Et, vous l'avez dit : je n'ai pas l'habitude de gagner ! Robert peut témoigner que je n'ai pas fait d'obstruction à notre alliance. Juste un poil de méfiance, de défiance plutôt... Nous avons l'obligation morale d'être prudents. À notre santé, à votre venue, à notre union !

La paix régnait dans les esprits. L'alcool avait fait le ménage ; passé un chiffon que nous avions secoué sur le dos de l'ennemi. Incorrigible peloteuse, Sarah se serrait contre moi. Bernadette, souriante et détendue, s'ouvrait, à coups de machette dialectique, une voie dans cette jungle mystérieuse que représentait pour elle l'intellect d'Édouard. Lequel s'offrait à la vivisection avec l'air détaché, un poil fiérot, du monsieur qui baisse le pantalon chez le médecin pour faire constater son sexe purulent. La chaleur de Sarah sur mon flan gauche, celle du bourbon dans mon estomac, je ne voyais pas l'heure avancer. Ce fut Juliette qui tapa les quatorze coups.

« Monsieur Messier vient d'arriver et demande à vous voir, monsieur le directeur. Il veut rencontrer monsieur Mourier dans une demi-heure. Il est dans le bureau de monsieur Malène.

_ Merci Juliette. J'y vais. Chère Bernadette vous finirez de disséquer la momie un autre jour ! Le devoir m'appelle ; sans que je sache d'ailleurs dans quelle langue il le fait ! Vous m'attendez Robert ? Profitez de la bibliothèque. »

Il sort ; les filles aussi.

Point 6

La Bibliothèque dissimule ses rayons derrière des portes tapissées comme les murs. Quels miels sur ces rayons ? J'entre dans la caverne d'Ali Baba, pleine des trésors que les hommes ont volés aux dieux, à Dieu. Mais les dieux peuvent se fâcher... Devant une bibliothèque inconnue, j'ai toujours peur. Un trouble étrange... Peut-être la peur originelle ? Je suis Adam au Paradis... Éternel. Voyons quelles sortes de rencontres je puis faire dans ces livres-là... J'élimine le matériel technique dont les promesses ne m'atteignent plus guère. Reste le coin de l'amateur, le recoin d'Édouard, qui n'est pas un réduit. Le beau monde est là ! Monsieur l'ex aussi.

« Que du très classique ici, comme ce que je viens d'entendre d'ailleurs. Des menaces, beaucoup de menaces, une sauce pour masquer la réalité : ils ne savent quelle conduite adopter. Ils sont K.O. debout !

_ Bon... Que me conseillez-vous ?

_ De rester calme ! Le monsieur est très énervé : sans doute voit-il sa promotion lui échapper ! Il a l'invective facile et le verbe haut. Je pense l'avoir remis à sa place, à sa taille, mais il peut être tenté de se venger sur vous...

_ J'ai, hélas, une certaine pratique des excités mal polis ! Vous l'avez remis à sa taille, dites-vous : alors je vais refermer la boîte d'allumette qui lui sert de niche ! Plus sérieusement : est-ce qu'ils peuvent d'ores et déjà renoncer ?

_ Je ne sais pas, je ne sais plus... Je persiste à penser, néanmoins, qu'ils ne vont pas céder. Ils se doivent de perdre après une bataille en règle. Ils faut qu'ils ménagent l'avenir... Cela fait partie du jeu !

_ J'y vais. À tout à l'heure... »

Le bureau du directeur financier se voulait un modèle d'économie. Bureau et meubles de série. Moquette se moquant du qu'en-dira-t-on, déroulant son poil ras de paillasson, comme pour nous inviter à essuyer nos pieds sur l'occupant des lieux. Malène doit souffrir de cette mise en scène qui ne trompe personne... Il souffrirait encore plus s'il savait ce que je pense d'un type à quarante mille francs par mois, plus les primes, capable de vivre dans un environnement qui reflète, avant tout, le goût médiocre de l'habitant. En fait, il s'en ficherait...

Messier est assis devant le bureau et il ne daigne pas se lever pour m'accueillir. Il me fait signe de m'asseoir en face de lui.

« Vous êtes satisfait, monsieur Mourier ! la Société est en danger et, plutôt que de nous aider à la sauver, vous mobilisez contre elle tous les intérêts corporatistes ! Bravo !

_ Merci. Nous avons mobilisé en effet... Devons-nous continuer ? Ou préférez-vous discuter sereinement ?

_ Si je vous ai bien compris, vous désirez des garanties. Vous les avez !

_ Dois-je comprendre que nos revendications sont acceptées ?

_ Nous nous engageons, par écrit, à ne pas revenir sur notre décision de ne pas délocaliser.

_ Je pensais, naïvement, que ce point était acquis ! Nous estimons que nous sommes suffisamment adultes pour garantir nous-mêmes la pérennité de cette société. Puisque nous sommes d'accord sur le fond, il ne s'agit plus que d'un problème de forme ! Une question monsieur Messier : êtes-vous propriétaire, actionnaire ou dirigeant, d'une autre compagnie ?

_ Non. Je ne vois pas ce que cela changerait...

_ À travers le vice-président Magloire, c'est donc la position d'une oligarchie que vous défendez ! Vous protégez une minorité de privilégiés qui touchent des jetons de présence dans d'autres sociétés, et qui craignent que, de proche en proche, le pouvoir ne finisse par leur échapper.

_ Je ne vous suis pas... Vous proposez l'anarchie ! Le pouvoir ne se partage pas.

_ Qui parle de le partager ? Nous voulons au contraire que le pouvoir dans cette entreprise ne soit exercé que par ses membres, par tous ses membres. Nous ne voulons pas qu'il reste le fait de quelques-uns, pour qui notre force de travail n'est qu'une fleur dans un immense bouquet. Le pouvoir à ceux qui font, qui sont, l'entreprise : voilà notre credo !

_ Beau discours que tout cela ! En admettant que nous cédions, l'établissement ne résisterait pas à la désorganisation.

_ Tentez le coup ! Vous savez comme moi, que notre potentiel est dangereusement hypothéqué par la "structure" de l'encadrement ! Ne le niez pas. La concurrence sauvage qui va succéder dès quatre-vingt-dix-huit au protectionnisme qui prévaut encore aujourd'hui, va souligner ces manques d'une pierre ; qui pourrait être une pierre tombale ! C'est une grande chance que le personnel accepte de prendre des responsabilités dans la marche de l'entreprise. Heureusement que parmi vous, certains en sont conscients...

_ Ah... Il ne sera pas dit que je suis de mauvaise foi ! Expliquez-moi en détail ce dont il s'agit... »

Messier n'était ni tout à fait con ni tout à fait cynique. Il souffrait de veulerie, comme une feuille qui volerait à des vents qui s'appelleraient tour à tour, parents, professeurs, confesseurs, adjudants, et à ce jour, patrons... L'homme est rarement noble, Messier ne le fut probablement jamais. Je lui expliquais le projet en maniant le pinceau et la douze-sept. Il écoutait en silence cette belle histoire qui risquait de finir mal. Interactif en diable, je l'impliquais dans le développement d'un futur que je voulais heureux. Je lui fis faire un beau voyage... Je compris que nous étions arrivés quand son regard laissa filtrer l'éclat pâle d'une intelligence inquiète.

« Les choses sont-elles plus claires maintenant, monsieur Messier ?

_ D'une certaine façon... Vous me mettez dans une situation embarrassante monsieur Mourier...

_ Inconfortable, certes ! Mais reconnaissez qu'elle a le mérite de vous faire exister ! Cela vaut bien quelques tourments... Rassurez-vous : ne trahissez pas votre patron. Demandez à être démis de cette mission. Vous gagnerez sur les deux tableaux.

_ Je dois réfléchir... Reprendre vos arguments un à un. Vous avez occupé une fonction commerciale, je crois. Les autres sont-ils meilleurs que vous, que vous l'ayez quittée ?

_ Je sais seulement que la loi du marché protégé ne favorise ni la qualité des produits ni celle des hommes. Certains de mes collègues ont un réel talent...

_ Restons-en là. Vous comprenez que la décision m'échappe ; mais je vais tenter de faire comprendre, à qui de droit, que seuls les intérêts de cette société et du groupe devraient être pris en compte. Puis-je vous joindre durant le week-end ?  »

Nous convînmes que je prendrais son téléphone portable. La séparation fut empreinte d'une considération mutuelle. Et lui, Messier, avait-il occupé une fonction commerciale ?

Édouard avait toujours le nez dans sa bibliothèque.

« C'est infernal ! Dès que j'ouvre ces portes, je perds le sens du temps !

_ Vous n'y avez que peu de mérite : ce sont les meilleurs auteurs que vous séquestrez là. Dites-moi : Messier a-t-il exercé une fonction commerciale ou, plus généralement, vendu quoi que ce soit ?

_ Il doit vendre la politique de relation interne de l'entreprise. Pourquoi cette question ?

_ Parce que je l'ai "retourné" trop facilement. Il est censé défendre notre point de vue auprès de sa direction !

_ En effet ! Mais je ne m'étonne qu'à moitié : notre position est forte et vous êtes redoutable. Cela dit, ils vont le remettre à sa place "vite fait", comme vous dites.

_ Je crois que sa défection va les impressionner.

_ Sûrement ! Pour le moins, vous aurez une promotion !

_ La place de Marcoussis me conviendrait assez. Avec de réels pouvoirs évidemment.

_ Qui sait ? En attendant, vous maintenez la grève comme moyen de relation interne ?

_ Oui. S'il y avait du nouveau, je suis équipé ! Voyez !

_ Vous allez faire "jeune cadre dynamique" mon cher Robert ! Évitez les lieux publics... Pourquoi ne viendriez-vous pas dîner, demain soir, à la maison ? Hélène sera ravie. Je ne sais si elle subit votre charme ou celui de Sarah...

_ Les deux mon directeur ! Nous acceptons avec plaisir. Je vous quitte. Finissez vos romans... »

 

Point 7

 

La tour est tranquille avec son escalier qui s'enroule comme la spirale d'une coquille d'escargot vide : ça sent le vendredi après-midi. Je grimpe lentement. Ai-je été manipulé par Messier... Je me repasse mon discours. Je ne vois rien qui cloche : pas de doutes affichés, de points faibles reconnus, à peine un peu trop d'optimisme, qui pourrait faire accroire à une exaltation irraisonnée. Rien d'exploitable contre nous ! Enfin, je crois...

Passons voir Sarah, cela fera toujours quelques minutes de bonheur d'engrangées.

« Alors, raconte !

_ Dans ma poche le cloporte ! Je plaisante à moitié : il n'est pas impossible que, subjugué par mes arguments, il soit en train de défendre notre cause.

_ Homosexuel le gars ?

_ Tu te marres, mais j'ai eu un problème de conscience avec un cas de ce genre. En pleine grève d'une grande banque, une grève très dure, j'apprends que le négociateur patronal, lié d'amitié à un membre de ma famille, est un homosexuel ; pédophile platonique de surcroît. Je me suis interrogé pendant huit jours pour savoir si je devais en informer, à toute fin utile, les négociateurs syndicaux que je connaissais.

_ Tu as renoncé !

_ Bien sûr... Pour moi, je ne me serais même pas posé le problème... Mais il y avait beaucoup de chômeurs à la clef. Je me souviens... ce type fumait aussi la pipe... Il m'a expliqué comment il se servait de cette manie pour casser le rythme d'un discours... pour prendre une pause avant de répondre à une question gênante... Il m'est arrivé d'utiliser sa technique.

_ Il y a longtemps de ça ? Parce que maintenant, tu serais plus dégueulasse en divulguant l'hétérosexualité de quelqu'un ! Ce n'est pas d'hier que l'on utilise le particularisme des gens...

_ Plus récemment, j'ai connu une fille qui couchait avec un big boss américain lorsque, deux à trois fois par an, il venait en France. Ce monsieur négociait alors un gros projet avec l'administration française. Le soir, sur l'oreiller, il racontait sa journée. En fait il se foutait de la gueule de ses interlocuteurs qu'il considérait, à juste titre semble-t-il, comme des tarés. Lignatel participait aux négociations au côté de son ministère de tutelle. Le gars donnait moult détails sur ce que nous aurions dû faire pour être à la hauteur. Ma copine qui compensait volontiers par tous travaux rémunérateurs le manque à gagner qu'entraînait la fréquentation de ses amants de coeur, songea à monnayer ces confidences. Je contactais le commercial en charge de cette affaire, pour lui proposer le marché. Que crois-tu qu'il advint ?

_ Je commence à les connaître : il se dégonfla.

_ Exact. Nous perdîmes quelques dizaines de nouveaux millions ! Tu sembles penser qu'il était moral de profiter de la situation... Je ne t'ai pas dit une chose : le gars était marié et, dans la big société en question, le puritanisme est tel, que la découverte d'une liaison extra conjugale équivaut à une faute grave entraînant le licenciement !

_ Il ne s'est pas dégonflé à cause de ça ?

_ Lui non, mais nous, oui ! Nous avons renoncé à attaquer plus haut ! Un peu pute la copine, mais pas entièrement salope ! D'autant que le monsieur était fou d'elle... Il l'aurait épousée elle aussi, mais elle était déjà mariée et désireuse de le rester ! Cette femme, je l'ai vue avoir quatre liaisons en même temps... plus les à-côtés... Les gâteries, comme elle disait.

_ Tu supportais de faire partie d'un harem, toi ?

_ Non. Une simple copine. Bien qu'il vaille mieux être à plusieurs sur une bonne affaire que tout seul sur une mauvaise !

_ Je t'y vois ! Au suivant ! Avec le Sida, ces filles elles n'ont pas intérêt à être allergique au latex !

_ Tout ça pour dire que Messier n'est pas pédé, et que s'il l'avait été je n'en aurais pas profité... Enfin, je me comprends !

_ La réunion est maintenue ? Vous allez dire quoi ?

_ Beaucoup de monde a pris son après-midi... Pas question d'inscrire les gens dans les commissions. On va faire le point et partir en week-end. Tiens ! Nous sommes invités chez Édouard demain, pour dîner. J'ai accepté.

_ Tu as bien fait. J'avance dans mes contacts mais je te ferai le compte-rendu lundi. Salut amour...

_ Tu me chasses ? Je me sens petit lapin... »

Je file. Je dois rencontrer Bernadette puis l'intersyndicale. Pas le moment de faire du lapinisme militant ! Fusse avec la reine des lièvres... Elle m'appellerait son Hasebourg... Je rêve !

 

Point 8

 

Bernadette et Mélanie sont dans mon bureau. Bernadette et Mélanie servent le pastis : Bernadette fait tomber l'eau. Qu'est-ce qui reste ? Mélanie. Je ris...

« Qu'est-ce qui te fait marrer ?

_ Rien. C'est nerveux... »

Je leur raconte les dernières péripéties.

« Espérons que tu l'as convaincu. C'est une bonne chose de recentrer le débat sur l'entreprise : le groupe, la taille mondiale, tous frères, ça va un moment. Casser la croûte, c'est tous les jours !

_ T'as raison ma soubirette ! Grève lundi ? Pas la peine de voter de nouveau... Nous revoterons mardi matin. Tu veux être gentille ? Tu te tapes l'intersyndicale ! Je voudrais appeler Hans, notre cousin germain. Il veut se servir de nous, alors donnant donnant ! À tout à l'heure mes biches. Ma chère Mélanie ?

_ Au revoir Bernadette... Tu as lu ma lettre ? Le type de mes rêves, ce n'est pas toi ! Tu ne me mérites pas ! C'est tout...

_ Avoue qu'il me ressemble ! Mais je préfère que nous soyons deux : la solitude des hauteurs m'effraie. Si son nom te revient, donne-le-moi ! Quand même : il me ressemblait drôlement ! Enfin...

_ Dans une autre vie, peut-être ? Salut. »

Dommage... Cela ne me déplaisait pas d'être un idéal masculin...

J'appelle Sarah. J'informe son répondeur, pardon sa messagerie, de mes intentions concernant son boy friend allemand. Et de celles qui concernent ma girl friend française. Puis je l'appelle, lui. Traduction simultanée Anglais-Français.

« Hans ? Robert Mourier.

_ Oh ! Robert ! Comment va Sarah ? Je me moque de toi vieux frère ! Elle m'a tout dit... Est-elle à l'image de sa voix ?

_ C'est vrai qu'elle serait élue miss Monde par les aveugles ! Je te rassure : par les voyants aussi !

_ Heureux homme... Tu m'appelles pour les revendications. Nous sommes très intéressés ici.

_ Je t'invite à venir en discuter le week-end en huit. Nourri, logé, couché seul. Nous pouvons parler ou tu me rappelles ?

_ Je te rappelle dans quelques minutes. Où je sais ? »

Nous ne pensons pas tromper grand monde, mais nous prenons quelques précautions. Je vais dans la salle des fax.

« Voilà. Nous voulons vous aider. Vos ennuis viennent de nous, je crois. Et comme un bienfait n'est jamais perdu nous profiterons de l'occasion pour faire le ménage chez nous.

_ Nos ennuis viennent de partout : de vous , de nous, par laxisme, de nos patrons, par connerie. Mais puisqu'il va falloir se battre contre le monde entier, nous voulons choisir nos armes !

_ Je pense la même chose ! Que puis-je faire dans l'immédiat ?

_ Un petit communiqué badin, du genre : des grèves ont lieu chez notre partenaire français. Dans un premier temps la direction du groupe voulait transférer... etc. Ce projet a été remplacé par un plan de licenciements... Nos amis réagissent en exigeant des garanties sur l'abandon... Ils proposent pour cela de prendre une large part de responsabilité dans le choix des membres de la hiérarchie, ainsi qu'un pouvoir de décision sur les grandes options du groupe. Nous trouvons ces propositions très intéressantes... Tu vois : le style poil à gratter... Je pourrai te fournir des informations confidentielles lors de ta venue. Tu peux nous diffuser ça très rapidement ?

_ Mardi matin. Si je comprends bien, tu ne veux pas d'une déclaration de guerre. Tu as peur de les braquer ?

_ Tout à fait ! Notre analyse est juste et certains en sont convaincus. Ne les mettons pas en situation délicate... Je te tiens au courant. Merci de ton aide...

_ De notre entraide ! Gagnez et nous ferons le reste ! À bientôt !

_ À l'ail et aux fines herbes ! »

Je repose le combiné. Le bien nommé... ou le mal nommé ? Finasser avec un allemand au travers de mon anglais foireux, est-ce bien raisonnable ? J'aurais pu faire appel à Sarah... À la réflexion je ne regrette rien : Hans est un frère d'armes et cette fraternité passe par nos voix, plus que par les mots ! Quand on parle de la louve on en voit la queue !

« Je viens aux nouvelles. Comment va mon ami ?

_ Je l'ai invité pour le week-end prochain. Mais dès mardi il diffuse un communiqué, histoire de marquer leur intérêt pour notre mouvement. À part ça, il m'a confirmé que tu lui avais produit une très forte impression auditive. Il va être déçu, le pauvre !

_ De voir avec qui je vis ? Sans nul doute. Les dégoûts et les couleurs... Dis-moi amour, j'irais bien au restaurant ce soir ; pour que tu prennes des forces. Le père de mes enfants se doit d'être irréprochable sur l'ouvrage !

_ Tu n'oublies pas que nous sortons demain soir chez les Anglès de Montignac de... Je sais bien que tu as envie de grossir, mais tant qu'à te remplir le ventre, j'aime autant que ce soit de mon fait. Je te propose une balade vers chez moi ; nous boirons un pot sur le boulevard, puis nous rentrerons chez nous. J'ai des cailles farcies dans le congélo... On ne peut mieux commencer la soirée ! O.K. princesse ?

_ O.K. mon roi ! J'irais volontiers boire ce pot sur la tour Eiffel...

_ S'envoyer en l'air ? O.K. Ça reste dans le droit fil... Il faudra se dépêcher de filer d'ici. Quoique le restaurant doive rester accessible... Nous filerons quand même. Tu as raison, je suis fatigué.

_ Je te masserai.

_ Adviendrait-il que j'aimasse que l'on me masse, que tu serais obligée de te muscler !

_ Traite-moi de loche ! Sache, petit bonhomme, qu'en gym j'étais l'inamovible première de la classe.

_ J'avais noté ta souplesse, mais je l'attribuais à d'autres exercices !

_ Grossier personnage ! Je te pardonne car tu ne sais pas ce que tu dis... Ciao ! »

Il ne restait plus qu'à régler quelques affaires courantes ; puis d'assister à la réunion en spectateur. Je glissais le portable dans ma poche de veste. Le monde entier pouvait me joindre, même dans les chiottes... J'enlevais le téléphone de ma poche pour le mettre dans mon porte-documents ; et j'allais au woa-woa.

 

Nous ne sommes que trois cents à la réunion. Bernadette rassure les participants : huit cents personnes sont parties en fin de matinée. Elle fait un point rapide et nous souhaite un bon week-end. On ne pouvait dire mieux !

 

CHAPITRE 24

Point 9

 

 

La nuit est sombre entre les lumières qui cachent le ciel. Les étoiles ne fleurissent pas sur le champ de Mars. Une brume laiteuse, d'un petit lait, sert de taffetas au présentoir ocre sur lequel repose la mante de fer, à la rouille fluorescente. J'ai mis mon beau manteau chaud. Sarah porte une veste en fausse fourrure Les parisiens affichent leur tête, triste. Quelques touristes sourient, les yeux dans le clair-obscur qui coupe l'insecte en deux. Le Paris de la nuit s'ébroue... Nous marchons vers les Invalides pour mieux nous glisser dans le spectacle, au retour. J'embrasse une ombre chaleureuse entre deux lampadaires ; je rends grâce d'un miracle sous les halos lumineux. Je tricote ce pendentif, un accroche-coeur, jusqu'au bout du chemin, à la croisée des canons. Alors nous revenons en jouant différemment : sous la lampe nous nous embrassons et dans l'ombre nous parlons. Plaisirs de bouches...

Bientôt la bête nous couve pour mieux nous avaler. Elle nous recrache cent mètres plus haut. Quelques minutes encore et nous sommes attablés, la tête dans les nuages, parce que nous nous aimons et parce que novembre a des allures d'hiver. Nos visages sont roses pour les mêmes raisons... Nous tombons, qui la veste, qui le manteau. Elle commande une Suze, je commande un bourbon. On nous sert. Je la serre. Normal dans une salle de verre ! Je note distraitement, sur le passage du regard, quelques orchidacées. Je me blottis contre la mienne, déesse de mes sommets. Puis nous nous taisons... On se voit... Les gens disent "passe me voir" et ils ne se regardent pas quand ils se voient. Ils ne causent même pas : ils se racontent, ils se dispersent. En Inde, les gens se voient en se taisant ! Cela peut durer des heures, paraît-il... Leur rythme n'est pas le nôtre. Nous avons désappris l'intensité : j'ai été surpris un jour par la confession d'une coprophage ; de copro, excrément. Entre deux cuillerées - ça se mange comment la merde ? - elle expliquait que dans ces instants "elle vivait". Elle n'a pas de chance : comme beaucoup de monde j'obtiens le même résultat par de moins tristes moyens. Mais je rends hommage à son abnégation dans la recherche d'un surplus de vie, en l'occurrence contradictoire, une vie moins chiante !

Je regarde Sarah et je la vois : jeune, trop jeune. Trop jeune pour moi. Je ne peux pas me glisser derrière ses traits trop lisses pour me déguiser, me rajeunir de sa peau. Trop d'écarts entre nous, la greffe ne prend pas.

« Tu songes, amour ? Je n'aime pas le regard que tu portes sur moi... Je te désespère ?

_ Mon obsession...

_ Tu guériras... Tu n'auras plus de choix à faire. Tu n'es pas seul dans cette histoire... Fais-moi un peu confiance, amour... La guerre de Troie n'aura pas lieu !

_ Je suis idiot. T'as de beaux yeux, tu sais...

_ Embrassez-moi... »

Je lui donne un baiser qui n'a rien de morganatique, à ma princesse. Je me fous de sa jeunesse, du temps passé, je suis dans le présent le plus plaisant qui soit : je suis amoureux !

Vers vingt heures nous descendons des nuages, du nuage. Les étoiles ne se sont pas levées, empêtrées dans le duvet ouaté qui transforme Paris en cocon. Très peu de monde dans la rue. Nous passons le pont, sur une Seine noire comme du sang caillé, avec sur le flan la blessure brillante de la voie sur berge, comme du sang neuf. Trocadéro sombre, gros gâteau après la fête, bougies soufflées. Nous grimpons vers les hauteurs en chantant : "Dans la troupe y'a pas de jambes de bois..." C'est vite dit... La porte nous attend, dissimulée dans son encoignure, une porte de coffre-fort avec un code, le code du bonheur ; pour les uns, nous ; le paradis c'est nous ! Nous entrons. L'ascenseur est petit, étroit, merci. Ma porte est large, robuste, étanche. Elle s'ouvre ; nous y sommes.

Paris s'éveille, pari tenu. Elle dort encore à huit heures passées, la tête dans ses bras, visage vers le ciel. Ses seins, dégagés, plus fiers que des faux, semblent réveillés. Je les remets sous la couverture. Je suis frileux pour deux. Un peu fatigué peut-être... Je la regarde dormir, tellement belle, accessible seulement parce qu'elle parle et que sa parole est humaine... Toute perfection isole : on ne pénètre pas dans une boule de billard. On reste à l'écart, au-dehors de l'oeuvre d'art parfaite, qu'elle soit musicale, picturale ou autre. Ce sont elles qui vous investissent et qui vous transportent jusqu'où vous êtes capable d'aller ! Sarah, je la suivrai au bout du monde... Un soupçon de mysticisme ne messied pas devant un miracle ; il faut posséder une de ces deux vertus pour apprivoiser la perfection : l'innocence qui ne la voit pas mais qui la ressent, et la maîtrise des arts pour qui elle n'existe pas... encore, ou plus, ou ailleurs, et qui la traque comme une folle. En fait, il vaut mieux posséder les deux... Quand je dis que je n'ose accéder au corps de Sarah qu'en passant par une des transcriptions de son âme, la parole, j'indique simplement que nos âmes possèdent l'innocence nécessaire pour se reconnaître et s'aimer en leur très modeste perfection !

Une petite demi-heure passe à ce jeu de qui baise qui et pourquoi. Puis, doucement, je me lève. Je vais préparer le petit déjeuner : l'amour transite aussi par les estomacs !

La matinée se passe à ne rien faire. Nous écrivons un peu, quand même... Sarah lit quelques pages de mes écrits.

« Tu imites bien la femme...

_ Tu crois ? Je pars du principe que beaucoup ne se comprennent pas... pas plus que nous !

Nous descendons nous balader sur les quais. Décapitée par les nuages, la tour ne brille plus. Elle ressemble à un bâton qui porte de la barbe à papa ; ou à un pied de champignon ; à un échafaudage en ferraille... Je me souviens des travelos qui allaient en tenue de travail chercher leur pain le matin, quand j'habitais Pigalle. La barbe en bataille, le bas filé, la pâleur agressive sous le fond de teint délavé... Les hiboux ont l'intelligence de se cacher le jour... Nous remontons vers les spectacles du Trocadéro, sur les pentes qui longent les jets d'eau. Les adeptes du skateboard le disputent en virtuosité aux patineurs à roulettes, dans les courses et dans les sauts. It's very funny ! Comme le disait je ne sais plus qui à propos de je ne sais plus quoi, je les admire autant que je les méprise de consacrer leur temps à de pareilles futilités ! Nietzsche et le billard ?

Nous remontons chez nous après avoir acheté du pain et une salade mexicaine toute préparée. Nous déjeunons puis, comme ce soir nous rentrerons tard, nous faisons la sieste, par précaution. Par négligence, nous la faisons dans le même lit... Je gronde la petite Sarah qui ne veut pas dormir ! Je la console. Comme le disait je ne sais plus qui à propos de je ne sais plus quoi, j'admire autant que je les méprise ceux qui consacrent leur temps à de pareilles futilités ! Ma concierge et son mari ?

Quand la sieste se termine, faute de combattants, il est dix-sept heures. Nous faisons toilette ; puis nous nous habillons. Sarah surtout. Elle aime s'habiller. Je voulais dire qu'elle pourrait s'en passer ! Je fais déjà le plein de désirs quand elle est nue ! Ses habits sont un luxe... Reste l'aspect esthétique : je la regarde comme je regarderais un tableau -"Femme habillée pour sortir"-. Signature : les créateurs de la femme et de l'habit. Deux signatures : Dieu et le Diable ! À moins que ce ne soit le contraire... Ou tout de Dieu ou tout du Diable... Dieu et le Diable, ça me convient... Un gentil diable et un dieu un peu vicieux... L'objet du culte vient se faire remonter la fermeture éclair. Le diable marque un point pendant que je profite de la promiscuité avec la créature pour comparer là où ils se rencontrent, le rugueux de ses bas au satin de sa peau ! Vadé rétro Satanas ! Elle s'éloigne. Puis elle revient, deux trois fois... Elle est joueuse... Moi je m'habille "sport" : veste avec jeans et chaussures de ville. Je mettrai le beau manteau. Sarah, enfin prête, m'apparaît au mieux de son ambiguïté, de sa dualité essentielle, m'infligeant l'éternelle question : dois-je, par une gestuelle copulatoire, remercier le créateur ? Elle répond à l'incandescence mystique de mon regard, « Je veux bien mais pas question, après, de refaire ma coiffure et le ravalement ! J'irai dans l'état où tu me laisseras ! » Créature sans foi qui me laisse seul avec ma contrition... Je me la mets sur l'oreille pour la fumer en rentrant.

 

CHAPITRE 25

Point 10

 

 

Ambiance de ruche aux premières heures de ce lundi matin. La perspective de ne pas travailler décuple les énergies. À y regarder de plus près, les gens s'affairent à ranger. Quelques-uns, les plus courtois, passent des fax pour avertir leurs correspondants extérieurs ; la plupart se contentent d'empiler leur courrier dans une corbeille. Pour ma part, je préviens mes clients de ma défection au motif de... J'en profite pour leur dire qu'en cas de nécessité "absolue" ils pourront me joindre en insistant un peu. Les correspondants français sur mes chantiers ont droit à mon numéro personnel. Hormis le fait qu'il me soit très désagréable de pénaliser un client, je préfère prendre mes précautions pour le cas où la direction, qui elle se fout complètement des clients, tenterait de me déstabiliser en organisant, par l'intermédiaire des usines, le bordel sur mes chantiers. À neuf heures je suis fin prêt, dans ma couche-culotte. La première réunion, l'intersyndicale, doit démarrer.

Les délégués sont là, en double, voire en triple ! J'embrasse Soubirette,- j'embrasse Soubiroute, ça fait dégoûtant ! - et je sers des mains. Je connais tout le monde, ce qui m'autorise à m'étonner de voir certains en si bonne compagnie : les "pragmatiques", la tenue présentable des "opportunistes " ! Bientôt ils me diront ce que je dois faire... Le seul moyen de s'en débarrasser, c'est de les mouiller ! Leur attribuer une petite mission qui se révélera suicidaire si nous ne gagnions pas : leur faire commettre le genre de truc que le patronat ne pardonne jamais. Fidèle à lui-même, le pragmatique se dissout alors dans l'anonymat... D'ailleurs, le plus tôt sera le mieux.

« La séance est ouverte. Avant toute chose, il faudrait vérifier une information : je me suis laissé dire que Magloire était membre de l'Opus Dei. Compte tenu des positions sociales de cette Société, monsieur le vice-président n'est peut-être pas le plus qualifié pour négocier librement avec nous ! Serge - plus opportuniste qu'un pilote portuaire - si je ne m'abuse, ton père est une huile des renseignements généraux ? Tu peux nous avoir le renseignement ? Merci. - On peut toujours attendre, mais en attendant il va se faire oublier ! - Ordre du jour. Point numéro un : quoi de neuf depuis vendredi ? Rien ! Point numéro deux : qu'elle type de grève proposer vu le succès de la première assemblée ? Je propose celle qui était prévue : grève générale avec occupation des locaux et piquet de grève pour empêcher les non-grévistes de rentrer. Depuis cinq minutes, l'informatique centrale est "en panne" ! J'ai été mis devant le fait accompli ! Je ne réprouve pas l'acte en lui-même, je réprouve la méthode. - Un coup de Bernadette et de ses copains ? - Je demande une enquête. Quelles sont les propositions pour la grève ? Fernand...

_ Nous reconduirons la grève après un vote en assemblée générale tous les matins. D'accord ? Bon... Piquet de grève c'est bien, mais ce sont toujours les gens de la C.G.T. qui se tapent la corvée ! Je demande la participation de tous !

_ Tu fais ta coquette ! : vous adorez ça !

_ En usine, peut-être... Mais pas ici. À propos d'usine où en sommes nous là-bas ? Sébastien ?

_ Pas de problème : nous faisons corps avec vous. L'assemblée générale aura lieu à dix heures. J'aurai fait part de vos délibérations à nos collègues. Pas d'inquiétude dans l'immédiat.

_ Nous comptons sur toi pour assurer la coordination. D'ailleurs, pour la suite, il serait sage de constituer une cellule d'organisation commune. Parles-en. Donc nous voterons tous les jours... Je fais une proposition personnelle : nous considérerons la majorité requise par rapport aux votants de l'assemblée d'aujourd'hui. L'expérience montre qu'une forte proportion de grévistes ne participe pas aux assemblées quotidiennes. Rapidement la grève n'est plus reconduite que par la majorité très relative des courageux qui se déplacent. Jusqu'au jour où les non-grévistes débarquent dans une assemblée et inversent le résultat du vote. Je fais deux paris : que le conflit sera court et qu'il sera le fait de tous ! Qui souscrit à ma proposition ? Michel...

_ Dangereux ton truc ! Quatre-vingts pour-cent du personnel aujourd'hui, dont vingt pour-cent qui votent contre la grève. Si demain ils sont là avec une partie des absents d'aujourd'hui et que la moitié des grévistes reste au lit, cela ne fait plus que quarante contre trente ; combien seront-ils après-demain ?

_ Je les veux tous là, tous les jours ! Nous voulons le pouvoir, oui ou merde ! Je ne tiens pas à le refiler à des types qui sont incapables de se lever tôt pour aller le chercher ! Autant conserver ceux que nous avons : au moins nous pouvons taper dessus sans nous poser trop de questions ! La règle du jeu sera connue de tous ! Avec huit cents personnes présentes chaque jour, l'impact psychologique sera irrésistible.

_ Remarque que si un jour tout le personnel venait voter, les grévistes seraient avantagés puisque le surnombre de votants sera le fait des opposants... Ton système s'inscrit dans une stratégie de victoire.

_ Un peu ! Qui est d'accord ? Merci ! Bernadette tu mènes les débats ? Je vous retrouve tout à l'heure... Tu as une minute, ma biche ? Viens par là. Qu'est-ce que c'est que cette magouille avec l'informatique ?

_ Ma parole, je découvre ! Ce n'est pas nous !

_ Qui a pu faire ça ? Ça m'inquiète un peu à la réflexion, car je me suis souvenu que nous gérons les stocks du groupe. Avec le flux tendu, dès demain c'est la pagaille dans toutes les usines... Depuis le temps que je répète que flux tendu plus informatique centralisée égale catastrophe programmée ! Mais je n'aime pas que l'on nous fasse un enfant dans le dos ! Il fallait bloquer notre usine et elle seulement ! Je m'occupe de cette histoire. Bye ! »

Avant de s'exciter, mesurer l'étendu du blocage : le responsable se nomme Bertrand Souvignon. Je l'appelle.

« Bertrand ?

_ Monsieur Souvignon est en congé pour la semaine monsieur Mourier. Charles Ledoyen. J'assure l'intérim.

_ Monsieur Ledoyen, que signifie l'interruption du réseau ? Intéresse-t-elle la gestion des stocks de l'ensemble du groupe ?

_ Le réseau passe en lecture seule. Les usines devront extrapoler leur consommation de ces derniers jours. Nous approvisionnerons sur les mêmes bases. Ordre de la Direction.

_ Elle vous a fourni un motif ?

_ Les événements lui font redouter un sabotage...

_ Merci.»

Nous voulions des nouvelles de la Direction, en voilà ! Rien de bien méchant en vérité... La Direction se trompe de combat : nous sommes tous, en France et ailleurs, persuadés que les saboteurs se sont eux ! En perturbant le bon fonctionnement des usines qui ne sont pas directement concernées par la grève, ils ne font que conforter nos convictions ! À toutes fins utiles, je vais faxer un communiqué aux filiales.

 

Point 11

 

Édouard ne s'est pas manifesté. Je l'appelle.

« Mes respects monsieur le directeur et cher ami.

_ Mes respects monsieur le délégué et cher ami ! Vous ne trouvez pas qu'en remplaçant ami par camarade, nous nous croirions dans un roman à la gloire du productivisme soviétique ?

_ Effectivement. Mais qui dit que notre union ne s'inspire pas du marxisme ?

_ Les autorités le disent ! Parlons de nos affaires : d'abord, êtes-vous rentrés sans problème ?

_ Sans le moindre ! Le point d'orgue d'une très agréable soirée. Votre Hélène est définitivement parfaite !

_ Ne le dites qu'à moi... On me la volerait !

_ Quoi de nouveau sur le front, ou plutôt derrière la tête de nos adversaires ?

_ Je me suis entretenu avec Malassis ce matin. Il rencontre le président Sruck à dix-sept heures.

_ Pas de nouvelles de Messier ?

_ Il devrait être là à dix heures. Le voilà justement. Je vous quitte. À très bientôt ! »

 

J'aimerais rencontrer Messier avant l'assemblée... Sonnerie. Lui aussi : il me veut sans tarder. Je fonce.

« Vous êtes un rapide, monsieur Mourier ! Bonjour. J'ai évoqué notre conversation devant le président Ségal et le vice-président Magloire. Ils m'ont écouté, s'ils ne m'ont pas entendu ! Il ne fait aucun doute que le vice-président voit au-delà du groupe : mon discours le désignait presque nommément. Il a réagi vivement contre mes "élucubrations soufflées par les rouges" ! Je vous passe le reste... Le coup de force sur l'informatique vient de lui. Je suis dans une position délicate, monsieur Mourier. Je ne partage pas entièrement vos idées, mais je souhaite qu'elles ne soient considérées que par rapport à notre entreprise, et non qu'elles fassent l'objet de je ne sais quelle croisade !

_ Je vous l'ai dit : demandez à être dégagé de cette mission ! Votre risque est faible car nous allons gagner ! Vous seriez à la fois honnête avec votre employeur et avisé quant à l'avenir. En ce qui concerne l'assemblée qui débute, avez-vous un message ?

_ Non. Nous maintenons nos propositions. Je dois revoir les autorités à quatorze heures. Je vous contacterais si j'avais du nouveau. Au revoir. »

L'assemblée fut un succès. D'abord par le nombre des présents : quatre-vingt-cinq pour-cent du personnel ; soit, compte tenu des gens malades, en congés, en déplacement, la quasi-totalité du personnel. Ensuite par le résultat du vote : le même pourcentage optait pour la grève générale illimitée ! Les commissions accueillirent une pléthore d'inscriptions. Seul les piquets de grève ne firent pas recette : ils ne sont pas dans la tradition des catégories "Cadres" et "Collaborateurs", majoritaires ici. Il fut convenu de faire appel, en cas d'extrême nécessité, au personnel de l'usine, catégorie "Ouvriers" ! Sinon, une permanence de quelques personnes assurera un piquet "d'alarme" ! Seuls les grévistes, qui devront s'inscrire comme tel sur un registre, seront autorisés à pénétrer dans les locaux. Les autres seront simplement priés de s'abstenir. Les commissions se réuniront cet après-midi. La prochaine assemblée aura lieu demain à dix heures. Je retrouvais Bernadette dans la salle des délégués.

« Bravo petiote ! Tu as mené cela de main de maître !

_ Je mène aussi très bien en main de maîtresse ! Tu veux connaître ?

_ Merci, je donne déjà ! Le train est lancé ! Avec des wagons devenus locomotive... Je crois que finalement les gens ont bien pris cette histoire de hiérarchie... Ils ont compris qu'il ne s'agissait pas d'un règlement de compte ! Tu as noté que nos "bêtes noires" n'étaient pas là ! Floconet notamment... Je trouve cette attitude plus digne que celle des tyranneaux, qui viennent comme s'ils n'étaient pas concernés directement par la mesure. Tu te souviens de ce type, de quelque chose, qui s'est conduit pendant vingt ans comme si la révolution n'avait pas eu lieu ? Quand enfin, Service dissout, il fut mis au placard, il devint le plus geignard des hommes, toujours à pleurer dans nos bottes ; le plus révolté par l'injustice, celle qui le frappait. Les anciens qui connaissaient ses oeuvres l'évitaient, mais les jeunes le plaignaient. Eh bien ! quand il a repris un Service, il était pire qu'avant ! J'en ai connu plusieurs comme ça. Il faut leur écraser la tête quand elle traîne par terre ! Sinon...

_ T'es beau quand tu es en colère !

_ Fous-toi de moi ! Tu vas les voir à l'oeuvre les tartufes au petit pied ! Mélanie me disait que le sien avait déjà commencé... À coup de chocolats fourrés ! Mais j'ai confiance dans la lucidité du peuple ! J'ai moins confiance dans le rapport qu'il établira entre efficacité et convivialité : des têtes tomberont dont le principal défaut ne sera pas d'être mal faites mais plutôt mal perçues ! Heureusement que nous avons prévu une période de mise à l'épreuve pour ceux qui bénéficieront du doute.

_ Je ne suis pas inquiète... Quelques bavures viendront spolier ceux qui nous en ont fait baver ! Et après ?

_ T'es belle quand tu baves !

_ ...lui dit l'escargot ! Il me semble que j'arrive au bon moment ! Encore quelques instants et ma place était prise !

_ Tu as une concession perpétuelle dans mon coeur, ô mon aimée ! J'encourageais une combattante ! Je ne mange que vers une heure, si vous voulez m'attendre. C'est lundi et l'on doit pouvoir me rencontrer comme d'habitude...

_ Je passerai te chercher. Et toi Bernadette ? Tu manges avec nous, ou tu préfères tailler une bavette frites avec les autres ?

_ Je mange à l'extérieur avec mes amis politiques. Nous revenons vers deux heures. Ciao..

_ Je m'en vais aussi... À tout à l'heure amour. »

 

CHAPITRE 26

Point 12

 

 

La salle vide sent le tabac froid. J'ouvre la fenêtre. L'air humide remplit mes poumons. Je referme : je préfère l'asphyxie. J'assure la permanence. Pendant les travaux d'embellissement la maison ne ferme pas ! Je ne suis pas certain que le symbolisme de ma démarche parvienne jusqu'à mes ouailles : à savoir, que leur petite personne ne s'est pas dissoute dans le grand chambardement. Il est vrai que pendant les grèves c'est comme pendant les guerres : les gens supportent plutôt mieux leurs petits problèmes d'intendance ou de santé. Je m'installe face à la fenêtre, en pleine lumière. J'ai besoin de m'éclairer le cerveau... Je voudrais prendre Sarah par la main et partir à la mer... Embarquer à Saint-Lazard, traverser la Normandie sous la pluie, terminus Deauville. Descendre le vent qui arrose Cabourg, louer au Grand-Hôtel la chambre de Marcel Proust, et dans son lit faire un pied de nez à la littérature en concevant le petit Mourier. Après quoi nous irions marcher sur la grève ! On n'en sort pas ! Bruit de la porte, je pivote.

« Paul ! Il a suffi que nous foutions la merde pour te voir radiner ! Je te croyais dans tes Landes ?

_ Je suis venu voir des parents et placer un manuscrit. Des nouvelles. Un an déjà... »

Paul Poitevin est un vieux copain, qui est parti en "préretraite" dès qu'il a pu. Membre fondateur de la Commission Littérature, il voulait écrire à temps plein. Nous nous téléphonons régulièrement mais je ne l'avais pas revu depuis son départ.

« Tu restes un peu ? Tu peux habiter chez moi ; j'habiterai chez une copine.

_ Sacré Robert ! Toujours sur la brèche à ce que je vois.

_ J'ai trouvé chaussure à mon pied : je ne cours plus ! Tu comprendras quand tu la verras. Parle-moi de toi. De ton oeuvre. Et oui mon vieux... Je ne crois pas te trahir en parlant d'oeuvre.

_ C'est difficile... Personne ne me prend au sérieux... Je suis mieux là qu'au café, si tu vois ce que je veux dire... « Vous écrivez ! C'est bien, ça vous occupe ! Moi, mon mari, il refait le salon ! Chacun son truc ! » Au début je protestais que c'était mon nouveau métier et que je le pratiquais avec une conscience professionnelle entière et soutenue. Maintenant je laisse pisser. Ils ont peut-être raison... J'ai tellement peu de chance d'être lu... Ce qui m'inquiète le plus, c'est que pour passer outre à l'indifférence générale très démoralisante, je développe une volonté de fer, une ténacité de bête ; et je crains au final de devenir sec et dur : un mauvais perdant.

_ Pour toi ce sera pire : un mauvais gagnant ! Tes proches te soutiennent-ils au moins ?

_ Les hommes... Il est vrai que ce ne sont pas de grands lecteurs. Drôle de métier...

_ J'ai mon idée sur la question... Tu es obligé de rester pour que nous en parlions !

_ Va pour ce soir ! Tu te souviens de la question que je me posais : qu'y a-t-il après la vie salariale ? Ce que je n'avais pas vu, alors, c'est combien l'exclusion du monde du travail crée le sentiment profond d'être devenu inutile... Un sentiment qui dépasse la raison puisque je supportais assez bien de ne rien faire d'utile quand je le faisais en votre compagnie... À se demander si le fait de n'être plus payé à ne rien faire n'est pas la punition suprême... Je m'explique : un boulanger, un maçon, un paysan qui ne peut plus, l'âge venu, assumer son travail, trouvera normal de l'interrompre ; c'est la loi de nature ! Mais le type qui a oeuvré une grande partie de sa vie dans le domaine contre nature de la futilité mal contrôlée, il reprendra contact beaucoup plus durement avec la réalité. Tu connais ma vitalité ! Mon éviction n'a qu'un motif économique : je gagnais trop ! Tu saisis ?

_ Je crois... Il faudrait avoir le sentiment d'un jeune chômeur. Nous, les anciens, nous sommes imprégnés de l'idée que le travail est une denrée noble, dont l'usage est une nécessité physique, morale, vitale ! Je me demande ce que pense du travail un jeune "trader" salarié qui passe sa vie à spéculer sur les monnaies !

_ S'il gagne bien sa vie, il doit se croire malin ! Tu ne penses pas que c'est plutôt le fait d'être rejeté du groupe majoritaire qui est traumatisant ? D'autant que ce groupe est sur valorisé car "productif"...

_ Les deux, mon capitaine : abandonné par le groupe et par le travail ; en un mot : par le groupe de travail ! Ce qui est remarquable, car l'un comme l'autre sont à ce jour surfaits : le travail nous venons d'en parler ; quant au groupe, nous connaissons sa triste réalité : formé de gens fatigués, étrangers les uns aux autres, peu solidaires des misères individuelles, le contraire d'une tribu ! Mais notre instinct d'animal grégaire brame... Les gens qui ont intégré des groupes semblent mieux supporter leur éviction. Toi, tu es doublement solitaire : tu travailles seul et tu es écrivain... Il est vrai que l'écrivain supporte mieux la solitude que d'autres. Je doute que beaucoup se promènent avec des écouteurs sur les oreilles ! S'il ne trouve rien à se dire, comment pourrait-il s'adresser à autrui ! Ça ira mieux quand tu seras édité ! Tu auras l'impression de servir à quelque chose. Tu ne regrettes pas ton choix, quand même ?

_ Drôle de question, de ta part ! Tu sais comme moi que nous n'avons pas le choix : quand on vous propose la chance de réaliser ce pourquoi vous pensez être né, comment refuser ? Non, je ne regrette rien ; disons plus exactement, que je suis content de n'avoir pas eu le choix. Je témoigne de ce que la mise hors circuit n'est pas exempte de danger : je pense que la plupart des gens sont blessés ! Beaucoup plus gravement qu'ils ne le croient eux-mêmes...

_ Et l'activité "bénévole" ?

_ Ce n'est qu'un palliatif... Nous sommes conditionnés à être payés ! Un travail "gratuit", fut-il mille fois plus utile que celui pour lequel nous étions rémunérés, reste une occupation subalterne, peu gratifiante ; puisque personne n'a songé à rémunérer ceux qui l'exécutent !

_ Nous reparlerons de tout cela ce soir. Tiens voilà Sarah, la copine en question...

_ Mon coch... Bonjour mademoiselle. Paul Poitevin, un ex.

_ Paul a fondé la commission avec moi. Présentement il vit de sa plume, dans les Landes. Sarah écrit...

_ Si peu... Bonjour Paul. On peut vivre de sa plume ?

_ Je vis de ma plume et je mange grâce à l'allocation de chômage ! J'appréhende le succès qui transformera ma plume en fourchette ! Fini la liberté... Il est tellement difficile d'oublier ce que l'on peut gagner, à écrire en suivant des recettes de cuisine ! J'ai beaucoup de chance...

_ Tu es nourri et tu n'es pas poussé au cul par le succès. Tu es libre, Max ! Si nous allions manger ? Nous trouverons d'autres vérités dans le vin...

 

Point 13

 

 

Nous nous servons pendant que Paul sert des mains. L'essentiel étant de servir à quelque chose, comme le dit ma gardienne. "M'sieur Robert, j'suis pas instruite comme vous, mais moi j'sais balayer !" Elle fait mon gros ménage deux fois par semaine. Ça l'autorise à m'insulter... Je fais signe à Paul que nous allons au fond de la salle. Sarah ouvre la marche. Heureusement, car je trébucherais sur une fourmi tellement je suis absorbé par la question : sous sa jupe longue de gitane a-t-elle des bas qui tiennent tout seuls ou s'aident-ils d'un porte-jarretelles ? Une belle invention qui m'a valu d'évoluer de petit vicieux à grand vicieux, jusqu'au stade actuel de grand cochon ; sur la route de l'épitaphe "vieux cochon". En s'asseyant elle me glisse :

« Slip ou caleçon ?  » Elle connaissait, la jeune perverse, l'objet de mon tourment !

« Calme-toi amour : j'ai un collant ! Pas vrai ! Tu attendras pour savoir... Monsieur veut une vie pimentée...

_ Oui... mais pas n'importe où, le piment !

_ Arrête, tu te fais mal ! Reviens sur terre. Tiens, moi aussi je me pose une question : le piquet de grève, il sert à quoi exactement ?

_ Voyons... Tu es d'accord pour dire que le droit de manger à sa faim implique que l'on trouve de la nourriture... Que le droit de se déplacer librement implique que l'on ne soit pas emprisonné dans un lieu... OK ? Donc, tu es d'accord pour dire que les conditions d'applications d'un droit sont inhérentes à ce droit. En d'autres termes, dire que chacun est égal devant la loi et permettre à ceux qui peuvent payer des avocats de la contourner, c'est dire une contrevérité. Venons-en au droit de grève. C'est au premier chef, le droit de cesser le travail. On est pas content, on arrête de travailler, on est content ! Pas payé, mais content ! D'ailleurs, au bon temps des stocks et avant le chômage technique, quand un patron voulait écouler sa camelote en surnombre et faire des économies, il organisait une grosse provocation patronale : les gens se mettaient en grève, les stocks se résorbaient, le patron s'excusait et le travail reprenait ! Le droit de grève était respecté ! Cherchez l'erreur... Le droit de grève est un droit du travailleur et il doit profiter en priorité à celui-ci. Le droit de grève suppose que l'arrêt de travail gêne la production. Sinon il ne serait qu'une clause de conscience. OK ?

_ Un patron qui organise une production extérieure pour contrecarrer la grève de son usine, ne respecte pas le droit de grève ?

_ Tout à fait. Tu m'offres une bonne transition : qui organise la production extérieure ou intérieure ! Revenons à ta première question. Le personnel d'une société vote la grève à la majorité : si l'action de la minorité est suffisante pour assurer la production, le droit de grève est en danger. Le piquet de grève veille sur le droit de grève ! C.Q.F.D.

_ Je comprends...

_ Mais le problème posé par le piquet de grève n'est pas celui-là. Les non-grévistes reconnaissent sa "légitimité" et seuls des nervis à la solde du patronat, ou les C.R.S., viennent les attaquer. Le vrai problème est posé par la question suivante : la grève est-elle encore majoritaire ? A priori elle l'est : chaque matin, l'assemblée générale vote la continuation de la grève ou la reprise du travail. À la majorité des présents. Mais pour tout un tas de raisons, le personnel fréquente peu ces assemblées. Puisqu'elles sont accessibles à tous, ses décisions devraient être souveraines... Mais il est vrai qu'une décision votée à la majorité d'un quart du personnel prête à contestation... C'est une des raisons pour laquelle j'ai fait adopter la résolution qui stipule que, durant ce conflit, la majorité serait égale à la moitié des présents à l'assemblée de ce matin !

_ Le patronat reconnaît-il ta définition du droit de grève ?

_ Non. Il nous concède le droit de ne pas nous virer si nous arrêtons de produire au motif de la grève. En l'occurrence je me préoccupe de ma conscience et non de la façon dont il appréhende les droits que nous lui avons arrachés ! L'esprit plus que la lettre ! Voilà notre ami Paul !

« Je ne me souvenais plus que je connaissais tant de monde ! J'ai même salué des gens que je croyais connaître... Bizarre de se retrouver là...

_ Tu aimerais repiquer ?

_ Pas vraiment... Je ne suis plus de ce monde ! De quel monde suis-je d'ailleurs ? Pas du monde des lettres, qui m'est totalement étranger... Je serai peut-être un écrivain, jamais un homme de lettres. Ou alors de lettres néo-contemporaines... Encore à inventer !

_ Ça serait quoi cette chose ?

_ Une somme... Vous n'avez jamais rêvé de "l'écriture totale" ? Disons, du Verbe écrit... Moi, je m'y essayerai ! Avec la foi du charbonnier...

_ Tu m'épates ! Nous sommes en pleine déconfiture sémantique et monsieur rêve du "Verbe" ! Tu n'es vraiment plus de ce monde ! Console-toi : tous les plumitifs en rêvent, ou en ont rêvé. Dieu l'a fait ! Mon pauvre vieux, je crois qu'il a pris un brevet !

_ S'il est aussi bon là-dessus que sur le reste, j'ai une chance de faire mieux que lui ! D'ailleurs, pour le narguer, je travaille mes textes sur un ordinateur Apple !

_ Bonne pub ! Tiens ! : ils doivent te plaire les publicistes ? "Mangez des pommes" et les gens mangent des pommes ! Ce n'est pas du "Verbe" en action, ça !

_ D'une certaine façon... Mais je précise qu'il s'agit d'un projet artistique.

_ T'as vu ce qu'ils en font des oeuvres d'art ? : de la musique d'accompagnement et des décors de torchons ! Mais tu as raison : continue. Je crois qu'un artiste ne doit pas réfléchir au-delà de ses oeuvres...

_ C'est toi qui dis ça !

_ Quand je dis le contraire, je ne parle pas de l'art : je fais du social. Je débroussaille les chemins qui mènent à l'art, je dégage la nuque et je rafraîchis les tempes, je sensibilise les esprits, je les prépare à recevoir... J'aménage les abords. Que pour faire cela j'utilise parfois le langage artistique, n'indique pas que je crée une oeuvre d'art. Ton avis Sarah...

_ Tu investis dans un public. Tu triches un peu...

_ N'empêche : règle numéro un : ne jamais se poser de questions. Règle numéro deux : travailler, travailler, travailler ! J'ai étudié l'hindouisme pendant une dizaine d'années... Mais c'est une autre histoire. Revenons sur terre. Tu prépares quoi, de moins ambitieux ? »

La conversation retrouva un cours plus calme, plus propice à la mastication... Paul n'avait rien perdu de sa faconde ; tout juste s'était-elle ramassée, concentrée, accordant plus de temps au silence, entre les phrases ; posant le poids d'un an de réflexion... Il donnait plaisir à voir... et à entendre.

« Dis donc, tu ne nous a pas parlé du roman que tu finissais quand tu es parti. What about ?

_ Je l'ai livré ! Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'était pas attendu ! Comme toi, je croyais avoir croisé dans ma vie professionnelle toutes les formes du mépris : c'était avant d'avoir abordé le monde de l'édition et j'étais un enfant ! Ah ! le regard et la voix de la fille qui te dit à propos du manuscrit que tu apportes, en suspendant le temps d'une respiration, sa conversation profane : « Posez-le là ! » Ce mépris, cette insolence, cette haine, tu sens qu'ils ne peuvent s'attacher à ton aimable personne : ils visent l'artiste, le créateur. Huit fois sur dix, en dix endroits, et non des moindres, le même regard, la même voix, te reçoivent ; toi, tu les reçois en pleine gueule ! Et, les autres fois, très gentiment, on te prend pour un gamin... Tu ressorts de ces visites profondément blessé ; mais tu es baptisé : l'évidence que tu refusais de voir, la bêtise crasse l'a vue. Mais, me diras-tu, faire ses premiers pas en marchant dans la merde, ça porte bonheur, non ? Non. Car dans les semaines et les mois qui suivent tu reçois les avis de faire-part : Monsieur, madame, je vous jure c'est vrai, j'ai reçu un imprimé de refus destiné à monsieur, madame, nous avons lu avec attention... D'autres te colle un numéro matricule sans plus de référence au titre du roman, la plupart te condamne à payer une rançon pour récupérer ton enfant, et quand un, un seul, daigne expliciter le pourquoi de son refus, il s'acharne sur la forme par mépris pour le fond. Le manuscrit a-t-il été lu ? Peut-être... Les pages, parfois, sont encore collées... Heureusement que le livre était mal fichu : je dis bien "le livre" car je reste assez fier de son contenu ! Mais c'est leur boulot, non, de parfaire le livre ? Nous, on fournit la matière, la matière noble... N'en parlons plus ! Tu dois te régaler avec les "mouvements sociaux"

« Oui... Il était temps. Tu sais que notre directeur s'est détourné du droit chemin ?

_ Que voilà une raison d'espérer de l'homme !

_ D'ailleurs je dois le retrouver à deux heures. Continuez sans moi... Faites connaissance. »

Guitry aurait dit que le plus gênant dans le fait d'être cocu, c'était que l'amant sache de quelle médiocrité vous vous contentez dans l'intimité ! Dans le même ordre d'idée, Paul va découvrir la qualité de mon quotidien quand j'ai fini de forniquer ! Serais-je cruel ?

Édouard a tombé la veste ! Je réalise, en même temps que lui, que je ne l'avais jamais vu en tenue relâchée : même chez lui, il porte la veste.

« Je vous surprends mon cher Robert ? L'oisiveté est la mère de tous les vices ! En fait je n'attache guère d'importance au port d'un vêtement : je suis à l'aise dans une veste, voilà tout... Sans cravate je me sens nu ! Sans doute ne suis-je qu'un alpha plus ?

_ C'est toujours mieux que d'être un gros bêta ! Avez-vous du nouveau ?

_ Pensez-vous qu'il faille faire annuler les mesures concernant l'informatique ?

_ Celles qui touchent les filiales, sans aucun doute !

_ Je vais adresser la demande à Marcoussis, pour qu'il la fasse suivre. J'en profiterai pour avoir son sentiment sur l'assemblée de ce matin. Peut-être aura-t-il des nouvelles de votre ami Messier qui participe à une réunion en ce moment. De toute façon, nous nous rencontrons à dix-sept heures. Peut-être aurez-vous des informations de Messier avant moi ?

_ Je dois vous quitter. La grève, c'est comme le lait sur le feu : si on ne la surveille pas, elle peut déborder !

 

CHAPITRE 27

Point 14

 

 

Je décidais de passer à la cafétéria prendre le pouls d'un personnel en bonne santé ! Ça me changera. Je les trouvais un peu fiévreux, mes petits collègues. Une agitation inquiète entretenait la chaleur. Ils avaient sauté le pas ; et après ? Et dedans ? Leurs globules, enfin rouges, charriaient-ils du bonheur ? N'était-il pas trop tard ? Un corps social débile peut s'enrhumer gravement d'un souffle de liberté...

« Un café Robert ?

_ Pas de refus... Alors, vous les vivez comment les événements ?

_ On est surpris... Pour être francs, nous nous étonnons de nous ! T'as vu l'unanimité ? On m'aurait dit ça il y a quinze jours !

_ Moi je suis moins étonné que vous... Un peu surpris quand même...

_ Tu crois qu'ils vont céder rapidement ?

_ J'espère que l'affaire se réglera dans la semaine. Sinon cela risque d'être beaucoup plus long. La bataille fait rage dans les rangs de l'ennemi. Ils se battent entre eux, plus que contre nous ! Les industriels contre les financiers...

_ Tu crois au bon patron maintenant ?

_ Ni bon ni mauvais : je crois en nous ! Certains préparent une société "blanche", dont la lumière serait celle qui propulse les dollars dans ses fibres de verre, une lumière devenue sang ; à la place du nôtre ! Je crois en notre sang, rouge et vif... vivant... Par-delà nos légitimes soucis, c'est le sens de notre combat.

_ Tu vois ça comme ça, toi... Et ils sont nombreux les patrons qui nous veulent du bien ?

_ Nous saurons bientôt s'ils sont majoritaires. Je pense qu'ils le sont. Sinon, j'aurais fait une grave erreur d'analyse ! Si nous prenons le pouvoir, il faudra faire changer les machines à café ! En priorité !

_ Et la bouffe pendant qu'on y sera !

_ Qui est membre d'une commission ? Presque tout le monde ! Il va être l'heure. Bonne chance ! À vous de jouer ! Merci pour le café... »

 

Je repose ma tasse sur le comptoir et je me dirige vers la sortie. Les délégués sont à la tâche : pas un groupe qui n'en compte un. Je ne suis pas sûr qu'ils soient tous à la hauteur, mais je suis persuadé qu'ils sont tous sur le pont pour sauver le bateau. De voir l'équipage cela rassure les passagers... En attendant que lesdits passagers se rendent pleinement compte que l'équipage c'est eux... Et non pas la boussole, la carte, l'étoile Polaire : les instruments ! Sarah entendrait cela, elle m'appellerait "le grand ours". D'autres seraient plus précis... Je m'en moque ; encore qu'un petit câlin, pour faire tomber les nerfs...

 

Pendant les grèves c'est incroyable combien ça baise ! Les rendez-vous à la petite semaine deviennent quotidiens... Des espérances se concrétisent dans l'odeur de la poudre et la déliquescence des horaires... Des surprises divines s'épanouissent pendant les permanences de nuit... Un délégué qui en voudrait pourrait se prendre pour un moniteur de ski ! En général, ce n'est pas leur genre, aux délégués... Enfin les vrais, les bêtes, ceux qui militent, en plus du syndicat, dans un parti politique. Ceux-là, qui passent leurs soirées à refaire le monde entre eux, dans des salles minables, j'en soupçonne certains de compenser, par leur rectitude civique, un manque de rectitude mâle. Quant aux "pasionarias", je peux témoigner que la plupart doivent plus leur qualificatif flatteur à la passion du fusil à poudre qu'à celle du fusil à pompe ! Soubirette et moi, nous sommes, là aussi, exceptionnels !

N'empêche que le bordel ambiant qui va régner tant que la grève sera "gagnante" créera un climat qui durera pendant longtemps. Une grève largement majoritaire et qui gagne, c'est ce qui peut arriver de mieux à une boîte ! Avec un gros contrat... Pendant la grève, le personnel a un projet commun ; qu'il a choisi, même si on lui a forcé la main ; il n'est plus aux ordres ! Les gens se découvrent hors de la peur, de l'angoisse qui imprègne toujours l'air des bureaux, toujours... La grève a ouvert les fenêtres... Ils se parlent autrement que pour tuer le temps ; ils se parlent avec respect.

Je cherche à joindre Messier. Il n'est pas dans la maison. Drôle de type Messier. En voilà encore un que la grève va révéler ! Fin stratège ou enfant qui se réveille ? J'ai déjà dû avaler la conversion d'Édouard, je frôle l'indigestion. Dieu sait si j'ai bossé pour la réconciliation des "travailleurs" ! Ça ne fait rien : quand je dois confier ma crédibilité à un converti, j'ai un petit frisson qui court le long de la colonne vertébrale ! Pour être franc, j'ai également peur pour lui. Il y a sûrement de la présomption de ma part... Je ne suis pas le genre de prophète à envoyer les autres aux lions, même et surtout pour leur bien...

 

Point 15

 

Je pars à la recherche de Sarah, ma lionne.

Musique à tous les étages. La tour vibre comme une colonne acoustique. Bruit à tous les étages ! Mais je ne vais pas ouvrir la polémique avec les D. J. de Services : musique ou bruit, il s'agit avant tout d'exprimer le plaisir.

Je passe par le bureau de Mélanie. Ces dames sont toutes là. Sylviane, la grincheuse, ne grince pas. Estelle, la babillarde, ne babille pas. Comme les trois autres dames et monsieur le putois, ils écoutent ma chère Mélanie raconter comment, il y a vingt ans, elle faillit se marier.

« Nous étions allés danser dans un bal de plein air, du côté de Robinson. Un endroit qui était à la guinguette ce que l'hyper est à l'épicerie de quartier... Mais nous aimions cet endroit, qui ressemblait à un bal du quatorze juillet parce qu'aucun clan ne pouvait se former dans cet espace sans ombres. Il s'ensuivait une fraternité entre les danseurs, comme on en trouvait alors dans les bals de Société et dans les noces. Albin n'était pas jaloux et il me confiait volontiers à d'autres bras. Lui ne désirait que moi dans les siens. « Il ne faut pas m'en vouloir Mélanie chérie : avec une autre j'ai l'impression de danser seul ! » Je prenais son explication pour un compliment car je l'aimais... Enfin je crois... Vous savez comment on sait qu'on aime ? Quand on est émue vingt ans après ? L'accident a eu lieu en rentrant. Il est mort sur le coup. Moi je n'ai rien eu... Place de la morte qu'ils disent ! Peut-être... Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça aujourd'hui... L'ambiance de kermesse... Tiens ! tu étais là, toi ! Le mec qui ne ramasse pas les morceaux...

_ C'est peut-être le requiem de l'autre soir qui te reste sur la mémoire ? Va faire un tour dans les escaliers et tu reviendras nous raconter ton repas de première communion ! J'espère que c'est par un oecuménisme mal compris que tout le monde s'est aligné sur la plus mauvaise musique... C'est dingue !

_ Musique de jeunes ! Qu'est-ce qu'elle écoute Sarah ?

_ De tout. Mais je présume que là, elle doit souffrir ! Les commissions vont débuter. Le calme devrait revenir. Tu es inscrite ?

_ On y va !

_ Bon courage ! »

 

Je les quitte. Je grimpe à l'étage supérieur en croisant ceux qui se rendent dans les salles de réunions du premier. Sarah est dans son bureau, en conversation avec l'hologramme. Je rentre : il s'éteint.

« Je lui fais peur ou quoi ?

_ Il doit sentir que tu ne l'aimes pas !

_ Et bien moi, j'aimerais te faire sentir combien je t'aime... Qu'est-ce que tu dirais d'une petite sieste au Chêne vert ?

_ Tu as deux heures de libres ?

_ Une demi-heure...

_ Une heure !

_ Top là ! Il faut téléphoner car à cette heure il doit y avoir la queue.»

J'appelle. Rien de libre avant quinze heures. Tant pis, je retiens. On ne vit qu'une fois et une première journée de grève ça doit se fêter ! Qui sait quand aura lieu la prochaine...

« Une bonne chose de faite, n'est-ce pas chère amie ?

_ Une bonne chose à faire mon bon ami ! Tu es heureux ?

_ On le serait à moins ! Je passe te prendre à moins le quart...

_ Je me donne tout entière ou rien !

_ Rigolote. Pense à nous en m'attendant.»

Je vais tourner dans les bureaux. Je devrais y rencontrer les tièdes, ceux qui trahiront les premiers, et les prémunir contre le chant du coq patronal en les abreuvant de mes plus beaux couplets. Un rude travail en vérité !

 

« Tiens ! Toi ici ! Toi le plus blanc que blanc, le blanc vif, tu sais que l'établissement est interdit aux jaunes !

_ Je sais surtout que vous portez atteinte au droit du travail !

_ Depuis quand tu t'intéresses à cette babiole ? Je crois savoir que tu ne signes pas nos pétitions et que, plus grave, tu laisses une trentaine d'heures par mois à la pointeuse ! À toi seul tu bouffes le pain d'un quart de chômeur ! En admettant que les heures cadeaux correspondent à un travail effectif... Admettons... Respecter le droit du travail c'est, aussi, respecter les horaires  ; et travailler plus que son contingent, c'est voler le travail d'un autre ! Alors tes leçons...

_ Je voudrais bien travailler moins ! Tu crois que ça m'amuse ? Tu sais bien que de toute façon, ils n'embauchent pas !

_ Sur le site, les types comme toi escamotent quarante emplois par an. La boîte vire une centaine de personnes. Fais le compte ! Vous êtes responsables de quarante pour cent du chômage... Par lâcheté, par un incommensurable égoïsme, par une insouciance démesurée au sort d'autrui, et pire que tout, par une énorme bêtise qui se retourne contre vous, contre nous : cotisations en hausse, augmentations en baisse, surmenage, climat dégradé, pour ne citer que le palpable... À part ça, tu lui reproches quoi à la grève ?

_ Vous allez désorganiser le travail.

_ Parce qu'une boîte qui "t'oblige" à faire douze heures par jour alors qu'elle licencie, tu trouves qu'elle est organisée ! Trouve autre chose...

_ Je regrette mais personne ne peux faire ce que je fais.

_ Du jour au lendemain, peut-être... Mais la gestion du personnel, c'est fait pour les chiens ? Vous dépassez les horaires depuis des années ! Trouve autre chose...

_ Vous allez prendre les bonnes places.

_ "Vous" ce sont les syndicalistes, je suppose ? Je croyais qu'on les avait déjà ! Insatiables, les bougres ! On va les prendre comment ? À la hussarde ? Mais non ! suis-je bête ! À la cosaque, à la curetonne, à la C.I.A., selon notre obédience ! Ça te changera de tous ceux qui les ont prises à la patronale ! Pauvre clown... Je te conseille de partir à l'heure ce soir ! Salut »

J'ai du mal à discuter avec ce genre d'individu. Des chiures de patron...

 

L'heure s'est avancée vers la bonne heure : peut-être ne sert-elle qu'à ça ?

 

Je passe à mon bureau. Messier ne s'est pas manifesté. Je laisse un message dans la boîte adéquate et je file à ma voiture. Sarah m'attend à l'intérieur, avec son air de petite fille qui va fauter ; enfin un air qui me plaît !

 

Point 16

 

 

Les Chênes verts apparaissent en lisière de forêt. Une gentilhommière dont l'ardoise imite le chaume, au crépi blanc qui tranche sur le fond vert. À droite, les écuries flanquées d'un manège et derrière le hangar où sèchent les foins, une basse-cour qui fournit à l'auberge ses volailles et ses oeufs. Le cadre a réussi à évoquer ce qu'il voulait : la campagne à deux doigts de Paris. Le parking se cache derrière la maison. Il est quinze heures.

J'ai déjeuné là jeudi en huit, avec Mélanie. J'ai couché là il y belle lurette... Aujourd'hui je coucherai avec une belle luronne... Le patron fait ses comptes au comptoir et il ne réagit pas nettement à mon nom. Une chambre ? Vous avez eu qui ? Une dame. Il se traîne à la porte de la salle. Michelle... Monsieur Mourier ! Une chambre ? Gueule plus fort connard. La deux. C'est la deux. Attendez je vais voir si elle est faite. Il y a beaucoup de monde aujourd'hui. J'sais pas ce qui se passe... Il monte ; moins vite que mon impatience. Sarah est accrochée à ma main. Nous écoutons. Le verdict tombe des cieux. Montez c'est prêt. Dieu merci.

La chambre n'a pas changé. Les poutres semblent interdire de grimper au plafond : des grilles pour obturer la route des septièmes cieux ; aidées par l'édredon. Nous sommes condamnés à nous terrer au creux du lit ; à faire notre monde, et à nous évader. Nous enfonçons dans la plume pour les prémices coquines. Je lance le sésame : "Crévindieu la Marie !" Qu'elle est belle la Marie avec ses deux pots au lait... Elle sourit la bouche humide à mon accent paysan. J'aligne le geste sur la parole : je trousse la gaillarde. Sarah ne sourit plus ; elle rit de son rire de gamine. J'arrache ses oripeaux de citadines, je la veux nature ! Enfin presque : à un porte-jarretelles près. Je m'attarde un long moment sur les délices de la civilisation urbaine. Nous plongeons sous les draps. Je jurerais que le lit est encore tiède d'une chaleur d'avant...

Nous communions ; pas de messe sacrilège ! Il fallait nous faire aimer autre chose pour nous faire nous aimer ! Pour peu que l'on soit suffisamment con pour sous-estimer le créateur au point de le prendre pour un de ses curetons, on copule dans la honte ! Pas nous, je peux vous dire... Du bonheur... Une heure de plein bonheur ; en comptant large.

Nous sommes dehors malgré nous ; par devoir. Nous faisons quelques pas dans le pré. Je veux la voir encore, comme on regarde la mer après le grain, pour se rassurer. Le plaisir de la femme m'angoisse. Quand j'étais jeune, il me flattait... Aujourd'hui il est mon maître, il ordonne et j'obéis : sinon je tremble corps et âme, à l'idée que ce soit elle qui ne lui obéisse ! Les herbes mouillées me ramènent sur terre. Sarah me contemple avec le calme satisfait du chat qui vient de bouffer le rôti. Ce n'est pas cette fois-ci qu'elle me quittera !

 

 

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