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Roland Chapnikoff

 

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CHAPITRE 14

 

 

« Monsieur Mourier ! Mes hommages madame. Je vous ai placé dans la mezzanine mais je peux vous proposer le centre de la salle...

_ Sarah ?

_ La salle peut-être. Les tables sont espacées.

_ Parfait ! Veuillez me suivre je vous prie. »

Elle, je la suivrais au bout du monde, pour n'importe quel festin... La salle regorgeant de jolies convives le regard des hommes reste tranquille sur son passage. Je note à mon égard un acquiescement satisfait, une connivence entre gens de bon aloi ; une sorte de gratitude qui signifierait : merci de ne pas nous gâter le paysage en nous imposant un laideron. Sarah ne marche pas, elle se déplace... Comme un cygne noir qui aurait mis des boucles d'oreilles rouges. Deux perles de saphir qu'elle tient de sa mère. Qui les tenait elle-même de sa mère. Qui les tenait... Des bijoux de famille... -On n'en sort pas... - Des bijoux que les femmes se transmettent de leur vivant afin que rien ne vienne ternir le plaisir de les porter. La robe est neuve à ce qu'il me semble... Une petite robe d'apéritif tant on n'imagine pas qu'elle puisse laisser place à plus de nourriture ! Mais c'est bien la seule chose qu'elle ne laisse pas imaginer... Nous nous asseyons, Sarah face à moi. Elle est sereine. À combien de repas de petites noces a-t-elle participé ? Son regard est neuf : je suis son premier amant...

« Tu es ravissante ; divinement.

_ Merci. Tu es mon ravisseur et j'en suis ravie. Je suis contente que ma robe te plaise. J'ai eu beaucoup de mal à la chausser ! »

Elle rit. Une cascade de sons qui font résonner d'autres grelots... Je m'absorbe dans la carte. Je commande un bourbon, une Avèze. Le temps de laisser le menu faire son effet.

« Parle-moi de toi... Je te veux tout entière : bébé, fillette, fille et femme ; pas la peine de trop insister sur la dernière métamorphose. Quel bébé étais-tu ?

_ Un beau bébé aux fesses rebondies, mais ce détail ne t'intéresse pas... Un enfant roi ! Né coiffé, avec une raie qui me couvrait la tête car j'étais chauve comme ma peau ! Je suçais mon pouce avec avidité... »

Ah ! la vérole ! Elle m'a démasqué !

« Et mon biberon aussi ! J'ai dit mon premier mot à quinze mois : pipi. Ça va, tu suis ? Tu m'arrêtes si c'est trop dur... À quel âge suis-je devenue fillette ? Une grande poupée sexuée...

_ Ne me dévoile pas tout maintenant. Le menu t'a-t-il inspirée ?

_ Je commencerai par des asperges.

_ Arrête ! Je suis incapable de te regarder en manger. Comment peut-on avoir ce vice et cette candeur ! Je te regarde et mon coeur fond. Je t'écoute et je n'entends que mes bas-fonds ! Vicieuse ! Je te hais ! Et après les asperges tu prendras sans doute des testicules de veau ? Nous repartons de zéro : parle-moi de toi...Je te veux tout entière  : bébé... Les jeunes femmes d'aujourd'hui ne sont plus ce qu'elles étaient ! Et c'est heureux : cela m'ennuierait un peu de te remplacer par la Sarah d'une quinzaine d'années.

_ Une jeune fille bien, je crois, qui écrivait des poèmes... T'en veux un ?

Beau prince y es-tu ?

Beau prince qui es-tu ?

Loup y es-tu ?

Loup que me feras-tu ?

_ Un poème de vraie jeune fille ! Tu ne peux pas comprendre que je veux vraiment tout connaître de toi ! Tout !

_ Non ! tu ne veux pas tout connaître !... Tu chipotes, tu tries, tu fais ton marché ! J'ai l'impression parfois que tu cherches une poupée gonflable neuve ! Excuse-moi, mais j'ai déjà servi ! Même si on ne voit pas les Rustines... Je vis depuis longtemps, Robert ; tu ne vas pas me spolier ; je veux rester entière... Tu souhaites savoir combien j'ai eu d'amants ? Cinq ! Tu désires savoir si j'étais bien avec eux ? Oui ! Maintenant si tu veux toujours savoir la marque de ma bouillie, c'était de la Blédine !

_ Tu vois : je reste détendu. Je voulais tout savoir : je sais tout ! Merci de ta confiance. Je suis maladroit... Je t'aime ; ce n'est pas une excuse, c'est une explication...

_ Tu es surtout un bonhomme... Je t'aime aussi... L'abcès est crevé ? On oublie tout ! Que mangeons-nous ? »

Soyons positifs : elle m'aime ! Je serai le sixième ? Et après ? L'important c'est de faire oublier les autres... Et de les oublier soi-même... C'est un bon chiffre, six. Il est plutôt lié à la spiritualité, avec sa petite queue pointant vers le haut... La bête, c'est le neuf. Je vérifierai quand même. Elle a eu raison de m'engueuler. Je suis horriblement homme. J'aurais mérité d'être le neuvième ! Que mangeons-nous ?

_ Je ferais volontiers un repas poisson ! Pas toi ?

_ Si. D'après toi le turbot, il est comment ? Je ne l'apprécie que sauvage et charnu. De plus en plus rare ! Voilà the boy... Je choisirais bien du turbot mais je ne l'aime qu'épais et sauvage. Ce n'est pas un problème ici, je suppose.

_ Sauvage, épais et frais ! Bien évidemment, madame. Donc un turbot ? Deux ! En Entrée ? La salade de la mer est fine, sauvage et fraîche... Deux salades ! Vous avez choisi le vin ? Un Sancerre quatre-vingt-neuf ? Je me permets de faire remarquer à monsieur que les Pouilly et Sancerre de quatre-vingt-onze sont également parfaits... Un Sancerre quatre-vingt-onze ? Vous verrez !

_ Je sens la sueur, qu'il me propose des vins moins chers ?

_ Mais non mon aimé : il a reconnu en toi un chef d'industrie qui saura se montrer généreux en échange de petits tuyaux !

_ C'est sans doute cela... Donne-moi ta main.

_ C'est une demande en mariage ? Prématurée, non ? Je réserve ma réponse... Vous comprenez mon ami que votre situation sociale n'est pas en rapport avec celle de ma famille... Je ne suis pas assurée que vous pourrez subvenir à tous mes besoins. Attendez-vous une promotion au moins ?

_ J'espère devenir l'amant de la plus belle ?

_ Alors je vous conseille de mettre le turbot sur cette affaire ! Donne-moi ta main... »

Ce fut un délicieux repas. Sarah rayonnait de bonheur, ce qui est pour tout chevalier servant, un magnifique cadeau. Elle me raconta enfin sa vraie vie. Avec pudeur...

À dix heures nous avions bu les cafés.

 

Point 1

 

Peu après nous étions dans la rue. Une accalmie du temps nous accueille, balaye la brume des trottoirs. Une croix verte se signale au loin, avec une frénésie de croix rouge. Un déclic.

« Dis mon aimée, nous nous sommes bien compris : tu as fait un contrôle d'HIV ?

_ Tout comme toi ! Confiance ?

_ Confiance ! Tant qu'à mourir de toi, je préfère l'épectase... Nous devons marcher un moment, un quart d'heure ; mais nous pouvons courir...

_ À propos... promets-moi de ne plus courir, de ne plus cavaler. C'est puéril de te demander cela... Ne promets rien : dis-le-moi simplement...

_ Je rêve ! Avec toi, c'est vraiment le monde à l'envers. Je ne devrais pas te le dire, mais je suis à moitié mort à l'idée que tu pourrais me quitter.

_ Je ne vais pas si loin : je crains ton côté "un petit peu" macho... Ton indépendance de vieux célibataire fanfaron... Je veux t'éviter une erreur... Il me déplairait d'apparaître comme une croix supplémentaire sur ton sexe, put-il en aligner des dizaines... Je supporterais très mal... Tu saisis ?

_ Je te jure de penser à toi. Pour tous et pour toutes, je ne serai que "Monsieur Sarah" ! Quel plus beau titre ? À ton tour : jure-moi de me prévenir très vite quand, d'une façon ou de l'autre, je te manquerai. Je suis tellement maladroit !

_ Je te le jure. Tu ne m'embrasses pas assez !

_ C'est parti ! »

Sarah avait une manière très jeune fille de monnayer son abandon. Quelques petits bonds de chevrette avant le grand saut. C'était naturel et autrement touchant qu'un "Je te préviens, je prends toujours la gauche du lit". J'ai la banalisation en horreur... Je ne suis pas le seul. Récemment je dînais avec un ami au restaurant. Soudain, alors qu'ils en étaient au café, la jeune femme du couple d'à côté s'est levée en lançant à l'aspirant suborneur qui l'accompagnait un magnifique : « Comment ? Nous ne nous connaissons que depuis trois semaines et déjà vous voulez me posséder !" Le type a balbutié qu'elle se méprenait et la belle orgueilleuse s'est assise. La salle était pliée en deux ! N'empêche qu'une femme comme ça, elle redonne du poids à la chose. Mais, comme dit Sarah : je chipote.

 

 

Le quartier est cossu. Un ghetto d'immeubles bourgeois dont rien ne dérange l'immobile dignité ; pas même la devanture d'un magasin de luxe. Notre immeuble ressemble aux autres ; c'est, aussi, ce qui en fait le prix. Je pousse la lourde porte de l'entrée, tellement lourde que je la soupçonne de servir à tester le coeur des visiteurs mâles les plus âgés. Je demande à Sarah de m'attendre dans le hall pendant que je vais à la loge prendre la clé. Il m'est arrivé de la récupérer avant, et de faire accroire à une invitée de passage, et destinée à le rester, qu'elle honorait ma garçonnière ou, plus souvent encore, celle qu'un copain m'avait prêtée. Sarah connaît la vérité du lieu et paraît s'en accommoder. C'est d'un commun accord que nous l'avons choisi pour être le chez-nous de notre première nuit. Nous avons une chambre au troisième étage. J'ai débuté au septième, en chambre mansardée, à une époque où l'ascenseur n'était pas installé ! Le type qui a estimé que le meilleur moment c'était "quand on monte l'escalier", n'a pas dû consumer ici ses amours de jeunesse ! Avec l'âge nous descendons : les chambres sont plus grandes, plus luxueuses... et plus chères. Celles du premier sont pourvues d'un lit à baldaquin et d'une grande baignoire basse et ronde...

La nôtre nous plaît d'emblée avec ses tentures en toile de Jouy, la bien nommée. Des boiseries bleu clair harmonisent le grenat sombre du dessus-de-lit avec le parquet de chêne jonché de tapis bleu foncé. Les murs affichent des scènes de campagne, vives et gaies. Un grand fauteuil assortis aux tentures meuble la pièce. Une chaise est placée devant la fenêtre qui donne sur une arrière-cour, dont on devine qu'elle est immense car on n'en voit pas les confins.

Nous enlevons nos manteaux. Sarah s'assoit sur le fauteuil. Elle est pâle, bouche entrouverte, respiration tendue. Je m'approche d'elle ; face à elle. Je dessers ma ceinture : la bête désentravée frappe le tissu ! Je baisse le pantalon. Le mini-slip n'est plus que la bavette du sceptre dont l'immensité, striée de veinules, semble narguer les cieux. Sarah en reste coite, bouche bée !

Très cher voyeur, tu peux sortir de ton cabinet de lecture et revenir dans le salon. Certes, tu as payé (?) le droit de coller ton oeil aux trous de mon écriture, mais moi, je n'ai pas vendu celui de ne pas jouer avec le je ! La scène qui suivra sera de la pure fiction de fiction : je vais soigner ton prurit par homéopathie ! D'ailleurs je vais changer le nom des héros : ils porteront les derniers patronymes du calendrier, Adèle et Roger. Retour à la case départ !

Nous enlevons nos manteaux. Adèle s'assoit sur le fauteuil. Elle est pâle, bouche entrouverte, essoufflée. Je m'approche d'elle. Je dessers ma ceinture : « Ouf ! J'ai trop bouffé ! ».

Pas terrible ces deux-là ! Je leur donne une autre chance...

Nous enlevons nos manteaux. Je remercie la petite robe noire d'exister. D'être fine comme un bas de soie ; de voiler la chair délicate et parfumée, d'être la coquine coquille qui tient la perle au demi secret. Je prends la robe dans mes bras et la peau douce du visage d'Adèle sur ma joue. Nous restons enlacés, silencieux.. Je m'en sépare un instant. J'enlève ma veste, elle ôte ses escarpins. Nous reprenons le contact. Souple, moelleuse, ferme, chaude, la matière vivante se laisse mal apprivoiser par les mots. Elle peut être cela, mais quand elle est plus, désirable, chérie, unique, que devient-elle ? : les seins d'Adèle sur ma poitrine... Dur, tendre, de tendreté, magique si l'on y pense : le ventre d'Adèle sur mon ventre... Nos habits commencent à nous gêner. Je m'écarte et je passe dans la salle de bains. Le petit frigo est bien là. J'en ai le code. Et le champagne est une clé... dont nous pourrions nous passer. Juste un doigt pour effacer la fatigue, une bulle d'oxygène, un coup de chiffon sur la mauvaise nervosité qui pourrait corrompre l'exquise tension... Je reviens avec la bouteille et les deux coupes. Le bouchon saute et Adèle bat des mains. Elle se réfugie sur moi, dans le fauteuil. Nous buvons... Nous posons nos verres sur le plancher. Adèle se lève et m'entraîne vers le lit.

Stop ! Adèle m'entraîne trop loin ! Même fiction de fiction, je ne peux pas singer la réalité, faire copuler des extraterrestres ! Malgré moi je vais normaliser... ou avouer l'indicible... Je vous laisse votre vérité, laissez-nous nous aimer ! Permettez à deux petites heures de passer sans vous...

 

Point 2

 

Ai-je dormi ? En tout cas j'ai rêvé... J'ai rêvé ces heures-là... Deux heures presque... entre deux bras. Nous deux entre nos bras... Bras, jambes, emmêlés, solidaires hors de la solitude, enfin ! Adèle dort encore. Je réveille Sarah d'un baiser. J'ai peur qu'elle ne meure ; à moins que je n'aie peur de mourir... Quand le temps s'arrête, on peut s'attendre à tout. Elle sourit, au plafond puis à moi. Le temps court à nouveau...

Nous avons soif. Nous vidons la bouteille de champagne, nous prenons un bain. Puis c'est la couche à nouveau, pour l'autre moitié de nuit.

Voilà... Je suis désolé d'avoir seulement effleuré le sujet. Désolé sans regrets... À l'impossible nul n'est tenu ! Mais je vous le promets : j'irai au zoo et je regarderai les singes et les éléphants. Sûr, les singes. Et je vous gaverai de membres turgescents et autres baves vaginales. L'héroïne s'appellera Chita... En entendant de travers, vous entendrez Sarah !

Cette chambre pleine d'agréments à la vue, réserve une petite surprise aux oreilles : les bruits de tuyauterie ! Ils rendent compte de l'hygiène des habitants, certes, mais surtout de l'activité dédiée de l'établissement. Chaque étage comptant huit chambres, soit deux groupes de quatre raccordés à deux descentes principales, et sachant que l'activité sexuelle moyenne des occupants est égale au rang de l'étage, un couple du troisième n'entend, au cours de la nuit, pas moins d'une centaine de descentes d'eau dont il peut craindre qu'elle représente autant de montée au septième ciel ; soit en moyenne, une toute les cinq minutes. En lui-même le bruit n'est pas gênant : tout juste un feulement, un gémissement, une glissade. Quand vous êtes en forme, à votre étage, pas de problème. La torture vient de la méforme ; de votre étiage. L'histoire retiendra que je fus épargné...

À huit heures nous étions réveillés ; en pleine forme ; affamés ! Je fais monter des petits déjeuners. Nous les mangeons dans le lit. Puis nous restons dans le lit. Puis... Puis nous nous rendormons.

À dix heures, enlacés nous parlons.

« Tu peux mettre du sexe dans tes romans ? Pas le nôtre j'espère !

_ Une scène de cul hard, je crois que je saurais faire. Mais d'autres le font mieux que moi... Je n'ai pas trouvé l'artifice qui me permette d'allier le sexe aux sentiments. Je suis trop pudique ; ou je manque de talent... Dans la pratique c'est facile : il y a le sourire, la caresse, le baiser, pour lier la sauce que le désir impose aux sentiments. L'amour peut se faire en plusieurs positions, mais surtout, il doit se faire en plusieurs dimensions...

_ Je suis certaine que tu y arriverais !

_ À émoustiller les initiés ? Peut-être... Ceux qui réagissent à une phrase du genre de celle-là : "Sarah retirait ses gants de cuir : doigt par doigt, avec les dents." Ou encore : "Le vent dans ses cheveux déliés lui donnait des frissons..." Mais ce sont des phrases à usage masculin...

_ Qu'est-ce que tu en sais ? Une phrase pour femmes tu vois ça comment ? Comme ça ?: "Marcel prit mes petites mains dans les siennes, grandes, carrées, toisonnées comme des chats..." Ou encore : "Il était fâché le petit chou, choux pommés ses petites fesses, fille paumée de les perdre..."

_ Je sais que les mains et les fesses, vous les regardez. Les yeux aussi, mais souvent ils vous font peur... T'as l'air de dire que je n'y connais rien aux bonnes femmes... Pourtant...

_ Sale mec ! Petit chou !

_ J'ai lu un bouquin, du genre espionnage à gros "tirage", ou la spécialité de la dame consistait à faire des trucs au zizi des messieurs avec sa luette à elle ! Il paraît que c'est la femme de l'écrivain, mort, qui avait repris ce "juteux" commerce ! Tu crois qu'ils avaient testé ? Tu ne pipes mot ?

_ Rien que d'y penser, j'en ai des haut-le-coeur !

_ Ce genre de conneries, je crois que je pourrais les écrire. En déconnant à fond. En attendant, eux ils tirent à cent mille...

_ Des gagne-petit. À propos, tu m'as raconté une histoire d'étage, comme quoi... Moi je trouve que t'as une tête à loger au cinquième ! Avec ascenseur... rassure-toi !

 

CHAPITRE 15

Point 3

 

 

Premier lundi de mon nouvel état : celui de prince consort. Le mâle de la reine. Pas franchement bouffé, mais bien fatigué ! Pourtant je suis resté couché... Chez moi ; chez nous ; enfin où elle a eu envie d'être. Où elle voudra habiter... Un jour de printemps... Pour le moment elle est dans son bureau. Elle m'a dit, gentille comme tout : " Je dois récupérer !" Moi, je suis dans la salle des délégués et je vais sans doute récupérer les misères de mes concitoyens !

Muriel déjà, une concitoyenne qui connaît le chemin.

_ Bonjour Muriel. Tu m'as l'air en forme...

_ Ça va mieux ! Je suis à la disposition du Personnel comme tu l'avais dit. Mais ils n'ont pas fait de commentaires. La blonde m'a juste dit de son air supérieur : « Faites ce que vous voulez madame Montel. Moi, je vous aurai prévenue. »

_ De quoi ?

_ Qu'il valait mieux tenir que courir. Mais elle n'a pas insisté. Elle m'avait proposé quatre cent cinquante mille francs !

_ Elle applique les nouvelles règles. C'est toujours ça de pris... Tu as vu, on est tous dans la merde !

_ J'ai honte, mais pour quelques-uns ça me vengerait.

_ Tu peux avoir honte en effet. Remarque : moi aussi je trouve que certains ne l'auraient pas volé... Il faut passer là-dessus et faire front, tous ensemble. Sinon, tu fais quel boulot ?

_ Le secrétariat des notices ; un remplacement de maternité.

_ Un peu chiant Martel ? C'est sa principale qualité ! Par contre il ne cafte pas ! Si tu fais normalement ton travail et que, malgré tout, il t'emmerde, il n'ira pas se plaindre. Il sait qu'il n'est pas marrant ! Tous n'ont pas cette lucidité. Tu viens vendredi, à la réunion syndicale ?

_ Bien sûr !

_ Tu ne sais pas comme tu me réconfortes ! "Bien sûr !" À vendredi ma grande. On s'embrasse ! »

Et l'autre loustic, Louis Lecoin. Je dois faire l'après-vente. Téléphonique.

« Louis ? Robert Mourier. Bonjour. Quoi de neuf ?

_ C'est arrangé... Le petit est venu s'excuser. Lefort a été très correct et depuis il m'a à la bonne. J'aurais dû t'appeler...

_ Et bien ! c'est fait ! Bye ! »

Je conclus toujours une affaire. Rien de pire que de laisser quelqu'un d'insatisfait se répandre dans la nature en gueulant qu'un délégué ne sert à rien. Si effectivement je n'ai rien pu résoudre, je m'assure que la cause de l'insuccès est identifiée et que la "victime" convient de la difficulté. Au suivant !

Je m'attendais à une déferlante, vu les événements... Pas un chat ! Si j'appelais mon cher directeur...

« Mes respects, monsieur le directeur. Je viens aux nouvelles.

_ J'accepte vos respects mon ami. Et je vous salue. Calme plat sur toute la ligne. À croire qu'il ne s'est jamais rien passé !

_ De même pour moi. Je tiens la permanence et je redoutais l'affluence, je n'ai vu qu'une personne ; laquelle m'a d'ailleurs confirmé que vos consignes étaient appliquées par le Service du Personnel, section vidage.

_ En auriez-vous douté ? Faisons le point vers dix-sept heures, voulez-vous... »

Les gens ont la gueule de bois dont on fait les défaites. Normal. Ce qui importe c'est qu'elle ne dure pas ! Si demain le climat est aussi morose, ce sera très mauvais signe... Ah ! un rigolo !

« Ne me dis pas que tu es convoqué au personnel ! Je serais obligé de revoir mon jugement sur l'efficacité du patronat !

_ J'en ai une bien meilleure ! Je vais aux ouah-ouah près du B.E. et par une vieille tradition familiale dans celui des hommes. Et qui vois-je sortir, toute rouge, de l'unique cabine ?Je te le donne Émile : la grande blonde qui louche un peu.

_ Je vois qui.

_ Je me dis que ceux des femmes doivent être en travaux et qu'elle a eu la flemme de descendre au troisième. Je rentre bille en tête dans la cabine et je m'écrase sur, je te le vends Émile...

_ Bite-en-fer ! Ça fait trente ans que je le vois faire ce coup-là ! Tu débarques mon pote ! Il a commencé par la photographe, je venais d'arriver dans la boîte ! Ils avaient mis un écriteau sur la porte de la chambre noire : - Ne pas entrer - Tirage en cours.- Ça faisait déjà rigoler tout le monde... Je pourrais t'en raconter plein sur son compte : mais est-ce bien ma mission ?

_ Oh oui ! Oh oui ! Mais je n'ai pas le temps. By ! »

 

Point 4

 

 

J'appelle Mélanie.

« Ma biche ?

_ Mon cerf ! Qui sert quand je ne m'en sers pas... Fais preuve de poésie s'il te plaît...

_ Il était une fois un grand cerf plein de bois qui vivait dans une forêt magique, peuplée de biches et de fées. Chaque biche avait sa fée mais il n'y avait qu'un cerf, bien seul, tout triste, parce qu'il ne savait pas qu'elle biche choisir : elles étaient toutes tellement belles avec leurs grands yeux et leur petite queue ! Les fées s'attristèrent des malheurs du cerf et de leurs biches. Elles décidèrent de tirer au sort le nom de celle qui sera bichonnée par le grand cerf. L'élue s'appelait Ahras. Les autres biches s'écartèrent et Ahras devint la première dame de la bande du grand cerf. C'était par un beau week-end d'hiver... Elle t'a plu mon histoire ?

_ Tu me l'as déjà servie ! Tu es gentil quand même... Parlons d'autres choses ! Tu es de permanence ? Tu manges avec Ahras, pardon avec Sarah ?

_ Non. Nous avons décidé d'éviter de nous rencontrer la journée. En tout cas quand nous nous voyons le soir. Passe me prendre vers treize heures. O.K. ? »

Le couloir est calme. Pourtant c'est le jour des disques, des cassettes vidéo et des livres. Les gens doivent manger en mettant plus de temps que d'habitude. Ils digèrent les événements en mangeant... Il vaut mieux ne pas annoncer les mauvaises nouvelles la veille d'un week-end : le patronat le sait bien qui le fait systématiquement ! Les gens ruminent et s'énervent chez eux. Le lundi ils reviennent batteries à plat ! Cette fois-ci nous n'avons pas eu le choix. Il faut recharger ! La demie et toujours rien... Qui chantera la solitude du délégué de base... Des pas dans le couloir, mon coeur ne t'affole pas... Affole-toi ! C'est Sarah !

« Je ne fais que passer ! Une petite bise vite faite ! Miam... Je vais chercher un livre. Les soirées vont devenir tellement longues...

_ Inversement proportionnel à la longueur de ce à quoi tu penses, vicieuse ! Tu m'aimes un peu, ou encore, maintenant que nous nous connaissons ?

_ Je t'aime tout court... Enfin pas trop court, si tu vois à quoi je pense, vicieux ! Je te laisse.

_ Je retrouve Édouard vers dix-sept heures. À sa demande. Je t'appelle dès que je suis libre. Sauve-toi. »

En voila deux, ensemble. Un couple légitime. Je ne sais pas pourquoi mais je le sais, je le sens.

« Bonjour. Que puis-je pour vous ?

_ Je suis Michel Bon et voici Hélène, ma femme. Nous venons vous voir au sujet d'une mutation. On nous a dit que vous sauriez nous conseiller.

_ On n'est pas toujours un con ! Je vous écoute... »

Une affaire classique comme je devrais en rencontrer plus que d'habitude. Ils travaillent sur le site de Bretagne d'où, d'après le précédent plan, ils devaient être mutés à Blois. Ils ont pris une option sur une villa, l'occasion unique, et ils viennent d'apprendre que ce site va être fermé. Ils perdraient plus de trente mille francs. Ils se sont engagés sur la foi du plan... Que faire ?

_ Vous aviez signé quelque chose avec la boîte ? Non. Vous avez pris un risque ! Je dis bien : vous. De plus la boîte ne s'engage à vous maintenir sur le nouveau site que pour un an. C'est une durée insuffisante pour "garantir" l'achat d'un pavillon. Essayez de récupérer votre caution en prouvant votre bonne foi... Demandez une lettre en ce sens à la boîte. J'appuierai votre demande. Si le propriétaire refuse, mettez en doute sa bonne foi à lui. Il est probable qu'il ne perd rien dans cette affaire. Vous saurez si l'occasion était si belle ! Vous pouvez saisir le tribunal d'Instance, accessible à peu de frais. Voilà ma réponse officielle. Maintenant, je vais vous expliquer autre chose... »

Je leur fais mon baratin sur les matins qui vont chanter... ou déchanter. Ça sera selon eux, moi, nous... Ils décident de reprendre leur caution. Je les comprends ; financièrement parlant... Mélanie arrive juste quand ils partent.

« Tu donnes dans la consultation prénuptiale maintenant ? Je te vois bien, conseiller matrimonial. Dans les travaux pratiques surtout... Je te trouve l'air fatigué. Je me fais du mal...

_ Des petits jeunes qui croient tout ce que la boîte raconte ! Et beaucoup moins ce que je raconte moi ! Sans doute parce que je parle en leur nom... À la bouffe !

 

CHAPITRE 16

Point 5

 

 

« Entrez Robert ! Je vous attendais. Il y a de nouveaux éléments. Lisez. Lettre confidentielle par porteur... »

Je lis. Lettre adressée à Monsieur Anglès de.... et venant de la Holding, Direction des Ressources Humaines, le Directeur.

 

Monsieur le directeur,

Je lis avec surprise les propositions, rédigées sous forme de revendications, qui figurent dans le cahier que vous nous avez adressé. Je désire m'en entretenir avec vous dans les plus brefs délais. Un représentant des rédacteurs du document serait le bienvenu. Cet entretien purement informatif doit, vu le contexte présent, conserver une stricte confidentialité.

Je vous propose une entrevue dans mon bureau dès ce soir, dix-neuf heures.

 

« Est-ce qu'il est au courant de toute l'affaire ? Il parle du contexte... Admettons qu'il le soit. Vous avez noté : vos propositions. Apparemment notre manoeuvre a été comprise. Votre avis, Édouard.

_ Je connais ce DRH : un type brillant, plus diplômé qu'un vin d'Alsace, mais que l'ampleur, toute théorique, de sa tâche, a sidéré ; sonné ! Peut-être sort-il de sa stupeur ?

_ Votre langage se prolétarise mon cher Édouard. Des termes primesautiers se mêlent à votre auguste langage...

_ Le contexte présent, sans doute... Je disais que ce monsieur est tout à fait capable de saisir une opportunité ; de tendre un piège aussi. Ce qui me surprend moi, c'est la rapidité de sa réponse. Il doit passer le week-end dans son bureau ! M'accompagnerez-vous ?

_ À la vie à la mort, cher ami ! Piège... Vous avez dit piège...

_ J'évoquais cher ami, j'évoquais... Il fait probablement allusion au vote sur la hiérarchie... Je doute que votre souhait de participer aux décisions stratégiques l'émoustille à ce point ! Nous verrons bien. Il est demandeur, nous le suivrons... prudemment. Puisqu'il s'agit de votre enfant, je vous laisse la direction de l'affaire. Je n'interviendrai qu'à votre demande. Retrouvons-nous devant l'immeuble à dix-neuf heures... Peut-être qu'ensuite nous pourrions aller dîner ? Je vous invite. Verriez-vous un inconvénient à ce que mon épouse et Sarah se joignent à nous ? Hélène s'en ferait une joie ! »

_ Voilà une excellente idée, mais c'est nous qui invitons ! Je demande à Sarah de vous confirmer sa venue. À tout à l'heure. »

Adieu la soirée tranquille, à poil devant la cheminée !

« N'oublie pas de convenir des coordonnées du rendez-vous. À très bientôt. » Sarah n'a pas dit non. Elle m'aime déjà moins ! Je crois, j'espère, qu'elle a surtout le souci de ne pas blesser un couple qui nous accueille. Je vais partir tout de suite. Si je suis en avance, je me promènerai dans le quartier.

Je suis en retard. Un accident sur l'autre sens de l'autoroute et les crétins de celui-ci qui ralentissent pour voir ! Cinq minutes ce n'est pas le bout du monde mais j'ai horreur de ça ! Édouard m'a vu passer devant lui, à la recherche d'une place. Je le rejoins sans plus de problème. Nous sommes annoncés au DRH qui vient, insigne honneur, nous chercher lui-même dans le hall. Édouard me présente.

« Je suis enchanté de vous rencontrer monsieur Mourier. Nous pourrions prendre un apéritif ? Oui. Le bar est par là. »

Nous suivons monsieur le DRH, alias Pierre Marcoussis, un escogriffe à l'oeil acéré comme ses os. Pas antipathique...

« Je vous ai bousculés ! Je vous expliquerai pourquoi. Buvons d'abord à notre collaboration.»

Il ne perd pas de temps le Pierrot. Je n'ai jamais imaginé qu'un DRH puisse avoir une quelconque efficacité... sauf dans les soustractions. Raison supplémentaire de me méfier... Nous trinquons. La salle est cossue, façon mess d'officiers. Les uniformes viennent de chez Smalto, sauf le mien, un authentique et vénérable Burton. Mais ne suis-je pas le représentant du peuple ? Nous montons dans le bureau. Bien logé le représentant de l'exploiteur. Dire que c'est sans doute lui qui décrète combien de personnes doivent tenir au mètre carré... dans les établissements. La décoration est merdique, et même, compte tenu d'une certaine recherche, néo-merdique. Nous nous asseyons.

« Venons-en au fait. Pour les raisons que vous connaissez votre Département doit disparaître. Je n'ai pas à apprécier le bien-fondé de cette décision. Je le regrette. Et puisque nous sommes entre nous, je vous confirai qu'elle ne me paraît pas fondée ; en tout cas sur des motifs indiscutables. Je ne peux en dire plus. À quelque chose malheur est bon car, pour des raisons que vous m'exposerez si vous le voulez bien, vous nous faites des propositions qui ont retenu toute mon attention. La première surtout. Celle qui concerne la hiérarchie. Plus que nous, vous êtes un fin connaisseur du monde du travail, monsieur Mourier. Plus optimiste et plus courageux aussi. Toutefois, je ne suis pas sûr de bien appréhender l'articulation entre la fermeture de l'établissement et vos propositions. Ce sont deux choses distinctes, n'est-ce pas ?

_ Pas vraiment. Vous fermez l'établissement et nos propositions n'ont plus de raisons d'être ; vous ne fermez pas et vous laissez la hiérarchie en l'état : à plus ou moins brève échéance l'établissement doit fermer. Notre proposition concernant les décisions stratégiques participe du même esprit. Vous est-il possible de me préciser le sens exacte de votre intervention ?

_ Elle s'inscrit de plein droit dans le cadre de ma fonction... de ma mission. Je rencontre de très sérieuses difficultés à faire évoluer les mentalités dans le Groupe. En fait de groupe, il s'agit d'un agglomérat d'intérêts personnels, une espèce de fourmilière dont les fourmis seraient des papillons. Avec les résultats que vous connaissez ! J'ai probablement posé le même diagnostique que vous, monsieur Mourier. Un diagnostique plus facile à poser pour vous que pour moi : ne suis-je pas l'autorité suprême de l'entité à abattre ? En lisant votre cahier, j'ai compris qu'une porte s'ouvrait devant moi, que j'allais peut-être pouvoir faire mon métier. Ne souriez pas, je sais très bien ce que l'on pense de nous ! : "Tout juste bons à s'occuper de licenciement !"

_ Nous pensons que vous ne licenciez pas les vrais responsables...

_ Parlons de l'avenir... Considérez que dans cette affaire je suis votre allié ! À la limite, je peux jouer ma place et contraindre l'ensemble des unités du groupe à adopter votre procédure. Par contre, je ne peux que défendre auprès du Président l'opportunité de lui faire partager son pouvoir de décision ! Une précision encore : pour l'instant je suis totalement seul. Néanmoins, je sais pouvoir compter sur l'appui de nombreux DRH locaux. Probablement la majorité d'entre eux... Je dois préciser que, pour moi, vos propositions dépassent le cadre de votre établissement ! Mais rassurez-vous : il n'est pas forcément mauvais qu'elles paraissent nous avoir été arrachées par ceux qui les ont exprimées ! Maintenant je vais vous confier comment je vois les choses évoluer dans l'immédiat : création d'une commission d'étude d'une demi-douzaine de membres dont vous faites partie. Choix des établissements tests. Délai : huit jours... pour choisir l'établissement français ! Je vous dois bien cela ! Un détail encore... Je vous demande d'y réfléchir... Un mouvement violent, une grève par exemple, pourrait ne pas être opportun... Pour l'instant.

_ Ne convoquez pas le CE. Suspendez votre décision !

_ Je vais en parler au Président. Mais j'aurais préféré le faire après le rapport de la commission.

_ Je comprends. Mais nos propositions paraissent décalées à nos troupes et elles ne comprendraient pas que la grève soit ajournée pour les défendre.

_ Je vais voir ce que je peux faire... Il est certain que la fermeture de votre établissement serait un bien mauvais présage pour le succès de notre projet ! Je vous tiens informés. »

Vingt heures. Nous sommes dans les escaliers. Pensifs. Édouard est le premier à parler.

« Circonspect ! Je suis circonspect... Et vous mon cher ?

_ Jusqu'à l'ajournement de la grève, ça allait ! D'autant que je ne vois pas comment ils pourraient se passer de nous. Ils ne veulent pas, ne peuvent pas, se mettre à dos l'encadrement, sans être certain que la base ne leur fournisse la matière de remplacement ! Nous leur rendons service en leur forçant la main. Je me demande maintenant s'ils veulent réellement le changement. Si la qualité des hommes prévalait, c'est leur situation qui pourrait bien voler en éclats ! La médiocrité arrange beaucoup de monde ! Beaucoup trop ! Vous ne croyez pas ? »

Bien sûr qu'il le croit. C'est le genre de chose que tout le monde connaît. Un truisme puissance quatre, qui crève les yeux, et les oreilles, le principal objet d'un consensus mou ! Nous sommes dans une culture élitiste, donc une culture qui génère des médiocres à la pelle ; par définition. Étonnons-nous que ce pays soit sous le boisseau de la médiocrité ! Je radote... Mais il se passe tellement rien...

 

Nous sommes dans la rue. Les femmes devraient nous attendre au café du coin. Elles y sont.

 

Point 6

 

 

Elles parlent, et semblent s'entendre comme larronnes en foire. Quand deux jeunes femmes discutent entre elles avec un air gourmand, elles causent de cuisine ou de chambre à coucher ; quand elles ont l'âge d'une mère et de sa fille, de quoi font-elles leur ordinaire ? De la politique ? De l'actualité artistique ? De leur travail, de leur famille ?

« De quoi parliez-vous ?

_ Mais mon cher ami, de qui voulais-tu que nous parlions ? De vous bien sûr ! De toi. Je disais à ma jeune consoeur la patience qu'il m'avait fallu pour faire de toi un être, sinon civilisé, du moins supportable ! Je lui disais cela, non pour être désagréable, mais simplement pour l'encourager !

_ Pour l'encourager à supporter mon enseignement sans doute ? Je saurai être patient moi aussi...»

Je faisais mes gammes dans l'approche mondaine de la conversation bien tempérée. J'embrassais Sarah, juste ce qu'il fallait, et je baisais la main d'Hélène avec un zeste de tendresse, un petit rien de trop à lui garder la main. Avec un gentil sourire, Édouard fit de même avec Sarah. Puis il me considéra avec sympathie.

« Hélène a beaucoup de charme, n'est-ce pas. Mais Sarah n'est pas mal non plus ! »

C'est vrai que nous étions bien ensemble... Avec des copains, j'aurais proposé une petite partouze, histoire de faire rosir les dames. Mais je ne regrette pas mes insanités coutumières... Je propose donc d'aller dîner chez un ami, un ancien collègue qui a reprit "Le Carnaval", le restaurant de ses beaux-parents. Une étoile au Michelin, cher et au-dessus de mes moyens, s'il n'avait la bonne habitude de pratiquer avec moi le "prix coûtant". Il faut dire que je lui adresse beaucoup de clients étrangers qui, eux, consomment à la note de frais. Je le visite une fois par mois, le soir de préférence et rarement à plus de deux.

Le cadre se prête à la dégustation. Ici le met est roi. Les tables sont des îlots de lumières flottant sur une mer d'ombre. Assis dans votre bulle, vous ne voyez plus la salle, la salle ne vous voit pas. L'art de l'éclairagiste a permis de diviser la salle en différents salons. Il faut préciser que l'effet d'isolement n'est pas obtenu en vous éblouissant à l'aide d'une girandole incandescente plantée sous votre nez. Il résulte d'un subtil mélange des valeurs lumineuses et du choix discret de ce qui mérite d'être vu, le visage de vos convives et les assiettes. Il importe alors d'être bien accompagné car le spectacle de l'assistance ne fera pas diversion ! À ce jeu mon ami perd des clients ; mais sans doute en gagne-t-il d'autres car, pour dîner ou souper sans recommandations, il faut retenir trois semaines à l'avance. Je profite pour ma part d'une des deux tables en réserve, tables pour les amis de passage, pour quelque célébrité qui mange entre deux réunions ; tables qui font généralement le bonheur de retardataires imprévoyants qui arrivent vers la fin du premier service.

Nous prenons place dans l'éclairage. Sarah est lisse comme la jeunesse, fluide sous la lumière, propre. Les viscères n'apparaissent pas sous la peau ; pas encore. Hélène à un coeur qui fonctionne depuis plus longtemps : ses coups ont martelé la chair ; une infinité de traces en forme de facette qui diffractent la lumière. Ses traits moins nets sont plus doux. Le teint d'Édouard est sombre ; presque noir ; en deuil de sa fraîcheur ; fatigué.

« Mon ami, tu as l'air fatigué...

_ Je le suis en vérité ! Je pense qu'il s'agit d'une fatigue superficielle : je ne me suis jamais senti aussi jeune ! Et j'ai grand-faim ! »

Nous commandons. Quatre menus à deux cent cinquante francs. Juste au-dessus des moins chers. Édouard semble troublé. Il doit se souvenir que c'est Sarah et moi qui invitons... Il propose de nous offrir le vin. Je refuse. J'ajoute pour le tranquilliser qu'il ne doit pas s'inquiéter : nous sommes presque chez nous ! Ce conciliabule, à peine plus fort qu'à voix basse, a échappé à nos dames qui discutent du menu. Après deux tours de table nous décidons de nous arrêter sur :

 

- Terrine de canard pistachée et terrine de foie gras frais -

- Pigeon en feuilleté au chou et au foie gras. -

- Sélection de fromages frais et affinés. -

- Crème brûlée à la cassonade. -

- Diverses gourmandises et chocolats. -

 

Je choisis une demi-bouteille de Sauternes et une bouteille de Pomerol 90. Je ne force pas trop sur les vins car, même à prix coûtant, c'est l'escalade infernale (et injustifiée). Selon mon expérience la facture totale va s'élever à six cents francs. Ce qui est cadeau !

L'étoile culinaire brille et probablement seraient-elles deux si le service s'alignait sur la cuisine. Non pas qu'il soit mauvais, très loin de là ! Parfait pour les déjeuners d'affaires, il reste un peu trop "convivial" pour les repas du soir. Le patron le sait, mais il n'est pas question de changer un personnel qui a grandi avec lui. Car si l'étoile s'est arrêtée, elle ne fut pas donnée : pour l'accrocher tous ont fait la courte échelle ! Et puis après, il faudrait changer le chef ? C'est la patronne ; et elle tient à ses fourneaux !

Nous mangeons. Attentifs aux saveurs. Souvent silencieux, jamais muets. Nos yeux, nos corps, détendus, notre joie, parlent pour nous. Sarah qui n'est pas en âge de savourer longtemps les moments privilégiés, elle en découvre encore tous les jours, relance la conversation avec l'assiduité d'une maîtresse de maison.

« Édouard, vous nous avez préparé un texte pour demain ?

_ J'aurais dû... Mais, sincèrement, je n'en avais pas le coeur... Et je ne possède pas le métier qui permet de pallier un manque d'allant. Je préfère remettre ma prestation à des jours meilleurs.

_ Chacun le comprendra. Aurions-nous eu le coeur à écouter ?

_ Ma douce Sarah, tu vas payer à boire ! Hélène, je vous en prie, parlez-nous de moments heureux ! Où passez-vous vos vacances ?

_ Dans notre manoir des Landes. Nous y retrouvons notre famille. Et Dieu sait qu'elle est grande ! Je n'ai pas moins de quatre frères et deux soeurs ! Édouard n'a que trois frères !

_ Décadence de la race ! Excusez-moi...

_ Moquez-vous Robert ! Mes trois frères ont chacun cinq enfants !

_ La pilule a dû être difficile à avaler !

_ Pensez-vous : les grandes familles adorent les familles nombreuses !

_ Ma chère Hélène, Robert faisait de l'humour ! Il connaît notre vice ! Il appelle cela du "lapinisme" !

_ Je suis désolé d'avoir surpris votre vigilance, Hélène. Mais je note qu'Édouard devient imbattable sur l'humour prolétarien !

_ Comment ai-je pu diriger des hommes sans pouvoir véritablement dialoguer avec eux !

_ Par notes de Service, Édouard, par notes de Service !

_ Je suis probablement très loin de pouvoir mesurer les conséquences d'une décision sur la vie de chacun...

_ Vous vous soignez, ce n'est pas rien ! Et moi ! qui réclamais de l'argent à de parfaits inconnus ? Ne suis-je pas un monstre ? Combien de week-end à Deauville, sabotés ? D'enfants spoliés dans ce qu'ils avaient de plus cher : leur argent de poche ! « Non ! mon pauvre petit, votre père ne peut pas vous donner plus de cinq mille francs ce mois-ci ! _ Oh ! C'est encore le méchant Mourier qui a frappé ?_ Oui ! » J'en frémis !

_ Vous plaisantez, mais savez-vous que les mouvements sociaux sont vécus par certains possédants comme une affaire personnelle, intime ? Un conflit qui dépasse le simple aspect financier.

_ Je le sais pour l'avoir lu dans les romans... Mais les gens avec qui je négocie ont généralement des comportements de fonctionnaires qui craignent pour leur carrière ! Ils ne possèdent pas l'entreprise, ce qui fait sans doute la différence. Nous ne nous sommes jamais affrontés, monsieur le directeur. Cela fait quelques années qu'il n'y a plus rien à négocier ; à part les primes de licenciement ! Ce foie gras est parfait, n'est-ce pas ?

_ Édouard tu vas être fier de ton épouse : je crois avoir perçu derrière l'appréciation gustative de Robert, une trace de cynisme qui ne doit pas être étrangère à l'humour prolétarien.

_ Bravo ! camarade Hélène ! Imaginez les mêmes phrases dites au club de votre époux - « Cela fait quelques années qu'ils n'ont plus rien à négocier ; à part les primes de licenciement ! Ce foie gras est parfait, n'est-ce pas ? » - L'humour patronal se niche, lui, dans "à part les primes de licenciement !" Cela dit, le foie gras est parfait !

_ Je devais payer à boire si je parlais travail...

_ Jeune fille, sache que nous parlons dialogue... Social, je le concède... Tu as raison : je sers à boire ! Et quand nous parlerons de pigeon, tu vas me dire que nous parlons encore de travail ?

_ Tu es de mauvaise foi... Nous étions en vacances... Votre manoir doit être immense ? ...»

Point 7

Je regarde Sarah. Je ne m'en lasse pas. Elle est jeune de partout ; même dans ses propos. Parler boulot : elle ne comprend pas que nous parlons de notre vie quand nous "parlons boulot" ! Quand des mères de famille parlent de leurs enfants, on ne dit pas qu'elles "parlent boulot" ! La vie professionnelle a occupé l'essentiel de notre temps : comment ne pas l'assimiler à notre vie. Si les individus prenaient pleinement conscience de ce fait, je pense qu'ils militeraient violemment, soit pour la réduction du temps de travail, soit pour l'amélioration des conditions de "vie" ! Il n'en est pas moins exact que trop souvent, parler boulot consiste à dire du mal des chefs ! À qui la faute ? Et puis le travailleur de base ne possède pas ce mépris des autres qui permet d'afficher un parfait détachement : critiquer quelqu'un, c'est déjà reconnaître que le type existe ! Je me souviens d'avoir participé à des réunions dans lesquelles les mérites de chacun étaient exposés à la vindicte des équipes adverses, l'enjeu n'étant rien de moins que la répartition des augmentations. J'ai entendu là, proféré par l'encadrement, des jugements qu'il n'aurait pas osé porter sur une vieille voiture rétive.

Les vacances se terminent. Hélène raconte les dernières balades sur l'immense plage, l'adieu aux mouettes marines, qui ne s'envolent plus en fin de saison au passage de l'estivant ; l'adieu aux vagues qui pétrissent l'océan de leurs gigantesques rouleaux ; l'adieu aux nuages qui s'enhardissent ; l'adieu au vent, qui soufflant vers l'Espagne, fait danser au sable les premiers Fandangos... Elle raconte bien. J'en oublie où je suis et quand brusquement elle se tait, je me retrouve tout bête, un os de pigeon à la main ! Classe le mec ! Classe les autres surtout, qui font semblant de n'avoir rien vu !

« Le seul problème avec les vacances, c'est qu'elles doivent se terminer ! Le seul os, si je puis dire...

_ Mon cher Robert, pour une femme, les préparatifs du départ sont une épreuve pour le moins aussi... épineuse... Car bien sûr, Édouard et les enfants sont trop occupés par leur travail pour préparer leurs affaires ! Il m'arrive de souhaiter partir en croisière... Juste une petite valise à faire... Quelques maillots... et hop ! Acapulco ! Les Îles sous le vent !

_ Les vaccins, la tourista, le mal de mer !

_ Vous êtes horrible ! Je crains plus les passagers du bateau que les troubles... passagers ! Quand Édouard sera à la retraite, nous partirons. Pour connaître. Mais nous ne sacrifierons pas les vacances d'été dans les Landes. Nous y sommes trop attachés... C'était le berceau ; c'est maintenant le creuset où se forgent de nouveau, chaque année, les liens familiaux. Et vous Sarah, de quoi votre extraordinaire est-il fait ?

_ De Robert ! Je plaisante... Enfin pas vraiment... De quoi était-il fait ? Il ressemblait au vôtre, avec moins de solennité... Noblesse oblige. Mes Landes à moi, c'est la Bretagne ; celle du Nord, des eaux froides et des roches rondes, et roses, des plages ventées sauf une, des villas de granit gris aux toits d'ardoises noires, avec l'encadrement des fenêtres blanc.

_ Je connais cet endroit... Ploumanach !

_ Nous sommes de Perros-Guirec exactement... Mais les roches méditerranéennes sont bien celles de Ploumanach. Nous apprécions ce coin qui oppose la douceur du paysage à la rudesse de l'océan. Et puis pas loin, nous avons les îles... ; pas la si jolie Jersey, encore que nous y allons en bateau une fois pendant le séjour, escale à Saint-Malo. Nous avons les Sept-Îles, dont celle des Oiseaux. Pour la fervente du cabotage que je suis cette région est magique... En fait elle n'a qu'un seul défaut : il y pleut souvent au mois d'Août ! Nous partons donc en Juillet ; avec en prime les grandes journées qui n'en finissent pas.

_ Comme cela vous pourrez, en Août, venir passer un week-end chez nous ! Édouard et les enfants sortent le bateau. Enfin, ils essayent...

_ Hélène est injuste : la plupart du temps une barre de vagues nous empêche de quitter la plage ! Hélène est la première à nous abjurer de renoncer à mourir ! Nous allons sur le lac d'Hourtin, qui offre parfois des allures de mer intérieure ! De toute façon les jeunes préfèrent surfer... »

Sarah nous raconte la pêche en mer : le départ à l'aube dans la brume de terre qui déborde sur l'eau, le casse-croûte de charcutailles et le cidre breton qui râpe mieux qu'un beur, la première jetée du chalut, sa traînée qui freine le bateau et vous laisse le loisir de pêcher à la ligne, et la remontée qui attire les oiseaux. Puis c'est le tri sur le pont, les gros poissons que l'on assomme et les petits que l'on relâche, en leur disant à bientôt, en breton. Et jusqu'au soir le même manège, les mêmes casse-croûte et les bouteilles de cidre vides qui remplissent un cageot. Vers dix-huit heures on retrouve le port, la criée sur le quai, pour les touristes, et la mise au frigo pour la vraie criée du lendemain.

« À quel moment faites-vous des briques ?

_ Tu ne respectes rien ! Je te chante la mer et ses travailleurs, tu les aimes pourtant les travailleurs, et tu n'y vois que matière à plaisanter.

_ Ce n'était pas le silence de la mer ! Tiens ! Prends donc une autre gourmandise...

 

CHAPITRE 17

Point 8

 

 

L'appartement de Sarah ressemble à Sarah : un bouquet de fleurs nobles, lys, roses et glaïeuls, piqué d'absinthe, de belle de nuit et de valériane ; plus quelques pâquerettes. Sur les meubles fondateurs, venus d'un autre siècle, s'étalent des bibelots presque impudents de jeunesse. Ils viennent de partout, tellement hétéroclites que l'on imagine mal que ce soit la même personne qui les ait posés là.

Sarah s'active dans la cuisine, autour du lave-vaisselle, pendant que je range le salon. Elle me rejoint.

« Voilà ! c'est fait ! Viens t'asseoir... Nous ne nous sommes pas vus aujourd'hui. Tu m'as manqué...

_ Toi, tu me manques "même" quand tu es là... Une soif inextinguible de toi...

_ Je suis ton coca ! Dommage pour la Grèce... Notre voyage de noces... Envolé !

_ Ce n'est que partie remise. Passe-moi une jupe, tu pourras fantasmer sur un Evzone !

_ Leur jupe s'appelle une fustanelle ! J'avais préparé le voyage, moi ! Je ne sais pas s'ils portent un slip... Sûrement vu la longueur...

_ Les danois je savais, mais les Grecs j'ignorais...

_ La longueur de la jupe ! Sinon les danois ?

_ Rien de particulier ; c'était pour causer...

_ À dire vrai, je trouve les écossais bien plus sexy avec leur mâle prestance. Ils me font penser à de gros bourdons avec de gros battants. Les autres ce serait plutôt à des campanules qu'ils me feraient penser ! Il me semble qu'ils mettent des collants...

_ À propos, tu as eu des échos de ma diatribe de ce midi, à la réunion d'intronisation d'Édouard ?

_ J'ai entrevu Mélanie qui m'a dit que tu étais particulièrement remonté. Sans plus.

_ J'ai vitupéré les silences coupables de ceux qui se prétendent porteurs de vérités ! Si nos prétentions sont fondées et elles le sont, nous devons réagir ! Nous n'osons pas l'ouvrir et pendant ce temps-là on bourre de pub les gosses de deux ans ! Je n'ose pas faire dix pages d'affilées sur le sujet, dans un bouquin de cinq cents pages, alors que le lecteur va lire ou entendre, dans une seule journée, des heures d'insanités ! Il va me zapper, le lecteur...

_ Ça doit être l'horreur quand on écrit pour vivre ! J'entends : pour gagner sa vie ! Réaliser un téléfilm, c'est carrément l'enfer : tu devrais ralentir le rythme pour mieux rebondir, mais tu sais que hop ! tu rebondiras dans le vide ! Les spectateurs seront partis.

_ Ils ne sont plus enchaînés !

_ Tu veux dire que plus il y a de chaînes, moins ils sont enchaînés ! Ils sont enchaînés à la télévision...

_ Mélanie me demandait comment elle pouvait expliquer qu'elle préférait Brel à Solar... En fait je crois que l'on pose mal le problème... On confond la fin et les moyens. Le fait culturel n'est qu'un moyen. Le but de la culture n'est pas de faire apprécier Brel plutôt que Solaar. De la même façon que le but du sport n'est pas de faire aimer la course à pied : il est d'avoir un corps sain dans lequel on soit bien. Et l'on obtient plus facilement ce résultat par la pratique du sport que par celle du laissé aller ! Mais si un individu obtient le résultat par la simple pratique de ses activités quotidiennes, il peut se dispenser de faire le clown sur une piste ! Sauf que...

_ Allez mon petit chéri, saute le pas : dis-le le gros mot qui va te faire perdre la moitié de tes lecteurs ! Je t'aide : mo... mor...

_ Rale ! Morale ! Je sacrifie la moitié de la moitié restante et je prononce la funeste incantation : effort !

_ Tu as l'air soulagé ! Tout est clair maintenant : la morale découle du projet qu'elle définit et l'effort fournit l'énergie qu'il épuise ! Te voilà volant vers la culture sur le chariot que tu tires... Pour un voyage sans fin...

_ Et Dieu dans tout ça ? Paradoxalement le message Rap serait "cultivant" pour ceux qui l'entendraient comme étant d'un ordre culturel différent, et "aliénant" pour la population qui l'entendrait comme leur propre expression. Ainsi, l'art nègre primitif a permis à l'art occidental, autrement sophistiqué, de s'ouvrir de nouvelles voies.

_ C'est cela qu'il est difficile d'expliquer ! Comment dire à des gens : « C'est intéressant votre truc ! Une forme décadente de l'art musical contemporain vraiment très intéressante ! Je discerne dans l'uniformité du ton, l'écho abâtardi de l'école polonaise... Le problème, cher ami, c'est que l'écoute exclusive de cette musique ne peut que présider à l'atonie de votre pensée.»

_ C'est comme ça que j'ai entendu un chroniqueur, un monsieur plein de bonnes intentions, décerner un satisfecit enthousiaste à un air d'une affligeante pauvreté : nul doute que de son point de vue, l'étrangeté de la chose présentait de l'intérêt ! Mais que dire pour ceux qui trouvent en elle l'essentiel de leur nourriture "cultivante" ?

_ Il faudrait parler de micro cultures, semblables à des microclimats...

_ Je ne sais pas... Avec cette approche on aboutit où nous en sommes précisément : dans la plus grande confusion... Il m'arrive de ne pas oser relever un propos raciste parce que le type qui l'a proféré n'a plus que ça dans la vie : ses origines auvergnates et sa peau blanche ! Idem pour la propagande antitabac : « Si on m'enlève ma cigarette qu'est-ce qu'il me reste, hein ?  » Rien ! Le mec il ne lui reste rien ! Leur culture à ces deux-là, c'est la haine et l'autodestruction. Moi je les épargne par pitié, mais en toute rigueur je devrais le faire par respect pour leur culture. Une culture cela se respecte : la connerie cela se combat !

_ Redis le mot honni et son petit soldat : morale et effort ! Tu ne t'en sortiras pas sans eux, mon petit chéri !

_ Le bon et le mauvais et l'effort vers le bon... Mais qui va dire ce qui est bon ?

_ L'expérience peut dire ce qui est mauvais !

_ Dans quelle langue ? Avec un vocabulaire de quatre cents mots ? Et avec une aptitude à conceptualiser qui s'arrête aux différentes façons de niquer sa mère ? Et encore ceux-là sont-ils jeunes et probablement récupérables. Mais tu imagines le dialogue avec les adeptes "adultes" de l'extraterrestre de Rockwel et autres foutaises ! Tu veux que je te dise ma douce ? L'exemple ! C'est ce que j'ai dit à la commission et je persiste et signe ! Il faut donner l'exemple.

_ En quelque sorte tu nous proposes de mourir idiot !

_ Je reprendrai une définition de l'intellectuel : celui qui réalise ce qu'il a pensé. Il y a un moment pour tout ! Je ne crois pas que ce soit charitable de trop discourir devant quelqu'un qui ne peut ou qui ne veux pas comprendre mais qui doit malgré tout obtempérer. Tu verras quand nous aurons un enfant : un petit discours pour lui expliquer et une bonne fessée pour le faire obéir !

_ Quel homme ! En fait tu renonces... à convaincre.

_ C'est le privilège de l'âge... Je veux témoigner : un point c'est tout ! Avec des jeunes de moins de trente ans, passe encore de tenter quelques démonstrations, mais pas, ou plus, avec les vieux cons ! Tu n'imagines pas ce que j'ai pu bavasser avec eux sur des questions de "société" ! Je ne me souviens pas en avoir convaincu un seul ! C'est désolant de dire cela, mais il m'arrive en certaine compagnie d'avoir l'impression d'être entouré d'animaux domestiques ! Des toutous et des veaux ; en plus féroces ! Heureusement qu'à titre privé je fréquente surtout des gens qui portent un regard critique sur les événements : il y a matière à confronter des points de vue étayés par autre chose que par l'expression de bas instincts !

_ Tu es sévère !

_ Alors je vais utiliser une formule littéraire : "Dans les moments de profonde lassitude, je me découvre entomologiste, classant dans les tiroirs de mon esprit, jusqu'à l'écoeurement, une infinité de vies d'insectes dont la légèreté des projets le dispute à la trivialité des desseins." C'est mieux ?

_ Non ! Il faut leur expliquer...

_ Explique tant que tu veux ! Moi j'ai donné ! Attends : je n'ai pas encore évoqué le domaine spirituel ! Je n'ai parlé que du tout venant... Elle devient abyssale leur ignorance quand on élève le débat ! Une ignorance native... génétique. Transcendée par une inhumaine imbécillité... Démoniaque...

_ Tu exagères !

_ Nous en reparlerons dans... un an ! Moi j'ai pu tenir des années parce que longtemps j'ai vécu dans l'environnement technique, une enclave privilégiée où le niveau d'instruction est le plus élevé du monde industriel. Là les gens comprennent ce que tu leur dis. Et s'ils ne sont pas d'accord avec toi, ils ont les moyens de s'exprimer ! Cela dit, quand tu tombes sur un "grande école" qui croit à l'astrologie, tu te demandes si tu ne deviens pas fou ! Et puis, avant la crise, les gens étaient moins renfermés, moins méchants... Et puis j'étais plus jeune... Tu m'aurais beaucoup déçu si mon discours t'avait convenu...

_ J'ai l'habitude : mon grand-père aussi râle tout le temps ! Mais je l'adore...

_ Assez parlé de cela pour aujourd'hui ! Parlons de nous !

_ Oh oui ! Viens près de moi... Est-ce que je te rends heureux ? Tu peux m'expliquer, j'ai moins de trente ans !

_ C'est étonnant que tu me demandes ça... On ne me l'a jamais demandé... C'est une question d'homme... ou de "nouvelle" femme. C'est charmant... troublant : je ne suis plus le maître du bonheur... et c'est bien... Je rembourse, si je puis dire, le choix que tu as fait ! Le libre choix de son amant par une jeune femme libre qui revendique aussi les devoirs de son droit : est-ce que je te rends heureux ? Est-ce que tu me rends heureux ? Tu ne m'as pas demandé : "Est-ce que tu es heureux ? " sous-entendu "avec moi". Une interrogation qui vous renvoie à votre solitude... Toi tu veux prendre ta part de mon bonheur ! Je vais te répondre... Je réfléchis...

_ Prends ton temps, mon chéri. Je ne m'inquiéterai que dans une heure...

_ Je suppose que ta question n'était pas exclusivement à connotation sexuelle... Elle serait sans fondement !

_ Dis toujours...

_ Justement, puisque tu me poses la question... Je voulais te dire que... Tu as vu les papillons dans les champs ? Le monsieur papillon qui se pose sur madame papillon, heureux dans un champ de fleurs qui sentent bon, avec plein de bruits qui chantent aux oreilles... Et bien ta mère, elle m'a dit de te dire que j'avais l'impression d'être un papillon quand nous faisions ce que font les papillons !

_ Tu ne t'en sors pas trop mal ! Mais n'oublie pas que tu m'as promis de ne plus papillonner ! Continue...

_ Tu me rends heureux ? Oui et non. Oui, à l'évidence... Ce serait blasphémer que de ne pas le reconnaître ! Non, puisqu'il est dans la nature de ce genre de bonheur d'être fragile, de tisser avec nos corps et nos âmes la trame de son linceul.

_ Ouah ! Je te fais ça moi ? Je m'impressionne ! Mais cool Raoul... Nous avons encore de belles années devant nous ! Bien sûr, tu seras vieux quand je ne serai pas vieille, mais cela importe-t-il vraiment ? Nous le saurons bien assez tôt ! Ne soyons pas présomptueux... Je ne veux pas gâcher une seconde de notre vie avec ça ! D'autant que nous aurons à vaincre d'autres adversités avant ton inexorable déchéance...

_ Je suis tellement avancé ? Ne soyons pas présomptueux en effet... À chaque jour suffit sa peine... Et puis, il y a la volupté de l'éphémère : la contrainte du temps qui exprime de nos entrailles la dernière goutte de jouissance !

_ Tu fais reluire les rombières ! Mais sur le fond tu as raison : on oublie trop souvent que le temps peut se vivre dans la durée ou dans l'intensité. Idéalement dans l'optimisation des deux !

_ C'est ben vrai ma brave dame !

_ Tu vas mieux ! Tu as lu un livre écrit par un type qui avait le Sida ?

_ J'ai surtout retenu le commentaire d'un lecteur écrivain ou philosophe, je ne sais plus, qui remarquait qu'il était dommage qu'il faille avoir un Sida pour découvrir la joie de vivre ! Si ça se trouve, ces types ont été contaminés alors qu'ils baisaient tristement... C'est encore pire pour les drogués : ils s'injectent une joie de vivre artificielle ! S'ils se rendent compte, trop tard, que le bonheur n'était pas dans l'herbe des prés, ils auront la consolation de mourir guéris !

_ Mise à part ton inquiétude, propre à notre aventure plus qu'à moi, puis-je conclure que je te rends heureux ?

_ Oui !

_ Bien ! Puisque nous ne passerons pas notre lune de miel en Grèce, il me semble tout indiqué de la commencer ici et maintenant ! Au pieu !

 

Point 9

 

Je cherche la lueur de la fenêtre, sur ma droite. Je ne rencontre qu'un noir d'aveugle ! Tête à gauche : je devine les rideaux qui masquent l'aube froide. Je tends le bras : ma main rencontre le grain satiné d'une peau ; l'angoisse reflue. Ma main trouve un coin doux et chaud. Sarah murmure « dors » ou « adore » je ne sais pas et elle emprisonne ma main dans la sienne. Je l'écoute dormir. J'entends les premiers bruits de l'immeuble aussi ; et ceux de la rue. Je ne vois pas le réveil mais je pressens qu'il va sonner. On s'est pris une petite demi-heure de marge... "Câlin le matin : journée pleine d'entrain !" Je ne le ferais plus tous les jours... Sarah se retourne. Elle m'envahit et se rendort... Son parfum a mûri. Les essences légères se sont vaporisées dans la chaleur du lit ; durant les heures chaudes... Les essences de base ne font plus la loi : elles doivent composer avec les corps mélangés. Il s'est créé des senteurs humaines, des odeurs de soupe originelle, plus charnelles qu'un grand parfum ; prégnantes ; des odeurs qui donnent envie de posséder l'autre ; au point qu'elle en ait un enfant ! Voudrait-elle un enfant de moi ? Si elle ne prenait pas la pilule, nous aurions peut-être un enfant de l'amour... Un matin comme celui-là... Un matin de fusion. Mais maintenant il faut y réfléchir... Il faut décider... Maintenant les enfants de l'amour ce sont des accidents. Une petite fille à l'ancienne, belle comme sa mère et intelligente comme son père : un accident ! Un petit garçon d'aujourd'hui, intelligent comme sa mère et beau comme son père : un accident ! Il faudra que je demande à Sarah si elle ne désire pas avoir un accident avec moi... Je n'oserai jamais... J'attendrai qu'elle me dise : « Tu sais mon chou, je voudrais que nous ayons un enfant...» Bon dieu ! Comment que je m'appliquerai ! Même quand j'étais jeune les femmes ne me demandaient pas d'enfant. J'en ai connue plusieurs qui auraient pu... J'ai toujours pensé qu'elles ne m'aimaient pas. Pas assez... Pas vraiment... Pas assez pour le prendre à leur compte...

Le réveil sonne une mélodie qui me rappelle un "soldat lève-toi" de sinistre mémoire.

« J'ai choisi la musique pour toi. Ferme les yeux ! » .

La veilleuse s'allume. Sarah se redresse un peu et la tête sur la main et l'avant bras sur le coude, elle me considère en souriant.

« Je voulais te voir sans ton maquillage... Brut de séduction.»

Je n'en mène pas large. Mais parce que je n'ai jamais rien compris aux femmes, je n'aggrave pas le pronostic sur mes chances de procréer après une telle épreuve... Je la regarde ; je ne dirai pas donnant donnant : le spectacle qu'elle présente est sans équivalent. Sans me vanter, je méritais au moins qu'elle affiche quelques petits cernes, histoire de marquer le coup... L'ingrate ! De quoi je vais avoir l'air au boulot ! « T'as vu, ils arrivent ensembles ! Comme elle est fraîche ! C'est vrai que le Robert, avec son âge, il doit surtout parler ! » J'imagine aussi le sourire de Mélanie. En fait, sachant ce que je sais, je suis plutôt fier d'elle. Comme si je l'avais élue pour fonder une dynastie... avec mon fils aîné, celui d'un autre lit !

Elle me décerne, c'est le moins qu'elle puisse faire, un sourire ambigu, un sourire que je n'ai vu que dans les films, quand la fille va dire à son mec des choses éternelles.

« Tu sais mon chou, je voudrais que nous ayons un enfant... Pas à la minute, rassure-toi... »

Je dois avoir l'air con. Je suis paumé. Dans un sursaut je ne dis rien. Pas de phrases toutes faites... Je ne sais pas quoi dire et je ne dis rien. Elle se blottit contre moi.

« Tu n'es pas forcé d'être d'accord... Tu es plus raisonnable que moi... J'ai pensé que tu n'oserais jamais me le demander à cause de ton âge... Mais ce n'est pas pour ça que je te le demande... De toute façon je te l'aurais demandé... Tu comprends ? »

Pas vraiment, mais je m'en fou : elle veut un enfant de nous. Cela me suffit !

« En d'autres temps je t'aurais demandé de m'offrir une bague de fiançailles. Ou même de m'épouser... De te demander un enfant je trouve que cela fait plus sérieux. L'enfant c'est notre projet. C'est ton coeur qui bat comme ça ou c'est le mien  ? Bon ! j'arrête mon baratin ! Je veux un enfant de toi parce que je t'aime ! C'est tout ! »

Sacrée bonne femme ! Elle est dans la boîte depuis trois mois, nous nous fréquentons depuis trois semaines, nous nous connaissons depuis deux fois trois jours et elle me demande un enfant ! Des triplés sans doute... Tout ça de sa propre initiative ! Enfin presque. D'une petite secrétaire, je penserais qu'elle se punit d'un chagrin d'amour, ou qu'elle a trop lu de romans dans les gares, ou encore qu'elle sait qu'un mec comme moi on n'en rencontre qu'une fois dans sa vie ; bref, j'aurais trouvé une explication ! Mais Sarah... La terre à ses pieds... Ou plutôt un vrai soleil, avec des planètes aux yeux brillants qui tournent autour... Et qui veut-elle le soleil, pour la féconder ? Moi ! Un astre proche du désastre !

« Tu es là ? Quelque chose me dit que tu es étonné : ton silence. Vous êtes terribles les mecs ! Obnubilés par un tas de trucs dont je ne dirai pas que l'on se fout complètement, mais que nous savons prendre à leur juste valeur : la différence d'âge, de fric, de cm entre votre sexe dans le slip et celui dans votre tête, et d'autres trucs qui ne me viennent pas à l'esprit. Toi, c'est la différence d'âge qui te traumatise. Note que c'est gentil de ta part... Tu penses à moi ? Pense à toi. Tu as peur ? De moi ? Non. C'est de confiance en toi que tu manques... pas en moi. Tu veux que nous soyons pragmatiques ? Alors je vais te faire un aveu : je préfère être veuve de bonne heure, disons vers cinquante ans, pour pouvoir refaire ma vie dans de bonnes conditions ! Ça te va ? Les types qui nous abandonnent à la solitude vers soixante-dix ans je les hais ! Toi mon chou, je sais que tu seras compréhensif ! Je suis sérieuse maintenant : ne soyons pas présomptueux. Je t'aime, je crois que malgré ton mutisme tu m'aimes aussi, alors aimons-nous. Inch Allah ! Et je ne crois pas qu'il soit déraisonnable de faire des petits.

_ Même des triplés ?

_ Mais il parle ! Pour faire une astuce qui m'échappe, soit, mais il parle ! Je vais te dire une chose amour : les enfants sensibles comme le seront les nôtres ne peuvent espérer mieux que l'invitation à naître que nous leur lançons.

_ Tu as raison de dire que... je t'aime. Tu as probablement raison pour le reste... Inch Allah ! Ainsi soit-il ! J'ai peur... Cet enfant il m'offrira une part de sa vie, tu comprends ? Il sera généreux... Il ne va pas compter les plaisirs qu'il donnera à son vieux papa. Avec son morceau de vie, je vais vivre une autre vie. C'est peut-être cela qui me fait peur...

_ Je serai là. »

Ils seront deux, trois ou quatre, contre moi ! Je me fais du cinéma. Je ferais mieux de la prendre dans mes bras pour la rassurer. Car je vais finir par lui foutre la pétoche ! C'est contagieux ce truc...

« Viens par là. Oh ! que tu es lourde. C'est du huit mois au moins ! Et des triplés ! »

Je lui explique. Elle m'explique :

« Je dois ma détermination à mon père. « Avant d'entreprendre : réfléchis. Quand ta décision est prise : agis ! » Je suis une bonne fifille. Mais je comprends que cela puisse surprendre... Cela dit, tu es le premier homme que j'enlève et que j'engrosse de la sorte ! C'est ma mère qui m'a dit : « Si tu l'aimes ne réfléchis pas trop... Tu n'achètes pas une voiture ! » Finalement, ton amazone n'est qu'une fille de bonne famille ! Déçu ?

_ Ce n'est pas maintenant que je vais haïr les familles ! Et puis, à mon avis, ton père n'a pu "que" t'encourager à réfléchir avant d'agir ! L'intervention de ta mère me paraît plus crédible. Tu la féliciteras de ma part.

_ Promis. Vous allez devoir vous rencontrer. Je suis sûr que vous vous plairez. Mon père c'est une sorte d'Édouard qui serait utile à l'humanité ; son ombre est plus épaisse, si tu vois ce que je veux dire... Ma mère n'a pas la gentillesse d'Hélène... En fait, c'est une professionnelle de la gentillesse. Il paraît que cela se sent ! Moi je les adore tous les deux ! J'aurais même fait médecine s'ils avaient insisté... Quand je vois à quoi nous passons nos journées, il m'arrive de regretter qu'ils ne l'aient pas fait ! Mais je compte bien changer de secteur d'activités... Quand j'aurai fini de pouponner !

_ Tu pourrais te lancer dans la vente de matériel médical à prix normal ! Tu as vu combien un hôpital paye son matériel : un vrai scandale ! Mais nous n'en sommes pas là. Revenons à nos moutons. Hop ! Y'a pas de bêê ! »

À huit heures nous franchissons la porte principale. Le portier ne se croit plus obligé d'afficher nos supposées turpitudes sur visage : ce qui nous place illico dans la catégorie des couples installés ; celle de ceux qui copulent normalement ! Cela m'attriste un peu... qu'il ne rêve plus quand nous passons. Je le dis à Sarah.

« Si tu veux, je relèverai mes jupes quand il lèvera la barrière. Si cela doit te rapprocher de tes ouailles !

_ Et puis comme ça tu seras bien vue par le petit personnel ; et sous ton meilleur jour ! »

_ Si tu ne respectes pas la femme, respecte la mère ! »

 

Je stop dans l'endroit le plus infâme du parking pour la plus belle étreinte prolétarienne de ces dernières années.

 

CHAPITRE 18

Point 10

 

 

Ce matin la boîte sent la poudre : enfin ! Hier après-midi, un oeil exercé décelait des frémissements : moins de monde devant la photocopie, plus de conciliabules dans les W-C. Certains rentraient dans la clandestinité : ils m'évitaient déjà ; discrètement, comme un pneu qui se dégonfle avant de prendre la route. D'autres, qui devaient se sentir perdus, se faisaient une virginité sociale sur mon dos : à coups de claques ! J'ai horreur de ça... La plupart s'observaient, se soupesaient, cherchaient dans leur mémoire ce que l'autre avait fait pendant le dernier conflit, qui remontait à huit ans. Moi je connais le comportement de presque tous : nul ! Un fiasco, les dernières grèves ! Ça ne sert à rien de ressasser... La situation n'est plus la même et les gens non plus : ils sont pires ! Reste à espérer que le mélange sera plus explosif !

 

La camarade Bernadette m'accueille dans mon bureau.

« T'es à l'heure ! J'avais peur que tu sois resté collé. Salut.

_ Salut Soubirette... Tu as révisé ton Internationale ? Mes avis qu'on va en avoir besoin ! La température sociale grimpe : bientôt trente-six !

_ T'affole pas mon Bob... J'ai passé la journée d'hier à tourner dans les popotes : l'inquiétude est torride, c'est vrai. Mais de là à produire suffisamment de vapeur pour faire bouger la machine...

_ À nous de jeter de l'eau sur le feu... sans l'éteindre ! Ces métaphores matinales m'ont mis en appétit ! Puis-je t'offrir une collation ?  »

Ça fait des années que je n'ai pas mangé à cette heure !

La cafète est sombre, vaste serre de plantes noires trahie par des odeurs de Javel à la bouffe froide. Sur une table à l'entrée, une pile de sandwiches, vendus ce matin par l'aimable Juliette, l'habituelle caissière du déjeuner.

« Aurais-tu l'obligeance de nous mettre un jambon et un pâté... Et un Côtes du Rhône... De me prendre mes sous... De me faire un bisou... Merci ! »

Nous regagnons le bureau. Le pâté de Bernadette a des senteurs de France profonde : de foire aux bestiaux sur le coup de dix heures, de moisson à l'heure de la pause, de vestiaire d'usine à celle du casse-croûte ; pas, ou plus, de senteurs de bureaux, de couloirs. Les meilleurs nez se pointent. Nous aurions voulu organiser une réunion impromptue, nous n'aurions pas pu faire mieux !

« On ne s'embête pas chez toi ! On voit que tu as l'habitude de tartiner !

_ De faire un pâté de n'importe quoi !

_ De mettre une pâtée à n'importe qui ! On voulait vous appâter : c'est fait ! Quels sont vos états d'âme ?  »

Ils n'en ont pas : ils veulent en découdre. Ceux-là sont de jeunes cadres que le service de recrutement a trompés ; en ne leur précisant pas que "Entreprise de taille mondiale" signifiait, d'abord et avant tout, délocalisation sauvage des hommes et des productions ! Ils sont vexés. Je note un dépit amoureux dans leur ressentiment. Ils sont à l'âge des illusions dans une époque qui ne les cultive guère ! Bernadette, qui n'a pas d'états d'âme non plus, a entrepris de les déniaiser, de les "politiser" :

« L'ennemi ce n'est pas l'ouvrier allemand, le boche : c'est le patron apatride qui se prétend français et pour qui le fric n'a pas d'accent ! Ne vous trompez pas d'ennemi ! Et voyons plus loin que notre proche ennemi : le patron est en première ligne, il marche devant un char. Un char presque aveugle qui écrase les patrons qui trébuchent, une machine qui ne voit plus que les très gros patrons. Ce char c'est le capitalisme ; un char qui se camoufle aujourd'hui sous le nom "d'Économie de Marché" ! Nous ne serions plus les victimes du Capitalisme, la loi du fric qui sent la sueur du travailleur spolié, pouah ! : nous sommes les victimes de l'Économie de Marché, la loi du Fric immanent, qui ne sent rien, et surtout pas la souffrance des exclus ! Immanent, ça veut dire que le Fric n'a pas à rendre de compte, qu'il se justifie en existant, que l'homme doit rompre, se rompre, ou l'adorer ! Et le plus vicieux dans tout ça, c'est qu'il nous fait porter le chapeau de ses inconséquences : car le Marché c'est nous ! ; nous : trop payés, ne consommant pas assez, trop attachés à nos privilèges, bref ! persistant à exister ! »

Bernadette s'enflamme en parlant ! Je la titille :

« Dis donc la mémé, tu nous racontes ta guerre ou quoi ! Arrête ton char s'il te plaît ! Tu vas troubler les esprits de tes jeunes amis en leur faisant accroire que le patron, monsieur untel qui les vire, est une victime du système qu'il a mis en place !

_ L'arroseur arrosé ? Sauf que monsieur untel qui nous vire, est un grossium de l'industrie... Un de ceux qui pensent qu'ils seront toujours gagnants. Excuse-moi mais je reste persuadé que les patrons sont des cons. Malins, souvent, mais finalement très cons ! Le problème, c'est que nous sommes encore plus cons qu'eux !

_ Ce n'est pas le problème d'aujourd'hui ! Tiens : on dirait que le patron ce serait toi ! Qu'est-ce que tu ferais ? Facile de gueuler !

_ Je lance une grève !

_ Tu copies ! Ça ils le font déjà : par notre intermédiaire !

_ Tu m'embêtes ! Je ne suis pas le patron ! Nous n'avons pas à nous mettre à sa place : une place qu'il a choisie ; et qu'il peut laisser à d'autres s'il se trouve incompétent... ou malheureux... Je ne vais pas le plaindre, non ! C'est une maladie de victime que de se foutre à la place du bourreau ! « Oh... il va avoir mal au bras à force de me taper dessus... Comme je le plains ! » N'importe quoi !

_ Je dois dire que là, tu as raison ! Nous sommes de vrais malades ! Surtout que quand le patron va bien, nous arrêtons de nous mettre à sa place ! Elle a très bien parlé... Qui veut boire à sa santé ? : il reste du vin... Je vous signale une réunion d'information, demain à treize heures. À demain.»

 

Point 11

 

Les jeunes sortent, silencieux. Je les plains. Je ne devrais pas : ils sont venus pour diriger ; pour nous diriger. J'espère qu'ils sauront dépasser le stade de l'amertume pour rejoindre leur place, dans nos rangs.

« Bien parlé ma belle. Tu crois que tu les as convaincus ?

_ Tant qu'ils ne seront pas certains que la grande vie dont les parents et les écoles rebattent les oreilles, que cette prestigieuse vie de cadre n'est qu'un leurre, personne ne les convaincra de revenir parmi nous ! Pour qu'un petit bourgeois se réveille ouvrier, il faut plus qu'un beau discours !

_ Je crois néanmoins qu'ils auront été surpris par le ton que nous avons employé. Chez eux le social ne relève que de l'économie ; laquelle s'apprend dans les livres spécialisés ; orientés et policés : correctement pensant. Ton allocution sentait l'homme, si je peux me permettre. Et encore je t'ai trouvée modérée : en d'autres temps tu aurais fait se lever notre armée de martyrs, tous moignons exhibés ! Tu aurais toussé avec les mineurs, pleuré comme une femme de chômeur, hurlé sous le viol d'un contremaître, sous les coups d'un C.R.S. Je ne dirai pas que tu m'as déçu, mais...

_ T'as vu leur tête quand j'ai traité les patrons de cons !

_ J'ai remarqué. Ils ne rêvent que de ça : devenir patron ! Celui qui a le plus de fric est forcément le moins con ! Ou plutôt : celui qui a le plus de pouvoir... Le vieux schéma pyramidal du pouvoir, que l'on substitue à celui des valeurs... Ils forment un hexagramme, une étoile à six branches : le sceau de Salomon ; une pauvre étoile qui tient en équilibre sur le pouvoir perverti ! Pour ne pas basculer, elle est obligée de tourner sur elle-même, comme une folle !

_ Je n'avais pas pensé à ça ! Maintenant j'ai le tournis... C'est malin. Je me sauve. On se téléphone... »

J'appelle Mélanie.

« Comment va la femme de ma vie ?

_ La femme de ton quoi ? Tu es cruel.

_ Quand tu arrêteras ta plaisanterie de gamine, j'arrêterai la provocation. Na ! Comment vas-tu ?

_ Nous avons plein de travail et pas du tout le coeur à l'ouvrage... Tu as du nouveau ?

_ Non, mais je n'ai pas eu de nouvelles d'Édouard ! Apparemment, il n'y a rien du côté du C.E. Que disent les filles ?

_ Elles s'inquiètent. Mais elles n'ont pas encore potentialisé leur peur en énergie revendicatrice. Je ne suis pas sûre qu'elles le fassent un jour : elles partent de vraiment loin !

_ Il faut qu'elles viennent à la réunion de demain. Ça va les sortir de leur isolement. Peut-être qu'elles gagneront en combativité ce qu'elles perdront en angoisse !

_ Moi-même je n'en mène pas large...

_ Et moi donc ! Dans la famille on ne garde pas un très bon souvenir du passage de mon père en Allemagne. Deux ans. Il a fini par s'évader. J'aimerais bien commencer par là ! Mais je vais te confier le fond de ma pensée : optimiste. Nous gagnerons parce que nous n'avons pas les moyens de perdre. En fait nous luttons contre nous-mêmes : voilà la vérité ! Et tout le monde la ressent : d'où l'angoisse des gens, qui n'ont pas confiance en eux. Et pour cause... Moi, j'ai confiance ! Moi, j'ai confiance ! Moi, j'ai confiance !

_ C'est la bonne méthode ! Je vais militer.

_ À bientôt camarade ! Midi sur la rampe ? Sarah sera là.

_ Je ne crains pas la comparaison : j'y serai. »

 

J'appelle Édouard.

« Mes respects monsieur le Directeur.

_ Vous venez aux nouvelles je présume.

_ Monsieur le directeur m'étonnera toujours par sa vivacité d'esprit.

_ Monsieur le délégué, par l'énergie de son obséquiosité. Comment allez-vous cher ami ?

_ Je vais très bien par certains côtés. Et vous-même ?

_ Je ne sais pas... Le sentiment diffus de ne plus maîtriser mon destin...

_ J'arrive !

 

Point 12

 

Pas Édouard... Il ne va pas craquer... Trop sympa le mec... J'effectue une descente non-stop des escaliers, avec arrêt brutal sur la moquette du premier. Je passe par la case secrétariat, je touche la blanche main de Juliette, je sers celle un peu froide d'Édouard.

« Excusez cette intrusion sauvage, mais j'ai un pressentiment : vous doutez !

_ Peut-être un moment de faiblesse... L'attente me ronge...

_ Tenez bon ! Songez à l'attente que supportent ceux qui risquent d'être virés. Je dis cela sans méchanceté, croyez-le bien...

_ Je le sais. Il faut relativiser... trouver la juste mesure... ne pas pêcher d'orgueil. Je n'ai pas le monopole du malheur... Je le sais mon ami.

_ Votre ami en effet. Une question Édouard : au fond de vous, êtes-vous heureux ? Quelque part, s'il s'agissait de mauvais instincts nous dirions dans les bas-fonds, quelque part, disons sur les hauteurs de votre individu, le chamboulement n'a-t-il pas découvert une source, ouvert une déchirure d'où suinte du bonheur ?

_ La déchirure je la sens... Une plaie débridée d'où coule du pue...

_ Le remords ! Oubliez-le sinon il vous tuera ! En tant que représentant du monde ouvrier, je vous donne acte que vous n'avez été que très banalement mauvais. Je vous l'ai déjà dit : vous n'avez rien d'un criminel de guerre sociale, mon cher Édouard ! Vous étiez programmé pour servir un système : vous l'avez servi. Point. Autrement méritoire me paraît être votre nouveau comportement ! Vous avez tout lieu d'en être fier et "heureux". Je sais de quoi je parle : nous sommes programmés nous aussi pour servir le même système que vous ; à une autre place. Quand j'ai décidé de militer, il m'a fallu m'arracher à ma nature acquise, retrouver mes aspirations innées. Croyez-vous que ce fut sans douleurs ? Mais j'avais ma petite source... J'en buvais quelques lampées entre deux attentes, voire entre deux brimades... Essayez : ça requinque !

_ Je vous promets d'essayer. Pardonnez ma défaillance, je vous prie.

_ Je ne lui en veux pas : elle nous rapproche. Et je sais que vous n'êtes pas complaisant à son égard ! Parlons de l'avenir : notre vénéré DRH ne s'étant pas manifesté, serait-il opportun de le relancer ? N'ayons pas des pudeurs de jeunes filles... - Pas plus que ma Sarah ! -

_ En effet. Il semble normal de s'inquiéter de l'évolution d'une affaire de cette importance. Je l'appelle ? Mademoiselle, veuillez appeler le Siège central, monsieur Marcoussis. Merci. Voilà c'est fait. »

Édouard paraît mieux. Il a plié un instant, une courbette devant le destin contraire ; puis le vent chaud du combat et je l'espère le souffle d'une amitié, l'ont relevé. Il y a du roseau dans ce chêne ! Le téléphone sonne. Édouard branche l'ampli.

« Monsieur Marcoussis ? Édouard Anglès de Montignac. Comment allez-vous ?

_ Pas assez vite, à ce qu'il semble ! J'allais vous appeler mon cher ami... Êtes-vous libre en début d'après-midi ? Avec monsieur Mourier.

_ Je peux me libérer vers quinze heures. Monsieur Mourier est sur le site. Cela vous convient-il ?

_ Tout à fait. À bientôt cher ami.»

Édouard raccroche.

« Cher ami, cela signifie quoi dans votre milieu ?

_ Il y a beaucoup de "cher" dans notre milieu, sans doute parce que l'argent préside souvent à la qualité de nos relations ! Cela dit, le sens de ces épithètes peut varier de bien des façons suivant le contexte et la qualité de celui qui les emploie ! Vous ai-je renseigné, très cher ?

_ Vous en êtes un autre... Puis-je compter sur votre véhicule pour notre réunion de cet après-midi ?

_ Bien sûr. Nous partirons vers quatorze heures. Nous discuterons pendant le trajet... Pour ma part je suis dans l'expectative...

_ So I am ! A tout à l'heure ?

 

 

L'agitation autour de ma personne me laisse mal augurer du calme qui présidera à notre repas ! Les collègues tournent autour de moi, comme l'eau tourne autour de la bonde du lavabo avant de s'évacuer. Ça marche aussi avec la cuvette des waters mais, outre le fait que je sois posté près de la rampe du restaurant, le choix de ce récipient pourrait laisser penser que l'attention dont je suis l'objet m'ennuie. Pourquoi certains se croient-ils obligés de me taper dans le dos ! Heureusement que la plupart se contentent de m'encourager de la voix : « Fonce ! On est avec toi ! » Sous-entendu : on est derrière toi ! Toi, tu es devant... Ah ! voila mes femmes !

Sarah marche devant. J'oublie tout ce qui n'est pas elle. Je dois lui faire un enfant. J'ai dû rêver. Elle ne m'a rien demandé. Elle plaisantait. Elle écrit un roman elle aussi. Je suis dans le premier chapitre, quand la belle héroïne demande à son vieil amant de lui donner un enfant. Dans le deuxième chapitre, j'apprendrai que je suis atteint d'une maladie incurable et que je meurs avant d'avoir procréé... Un jour, j'écrirai un roman d'amour... Et puis non ! Wagner disait à propos du troisième acte de Tristan et Isolde : « Seules de médiocres exécutions peuvent le sauver. Bonnes, elles rendraient les spectateurs fous ! » Je ne voudrais pas rendre les lecteurs fous d'amour pour une héroïne de papier... ou fou d'amour pour l'amour... Mais à quoi bon écrire un roman d'amour qui ne viserait pas ces fins ? Si je pense un jour pouvoir les atteindre, j'écrirai. C'est dans ma nature !

Mélanie me claque un baiser sur la joue. Sarah sort son mouchoir, essuie ma joue, et oubliant l'endroit, m'embrasse sur les lèvres ; et sous les applaudissements. Elle s'écarte en rougissant ; avec une deuxième couche en s'apercevant que l'ignoble Floconet n'a rien manqué de la scène ! Nous nous arrachons à la foule et nous filons sur la rampe. Mélanie est rouge aussi. Le geste de Sarah, par sa spontanéité, par sa fraîcheur, par ce qu'il sous-entend d'amour, disons le mot, le geste de Sarah, elle l'a pris comme un coup de poing ! Il faut connaître l'ambiance compassée du milieu pour mesurer le poids d'inconvenance d'un tel baiser. Que Sarah se soit oubliée jusqu'à le commettre, ne relève pas de l'amourette. Mélanie vient d'apprendre qu'elle a définitivement perdu.

Nous nous servons têtes baissées et nous filons nous terrer derrière les plantes vertes.

« Je suis désolée amour ! Je n'aurais pas dû...

_ Ne compte pas sur moi pour t'engueuler ! Évite quand même de refaire ça avec quelqu'un d'autre : les gens sont méchants, ils jaseraient !

_ Tu crois que Floconet va me faire une remarque ?

_ Non ! pas à toi ! Au Personnel, sûrement ! Il doit triompher, le con ! Mais le Personnel en a vu d'autres... Pas plus tard que la semaine dernière, un copain s'est fait gauler dans la remise à papier ; il prouvait son affection à la fille un peu dingue des notices. Le père Marchais, qui passe son temps à surveiller ses deux filles, celle-là et une autre surnommée "le tringlot", tout un programme, s'est précipité au Personnel avec la fougue du chercheur d'or qui apporte sa première pépite à la banque ! Il s'est fait jeter au prétexte que la porte de la remise était fermée au tout venant et que les faits s'étaient déroulés pendant la pause ! Avec, à ce que je me suis laissé dire, le post-scriptum suivant : si on commence à sanctionner ces débordements, très limités, l'ambiance du premier étage sera la plus perturbée...

_ En quoi est-elle dingue la fille des notices ?

_ Mélanie la connaît bien ; mais ce n'est pas le motif ! C'est une fille qui, si tu lui dis une phrase gentille, par exemple, « T'as changé de culotte aujourd'hui ?  » ne se contente pas de te répondre oui : elle te le prouve. Je peux te dire que la première fois ça surprend ! Les autres fois aussi d'ailleurs !

_ Et le... tringlot ?

_ Un modèle plus commun... Une de ses plaisanteries favorite consiste à t'attraper les roubignoles à pleine main, en passant par derrière. T'imagines quand elle te fait ça dans un couloir où tu vaques tranquillement à tes petites affaires ! Pour décoller, tu décolles ! Le père Marchais, il était normal avant de les récupérer dans son service... Enfin presque : un ancien militaire...

_ Mon baiser est une bluette... en effet.

_ Pour les autres, je l'espère. Pour moi, c'est un beau cadeau... Un de plus !

_ Si vous voulez que j'aille réchauffer mon plat, vous me le dites !

_ Excuse-nous Mélanie. On termine... Si Floconet te fait une observation mêlant tes débordements affectifs à tes capacités professionnelles, nous en parlerons à Édouard. Peut-être... Mélanie, tu ne veux pas aller réchauffer ton plat ? Ou alors tu fermes les yeux. J'ai envie d'aggraver notre cas !

_ Ça mon pote, pour aggraver t'aggraves !

_ Ne te fâche pas... Parlons d'autres choses ! Ce matin avec Soubirette nous nous sommes payé des jeunots. Pauvres mômes... Ils ont du mal à comprendre... Remarque que moi, après trente ans d'usine je n'ai toujours pas vraiment compris ce que je venais faire là-dedans, dix heures par jour ! L'intelligence n'est pas d'une grande utilité devant l'irrationnel... Gâcher sa vie à fabriquer des gadgets, forcément, l'intelligence butte ! Personne ne peut dire pourquoi nous acceptons ça ! Je suis sérieux : personne ! Freud, peut-être ? On se fout de la gueule des oiseaux qui couvent des oeufs de coucou ou des oeufs en plâtre, mais c'est ce que nous faisons. Nous couvons des oeufs de coucou quand nous fabriquons des produits qui nous aliènent, des oeufs de plâtre quand les produits ne servent à rien !

_ Tu exagères amour !

_ J'exagère un peu dans l'expression, pas dans la vérité du texte ! Je crois sincèrement que nous avons dépassé le stade de la production "bénéfique".

_ Raconte-lui la voiture vue par Illitch...

_ Je ne te l'ai pas racontée ? Et je prétends t'aimer ! Ce monsieur, un curé je crois, premier pape de l'écologie, a voulu démontrer que la voiture n'était pas forcément le moyen le plus rentable de se déplacer ! Son génie a consisté à présenter toutes les dépenses liées à l'usage du véhicule, achat, entretien, amortissement, essence, temps passé sur la route, etc. sous la forme d'une vitesse moyenne. Prenons un exemple : tu achètes une petite voiture 50 000 F et tu comptes la garder 7 ans. Tu fais 15 000 Km par an pour aller travailler. Tu gagnes net 6 000 F par mois. Et bien, par an, tu vas travailler 4,7 mois pour payer un véhicule dans lequel tu passeras 3,3 mois, si l'on admet que tu te déplaces à 30 km/h de moyenne quand tu roules ; ce qui est optimiste quand il s'agit de zones urbaines aux heures de pointes ! Donc en fait ta voiture, pour faire tes 15 000 k/an occupera 8 mois de ton temps : soit la moyenne de 12 km/h retenue par Illitch ! Et encore nous n'avons pas introduit les coûts relatifs à la pollution, à l'entretien des routes, etc. ! Et nous, que retenir de tout cela ? Sarah ?

_ Qu'en toute chose il faut considérer la fin ! Et les moyennes !

_ Moque-toi ! Ricane !

_ Ne te fâche pas amour. J'ai compris : j'irais beaucoup plus vite si je vendais ma voiture pour emprunter la tienne ! J'ai compris ?

_ C'est ça la vioque ! : rigole aussi... Encourage-la à nous manquer de respect ! Toi, la Sarah, tu vas comprendre ta douleur ! Sérieux : tu as compris ?

_ Bien sûr ! Mais je connaissais déjà cette démonstration. Elle n'empêche pas les pays en voie de développement de rêver de bagnoles ! Tu l'as dit : c'est freudien !

_ À ce détail près mon aimée : c'est que le citoyen n'a pas voix au chapitre ! La voiture est présentée partout comme le symbole de la liberté ! Pourtant, avec les huit mois qu'elle occupe, tu pourrais en avoir du temps libre ! C'est freudien !

_ Et entre nous tu crois que c'est uniquement freudien ?

_ Non. C'est simplement sado-maso. Sans plus. Donc je disais que les jeunots étaient perturbés.

_ Il n'y a pas qu'eux !

_ Ta remarque, Mélanie, me semble freudienne ; indubitablement !

_ J'te merde ! Vous ne voulez pas que nous parlions d'autre chose que de boulot ? On joue au train ? On fait le petit chaperon rouge ! Trois phrases par wagon. Style prose poétique rétro. Tu commences Robert, puis Sarah. Top.»

Le petit jeu nous emmena jusqu'au café. On s'amuse comme on peut...

 

Grande agitation dans le bistrot-café ! Les gars en oublient d'astiquer leurs mirettes sur l'intime et virtuelle lingerie de mes accompagnatrices ! La grève que l'on ne fait pas agite les esprits ! Je réponds que nous ferons le point demain, au cours de la réunion d'information ; que nous aurons peut-être des nouvelles cet après-midi... Et nous décidons d'aller boire notre café dans le bureau de Sarah.

L'ectoplasme est là, à l'affût, comme une souris qui attend le chat ; un rat visqueux qui guette une chatte ! Un pleutre qui détale sur un minable, "Je repasserai." Comment que tu repasseras  : Sarah elle est à moi ! Ah mais ! Ventre saint gris ! Ventre si doux... J'avale mon café, distribue quelques bises, et je file retrouver Édouard.

 

CHAPITRE 19

Point 13

 

 

Édouard m'attend sur le palier du premier. Il a un nouveau loden en poil de bête étrangère. Enfin, j'imagine, car les chèvres ayant une pilosité aussi soyeuse ne sont pas légion par ici.

« Monsieur le directeur est beau comme un camion, si je peux me permettre. Scotland, n'est-il pas ?

_ Il n'est pas ! Le Pérou, je crois. Vous portez de l'intérêt à la qualité des vêtements mon cher Robert ?

_ Rien de pathologique... Mais j'apprécie le beau. La douceur de certains tissus n'est pas sans en rappeler une autre... Un jour peut-être... Ailleurs ! »

Nous sommes au bas de la tour. À quatorze heures les retardataires se pressent au pied des ascenseurs. Ils nous saluent avec une confusion dans le geste et le regard : notre couple n'est pas exempt d'équivoque au niveau de la convivialité !

Nous retrouvons la Jaguar. Je n'ose demander à Édouard de me laisser le volant...

« Vous plairait-il de conduire mon cher Robert ? Je crois me souvenir, avec difficultés il est vrai, que vous y prîtes plaisir !

_ Prendrez-vous le siège avant droit ?

_ Il va de soi ! Voilà les clés. »

La voiture me semble moins fabuleuse que l'autre soir mais plus cossue : cuir et bois vivent en symbiose de couleur et de grain . Je retrouve la respiration du moteur. Affolement du jeune gardien qui ne reconnaît pas le chauffeur ! Et puis la longue glissade sur les petites routes qui rejoignent l'autoroute. Je m'amuse un peu, je l'avoue. La bête se cabre comme je les aime ! Je téléphone à Hélène pour lui présenter mes hommages et lui passer son mari. Puis l'autoroute saturée nous freine.

« Monsieur le directeur a-t-il réfléchi aux propositions du sieur Marcoussis ?

_ Pratiquez-vous l'intime conviction Robert ? Oui. Moi aussi. Elle me souffle : confiance...

_ Moi, elle me soufflerait plutôt le froid... Vos amis je ne les sens pas ! Je ne suis qu'un modeste délégué de quartier. C'est notre faiblesse... et notre chance ! Il n'en reste pas moins vrai que je n'ai pas l'expérience de la chasse au gros !

_ Je vous prête mon oeil et mon fusil...

_ Certes et croyez que j'apprécie votre aide ! Mais...

_ Je ne suis pas de votre monde... comme nous disons dans le mien.

_ Je ne m'appartiens pas : je suis un mandataire. D'homme à homme, je peux vous dire que j'ai confiance en vous. Moins en vos copains... Notre marché est honnête ; trop : ils doivent se méfier ! Vous savez que dans le choix d'une solution industrielle, l'efficacité d'une mesure le partage souvent avec l'intérêt particulier. Vous ignorez peut-être que nous avons constaté, après un siècle d'expérimentation, que la ligne au-delà de laquelle l'intérêt particulier l'emporte systématiquement sur l'efficacité recouvre la ligne qui sépare ceux qui ont le pouvoir de ceux qui ne l'ont pas ! Nous sommes persuadés, je suis persuadé, que le pouvoir ne sert qu'à préserver des avantages personnels. Une bonne décision ne résulte que d'une heureuse conjoncture ! Je ne dis pas cela pour vous insulter : il est probable que l'intérêt particulier que vous défendiez était celui de votre maison, pardon, de vos patrons... Je veux souligner le fait que ces gens ne doivent pas pouvoir imaginer que nous agissons pour le bien de l'entreprise. Ils doivent focaliser sur nos intérêts, sans prendre en compte notre cheminement intellectuel : une entreprise forte pour des salariés heureux.

_ Je n'attribuais pas à la règle que vous énoncez le caractère d'un postulat mais je dois reconnaître qu'elle se vérifie trop souvent ! J'ajouterai : à tous les niveaux du pouvoir, même les plus bas ! Et sans vouloir polémiquer, je dirai encore : surtout les plus bas ! Quant à mes amis, ne les sous-estimez pas : peut-être ne ressentent-ils pas, ou plus, ce besoin de dépassement qui est à votre honneur ; mais la formation qu'ils ont reçue leur permet de conceptualiser des comportements qui ne sont pas les leurs. Peut-être ne font-ils alors que de l'ethnologie, mais ils peuvent la faire très bien !

_ Je n'en doute pas ! Mais nul n'est parfait ! Pour en finir momentanément avec cette théorie, je vais vous raconter comment j'ai pu mener à bien un projet commercial pour un produit innovant. Avec les responsables technique et marketing nous piétinions, ballottés entre les indécisions de la Direction. Responsable commercial du produit j'ai théorisé la situation, c'est-à-dire que je l'ai réduite à sa plus simple expression : il fallait considérer la Direction comme un concurrent, dont la politique à notre égard consistait à freiner notre implantation sur le marché ! Et la traiter comme tel ! Après deux ou trois mois de campagnes internes d'intox, de fausses prévisions et autres douceurs, nous voguions comme l'albatros sur l'océan plain.

_ Ôtez-moi d'un doute, je vous prie : je n'étais pas le directeur du Département à cette époque ?

_ Non. Mais ne vous rassurez pas trop vite : l'originalité de cette manoeuvre réside essentiellement dans la personnalité des contrevenants et dans le fait qu'ils soient passés à l'acte en utilisant les ressources du métier ! Sinon, dans la maison, tout ce qui a un cerveau, humain ou reptilien, considère la Direction en particulier, et la hiérarchie en général, comme des concurrents de l'entreprise. Pourquoi croyez-vous que nous en voulons la maîtrise ? Pour éliminer nos concurrents les plus dangereux !

_ Franchement cette théorie est nouvelle pour moi. Vous dites qu'elle rencontre l'aval de tous ?

_ De tous ceux qui possèdent un cerveau en état de raisonner. Pour les autres la formulation est moins claire ; ils constatent les dégâts sans remonter aux sources.

_ Et l'origine des comportements délictueux serait la défense des intérêts particuliers ?

_ Largement saupoudrée d'incompétence...

_ Quel sombre tableau ! Mais il existe de bonnes décisions quand même !

_ Ils arrivent que les concurrents prennent de mauvaises décisions !

_ Oui... Évidemment... Vous prétendez que la quasi-totalité de la hiérarchie est malhonnête.

_ Je ferai une exception pour les gens qui ont hérité le pouvoir, soit du fait de la position sociale de leur famille, soit du fait d'une aptitude exceptionnelle aux mathématiques, soit encore, comme vous-même, du fait des deux. Parmi ceux-là, il se peut que l'on trouve de parfaits honnêtes hommes dont le seul démérite serait de se maintenir dans des situations qui ne leur conviendraient pas. Parmi eux se trouvent également les grandes catastrophes, individus indélogeables, mélange apocalyptique de l'incompétence et de l'insuffisance, concentré sulfurique des tares du pouvoir ! Pour tous les autres, si l'on assimile l'intérêt particulier aux seuls avantages pécuniaires, la réponse à votre question est oui. Mais les choses sont plus complexes... Il faut considérer la jouissance du pouvoir. En deux mots : la jouissance du pouvoir découle de la transgression et, surtout, de l'opposition. On jouit de son pouvoir quand il s'oppose à quelque chose ou à quelqu'un. Sinon on sert l'intérêt général : cela s'appelle "servir" et ce n'est pas le fait des mêmes hommes ! Si l'on admet que, par définition, la vérité du groupe est exprimée par la voix de l'intérêt général, nous voyons que la jouissance est du côté de l'intérêt particulier et donc... de l'erreur ! Céder à la jouissance, est-ce une circonstance atténuante ? Jusqu'à un certain âge mental, probablement. Je ne veux pas juger : je veux l'éradication du pouvoir personnel dans le Groupe ! Je suppose que je ne vous ai rien appris sur le fond... Disons que je vous ai donné une leçon de terrain !

_ Je vous en remercie ! Je comprends mieux votre attachement aux revendications concernant le pouvoir dans l'entreprise. Nous arrivons. »

 

Point 14

 

Nous roulons dans Paris ; sur une seule file, dans une rue encombrée par un marché. Nous voyons les étals par derrière, murets de caisses, fatras de boîtes, déchets en tas qui attirent les chiens : l'envers du décor, les plumes blanc-sale du paon. Une allégorie du pouvoir...

Je gare la voiture à cent mètres de l'entrée. Nous sommes à l'heure. Nous devions préparer la réunion et nous nous sommes préparés à rencontrer l'adversaire : ce n'est pas plus mal. Nous connaissons le dossier ; il peut être néfaste de ressasser ; nous ne nous connaissons jamais assez : il est toujours bon de renforcer sa conviction.

Pierre Marcoussis nous offre le café. Sa courtoisie semble avoir plus de mal à s'exprimer que la dernière fois. Visiblement nous lui posons des problèmes... Paradoxalement cet état d'esprit me rassure : je suis en terrain connu. Malgré moi je guette l'instant ou sous Bonaparte, Napoléon percera ! Ça finit toujours comme ça ! Le bureau néo-machin nous accueille dans son ambiance froide. Je dois pousser les feux... Je m'adresse au DRH.

« Il semble monsieur le directeur que vous n'ayez pas fait votre commission - Édouard est en progrès : il évite mon regard. L'autre n'a pas bronché. -

_ En effet monsieur Mourier. Je rencontre quelques difficultés... Rien d'insurmontable, rassurez-vous.

_ Pouvons-nous vous aider ?

_ Sans doute... En un mot confidentiel : le Président Sruck craint de perdre la face !

_ Le président Ségal peut lui servir de fusible ! - Pour une fois qu'il servirait à quelque chose ! -

_ Et se couvrir de gloire si la réussite couronne notre entreprise ! Vous saisissez le dilemme ? Il faut une contrainte pour que nous imposions le nouveau système hiérarchique sans nous mettre à dos tout l'encadrement actuel et le Président ne veut pas donner l'impression d'avoir cédé ! Je crois savoir monsieur Mourier que vous avez inondé l'Europe, que dis-je, le monde entier, de votre prose. L'avenir dira si ce fut une sage précaution ! Voyez-vous une solution ? »

Les observations du DRH sont dans le droit fil de la théorie sur le pouvoir ! Monsieur le Président a les chocottes ! Il n'a qu'à faire un autre boulot. En attendant, avec Édouard, nous allons être obligés de faire le sien !

« Je puis vous laisser mon bureau si vous le désirez ? Bien. Je suis à côté » Le DRH joint le mouvement à la parole.

« Comment aviez-vous appelé ça, mon cher Robert : une leçon de terrain ? Le problème : de quelle manière contraindre sans contraindre un type qui veut être contraint sans être contraint ?

_ C'est une forme évoluée du "retenez-moi ou je fais un malheur !" Le siège n'a pas annoncé officiellement la délocalisation. Nous avons pris les devants... Nous avons fait état de bruits qui n'ont été ni confirmés ni démentis. Par ailleurs nous ne ferons pas grève pour changer la hiérarchie : c'est un wagon, pas une locomotive. Le Siège va démentir et tout rentrera dans l'ordre... et vous dans un placard. Dans un an je pointerai au chômage. Pas tout seul hélas ! S'ils n'acceptent pas de se faire égratigner pour sauver la boîte, je crains que ce soit perdu !

_ Vous me surprenez Robert ! Je vous pensais plus combatif !

_ Comment aviez-vous appelé ça, mon cher Édouard : une faiblesse passagère ? Un peu que je le suis combatif ! La vérité est que je ne sais plus contre qui et quoi je dois me battre ! Mes troupes sont prêtes à mourir en luttant contre la délocalisation  ; et proche de mourir en refusant de lutter pour la régénération de l'entreprise !

_ Je crois que nous ne trouverons rien en restant ici. Il nous faut du calme et du temps. Je propose de partir en prévoyant de revenir dans deux jours.

_ Sage décision ! »

Nous prenons congés sans que notre hôte fasse mine de nous retenir. Rendez-vous est pris pour vendredi après-midi.

 

Je reprends le volant. Il est trop tard pour retourner bosser. Édouard m'invite chez lui. J'appelle Sarah pour qu'elle passe m'y prendre puisqu'elle a ma voiture. Je longe les quais, j'emprunte un bout du périphe que je rends pour pénétrer sous les arbres chauves des beaux quartiers. Pourquoi ne pas aller marcher un moment dans le bois tout proche ? Je m'arrête au bord du lac.

L'insouciance molle de la végétation au repos, le lent glissement d'un pédalo-chaise-longue, nos pas sur la terre tendre et mouillée, le calme est là. Nous marchons en silence. Quelques mouettes se disputent une épave en croûton sous l'oeil attentif des canards collés sur l'eau. Un après-midi d'automne au bois de Boulogne. Nous prenons place sur un banc.

« Ce beau loden, est-il chaud ? En plus...

_ Il est parfait ; un bel objet... Je n'ose vous le proposer, mais l'ancien est encore très beau ! Il n'avait qu'une saison. Je l'aurais volontiers conservé mais Hélène est intraitable sur l'aspect extérieur de mes vêtements "de travail" ! S'il vous intéresse de le posséder, je vous le laisserai avec plaisir à un prix... de convenance !

_ Je suis touché par votre offre mais il est sans doute encore trop beau pour moi ! Je n'oserai pas le mettre pour aller travailler ! Ni pour aller à l'A.N.P.E. ! Votre prix... de convenance, il ressemble à quoi ?

_ Mille francs... environ...

_ Vous me feriez un cadeau Édouard : neuf il en vaut sans doute dix fois plus et il n'a qu'une saison !

_ Je ne suis pas le Christ pour réserver les cadeaux à mes ennemis ! Laissez-vous tenter ! Essayez-le au moins...

_ Je l'essayerai. Nous ne dirons rien à Sarah et si elle trouve qu'il me va bien, je le prendrai. Une fois dans ma vie "péter dans la soie" quel mal y a-t-il ?

_ Nous nous sommes mal compris mon cher : je vous cède mon loden, pas mon slip ! » Nous rions de bon coeur.

J'aimerais savoir ce que j'apporte à Édouard. Une sorte de dépaysement culturel... Les gens de son monde descendent peu dans le nôtre. Ma situation, à la lisière des deux, lui facilite le voyage. Notre amitié, née dans des circonstances exceptionnelles, survivra-t-elle à la paix retrouvée ? À l'allure que prennent les événements, nous ne tarderons pas à le savoir !

Nous reprenons notre marche. Le soleil écarte deux nuages ; il jette un coup d'oeil et il referme. Nous ne saurons jamais si ce qu'il a vu l'a satisfait... Nous, son éclat nous a rassurés ! Regonflés !

« Ce n'est pas tout de parler chiffons ! Que fait-on ? Je suis sec...

_ Moi aussi. Alors, comme vous le diriez vous-même mon cher Robert : si nous allions boire un coup ? Je vous invite à la cascade ; ou chez moi ?

_ Voyons quel serait l'endroit propice à la réflexion... Le grand café, avec son lot de demi-mondaines du bois, chasseresses vénales autant que vénéneuses, qui perceraient nos yeux de leurs appâts ? ; ou le chaud logis bourgeois, avec sa doulce Pénélope qui tisserait, pour elle et moi les liens de l'amitié, et ceux de l'amour pour elle et pour vous ? Le grand café me plaît à moi... Avec ses putes !

_ Allons où le devoir m'appelle : à la maison ! »

En quelques tours de roue nous abordions Itaque.

« Ma chère Pénélope je t'amène un faune que j'ai sauvé des sortilèges du Bois.

_ Tu avais mis des boules Quiès ?

_ Ces sortilèges s'attachent plutôt au sens de la vue ! Je gardais encore l'éblouissement de ton visage ce matin... J'étais invulnérable !

_ Dites-moi Robert, vous allez bien ?

_ Très bien Hélène. Nous venons du bois en effet, mais nous y sommes allés pour calmer des tourments qui n'avaient rien de physique. Édouard va vous expliquer. »

Je préférais le laisser raconter nos aventures, ne sachant pas ce qu'il jugeait bon de dévoiler à sa chère moitié. Il ne lui cacha rien.

« ... Voilà pourquoi nous sommes allés au Bois ! »

Tout simplement... Hélène nous servit à boire. Nous sommes restés une heure à parler de toutes sortes de choses, sans autre souci que d'être bien ensemble. Sarah nous rejoignit vers dix-sept heures trente.

 

CHAPITRE 20

Point 15

 

 

L'Établissement a basculé ! Basculé dans le chaos mou... Le climat social dégradé... Une mélasse consensuelle dans laquelle s'activent les uns et se prélassent les autres. Les uns, pour l'instant une minorité, ce sont les aspirants au combat ; les autres ce sont les glandeurs, qui profitent du bordel ambiant pour satisfaire à leur passion ! J'hésite à me réjouir... D'autant que le baiser de la veille me vaut des simulacres buccaux : pas un qui ne se croit obligé de pencher la tête en me disant bonjour ! Ils salissent tout ! Je viens de laisser la fautive dans son bureau. Elle a aimé le manteau... Je ne sais pas quand je le mettrai ! Le soir, pour sortir ? Elle aime le porte manteau. Elle a tenu à se faire pardonner son baiser : à dose allopathique. Avec les à-côtés, ça nous a pris la nuit ! Enfin, une partie...

Soubiroute est déjà là.

« Salut Soubirette ! Ceux qui vont mourir te saluent !

_ T'as pas la pèche ou tu fais des effets de scènes pour m'impressionner ? Pour me séduire peut-être ?

_ Une de nous deux garde l'espoir ! C'est toujours ça ! Laisse-moi te raconter et nous pleurerons ensembles...» J'évoquais...

«... Et depuis hier je n'ai rien trouvé ! Au secours !

_ En fait nous avons "gagné" trop facilement ! Il y a un moyen... Mais tel que je te connais, tu ne voudras jamais l'appliquer !

_ Dis toujours...

_ Déclencher la grève comme si la délocalisation était confirmée.

_ Tu me connais bien ! Si l'intersyndicale était d'accord, je me laisserais convaincre... Mais ils ne voudront jamais déclencher une grève pour des problèmes de hiérarchie ! Ni d'ailleurs pour la réduction du temps de travail ! Et comme je ne veux pas les manipuler... Dans mon esprit, c'était la Direction qui devait sauter sur l'occasion de faire le ménage dans l'encadrement !

_ Et ton pote le DRH, il ne pourrait pas nous donner un coup de main... Confirmer les bruits...

_ Craquer une allumette... Tu m'as donné une idée Soubirette ! Reviens me voir dans une heure ! »

Moi je ne peux rien faire mais Édouard, il n'est pas marié avec la classe ouvrière, lui... Je fonce le voir !

Édouard m'accueille. Il a l'air dubitatif. Ce qui me laisse penser qu'il possède quelque chose qui le fait douté ; en l'occurrence, c'est mieux que l'air absent ou songeur qui laisse croire que l'on ne pense à rien.

« Monsieur le directeur peut-il m'écouter avec soin afin de me comprendre à demi-mot ?

_ J'ai compris !

_ Je n'ai pas parlé !

_ Si. Suffisamment. Ne dites rien de plus !

_ Vous êtes sûr ?

_ Mon cher Robert, j'ai procédé à la même analyse que vous et je suis arrivé aux mêmes conclusions. Vous n'avez pas le monopole de l'intelligence... J'admire votre loyauté... Convaincu ? Vous avez une réunion d'information pendant la pause : soufflez le chaud ! Dès que j'ai du nouveau, je vous appelle.»

Sacré Édouard ! À force de les voir prendre des décisions aberrantes, on oublie qu'ils sont capables d'être intelligents, nos grands chefs ! Et sensibles... Reste à espérer qu'effectivement nous nous soyons bien compris !

Le temps de régler quelques affaires urgentes et Soubirette est là.

« Bernadette je vais te donner l'occasion de passer à la postérité ! Tu vas faire le discours de ta vie. Je veux du sang et des larmes et après, des petits oiseaux qui volent dans le ciel ouvrier au-dessus d'usines enchantées : la totale ! Un discours tellement décalé que, quand ils s'en apercevront, les grèves seront terminées depuis des mois ! En attendant tu me les auras gonflés à bloc ! Je veux des chiens enragés qui tirent sur leur laisse en bavant. Si tout va bien, nous les lâcherons dès lundi !

_ Merci de l'honneur. Je ferai de mon mieux...

_ Tu fais comme si nous avions eu la confirmation, sans l'affirmer, et tu forces sur les vertus de la réorganisation. Pour le reste... À ton bon coeur...

J'aurais pu faire le discours moi-même ; sauf que je suis exécrable dans cet exercice dès que l'auditoire dépasse deux personnes ; et nous en attendons huit cents ! Bernadette est une oratrice exceptionnelle. Elle possède cette capacité féminine d'ériger en affaire personnelle les problèmes généraux et elle n'est pas, à l'encontre de la quasi-totalité de ses consoeurs, affublée d'une voix de fausset qui vire à l'hystérie aussitôt qu'elle la force un peu. De plus, dans le cadre de ses activités politiques, elle s'adresse régulièrement à des assistances de quelques dizaines de personnes ; ce qui la maintient en forme. Moi, quand j'en harangue dix d'un coup, c'est en tant que responsable "Incendie" de mon bâtiment !

« À midi nous allons déjeuner à l'extérieur. Si tu veux en être... Rendez-vous ici.

_ Merci. Je viendrai. »

Point 16

 

Elle s'en va. Je reprends mes dossiers. Pas longtemps : comme l'Inuit voit sa nuit s'éclairer d'une aurore boréale, je vois ma matinée s'éclairer de Sarah !

« Je passais amour.

_ Si Floconet ne te l'a pas encore signalé, le plus court chemin entre les woa-woa dames et ton bureau ne passe pas par le mien ! Mais puisque tu es là, tu vas pouvoir me rendre un service ! Oui qui ? Mon homme suffira... Voici la liste des noms des responsables syndicaux de toutes les filiales du Groupe in the World. Tu les appelles pour savoir s'ils ont reçu notre envoi et tu essayes d'obtenir leur premier sentiment. Si tu y arrives, je double les câlins !

_ Par téléphone et à quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, tu pars gagnant... enfin je veux dire perdant !

_ Tu as raison ! Mais je compte sur ton talent de commerciale pour leur arracher quelques confidences ; et à moi quelques années, par la même occasion ! Je les aurais appelés, mais l'anglais au téléphone, je ne cours pas après ! Tu peux être ici à midi ? Préviens Mélanie. Nous serons quelques copains... »

Je replonge dans la nuit. J'appelle le camarade Fernand Louvier pour la bouffe. Je me plonge dans les dossiers. Le client, c'est sacré !

Onze heures et demie. Édouard se manifeste.

« Mon cher Robert vous serez surpris d'apprendre que le Siège confirme sa décision de délocaliser notre production. J'ai le fax sur mon bureau. Je vous le lis : " Nous vous confirmons qu'aucun fait nouveau à ce jour ne nous permet de suspendre notre décision de transférer l'étude, le développement et la fabrication des équipements. En conséquence nous vous demandons de réunir dans les huit jours le comité d'entreprise. Signé : le Directeur des Relations Humaines, Alain Messier." Messier n'a pu qu'exécuter les directives de son patron du Siège, Marcoussis. Vous passez me voir ?

_ J'arrive ! »

« Inutile de vous dire Robert, que nous sommes sur une corde raide ! Que votre grève ne soit pas à la hauteur de l'événement et nous sommes balayés. Marcoussis n'a pu prendre le risque de déclencher la grève que parce qu'il a présenté cette éventualité au Président : si la grève est forte, nous renonçons au transfert et nous modifions la hiérarchie ; si la grève est faible, nous transférons ! Dans le doute, ils avaient renoncé à transférer ; compte tenu, évidemment, de notre dossier.

_ Si dans de telles circonstances les gens ne se battent pas, alors qu'ils crèvent... Je dois vous quitter. Est-il opportun que vous passiez à la réunion ? Écoutez, je vois la tournure que prennent les événements et je vous contacte. Nous verrons alors...

_ Je serai dans mon bureau. Souhaitons-nous bonne chance ! »

_ Nous allons manger au calme à quelques-uns. À "La guinguette", au bord de l'orge. À tout à l'heure.

Le restaurant ressemble à une cantine de luxe pour cadres provinciaux. Nous mangeons en silence. Soubiroute est plus pâle que d'habitude, concentrée comme un ketchup. Fernand paraît tendu, inquiet : il n'a pas vraiment compris la manoeuvre et il n'aime pas ça... Mélanie, optimiste, a sa tête des bons jours : il se passe quelque chose d'heureux ! Sarah assiste aux préparatifs de son premier conflit du travail et elle nous observe avec son attention habituelle. Moi, pour l'instant je sers à boire !

« Haut les coeurs ! À la santé des vainqueurs ! »

Nous trinquons. Ce qui n'échappe pas à Mélanie :

« ... avant de trinquer ! ».

Il faut que je regonfle Fernand...

« Fernand préférerait sans doute du vin rouge ! - Soubirette est encore plus rouge que lui, mais ce n'est pas le moment de la chercher ! -

_ Fernand, il va t'en faire voir de toutes les couleurs ! Ça changera car dans cette histoire, moi je n'y vois que du noir...

_ Il n'y a rien à comprendre ! Comme je viens de vous le dire la guerre est officiellement déclarée. Le reste ne dépend que de nous ! Grève, grève, grève ! Tu as tort de t'inquiéter Fernand... Si la grève ne démarre pas, il sera bien temps !

_ Je suis sûr qu'il y a une magouille quelque part... Je ne dis pas qu'il y a traîtrise ! Magouille, sûr !

_ Qu'est-ce que tu vois comme magouille ?

_ Je ne sais pas et ça m'énerve encore plus ! De toute façon la guerre est déclarée...

_ Mange en paix ! Tu es toujours d'accord pour une grève illimitée avec occupation du site ?

_ Toujours. D'abord on vote à main levée. Si l'écart est minime, on procédera à un vote secret. Début de la grève lundi. »

Méfiant le Fernand ! Un vieux routier... Je n'ose pas le mettre dans le coup. Si ça se trouve, je suis manipulé jusqu'à l'os ! Quoique les calculs d'Édouard nous les aurions faits... Par contre, il est probable que la grève n'aurait pas eu lieu... Mais l'idée de solliciter Édouard vient de moi... Dans cette combine, ils se seraient donné une chance supplémentaire : celle que la grève soit un fiasco ! Je n'y crois pas : c'est trop compliqué ! Et puis Édouard n'est pas un comédien professionnel qui seul pourrait m'abuser de la sorte... Je me fais du cinéma !

« Y a-t-il un Monsieur Mourier parmi vous ?  »

La serveuse a pris une voix d'annonce de gare par une fille qui aurait fait un stage en aéroport. Je lève le bras et moi après.

« On vous demande au téléphone.»

Elle me désigne le coin Réception. L'appareil est décroché.

« Robert Mourier. J'écoute.

Point 17

 

_ Ah ! Robert ! Je suis révoqué... Depuis midi. Mis à la disposition du Siège. Mon remplaçant n'est pas encore désigné mais Alain Messier assure l'intérim. Il tient à faire une communication pendant la réunion. Voilà ! Je suis convoqué par le président Ségal à quatorze heures. Puis-je vous rencontrer sur la route ?

_ Au Balto dans un quart d'heure ?

_ Bien. Une chose encore : il semblerait que Marcoussis ait des ennuis... À tout de suite.»

Mais bon sang ! c'est bien sûr ! Ils jouent à fond la carte de la grève merdique !

« Bernadette, on a assez mangé. Édouard a été débarqué. On discutera dans la voiture. Je dois le rencontrer au Balto. Les autres, finissez ; je vous envoie une voiture »

Je bise Sarah, histoire de lui faire voir que même sous la mitraille, l'essentiel ne m'échappe pas ; et nous filons.

« Je m'attendais à quelque chose : je ne suis pas déçu ! Messier, à ton avis, qu'est-ce qu'il va dire ?

_ À mon avis Robert, il va chercher à foutre la merde dans l'esprit de nos petits camarades... Du genre... Du genre... J'entends l'air, je ne vois pas les paroles...

_ Moi non plus ! Notre point faible, par rapport à nos troupes, réside dans le fait que nous avons relancé l'affaire dans l'espoir de voir aboutir nos revendications sur le pouvoir dans l'entreprise, alors que nous aurions pu éviter la délocalisation avec nos seuls arguments comptables. Et les revendications en question sont assez mal comprises par les collègues ! Pour être précis toutefois, la "manipulation" émane de la direction de l'établissement en relation avec le DRH du Groupe. Même s'il avait enregistré notre conversation, Édouard ne pourrait rien prouver contre moi ! J'ai été plus sibyllin qu'un évêque glosant sur le préservatif !

_ Moi je crois qu'à leur place je gagnerais du temps. J'annoncerais qu'il n'est pas envisagé, comme certains bruits intéressés l'avaient laissé penser, de fermer l'établissement. Là-dessus j'évoquerais une histoire de complot, coalition contre nature d'intérêts divers... Suivez mon regard... Mais nous avons rétabli l'ordre !

_ Tu mettrais un directeur de choc, qui ferait le ménage, y compris dans les rangs syndicaux et, dans six mois, un an tout au plus, le fruit tomberait en suppliant « Par pitié : achevez-moi ! » Bien vu ! Contre-attaque ?

_ Nous avons les documents comptables : ceux de l'audit et ceux que vous avez établis. Supposons que nous les diffusions... Nous marquons un point quant à la mauvaise foi de la direction... mais nous n'expliquons pas la suite. D'ailleurs Messier pourrait dire, tout à l'heure, qu'ils avaient renoncé, au vu d'une contre-expertise comptable, à fermer l'établissement. Et qu'ils avaient été surpris, etc.

_ Il n'y a pas de document qui prouve qu'ils avaient renoncé ! Par contre nous avons le fax qui dit le contraire ! S'ils ne sont pas capables d'accorder leurs violons, ce n'est pas de notre fait !

_ Je suis d'accord avec toi Bernadette : nous pouvons faire match nul ! Et donc perdre ! Il faudrait savoir qu'elles sont les forces en présence... Si personne chez eux ne veut modifier les structures du pouvoir, le problème est réglé ! Édouard a peut-être une idée sur la question... Il nous faudrait un peu de temps. Reporter la réunion à dix-sept heures ?

_ Cela me paraît raisonnable... Je leur dirai que nous avons trop d'informations de dernières minutes. Qu'il nous faut les vérifier et faire le point. Je m'en occupe. Il est moins vingt et Fernand n'est pas là...

_ Son second prépare la sono. Arrête-moi au Balto et envoie un copain les chercher ! Courage Soubirette ! Heureusement que tu as repris du service ! »

Elle me dépose et elle repart ! La Jag est là. Je rentre dans la salle du café-tabac. Inutile de chercher le coin non-fumeur : il y a tellement de fumée qu'on ne le verrait pas ! Je déniche Édouard au détour d'une volute.

_ Mes respects monsieur le détaché ! J'en suis désolé, croyez-le bien ! Et pas seulement pour la cause que nous défendons...

_ Merci mon cher ami. Mais les jeux ne sont pas faits ! Écoutez cela mais n'en faites pas état devant des tiers : le président Sruck est de notre côté ! Marcoussis me l'a assuré. Lui-même est suspendu de ses fonctions, ou plus exactement prié de prendre quelques congés... Le vice-président Magloire serait à l'origine des sanctions qui nous frappent. Comment a-t-il appris l'arrangement conclu entre moi, Marcoussis et le Président : mystère. Toujours est-il qu'affolée par la perspective de voir une partie du pouvoir lui échapper, la fraction la plus conservatrice du Conseil d'administration, représentée par Magloire, a décidé d'intervenir directement dans le conflit. Les frictions ne datent pas d'hier et il n'est pas impossible que le Président ait été espionné... Il est plus que probable que Messier annoncera l'abandon du projet de fermeture.

_ Nous étions arrivés à cette conclusion... Le Président ne peut-il maintenir sa décision ? Je présume que la majorité du Conseil le suit.

_ D'une façon générale, oui. Mais sur cette affaire rien n'est moins certain. Les administrateurs sont presque tous des patrons ; ils ne souhaitent pas nécessairement voir l'incendie gagner leur entreprise ! Magloire le sait, qui n'a pas pris de gants avec son président pour infirmer une décision qu'il estime minoritaire. D'ailleurs Sruck s'est contenté de sauver la tête de Marcoussis, en marmonnant qu'ils avaient été abusés ; par moi ! Cela dit, dans ce milieu ce type de conflit est monnaie courante. Demain peut voir triompher la vengeance... Ils jouent à se faire peur ; sauf que là, certains ont vraiment peur ! Pour répondre à votre question, ne comptons pas trop sur une intervention directe du Président...

_ Moi qui voulait vivre une belle aventure... Il restera votre effort et notre amitié...

_ Tut tut ! Vous croyez vraiment que tout est terminé ?

_ Non ! Comment disiez-vous ? : un instant de faiblesse...

_ J'aime mieux ça ! »

 

Point 18

 

Édouard n'offre pas le visage d'un vaincu. Je pense même que la sanction dont il est l'objet, en lui donnant acte de son courage, l'apaise. De vague renégat orphelin, ne devenait-il pas le membre émérite de la noble famille des victimes de leur sens moral. Il devenait mon frère, et celui de mes frères, et celui de mes soeurs, une très belle famille en vérité !

« Bienvenu dans la famille, Édouard !

_ Merci Robert. Vous dirais-je que cette sanction me rassure... Je ne savais plus vraiment qui j'étais. Je craignais de solliciter la grâce du bourreau au premier sang versé : le mien. Le cercueil que l'on m'offre est capitonné... Mais il n'en reste pas moins un cercueil ; dont je compte bien m'échapper !

_ Première décision : nous avons reporté la réunion à 17 h. Deuxième décision : néant ! Nous sommes secs comme des triques ! Vous avez une idée ?

_ Vous pourriez mettre en doute la sincérité de la Direction... Exiger des garanties... Je ne peux pas vous dire lesquelles... Il ne m'appartient pas de le dire...

_ Un directeur qui aurait toute notre confiance... par exemple. Une hiérarchie élue par le personnel... Ce n'est pas bête cela ! Je dirai même plus : ce n'est pas bête du tout ! Nous changeons l'angle d'attaque : le wagon devient la locomotive. Nous sommes obligés de prendre des garanties sur l'avenir puisque les projets nous concernant semblent suivre des méandres particulièrement tortueux ! Voilà nos conditions ! Au pied !

_ Je n'ai rien dit ! Réfléchissez... Nous nous téléphonons !

_ Et nous prenons une collation !

_ Comment dites-vous ? : on se fait une bouffe ?  »

Édouard me dépose à cent mètres de l'entrée, au moment où passe le véhicule qui ramène Sarah, Mélanie et Fernand ! Je m'installe à l'arrière. Je commence à expliquer la nouvelle donne. Je termine l'explication dans mon bureau. Puis nous allons sur le lieu de la réunion pour renvoyer les gens à ce soir. J'ai besoin d'un peu de calme...

Je vais à la bibliothèque. La nouvelle donne est-elle meilleure ? En revendiquant des garanties, nous nous inscrivons dans le schéma classique d'une négociation : nos revendications devraient être mieux comprises par l'ensemble du personnel ; donc mieux reçues. Et mieux défendues... La décision du transfert émanant du Siège, nous pouvons exiger de négocier directement avec son représentant, Pierre Marcoussis. Éventuellement avec Édouard s'il a retrouvé son poste... Mais là, je rêve. L'endroit a beau être l'habituel refuge de ceux qui en ont assez de squatter les W-C., vu les circonstances je ne passe pas inaperçu. Pour un peu, ce serait De Gaulle à Baden-Baden ! Mireille, l'hôtesse du lieu, me gratifie d'un triste sourire là où les lecteurs inquiets tentent de déchiffrer, sur mon visage buriné, les traces de leur destin. Je n'insiste pas !

Affluence dans mon bureau ! J'avais disparu ! Mon Dieu ! protégez-nous !

« Et alors : le pipi du prostatique, vous n'en avez jamais entendu parler ? Soubiroute, Fernand, vous restez. Les autres, du balai ! Sérieusement : nous sommes pressés par les événements. Soyez gentils... Même toi, princesse... Je ne veux pas que l'on m'insulte en ta présence ! »

Ils sortent.

« Le report s'est bien passé finalement. Il serait judicieux de faire une intersyndicale... Je veux dire une réunion inter... Nous allons avoir besoin de tout le monde. Fernand ! dis-moi tout !

_ Sans lever le petit doigt nous avons décroché l'annulation du transfert ! C'est encourageant. Je suis d'accord avec toi pour dire que la bataille n'est pas terminée... Il faut des garanties... Le contrôle de l'encadrement, je ne sais pas si c'est la bonne solution...

_ Le contrôle du pouvoir. Soubirette ?

_ Tu n'as rien "oublié" de nous dire ? Le vrai rapport de force par exemple ? Le coup vient des conservateurs, soit, mais ils le sont tous plus ou moins ! Accouche !

_ Disons que certain, et non le moindre, pense surtout à conserver son poste pendant de longues années encore... Il semble qu'il soit convaincu que ce n'est pas avec les brêles actuelles qu'il y réussira. Rien de plus... D'autres nous aiderons si nous leur proposons un ticket gagnant. Satisfaite ?

_ Pourquoi tant de cachotteries entre nous ?

_ Parce que j'avais promis la discrétion et que j'ai quelques doutes sur l'étanchéité du "entre nous" ! Ces notions de "qui est avec qui" doivent être maniées avec une extrême prudence. Je considère que je ne vous ai rien dit : c'est dire ! Vous avez compris ? Fernand ?

_ Je crois... Pas d'aide mais pas d'emmerdes venant du Siège !

_ De certaines personnes du siège. Fernand tu réunis l'intersyndicale pour quinze heures ; dans la salle. En attendant, nous ferions bien de décompresser un peu. La soirée s'annonce rude ! Bernadette, je te retrouve ici dans une heure ? Nous ferons le point. Salut. »

 

Point 19

 

Ouf ! Une récré en compagnie de Sarah devrait être un excellent remède à l'anxiété. J'imagine toujours qu'une erreur de ma part va entraîner le chômage et un cortège de calamités des plus noires : suicide, prostitution, exclusion et que sais-je... Par ma faute ! Ma méthode est anxiogène : pour l'adversaire, qui peine à saisir des données qui paraissent ne pas convenir à la situation, et pour moi, contraint de m'adapter sans cesse aux tentatives de résolution de l'adversaire. En principe, et sauf erreur justement, il doit "craquer" le premier ! Nous avons annulé dans la première manche et nous avons l'avantage dans la seconde... Il nous faut concrétiser !

« Je peux venir te voir, princesse ? Fais le ménage...»

Je vole, insensible à tout ce qui n'est elle...

« J'ai bien cru ne jamais parvenir jusqu'à toi ! "Et pourquoi ci ? Et pourquoi ça ? " J'en pose des questions, moi ? Tu m'excuses pour l'expulsion : tu n'as d'autres titres dans cette affaire que d'être l'élue de mon coeur... Raconte-moi des choses de l'autre monde...

_ Il était une fois une jolie princesse qui aimait un berger... Cherchez l'erreur ! J'irais bien au ciné... Voir un film exotique en V.O. Un film Indien. Avec son fleuve de boue, ses cadavres qui brûlent, avec l'air chaud qui sert d'ascenseur à l'âme qui s'en va... Tu crois à la réincarnation ?

_ Ça ne me paraît pas plus con que nos convictions... Sauf en ce qui concerne la réincarnation dans les animaux... Mais que nos âmes cherchent en plusieurs vies à atteindre un seuil de perfection avant le grand départ, pourquoi pas ! Si l'on croit à l'existence de l'âme... Cela dit, j'aime trop la vie pour souhaiter que mon âme s'anéantisse ! Je préfère penser que sa perfection lui vaudra l'immortalité ! Encore que je sois infoutu d'imaginer le paradis ! Sans doute suis-je trop attaché à ma nature humaine... Ne pas aller loin peut-être, mais y aller tout seul ! Dans la pratique, je fais un double pari : Dieu existe peut-être, pour le plaisir de la spéculation intellectuelle, et il n'existe pas, pour le plaisir des sens, pour ce qui me rend totalement vivant : la certitude de mourir à jamais. Et toi, tu le vois comment le paradis ?

_ Au pieu avec toi !

_ Elle est charmante ! J'enlève ce que j'ai dit sur la réincarnation en animal : dans certains cas elle peut se justifier ! Sérieusement...

_ Je suis sérieuse... Au second degré, peut-être... mais je suis sérieuse. Le paradis pour moi, c'est la vie tissée avec seulement les fils blancs.

_ Beurk ! Non, vraiment, je n'arrive pas à imaginer l'éternelle masturbation ! Un petit quart d'heure me suffit ! Ne vois rien de graveleux dans mon propos : il s'agit évidemment de masturbation intellectuelle, que dis-je, de masturbation spirituelle ; carrément de macération !

_ Il ne m'a fallu que "le petit quart d'heure" pour rectifier ! J'ai lu que 90% des français ne croyaient pas à l'enfer ; et que 50% croyaient au paradis. La logique voudrait que ce soit le contraire... Les hommes ont la mémoire courte. Heureusement... Il est vrai que la moitié d'entre eux croit en l'astrologie !

_ Attention toutefois... Même le con reste un être humain : il faut gratter plus longtemps, plus profond, pour trouver la nudité, le désarroi, qui certifient la nature pensante de l'hominien ; et plus profond encore, l'espoir, le sceptre... Je t'accorde que chez certains il faut posséder l'abnégation du mineur de fond pour mettre à jour cette identité !

_ Quand j'étais adolescente, je cherchais à voir le visage de Dieu dans les passants...

_ Ne vieillis pas... trop vite. Cherche encore un peu, sinon Dieu, du moins l'homme... Tu seras surprise, et parfois très agréablement. Mais c'est vrai que de se défouler en les traitant de con, ça fait du bien ! On cause et la révolution n'avance pas. Je dois y aller... À tout à l'heure, princesse. »

 

 

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