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Roland Chapnikoff

 

Usine 2 _ Section 2

 

 

 

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CHAPITRE 8

 

 

Voilà quatre jours que je n'ai pas vu Sarah. Nous nous téléphonons soir et matin, même pendant le week-end. Nous sommes dans la phase " round d'observation" ! Révérence gardée, je dirai qu'il me tarde de lui rentrer dans le lard ! Pourtant je comprends nos hésitations, car j'en ai. Sarah possède un atout que lui confère la jeunesse : celui de pouvoir provoquer la passion ; hors de raison, brute. Moi je susciterais tout au plus une très grosse affection ; si je suis gentil, affectueux mais pas trop, propre sur moi. Je m'expose plus qu'elle. Elle voudra des enfants et leur père, et vivre une passion peut-être. Elle s'expose plus que moi. Elle peut m'abandonner : je risque ma vie. Je peux l'abandonner : elle risque un gros chagrin. Je ne réglerai pas la question maintenant car mes compagnons s'annoncent dans le couloir : en chantant l'internationale !

« Entrez braves gens ! Salut à tous. J'espère que vous avez potassé, comme on dit en Alsace ! Je rappelle en deux mots les éléments du débat : primo, nous devrons passer aux trente-cinq heures dans les deux ans à venir, la réduction de salaires étant modulée et fonction de l'éventuelle baisse de la production. Le temps libéré devra obligatoirement être comblé par de nouveaux embauchés. Les trente-deux heures deviennent l'objectif à cinq ans. Deuzio, les promotions à des postes de responsabilités devront avoir l'aval du personnel concerné. Lequel pourra présenter ses candidats. Tertio, toute décision relevant de la stratégie de l'entreprise devra obtenir l'aval d'un collège regroupant tous les élus du personnel. Un référendum pourra être demandé par le personnel. Qui veut la parole ?Jean.

_ Je prends dans l'ordre. Je propose que l'on embauche avant la réduction de la durée du travail. Les gens sont saturés de boulot et un décalage de quelque mois risque de créer de l'irréparable. Et puis un tien vaut mieux que deux tu l'auras !

_ Tu as raison mais je crains un blocage. Admettons que tout le monde joue le jeu : trois heures sur trente-huit, cela représente environ huit pour cent du temps de travail, soit huit pour cent du nombre de travailleurs. C'est probablement le nombre de chômeurs suffisamment qualifiés pour reprendre un poste au pied levé, soit les deux tiers des chômeurs. Ce qui règle la part du problème sur laquelle nous pouvons intervenir directement. Je ne sais pas comment cela se fera, mais je suis certain que dans deux ans le nombre de chômeurs "opérationnels" aura baissé de beaucoup moins. C'est ma conviction et je la partage... Dites-vous bien que le patronat, et bien d'autres encore, trouvent très confortable, pour eux, la situation des travailleurs : accaparés par trop travail ou accablés par le manque de travail. Dans les deux cas c'est tout bénef ! Pas la peine de vous faire un dessin... Il leur suffira de pinailler sur la nature des postes à pourvoir pour ne pas embaucher !

_ Alors il n'y a pas de solution ?

_ Il y en a une : se dire qu'il est intolérable de laisser des gens sans travail, et ne plus le tolérer ! Se mettre en grève ; comme ça, sans ergoter des heures, des mois, des années ! Grève générale illimitée tant qu'il reste un de nos frères sur... la grève ! Je préfère ne pas continuer, je deviendrais grossier...Ton avis ?

_ Illusoire...

_ Je ne te le fais pas dire ! Alors il faut choisir des objectifs qui vont, au minimum de leur réalisation, dans le sens d'un vrai progrès : plus de temps libre pour mieux réfléchir en est un. Associé à une modulation du manque à gagner, c'est jouable. Et, pour tout dire, je crois moi aussi que la charge de travail supportable est d'ores et déjà dépassée. Ils seront obligés d'embaucher un petit peu. Dans ta proposition le minimum c'est la stagnation ! Par contre je refuse complètement une diminution du temps associée à une mobilité des horaires ou à des cumuls d'heures en fonction des besoins de la production ! C'est la vie familiale et sociale en lambeaux, plus de surmenage, et plus de chômage puisque le patron pourra ne conserver qu'un minimum d'heures de travail pendant l'intersaison et utiliser le reliquat le moment voulu au lieu d'embaucher ou de conserver un effectif moyen supérieur. Après le chômage technique voilà le chômage à la carte ! Ce n'est pas ces pratiques qui obligeront le patronat à se régénérer ! La diminution accompagnée d'embauches reste l'objectif optimum. À nous de l'imposer !

_ Bon... Les promotions... Ça m'ennuie un peu de choisir le caporal de service... Il faudrait préciser les devoirs des gens que nous choisirons.

_ Entièrement d'accord ! Tu sais combien je me méfie de la cogestion, autogestion et autres sion ! Mais je n'ai pas le droit de pratiquer la politique du pire en laissant des irresponsables conserver les commandes du bateau. C'est tout... Ta mission, si tu l'acceptes, sera de mettre noir sur blanc les devoirs et les droits de ces gens. En cas d'erreur, il va de soi que nous ne te reconnaîtrions pas !

_ C'est une mission impossible ?

_ Essaye ! Tu verras bien. Moi j'ai déjà donné ! Je vais te divulguer un secret : par cette proposition, qui en France a peu de chance d'être retenue, nous offrons à nos patrons une occasion en or de faire le ménage dans la hiérarchie ! S'il advenait qu'ils se réveillent, ils devront passer par ce déblaiement pour libérer la motivation et la créativité du personnel. En fait, en votant la défiance envers l'encadrement nous les obligeons à respecter un des fondamentaux du management : former des équipes soudées. La suite ?

_ Je fais les mêmes remarques pour les choix stratégiques : nous entrons de plain-pied dans la cogestion ! À chacun son métier, non ?

_ Je répéterai simplement ce que j'ai déjà dit : je ne veux pas pratiquer la politique du pire en laissant pratiquer la pire des politiques ! C'est une question d'honnêteté intellectuelle... Tant que la majorité de nos mandants ne sera pas convaincue des malformations congénitales du capitalisme et qu'elle nous demandera d'amender ce système, je continuerai à me comporter en réformateur. Ceux qui veulent m'entendre tenir un discours différent se trompent de tribune. Vous ai-je convaincus ?

_ Je comprends ta position mais tu n'as pas répondu à ma question : sommes-nous compétents pour diriger une entreprise ? Répond en toute honnêteté... intellectuelle.

_ Une boîte en place sur un marché porteur, une boîte qui bénéficie d'aides publiques sous forme de quota, une boîte qui distribuent des dividendes plus que confortables, une boîte qui se faisant licencie à tour de bras, voire, quand les travailleurs renâclent, à tour de gros bras, cette boîte, de notre point de vue, est-elle bien gérée ? Regarde-moi dans les yeux et ose me dire : oui !

_ Oui ! C'est pour notre bien qu'elle licencie ! Tu ne comprends rien à la stratégie et tu veux diriger ! Je redeviens sérieux : pourquoi ne pas lutter directement contre les licenciements ?

_ Parce que l'on nous opposera toujours des arguments invérifiables, en admettant qu'ils soient de bonne foi. Parce qu'être licencié sans connaître la vraie raison, nous rabaisse au rang de l'objet. Parce qu'un objet ne se révolte pas contre sa condition. Et aussi parce que je suis convaincu que pour le patron l'intérêt financier prime l'intérêt industriel, qui prime l'intérêt des employés ! Le malheur provient du fait que le licenciement peut parfois, au plan industriel, se justifier ! Cela fait partie du jeu de la loi du Marché ! On n'en sort pas... Je crois néanmoins que tout ce que nous proposons s'oppose directement aux licenciements. Je ne sais plus quoi dire...

_ Je me permets de résumer ce que tu as dit : ce que nous proposons n'est que réformiste, donc limité, car nous répondons à une demande de réforme. La pleine réussite de nos options devrait cependant remettre l'entreprise sur la voie industrielle tout en améliorant la situation sociale. Une réussite moindre permettrait néanmoins d'aller dans le bon sens. Correct ? »

J'ai un passage à vide. J'aurais dû manger. Qu'est-ce qu'il a dit... Oui, ça résume bien... Pas ce que je pense, au fond de moi, là où un monstre dialectico-hypoclycémique me triture le pancréas et me bouffe la foi dans les matins qui chantent. S'ils savaient ce que je pense de tout ça, quand j'ai faim en plus...

« Je te trouve bien, mais si je ne bouffe pas je vais me trouver mal. Continuez sans moi. J'ai dit tout ce que j'avais à dire. Jean me dira ce que vous avez décidé. Merci les gars ! »

Je n'en peux plus. Mes dernières forces pour appeler Sarah, mon élixir de vie... Un téléphone...

« Bonjour mademoiselle. Sarah n'est pas là ?

_ Elle est en ligne. C'est de la part de qui ?

_ Robert. Vous pouvez lui dire d'abandonner la ligne car je l'invite à déjeuner ! Si elle le peut qu'elle me rejoigne au réfectoire. Sinon vous lui faites la bise. Merci mademoiselle. »

Maintenant je fonce.

 

point 1

 

Il y a peu de monde devant les hors-d'oeuvre. J'en profite pour consommer sur place quelques cuillerées de taboulé. Je me sens mieux. Je prends ma place devant la rampe. J'hésite à retourner en réunion avec mon reste de taboulé. Je ne suis pas trop mécontent de les laisser se dépatouiller tout seul avec les subtilités de la mise en forme d'un cahier de revendications. D'autant qu'ils ne connaissent pas plus que moi le contexte qui prévaudra quand nous déclencherons les hostilités. Édouard aura-t-il valablement déstabilisé l'adversaire ? Jusqu'où nos troupes sont-elles prêtes à aller ? Des questions qui recommencent à me pomper le sucre. J'enfourne mon reste de semoule. Je prends du rôti de porc aux pruneaux, une spécialité du chef. Un yaourt. Je paye avec la carte qui sert à tout faire, notamment à nous surveiller. En prévision de la venue de Sarah je refuse quelques invitations et je me réfugie en haut de l'estrade. Pourvu qu'elle ne tarde pas car je ne pourrai pas lui réserver l'exclusivité longtemps.

La voilà ! Putain qu'elle est belle ! Je suis gonflé de m'attaquer à ça... Elle va m'éclater à la gueule un jour, une nuit... Vieux con ! Non, elle est intelligente et bonne, elle me ménagera : « Je te serai reconnaissante toute ma vie, mais tu comprends... » Reconnaissance du bas-ventre peut-être... Pendant combien de temps ?

« Oh ! Robert ! Je suis là ! Tu rêves ?

_ Oui et non... Tu es gentille de venir. Je ne savais pas que tu aimais les épinards...

_ Il faut faire avec ! J'aime tout sauf les pois cassés ; par fidélité à mon enfance, sans doute. Je te croyais en réunion jusqu'à la demie ?

_ J'ai eu une fringale. Tu as fait quoi hier, finalement ?

_ Une copine m'a invitée à un concert Salle Gaveau. Un ensemble russe jouant de la musique russe. Assez quelconque à mon goût. Après nous sommes allées dîner. C'était mieux.

_ Un restaurant russe ? Tu as terminé ton chapitre sur la baignade en eau glacée ?

_ N'exagère pas, elle est à dix-huit degrés ! J'ai terminé. Tu crois que ça peut intéresser la commission, une baignade bretonne en Septembre ? Les congés payés, ils font partie du "monde du travail" ? En plus, j'ai un style très "bourgeois".

_ Ne force pas ton style. Je ne devrais pas dire cela, mais il se dégradera assez vite tout seul ! Quelques mois ici, et avec moi, et tu ne reconnaîtras plus ton écriture.

_ Monsieur est en dépression ! Depuis quand portes-tu un jugement de valeur sur les styles représentatifs de leur culture ?

_ J'en ai marre d'écrire pour des millions de mecs qui probablement ne me liront jamais ! Marre de parler de l'amour en quelques phrases, de sexe par boutades, de la nature à la ligne, de rester muet devant la spiritualité des choses et des êtres, sourd devant la musique, aveugle devant la peinture et tout à l'avenant... J'aspire à écrire pour des gens qui comprennent tout, qui apprécient toutes les choses de l'art et de l'esprit, qui ne sont que quelques centaines de milliers mais qui laissent crever des millions et des milliards d'hommes parce que, hors du plaisir des sens et d'une forme d'intelligence, ils n'ont rien de rien compris ! Alors je continue à aligner mes borborygmes, mes barbarismes, à jouer du tam-tam, pour que ceux qui ne me liront pas entendent du bruit et que peut-être ils ramassent le livre et qu'ils l'écrivent à leurs façons.

_ Ou la la ! C'est des pruneaux hallucinogènes que tu manges ou quoi ? Personne ne t'oblige à écrire pour nous...

_ Pour moi, pour nous, c'est un honneur et un privilège de pouvoir le faire... Je ne veux pas astiquer le bouton sensoriel des rombières du XVI ème avec le style, ni soulager le prurit de la gauche caviar avec le sujet !

_ La vérité c'est que tu voudrais bien aller aux putes, mais que le cynisme de leur comportement t'en empêche !

_ Peut-être... La vérité, une des vérités, concerne la difficulté d'écrire en utilisant une langue qui s'écrit peu... Presque un patois... qui colle ses expressions à la réalité d'un fait, d'un moment... Un outil efficace et convivial pour initiés, mais qui s'exporte mal. Une langue de formules contextuelles qui n'aborde l'universel qu'à travers les faits qu'elle signifie.

_ Je devrais remettre du beurre dans mes épinards !

_ Tiens ! Au lieu de me demander des explications en utilisant le langage commun, de gloser sur le vernaculaire, tu procèdes par une allusion qui ne prend son sens exact que dans le contexte qui est le nôtre : tu fournis un exemple à la théorie que je viens d'exposer, tu sais que je saisis facilement ce type de discours, tu sais que je sais que les épinards glissent mieux avec du beurre, bref, tu me connais ! Tu pratiques l'archétype du langage de connivence entre des membres d'un groupe qui trouvent là une identification qui les remplit d'aise.

_ Tu vois que tu peux être heureux ! Mange ton rôti, il refroidît. Ça se présente bien nos revendications ?

_ Tu changes de sujet ! Tu fuis lâchement... Tu sais que j'ai raison...

_ Je sais surtout qu'il est dans ta nature de te battre et que, littérature de salon ou littérature de coron, tu continueras à te battre. Et puis je crois que tu es trop pessimiste en ce moment...Sans doute un contrecoup aux espoirs que l'appui du directeur a suscités. Alors, ces revendications ?

_ Pinaillages de mouches ! Je crois que les gens ne voient pas la portée de l'événement : un front uni.

_ Prélude à un front populaire ?

_ Ce n'est pas mon propos... Alors la baignade en eaux froides, ça rime comment ?

 

Point 2

 

_ De mémoire... La plage blanche, la plage blanche sur laquelle glisse le vent qui dessine sur ma peau la trace du sable, la plage froide veille sur moi. Elle retient à la terre mes chairs glacées. Je vais me baigner, par défi, dans l'eau verte et fermée.

_ Moi je serais forcé d'écrire : "ça caille et j'ai la peau comme une chair de poulet. La flotte n'a pas un air sympa mais il s'agit de savoir si j'ai des couilles ou pas !" . Continue.

_ Comme je ne suis pas un travelo mais une nana, voilà une question que je ne me pose pas. Je me jette à la baille sans mouiller le maillot vu que, pour mieux jouir de l'eau, je me suis dessapée. A toi de faire moi...

_ Défi sans autre objet que de me défier, de plier mon corps à je ne sais quelle ascèse, de tremper mon orgueil à la forge de Neptune. Au sel de la mer j'offre ma nudité. Je me baptise nue. L'eau fouette mon essence et froisse mes tissus, une algue pudibonde joue à la feuille de vigne, mon corps se liquéfie dans le magma liquide. À toi...

_ Je souffre. La mer ?: hache deux os. Je renais comme un être qui recèle en son sein une boule de feu. La douleur reflue, je nage vers le rivage. Je prends pieds, je souris : c'est bon d'être acclamée ! Authentique ! Cela m'est arrivé l'année dernière. Je me suis baignée nue, et à la sortie un car de touristes m'a acclamée. Pas question pour moi de rester dans l'eau froide. L'algue m'a protégée.

_ Vénus sortant de l'eau... Ils venaient d'où tes admirateurs ?

_ Du Royaume-Uni.

_ Je n'ai jamais aimé les Anglais ! Tu vois, j'ai du mal aujourd'hui à écrire comme toi. Je suis trop habitué à fournir un travail "utile" pour laisser divaguer ma pensée. Je souffre d'une maladie professionnelle... Par la grâce du travail salarié je suis une sorte d'anti-proust, condamné à appeler un chat un chat, à la rigueur une chatte. Et le plus grave, c'est qu'il en est de même pour ceux de mes condisciples de classe sociale qui ne me liront pas, au prétexte qu'un roman, - mais comment l'appeler ?-, raconte des choses que, d'habitude, ils ne vivent qu'en dormant.

_ Tu sembles découvrir que tu es un "ouvrier". Je dirais plus volontiers un "artisan" mais je sais que tu n'apprécierais pas ce distinguo.

_ Ils sont aussi dépréciés l'un que l'autre. Tu sais qu'il y a une trentaine d'années, j'ai vu un atelier de mécanique se mettre en grève parce que l'encadrement avait voulu qu'ils travaillent en mettant moins de précision dans la réalisation des dimensions. Ces compagnons avaient compris, bien avant nous, que le monde allait basculer dans la médiocrité ! Dans les médiocrités de toutes sortes... Les artisans d'aujourd'hui se vantent de faire moins bien que les machines ! Assez déprimé ! Que dirais-tu d'une petite soirée détente ? Je vois notre directeur au Nikko à dix-sept heures ; et à dix-huit je suis à toi. Pointe-toi là-haut, tu feras sa connaissance. D'autant que je l'ai invité à participer à la commission, ce que j'ai déjà dû te dire... Interdiction de parler, de près ou de loin, du boulot. Nous pourrions aller au cinéma avant de dîner...

_ Au Nikko ?

_ C'est hors de prix ! À moins qu'Édouard ne nous invite... à manger de la viande même pas cuite ! Cela dit, j'adore ça.

_ Moi aussi. Je connais un restaurant vers Odéon, nettement plus abordable ! J'achèterai l'Officiel et nous pourrons peut-être aller dans ce quartier. Tiens voilà Mélanie.

_ Vous avez fini... Je vous fais la bise... Je vous laisse. J'ai quelqu'un à déjeuner... Salut.

_ Elle est bien mystérieuse... Une aventure romanesque sans doute...

_ Tu la connais depuis longtemps Mélanie ?

_ Une vingtaine d'années. Mais vraiment bien, depuis quatre ans seulement. Depuis la commission.

_ Comment se fait-il qu'elle soit restée célibataire ?

_ Contrairement aux apparences, pour les hommes elle n'est pas très sexy... Mais la vraie raison réside probablement dans sa trop grande exigence : elle cherchait le prince charmant. Maintenant je crois qu'elle se contenterait d'un homme charmant. Je pense qu'elle finira par le rencontrer. Je le lui souhaite. Chaque chose à sa place : la vie n'est pas un roman !

_ C'est ben vrai, mon bon m'sieur ! Tenez, moi par exemple, je ne risque pas de m'y tromper ! J'vous ai déjà raconté ma chienne de vie ? Oui. Bon ! Bois ton café sans moi ! Si je ne suis pas en réunion à deux heures, la tête de mon mauvais génie de chef va se transformer en citrouille ! Tu me diras... Bye dear... See you later.»

Elle se lève se tourne et s'en va. Vive. Vive la vie !

 

CHAPITRE 9

Point 3

 

 

Comme elle le fait de temps en temps Mélanie m'a écrit. Je reconnais la grande enveloppe bleue et la fine écriture de mouche posée dessus ; et le sceau imbécile et prétentieux du fabricant ; et la trace d'un baiser rouge que ma secrétaire ne manque pas d'apposer sur la lettre de mon "amoureuse" - « Mais si Bob, elle est folle de toi Mélanie. Ça crève les yeux ! » -. J'ai demandé à Mélanie d'utiliser une enveloppe de la boîte. Elle a pris son air outré et m'a déclaré : « On ne mélange pas les serviettes et les torchons ! » Le papier lui aussi sort d'un grand faiseur. Comme il est trop épais, il pousse l'imprimante à bourrer plus que de coutume, au grand dam des utilisateurs communs. Maintenant Mélanie imprime le soir, dans l'usine désertée. Tout cela marque bien l'intérêt qu'elle porte à ce qu'elle écrit. J'ouvre l'enveloppe avec solennité : c'est la moindre des choses. Je lis.

- Tu es gentil de ne pas faire de trace de doigt. Les traces de rouge ne sont pas de moi ! D'ailleurs il est vulgaire ! Bisous.

- Je suis détachée ! Pas de la tache originelle, ni des événements : je suis détachée au bureau de la compta ; pour remplacer la petite Christiane qui part en congé maternité. C'est d'une grande délicatesse de me charger de ce remplacement. Est-ce qu'ils savent, les "je sais tout mieux que les autres", si je ne crève pas, moi, de ne pas enfanter ? Ils s'en moquent ! Ils n'y ont pas pensé ; comme d'habitude. Je n'en mourrai pas. De toute façon, je finirai par avoir un gros ventre ! Bref ! j'abandonne monsieur Paul. C'est cela qui m'ennuie vraiment.

Je connais les filles d'à côté. Les femmes, devrais-je dire, car elles sont toutes mariées. Il y a un homme aussi : un crasseux qui pue, à ce qu'il paraît. J'avoue que je me contentais de le saluer de loin quand j'allais les voir. À propos d'homme, madame Paul a chanté comme monsieur Paul le craignait : un chant de cygne. Qu'est-ce que je vais faire si elle meurt alors que je le laisse seul dans le bureau. Il va se croire abandonné ... J'irai le voir autant que je le pourrai... Tant que monsieur Pineauto ne râlera pas. Enfin, pas de trop... J'ai déménagé la semaine dernière, le lundi pour être précise. Car maintenant je dois être précise : monsieur Pineauto, qui ne manque pas d'à propos, me l'a précisé.

« Mademoiselle Mélanie, vous pouvez réussir dans ce nouveau métier à deux conditions : de l'organisation et surtout, de la précision !

_ Mais monsieur Pineauto, je suis toujours à l'heure. Vous pouvez vérifier auprès du Personnel. »

Puisqu'il me prend pour une gourde, je vais apporter de l'eau à son moulin. Pas question qu'il me garde à la comptabilité trop longtemps ! Avec les chiffres je traîne un contentieux qui date de ma scolarité ! Je préfère régler leur compte, plutôt que de compter sur eux pour gagner ma vie. Il n'y a pas que Pineauto qui ait de l'à-propos...

Mes collègues m'ont bien accueillie. Sauf la plus âgée, Sylviane, mais elle est revêche avec tout le monde. Je fais semblant de ne pas le remarquer et je lui souris béatement. Je sais pourtant que l'on n'apprend pas aux vieux singes à faire la grimace... L'apprend-on aux vieilles guenons ? Si son sourire ressemble à une grimace, cela signifiera que son coeur est calaminé. Par quoi ? Quel malheur, quel bonheur enfui cause un tel ravage, teint ses lèvres en noir, borde son humeur de gris ? Je le saurai ! Je suis là pour trois mois : c'est deux de trop !

Ma préférée, c'est Estelle. Une frimousse espiègle et une gentillesse jamais en défaut. Par chance c'est elle qui est préposée à mon aide. Elle est bavarde et je suis devenue incollable sur les charmes de la vie familiale d'un jeune couple : comment regarder à deux la télévision quand on ne possède qu'un fauteuil, comment se retourner, sans réveiller l'autre, dans un lit d'un mètre vingt ? J'ai d'abord suggéré d'acheter un lit plus large et un canapé. J'avais même ajouté, indécrottable vieillarde, que ces deux achats me paraissaient plus urgents que celui du magnétoscope, annoncé pour le week-end prochain. Notre amitié naissante a résisté à cette incursion dans sa vie privée, preuve que sa gentillesse est vraiment fiable. Je crois qu'elle me considère comme une grande soeur qui viendrait de la campagne...

Fréquenter la jeunesse me plaît... J'entends la jeunesse psychique des êtres jeunes. Je ressens physiquement, charnellement, comme un rayonnement diffus et chaud, le bouillonnement des désirs, des espoirs, des craintes qui attirent, des bonheurs qui effraient - je maîtrise mon style ! - Chez les jeunes gens ces sentiments sont naturels, spontanés. Celui qui n'en souffre pas est un infirme qui traînera sa vie dans un fauteuil roulant. L'espérance est une maladie infantile, parfois chronique, qui vous immunise contre les désirs avortés. Ne jamais avoir espéré doit être désespérant - je me relâche ! -. Cette digression, une de plus, pour préciser (!) le plaisir que je prends en compagnie d'Estelle.

Peut-être voudriez-vous savoir ce que devient le trop galant monsieur Raoul. Je dirai, à l'attention des plus facétieux, qu'il bosse. Et qu'il persiste à m'importuner. Véritablement cet individu me chasse, comme il chasserait une caille ou une poule faisane. Non, je n'ai pas écrit faisandée, mon cher Robert ! Je le trouve à l'affût dans l'escalier, en embuscade dans la rue, le regard plus ou moins exorbité. Mais ce qui me chagrine le plus, c'est qu'il importune maman. Je vais devoir le remettre à sa place une fois pour toutes et tant pis pour le loyer ! Maman en est d'accord. Elle va le préparer doucement. Nous avons travaillé la manoeuvre ! La scène devrait se jouer de la façon suivante. Maman s'adresse à l'individu.

« Asseyez-vous mon ami. Car vous êtes mon ami, notre ami... Et nous aimerions que vous le restiez.

_ Euh... moi aussi.

_ Seulement voilà, mon ami, mon cher Raoul, il se trouve que votre amitié pour ma fille devient... envahissante. Vous savez que le mieux est l'ennemi du bien et que celui qui trop embrasse mal étreint... comme on dit. Vous connaissez l'indépendance d'esprit de ma grande fille... Elle m'a confiée que votre sollicitude, pour amicale qu'elle soit, commençait à la brimer... ou quelque chose de la sorte. À l'agacer peut-être... Bref, à développer en elle un sentiment qui n'est sans doute pas celui que vous espériez... J'imagine l'attrait qu'une belle femme peut exercer sur un homme solitaire et charmant, mais cela n'autorise en rien ce trop plein d'attentions qui vous nuit, croyez-moi. Puis-je attendre de vous plus de ménagement ? Vous me le promettez ?

_ Euh... Oui.

_ Vous êtes un gentleman. Si nous prenions le thé ? »

Après ces coups de semonce, s'il persiste, je le massacre à la tronçonneuse ! Il m'échauffe le sang celui-là ! Un comble !

Voilà pour cette semaine. Je crains que la prochaine ne soit plus funèbre avec la mort annoncée de madame Paul. Chienne de vie !

 

Point 4

 

 

Je replace le texte de Mélanie dans l'enveloppe. Je le ferai lire à Sarah. Je ne dois pas penser à Sarah. Pas maintenant.

J'ai du travail. Philippe tourne autour de nos portes vitrées comme un poisson-suceur dans un aquarium. Ça sent la fin de mois. Mes Pakistanais ne sont pas de bons payeurs. Ou alors il manque des papiers pour la banque, ça revient au même : des chicanes sur la route des règlements. Je passe mon temps à téléphoner là-bas. Quand je pense que l'on nous reproche les coups de fil personnels ! C'est bien histoire de nous... ennuyer.

C'est la période pendant laquelle la chéfaillerie décide de ses augmentations et autres promotions et des miettes qu'il convient de nous laisser. Le mois de tous les espoirs , le temps de toutes les bassesses...

Quels hommes vont pleurer cette année ? Pour un nonosse. Je suis mauvaise langue, ils pleureront de honte. À moins que ce ne soit de dépit : tant de bassesse si peu récompensée ! Une honte, en effet... Je suis suffisamment épris d'équité pour apprécier que toutes les peines soient récompensées ! Je suis suffisamment épris de justice pour souhaiter que la récompense de certains les fasse crever ! De bonheur...

Qui sera le gagnant cette année ? Henry Farge me paraît bien excité ! Cette limace baveuse, sur autrui, obscène d'obséquiosité dirigée, donne des signes de velléité. Il se répand en fanfaronnades, du genre : « Je partirais si c'est encore les autres qui ont tout ! » Tu parles ! Face à son ami Paul Louvier, je le joue gagnant le cloporte : à cinq léchages de bottes et trois larmes, contre trois flagorneries, sèches ! Assez parlé d'eux.

Ce soir dix-sept heures, réunion intersyndicale. Je ne cite que la C.G.T. mais dans la boîte il y a d'autres syndicats ! La C.G.T. parce que, bon an mal an, elle ne change pas ! Ce que j'en dis aujourd'hui sera probablement vrai demain, urbi et orbi. Avec les autres c'est selon : le secrétaire national, le gouvernement du moment, et surtout, avec le délégué en place. Je suis et je reste un pro-syndicaliste primaire, viscéral ; partisan natif du regroupement de nos forces autour de nos valeurs et contre l'oppresseur. Pas plus que le délabrement des Églises ne m'éloignerait de l'Évangile, les faiblesses syndicales ne m'écartent de la lutte ! De toute façon il y a un malentendu entre les travailleurs et leurs organisations syndicales : elles sont ce qu'ils en font et rien de plus.

 

En attendant, après ces puissantes réflexions, je me dois une détente. Repenser à hier soir, sur le bord de Seine... Après c'est promis, je travaille !

 

CHAPITRE 10

Point 5

 

 

Je viens d'arriver et "Pomme à l'anglaise" m'attend. Je suis à l'heure.

« Bonjour monsieur.

_ Bonjour monsieur Mourier. Comme vous le constatez, j'ai pris un peu de vacances ! Je vous commande du Saké ?

_ Je prendrai un bourbon. Je préfère travailler à l'américaine !

_ Je vous ai demandé de venir en urgence car des faits nouveaux sont apparus. Ils sont confidentiels et même, pour parler un langage de circonstance, Secret Défense ! Le Siège vient de décider la délocalisation des Installations fixes vers l'Allemagne ! Bilan prévu : fermeture du Centre, de l'usine de Blois, et la grande majorité du personnel en "disponibilité" ! Tout doit être réglé fin juillet. Je devrais annoncer la bonne nouvelle au CE, la veille des congés de Noël.

_ Comme vous dites... La bonne nouvelle... Prévoyez le pire et le patronat ne vous décevra pas ! Combien pourront être reclassés ?

_ Une petite moitié en comptant les techniciens qui accepteront de s'expatrier. Soit six cents personnes sur le sable...

_ Sans les pavés, la plage !

_ Cela me paraît inéluctable. Nous devons nous battre. L'état de vos troupes ?

_ Nous avançons... sur des positions de repli copieusement préparées à l'avance ! Mais nous avançons. La situation n'est plus la même... Puis-je en faire état ? Ce serait le détonateur.

_ Nous aviserons... Je vais vous confier une copie du dossier industriel. Vous constaterez que, de ce point de vue, le problème est complexe. Je regrette d'ailleurs que les responsables techniques n'aient pas été sollicités de donner leurs avis sur les options développées dans l'étude. Je pense que la décision ne doit rien à cet aspect des choses, mais comme c'est ce dossier que l'on nous opposera, autant le posséder parfaitement.

_ Quelle est la vraie raison selon vous ?

_ Les Allemands ont exigé une contrepartie à l'octroi à la France de toute la Téléphonie mobile. Les conséquences sociales de cet abandon ne rentrent en ligne de compte qu'après coup : à nous de nous débrouiller pour faire avaler la pilule à notre personnel. L'audit technique a fait le reste : ces gens-là ne mordent pas la main qui les nourrit. Et ils comprennent à demi-mot ce que l'on attend d'eux...

_ Votre avis sur le dossier industriel...

_ Il va falloir le reprendre point par point et faire des contre-propositions ; à défaut de pouvoir le mettre en pièce. Tel qu'il est, il nous condamne sans rémission !

_ Je m'en étonne... J'avoue que, sauf à me convaincre de ce que la poursuite de l'activité sur le Centre ruinerait la compagnie à brève échéance, et il suffit de considérer le carnet de commandes, les chiffres d'affaires et les marges des divisions pour se persuader du contraire, je ne verrais jamais dans cette affaire que la poursuite de super bénéfices ! Puis-je me permettre une question personnelle, Monsieur ?

_ Je vous en prie.

_ Que pense votre famille de votre engagement à nos côtés ?

_ Elle... n'est pas au courant. Ce n'est guère l'habitude dans nos familles de débattre des problèmes professionnels... Sauf s'il s'agit d'une question de capitaux. Mais nous sommes d'une noblesse désargentée. Je ne voudrais pas les inquiéter. Ma fille est à Polytechnique et mon fils prépare L'ÉNA après avoir fait Sciences Po. Mon épouse me soutiendra quoi qu'il arrive. Nous avons eu cette chance rare de faire un mariage d'amour... Mais je vous ennuie. Vous désiriez savoir si rien ne s'opposera à ma collaboration.

_ J'admire votre détermination et pour tout dire je vous admire un peu. Je voulais savoir si, sur le plan du moral, vos proches vous soutenaient. J'ai un petit avantage sur vous : je connais bien le poids de l'adversité, de la calomnie, de la défaite d'un jour, du doute... L'on y résiste mieux à plusieurs... Comptez-moi parmi ceux-là, je vous prie.

_ Merci monsieur Mourier. Je me souviendrai de votre offre. J'espère qu'elle ne relèvera, un jour, que de la seule amitié... D'une amitié qui ne devra rien à la défaite !

_ Comment voyez-vous la suite des événements ?

_ Nous devons contre-attaquer le plus tôt possible ; en tout cas avant l'annonce officielle. Je n'ai pas trouvé le moyen de contourner la confidentialité du plan. J'y réfléchis. Sans rien divulguer de précis, mobilisez vos troupes. Nous allons travailler sur le dossier, vous et moi d'abord, puis avec les responsables techniques. Nous devons être prêts dans un mois au plus tard ! Vous voyez que j'épouse en partie vos thèses puisque je n'envisage pas que le Siège puisse avoir raison. Je pratique la résolution prolétarienne ! Ce plan d'action vous agrée-t-il ? »

Devant l'urgence j'ai oublié d'évoquer nos revendications ! Je venais pour attaquer et je me retrouve le dos au mur, obligé de défendre ! Et si je me faisais manipuler ? On nous lance sur une piste bidon, avec au bout une centaine de licenciements "seulement", merci patron ; relevons nos manches pour le gentil patron... Hyper classique. Je dois réfléchir calmement... D'abord, étudier le dossier sous les deux aspects...

_ Tout à fait. Si vous le voulez nous pouvons travailler dès maintenant sur le dossier. Je suis disponible jusqu'à dix-huit heures.

_ Volontiers »

Point 6

 

Effectivement le dossier s'avérait complexe. Nous commençâmes par le nettoyer de toutes les surcharges qui l'encombraient. Une heure plus tard nous étions devant son squelette, qui ne représentait qu'un quart des feuillets. La vérité, ou plus exactement les contrevérités, s'y cachaient. Nous relevâmes la tête quand le silence nous surprit : il était dix-huit heures et, ponctuelle, Sarah venait d'entrer.

Elle fit quelques pas dans la salle, surprise comme je le fus, par l'immensité des lieux. Je m'excusais auprès d'Édouard et j'allais à sa rencontre. Je frétillais, toutes vanités confondues. Sous la clarté de porcelaine rare qui émanait du visage de Sarah, les jolies japonaises ressemblaient soudain à des mongoliennes ictériques Le bruit reprenait vie quand j'arrivais près d'elle.

« On ne peut pas dire que tu fais jaser ! Moi aussi je reste sans voix ! Tu es magnifique...

_ Heureuse de te plaire. Mais je n'oublie pas que le flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute !

_ Cette leçon vaut bien un apéro sans doute ? Édouard va te l'offrir. Enfin j'espère... C'est le prix d'un repas. Viens... Monsieur le directeur, je vous présente Mademoiselle Sarah Milstein, ingénieur commerciale chez nous.

_ Enchanté de vous rencontrer mademoiselle Milstein. Je suis sûr que notre ami trouve plaisant que nous fassions connaissance dans un bar plutôt que dans mon bureau. Je m'engage à recevoir toutes les jeunes recrues dès leur arrivée. Satisfait monsieur Mourier ?

_ Oui. J'ai connu pire, notez : je travaillais depuis quatre ans sous les ordres d'un de vos prédécesseurs quand je lui fus présenté pour la première fois ! Il ne connaissait que mon nom, un nom que depuis quatre ans il voyait couramment, puisque je préparais et cosignais le quart des propositions commerciales. Il faut dire qu'entre lui et moi, et bien que le service ne comptât qu'une dizaine d'ingénieurs, il y avait le chef de section et le directeur commercial. Le plus drôle est que la présentation eut lieu à l'expo de Genève, dans le hall d'un hôtel. J'accompagnais un collègue, connus de tous, quand mon directeur le salua puis se présenta à moi. Je ris encore de sa tête à l'énoncé de mon nom... Un rire nerveux ! Vous êtes en progrès : Sarah n'est parmi nous "que" depuis deux mois.

_ Vous deviez être moins populaire qu'aujourd'hui ?

_ Aussi populaire mais pas encore délégué du peuple.

_ Je suis désolé de tout cela. Moi je connaissais le nom de mademoiselle, du fait notamment que nous ne recrutons pas, habituellement, de diplômés de son école. Nous ne sommes pas, nous n'étions pas assurés de pouvoir leur offrir une évolution de carrière satisfaisante. Les postes de haute direction sont, disons... accaparés, par les diplômés issus des grandes écoles techniques. Mais tout cela est en train de changer et vous êtes, mademoiselle, un témoin du changement.

_ Ma pauvre Sarah, femme et pionnière, tu pars handicapée !

_ Il faut bien ne pas tout laisser aux mêmes !

_ J'espère monsieur le directeur qu'il s'agit là d'un compliment et non d'un acte de foi qui concernerait mon évolution dans la maison !

_ Excusez cette maladresse, je vous prie. Que prendrez-vous ? Et vous Monsieur Mourier ? Et bien deux sakés et un bourbon ! »

 

Édouard n'est pas pressé de nous quitter. Nous avions projeté une séance de cinéma : c'est mal parti ! Nous devrons dîner de bonne heure, avant le spectacle. Ce qui ne fait pas mon affaire... Mais je n'ose pas accélérer le mouvement : je ne peux pas offrir mon assistance amicale à quelqu'un et, dans le quart d'heure qui suit, l'envoyer promener. Je crois qu'en ce moment Édouard à besoin de moi... De nous.

« Le professeur Aaron Milstein est-il de votre parenté, mademoiselle ?

_ Je suis sa fille. Vous le connaissez ?

_ Il y a quelques années, il fut notre invité à une manifestation du Rotary. Un orateur très plaisant et un grand médecin. Je crois me souvenir que madame votre mère l'accompagnait. Belle comme vous le serez dans une quinzaine d'années. Si vous le permettez, buvons à leur santé !

_ Maman est professeur de médecine elle aussi. Ce qui n'enlève rien à sa beauté... À leur santé et à la nôtre.

_ Que diriez-vous de nous attarder encore un peu ici, puis d'aller dîner ? Mais sans doute aviez-vous un projet... Oubliez mon offre...

_ Nous projetions de dîner et d'aller au spectacle. Nous pouvons dîner ensemble et nous divertir de notre conversation ! N'est-ce pas Sarah ? Tu nous raconteras tes rêves de jeune fille et nous leur tordrons le cou ! J'adore ça ! Je t'ai dit que monsieur le directeur avait accepté de compter parmi nous à la commission. La tradition veut que pendant la réunion nous nous appelions par nos prénoms. Peut-être pourrions-nous anticiper et faire une exception ? Qu'en pensez-vous Monsieur ?

_ Rien ne s'y oppose en effet ; et je crois que les miens doivent beaucoup au respect des traditions ! Bonjour Robert, bonjour Sarah !

_ Bien ! Que la fête commence ! »

Vers dix-neuf heures nous quittons le Nikko. Le mélange saké-bourbon incline à la fraternité. À la confraternité sans mélange... Au mélange confraternel des sexes opposés... Le mélange saké-eau plate étant nettement moins détonnant, Sarah pourrait mal juger de ses "anciens". En conséquence nous affectons tous deux une tenue d'autant plus stricte qu'elle est raide ! Édouard y réussit mieux, cet exercice propre à l'alcoolisme mondain lui étant plus familier qu'à moi. Je m'accroche à son bras, l'air de rien. Sarah, droite et souple, marche devant. L'air de la rue me donne la claque que je méritais. Édouard a dû prendre la sienne car nous nous regardons, étonnés ; surpris de notre abandon ; et ravis. Sarah nous regarde en souriant, puis elle vient se poser entre nous. Elle prend le bras d'Édouard puis ma main, mais pas la droite, celle qui est près d'elle, ce qui serait déjà bien, elle va chercher la gauche, celle du coeur murmure-t-elle, et passe son bras autour de mes reins. Nous descendons vers la Seine.

 

Point 7

 

La Seine arrive sur nous et je suis sur le quai. Je reste au bord de moi, je me suis contemplé marchant enlacé. Personne n'a parlé. Si, Sarah, avec son bras, avec sa main chaude, par petites touches froides, quand elle la desserrait. Il fera très froid quand elle la desserrera... J'ai peur.. Je sers sa main, elle sert ma taille. Nous nous arrêtons au bord de l'eau.

Édouard nous regarde. Sarah se reprend. J'ai froid à la main et aux reins. Un bateau-mouche stationne un peu plus haut et ses lumières nous parviennent à travers le bruit, comme des lumières de fête foraine. Un bruit lumineux, à la Messiaen. Ou une lumière bruissante... à la Van Gogh ?

Édouard ne semble pas choqué ; les moeurs de son personnel doivent être une source d'enrichissement maintenant qu'il s'applique à les connaître. Après tout, qu'une belle jeune femme s'amourache d'un presque quinquagénaire, pour un homme de quarante ans c'est plutôt rassurant, non ? Voire stimulant !

« Cela vous plairait-il de dîner à bord d'un bateau ?»

Cela nous plairait-il ? J'ai retrouvé mes esprits : je calcule. Je ne sais pas quoi au juste... Que veut Sarah ? Qu'attend-elle de moi ? Je la regarde, pour la première fois depuis que... la chose est arrivée... que la chose est entre nous. Je ne vois que la nuit et le rouge du ponton dans ses prunelles vertes. Je prends sa main et je la porte à mes lèvres. Elle sert ma main, fort, très fort. Je sais quoi calculer. Le dîner ne prendra que deux heures. C'est un moindre risque.

« Si Sarah en est d'accord, j'accepte avec plaisir votre invitation.

_ Sarah s'en réjouit »

Nous voilà repartis sur les pavés du quai. Édouard ouvre la marche. J'enlace Sarah ; je n'ose pas l'embrasser, je sens le bourbon. Et puis il faudrait s'arrêter de marcher... Je ne voudrais pas être désobligeant envers Édouard... Mais la jeunesse est mal élevée. Sarah pivote comme dans une danse et se retrouve plaquée à moi comme dans un lit. La manoeuvre me laisse bouche bée. Ses lèvres moelleuses et tièdes, puis sa langue amicale et douce, me protègent de l'angine. J'avais déjà senti son parfum, de loin. Je ne l'avais jamais ressenti. Je reste figé. Je crois que c'est mon premier baiser d'amour. Je le savoure. Je réponds timidement à Sarah qui s'impatiente. Je n'ose pas lui dire la vérité que je devine : elle pourrait s'effrayer... Elle écarte son visage et elle me considère avec une tendresse inquiète. Elle doit se dire que les hommes sont compliqués... Mais je me soigne et je guéris très vite, pour la rassurer. Je la tranquillise sur ma santé et sur son charme. Quand nos visages se séparent nous sourions.

Édouard s'est arrêté. Il regarde l'eau noire. Nous reprenons notre marche, pour le rejoindre. Sarah pose sa tête sur mon épaule et fredonne. Elle semble amoureuse. Je suis amoureux. Édouard nous regarde. « La vie est belle.» dit-il. Sarah lui prend le bras.

Nous n'avons pas retenu de table, mais après quelques simagrées on nous installe près de la vitre. Je suis à côté d'Édouard, face à Sarah. Nous enserrons nos jambes et je la vois. Je peux même discrètement lui prendre la main en passant derrière les fleurs. Je la trouve changée, Sarah. Peut-être le suis-je moi-même ? On ne se découvre pas amoureux tous les jours ! Enfin, pas moi... J'aimerais savoir ce qu'elle pense. Pourquoi elle s'intéresse à moi... Suis-je redevable de cet honneur à la médiocrité des autres... J'espère que ce n'est pas un manque de tempérament qui la pousserait vers un partenaire supposé amoindri, moins ardent. Je serais désolé de la décevoir ! Si j'avais son âge je ne me poserais pas de questions. Voilà mon châtiment ! Assumons-le sans complaisance. Puisqu'il faudra souffrir pour cet amour tardif, aimons sans tarder !

 

Le bateau s'éloigne du quai. La salle n'est qu'à moitié remplie d'un petit quart de français. Il fait bon. Je suis heureux. On le serait à moins... Le service s'active. La lumière jaillit soudain en bordure du pont et notre ciel n'est plus qu'un rideau lumineux. Sur la berge nous effaçons les ombres à mesure qu'elles se créent ; nous décrassons les façades ; nous éblouissons les rares flâneurs. Sarah m'éblouit. Je m'aperçois que je ne l'avais jamais regardée... Je me comprends... Elle m'a dit en m'embrassant : regarde-moi, désire-moi... Sinon je ne me serais jamais permis ce petit viol. Ce n'en est plus un. Je me gave, je me vautre...

 

« Mon cher Robert, monsieur vous attend.

_ Oh ! pardon ! Je réfléchissais. Le menu poisson me conviendrait.

_ Il semble s'imposer ; n'est-ce pas votre avis, Sarah ? Trois menus ? Trois menus poissons. Je choisis le vin. »

À chacun selon son plaisir : Édouard se plonge dans la carte des vins et moi dans celle du tendre ! Je fais mon miel, je butine. Je danse autour de ses oreilles, pétales, autour de sa bouche, pistil rouge tendre, étamines blanches, autour de sa gorge, tige souple et vivante...

« Mon ami, vous réfléchissez encore ! Prenez un peu de repos je vous prie... »

Le regard d'Édouard est aussi narquois que celui de Sarah. De toute évidence l'on se moque... Le serveur pose les plats et remplit les assiettes.

_ Bon appétit à vous deux, vils moqueurs. Je m'absorbais bien sûr : un jour Sarah aura quatre-vingts ans. Le temps presse et chaque minute compte. Qui es-tu Sarah ? Ma belle fleur...

_ Me permettez-vous de répondre, Sarah ? "Une fleur tombée, à sa branche comme je la vois revenir : c'est un papillon !" Pareil au poète japonais, je vois plus volontiers les femmes semblables à des papillons. Animales plus que végétales et tout aussi belles. Sarah ?

_ Je me vois femme ; déguisée en fleur ou en papillon selon qui me regarde. Connaissez-vous quelqu'un qui ait comparé pour en exalter la beauté, un papillon ou une fleur, à une femme ?

_ Je connais ces vers d'Alfred de Musset : "Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles." Mais ils ne répondent pas à votre question. Je ne connais pas d'autre réponse : mais pour vous, les écrivains, cette absence doit être excitante.

_ Je promets à Sarah de combler ce vide ! - et bien d'autres ! - Souffrez que ce ne soit qu'après la poire et le fromage... Regardez, l'histoire de France s'invite à notre table. »

La conciergerie se présentait, plus accueillante qu'à la lumière du jour.

 

 

Point 8

 

 

J'ai bien travaillé. L'argent va rentrer. Le chef est content. Il y a des jours où l'on aimerait être un paysan au soir d'une journée de labour, essuyant la sueur de son front avec un grand mouchoir à carreaux, remettant sa casquette et flattant de la main les deux grands boeufs blancs tachés de roux, allumant une pipe pour fumer, pareil à la lourde terre que l'on vient de remuer... Ça vous avait une autre allure que "Les niakoués vont cracher", même agrémenté d'un "Ouf !" de travailleur satisfait. J'ai déjeuné avec Jean pour préparer la réunion de tout à l'heure. Puis j'ai retrouvé Sarah dans un petit café du coin, un troquet à l'ancienne comme le paysan, où la patronne fait son café dans une cafetière à chaussette, et où la jeunesse à cinquante ans. Oui ça existe, mais ce n'est pas connu et c'est pourquoi nous y allons. Pour nous embrasser ! - J'ai frappé un lapsus, embraser -. À quatorze heures je travaillais, et maintenant, dans la salle du CE, j'attends mes invités.

 

Jean arrive.

« Re. Alors mon Jeannot t'as réfléchi ? Ou tu es du même avis qu'à midi ?

_ Ne commence pas à te foutre de ma gueule ! Ça va suffire avec les autres... Tiens notre ami Fernand le rouge ! Bonjour camarade !

_ Bonsoir les rigolos.

_ Stop ! On arrête de jouer. On garde son influx nerveux pour le véritable ennemi. Bonjour Pierre. Manque plus que le défenseur des encadreurs. À la bourre évidemment ! J'en ai marre d'être oecuménique ! Ah ! Salut. Nous pouvons commencer. Merci d'être venu. Comme vous croyez le savoir, il s'est passé des choses : qu'en est-il exactement ? Dans un premier temps je vais vous faire le récit des événements, puis nous aviserons sur les suites à donner. OK ? Voilà...»

Je raconte presque tout. Je ne triche que sur l'origine du contact avec Édouard. Je ne devrais peut-être pas car, si obscure manoeuvre il y a, c'est à lui qu'il revenait de la déclencher ! Je n'avouerai que si cette information me paraît déterminante au moment des choix. Après l'exposé des faits, j'enchaîne sur le problème de la délocalisation.

« J'ai rencontré monsieur Anglès hier soir. À sa demande. Je l'ai trouvé nerveux. Il se trame quelque chose de grave m'a-t-il dit ; sous le sceau du secret, messieurs. OK ? Il n'est pas impossible que les Installations fixes partent à l'étranger !

_ Intox !

_ J'aimerais le croire. Je préférerais être un con salarié plutôt qu'une fine gâchette chômeuse ! Pour l'instant je ne peux vous apporter que mon intime conviction ! On envoie des hommes en prison sur cette notion : pourquoi la sous-estimer ? Dans l'optique actuelle, ce projet se tient. Il s'agirait d'un échange : nous conserverions toute la Téléphonie mobile.

_ Commutation vers le chômage... Il faut réagir !

_ Agir, sans aucun doute, mon cher Fernand. Dès que le directeur pourra nous renseigner sur les données techniques du transfert, nous les étudierons. En attendant il faut peaufiner nos revendications et préparer la mobilisation. J'attends vos remarques sur les premières. Je suppose que tu ne seras pas enthousiasmé par nos propositions sur le choix des responsables... Comment c'est ton nom déjà ?- Je le connais son nom à l'encadreur, mais comme son syndicat ne peut présenter comme délégué que des syndicalistes bidons qui viennent chercher un échelon, ou une protection sociale, je feins régulièrement de l'oublier ! Petite brimade qui amuse toujours les autres. - Ah ! Oui, Michel ! Tu te rends compte Michel, nous aurions des responsables qui s'intéresseraient à autre chose qu'à leur carrière ! Il va falloir vous recycler ! Nous, les syndicats, on vous défendra !

_ Je ne suis pas venu pour me faire insulter.

_ Ce n'est pas une insulte, c'est un constat ! Calme-toi ! Imagine que c'est ton chef bien aimé qui se moque... Tu ne broncherais pas ! Fais-moi part de tes réserves, s'il te plaît cher collègue.

_ Dans votre système c'est le plus démago qui sera élu. Ou le plus politisé, ce qui revient au même.

_ Je note l'avis d'un connaisseur ! Je te préciserai toutefois que les postulants seront cooptés avant d'être élus. Les volontaires seront très mal vus ! Dans la situation actuelle il faudrait être con ou arriviste pour vouloir des responsabilités... Elles seront acceptées "de force" par ceux que nous aurons désignés, comme un honneur que l'on ne peut refuser.

_ Utopie !

_ L'expérience nous le dira ! Fernand ?

_ Est-ce que les cadres voteront ?

_ Bonne question. Je propose que chacun ne puisse voter que pour les échelons qui sont supérieurs au sien. OK ? Michel...

_ Vous voterez pour des fonctions que vous ne connaîtrez pas !

_ Nous voterons pour des hommes que nous connaîtrons ! Et rien ne nous interdit de définir les fonctions, tous ensembles. Bien au contraire : je propose de commencer par là. Merci mon cher pour ta collaboration ! Des objections ? Non ! La durée du travail, maintenant. Vos commentaires... Michel...

_ Vous voulez empêcher les gens qui en ont envie, de travailler plus. C'est une atteinte au droit du travail !

_ Et lourder des gens parce que des abrutis asexués passent douze heures par jour à bosser, ce n'est pas une atteinte à la liberté du travail, ça ? Rassure-toi, nous n'avons pas les moyens de rationner le travail de tes protégés ! Par contre je te promets qu'ils travailleront chez eux, en douce, comme les voleurs qu'ils sont ! Sur le site, les gens feront l'horaire, par intelligence et par solidarité.

_ Même le commercial ?

_ Sauf à de très rares exceptions, oui. Si les gens travaillaient correctement le jour, les occasions de travailler la nuit seraient beaucoup plus rares qu'aujourd'hui ! Je sais de quoi je parle... Au demeurant, il n'est pas question d'interdire toute disponibilité : elle doit rester exceptionnelle. La règle c'est l'horaire libre, lequel permet, d'ailleurs, une certaine disponibilité. Pas d'objections sérieuses ? Passons à la participation aux décisions stratégiques. Miiichelllle, sers-nous du beatle's juice !

_ Vous ne me réduirez pas au silence ! Vous n'avez pas l'argent. Le pouvoir avec l'argent des autres c'est comme de jouer au poker avec des haricots : on fait n'importe quoi ! On est irresponsable !

_ J'explique : notre capital à nous, c'est notre force de travail. Cette force s'applique en un point : ici, dans cette entreprise. Cette entreprise est notre capital. Je continue ou tu as déjà compris ?

_ Tu as raison, mais il n'en demeure pas moins que l'entreprise ne nous appartient pas.

_ C'est un autre débat ! En tant que syndicaliste cela ne me gêne pas de faire gagner de l'argent à un patron  : si j'en ai une juste part ! C'est insulter gravement la classe ouvrière que de la soupçonner d'inconséquence délibérée ! Notre action vise à rendre l'entreprise plus forte. Une entreprise forte protège son personnel et l'accroît. Nous veillerons à ce que les bénéfices n'aillent pas s'investir dans le domaine financier et que la priorité soit donnée à des investissements industriels et productifs. Sincèrement, je ne crois pas que nous puissions faire plus mal que les types en place ! Et je suis persuadé que nous ferons beaucoup mieux, nous ferons "bien" ! T'ai-je cloué le bec ?

_ Je peux difficilement défendre la gestion actuelle... Dire qu'on fera mieux... Pourquoi pas, après tout. Si la DG participe !

_ Dois-je comprendre que toi et tes petits camarades vous jouerez dans notre camp ? Tu sais qu'il y aura beaucoup de directeurs qui resteront de l'autre côté. Cela ne va pas vous effrayer ?

_ Tu peux toujours ironiser, tu ne changeras rien à la situation : nos membres se détermineront en fonction de ce qu'ils estiment bon pour eux et pour l'entreprise. Nous ne sommes pas des chefs de troupeaux, nous !

_ De toute façon, je te rassure : comme d'habitude nous ne compterons pas sur vous. Déterminez-vous en toute quiétude. Enfin... avec un zeste d'inquiétude pour ceux qu'un mauvais choix pourrait priver du destin exceptionnel qu'ils pensent mériter.

_ Des menaces ?

_ Absolument pas ! Le choix est un test : ceux qui auront choisi les gagnants pourront se prévaloir de leur qualité d'analyse ! Les autres seront des loosers... Et si, comme je l'espère, les deux parties décident rapidement de construire ensemble, dans l'intérêt de tous, plutôt que de s'écharper au seul bénéfice de la concurrence, alors ce sera les indécis qui auront perdu ! La menace ne vient pas de moi : elle est dans le choix.

_ Ouais... Espérons en effet que la bagarre ne s'éternisera pas. Une certitude : il faut agir. Des incertitudes : sur quoi et comment. Une certitude : votre détermination. Conclusion : je ferai débattre de vos propositions par nos adhérents.

_ Tu sors de l'ENA ou quoi ? Pour te remercier de tes efforts mon minou, je vais te laisser le choix dans la date de la prochaine réunion. Dis donc Pierre, tu n'as pas participé à la conversation ! Tu boudes ?

_ Quand je n'ai rien à dire je me tais ! Je me contente de branler le chef comme dirait Michel... Fernand n'est pas bavard non plus. Les ordres n'arrivent plus de Moscou ?

_ Cause toujours... Vous comprenez que tout me choque dans cette affaire... Mais il est probable que je la défendrai devant les camarades. Je dois y réfléchir encore. Tout cela est tellement nouveau !

_ Je comprends mais il faut faire vite. Michel, ta date ? Quinze jours au max... 

_ Disons dans deux semaines, ici même heure.

_ Bien ! Vous devrez dire si vous suivez ou pas. Dans l'entre temps il est possible, bien sûr, de se rencontrer. On se téléphone. OK ? À bientôt.»

 

J'ai tout lieu d'être satisfait : la nouveauté a payé. Reste qu'ils doivent la digérer. Le point d'achoppement pourrait être le vote sur l'attribution des postes de responsabilité... Je persiste à penser que c'est un passage obligé de notre stratégie : unifier les travailleurs pour les rendre plus fort. Et cela ne sera possible que si tous sont impliqués dans tous les secteurs de décisions. Choisir le décideur c'est, d'une certaine façon, choisir ses décisions ! En théorie... À chaque jour suffit sa peine ! Pas de Sarah ce soir : nous dormons. Je pourrais rêver d'elle. Et terminer notre soirée d'hier...

 

CHAPITRE 11

Point 9

 

 

L'ombre du petit mitron prend place à côté de Sarah. Privilège de Prince. J'interroge :

« Cette bâtisse vous rappelle-t-elle de mauvais souvenirs de famille, mon cher Édouard ?

_ De famille, non. Nous n'en sommes pas. Mais ce pan de notre histoire n'est pas celui que je préfère...

_ Vous n'aviez pas volé votre déculottée.

_ La manière, Sarah, la manière... Tout ce sang... D'autres ont souffert plus, qui étaient innocents... Mais ce sont là de bien sinistres comptes ! Voyez la Sainte-chapelle, là-haut. Peut-être est-ce la dernière flèche qu'ait lancée la royauté : la flèche du Parthe ! La révolution en fut blessée...

_ Consolez-vous : aujourd'hui il semble que leur vie serait épargnée !

_ Je suis républicain. Et démocrate.

_ La Décadence, quoi... Excusez-moi Édouard, mais plus XVI ème que vous, tu meurs ! Au fait, vos descentes dans les bas-fonds de la bouffe plébéienne, cela se passe comment ? De quoi parlez-vous ?

_ De tout cher ami, de tout. Sauf, bizarrement, de l'entreprise...

_ Je pense que les gens respectent votre pause.

_ Sans doute. Les employés me parlent de la télévision, que je ne regarde jamais. Les collaborateurs, moins prudents, se risquent à évoquer le monde des arts et des lettres, que je fréquente un peu. Tout cela se fait dans le meilleur esprit. On m'écoute et parfois l'on s'apitoie. Il est vrai que je partage peu de leurs joies : je leur assure que j'en ai d'autres. De fait, nous nous observons avec sympathie, curieux les uns des autres.

_ Vous me voyez heureux de cet état d'esprit. Notre-Dame de Paris ! J'ai habité le quartier durant mes jeunes années et je dois figurer parmi les élèves qui l'ont visitée le plus grand nombre de fois ! Je dois être l'adulte le moins rancunier, puisque je la visite encore ! ; au moins une fois l'an. Les cathédrales me fascinent... Des humains de pierres, avec de grandes envolées spirituelles, qui reposent sur la misère... Entre ces deux pôles, beaucoup de chimères...

_ Quelle cathédrale préfères-tu ?

_ Notre-Dame, qui fait partie de la famille. C'est mon église de quartier. Puis Chartres, une cousine de province, mais qui perd sa dominante bleue en restaurant ses vitraux. Et toutes les autres...

_ Vous parliez de misère... Que dire de celle-là ? Comment est-ce possible ! Entre la flèche de la cathédrale et cette misère se trouverait l'homme ? Cet espace serait l'homme ? Flèche et misère seraient l'homme ? Où sont les frontières ? Ces épaves qui dorment près de l'eau dans des chambres de carton, près de l'eau et près des pierres, sont-elles la misère ou sont-elles des hommes ?

_ Des hommes, et ils témoignent avant tout de notre indigence morale à nous, les nantis. Soyons certains qu'en luttant contre le chômage nous luttons pour eux. Allons Sarah, remets-toi.

_ Il y a sûrement des femmes dans ces cages...

_ Tiens ! Trinque avec elles ! Édouard ! : il est très correct votre Sancerre ! Non ma chérie je ne suis pas cynique : je vais de l'avant ; avec les cadavres ; que je compte bien ressusciter ! La vie c'est comme la Seine : elle coule. Tachons, nous, de ne pas couler. Nageons, nageons, qu'un vin très pur, abreuve nos digestions... Paris s'arrête là, à la pointe de l'île. Après, ce n'est plus qu'une ville... »

 

Le voyage continuait dans le bruit ouaté des conversations. Avec Sarah nous tenions deux discours : un pour la façade, l'autre en dessous de table. Nos jambes dansaient une parade amoureuse du plus troublant effet. J'osais même, à la faveur d'une chaussure délassée, effleurer de la main le genou de Sarah : divin, Dieu existe je l'ai rencontré, un soir sous une table, il avait la peau douce et tendre, offerte. C'était juste avant de croiser au large de Notre-Dame !

Édouard semble heureux. Mais si je ne m'interdisais pas les facilités, je dirais que du vin, il s'en sert ! Il vient d'attaquer la seconde bouteille après avoir largement tâté de la première. Sarah boit très peu et moi je me veux lucide pour apprécier pleinement d'autres plaisirs. S'il continue, il faudra le raccompagner chez lui. Pas question de le mettre dans un taxi et adieu ! Édouard, il est blessé à la guerre, pas sur un champ de ripaille. Il est plus courageux que nous, mais il combat l'inconnu, et surtout il se bat dans sa nuit. Comme Muriel et tant d'autres... Ça m'ennuierait bougrement que cet homme s'abîme ! Édouard, il est en passe de devenir ce que j'appréhende le plus de rencontrer : un homme intelligent, profondément, qui aurait dominé la richesse, le "culturel", le pouvoir de classe, la peur de perdre, de les perdre, de se perdre ; un être positif, qui resterait riche et cultivé, et, malgré tout, libre et humain ! Je souhaite cette rencontre autant que je la redoute... C'est mon courage à moi de l'encourager...

 

Nous avons fait demi-tour. Édouard s'adresse à nous. Il parle de lui. Il brosse sa vie à la manière d'un peintre ; puis, en s'échauffant, à la manière d'un chef d'orchestre : il remue beaucoup les bras. Il fait Samaritaine-Tuilerie en une demi-bouteille. Pour vider la bouteille Sarah se met à boire ; moi aussi. Entre deux fortissimo, il en commande une troisième !

 

Nous longeons la Concorde. Avec leurs branches noires que la lumière peint en blanc, les arbres sans feuilles ressemblent à des toiles d'araignée. L'Obélisque paraît captif entre les fils. Le bateau qui avance, le libère. La scène n'a pas échappé à Édouard qui se lance aussitôt dans la description détaillée de la vie de l'égyptien moyen sous le Nouvel Empire. Je me soucie assez peu de la vie de ces braves gens, mais il faut rendre justice à Édouard : il connaît le sujet. Le bateau croise la tour Eiffel qui ne devrait exister que dans sa tenue de soirée. Ainsi parée elle est superbe ; disons qu'elle est superbement mise en valeur... Et puis un parisien n'a pas à juger du Paris d'avant lui ! Sarah est de mon avis.

Nous devinons le Nikko dans la grisaille du front de Seine. Un spot s'égare sur les façades. Il est vingt-deux heures. Édouard a bu. Il va falloir le raccompagner. Je sens la fatigue. Sarah m'a tué. Je l'aime. Je l'aime comme on aime une enfant, sans vraiment la comprendre. On l'aime, voilà tout...

Elle me regarde puis elle regarde Édouard. Et moi de nouveau.

_ Édouard nous allons vous raccompagner chez vous. - Ça y est : je l'ai dit ! Bonjour la divine nuit ! Nous allons être crevés. Bonjour l'étreinte furtive pour vite aller dormir ! - Il semble que vous ayez noyé votre inquiétude dans cet excellent vin ! Sur un bateau, c'est un comble...

_ Vous suggérez que je serais ivre, mon cher ami ?

_ Je présume que la conduite automobile vous est devenue délicate ! Et dangereuse ! Et interdite !

_ Vous devez avoir raison... Vous avez souvent raison mon cher Robert. Les jolies femmes vous aiment. Je vous aime aussi. Nous pourrions être frères ! Robert Anglès de Montignac... Vous avez raison de vous appeler Robert ! J'ai toujours trouvé qu'Édouard cela faisait employé de maison... Il n'y a pas de honte, notez... Robert... Mademoiselle, vous l'aimeriez s'il se prénommait Édouard ? Édouard mon amour... Soyez gentils tous les deux, raccompagnez-moi... »

Il était mûr "Pomme à l'anglaise" !

Point 10

Le bateau accoste. Nous soutenons Édouard qui poursuit une discussion, en Anglais, avec un touriste. Je discerne le mot vin dans la lourdeur de wine. J'en profite pour tâter le tissus anglais dont s'habille l'argent cossu : chaud et léger, soyeux. Nous descendons la passerelle. Je soulage Sarah autant que je le peux mais le froid, plutôt que de le réveiller, a endormi Édouard. Nous regagnons le parking du Nikko en continuant de tanguer, esquif ivre et fraternel, au creux de l'ombre vague des gratte-ciel assoupis.

La Jaguar est là, comme un rêve d'adolescent accroché à un clou. Tassée, immense, emblématique plus que belle, toute puissance au repos. Nous installons Édouard à l'arrière. Je prends place devant le volant de bois. Sarah suivra dans sa voiture. J'étais venu à pied, par les quais. Je sais où loge Édouard : près de l'immeuble d'un homme célèbre et il fut un temps où j'empruntais sa rue pour me rendre au travail. La rampe de sortie en colimaçon me gâche le premier plaisir de la conduite. Comme aurait dit Nabokov, je ne suis pas habitué à manier un tel gabarit ! - Lolita n'avait manipulé que le petit engin de son cousin... - Je m'en sors néanmoins sans transformer l'ambulance civile en ambulance militaire. La Jaguar intacte renoue avec la rue ; avec les quais ; avec le périphérique dans un bond, avec la porte d'Auteuil d'une enjambée. Là, je maraude en attendant Sarah. Tout est calme dans le paysage. La brume mouillée qui tombe des arbres pose sur les choses une couche de flou. La Clio de Sarah accoste mon vaisseau. D'un geste sans équivoque, à hauteur de son front, elle m'indique ce qu'elle pense de ma conduite. Avec la morgue d'un chauffeur de grande livrée, je lui inflige le plus cinglant des mépris. Indifférent à notre débat Édouard délire "haut de gamme" en déclamant du Rimbaud :

« Non, plus ces boissons pures,

Ces fleurs d'eau pour verres ;

Légendes ni figures

Ne me désaltèrent ;

 

Chansonnier, ta filleule

C'est ma soif si folle

Hydre intime sans gueules

Qui mine et désole.

Non, plus....

Je crois qu'il s'agit de la Comédie de la Soif. Sacré Édouard : le vers à la bouche, le verre à la main ! La Jag sent l'écurie et nargue la Clio. Viens ma petite... et hop ! dix mètres devant ! Quelques bonds encore et nous sommes arrivés.

« Édouard, le parking s'il vous plaît ! »

Il émerge du cuir. Avec un détachement qui ne s'improvise pas, il dit d'un ton habituel, à peine troublé :

« Derrière l'immeuble. Deuxième sous-sol.»

Monsieur le Directeur rentre chez lui. L'immeuble a été construit avant le choc pétrolier : tout en glace. La façade est séparée de la rue par un jardinet et l'arrière donne sur la végétation avancée du Bois de Boulogne. Je gare mon carrosse juste avant qu'il ne devienne citrouille. Je me suis fait un gentil souvenir... La traversée de Paris au volant d'un engin de luxe avec, sur les coussins, mon directeur éméché... Vous me direz que beaucoup de chauffeurs de maître doivent vivre ça toutes les nuits ! Sarah se pose à une distance respectable. J'aide Édouard à sortir. Il tient debout mais il ne tient pas droit. Nous reprenons notre assistance. Et nous prenons l'ascenseur.

Hélène de Cheaudefonds, épouse Anglès de Montignac, nous ouvre la porte. Elle n'a qu'un cri :

« Mon pauvre chéri ! » et à nous «Il est souffrant ? »

Je crois que nous sommes tout les deux des hommes heureux : il a Hélène et j'ai Sarah.

« Ne vous inquiétez pas madame. Monsieur le directeur a eu quelques douleurs qui ne se soignent qu'à l'eau-de-vie ; si vous me permettez cette parabole vinicole. Il est en parfaite santé. »

Édouard a changé de support et comme il semble aller nettement mieux, son attitude paraît relever de la tendresse conjugale plutôt que de l'architecture.

_ Je te présente mes collaborateurs, mademoiselle Milstein et monsieur Mourier. Ils ont eu l'extrême obligeance de me raccompagner. Et ceci malgré un emploi du temps chargé. Nous travaillons sur un projet pointu... très prenant. Pour nous récompenser de notre ardeur, nous sommes allés nous restaurer sur un bateau-mouche. L'ambiance et la fatigue ont fait le reste...

_ Toi, je te mets à l'eau ; mais tes collaborateurs prendront bien un dernier verre...

_ Acceptez mes amis... Le verre de l'amitié. »

Je regarde Sarah, elle me regarde : un ange passe entre nous, qui nous habille de blanc...

_ Comment refuser... Mais je vous rappelle, monsieur le directeur, que demain nous devons travailler...

_ Donnez-moi vos manteaux et passez au salon ! Suivez mon épouse je vous prie... »

 

Point 11

 

L'appartement est agencé pour recevoir, avec une entrée dont la superficie permettrait de loger une famille africaine et un salon qui lui permettrait de recevoir les alliés restés au pays. En tout, pas loin de deux cents mètres carrés. Le salon est divisé en espaces délimités par des cloisons que je devine amovibles, et par des paravents que je trouve superbes. Les volumes sont occupés par des lustres qui abaissent les plafonds et par des lampadaires qui relaient la lumière. Un plancher, en chêne ciré, serpente entre les tapis. Hormis les quelques commodes de style, le mobilier est raisonnablement moderne. Les murs affichent tableaux et tapisseries sur un fond de toile bleu pâle. Le miracle de la décoration tient à ceci qu'à aucun moment, ni d'aucune façon, l'immense pièce ainsi partagée ne ressemble à une salle d'exposition.

Nous prenons nos aises dans l'espace bar. Façon de parler car, avec Sarah, nous gardons nos distances... Hélène n'a pas l'air bégueule mais elle ne fait pas partie de la confrérie... Si elle se saoule, peut-être... C'est une femme petite que l'on imagine volontiers partager une grande histoire d'amour. Moi je lis bien ces choses-là chez une femme...Toujours est-il que je jurerais que madame Anglès est de celles qui doivent vivre avec un amant, fut-il leur mari.

Elle est moins typée XVI ème que son époux. Il faudrait l'observer parmi les siens. Peut-être possède-t-elle cette faculté qu'ont les bonnes hôtesses de s'adapter un tant soit peu à la condition de leurs invités. Ainsi, ce serait notre roture que je contemplerais à travers elle !

Peut-être n'est-elle pas belle, mais cela n'a guère d'importance : je la regarde avec plaisir. Je crois qu'une femme n'est laide qu'à partir du moment où l'on s'en aperçoit. La beauté est la première particularité que l'on voit d'une femme ; mais si vous les aimez, la laideur sera probablement la dernière chose que vous remarquerez ; s'il n'y a rien qui vous retienne avant cette extrémité, c'est que la femme est une coquille "vide". Hélène n'est pas de cette déveine.

Je la trouve attachante. J'ai apprécié la façon dont elle a accueilli, recueilli, son Édouard. La façon dont elle lui tient la main. Tenir la main... Au fond, un mec qu'est-ce qu'il attend d'une femme : qu'elle lui tienne la main ! Bon, d'accord, pas que la main : mais "par complétude !". Les couples qui tiennent, se tiennent par la main. Je prendrais bien celle de Sarah mais, justement, parce que je comprends qu'elle sait, je crains de chagriner Hélène : pour aimable qu'elle soit, elle n'en est pas moins femme. Et Sarah est une jeune femme ! Qui probablement vit les extases du corps avec la même flamme que les émois du coeur ; une flamme qui pourrait allumer des regrets chez sa déclinante consoeur...

« Quelle est l'origine de votre amitié avec mon époux ? Je crois savoir que, sans être distant, il est très réservé.

_ Je suis délégué du personnel et nous nous sommes trouvés en communion d'intérêts face à une décision du Siège. J'ai beaucoup apprécié le courage et la détermination de votre mari. Sans doute a-t-il estimé qu'il m'en fallait aussi pour accepter de collaborer avec lui sur un tel sujet. Le reste n'a d'autres explications que le sempiternel "parce que c'est lui et parce que c'est moi !".

_ Et vous mademoiselle ?

_ Les amis de... mon ami sont mes amis. Mais il s'agit pour ma part d'une amitié naissante puisque je ne connais Édouard que de ce soir. Je ne m'autorise le prénom de votre mari qu'en vertu d'une tradition.

_ Vous êtes polytechnicienne ?

_ Non. Il s'agit plus modestement de notre appartenance à la Commission littéraire de l'établissement.

_ Édouard, tu écris ! Cachottier ! J'ai toujours pensé que tu en étais capable... Vous-même mademoiselle, quel genre pratiquez-vous ?

_ Monsieur Mourier, Robert, n'est pas loin de penser que je les pratique tous ; c'est à dire aucun. Je débute. Je balbutie dans le roman !

_ Sarah est injuste. Je veux simplement qu'elle affirme son propre style. Les néophytes, par modestie souvent, imitent les grands ! Par la suite, ils constateront combien il est difficile de ne pas singer ceux qui, de fait, nous ont enseigné notre écriture maternelle... Je dois aux sortilèges de l'art d'avoir une mère antisémite... Mais les trois points ne signent pas que la haine et l'intolérance. Et puis, comme l'a dit Ménuhin, : "Que les nazis aient été des mélomanes, voire des musiciens, m'oblige à considérer les limites de la musique !" Dommage pour lui que, trente ans plus tard, perclus de distinctions honorifiques, il nous ait infligé une piqûre de rappel en déclarant : "Je respecte beaucoup madame Thatcher !".

_ Nous passerions la nuit sur ce sujet ! Certains de mes amis prétendent qu'ils seraient pires s'ils ne fréquentaient pas le domaine artistique...

_ J'ai moi-même connu beaucoup de gens qui appréciaient ainsi les vertus artistiques. Je crois qu'ils confondent l'Art et la Culture ! Il nous faudrait une deuxième nuit ! »

 

Je suis fatigué, tordu par une rude journée : une femme me désire, une belle femme ; une boîte ne nous désire plus, une sale boîte. Un engourdissement me tasse dans les coussins. J'ai peur de m'endormir. Il faut partir.

« Je crains que pour ce soir je ne puisse en dire plus ! Cette journée a été éreintante, n'est-ce pas mon cher Édouard ?

_ Avec la permission d'Hélène je vais vous relâcher. Sur une promesse, toutefois : celle de revenir dîner un soir prochain. Accepté ?

_ Avec nos remerciements. Ce fut une belle journée... »

Je recouvrais mes esprits au bas de l'escalier, au parfum de Sarah. Aux lèvres de Sarah.

« Je la trouve charmante madame "Pomme à l'huile"... J'aimerais mûrir aussi joliment qu'elle... Me couvrir d'une fine patine...

_ En attendant la patine je reprendrais volontiers un peu de patin ! »

Je joue avec le feu. Je ne suis plus en état d'assumer une première nuit. À quoi bon mettre la bouillotte ! J'écarte gentiment Sarah.

_ Écoute Sarah...

_ J'écoute. Tu es fatigué et tu veux dormir. Je te dois un aveu : je me serai refusée. Mon comportement de tout à l'heure n'était qu'un test pour savoir si nos peaux se plaisaient. Le test est... positif ! Aie ! Crétin !

_ Tu la mériterais à cul nu, mais tu as raison, je suis fatigué. Et, sauf si tu ne le prenais pas comme un hommage, je préférerais que nous fassions connaissance vendredi soir. Et puis j'aurais la journée pour savourer...

_ Je te trouve bien raisonnable ! Je te taquine : tu as raison, comme d'habitude ! Assez d'émotions pour aujourd'hui. Je te raccompagne sur le pas de ta porte. J'espère que demain j'aurai conservé ma bonne disposition à ton égard...

_ À la réflexion... Tu as intérêt à rester bien disposée ! Gare au viol ! »

Je m'endormis avec la détermination d'un adolescent combatif que deux examens attendaient

 

CHAPITRE 12

Point 12

 

 

Je baille en ce jeudi matin. Je vole comme les nuages : bas. J'ai trop dormi. Je dois me réveiller avant la réunion de dix heures, sinon ça va être l'enfer. Un tour des bureaux s'impose. J'apprécie habituellement d'être seul dans le mien. Depuis quelques années nous oscillons entre trop de place, suite à une vague de départs et pas assez de place suite à l'arrivée des rescapés d'un centre qui a fermé. Nous sommes en basses eaux... et j'ai mon bureau. Pour travailler, c'est bien ! Pour la récré, il faut se déplacer !

Direction le secrétariat. Elles sont quatre secrétaires à l'occuper : deux vraies et deux "contrats qualifs" qui ont poussé deux anciennes au chômage. J'utilise "poussé" comme dans "pousser au suicide", car elles avaient à peine cinquante ans et les conditions financières qu'elles ont dû accepter ne les emmenaient pas en carrosse vers la très lointaine retraite !

Ce matin les secrétaires semblent loin de ce type de préoccupations : elles papotent en buvant le café. Il y a là madame Chardot, Émilienne, toujours tirée à quatre épingles, dont une qui doit la piquer car elle sourit peu. Une belle femme pourtant, très serviable. Sa collègue, madame Gabirot, Monique, est plus quelconque mais tellement cordiale que l'on ne regrette rien. Les deux jeunes filles ne regardent pas encore les hommes de mon âge : elles doivent d'abord achever leur père avant de considérer que nous existons. L'une aura du mal dans la vie et l'autre devra oublier sa jolie personne pour que quelqu'un d'intéressant s'en préoccupe. Je n'ai pas vu le film d'hier soir à la télé ce qui m'oblige à faire de la figuration. Fut une époque, je m'astreignais à suivre les spectacles dits populaires de façon à pouvoir en discuter le lendemain. Maintenant, c'est au-dessus de mes forces : ils sont nuls ou rabâchés. Une soirée de télévision me laisse un vide quasiment existentiel ! Le plus remarquable c'est qu'elles ne sont pas dupes de la qualité de ce qu'elles regardent. Je les taquine :

« Pourquoi regardez-vous un navet ?

_ Il n'y avait rien d'autre !

_ Et alors, un livre, de la musique, un câlin... Un film sur le magnétoscope...

_ La musique et la lecture ça m'endort... Un câlin chaque fois que la télé est nulle, c'est le bagne ! »

Je sais que chacune d'elle dira la même chose. La journée les fatigue... Je n'insiste pas. Émilienne se lève à cinq heures trente, trente et une même. Elle finit sa journée vers vingt heures, depuis que sa fille l'aide un peu. Moi je serais mort pour moins que ça ! Cela ne justifie rien, mais cela explique pourquoi une personne de qualité se fourvoie dans des spectacles indignes. Je les abandonne pour visiter le grand bureau, celui des gestionnaires.

C'est une heure d'affluence. Le Service défile, vient aux nouvelles. On se précipite sur moi :

« C'est quoi cette histoire de fermeture du centre ? »

Les choses vont bon train. Je cherche dans ma tête qui a pu trahir. Pas la C.G.T. : eux ils rendraient secret un menu de cantine ! Il faut répondre...

« Il n'est pas question de fermer le centre. Des bruits courent sur un redéploiement de nos activités. »

Pourquoi ne pas leur annoncer carrément que la moitié d'entre nous va être virée ? S'ils l'apprennent trop brutalement, je ne suis pas certain qu'ils soient suffisamment robustes pour le supporter... Ce sera le sauve-qui-peut général ! Avec au bout, deux tiers d'éjectés ! Redéploiement ça sonne mieux que licenciement ! Déficience immunitaire mieux que Sida. Ce sont des pré-synonymes, des pré- qui préparent... Le médecin doit veiller à ce que le malade économise ses forces... et les augmente !

« Redéploiement, licenciement, tu joues sur les mots ! On n'arrête pas depuis dix ans de se redéployer ! On voit le résultat !

_ Il ne tient qu'à nous de lutter contre le redéploiement !

_ Les licenciements !

_ Si vous voulez ! Mais tu conviendras que pour l'instant nous ne pouvons qu'être vigilants. Et nous le sommes ! Vous êtes prêts à faire grève ?

_ Si tout le monde la fait...

_ Tu sais bien que "tout le monde" ne la fera pas ! C'est l'apanage des costauds de la faire... De ceux qui sont forts dans leur tête. Nous pouvons espérer être majoritaires, c'est tout. Alors ?

_ Attends. On ne sait rien de précis... »

Couille molle ! Le mec, on va lui piquer son boulot et il n'est même pas sûr de le défendre ! Déjà qu'en le défendant, on ne gagne pas à tous les coups ! En plus, le gars si mou a une tête de super viril qui me fait ressembler à un poupon... L'homme de Crosmagnon, qui devait avoir la même tête que lui, aurait pris sa massue et foncé sur le voleur ! Autre temps autres meurs ? Non : dégénérescence de l'espèce ! Autre temps autres meurs ? Oui : la grève remplace la massue. Bon... Tiens, Bernadette s'en mêle. Une vraie prolo qui porte haut son surnom : Bernadette Soubiroute... Et pourtant, c'est sans doute la plus couillue d'entre nous !

« T'inquiète pas mon petit Bob, nous, on la fera ta grève ! Même qu'on aura du temps libre... si tu vois ce que je veux dire ? »

 

Point 13

 

 

Les autres se marrent. La France de toujours... Voilà ce que le patronat veut réduire au désespoir ! Ah ça ira, ça ira, ça ira... Bernadette chanterait volontiers la carmagnole. Elle a claqué la porte du syndicat il y a quelques années pour fonder une section trotskiste. Pure et dure... J'ai failli suivre... Par romantisme. Par réalisme, je suis resté "réformateur". Et puis je crois que la lutte des classes est l'arbre qui cache la forêt, que dis-je la forêt : le marécage de l'incommensurable connerie humaine, le cloaque des orgueils imbéciles et des prétentions débiles ! Avec, dessus, quelques nénuphars que nous devons semble-t-il à notre condition animale. Et peut-être, peut-être, quelques fumerolles que nous exhalons et qui montent, qui montent... Mais je m'égare... La section rouge vif n'a flamboyé qu'un hiver... D'un éclat soutenu. J'éprouve un plaisir rétrospectif devant la pertinence des arguments qui furent avancés. Il est regrettable que les individus aptes à faire la révolution ne le soient pas à gouverner ! Nous ferions l'économie de la révolution ! L'éclat de l'été fut fatal à l'équipe : les noirs pressentiments qu'elle annonçait ne supportèrent pas l'espoir qui sourd des matins ensoleillées. Nous gagnâmes les élections d'une façon telle que le découragement la gagna. Bernadette nous revint, combative toujours, mais avec une fêlure comme en ont les anciens combattants.

« Quand serons-nous fixés ?

_ Je vais consulter la direction. "Pomme à l'anglaise" s'humanise à ce qu'il semble...

_ Il doit avoir honte du métier qu'il fait !

_ Dans ce cas il vaut mieux l'aider. Je lui parlerai. J'aimerais te parler de seul à seul, ma chère Bernadette. Je te préviens : je suis pressé, si tu vois ce que je veux dire...

_ Grossier personnage ! Tout de suite si tu veux...

_ Eh bien, on y va. »

Je l'emmène dans mon bureau.

« Comment vas-tu camarade ? »

Je lui trouve l'air fatigué. Ses cheveux poivre et sel coupés courts lui donnent un visage de vieux garçon. Elle n'a d'autre maquillage que ses sourcils encore noirs et ses prunelles restées bleues. D'un bleu tendre, c'est ça, tendre les bras... Son regard tend les bras...

« Je vais. Tu te fais rare. Et tu fais l'idiot en disant que tu es au courant de pas grand-chose !

_ Ne te fâche pas ! Je ne voulais pas semer la panique. J'ai besoin de ton avis et comme tu ne nous honores pas de ta participation au secrétariat, je suis bien obligé de te convoquer. Secret Défense, OK ? Les Installations fixes doivent partir en Allemagne ! Le reste à l'avenant...

_ C'est sûr ?

_ Comme si c'était fait ! J'ai déjà travaillé sur le document destructeur. Avec Édouard.

_ Ah ! C'était vrai... Tu crois qu'il a basculé... Si tu as tort... ouille ouille ouille ! Tu es gonflé mon petit Bob !

_ Ton avis "technique"...

_ Tu connais la structure de ses revenus ? Touche-t-il des stock-options ? Des actions ? En possède-t-il ? Quelles sont ses perspectives de carrière en France ? Au sein de la holding ? Qui le pistonne, qui le soutient ? La bonne réponse serait : il n'a que son salaire, il peut faire carrière ici, il n'est soutenu que par son diplôme. Je continue. Sa gestion des "ressources humaines" laissait-elle entrevoir une sensibilité sociale particulière ? Je réponds : non. Pas plus mauvais qu'un autre, mais pas meilleur, ton zig ! J'ai beau me prénommer Bernadette je ne crois pas beaucoup aux miracles... Cela dit, si une brebis égarée veut rentrer au bercail, je n'y vois d'autre inconvénient que cette brebis soit un loup. Tu sais que nous avons toujours défendu l'unicité de la classe ouvrière.

_ Moi aussi. J'interrogerai Édouard sur ses revenus. En fait tu es comme moi : intéressée et méfiante.

_ Il faudra fêter le retour du fils prodigue dans sa famille et non sa collaboration à nos côtés. Il ne faut pas surestimer son apport ; pour deux raisons : dès qu'il se sera démasqué ses copains vont l'isoler et, deuzio, cette défection va les exciter ! L'important pour nous ce sera l'union retrouvée...

_ J'en suis convaincu ! Pouvons-nous compter sur ta présence aux réunions, voire à celle du secrétariat ? Normalement les discussions devraient dépasser le stade anal, pour citer tes anciennes objections !

_ J'en accepte l'augure. Préviens-moi. »

 

Bernadette s'en va. Je suis content qu'elle reprenne du service. Je sais qu'elle et ses petits camarades vont étudier très sérieusement l'aspect théorique du problème. Les "ski" et les "ine" avec nous, sans lésiner ! Moi j'ai lu et j'applique, un peu, mais je me fie plutôt aux sentiments, aux sensations, au feeling, à ce que j'ai retenu des sensations et des sentiments. Je mets de l'huile parfumée dans les rouages de la théorie. Seulement l'huile, parfois, ça coule à côté et on glisse... Seulement sans huile ça grippe... Va savoir, Émile !

« Entre, chef ! »

 

Point 14

 

 

« Qu'est-ce qui se passe ?

_ Des bruits courent, chef bien-aimé. Des bruits qui crissent sur nos nerfs fatigués.

_ Des bruits fondés ?

_ Il se pourrait. Bah ! Tu n'as pas à t'inquiéter ! Ta souplesse te protège. Encore que...

_ Encore que quoi ?

_ Un raz de marée entraîne les meilleurs nageurs !

_ Soit moins sibyllin s'il te plaît. On parle de fermeture...

_ Juste retour des choses : vous passez votre temps à nous empêcher de l'ouvrir ! Tu as peur ?

_ Tiens ! Pour retrouver un boulot !

_ Quelle modestie tout à coup !

_ Tu es injuste. Tu sais que je n'ai fait que justifier mon salaire, même si c'est dans de basses oeuvres comme tu dis !

_ Après de basses manoeuvres ! Je te rends justice que tu n'es pas le pire de ta catégorie...

_ Vous êtes marrants à toujours critiquer. La vérité c'est que vous vous dégonflez de prendre des responsabilités ! Je connais votre credo en matière de promotion : prenez les plus cons !

_ Plus exactement nous laissons la place aux plus cons... Parce que ce sont des places pour eux. Prends le Service : je te fais un dessin ou tu conviens de toi-même que trois ou quatre de tes sbires seraient plus qualifiés que toi pour occuper ton poste ? Bon ! Tu sais aussi bien que moi que ce ne sont pas leurs défauts qui les éloignent des postes de commandement. Tu le cries toi-même à longueur de journée : « Impossible de travailler dans cette boîte ! » Sauf que toi, tu exécutes, c'est bien le mot, les ordres et que toi tu couvres le désordre en te taisant. Au mépris des qualités fondamentales du travailleur : sens des responsabilités, conscience professionnelle, honnêteté, j'en passe et des meilleures... Sans parler des qualités de coeur...

_ Tu reconnais pratiquer la politique du pire ?

_ Non. Nous subissons la pire des politiques ! Nous proposons constamment des améliorations. Cela dit, il ne me déplaît qu'à moitié de voir le capitalisme se faire bouffer par ses parasites. C'est toujours ça de fait ! Tu imagines ce qu'il adviendrait de l'homme si la conscience morale n'accompagnait pas le talent ! Enfin, si une certaine conscience n'accompagnait certains talents... Avoue que l'on ne trouve guère d'imaginatifs, de créatifs, de charismatiques parmi tes congénères... pour ne citer que les qualités les plus courantes. On rencontre des coercitifs, des bornés, des frileux, qui se réchauffent en cirant les pompes... Et tu voudrais que nous en soyons ?

_ Tu crois que je suis tout ça ?

_ Pas d'orgueil mal placé ! Personne n'est totalement mauvais... Reconnais simplement que si tu osais dire une seule fois à ce super con de Floconet ce que tu as sur le coeur, cela en serait fini de ta situation !

_ Je serais bien avancé !

_ Calme-toi ! Je ne pousse personne au suicide. Seulement toi, tu peux vivre en fermant ta gueule ! D'autres ne le peuvent pas... ne le veulent pas. Et l'honnêteté voudrait que ceux qui n'ont pas cette nature ne se proposent pas pour diriger ceux qui l'ont. Car à ma connaissance personne ne t'a forcé à accepter le poste ! Assume tes manques... En général c'est ce que vous faites le mieux !

_ T'as bouffé quoi ? Tiens, en passant, le galeux t'a obtenu une augmentation !

_ On ne m'achètera pas ! Combien ?

_ Cinq pour-cent.

_ Je disais justement aux collègues que nous avions la chance de t'avoir : tu es le moins mauvais ! Même que parfois tu es presque bon... La moyenne du service ?

_ Un point cinq.

_ Encore de la provoque patronale ! Ça tombe bien... Qu'est-ce qui me vaut cette distinction ?

_ Prime à la réussite. Ton chantier s'est bien passé malgré tous les ennuis que l'usine nous a occasionnés. Tu râles mais tu ne baisses pas les bras...

_ Prime au bon esclave ! Je te l'ai dit : je ne pratique pas la politique du pire, je laisse cela à d'autres. Surtout, je ne suis pas assez stupide pour saborder ma capacité de travail. Dis donc, entre nous, qui a eu la promo ?

_ Henri Farge. Je n'y suis pour rien.

_ Tu n'avais aucune chance : je l'avais pronostiqué gagnant. Comment se fait-il que nous connaissions déjà les heureux gagnants ?

_ La Direction a signé sans faire de commentaires. Comme s'il y avait le feu... Ah ! autre chose : la semaine prochaine il y a une mission de deux jours en Grèce. J'aimerais que tu y participes ! Floconet raconte n'importe quoi et la petite Milstein débarque. Je suis d'ailleurs surpris car, pour être franc, c'est presque lui qui m'a demandé de l'assistance... Je compte sur toi pour limiter les dégâts ! Ça ne t'ennuie pas ?

_ Que Floconet vienne ? Si !

_ Il va faire son cinéma habituel et arriver le jour de la réunion. Tu auras la soirée tranquille... Contacte Alain Courtiol à la Téléphonie. Il est du voyage. Tu le connais ?

_ C'est un ancien de chez nous qui a mal tourné. Un bon copain quand même !

_ Tu passeras prendre le dossier dans mon bureau. Bon ! Entre nous toujours...: je suis vraiment mauvais ?

_ Mais non ! Tu n'es pas le meilleur, voilà tout ! Et puis si tu étais une vérole, tu crois que je, que nous te parlerions comme nous le faisons... Tu as remarqué que nous ne te faisons jamais de vacheries. Quand tu te trompes, ça reste entre nous ! Nous considérons que tu es un des nôtres qui a eu un accident... Y'a pas de malin !

_ Merci de ta franchise. À tout à l'heure.»

 

Point 15

 

 

Me voila directeur de conscience ! Ça me rappelle mon service militaire... Les vieux sous-off de carrière avaient fait l'Indo et pas mal de saloperies. Certains soirs le remords venait les torturer. Ils pleuraient dans leur vin. Et moi, par pitié autant que par fraternité, je plaidais pour une génération perdue, la leur, poussée vers le crime par une vie sur la trame de laquelle le destin ne pouvait tisser que le deuil ! Fermez le ban !

Et ma petite Milstein, dans tout ça ? Si j'allais lui porter la bonne nouvelle ?

Elle est là, même pas fripée par notre soirée. L'ectoplasme est là aussi. Je frappe, à la porte...

« Je te laisse Sarah ! Bonjour monsieur.

_ Bonjour mon ami - Casse-toi avorton - Bonjour Sarah... Tu connais la nouvelle ?

_ Oui. Je peux même te préciser que c'est à ma demande que l'ingénieur d'affaires nous accompagne ! Qu'est-ce qu'on dit à son ingénieuse ingénieur commercial ?

_ Que tu dois être la première à formuler une telle demande ! Floconet ne doit pas encore avoir réalisé !

_ L'intérêt de la mission avant tout ! J'en ai assez de vos susceptibilités de... bonne femme ! J'attends tes remerciements.

_ Merci au nom de ma confrérie ! Moi je ne te remercie pas car les coucheries, avec la chaleur, j'appréhende.

_ Goujat ! C'est bien, non ?

_ Je ne rêvais pas de ça aussi tôt. C'est super ! Je dois appeler Courtiol : il connaît sûrement les hôtels et les restos.

_ Mes parents connaissent Athènes. C'est toujours d'accord pour demain soir ?

_ Et comment ! Je ne pense qu'à ça... Et bien moi j'ai eu de la rallonge et pas toi !

_ Félicitations !

_ Y'a pas de quoi ! Je suis un esclave zélé ! Enfin, avec l'argent du vice je pourrai te gâter. J'ai plein de questions à te poser, dont une... La soirée s'annonce chargée. Je te vois à midi.

_ Non. Je vais déjeuner avec une secrétaire. Nous sortons en jeunes filles...

_ C'est bien de sympathiser, mais n'oublie pas que tu ne joues pas dans la même cour. Si vraiment vous avez des atomes crochus qui transcendent vos conditions sociales, rencontrez-vous en dehors de la boîte. Crois-en mon expérience. À moins que là aussi tu ne veuilles faire la révolution...

_ Regarde-le l'autre ! Des grands discours sur la liberté, la fraternité, la dignité, le travailleur parangon de l'humanité, et dès que ses proches appliquent ses grands principes, attention, prudence, circonspection, cadre établi, pas de vagues, bonne nuit les petits... Tartufe !

_ Tu m'auras mal compris. Je veux simplement m'assurer, mon petit, que ce n'est pas par amour du maître que tu suis son enseignement. Je protège ton libre arbitre en te présentant une porte de sortie. Et au lieu de me remercier...

_ Je ferai plein de choses par amour... Mais je ne m'obligerai pas à une amitié.

_ Oublions ce malentendu ! Qu'est-ce que tu ferais par amour ?

_ Je tuerais un vil suborneur par exemple ! Mais avant, j'émasculerais, je crèverais les yeux, je décollerais la peau par fines lamelles. J'arroserais de vinaigre et je ferais cuire pendant deux heures à feu doux. Four au quatre.

_ Tu ne confonds pas avec le désamour ?

_ Non. Quand j'aime c'est pour la vie ! Je l'ai vérifié cent fois. Monsieur croyait sans doute que j'allais lui détailler le Kama-Soutra ! Sauve-toi, j'ai du boulot ! Ouste !

_ Je pars : on ne me chasse pas ! »

 

 

CHAPITRE 13

Point 16

 

 

« Mélanie ?

_ Mélanie. J'écoute.

_ Tu as vraiment déménagé ? Je croyais que tu affabulais. Tu supplantes...

_ Si tu passais me voir plus souvent, tu aurais pu le constater par toi-même ! Je suppose que tu ne m'appelles pas pour te faire engueuler ! Que me vaut ce plaisir ?

_ Je t'invite à déjeuner. Au Chêne Vert à midi. OK ?

_ Y'a pas à dire : celles qui ont fait les grandes écoles, elles comprennent vite ! Avec moi, tu aurais fait illusion pendant, au moins, quinze jours ! Maintenant que je suis une spécialiste du remplacement, je ne peux pas refuser ton invitation...

_ Ni pour me faire engueuler ni pour subir tes sarcasmes ! Mon bon plaisir, simplement... Bye ! »

Il ne faut pas oublier les bonnes copines ; pas oublier de bosser non plus.

Mélanie est en avance. Si j'étais un entremetteur, je le lui déconseillerais. Il faut faire patienter le chaland. Elle dépense en fringues ! Un nouveau manteau. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour trouver un mec pour vous déshabiller !

« J'espère que tu es nue sous ton manteau, sinon ce n'était pas la peine de te mettre en frais !

_ Je suis nue. Tu veux voir ?

_ Je n'ai pas tellement faim. Tu ne préfères pas que nous nous promenions ? Je pourrais contempler ton manteau...

_ Dégonflé. Je te ferai le coup un jour !

_ Je me rappelle des premiers seins nus à la cantine. Une fille magnifique avec juste un corsage en gaze transparente. Il y a vingt-cinq ans de ça ! Une émeute ! La fête a duré deux jours. Le temps que le Personnel intervienne... Un grand moment... Maintenant ça copulerait sur les tables que l'on ferait la fine bouche : « Non ! s'il vous plaît ! Où vous voulez, mais pas dans la soupe ! Elle est trop salée maintenant ! ».

_ T'es dégueulasse ! Elle est où ta copine ?

_ Ton coq-à-l'âne a quelque chose de blessant. Elle mange en Suisse avec une collègue. Tiens ! Bientôt elle mangera en Grèce, avec moi ! Passe, je t'en prie !

La salle est encore à moitié vide. Nous nous installons près d'une fenêtre à rideaux vichy rose qui donne sur un coin de forêt en forme de clairière. Des chevaux paissent tranquillement. Hors des heures de repas on peut "monter". Après le repas on peut monter aussi, dans une des deux piaules, avec sa cavalière. J'ai testé pour vous : c'est confortable. Cher, mais confortable. Dépaysement garanti : ameublement paysan, vaste édredon sur grand lit de bois, plafond aux vraies poutres apparentes, bruits de basse-cour. La tradition veut que l'on se précipite sur sa dame en poussant des "Crévindieu la Marie" dont certains sont parvenus jusqu'au restaurant. J'ai les noms !

Il est probable que Mélanie ne connaîtra pas ces joies avec moi. Je me demande si le fait que je sois si bien en sa compagnie ne vient pas de là... C'est reposant une jolie femme que l'on ne désire pas ! L'esprit peut divaguer, libéré de l'obsédante recherche d'un accouplement. Le regard se régale sans arrière-pensées, un regard qui voit sans être voyeur. Une telle femme, pour peu qu'elle ne soit pas sotte, c'est presque mieux qu'un copain ! Enfin...

Le beau manteau est sur la chaise d'à côté. Elle a mis sa robe de l'autre jour, celle qu'elle faisait tourner. Plat unique ici, mais bouffe de qualité. Andouillette lyonnaise et pommes idoines. Un beaujolais comme on n'en trouve plus dans le commerce. Je raconte ma soirée à Mélanie. Je lui épargne les moments les plus agréables pour moi. En vain.

« T'en es où avec la petite ?

_ La petite se prénomme Sarah, elle est plus grande que toi, et assez vieille pour choisir l'âge de son amant. Compris ?

_ T'en es où avec Sarah ?

_ T'en es où avec Raoul ? Il bosse ? J'ai bien aimé ton dernier envoi. J'aime ce que tu fais. Avec Sarah ça va. Je pense la sodomiser bientôt ! En Grèce de préférence. Là-bas, cet acte, empreint il est vrai d'une certaine sauvagerie que la passion et la myopie n'excuse pas toujours, cet acte sauvage, disais-je, trouverait la caution de l'Histoire. T'as qu'à pas me provoquer !

_ Crétin ! Andouille ! Tu ne m'intéresses plus ! Je voulais te mettre en garde contre le démon de midi, terminé !

_ Mais laisse-moi donc jeter mes derniers feux sur un petit matin qui naît, une matinée pleine de fraîcheur ; laisse mes dernières flammes lécher la juvénile rosée ; et que m'importe qu'elles s'y noient ! Crois-tu que j'ai choisi ? Demander à Sarah de m'épargner ? Tu le demanderais à un Rodrigue jouvenceau s'il te choisissait ? Elle est fameuse cette andouillette !

_ Bon bon ! Je ne t'importunerai plus. Je n'en pense pas moins... Alors comme ça, monsieur le directeur boit ! Et madame la directrice est charmante. On les connaît peu ces gens-là... Nous gagnerions à nous connaître. Tu oeuvres pour, remarque ! Tu te rends compte Bob : nous sommes à quatre ans du troisième millénaire et nous crevons de peur ! Et je suis sûr que même les riches ont la pétoche...

_ Il existe une catégorie d'individus qui n'a peur de rien ! Celle qui pourrait précisément s'écrier : la faillite nous voilà !

_ Je crois qu'il est bien, ton Édouard. Mais s'ils veulent vraiment nous virer, il ne fera pas le poids !

_ Ils veulent du fric, tout de suite ! À nous de leur démontrer que nous sommes là... Tu vois Mélanie chérie, les gens ne rêvent plus. Je crois qu'il faut rêver éveillé comme nous rêvons endormis ; pas tout le temps, mais régulièrement. Si tu ne rêves pas tu meurs ; pas très malin de la part d'êtres super intelligents ! Mieux que ça, il faut chaque jour un instant de vrai bonheur. Les gens savent-ils cela ? Ils ne savent même pas ce qu'ils doivent bouffer ! Comment sauraient-ils qu'ils doivent jouir ? De la vie Mélanie, de la vie... Un instant suffit... Les initiés comprennent cela et les autres peuvent toujours lire mon dernier roman. Je ne vais pas refaire deux cents pages sur le sujet.

_ Moi, je comprends : je l'ai lu mon petit Robert !

_ Fous-toi de moi ! Parle-moi de toi...

_ Je suis allé à la campagne, dimanche dernier. Tu sais, chez mon cousin Pierre. Celui qui a épousé une Mauricienne. Ils ont deux enfants, des faux jumeaux, fille et garçon, tout bruns. Ça leur fait dix ans... Un beau couple, une belle famille. Je vais les voir assez souvent... Et puis j'adore ce coin de la Nièvre avec Vézelay pas loin. Je pars marcher avec les enfants.

_ Comment s'appellent-ils ?

_ Ludovic et Murielle. Ils me font visiter les bois. Les bois de mon enfance ! Et bien ! figure-toi que je ne les connaissais plus ! Je les découvre avec des yeux d'enfants. Tu aimes la forêt ?

_ D'un amour animal. Je m'y sens bien...

_ Moi j'y passerais ma vie ! La Jane de Tarzan pourrait être mon héroïne favorite... »

Mélanie parla longtemps. Elle m'avait oublié. Parfois ses yeux aveugles posaient une question : je ne vois pas, je ressens, pourquoi ? Ouvre tes yeux Mélanie...

« Excuse ma biche, mais nous devons partir.

_ Oui... Je suis bavarde mais c'est de ta faute : tu écoutes trop bien ! Tu pars quand pour la Grèce ?

_ La semaine prochaine. Pour deux jours.

_ J'ai une amie qui habite Athènes. Je corresponds avec elle depuis la terminale. Elle est venue, j'y suis allée ; pas plus tard que l'année dernière.

_ Je m'en souviens. Elle s'appelle Mélina. Donne-moi son adresse si tu veux.

_ D'autant plus qu'elle travaille comme guide dans une agence de voyage. Si tu n'es pas trop occupé, elle te fera visiter. Gracieusement... Je la préviendrai de ta possible visite. On y va ? »

Quatorze heures. Je bulle un peu avant de recommencer à brasser de l'air. Heureux ! Bonheur à tous les étages ! La tête, pleine de projets, le coeur comme à trente ans, le slip, chaud devant ! Normalement le téléphone devrait sonner... Il sonne !

« Monsieur Mourier ? Bonjour Robert. Je vous passe le patron.

_ Bonjour cher ami... Monsieur Mourier, pouvez-vous passer à mon bureau ? Maintenant.

 

Point 17

 

Après la soirée d'hier, le sas de décontamination m'impressionne moins. Je sais que la bête qui se terre dans le grand bureau possède une âme ; ou quelque chose comme ça. Juliette m'accueille avec la pointe de condescendance en moins : elle a dû prendre à son compte l'impression que j'ai perdue. Édouard m'attend, debout. Ses traits sont tirés. Il semble inquiet. Nous nous asseyons.

« Je suis désolé pour hier soir ! Je me suis bien mal conduit ! Je vous prie d'accepter mes excuses et de les transmettre à Sarah. Êtes-vous bien rentrés au moins ?

_ Sans problèmes. Quant à vos excuses, vous pouvez les reprendre : j'espère bien qu'elles resserviront ! Ce fut une agréable soirée. Et une très charmante réception par une non moins charmante hôtesse. Soyez aimable de la remercier encore de notre part. Je vous devine inquiet !

_ Je ne le suis même plus ! Je suis consterné ! La mise en oeuvre du plan de démantèlement débute dès lundi en huit. Le CE sera convoqué pour jeudi prochain. Le Département ne doit pas voir le printemps ! »

Ouah ! Sur la forme cela change tout. On n'a plus le temps de finasser. Pas d'affolement...

« Je crois que cela nous facilite le travail... d'une certaine façon. Pouvons-nous conclure que d'ores et déjà la guerre est déclarée ?

_ Elle le sera dès demain ; quand vous recevrez l'ordre du jour du CE.

_ Je vous dois un aveu. J'avais un plan particulier dont je comptais vous entretenir bien évidemment, mais pas avant que l'intersyndicale ne l'ait finalisé. Il s'agit en fait de défendre l'emploi en proposant des mesures susceptibles d'intéresser nos patrons.

_ Vous ne m'en avez jamais parlé.

_ Nous préparions un cahier de revendications quand vous m'avez contacté. J'ai échafaudé la possibilité de cet échange par la suite. Personne n'est au courant, puisque l'éventualité de la fermeture du centre a juste été évoquée. J'explique. Nous étudions un cahier dans lequel nous revendiquons les points suivants : diminutions du temps de travail avec embauches compensatoires ; désignation de leur hiérarchie par les personnels concernés ; participation de nos élus aux décisions stratégiques. Là-dessus vous ouvrez une brèche dans le mur d'incompréhension qui nous sépare. Je vois aussitôt l'opportunité de collaborer et j'oriente les réflexions syndicales vers ce but : prendre ensemble les bonnes décisions pour l'entreprise et son personnel. Je ne dissimule rien, mais je ne précise pas mes fins. En fait, il suffit de mettre la pédale douce sur l'aspect pécuniaire des revendications. Vous m'annoncez alors que le Département va être supprimé. La priorité semble s'être déplacée vers le maintien des emplois. Une logique apparemment implacable ! Mais une logique de perdant ! Je suis tout sauf un perdant ! Ma situation sociale ne doit pas faire illusion : j'ai cherché le bon compromis salaire/dignité/vie privée/intérêt du travail, et j'estime l'avoir trouvé. J'ai optimisé ma vie selon mes goûts et mes capacités !

_ Dans ma famille l'on ne choisissait pas. J'ai mis quarante ans avant de me décider...

_ Vous n'en avez que plus de mérite. Une logique de perdant car, vous en conviendrez avec moi, sans autre arme que la grève nous sommes perdus. Sans autres propositions que le maintien du statu quo, pas de salut. Dès lors la priorité redevient la présentation d'un plan de sauvetage en deux parties : le bien-fondé du maintien de l'étude et de la fabrication d'une part, et une refonte des méthodes de management de l'autre. La première partie découle d'une réalité de fait, nous en sommes convaincus, et la seconde partie découle d'une volonté de réformer l'entreprise dans le sens de l'intérêt de tous.

_ Qu'est-ce qui vous permet de penser que le patronat pourrait s'intéresser au second volet ?

_ Je fais le pari que chez lui aussi, il n'y a pas que des tarés. La sortie de la crise industrielle va être oblitérée par une formidable crise de l'encadrement. Les plus aptes à survivre selon les critères de l'âge d'or ont survécu ; les plus aptes à produire de la richesse ont été éliminés par les premiers, plus retords et mieux placés. C'est un euphémisme que de dire que ce n'était pas les mêmes ! Bref, quand il faudra appuyer sur l'accélérateur, face à la concurrence, la machine sera grippée. Il faut des années pour rendre une entreprise pleinement opérationnelle ! Il est probablement trop tard, d'où l'idée d'une réforme drastique qui permette de prendre les compétences là où elles sont : parmi nous, ceux que l'on qualifie d'obscurs, de sans grades ! Et les faire choisir par ceux qui connaissent leur réelle valeur. L'esbroufe n'aura plus cours !

_ Admettons... Mais pour la maîtrise des décisions stratégiques, le combat me paraît devoir être autrement acharné ! Vous vous rendez compte de ce que vous demandez !

_ Cette demande découle directement de la précédente. Elle procède certes de la même analyse, mais surtout elle postule qu'un encadrement performant ne sera pas le fait de simples exécutants : les gens que nous choisirons ne seront pas des mercenaires. Ils serviront une forme de démocratie dans laquelle leurs mandants seront partie prenante ! J'insiste sur le fait que tous les intérêts seront représentés ! Notamment, le capital sera rétribué ; en fonction de ses mérites et des risques encourus et non pas de la loi des marchés financiers. Dans mon esprit, il s'agit d'une évolution sociale significative et non d'une révolution politique !

_ Je vous trouve optimiste mon cher ami... Dites-moi le fond de votre pensée...

_ Je joue l'arbitrage de l'état-major international. Il doit comprendre qu'en généralisant les pratiques que nous préconisons, il va dynamiser un groupe complètement sclérosé par des décennies de marchés protégés. J'échange le maintien de notre établissement contre un plan de management qu'il est à la fois incapable de penser par lui-même et, surtout, incapable d'imposer sans notre aide aux différentes hiérarchies en place ! Grâce à nous, il injecte à peu de frais, quasiment aucun frais, du sang neuf à un géant anémique, presque mourant.

_ Si je ne les connaissais pas, je serais convaincu !

_ Ah ! C'est ennuyeux ! Car vous êtes censé les connaître mieux que je ne les connais...

_ Je vous livre une opinion. Tenez-en compte, sans plus ! Je vous éclaire sur l'état des lieux ; je ne me livre pas à un exercice de divination. D'ailleurs, je vous suivrai sur cette affaire. Qui aurait misé sur moi, il y a quinze jours ?

_ Nous sommes condamnés à anticiper les actions, bien sûr, mais aussi le comportement des différents acteurs. J'insiste sur ce qui ne semble être qu'un truisme : j'imagine une partie d'échec dans laquelle les pièces seraient douées d'intelligence, de sentiments et de moyens. Quelles sont les pièces, quels sont les joueurs ? Une dialectique complexe s'il en est !

_ Où la somme des improbables défie nos certitudes ! C'est un monde troublant que vous décrivez là...

_ Un monde en voie de disparition : l'inflation des signes annonce la mort.

_ Notre combat serait un combat d'arrière-garde ?

_ Le capitalisme est un combat d'arrière-garde. Cette bataille n'est qu'une péripétie... Une querelle de vers sur un cadavre !

_ Mon pauvre Robert ! Et Dieu dans tout ça ?

_ Je vois avec plaisir que monsieur le directeur possède une des clés du système : la dérision. Revenons à nos moutons... Je disais donc que, vu le merdier, il fallait oser envisager des évolutions de comportements favorables. Le pire n'est pas plus sûr que le meilleur et, de toute façon, nous n'avons pas le choix. Comment voyez-vous la suite immédiate ?

_ J'adopte votre plan en deux parties. Toutefois j'aperçois un écueil : dès que la fermeture sera annoncée, demain, vos propositions ne feront pas le poids devant la finalité de l'action. La locomotive partira sans les wagons et nous sommes d'accord pour dire que la solution se trouve dans ceux-ci. Raccorder des wagons en route n'est pas une mince affaire : il faut soit une seconde locomotive plus rapide que la première soit attendre que celle-ci ralentisse ou s'arrête. Bref ! Mieux vaut éviter ce genre de tactique. Votre avis ?

_ Il faudrait distribuer un tract demain matin, à l'arrivée des gens. Et retarder la diffusion de l'information d'une journée. Le CE devra se réunir pour valider l'ordre du jour. Nous pourrions vous remettre notre cahier dès ce soir. Ou à l'aube demain, en même temps que le tract... Vous pourriez le transmettre au Siège par fax.

_ Je dois surtout le faire parvenir au bon endroit ! Nous devons viser l'International... Je m'en occupe... Pourriez-vous de votre côté envoyer un exemplaire à chacune des filiales ?

_ Le temps de faire traduire le document. Nous ferons court. Il faut surtout prendre date. Le problème, c'est que je n'ai pas l'aval de l'intersyndicale. Nous étions convenus de nous rencontrer dans deux semaines. Je vais essayer de mettre sur pied quelque chose pour ce soir. Je vous propose de nous retrouver vers seize heures...

_ Dans ce bureau. À tout à l'heure...

 

Point 18

 

Force huit sur la rampe de la cantine ! Mangez dans le calme, disent-ils ! Édouard a été inspiré en ne venant pas. Même à nous, les délégués, les gens font la gueule ! À moi pas trop : l'amitié l'emporte souvent sur ma fonction. Mes femmes sont là qui papotent. Vont-elles oser me fréquenter ?

« Monsieur se fait désirer ! Pas par tout le monde, si j'en crois ce que j'entends... Dis-moi mon doux chéri, es-tu un vendu ou un acheté ?

_ Moi je crois qu'il est à jeter !

_ Toi la vieille taupe, c'est ta chère mère qui aurait dû te jeter avec les eaux ! Toi la donzelle, à Té Zéro moins dix, tu prends des risques...

_ Tiens, tiens... À midi ce sont les cuisses de poulets qui passent à la casserole ! _ De quoi qu'elle cause la mémé ? Tu crois qu'elle fait du second degré avec une expression qu'elle n'a pas pratiquée ? Avance au lieu de déconner. »

Elles ont osé... Nous gagnons péniblement nos places, au fond de la salle, derrière les plantes.

« Allons les filles : au rapport ! À toi Mélanie...

_ Elles sont catastrophées ! Tu te rends compte que c'est moi qui dois leur remonter le moral ! J'ai l'impression qu'un ouragan a soufflé sur des échafaudages mal fixés... La situation est très préoccupante mais, dans leur esprit, elle est d'ores et déjà désespérée.

_ Je ne suis pas étonné. Heureusement que du côté de Sarah le moral est meilleur ! Moi, je m'attendais plutôt à de l'apathie. Vous savez que les événements successifs sont ressentis selon une échelle non linéaire, disons logarithmique, jusqu'à la rupture nerveuse : extase ou folie ! Pour ajouter une fois à la sensation première, il faut que l'événement suivant soit dix fois plus malheureux que le précédent ; et le suivant encore dix fois plus que le précédent. Pareil pour la soustraction.

_ Je connais un cas d'événement heureux où ton truc ne marche pas !

_ Ne te vante pas ! Je parle d'événements d'ordre psychologique. Et rien n'indique que les sensations physiques qui conduisent à l'extase n'ont pas suivi cette progression ! Donc si les gens sont désespérés, au-delà de l'apathie, c'est soit parce que leur résistance est très faible, soit parce qu'ils ont dépassé le stade de la saturation. À mon avis, il y a probablement des deux. Parlons d'autre chose ! Je sature. Tu ne dis rien Sarah...

_ J'écoutais ton cours de psychologie. Mais j'avoue que j'ai la tête ailleurs... Vivement la Grèce. Je me vois sur la plage d'une crypte sauvage, les pieds dans l'eau et la tête reposant sur un galet recouvert d'algues...

_ Un ventre dur et poilu : c'est tout moi ! Et après je te mettrais de la pommade sur tes coups de soleil, dans le dos d'abord, puis sur le bas du dos ; ensuite...

_ Mange ta purée, elle refroidit ! C'est vrai que vous allez partir mes cochons !

_ Tu sais bien que ce sont les meilleurs qui s'en vont ! Mais je te promets de te téléphoner.

_ Pas de la chambre, s'il te plaît... Sauf si tu es tout seul et que tu veux que je te console...

_ Il ne sera pas tout seul. Mais je n'aurai pas de coups de soleil... Nous ne restons que deux jours, dont un enfermés dans une salle de réunion. »

 

Moi non plus je ne suis pas vraiment là. J'ai réservé pour ce soir une chambre dans une maison où j'ai mes habitudes. Pas tout à fait un hôtel : un endroit très discret et dans lequel les chambres ne font pas semblant de devoir servir à autre chose qu'à ce que les couples viennent y faire... L'endroit idéal pour une première fois. Un intérieur bourgeois vous distrait par l'histoire installée dans ses meubles. L'alvéole de luxure vous prend dans ses draps anonymes et vous enchâsse dans la farandole des plaisirs, entre les farfadets qui vous ont précédés et les joyeux lutins qui vous succéderont. Avant, nous aurons dîné pas loin de là, dans un de ces modestes restaurants dont on sait que le cuisinier est sous l'oeil, donc sous la dent, d'un très grand qui fait là son argent de poche. Ma Sarah mérite cela...

Nous papotons, encore et toujours...

 

Point 19

 

 

Je laisse les filles finir leur repas car Édouard m'attend à quatorze heures. Avant, je dois prendre un bain de foule à la cafette.

C'est noir de monde, ça grouille de partout ! Certains boivent, la tasse à la main, plantés au milieu de la salle. Beaucoup m'offrent le café : ils ont soif d'informations. J'accepte l'invitation d'un groupe de techniciens. On s'agglutine autour de nous.

« Le Technique va partir ? C'est idiot : nos produits sont meilleurs que ceux des Allemands !

_ Je sais. Je ne crois pas que cela ait beaucoup compté ! La décision est politique. Ne vous démolissez pas la santé à essayer de trouver d'autres justifications... Nous serions les victimes de la répartition des tâches sur des critères de partages financiers. Nos centraux étant trop bons pour être expatriés, alors, en remerciements, la holding nous fait payer ! La France paiera ! Les temps ont changé... - Un zeste de démagogie ne messied point ! - Le dossier est clair : il ne peut y avoir d'autre motif que celui-là ! Le dossier est bon : notre marge est confortable !

_ On ne comprend pas bien pourquoi vous voulez revendiquer sur le temps de travail et sur le choix des chefs... Pourquoi maintenant ? »

J'aperçois Bernadette dans la foule, pas loin de moi. Nous allons jouer comme au bon vieux temps. Je lui fais un clin d'oeil.

« Pourquoi d'après vous ? »

Bernadette gagne quelques centimètres en se mettant sur la pointe des pieds. Elle attend quelques secondes par respect pour "la parole au peuple" puis, n'entendant rien venir, elle se lance.

« Parce que vous savez que nous gagnerons ! Nous gagnerons le droit de rester travailler au pays ! Mais nous conserverons ce déni de justice qui fauche parmi nous : le chômage ! Notre sang continuera de couler en un inexorable goutte-à-goutte, comme aujourd'hui ; nous nous affaiblirons et dans six mois, dans un an, le patronat triomphera ! Faute de combattants ! Alors vous préparez le terrain, comme le paysan qui profite du labourage pour enterrer le fumier ! - NdR. Je ne m'en lasse pas... - Je me trompe ?

_ Non ! - camarade - Sauf que personne ne peut dire encore qui gagnera... Mais j'apprécie que tu crois en notre victoire. Qu'est-ce qui te permet d'afficher un tel optimisme ?

_ La volonté de tous de ne pas descendre plus bas ! »

La foule applaudit. Elle n'a pas perdu la main Soubiroute. C'est comme de faire l'amour, ça ne s'oublie pas ! À propos, ma chère Sarah ne se montre pas. Dommage !

Monsieur le directeur est debout, face à la fenêtre. J'ai l'impression qu'il est plus petit... Peut-être parce que je le vois à travers les rideaux... Il se retourne, écartent les voilages, vient vers moi.

« Je suis heureux de vous voir Robert. Asseyez-vous... Comment les gens prennent-ils... la chose ?

_ La chose... Quelle justesse dans l'expression ! La chose... diffuse et inhumaine... La "Chose d'un autre monde." Vous vous souvenez de ce film ? Au moins le danger venait-il d'une autre planète ! Celle d'aujourd'hui est trop humaine, hélas. Les gens la prennent mal. Ils comprennent trop, donc ils ne comprennent pas. Ils sont désorientés...

_ Ils ne sont pas les seuls ! Le Président ne comprend rien à mon cas. Comique ! Pour lui je suis une chose aussi, un extraterrestre... Songez que l'on me paie et que je m'avise néanmoins de me demander : pour faire quoi ? Incroyable ! Et ce n'est pas tout : la finalité de mes actions ne me convenant plus, je refuse de me compromettre davantage ! Moi, lui, un Anglès de Montignac... Des siècles d'obéissance et le premier qui failli, moi, ça tombe sur lui !

_ Ils n'ont pas osé punir...

_ Cela corrobore mon sentiment : ils ne comprennent pas. Je crois qu'ils ont compris par contre que nous irions très loin s'ils persistaient à vouloir justifier la délocalisation par un manque de rentabilité.

_ Je me demandais si nous n'aurions pas eu intérêt à les laisser s'embourber sur une voie que nous savions minée.

_ Ils s'y sont engagés puisque vous avez dénoncé leur manoeuvre dans votre tract. Ils vont laisser quelques plumes en se retirant. Je pense que nous avons bien joué.

_ Je l'espère. Ils peuvent y voir une faiblesse de notre part ; penser que nous n'oserons pas porter les comptes sur la place publique. Ils savent que nous sommes plus attachés qu'eux à cette Société... Dans une guerre, tout sentiment honorable est un point faible. Je ne vous apprends rien !

_ Le coup est parti... Nous verrons bien où il tombera ! Soyons vigilants. La suite des événements selon vous ?

_ Le CE devrait être convoqué. Ou bien nous devrions avoir un communiqué du Siège... Pour déclencher la grève il nous faut une déclaration de guerre ! Pour notre part nous poursuivrons notre campagne d'explications. Restons en contact étroit... Par ailleurs je voulais vous inviter mardi midi à une réunion exceptionnelle de la Commission littéraire ; pour vous présenter à vos condisciples. C'est maintenant ou jamais... dans le contexte prévu. Sinon, vous serez toujours le bienvenu...

_ Mardi midi dites-vous... -Édouard consulte son agenda.- Pas de problèmes... connus à ce jour... Dois-je préparer quelque chose ?

_ À votre convenance. Vu les circonstances, tout le monde comprendrait...

_ Je suis désolé mon cher Robert, mais j'ai un rendez-vous. N'hésitons pas à nous téléphoner.

 

Me voila sur la moquette de luxe. Mon cher Édouard semble tenir le coup... Je me demande encore si je ne fais pas la connerie de ma vie syndicale en favorisant la réconciliation... Le climat est tellement pourri... Tout est pris en mauvaise part. Tout sert contre nous. Il y a quelque temps, cinq ans peut-être, je me suis fait opérer ; un mois de convalescence à la clef. Au bout de quinze jours, j'étais fatigué mais valide. J'avais quitté mon Service en pleine restructuration. Les copains gémissaient sous une charge accrue. En toute innocence et pour dépanner, je suis venu au boulot pendant ma période de sortie. Un an après, il était mal vu de ne pas adopter ce comportement. J'avais, au niveau qui était le mien, créé un précédent ! Et pire que tout : la contrainte ne venait pas de l'encadrement, qui se foutait comme toujours de la charge de travail et du reste : elle émanait du personnel lui-même, des charmants collègues ! C'est l'état de piège permanent ! Comme dit Édouard : le coup est parti ! Je vais essayer de bosser !

 

 

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