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Roland Chapnikoff

 

Usine 2 _ section 1

 

 

 

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Chapitre 1

 

 

Mademoiselle Blanchard surveille la lectrice à travers la cloison vitrée. Elle espère un silence pour entrer. Sarah abandonne sa lecture, un instant ; son regard parcourt l'assemblée sous le charme ; puis il replonge dans les papiers. Juliette Blanchard en avait profité.

« Robert le patron veut vous voir dès que possible... Avant de déjeuner.

_ Que me vaut cet honneur ?

_ Vous le lui demanderez. Quand ? »

Comme ça "Pomme à l'anglaise" veut me voir. Encore. Deux fois en quinze jours ; pour des bricoles ! Il a le goût des amours ancillaires cet homme-là ! Il s'appelle Édouard Anglès de Montignac de...d'où le sobriquet. Il appartient à une dynastie de petite noblesse qui a donné à la France, en deux siècles, un escadron de polytechniciens. Durant un siècle ils avaient participé à l'édification de l'industrie française ; depuis une décennie ils supportent son éradication. Édouard doit appartenir à une branche décadente car il continue de lutter. Cela le rendait fréquentable, mais une aberration chromosomique ne saurait justifier à elle seule qu'un délégué entretienne des relations personnelles avec un directeur.

« Dans cinq minutes, ça vous ira ?

_ Parfait. Merci. »

Sarah reprend sa lecture.

Je l'écoute avec une inattention soutenue. Chaque fois qu'elle lève les yeux, elle écrit au crayon vert, pour moi seul, une autre histoire, un vrai roman... Il faudra d'ailleurs que je lui précise que nos textes doivent évoquer le monde du travail. Ce qui n'exclut pas grand-chose ! Je vais lui dire à cette mignonne, en train de nous distiller une oeuvre profane, que l'ouvrier aime aussi bien que le bourgeois, qu'il peut aimer d'amour aussi, mais oui mademoiselle, et que d'ailleurs, je suis à sa disposition pour une démonstration ! Ne rêvons pas... Elle n'a pas plus de vingt-cinq ans... Et moi pas moins de quarante-cinq ! Vaste problème... Sans aucun doute ; mais pour qui ? Elle termine, je crois...

Elle relève la tête et sourit d'une façon que je qualifierais - par intuition masculine ? - d'encourageante. Je dois me faire beaucoup d'honneurs : elle cherche à nous séduire, tous ; et elle y réussit. Nous l'applaudissons sans y mettre, eut égard aux plumes patentées qui plombent nos esprits, la retenue gênée et soumise qu'à l'accoutumée nous nous infligeons. Personnellement je trouve sa littérature bonne, sans plus. Mais j'attends quelques mois pour juger : j'espère toujours que le petit canard blanc aura un plumage noir.

Il est temps d'interrompre les effusions sinon elle va attraper la grosse tête.

« Ma chère Sarah, tu vois que nous avons apprécié ton travail. J'aurais pu dire ta prestation, mais c'eût été faire la part trop belle à ton charme ! Votons. Mélanie, tu es gentille d'officier pendant que je rappelle une petite chose à la charmante enfant.- J'en fais un peu trop ! - Le sujet doit intéresser le monde du travail et il ne doit pas flatter les justes ressentiments à l'encontre de la hiérarchie

&emdash;Je ne suis pas la seule à regretter cette censure !

_ Je sais Mélanie ! Mais, malheureusement, tout le monde n'a pas ton sens de la mesure ! Ni, je n'ose pas dire heureusement, ta vision quasi idyllique des relations humaines... De grâce, ne polluons pas nos productions avec de la rancoeur. Tu sais bien que l'écrivain possède le rare privilège de pouvoir humilier les gens au-dessus de sa condition ! N'abusons pas de notre force ! Tu nous dois un chapitre...

_ Votez d'abord ! La récompense après ! »

 

Mélanie distribue les fiches. Nous avons pris l'habitude de voter pour ou contre l'inclusion d'un texte dans le fonds commun que nous éditons en fin d'année. Nous n'en avons jamais refusé, le principe du vote étant dissuasif en lui-même. - Le soleil dans ses cheveux, avec le contre-jour, on dirait une sainte... nitouche... N'y touche pas  ! -.

«Tout le monde a voté ? Mélanie, les résultats...

_ Accepté à l'unanimité ! Félicitations !

_ Félicitations ! Pas trop émue chère consoeur ? Nous boirons tout à l'heure en ton honneur et pour marquer cette réunion de rentrée. Je m'absente un moment. En m'attendant, place à l'ancienne, bien que ce mot ne rende pas hommage à l'éternelle jeunesse de Mélanie.

_ Vil flatteur. J'attendrai ton retour. Dépêche-toi !

 

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Ambiance feutrée... Chaque fois que je pénètre dans le périmètre sacré, je me fais mon cinéma. Moquette rase partout : plafond plancher murs. Ce n'est pas un couloir, c'est un sas de décontamination prolétarienne, que dis-je un sas : la nef qui ouvre sur le choeur !

Bureau de Monsieur le directeur. Passez par le secrétariat. Flèche. Je frappe au cas où... Je vois plutôt "Pomme à l'anglaise" faire du golf que de l'équitation... mais avec les femmes... Juliette Blanchard est là, petit sourire condescendant aux coins de ses lèvres minces, élargies au rose fluo. Je parierais qu'elle a tout de riquiqui. Pour tout dire, je n'aime pas les soubrettes qui se shootent à l'odeur du parfum de madame ! Cela dit, dans le genre, j'ai connu pire que Juliette. Elle murmure mon nom dans l'interphone, puis elle se lève.

« Monsieur le Directeur vous attend. »

Elle frappe à la porte et comme un bruit vient de l'intérieur, elle ouvre. Édouard est debout, entre son bureau et nous. Il me tend la main. Juliette est ressortie. Édouard Anglès de Montignac de... semble échappé d'un casting : plus D.G. que lui, tu meurs ! Il faut dire, à sa décharge, qu'il a un pedigree... La décoration du bureau présente plus d'intérêt : sur les murs et sur le plancher l'ascendance s'étale, insolente de goût et de tact. Il faut deux siècles d'attention et d'argent pour réussir ce qu'il a fait : il est chez lui... et je suis chez moi.

« Je vous remercie d'être venu monsieur Mourier.

_ Je vous en prie. Toutefois vous m'obligeriez en me confiant le motif réel de ma venue.

_ Délicat... Très délicat...

_ C'est précisément ce que je redoutais. Vous souhaitez parler à monsieur l'ingénieur Mourier ? Mais vous savez parfaitement que sans ma délégation, je ne suis rien dans l'entreprise. Et qu'en tant que délégué je ne peux, et je ne veux, rien entendre qui ne soit communicable à mes mandants.

_ Essayez de me comprendre au moins... comme je vous comprends. Je ne vous confierai que des sentiments personnels... Confidentiels hélas...

_ Monsieur le directeur... Vous n'êtes en rien un criminel de guerre...sociale. Vous respectez... l'outil de travail. Ce comportement, rare chez les vôtres, m'inclinerait à prendre en considération vos sentiments personnels. Aidez-moi...

_ J'ai choisi mon camp ! Acceptez-vous que nous soyons alliés ?

_ Fous à lier, vous voulez dire ! Le simple fait de vous rencontrer en privé me vaut une semaine de sarcasmes ! Même mes amis sont mal à l'aise ! Vous êtes avec nous ? Acceptez les trente-cinq heures !

_ Vous me décevez monsieur Mourier ! Enfin... pas vraiment. Je vous dois quelques explications... Confidentielles ?

_ Promis.

_ Je participe à une entreprise de démolition que je réprouve. Ne me plaignez pas : il semble que je sois payé pour cela. J'avais la naïveté de penser que l'on achetait mes capacités à construire, à diriger ! Je sais aujourd'hui qu'il n'en était rien ; en tout cas depuis que nous sommes devenus une multinationale. L'intérêt financier du groupe prime toute autre considération. La spéculation sur les marchés financiers a pris le pas sur les investissements industriels, en matériels et en hommes. Je ne suis pas un financier, monsieur Mourier.

_ Cela fait quelques années que nous tenons ce discours... Heureux que vous l'adoptiez ! Mais le problème reste entier. Il n'existe aucun lieu de rencontre où nous puissions collaborer ! Vous avez transformé les réunions de CE en chambre d'enregistrement ! Écoutez monsieur le directeur, je vais vous faire confiance et prendre des risques. J'ai surtout confiance en l'homme. Et puis il n'est pas pensable que tous les Directeurs généraux soient des cons aux ordres d'irresponsables. Un jour où l'autre les plus lucides devaient craquer. Vous êtes le premier gagnant ! Félicitations ! Et condoléances ! : sauf mon respect, ils vont vous en faire baver !

_ Je crains des réactions d'amour-propre... Le dossier industriel est bon. Il va falloir les en convaincre ! Voulez-vous quelque temps pour réfléchir ?

_ Volontiers.

_ Je vous propose de nous rencontrer à l'extérieur, en fin de journée. Au bar du Nikko, en front de Seine à dix-sept heures. Cela vous convient-il ? Bien. C'est important pour moi monsieur Mourier.

 

Je retraversais la nef en me demandant si je n'allais pas me faire avoir comme... un enfant de choeur !

 

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Je regagnais la salle de réunion. J'obtins le silence du maître. Mélanie se leva pour lire, sans que l'on sût à qui s'adressait cette marque de respect : à son oeuvre ou à nous. Mélanie est une vieille fille, en ce sens que nous ne lui connaissons ni mari ni amant. Par un phénomène étrange, sans doute quelque déficience hormonale, les appâts féminins dont elle a pléthore ne nous appâtent point ! Nous en débattons souvent, entre mâles, une manière de rendre justice à la richesse d'un domaine qui échappe étrangement à nos instincts. D'autant qu'elle possède, de l'avis général, le plus bel arrière-train de l'établissement, et peut-être même, d'après les commerciaux qui se déplacent, de toute la Compagnie ; un beau cul, un vrai, tout en fesse ; pas cette illusion que donnent de fortes hanches avec la graisse qui dégouline dans le slip pour faire comme si... Eh bien ! nous restons devant comme des vieillards qui ne peuvent plus que les mots ! Au demeurant nous l'aimons beaucoup, elle, en partie parce qu'elle est aimable, en partie parce qu'elle nous permet des pensées platoniques que nous pensions inaccessibles devant une telle topographie : elle nous anoblit.

Mélanie vient tous les mois avec un nouveau chapitre de son journal. Elle écrit, à la façon de madame de Sévigné, une lettre qu'elle nous adresse. Est-ce des mémoires romancés, un roman de pure fiction, nul ne le sait ; et nous avons trop de pudeur et d'amitié pour insister. Mélanie assume son destin d'écrivain : elle rougit simplement quand sa muse a osé une grivoiserie ! Elle est sans doute la seule parmi nous que l'écriture fasse vivre : nous sommes des dilettantes qui jouissent d'un art, des gamins fascinés par leur compagnon de jeux. Mélanie ne joue pas avec son clavier : son style de plume, qui sent encore le plein et le délié, a parfois une silhouette de feu follet, entrevue, impalpable, un chatoiement de pierre tombale.

 

Debout, les lunettes sur le bout du nez, ses longs cheveux bruns passés sous la blouse - elle nous refuse le somptueux chignon que nous lui réclamons - elle commence à lire, d'une voix de basse que les virgules décalent vers le haut, comme une claudication.

« Hier matin je suis venue en voiture car le soir je sortais. Encore ! Oui : encore. Pour faire plaisir à maman. Elle insistait depuis un bon mois pour que j'accepte une sortie avec le nouveau locataire. Oui, l'appartement du troisième est loué. Dieu le soit aussi L'argent du loyer nous faisait défaut. Donc, pour le remercier d'exister, maman a invité le locataire, monsieur Gentil. - Appelez-moi Raoul - un représentant de commerce muté sur la région.

_ Il raoul sa bosse !

_ C'est ça ! casse-moi la baraque, crétin ! Je continue. - Appelez-moi Louise... et voilà ma fille Mélanie. Maman est charmante, avec des innocences d'enfant : cet homme est frustre et frustré, ce qui fait les goujats. J'ai horreur de ses yeux, de ses mains, et si je devais convoler un jour, ce ne serait sûrement pas avec un compagnon de cet acabit. Mais allez dire cela à une mère bien intentionnée comme la mienne ! Alors je suis restée polie ; et j'ai accepté de dîner avec lui. C'était ça ou le cinéma ; les yeux plutôt que les mains. Je pourrais me reposer en ne le regardant pas ! Alors qu'au cinéma il aurait pris une claque ! Une situation conflictuelle comme maman les déteste.

Nous avions rendez-vous à Montparnasse. Loin de chez moi : je ne voulais pas que les voisins puissent s'imaginer... Nous avons dîné au Café de je ne sais plus quoi... Ce genre d'établissement dans lequel seuls les aliments dans l'assiette ont de la place. J'avais prévu les mains : cet individu avait aussi des pieds. J'ai passé le repas les jambes coincées sous ma chaise. Je dois à la vérité de dire que sa conversation n'est pas désagréable. Ces gens, du voyage en quelque sorte, vivent beaucoup d'aventures. Celui-là les racontait bien. Et de plus cela lui occupait les mains, des mains moins vilaines quand elles soulignaient son discours que quand je les imaginais caresser ma féminité. »

Mélanie rougit pour indiquer que cette audace scripturaire la dépassait. Je le croyais aussi. Une fêlure. L'année dernière elle aurait dit "ébrécher ma pudeur" ; l'année précédente "matérialiser mon aura" ; il y a trois ans, elle n'aurait rien dit ! À ce train, l'année prochaine elle nous gratifiera d'un "fourrager dans mon intimité". Je devrais lui en parler...

Elle reprit sa lecture.

« Il vend des matériels de bureau. Ce qu'il m'en a dit confirme ce que je pensais du nôtre : il est démodé ! Il m'a surtout parlé de ses rencontres et à ma surprise, à ma demi-surprise en fait, de ses rencontres masculines. Non, il n'est pas homosexuel ; il lui arrive de le regretter car, dit-il, les homosexuels sont moins difficiles dans leurs choix que les femmes. J'ai craint le pire mais il se contenta d'une seule évocation. Il parlait de ses clients ; des gens pénibles qui sont bien souvent des patrons. Nous avions trouvé un point commun... À la fin, je le vis tel qu'il était : un pauvre type qui aurait pu être un brave type si précisément il n'avait pas été un pauvre type ! Le repas se termina vers vingt et une heure. La bougie n'était pas éteinte que son oeil s'allumait d'une lueur libidineuse du plus bestial effet. J'en eus quelques regrets, je l'avoue... » Son aveu la fit rougir.

« Pourquoi n'offrait-il pas, à l'image de mon voisin de table amoureux de ma voisine, un visage pur, empreint de désir, et dont le rayonnement me réchauffait ?- Les hormones Mélanie, ces putains d'hormones ! Elles t'éloignent des mecs normaux ! Sinon c'est moi qui te réchaufferais ! - Je faillis devenir désagréable ! : on n'invite pas une jeune femme à dîner quand on n'a que ce genre de nourriture à lui offrir ! Je lui demandais de me raccompagner, prétextant un lever matinal. Il changea de lueur et la nouvelle me fit presque pitié. Un pauvre homme, vraiment... Avec un brave type, je me serais donné une autre chance... Tous ces couples qui, autour de nous, commençaient leur nuit... Dans la voiture il me laissa en paix. Il avait dû ressentir que je lui en voulais...

Ce matin je suis arrivée au bureau de mauvaise humeur. Heureusement que Michelle avait fait le café. D'habitude je fais semblant de ne pas m'apercevoir qu'elles attendent que je le fasse. Sauf monsieur Paul, mais il arrive très souvent après moi. Le cancer de son épouse ne s'arrange pas et il doit la soigner avant de partir. Quand il sera veuf, je l'inviterai de temps en temps à sortir. En ami. De toute façon il sera bientôt au chômage, en préretraite comme ils disent ! Et loin des yeux loin du coeur. Timide comme il est, il risque de rester bien loin des coeurs ! Quelle misère ! L'avantage, quand je fais le café, c'est que je le fais à ma convenance : fort. Michelle et les autres, ils font du pipi d'ânesse ! Pas étonnant... Je suis encore de mauvaise humeur. Je referai du café à dix heures. Tiens ! voila monsieur Paul ! Souris-lui Mélanie ! Tu es en bonne santé ; trop bonne parfois... »

Tu changes Mélanie. L'année dernière tu ne t'apercevais pas que les autres profitaient de toi. Remarque que tu serais bien la seule à ne pas te dégrader dans ce climat de merde !

« L'émission de samedi fait jaser ! Vulgaire et raciste ! Les filles ne sont pas racistes ; en fait dans ce monde où il faut choisir, elles le sont ! Mais là comme ailleurs, elles subissent les influences du moment. Pour tout dire, je crois qu'elles ne sont... »

Mélanie relève la tête, elle pleure. Je ne saurais dire pourquoi, mais je n'en suis pas surpris. Peut-être parce que Mélanie n'avait jamais évoqué la politique dans ses écrits. Je me lève et je l'entraîne dans le couloir.

 

point3

 

 

À cette heure-ci le couloir est fréquenté. Il donne accès aux différentes sections mises en place par le CE : bibliothèque, discothèque, voile, camping... Je pousse Mélanie dans le local des délégués. Fernand Louvier, la cheville ouvrière de la C.G.T., y touille sa prose avec un air gourmand. Il se renfrogne à notre vue.

« Vous pourriez aller faire vos cochonneries ailleurs ?

_ Dis donc camarade tu pourrais être poli devant une dame ! Excuse-toi sinon je commets une critique constructive sur ton style ! - J'en meurs d'envie depuis longtemps de me moquer du style épistolaire de la C.G.T., mais j'aurais l'impression de cracher sur la classe ouvrière ! Ils sont forts les bougres ! - Nous parlerons à voix basse. » Nous allons nous installer dans un coin, près de la fenêtre.

« Ça va mieux ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Je peux t'aider ?

_ Ça va mieux, merci. Je ne sais pas ce qui m'arrive. Tu peux m'aider en me le disant...

_ Tu dois être fatiguée ; comme nous le sommes tous. Tu es la plus sensible... La fatigue plus la connerie que tu évoquais, ça ferait chialer un veau ! Alors toi... Tu ne crois pas ?

_ Je crois que c'est plus grave. J'ai l'impression de me réveiller... dans un drôle de monde.

_ J'avais cru remarquer... À ton écriture. Tu sais ce que nous allons faire ? Tu laisses tomber ta lecture pour aujourd'hui. On boit le pot de rentrée. Un soir de la semaine on sort pour discuter de tout ça. Je promets de surveiller mes mains... et mes pieds ! - sauf si tu nous fais un revirement hormonal - O.K. ?

_ Tu es gentil, mais tu n'étais pas obligé de promettre...

_ Tu vas mieux en effet ! Une chose encore Mélanie : n'oublie quand même pas que, dans ton bureau, il n'y a pas de fille ! Ton seul collègue, c'est monsieur Paul ! Salut camarade.

_ Salut les amoureux !

 

CHAPITRE 2

point4

 

Le pot qui fête les nouveaux membres de la CL et l'année éditoriale qui commençe, se déroule dans la bonne humeur. Je veille au respect des traditions. Tant de choses évoluent en dehors de nous, que le simple fait de boire un verre entre amis, parce que cela devait se faire et que cela se faisait, prend à mes yeux des allures de table de la loi. Sarah étant la seule nouvelle, et en ce qui me concerne une bonne nouvelle, je peux en toute impunité lui consacrer la majeure partie de mon temps. Mon petit discours public exécuté, j'entreprends au titre du Ministère chargé de la Solidarité entre les Générations, de lui expliquer en quoi nous devrions nous entraider. À dire vrai, compte tenu des oreilles qui traînent, je ne m'exprime que sur la partie audible de cet iceberg de communication vers lequel devraient évoluer nos relations. C'est pour visiter la partie immergée que je l'invite, en toute logique, à déjeuner.

 

Le restaurant d'entreprise, alias la cantine, comporte quelques endroits propices aux apartés. Je choisis un angle de l'estrade, un coin qui, s'il nous expose à être vu, désarme par là même la curiosité malsaine des collègues envieux. Je suis donc à pied d'oeuvre, avec devant moi, de l'autre côté de la petite table, le joli minois de Sarah. Son teint est clair, fragile, prisonnier de deux instants : celui où elle buvait et qui l'incline à rosir, et le moment présent qui la voit être vue par des dizaines d'yeux et qui l'entraîne à pâlir. Mon propre regard sur elle doit faire la différence car elle choisit bientôt de s'enluminer !

« Parle-moi de toi Sarah. - j'ai failli dire "comme à un père"- Je ne sais rien de toi sinon que tu as un joli brin de plume !

_ - Tu parles que tu ne sais rien ! Tu as questionné ma secrétaire pendant mon absence, prétextant d'une fiche urgente à remplir pour la CL ! Je vais t'en raconter une drôle de vie.- Promets-moi de garder pour toi certains aspects de ma vie...» Elle se lance dans une histoire, la sienne, qui débute dans les corons pour finir dans la prostitution estudiantine, avec pour couronner le tout, un rejeton né de père inconnu !

« Ta curiosité est-elle satisfaite ?

_ Quel baratin !

_ Vous en êtes un autre, cher ami ! Je n'allais pas te dire que mes parents étaient professeurs de médecine et que ma vie avait été, jusqu'à ce jour, d'une banalité à chier ! Même pas malheureuse... Tout le monde m'a toujours aimée : parents, profs, copains, copines. Maintenant les hommes m'aiment mieux que les femmes ne le font : probablement parce que je ne serai pas obligée de coucher pour accéder à un boulot gratifiant !

_ Je voudrais protester mais les filles baisables de ma connaissance qui sans diplôme ont joui du statut de cadre ont dû faire jouir un cadre qui n'était pas de bois !

_ C'est vrai ?

_ Au Technique, pas vraiment... La compétence prime et de plus, les gens ont la tête plongée dans leur boulot... Au Commercial c'est plutôt vrai, mais les mecs se forcent un peu : question de réputation ! Le commerçant est un séducteur plutôt qu'un profiteur : c'est le plus souvent la fille qui exploite la situation. Tu trouves là d'authentiques salopes ! Et je ne fais pas référence à leur pratique sexuelle ! Si nous disons qu'il a eu de la chance celui qui réussit sans que ses mérites paraissent l'imposer, on devrait dire pour elles, qu'elles ont eu du cul ! Les vrais problèmes, ceux qui m'intéressent en tant que délégué, se rencontrent dans l'administratif et surtout à la production. Et le plus grave, c'est qu'il ne s'agit pas pour les filles de passer cadre : il s'agit pour elles de conserver leur emploi ! Les choses allaient en s'améliorant avec l'instruction, mais depuis la crise, ça revient en moins franc, en plus larvé ! Le phénomène est surtout sensible dans les usines de province. Évidemment, cela n'a strictement rien à voir avec des relations privilégiées qui peuvent s'établir, le plus naturellement du monde, entre des collègues de sexe opposé !

_ Évidemment !

_ Je peux te poser une question... personnelle ?

_ Personnelle, oui. Intime, non !

_ Disons que c'est une question intime... mais dont le caractère très général permet de la considérer comme une question personnelle...

_ J'appréhende le pire...

_ Je vais d'abord te dire tes droits : tu peux refuser de répondre. Si tu réponds, tu dois dire la vérité. Tu peux demander à réfléchir mais ce n'est pas dans l'esprit de la question. Tu es prête ?

_ C'est ça la question ?

_ La voilà : l'éventualité d'entretenir un jour une de ces relations privilégiées que j'évoquais précédemment te paraît-elle complètement hors de tes possibilités.

_ Avec toi ?- Si je lui disais que je me suis posé la question dès que je l'ai vu... Pour une aventure, pas de problème... Ai-je envie d'une aventure ? Sans avoir fait la pute, j'ai un petit peu donné... Il aurait vingt ans de moins... C'est vrai qu'alors il serait probablement aussi chiant que mes jeunes camarades. Je veux le beurre et l'argent du beurre ! J'ai besoin de temps... Je crois que je dois répondre oui ; pour être aussi franche que lui. Mais je vais faire la mijaurée, sinon il va me bouffer toute crue ! - Excuse-moi, mais ta question me semble disons "trop" personnelle. Peux-tu la reformuler ?

_ Est-ce que l'évocation d'un coït en ma compagnie te fait venir l'eau aux lèvres, ou bien te fait-elle gerber ? Je te pose la question parce que dans la première hypothèse, je dois te prévenir que c'est sans espoir car je suis fiancé ; dans la seconde, je devrai changer de place. C'est mieux comme ça ?

_ Si tu évoques des considérations d'ordre physique, je répondrai, sèchement toutefois, que tu ne me dégoûtes pas...

_ Merci ! C'est tout ce que je voulais savoir ! Je m'occupe du reste... Alors comment la réunion de la CL s'est-elle passée ?

_ Jean Le forestier a lu un poème . Je l'ai retenu. Tu veux que je te le dise ? »

La fin du repas fut consacrée à la littérature. Il fallait la laisser respirer cette petite. À quatorze heures nous nous sommes quittés. En quelques heures je m'étais enrichi de deux idées directrices, presque au même endroit

 

point5

 

 

La proposition du directeur ouvrait des perspectives fantastiques en termes de combat social : celles que faisait naître l'union de tous ceux qui font vivre l'entreprise ; même si notre directeur n'a fait que prendre conscience de sa place dans l'entreprise, celle d'un exécutant. On verra bien comment il réagira devant la carotte et le bâton ! Pas de procès d'intention !

J'ai convoqué le conseil syndical pour dix-sept heures. En urgence ! Je veux savoir ce que les copains pensent de la proposition que je leur ferai : tenter de convaincre monsieur Anglès de Montignac qu'il fait partie de la classe ouvrière... Enfin... du monde du travail et de la société française ! Et qu'à ce double titre il devait nous aider à conserver notre emploi. D'ailleurs je pourrais dire "nous entraider à conserver nos emplois," car quand il n'y aura plus d'industries, les directeurs se feront rares : quand même ! Je vais avoir les cogestionnaires avec moi. Franchement la cogestion ce n'est pas ma tasse de thé ! Il est déjà assez pénible de devoir fabriquer n'importe quoi au simple prétexte que ça fait de l'argent ! Le choix de ce qu'il serait utile de fabriquer est un choix de société. Un choix qui s'exprime à travers un programme politique, dans un parti du même nom ! Il suffit, ici, que le syndicat soit assez fort pour que nos revendications aboutissent de façon satisfaisante. Un jour la citoyenneté s'exprimera sans partage, producteurs et consommateurs réunifiées... En attendant il faut parer au plus pressé : les licenciements. Certains copains seront contre un rapprochement avec la direction parce que la dimension humaine de la lutte a fini par leur échapper : ils ne voient plus que l'affrontement de blocs antagonistes. D'autres craindront l'échec ; et plus que l'échec : la trahison ; et plus que la trahison : le ridicule ; et plus que le ridicule : le discrédit ! Bref ils auront les mêmes peurs que moi... D'où vient que je les domine ? Parce que j'ai croisé le regard de "Pomme à l'anglaise" ? Peut-on engager la crédibilité d'une équipe sur un sentiment : celui d'avoir croisé un regard d'homme là où l'on attendait l'éclat froid d'une mécanique ? C'est léger ! C'est beaucoup ! Les voilà...»

Je suis crevé ! J'imaginais le pire mais je n'ai jamais eu beaucoup d'imagination ! Certains furent haineux ! Plutôt perdre à coup sûr que de risquer de gagner avec le concours de l'ennemi ! J'ai failli m'énerver ! D'ailleurs j'ai eu droit au "Tu bouffes à deux râteliers maintenant !" perfide allusion à ma visite "privée". J'ai dû batailler ferme pour démontrer que je ne pactisais en rien avec le "Capital", que je voulais simplement faire revenir dans la famille les fils prodigues que l'illusion du pouvoir avait éloignés. Finalement j'ai obtenu carte blanche, mais avec un jeu dans lequel il y a plus de piques que de coeurs ! Je suis placé sous haute surveillance... D'une certaine façon cela m'arrange : je n'ai pas le goût du pouvoir solitaire ! Ni des plaisirs solitaires d'ailleurs... Ce qui n'a rien à voir avec le fait que c'est ce soir que je sors Mélanie !

 

 

point6

 

 

 

Je me lève tous les matins en remerciant le Créateur de m'avoir donné des maîtres incompétents ! Sinon je serais un esclave heureux ; depuis longtemps. Je porterais mes chaînes en chantant. Nous chanterions en choeur ! En fait nous ne devons pas nos petites révoltes à notre propre mérite, à quelque fol orgueil de bête qui nous jetterait vers la liberté ! Nous les devons à la connerie de nos dirigeants... C'est moins poétique, mais c'est plus efficace pour semer le désordre salvateur. Le meilleur syndicat ouvrier, c'est le syndicat patronal ! Il faut dire qu'il a d'autres moyens que nous pour pousser les gens à la grève : abus de pouvoir caractérisés, non-respect des accords, iniquité flagrante, j'en passe et des meilleurs ; la liste est longue des provocations soigneusement distillées par le patronat pour éviter que les travailleurs ne travaillent tranquillement ! De notre côté, en absence de provocation, nous ne pouvons qu'évoquer les intérêts supérieurs de l'homme, qui sont bien mal perçus : un travail honorable pour tous, honorable par son sens et par ses fruits, du temps pour se divertir et du temps pour évoluer, pour se prendre en main : bien peu de choses en vérité ! On ne m'enlèvera pas de l'idée que c'est freudien. Je sais qu'il n'est pas très sain de tout médicaliser, mais quand la froide logique butte sur l'illogisme des comportements, il faut ouvrir la trousse à pharmacie. Pourquoi est-il plus facile d'envoyer un type se faire trouer la paillasse dans une guerre coloniale qu'il réprouve, que de lui faire arrêter le travail pendant une heure pour défendre une action qu'il approuve ? Et Mélanie qui arrive, que fait-elle dans tout ça ?

Mélanie, elle témoigne, comme la souris dans le tunnel. La souris témoigne par sa mort d'un taux d'oxyde de carbone trop élevé. Mélanie témoigne par ses malaises d'un taux de nuisances sociales délétère. Depuis quatre ans elle nous raconte sa vie. Mieux que sa vie : une vie rêvée, une vie subconsciente, une vie qui raconte les manques. Je peux me tromper... Peut-être a-t-elle les amants qui hantent ses écrits comme la lumière du phare, aux vacances dernières, a hanté mes nuits. Peut-être... Peut-être écrit-elle le bonheur, ou de bonheur, comme elle le dit... Je n'en sais rien. Ce que je sais d'elle, c'est qu'elle vibre à l'air d'ici, pas celui du café, celui de l'entreprise. Quand Mélanie éternue, c'est que le monde du travail est enrhumé !

« Salut fifille. Ça va ton rhume ?

_ Je ne suis pas enrhumée...

_ Je me comprends. Comment va ta santé si tu préfères ?

_ Elle va. Mais c'est toi le docteur ! Comment vais-je docteur ?

_ Justement je me posais l'éternelle question : Why ? Pourquoi ?

_ La réponse est simple : parce que !

_ Ouais... C'est ce que je craignais... Parce que. La réponse est : parce que. Circulez : y'a rien à voir !

_ Que je te trouve dubitatif et morose, mon toubib préféré ! On va boire pour s'oublier ! Deux whiskies secs, s'il vous plaît patron...

_ À propos de patron, que penses-tu de "Pomme à l'anglaise" ? Tu crois qu'il est capable d'évoluer ?

_ Tu te rends compte de ta question... C'est un homme vivant... Même les morts évoluent ! Le plus souvent, je te l'accorde, à leur cadavre défendant ; et défendant mal les positions qui étaient les leurs quand ils vivaient ! Non "Pomme à l'eau" n'est pas mort car il bande encore... enfin !

_ Je précise : d'évoluer vers des positions proches des nôtres...

_ Je préfère cela. C'est donc vrai, les bruits qui courent ! Tu serais tombé en amour pour notre beau directeur ! Tous mes voeux de bonheur.

_ Je sens que tu n'es pas sincère... Qu'est-ce que tu lui reproches ? Il est blanc, riche, et il vit avec sa vieille mère, madame veuve Général d'Anglès de Montignac de... Tu es jalouse !

_ Sans déconner : qu'est-ce qu'il te voulait ? Il est passé de notre côté ?

_ J'ai promis de ne rien dire... Mais je dois en parler à quelqu'un.

_ À moi... Je suis si peu quelqu'un...

_ Ne dis pas de bêtises. Tu tiendras ta langue ? Juré ? Il veut que nous fassions un enfant ! Une boîte qui tourne. Il se dit écoeuré par son boulot de fossoyeur.

_ Ben dit donc ! Tu penses que cela changera vraiment les choses s'il combat avec nous ?

_ "Pomme à l'anglaise" : combien de divisions ? J'en ai évitée une de justesse cet après-midi ! Avec les copains ! Franchement je crois que son aide se manifestera de deux façons : par un surcroît de compétence sur les dossiers ; mais surtout par un effet psychologique sur les troupes. Un effet mobilisateur chez nous, déstabilisateur chez l'ennemi. Tu imagines la puissance des travailleurs s'ils étaient unis ? .

_ J'imagine d'autant mieux que le mur de Berlin vient juste d'être démoli ; après soixante-dix ans de puissance, comme tu dis !

_ Qui te parle de dictature du prolétariat. Je demande simplement que tous ceux qui participent à la marche de l'entreprise tirent dans le même sens... pas les uns sur les autres ; pour le plus grand profit de ceux qui ne voient dans l'entreprise et dans les hommes qui la font qu'une source de profits... précisément.

_ Je t'admire Robert. Parce que je te connais. Tu pourrais vivre en poète et tu vis en combattant, à nos côtés ; tu aurais pu être des leurs aussi ; s'ils s'étaient montrés clairvoyants...

_ Pas de politique de comptoir. Ton sentiment sur lui, pas sur moi !

_ Il est bel homme ! Ce qui me paraîtrait extraordinaire, ce n'est pas tant qu'il pense comme nous, il n'est pas débile, c'est qu'il le dise haut et fort. Il va trinquer le pauvre gars ! Il va comprendre ce que "lutte des classes" signifie... Même chez nous il passera, au regard de certains, pour un traître. Tu as évoqué le problème avec tes syndiqués semble-t-il. Je suppose que tu as proposé que...

_ Tu supposes bien. J'ai le droit de proposer... Un droit acquis de haute lutte ! Remarque, je ne peux pas leur reprocher de se méfier. Extraordinaire, en effet. Je retiens que tu n'as pas crié comme une oie du Capitole ! C'est déjà ça. Revenons-en à toi. Tu n'allais pas fort hier. "J'ai l'impression de me réveiller dans un drôle de monde" disais-tu. Tu dormais ?

_ Le romancier dort-il, ou bien rêve-t-il éveillé ? Que les filles du bureau existent ou non, quelle importance si, d'une façon comme de l'autre, je leur donne vie en les racontant... Drôle de monde, monde pas drôle : même combat ! Je divague sur une mer agitée. Je vomirais si j'avais mangé... Je n'ai pas mangé de ce monde, pas assez pour vomir... assez pour pleurer... juste un peu.

_ Tu pleurs sur toi ou sur elles ?

_ Sur nous, sans doute. Je suis leur soeur.

_ Leur coeur ?

_ Privilège d'artiste. Être le coeur de ceux qui ne pratiquent pas l'art de vivre ; qui n'ont pas le coeur à vivre ; le plus souvent les mêmes !

_ C'est important de tricher sur qui fait le café ?

_ Oui. Mais je ne pleurais pas pour ça... Elles me demanderaient de le faire parce qu'elles n'aiment pas, je le ferais volontiers. Passons à autre chose. Pourquoi me consacres-tu une partie de ta soirée ? Pendant ta permanence tu vois défiler des cas bien plus dramatiques que le mien et tu ne peux leur accorder que quelques minutes. Quand tu t'intéresses à la petite nouvelle, toute l'usine comprend ! Mais à moi...

_ Ragots ! Une amie pleure et peu me chauterait ? Quel ami serais-je ! Voilà une raison qui suffirait. Mais il y en a une autre plus confraternelle : nous écrivons ; ce qui n'est rien en soi, tout le monde écrit. Mais toi et moi, toi surtout, nous avons hérité d'une charge de poète ; et un poète verse les larmes de l'humanité. Cela dit, il ne doit pas poèter plus haut que ses fesses, et confondre sensiblerie et sensibilité. Je m'assure simplement que dans ton cas il n'y a pas de confusion !

_ Voilà qui est dit ! »

Elle me regarde de ses yeux gris où passe un orage. À cet instant elle ne m'aime pas. Son visage paraît moins rond, cassé par le feu du regard. Elle secoue la tête deux fois, pour chasser la colère, puis remets ses cheveux et ses idées en place. Elle me fixe de nouveau.

« Et quelles sont vos conclusions monsieur le psy ? Ai-je une hystérie de vieille fille mal baisée ? Vous pourriez me soigner ! Encore que...

_ Laissez-vous aller mon petit... Calme-toi ! Parce que tes larmes peuvent être en or, je dois m'assurer, en te mordant, qu'elles le sont. Je ne peux pas prendre ton or pour argent comptant ! Ni le résultat d'une contrariété ménagère pour un message des dieux ! Tiens ! bois ! ».

Après tout, moi je serais flatté d'être considéré comme une pythie ! Tiens, je devrais lui faire celle-là...

« On va manger ! Ça ira mieux tu vas voir : la Pythie vient en mangeant ! »

Elle sourit d'un air désolé, mais elle sourit. Femme qui sourit est presque au lit ! Pourquoi je n'essayerais pas. Souvent au troisième tir le coeur n'y est plus. C'est pour faire plaisir à la dame. Pourquoi ne pas faire plaisir à Mélanie. Elle ne me dégoûte pas, loin de là : elle ne m'excite pas ! Disons que je commencerais avec elle dans l'état psychique où je commence à finir avec les autres. Et puis dans le noir, peut-être que les hormones n'agissent plus... Un peu dommage d'éteindre car Mélanie est jolie... Mais si ça doit sauver la nuit ! C'est jouable. Si ça ne marche pas avec la petite, Mélanie c'est promis, je tente le coup avec toi !

 

« Qu'est-ce que tu penses des événements d'Algérie, Mélanie ?

_ C'est quoi au juste cette diversion ?

_ Rien de précis : je fixais des points de repère pour dédramatiser notre situation.

_ Chez moi la misère des autres ne soulage pas la mienne : elle s'y ajouterait plutôt. Si tu veux me consoler, fais-moi un poème ; vite fait bien fait... Sur le plaisir d'être ici.

_ Chaleur des ors

Désordres

Dehors

Chaleur de l'ordre

Des choses

en nous, encloses.

_ Pas mal pour un jeune ! Je passerais ma vie à écrire des poèmes...

_ Je préférerais que la mienne en soit un... »

 

Nous avons passé le repas à disserter sur notre sujet de prédilection : la littérature. Chaque plat eut droit, qui à sa poésie, qui à son épitaphe. Nous nous quittâmes vers les dix heures, assez contents de nous. L'ami de Mélanie était rassuré ; celui de l'humanité l'était beaucoup moins : c'est par les yeux de l'une que l'autre avait pleuré...

 

CHAPITRE 3

point7

 

 

La permanence qui se tient dans le local syndical tous les lundis, de midi à treize heures trente, est un moment privilégié. À défaut de savoir aider les gens à changer leur vie au moins les ai-je écoutés. À qui le tour aujourd'hui ? Aux licenciés ou en voie de l'être, aux gens en litiges avec leur hiérarchie, aux collègues qui se font des misères entre eux, ou bien aux copains qui viennent discutailler.

En principe les gens devraient s'inscrire. Dans la réalité, ils passent.

« Que vous arrive-t-il madame Montel ?

_ Je suis appelée au Personnel.

_ Vous êtes secrétaire, je crois. Quel âge ?

_ Je viens d'avoir cinquante ans.»

Je lui donnais moins. Elle se donnerait cinquante kilos, je lui en donnerais plus. Elle a une tête de perdante. Mais puisqu'elle vient me voir, tout n'est pas perdu !

_ Vous connaissez le motif de cette convocation ? Qu'est-ce qui vous fait penser à un licenciement ?

_ Le nouveau, Perretti, il ne veut plus que de vraies bilingues.

_ Pour l'export, ça peut paraître raisonnable ! Vous avez eu des cours d'anglais ?

_ J'en ai eu, il y a quelques années. Mais c'était trop : avec le travail le jour et la maison le soir, j'ai craqué. J'ai demandé aux ingénieurs de mon secteur de me parler en anglais. Ça les a amusés un moment. Ils en ont rien à foutre d'une vieille comme moi. Ils sentent la chair fraîche... Avec en plus toutes les stagiaires qui nous bouffent le boulot...

_ Et qui se débrouillent en anglais... Ça vous embête beaucoup d'être virée ou c'est uniquement l'aspect financier qui vous tracasse ?

_ Avant j'aimais bien l'ambiance. Maintenant c'est pourri. Et j'ai l'impression que les autres font comme si j'étais déjà partie.»

Tous me disent cette sensation, que ce n'est pas le patron qui les licencie : lui il propose, il fait en sorte que... C'est le personnel lui-même qui expulse ceux que le maître lui a désignés. Il y a collaboration objective entre le seigneur et les esclaves qui se sentent privilégiés, protégés par l'arithmétique. D'où la grande solitude, le sentiment d'une amitié trahie... Dans cette entreprise qui fait des bénéfices et qui aspire à faire des superbénéfices en licenciant, tout est mis en oeuvre pour casser une éventuelle solidarité. C'est un domaine dans lequel elle réussit mieux que dans la conquête de nouveaux marchés ! Ceci explique peut-être cela !

« Mon mari a cinquante-cinq ans passé. Pour le moment c'est calme dans sa boîte. Il est agent technique dans le bâtiment. Avec nos salaires on s'en sortait. Ça va dépendre des conditions...

_ Nous allons les étudier. Mais apprenez par coeur ceci avant de négocier : pour vous il n'y a pas de problème dans votre travail. Attendez des propositions fermes. Il sera temps de voir si vous êtes disposée à étudier tout changement de poste que l'on vous proposerait. Vous ne pouvez pas accepter un licenciement. Tout dépendra alors de votre détermination ! Cela dit commencez à réfléchir à ce que vous désirez vraiment. Rien n'est pire que de ne pas savoir ce que l'on veut : l'adversaire vous impose facilement sa volonté. Car il sait ce qu'il veut, lui : vous virer au moindre coût ! Nous on est tellement écoeuré par la pression de l'environnement, tellement "préparé", que l'on ne pense même plus à lutter ! Vous avez eu le reflex, l'intelligence, de nous consulter ; j'en conclus que vous n'êtes pas disposée à vous laisser bouffer toute crue. Pour ma part je vais rechercher les cas semblables au vôtre. Malheureusement beaucoup de gens ne veulent rien dire, persuadés qu'ils sont favorisés... en échange de leur silence... Les cons ! Les connes surtout, car les femmes sont pires que tout dans ce domaine ! Vous connaissez la différence entre un qui la ferme et l'autre qui se bat ? Un an de salaire ! Sans aucun risque ! Cadeau bonux de la maison qui vous lessive ! Actuellement, je pense qu'il ne faut rien accepter en dessous de cinq cent mille francs.

_ Qu'est-ce que je dois faire ?

_ Répondre à la convocation. J'en ai vu qui commençaient la "négociation" à ce niveau, en refusant tout contact verbal ; je vous le déconseille ! Il s'agit le plus souvent de gens ayant eu accès à des informations confidentielles et qui monnayent leur silence. Chacun son tour... Je suppose que le seul secret dont vous disposiez, c'est le nombre de fautes d'orthographe que Perretti fait dans ses lettres ! C'est peu ! À moins qu'il ne vous ait fait des propositions malhonnêtes ? Elles ne seront jamais aussi malhonnêtes que celles que la direction va vous faire ! Sérieusement : si vous disposez de moyens de pression ne vous gênez pas pour les utiliser : la boîte n'est pas en danger, ce qui vous met en état de légitime défense ! Notez cependant que je réprouve l'utilisation des moyens du gangstérisme pour faire échec aux gangsters : je crois honnête de vous informer que ces moyens existent et que certains les emploient avec succès ! Mais vous devriez les utiliser sans nous.

_ Même si je voulais je ne crois pas que je pourrais.

_ Écoutez... Comment c'est votre prénom ? Si vous n'y voyez pas d'inconvénient... Comme ça j'oserai vous secouer si je vois que vous flanchez... Avec le tutoiement, je pourrais même m'autoriser les coups pieds au cul si nécessaire... Moi c'est Robert mais tout le monde m'appelle Bob.

_ Je m'appelle Muriel. On peut se tutoyer...

_ Alors écoute Muriel. Quand la blondasse te dira que la boîte veut te virer, t'as beau t'y attendre, ça te fera un choc... Trente ans de ta vie à trimer et pchit ! Tu verras comme ta vie est légère... Je voulais te dire de ne pas t'inquiéter si tu craquais. Des types qui se pensaient endurcis, m'ont avoué avoir pleuré en sortant... Une seule chose, par pitié : ne signe rien !

_ J'ai déjà pleuré...

_ T'es bien une femme ! C'est normal de pleurer : après ! Avant, on doit se forger un moral de vainqueur ! Crévindieu ! Tu crois que tu pourrais enregistrer la conversation ?

_ Devant elle ?

_ En douce. Je peux te prêter un mini-enregistreur. Si ça se gâte par la suite tu pourras faire état des pressions, pour ne pas dire du chantage, dont tu as été l'objet. Et puis surtout, nous pourrons analyser ton comportement pour réparer d'éventuelles maladresses de ta part... Ou exploiter les siennes !

_ Je préfère pas... Je dois m'inscrire au syndicat ?

_ Tu as déjà adhéré depuis que tu travailles ?

_ Non.

_ Alors garde ton pucelage... Vous me payez mes heures pour vous défendre ; quelles que soient vos opinions ! Je ne refuse pas ton adhésion, mais si en trente ans tu n'as pas jugé bon de la prendre, j'aurai l'impression de te violer ; avec l'aide du patron en plus ! Tu me tiens au courant ? Je suis dans l'annuaire.

_ C'est pas gênant qu'on nous voit ensemble ?

_ Sans me vanter, je pense que par ta seule présence ici tu as fait augmenter ton mini de cinquante pour cent ! Ils savent que tu connaîtras les chiffres à réclamer. Par contre, en cas de litige, il faudra veiller à ce que ton affaire ne devienne pas, contre ton gré, un conflit patronat-syndicat. Pour le moment un contact téléphonique est sans danger.

_ Ils n'écoutent pas ?

_ Je voudrais bien qu'ils commettent une si grosse erreur ! Mais s'il devait y avoir une décision importante à prendre, nous la prendrions de vive voix. À bientôt ?

_ Merci. À bientôt.»

 

Les gens qui viennent nous voir s'en sortent le mieux possible. Le moins mal... Qui d'autre va entrer... J'espère que ce sera un copain : avec les copains nous nous tenons mutuellement informés de la vie publique et privée de l'entreprise. Nous tissons la chronique des grands et des petits faits... Gagné !

« Entre, Bob.

_ Bonjour Bob. Ça marche ton commerce ? Tant pis, tu es trop occupé pour que je te raconte la dernière... Et puis t'as pas la tête à ça...

_ Accouche !

_ Si tu insistes ! Monique, la petite dessinatrice, dont on se demandait qui la nique... On sait ! Moi je sais ! Pas toi ! Reste calme ! En fait tout ce que l'on sait, c'est ce qu'elle faisait à un petit collègue derrière la planche à dessin. Elles se font rares dans la maison les planches à dessin, mais elles servent encore... Comme au bon vieux temps... Reste calme ! Une gentillesse, une gâterie, une turlutte, une pipe, on ne connaît pas l'exacte onctuosité de la chose mais, de source sûre, l'acte a eu lieu !

_ Qui est l'heureux élu ?

_ On ne donne pas son nom. Il bosse encore là.

_ Vous êtes gonflés ! La fille, rien à foutre de raconter sa vie dans les couloirs, mais le nom du mec c'est secret : monsieur pourrait pâtir de ses débordements ! Vous m'écoeurez ! En plus c'est pas la Marie-salope de la boîte cette Monique. Même que sa virginité nous intriguait ! Tu m'étonnes Bob ! Que tu ne donnes pas le nom du mec, je m'en fous complètement : c'était une curiosité d'entomologiste ; mais tu devais garder secret celui de la fille !

_ Bon, j'ai eu tort... On est peu à être au courant. Je vais leur dire de se taire. T'as raison. En ce moment surtout, vaut mieux éviter...

_ Classé ! N'empêche que tu vois, j'avais raison ! Question flair, le Bob qui n'est pas toi, il s'y connaît en nana ! Mais j'aurais plutôt pensé qu'elle se serait fait surprendre à la sortie d'un hôtel... Derrière la planche, à l'ancienne, chapeau ! Tu vois Bob, la tradition ouvrière, de penser que les jeunes la perpétuent, ça me fait chaud au coeur ! Un jour peut-être, derrière les ordinateurs...

_ T'excite pas. Ils sont de plus en plus petits... Et puis les jeunes, je ne sais pas si c'est le fait de la mixité, mais ce n'est plus ce que c'était. La Monique elle a quoi ? Trente ans ? Le mec, une quarantaine d'années. Ils sont passés de justesse. Mais les vrais jeunes, pas une histoire de cul ! Oui, bon... Mais y'a toujours un ancien dans le coup ! Si je puis dire...

_ Déguerpis ! »

Avec le Bob nous faisons une belle paire de Saints ! Les Robert's ! Quoique, avec l'âge et les temps qui s'y prêtent moins, nos duos tiennent plus de la réunion d'anciens combattants que de celle de jeunes tireurs à l'affût !

 

Après l'obscénité d'un licenciement, une histoire de cul ça rafraîchit ! Un licenciement pour des raisons économiques valables (?) c'est dramatique. Un licenciement pour qu'un actionnaire puisse se payer des putes encore plus chères, c'est le comble de l'obscénité. J'imagine ce type... Beurk !

Je préfère toutefois les histoires d'amour. D'autant que les nôtres sont moins convenues que les histoires d'amour bourgeoises. Sans doute parce qu'elles rencontrent plus d'obstacles naturels : il n'est pas nécessaire d'en rajouter de factices pour créer de l'intérêt. L'entreprise mélange les catégories sociales, les âges, les disponibilités familiales, un vrai condensé socioculturel ! Dans une entreprise vous pouvez tomber très facilement amoureux de quelqu'un très au-dessus, ou au-dessous, de tous vos moyens ! Alors que Lady Chaterlay a dû y mettre du sien, elle ! Mais je rêve !

« Entre Sarah !

_ Je passais. Je ne te dérange pas ?

 

point8

 

« Tu veux sans doute dire que tu me cherchais... - Elle se tâte la bougresse ! En attendant mieux ! - Quoi qu'il en soit tu m'as trouvé... et tu m'en vois ravi ! Tu as écrit ce week-end ?

_ J'avoue : je te cherchais ! Laisse ton costard de macho au vestiaire et remets ta veste de délégué. C'est lui que je cherchais ! - et vlan  ! - J'ai un problème avec mon chef et j'ai pensé que tu pourrais me conseiller.

_ Je suis ton homme. Enfin, je suis l'entité cérébrale et asexuée la mieux programmée pour résoudre ce type de conflit. Je suis tout ouïe ! - Une anguille . -

_ Tu connais bien Floconet ?

_ Il a fait pleurer plus de femmes que moi ! Sauf qu'avec moi ce n'était pas de rage...

_ Eh bien moi, il ne me fera pas pleurer ! - Et toi , tu me feras pleurer ?- Un vrai con ce type ! Tu sais ce qu'il a eu le culot de me dire ?

_ Laisse-moi deviner... Je triche, c'est trop facile ! C'est un misogyne avéré, notoire et militant ! Il t'a dit que c'était le Personnel qui l'obligeait à prendre des femmes dans son Service. Que tu ferais mieux de trouver un mari... Je me trompe ?

_ Qu'est-ce que je dois faire... avant de le gifler ?

_ Essaye avec lui ce qui te réussit avec moi : la séduction. Je plaisante à moitié : avec moi c'est loupé. Ce type, infecte je te l'accorde, tout le monde lui fait la gueule à longueur d'années... Sauf quelques sbires dont je te donnerai les noms car ils avancent masqués. Peut-être que tu réussirais à le déstabiliser en lui souriant franchement !

_ Je ne m'en sens pas la force ! En plus il critique mon boulot en permanence ! Et ce qui m'énerve le plus c'est qu'il a parfois raison ! Dans l'optique de la maison, j'entends... Car la façon de travailler ici, bonjour !

_ Tu dis ça parce que tu es en colère ! Bon ! Je vois le genre... Tu veux rester à l'Export évidemment ?

_ J'ai une tête à faire le Domestique ?

_ Eh bien ! Si nous n'avons pas une idée géniale, tu vas être la centième à t'exporter ailleurs ! Le monsieur est intouchable. - pas moi ! - Son beau-père est un actionnaire important d'une filiale, ou quelque chose comme ça... On n'a jamais su vraiment, mais le résultat est là : inexpugnable le mec ! On a eu un petit jeune de ton école, il y a trois ans : le vieux a flairer le danger. Le frère du jeune était le gendre du Pdg. Donc, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'était pas à poil le jeunot. L'autre crapule lui a refilé le contrat merdeux dont personne ne voulait, du genre pays du Maghreb qui ne paye jamais, et en six mois les jeux étaient faits : mutation exigée et obtenue ; malgré le soutien des collègues ! Elle est mariée avec qui ta soeur ?

_ Avec un boxeur. Je n'ai pas de soeur...

_ En plus d'être une femme, si peu je te l'accorde, tu sors d'une école qui fait peur ici. Les commerciaux sortent des filières techniques, autodidactes ou diplômés ; en vingt ans tu es le deuxième HEC que je vois ! Tu as plein de preuves à faire. Notamment tu dois assimiler rapidement l'aspect technique de nos matériels. Là, je peux t'aider.

_ Merci. J'accepte volontiers. Dans l'immédiat, qu'est-ce que je fais ?

_ Inutile d'aller pleurer au Personnel ou ailleurs... J'ai oublié de le dire à la petite dame tout à l'heure, mais de débiner un supérieur équivaut, dans la maison, à lui décerner un satisfecit ! Surtout si l'on insiste sur son incapacité à communiquer avec son personnel... Tu crois que j'exagère ? J'ai trois copains qui ont fait des tests. Ils voulaient se venger de leur chef de groupe et de leur chef de service. Tous différents. Les chefs de services voulaient rester mais les chefs de groupe, plus âgés, espéraient partir. Et bien les copains ont chargé les chefs de groupe comme des bourricots et tressé des couronnes aux chefs de service. Que crois-tu qu'il advint ?

_ Je vais me répandre en odes apologétiques sur le compte de Saint Floconet !

_ Je n'ai pas dit qu'ils étaient cons : j'ai dit qu'ils pratiquaient une politique destinée, en absolue priorité, à faciliter la réduction des effectifs. Je pense qu'ils sont cons de pratiquer cette politique, mais ce n'est pas la même connerie... Floconet est doublement protégé : par ses relations mafieuses et par son inaptitude à diriger. Tu n'y changeras rien : une hirondelle ne fait pas le printemps !

_ Je dois partir ?

_ Je m'en voudrais personnellement, si t'en arrivais à cette extrémité ! Oublie ce mec ! Je sais ! c'est plus facile à dire qu'à faire ! Apprends ton métier. Voyage. Je ne devrais pas te le dire mais il y a aussi des types sympas et compétents à l'Export. Fréquente-les. - Quand je pense que l'on dit que les délégués ne sont que des profiteurs. Si ce n'est pas du dévouement ça ! _ Je vais te faire une confidence : les choses vont probablement évoluer favorablement pour le personnel pendant l'année qui vient. Nous assisterions à une seconde disparition des dinosaures que je n'en serais pas surpris !

_ À t'écouter pourtant, le cas semble désespéré.

_ Avec l'homme rien n'est jamais désespéré... En tout cas, moi, je ne désespère pas de l'homme... - Ni de la femme - Console-toi, ton cas est typique ! Les jeunes, vous arrivez prêts à tout casser : un an après, la plupart d'entre vous ce sont les vieux cons qui les ont cassés ! Protège-toi Sarah ; le métier, apprends le métier. Fais-moi confiance : quand tu seras dégrossie, je m'occuperai personnellement de ta conscience sociale. Pour le moment tu t'écrases et tu apprends. Tu sais faire ça, apprendre ? C'est vraiment le moment de le faire voir ! D'accord ?

_ C'est le conseil du chef ? Je vais essayer de le suivre... Mais s'il me cherche trop l'autre malade, il va me trouver !

_ Je n'engagerai personne, et surtout pas toi, à se laisser humilier. Jamais ! Essaye de situer les gens et les situations dans leur contexte. À toi de te fixer des limites. Ce n'est pas facile... Mais il ne sera pas dit qu'un écrivain se laisse dépasser par une situation qui dépasse l'imagination ! Tu es libre demain soir ? Je t'invite : Chez moi ou Chez toi ? Ne prends pas cet air effarouché : ce sont les noms de deux restaurants ! Alors, chez qui ?

 

point9

 

Surplomber la Seine d'une vingtaine d'étages, avec autour de soi une trentaine de japonais, je ne me lasse pas de ce genre de dépaysement : être ailleurs tout en restant chez soi. J'attends monsieur le directeur depuis cinq minutes quand sa main se pose sur mon épaule en un cordial adoubement. Monsieur le directeur est détendu.

« Comment allez-vous cher ami ? »

Détendu et familier... Une légère odeur de whisky vient troubler l'odeur du saké. Monsieur le directeur s'est fait assister !

« Très bien, monsieur le Directeur... Vous me paraissez vous-même d'excellente humeur...

_ Une réception en l'honneur d'un client. Veuillez excuser mon retard. La vue est magnifique, n'est-ce pas ?

_ Le bord de Seine, sans aucun doute.

_ Je vous remercie d'être venu monsieur Mourier. Nous pouvons nous asseoir là. Que prendrez-vous ?

_ Comme vous.

_ Deux bourbons secs, s'il vous plaît. »

Le garçon se retire. Il me fait penser à une bougie de fête. "Pomme à l'anglaise" continue de se détendre dans son fauteuil. Encore un peu et nous pourrons tout juste discuter de l'organisation de l'arbre de Noël. Si nous devons inviter la bougie. Je voudrais toucher le tissu de son costume... Je suis sûr que c'est souple et soyeux comme j'aime. Et ses pompes... Parfois je voudrais être riche... Mais quand je pense à ce que ça coûte en bassesses pour le devenir, et surtout pour le rester, je ne regrette pas d'avoir écouté le petit Jésus... Bon ! il faut y aller !

« J'ai consulté mes troupes sur l'opportunité de vous proposer une action commune. Ils sont très réservés... Mais j'ai mandat de vous contacter.

_ Je n'ai pas consulté les miennes... Mais je reste plus que jamais déterminé à engager une action en commun.

_ Avant de définir cette action, je crois nécessaire de modifier le climat social sur le site. Je prends volontiers acte que les licenciements ne sont pas de votre fait. Mais la manière dont ils se déroulent : annonce, accueil, négociations, suites données aux refus, etc. tout cela est mené d'une façon déplorable par un service qui dépend de vous !

_ Dans un cadre financier très strict ! Avec un montant global fixe nous devons traiter toutes sortes de situations... Je ne vous l'apprendrai pas... Les faibles payent pour les forts.

_ Cela doit immédiatement cesser ! De même que la pratique qui consiste à licencier d'abord les meilleurs ! Je crains que ce ne soient des préalables...

_ En ce qui concerne la qualité des gens, ce n'est pas de ma faute si ce sont précisément les meilleurs qui forment le gros des volontaires au départ. Je parle des préretraites.

_ Vous avez tout fait pour les écoeurer !

_ Soit. Supposons que le choix des partants ne se fasse qu'à partir de considérations qualitatives. Je sais que vous récusez les choix de la hiérarchie. Qui alors ?

_ Pourquoi ne pas parier sur le sens des responsabilités du personnel en le faisant voter ? Mais j'anticipe sur le mode de désignation d'une hiérarchie au service de l'entreprise. Je ne désire pas que nous fourvoyions le suffrage universel dans des licenciements scélérats ! Je diffère ma réponse.

_ Bon. Je vous propose d'établir des montants de primes minimums par catégorie de licencié. J'imagine que deux ans de salaires pour des gens de plus de cinquante ans avec un talon de quatre cent cinquante mille francs, peut constituer une base de négociation raisonnable.

_ Je prends acte de votre proposition. Et pour les "maîtres chanteurs" ?

_ Nous fixerons un plafond. Si ces gens-là refusent, leur dossier sera transmis au siège. Je crois que cela sera dissuasif pour la plupart. »

Il semble sincère. Pourquoi a-t-il attendu pour mettre en place des mesures qui relèvent de la simple justice. Il vivait dans un autre monde... J'ai du mal à imaginer. Nous on laisse bien crever un tas de gens et pas forcément au bout du monde : sur le trottoir d'en face ! Quel merdier. Il faut que je le connaisse mieux, monsieur le Directeur. Comment pourrais-je l'appeler ? Monsieur Anglès ? En virant la particule nous ferions un pas vers l'abolition des privilèges. Monsieur de Montignac ? Ça fait théâtre. Monsieur tout court. Je vais l'appeler "monsieur". Après tout, on appelle la Reine "Madame". J'y vais.

« Je crois, monsieur, que ces pratiques seraient bien accueillies par le personnel. Nous ferons en sorte qu'il en soit informé par des "fuites". Il faut pourtant d'autres signaux de votre part pour que votre conversion ne passe pas pour une sombre manoeuvre. Il n'est pas nécessaire qu'ils soient d'ordre pécuniaire. Ils ne doivent pas être soupçonnables de démagogie.

_ Vous pensez à quoi précisément ?

_ Je me souviens d'un directeur auprès duquel nous nous excusions de devoir faire grève. Ce monsieur venait du Service Public et peut-être qu'à l'abri des urgentes nécessités du monde industriel il avait conservé intacte la considération qu'il devait à ses subordonnés. Ou simplement était-il bien né ? Toujours est-il qu'il n'hésitait pas à se mêler à nos repas. À l'époque les équipes étaient soudées et chacune avait sa place à la cantine. Lui venait seul et il se retrouvait invariablement à la table des "sans domicile fixe" - pour la plupart des manoeuvres alcooliques - . Je garderai toujours la vision de ce monsieur bien mis, siégeant parmi les bleus. Et plus encore, je garderai en mémoire le fait que chaque fois, et durant la demi-heure que durait le repas, ils se parlaient. Que se disaient-ils ? Nul ne l'a jamais su... Plus tard, la situation sociale s'étant dégradée, il fut jugé trop mou et renvoyé dans des bureaux. Pourquoi ne viendriez-vous pas déjeuner avec nous ?

_ Vous croyez... Les gens risquent de crier à la démagogie... Eux-mêmes ne pensent qu'à sortir pour déjeuner et moi, qui peut me le permettre à tous points de vue, je resterais !

_ Dans un premier temps, venez en coup de vent. Comme si vous étiez pressé. Deux fois par semaine ; puis trois en prenant plus de temps... La difficulté va être de ne pas vous faire accaparer par les cadres ! Les plus "courtisans" et donc les moins populaires... Ce qui aurait l'effet inverse de celui recherché ! Pas facile d'éviter ça... Ils voudront se faire valoir... mais plus encore : vous empêcher de communiquer avec le tout venant du personnel. Songez qu'il pourrait vous arriver de dialoguer avec des syndiqués ! Pire : avec des employés, des ouvriers ! L'horreur pour vous, mais surtout pour eux, les cadres en question : c'est que ces gens-là, cette plèbe monsieur, ils boivent ! Et quand ils ont bu, ils disent ce qu'ils ont sur le coeur... Nous devrons d'ailleurs vous protéger contre les plus malheureux... et contre les excités ! Si démagogie il y a, elle n'est pas sans risque ! Nous devrons y réfléchir. Votre sentiment ?

_ Je ne descendrai dans... l'arène, qu'une fois les nouvelles mesures promulguées. Je ne suis pas très courageux face à la violence physique ! Comment éviter les cadres importuns ?J'ai la maîtrise de l'horaire : ils ne pourront pas camper devant la cantine pendant deux heures ! Si nécessaire, je leur en ferais la remarque ! De plus quelque personne dans la confidence pourrait me servir de poisson pilote : il me rencontrerait "par hasard" sur le palier de l'étage, nous deviserions sur la rampe d'accès, puis il me lâcherait à une place seule d'une table quelconque. Si je ne suis pas maladroit, au bout de quelques repas ce sont les membres du petit personnel qui me protégeront contre ceux qui m'empêcheraient de déjeuner à une de leurs propres tables. Vous ne croyez pas ?

_ Votre passif est lourd et le fossé profond ! Puisiez-vous avoir raison ! Mais n'oublions pas qu'au restaurant comme à la cafette, vous êtes chez nous ! Nous veillerons à ce que les lois de l'hospitalité soient respectées. Votre humiliation serait doublement la nôtre. Vous aurez, les premiers temps, quelques gardes du corps discrètement répartis dans votre proche environnement. Je trouve cette discussion surréaliste ! Un directeur s'apprête à déjeuner avec son personnel et les précautions à prendre sont du même type que s'il s'agissait d'un directeur de prison s'apprêtant à déjeuner seul avec ses pensionnaires ! Vous vous rendez compte ?

_ Notez que ma présence ici n'est pas étrangère à ma compréhension...

_ Dans une approche un peu différente vous pourriez manifester de l'intérêt pour une des activités gérées par le CE. Je pense particulièrement à l'écriture, que nous pratiquons dans le cadre de la Commission Littérature dont je suis le responsable. Votre regard, sans préjuger de la qualité de votre plume, serait très apprécié. Vous n'êtes pas sans âme à ce qu'il me semble : vous avez donc à écrire.

_ Vous pensez que j'ai... J'ai, en effet, commis quelques poèmes, dans mes jeunes années. Et puis, vous savez...

_ Le temps nous manque ! Pour nous travailleurs, lire ou écrire, il faut choisir ! C'est notre chance... Pour celui qui a tout lu, il n'y a plus lieu d'écrire puisque, probablement, tout a déjà été écrit ! Ceux qui écrivent sont soit des imbéciles soit des ignorants... Ou des écrivains. Je parle des romanciers évidemment.

_ Je crains de n'être qu'un ignorant ! Mais j'accepterais une invitation.

_ Elle est faite. Nous avons avancé, non ? Reste une question tout à fait secondaire : qu'allons-nous proposer comme actions qui justifieraient que nous collaborions ?

 

 

CHAPITRE 4

point10

 

 

Ce matin je ne tiens pas la grande forme. Certains évènements de ces derniers jours me turlupinent, me tracassent, me tourmentent ; où m'excitent ! À mettre des fers au feu, je finis par m'échauffer... Ce soir je rencontre Sarah, j'apporterai mes bonbons... Il faut que je sois une vraie brêle pour espérer que cette demoiselle finira dans mes bras... et plus encore pour imaginer qu'elle y passera sa vie...

Pour le moment, je dois faire semblant, en présence de mon chef bien aimé. L'exemple de ce que j'aurais pu devenir, monsieur Lahaie ; Philippe quand nous sommes de bonne humeur et Brigitte quand il revient du bureau de son supérieur ; un type qui aimait son boulot d'ingénieur et qui ne le pratique plus ; un type qui pratiquait l'amitié et qui paraît ne plus l'aimer. Tout ça pour mille ou deux mille francs de plus par mois alors qu'il en gagnait déjà vingt-cinq, des mille ! Moi ça me dépasse...

« Robert, tu n'oublies pas la réunion de dix heures ?

_ Bonjour mon cher Philippe. Je n'oublie jamais rien - C'est par pur sadisme que je dis ça à cet écorché vif ! - On parle du Pakistan si je ne m'abuse ?

_ En ce qui te concerne... C'est bientôt fini le Pakistan... Tu vas être disponible. Je pense te mettre sur la Grèce... Tu n'as rien contre les grecs ? Normalement je devrais mettre Altan, mais il est d'origine turque ! Je lui proposerai la Malaisie qui devait te revenir. Il ne manque plus que ton accord.

_ Vous auriez pu commencer par là ! - Il a de la chance que cette zone soit, miracle, celle de Sarah ! Sinon je refuserais, par principe. Les changements de zone doivent se justifier par autre chose que des convenances personnelles - D'ailleurs tu peux demander à Altan de venir solliciter ma bienveillance lui-même. Je connais la Grèce mais pas la Malaisie.

_ Je le lui dirai. À tout à l'heure.»

J'ai horreur que l'on me trimballe comme un pion ! Tout doit se négocier ! Il y a suffisamment de faits indépendants de notre volonté dans la vie professionnelle, pour que nous ne bradions pas les rares occasions de faire la preuve de notre détermination ! Cela dit la perspective des voyages à Athènes en compagnie de Sarah va miner ladite détermination. Je vais la faire au mec sympa qui se sacrifie... J'ai juste le temps de préparer la réunion.

 

Voilà ! Dans un mois, je vais atteindre les athéniens ! Altan a baissé son pantalon et il me reste à espérer que les grecs n'en feront pas de même avec le mien ! Autant me faire tout de suite à ces fines plaisanteries... Je vais annoncer la nouvelle à Sarah dès ce soir ! Je suis curieux de voir sa tête... Les relations des couples - ingénieur commercial/ ingénieur d'affaires - sans être systématiquement conflictuelles sont rarement idylliques. Les seconds accusent les premiers d'avoir vendu n'importe quoi n'importe comment. Les premiers acceptent mal que n'importe qui n'apprécie pas les trésors de tactique qu'il leur a fallu déployer pour triompher d'une concurrence particulièrement exacerbée sur cette affaire. Pour tout dire les premiers prennent les seconds pour des cons ! Moi, qui ai exercé les deux métiers, je peux témoigner que chacune des confréries supporte son contingent de cons : cons prétentieux chez les premiers, cons désabusés chez les seconds. Un tout petit peu plus chez les uns que chez les autres ? Il est vrai que la prétention est un vilain défaut ! Sarah n'étant pas plus prétentieuse que je ne suis désabusé, tous les espoirs nous sont permis !

Philippe, au fond je l'aime bien. Sans doute parce qu'à mon image, il n'est pas construit pour conquérir une place dans la chaîne du pouvoir : nous sommes nés pour servir. Pour nous, réussir à imposer une décision erronée envers et contre tous ne génère aucune jouissance ! La simple considération qu'apporte l'appréciation des autres nous comble suffisamment quand, suite à notre action, l'intérêt général sort amendé. Dans le monde industriel nous sommes des handicapés ! Là où les destins différent entre Philippe et moi, c'est que moi, je n'ai pas accepté le mien, qui aurait voulu qu'au simple prétexte d'une évolution de carrière j'entre dans une hiérarchie que j'exècre ! Quand je le vois empêtré dans sa paperasse et dans ses contradictions morales, je me félicite de mon choix ! Est-ce à dire que je n'ai pas le goût du pouvoir ? Je n'en sais rien, pour la simple raison que la providence ne m'a jamais proposé de l'exercer... Je parle d'un pouvoir réel, d'un pouvoir qui fait plier les évènements; pas d'un ersatz qui peut tout au plus faire plier les échines ! Le pouvoir sur soi m'accapare autrement ! Mais c'est une autre histoire !

Vivement ce soir, qu'on se couche ! Allez, je travaille... Karachi... C'est agréable de bosser avec des citoyens dont les flics violent les femmes qui se présentent dans les commissariats ! Une pratique courante, dixit la télé. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour bouffer ! Peut-être que le flic pakistanais se dit la même chose ? Ils ont des ordres, si ça se trouve : pour indiquer aux femmes que leur place est à la cuisine ! Je vieillis : je n'arrive plus à ne pas douter de tout...

 

 

point11

 

 

Nous sommes "Chez toi", qui n'est plus que la partie non-fumeur du restaurant "Chez nous". Les plafonniers éteints laissent briller, sur les tables, des lampes de chevets. Notre abat-jour est blanc, d'un blanc de porcelaine. J'attends que Sarah prenne place, que la lumière se heurte à la faïence verte de ses yeux. Nous sommes assis quand la rencontre à lieu : l'agate brise l'ivoire en mille rayons ; un à zéro ! Je dois avoir l'air triste car Sarah se rembrunit, interroge...

« Je vais bien rassure-toi... Je suis ému... Tu es trop belle, voilà tout !

&endash; Monsieur s'attaque à la chair fraîche et monsieur perd ses moyens parce qu'aucune ride, aucun voile, ne ternit l'éclat de mon visage. Si tu manques de courage, pourquoi me fréquenter ?

_ Malgré tes vingt-cinq ans, devrais-tu dire... Parce que les filles de vingt ans veulent se faire épouser, que celles de quinze ans ont des boutons, que celles de dix sentent le pipi, que celles de cinq, qui ont parfois de beaux restes, ont des mères sur le corps de qui il faudrait passer, que celle de deux ne parlent pas et que moi j'aime que l'on me parle pendant l'acte : bref ! je te fais la cour parce qu'il faut bien faire avec ce que l'on a !

_ Apparemment tu vas mieux ! Sérieusement, pourquoi prends-tu le risque de courtiser une jeune femme ?

_ Parce que les femmes de trente-cinq quarante ans qui correspondraient à mon idéal me sont inaccessibles. Belles, cultivées, dynamiques, s'intéressant de tout, à tous, j'en passe et des meilleures, une de ces femmes-là, je n'ai aucune chance de la séduire... Elles sont en main ou font l'objet d'une liste d'attente ! Alors je fais comme l'amateur de grands vins incapable de se payer les millésimes au moment de les boire : il doit les acheter jeunes pour les faire vieillir. Bien sûr, il ne voit à l'achat que le flacon et l'étiquette et le risque de boire du vin qui a mal tourné n'est pas négligeable...

_ C'est parce que tu prends de la bouteille que tu t'intéresses à la classe biberon !

_ Si tu veux... Passons à autre chose... »

 

La salle n'est pas très remplie. Elle me rappelle un dancing à l'heure du slow : sombre et moite, avec les vagues de son qui s'enlacent au vague à l'âme, et qui vous bercent. Sarah me considère toujours, avec un air mi-amusé, étonné aussi, comme si j'étais quelque chose de considérable qu'il fallait apprivoiser en se méfiant. Mon dieu qu'elle est jeune ! Elle pose ses mains à plat sur la nappe rouge. Je me secoue.

« J'ai une nouvelle qui je l'espère ne te contrariera pas : je suis affecté à une affaire de ton secteur. Je t'assure que je n'ai pas magouillé pour ça. Tu me crois ?

_ De toute façon tu finiras par te vanter... Quel pays ?

_ La Grèce.

_ Le hasard fait vraiment bien les choses ! Je suppose que tu veux connaître mon sentiment sur cette affaire ?

_ J'aimerais.

_ Je croyais qu'il était interdit de parler boulot en dehors des nombreuses heures pendant lesquelles on nous demande de ne parler que de ça.

_ L'affaire en question concerne mon affectation elle-même, pas son objet !

_ Je te faisais marcher. Je suis contente de travailler avec toi, voilà ! Je sais que tu es un gentleman et que tu es suffisamment avisé pour ne pas mélanger les genres. - Si vraiment il n'a pas magouillé , cela s'appelle un signe du destin... - Ce n'est pas mal ici...

_ On est chez soi ! Tiens, choisis... »

Elle a bien pris mon arrivée sur ses terres... Je ne sais vraiment pas où je peux aller avec elle... où je n'irai pas... Si elle ne vient pas à mon secours, je vais merder ! La peur de gagner... Ça ne me ressemble pas...

« Je prends le menu du jour... Et toi ?

_ Idem. Merci, jeune homme. Vous mettrez un Morgon 92. Parle-moi de tes oeuvres.

_ Je n'ai pas l'esprit à écrire en ce moment. Tu m'as déstabilisée l'autre jour, avec ton histoire de culture. J'étais une étudiante BCBG qui s'écriait comme Hugo "Être Chateaubriand ou rien" et tu viens me dire que dans le monde du travail Chateaubriand n'est rien ! D'une certaine façon tu me dis que moi-même, dans ton monde, je ne suis rien !

_ Et je te dis que j'affronterai ton ventre et tes seins trop durs, ton visage trop lisse, tes chairs trop fermes, tes reins trop souples, ton esprit trop rapide et ton regard sur les beaux hommes jeunes, tout cela pour assister un jour à ton accomplissement. Parce que je crois que lire Chateaubriand est une source d'enrichissement. Tu ne dois pas te renier. Tu dois, en assimilant la culture que tu abordes, élargir le champ de ta réflexion et celui de tes sensations. Je crains malheureusement que tu n'arrives trop tard, sur un terrain dévasté... Il ne reste plus grand-chose à glaner. La culture populaire a ses chantres qui la glorifient à coups de braguette et de brosse à dent ! Et la culture ouvrière se dilue chaque jour dans la culture populaire. Il reste cependant des vestiges que je te ferai visiter.

_ En Grèce ?

_ Pourquoi pas... Mais je connais d'autres ruines, moins lointaines... Elles se nomment solidarité, respect de soi et de l'autre, travail bien fait, honnêteté... Tu es la femme qui sourit dans les champs de ruines !

_ Mais non ! Je souris à cause des variations de ton de tes discours... Tu es le Gustav Mahler de la littérature contemporaine ! Tu arriverais à dire la messe dans un bordel !

_ Si tu entends par là que je suis bordélique, merci ! Mais comme je suis un fan de Gustav, je prendrai ton commentaire pour un compliment. Tu connais bien Mahler ?

 

×

 

Elle connaissait Mahler. Et aussi Brahms. Comme ça nous avons pu discuter style de musique et style de vie. Et conclure momentanément qu'il n'était pas fortuit que Mahler supplante Brahms dans nos esprits. La consonance des noms, à elle seule, prélude à ce constat !

Je l'ai raccompagnée chez elle vers onze heures, en tout bien tout honneur. Je crois qu'elle apprécie ma compagnie. Je raffole de la sienne. Cherchez l'erreur !

Je rêvasse au lieu de travailler. Je ne suis pas le seul. Philippe est parti en réunion à huit heures et nous sommes tranquilles. Je travaille ni plus ni moins quand il se balade dans le couloir, en général je travaillerais même plutôt moins : j'ai horreur de me sentir surveillé ! Bien que je sache qu'il est trop avisé pour nous surveiller, cet emblème du pouvoir instille dans mes sens le ferment de la rébellion. C'est ce que j'appelle "la provocation permanente". D'aucuns souhaiteraient que nous la qualifiions d'immanente à l'ordre de l'univers ! Nous serions des serfs "normalement" craintifs ! Et notre nervosité ne serait que la conséquence de notre juste peur. Nous serions des esclaves naturels qu'il serait naturel de châtier. Il est vrai que certains jours je me laisse aller à cette sorte de pensées : éminemment défaitistes ! Et puis je révise dans ma tête l'histoire des luttes ouvrières, mes propres combats, ceux en cours. Et ça repart !

 

 

point12

 

 

« Sommes-nous des esclaves, oui ou merde ? ! » J'admoneste virilement mes troupes. Une quinzaine de militants, quasiment le plein, pour cette réunion syndicale qui doit débattre des propositions à mettre en priorité sur le cahier de revendications. J'achoppe toujours sur la collaboration de notre vénéré directeur. J'argumente.

« Refuser la main tendue, c'est reconnaître que notre état de subalterne est inaliénable, ancré dans nos gênes, qu'elle fait de nous une espèce d'hommes à part, l'Homo pronus ! Ou courbus si vous préférez. Une espèce d'homme qui marche depuis toujours, pour toujours, comme les animaux : courbés ! Nous sommes les égaux de quiconque se veut égal à nous ; nous sommes supérieurs à quiconque se croit supérieur à nous ! Pomme à l'anglaise a changé : il reconnaît que nous sommes dans le même bateau, qu'il n'en était que le capitaine et que l'armateur nous a floués ! Pour gage de sa bonne volonté il va mettre de l'ordre dans la répartition des indemnités de licenciements et fixer un montant minimum raisonnable ! Il viendra déjeuner régulièrement à la cantine pour dialoguer librement avec le personnel. À mon invitation il rejoint la commission littérature. Bref, il s'implique dans une aventure qui n'est pas sans danger pour lui. Je commence à le connaître et, bien que je comprenne votre défiance, je crois qu'il est sincère. De quoi avez-vous peur ? Qu'il nous manipule ? Il le faisait depuis longtemps !

_ Il va se rendre populaire, nous refiler des tuyaux économiques bidons, et nous serons balayés avant que la bataille finale n'ait commencé !

_ La bataille finale est largement commencée sans que les accents de la lutte finale n'aient éclaté ! Nous merdoyons lamentablement... Les effectifs fondent, décimés par une peste insidieuse : le chômage salarié. Oui je sais : les allocations sont un bienfait social. Mais je pense que quand les gens se laissent déposséder de leur droit au travail sans se battre, c'est surtout de décomposition sociale qu'il faut parler ! Alors, quand une opportunité se présente de rompre notre isolement, de porter le fer chez l'ennemi, le vrai, le seul après nous-mêmes, j'ai nommé le fric dévoyé et spéculatif, je dis que nous avons le devoir de nous rassembler ! Et puis cessons de nous sous-estimer ! Pour ma part je ne suis pas convaincu qu'Anglès puisse me rouler... Moi je peux m'identifier à lui : à lui personnellement. Lui ne connaît rien de moi. Il ne connaît de nous qu'un comportement de groupe : des individus primaires qui ne réagissent qu'à la carotte et au bâton, de préférence au bâton. Moi j'ai lu ses écrivains et j'ai fréquenté ses maîtres à penser. Et je connais tout de vous... Nous devons être vigilants, mais confiants !

_ Et les cadres, ils vont suivre ?

_ Les techniciens presque sûrement... Les administratifs vont avoir du mal à se situer ! Contre tout ce qui bouge, comme d'habitude, ou derrière monsieur le Directeur, comme d'habitude ? Rien que pour voir ça, je tenterais le coup ! Je crois que les cadres financiers choisirons de ne pas bouger mais que les autres, dans leur majorité, nous suivront. De toute façon, nous ne compterons pas trop sur eux...

_ Ils n'entrent pas dans ton projet oecuménique ?

_ Qu'un directeur général puisse s'illusionner sur son état, je le comprends ; mais tous les cadres subalternes, voire "supérieurs", un tant soit peu intelligents, ne devraient plus commettre cette erreur depuis longtemps ! Que cela leur plaise ou non, ils sont des nôtres ! Et celui qui s'abstient par intérêt personnel est un traître ! D'ailleurs, la ligne de démarcation se situe de nos jours entre ceux qui ont des fonctions de commandement et les autres. Entre ceux qui ont un juste salaire et les surpayés.

_ Ton discours laisse transparaître un ressentiment contre une catégorie de personnel...

_ Non Maurice, tu ne me feras pas entonner mon refrain anti-hiérarchie ! Pas une diatribe contre tous ces suppôts du patronat qui ne serve que leur maître et à rien d'autre, et surtout pas à nous aider dans notre travail ; ce pourquoi ils seraient, paraît-il, payés. Pas un mot ! Revenons aux choses et aux gens sérieux. Qui est encore franchement opposé à la collaboration ? Un seul... Comme en quarante ! Nous t'écoutons Henry.

_ Imaginons que tout se passe bien. Nos revendications aboutissent et nous fêtons la victoire. Tous frères ! Le fric, comme tu dis, a perdu une bataille mais la guerre continue. Le veau d'or est toujours debout et le réservoir de main-d'oeuvre prête à le servir ne s'est pas tari. Nous avons gagné unis, certes, mais il est illusoire de penser que la classe ouvrière sortira de ce combat définitivement unifiée.

_ Tu crains que nous soyons plus faibles après que maintenant parce que les gens diront « Puisque nous avons gagné unis, désunis nous perdrons ? » J'aimerais te dire que ce risque n'existe pas... D'autant que si nous prenons une pâtée en étant unis le risque inverse existe aussi. Mais si nous ne faisons rien nous coulons... Je pense que nous devons courir le risque. Un, parce que nous n'avons rien de mieux à proposer ; deux, parce qu'il ne faut pas mélanger les rôles. J'explique : en tant que cellule syndicale d'entreprise, il ne nous appartient pas de nous substituer aux Centrales. Nous sommes mandatés pour faire aboutir les revendications de cette entreprise, pas de toutes les entreprises ! Et le risque que tu dénonces intéresse plus les entreprises "spectatrices" que la nôtre : une défaite ne serait pas pire que la mort lente d'aujourd'hui et une victoire est toujours bonne à prendre. À nous de faire en sorte que cette victoire soit aussi celle de l'esprit. Aux autres de gérer leur propre situation.

_ Je propose que nous votions. Pour ou contre la collaboration, mein Maréchal...

_ Je n'aime guère la connotation défaitiste que tu accoles à la réunification ! Quand nous évoquerons nos objectifs, car nous n'avons débattu que d'un moyen, je suis certain que tes craintes se dissiperont au feu de l'enthousiasme ! Qui est pour l'épopée gagnante ? Qui est pour la stagnation morbide ? Les postulants à la victoire gagnent par K.O. Douze à zéro. »

 

point13

 

J'ai un peu honte. Je ne suis pas un manipulateur et je mesure mal où finit la persuasion et ou commence la manipulation... Suffit-il d'être honnête pour tout se permettre ? Suffit-il d'avoir raison ? Je pense que non... Ce serait trop facile... La plupart des gens pensent de bonne foi avoir raison et pourtant tout va de travers ! Cela dit, mes camarades sont de grands garçons tout à fait capables de se défendre. Reste à établir le programme des réjouissances.

« Une bonne chose de faite ! Je vous propose de nous revoir vendredi à la même heure ! Chacun aura établi son cahier de doléances et nous ferons une synthèse. Soyez ambitieux : il y a suffisamment de monde pour nous vouloir modestes ! Soyez réalistes : il y a suffisamment de monde pour nous espérer chimériques ! Salut et bon appétit.»

Je n'ai pas très faim et je n'ai plus envie de discuter de stratégie. En fait je voudrais parler de tout et de rien avec une femme. Elles font ça si bien... Peut-être que Sarah n'a pas encore déjeuné... 6644...

_ Bonjour, c'est Robert.

_ Bonjour, c'est Sarah. - On croirait du Duras : ô ! mon amant ne coupe pas le fil qui nous relie, qui lit en nous, qui nous lie ! - Robert qui ? Le délégué, le dragueur, l'ingénieur, l'écrivain, le poète... Présentez-vous mon ami !

_ Bob le morfal qui vous invite à déjeuner !

_ Trop tard, monsieur. Rappelez-moi quand vous en serez au café. Tu vas bien ?

_ Je vais. Tant pis ! J'en trouverai une autre. Viens faire un tour à la cafette dans une demi-heure. J'y serai peut-être. Demande à la cantonade si on m'a vu : c'est bon pour mon standing. À tout à l'heure ?

_ Tu as oublié de faire claquer tes doigts. Ma parole tu t'amollis ! Je verrai ce que je peux faire... Salut. »

Et bien allons-y ! Pas de raison de désespérer... Mélanie est peut-être disponible, elle. 6342.

_ Bonjour, c'est Bob.

_ Tu m'invites à déjeuner ? Chouette ! J'arrive. Au pied de la rampe. »

Voila comment je les aime : au pied... de la rampe. Rampe de lancement des dames à destination du septième ciel ! Et si elles ne décollent pas, il n'y a pas de mal à prendre langue... Pas vrai ?

 

 

CHAPITRE 5

point14

 

 

J'attends au pied de la rampe. Sans être l'idole des jeunes, le guide des hommes et le serviteur des dames, je suis suffisamment populaire dans la maison pour être obligé de m'absorber dans les hors-d'oeuvre afin d'éviter de provoquer un attroupement qui confinerait à la manifestation. En fait, tant que j'écoute les récriminations, je suis populaire. Dès que je suggère ne serait-ce qu'un petit mouvement de désapprobation, comme le frisson qui parcourt la peau d'un cheval que les mouches agacent, je deviens beaucoup moins fréquentable. Une main sur mon épaule m'allège de ces tristes pensées. Nous nous faisons la bise. Mélanie s'est faite belle, maquillée de neuf et cheveux relevés. Une fragrance de Chanel impose sa noblesse aux céleris plébéiens. Cela me rappelle les affiches que la Direction vient de faire apposer devant les photocopieurs - Prière de ne pas rayer le plateau en verre avec les diamants de vos bagues.- Voilà des signes très extérieurs à la richesse...

Nous prenons place dans la queue. J'ai toujours l'impression de manger la même chose. Ça vient du choix. Je préférerais un seul plat très bien préparé plutôt que plusieurs, corrects sans plus. Je ne peux me résoudre à opter pour ce que j'aime le moins alors que je supporte très bien la qualité imposée ! Dans ma tranche de goût il n'y a en fait que cinq plats par semaine. Toujours les mêmes ! Vaste problème... C'est la seconde fois, à ma connaissance, qu'un plat de lentilles vient interférer avec la destinée de l'homme ! Les seins de Mélanie, dans mon dos, me signifient que cet endroit n'est vraiment pas celui du choix : ça pousse derrière. Une injonction qui n'entraîne pas de point d'exclamation... Je prendrai, quand même, une saucisse lentilles du plus bel effet. Mélanie chipote sur la quantité de sauce qui baigne son boeuf carottes. Scènes de la vie quotidienne...

Je trouve deux places près de la baie. Face à face. La salle étant légèrement enterrée nous avons le nez au raz du gazon qui recouvre une butte en forme d'horizon. Mélanie semble heureuse. Elle babille. J'apprends pleins de choses : qu'elle a changé la couleur de ses draps, qu'elle a fait la vaisselle avec un nouveau produit, moins cher mais il en faut plus, alors elle préfère l'ancien, et, moins légère et dite d'une voix faible, que madame Paul va mieux mais que cela inquiète monsieur Paul qui craint le chant du cygne ; puis, à voix plus haute, comme pour recueillir l'approbation des voisins de table, que les carottes n'ont aucun goût.

« Tiens ! Goûte ! » Une fourchette bronzée pointe sous mon nez. Je goûte. Mon verdict tombe : « Aucun goût ! - Attends ma vieille puisque j'ai le crachoir, je vais en profiter - À propos de goût, tu te souviens du mauvais que j'ai eu en te soumettant mes doutes au sujet de la conduite à tenir face à la proposition de "Pomme à l'anglaise" ? Les choses semblent s'arranger... - Je suis incorrigible : je l'invite pour papoter, histoire de me changer les idées, et je relance la discussion sur le sujet honni ! - Nous avançons. Je voudrais présenter des revendications à la hauteur de l'événement ! Des trucs irréversibles, qui engagent l'avenir !

_ Réclame des carottes qui aient du goût !

_ C'est le bâton que tu vas avoir !

_ Oh oui ! Oh oui ! Je voulais dire avec l'à-propos que tu me connais, que tes propositions doivent être alléchantes ; bandantes, pour utiliser ton vocabulaire.

_ Tu résumes bien. Je vois trois postes : avenir de l'entreprise, du personnel, conditions de travail. Je crois qu'il faut les examiner dans cet ordre.

_ Oui et non. Oui si l'on admet que la faillite de l'entreprise entraîne la nôtre ; non si l'on pose que de la qualité du personnel dépend sa survie, notre survie.

_ Alors, supposons que la faillite ne soit pas à l'ordre du jour ! Ce qui est vrai. Par contre, je serais moins optimiste en ce qui concerne l'avenir de notre établissement, voire de la filiale. Si la haute direction décide d'étudier et de fabriquer ailleurs, la France devient une succursale, un comptoir commercial ! Disons avenir de la filiale et de notre établissement, au lieu d'avenir de l'entreprise.

_ Lequel dépend de nous !

_ À moyen et long terme c'est vrai. À court terme c'est possible ; mais dans ce cas nous ne disposons que de moyens de coercitions, tels que la grève et la manifestation publique ! »

J'ai tout lieu de craindre que cette dernière hypothèse soit la bonne, mais à quoi bon inquiéter Mélanie... Elle affiche un visage de bonne élève qui s'applique. Son boeuf s'est figé dans sa graisse. Je prends son assiette et je vais au four micro-onde. Je croise Muriel : « Appelle-moi vers deux heures ». Je réchauffe le plat. Quand je reviens, Sarah est là, assise à la gauche de Mélanie. Brochettes au menu !

« Mange chaud ma cocotte ! Je ne vois pas les cafés ! Le service est mal fait ! Je t'aurais bien vu en garçon... Pédé avec une fille...bon... Comment vas-tu quand tu ne sers pas de support aux fantasmes de tes collègues ?

_ Je me sens toute nue ! Tu vas te marrer, peut-être, en tout cas Mélanie me comprendra : il y a plein de types ici qui nous déshabillent du regard, exactement comme s'ils étaient devant leur télévision ! Je précise ici, parce qu'à l'école cette fixation, cette fixité du regard, n'existait pas.

_ Moi je suis habituée !

_ Oh ! Je suis entré une fois dans un bureau plein de secrétaires et vous savez de quoi elles discutaient ces dames ? Elles comparaient nos fessiers, à nous leurs collègues mâles, et par des suppositions graveleuses elles ne comparaient pas que cela ! Alors, le coeur des vierges...

_ Mon cher Robert, je n'attendais aucune compassion de ta part : je répondais à ta question. À mon humble avis elles devaient être drôlement désoeuvrées les pauvres filles pour disséquer le néant... Pathétique !

_ Elle t'en bouche un coin la nouvelle vague ! Bravo Sarah ! De quoi discutions-nous avant ton départ ? Des propositions. Sarah est au courant ?

_ Non. Je crois qu'elle n'a pas eu le temps d'apprécier pleinement la situation. Mais les observations d'un nouveau regard ne sont pas à négliger. Bien au contraire ! À part tes problèmes personnels avec Floconet, quel est ton sentiment sur cette boîte et plus généralement sur le monde du travail ?

_ Si je devais le dire en un mot, je dirais malaise : un sentiment de malaise. Rien ni personne ne semble à sa place. Le discours officiel est complètement décalé de la réalité. Je continue ?

_ Tu as tout bon ! Parle-nous plus précisément de toi. Comment vois-tu ton avenir dans ce foutoir ?

_ Je ne le vois pas. Je vais suivre la voie que tu m'as tracée, apprendre le métier, mais si dans un an rien n'a changé, je partirai. Je ne crois pas qu'il soit possible de faire carrière dans cette maison sur les seuls critères qui comptent à mes yeux : la compétence, la loyauté, le sens de l'intérêt général, et bien sûr celui des responsabilités.

_ Une martienne ! La commission littérature, c'est le troisième jeudi du mois. Qu'est-ce que tu aimerais voir changer en premier ?

_ L'encadrement ! Ce sont des étouffoirs à la compétence douteuse.

_ Certains savent ce qu'il faudrait faire, mais il serait dangereux pour eux de le dire ! Comme ils s'écrasent, les situations dégénèrent et nous ne vivons plus que d'expédients. Ces gens se préoccupent uniquement de leurs intérêts personnels et se foutent complètement de celui de la boîte. Ce sont des rats et rien d'autre. Je suis d'accord avec toi : il faut éradiquer les rats ! Après ?

_ Il faudrait travailler mieux, c'est-à-dire moins. Plus de personnel pour moins de fatigue...

_ Suite et fin ?

_ Savoir où l'on va. Tous ces bruits, c'est lassant !

_ Je vois que tu as vu... Mélanie, je subodore que tu es en sympathie avec Sarah ? Bien... Au café ? »

 

L'espace café se situe sur une mezzanine dont les vastes baies ouvrent sur la campagne. Mais comme aujourd'hui le temps est froid, la buée dépolie les carreaux. Mélanie va chercher les cafés au bar. Nous trouvons une table et même trois tabourets. Je feins de ne pas voir les messages libidineux que l'on m'adresse dans le dos de Sarah. Dans un autre monde on viendrait nous déranger, se faire présenter, dire son compliment. Ici on respecte l'intimité des gens mais on ne peut pas s'empêcher de féliciter le présumé gagnant. Je mets ça sur le compte de l'amitié. Mélanie fait son numéro : traverser la salle en portant les tasses. Elle nous rejoint. Avec la plus belle et la mieux faîte à ma table, le roi n'est pas mon cousin ! Nous parlons chiffons. Sarah s'est avisée de la nouvelle robe de Mélanie, laquelle, innocente, s'est mise à tourner pour la faire admirer. Un silence radio précède l'explosion des médias. Je fais signe à Mélanie de s'asseoir. Découvrant les regards qui la couvent, elle rougit gentiment. Les papotages reprennent. Revue de presse.

Je dois les abandonner pour répondre à Muriel que j'ai priée de m'appeler. J'ai horreur de manquer à mes devoirs. Je salue ces dames et je m'en vais, inquiet. De toute façon à cette heure elles ne vont pas traîner...

 

point15

 

Muriel est à l'heure.

« Alors, des nouvelles du front...

_ T'avais raison... j'ai pleuré. Ça fout un choc. Ça m'a rappelé quand mon père est mort. Là aussi je m'y attendais... et on n'y croit pas. Quand je l'ai vu lui... Quand je l'ai entendue elle... C'était pareil...

_ Sauf que la mort est définitive... Alors qu'ici, toi tu es blessée et eux sont morts. Toi tu guériras !

_ En attendant, j'ai mal...

_ Eux ils n'ont plus mal. Il faut être vivant pour avoir mal... Mais nous nous éloignons de l'urgence : combien t'ont-ils proposé ?

_ Trois cent mille francs. J'ai quinze jours pour accepter.

_ Les salauds ! Écoute Muriel, tu obtiendras probablement, sûrement, pas loin du double. Je t'expliquerai pourquoi lundi. Mais il se peut aussi que, si tu t'accroches un peu, disons six mois à un an, tu puisses conserver ton emploi. Mais là c'est plus risqué ! Je pense toutefois que ton salaire d'une année supplémentaire plus environ deux cent mille francs seraient équivalents du point de vue financier à la somme proposée aujourd'hui. Je t'expliquerai aussi. Mais commence à réfléchir dès maintenant.

_ J'en ai marre...

_ J'imagine ma grande, mais tu dois considérer ton intérêt à long terme. La retraite est lointaine. Ton mari peut être rattrapé par la crise... Tu as des responsabilités. Tu n'es pas morte ! La vie ne s'est pas arrêtée parce que des types qui se prétendent des industriels sont incapables, en plein âge d'or des télécoms, de faire de l'argent autrement qu'en licenciant ou en spéculant ! On va leur apprendre à faire leur métier, mais en attendant il faut résister. Je sais, les émanations de ces cadavres sont délétères : ça veut dire qu'elles sont mauvaises pour nos santés, morale d'abord, puis physique. Les morts, Muriel, je te le jure ce sont eux, pas nous, pas toi. Je m'énerve, excuse-moi...

_ Je sais que tu as raison. Je devrais m'énerver moi aussi. Ça m'a fait du bien de te parler... de t'entendre...

_ J'aime mieux ça ! À lundi ?

_ À lundi. Et merci...»

Je m'épate toujours quand j'arrive à redonner le moral à quelqu'un. Parce que moi j'en respire à longueur de journée des émanations délétères ! Le corps social en pleine décomposition ne m'en prive pas ! Je dois avoir dans l'esprit la flamme d'un feu follet pour inspirer quelques lueurs d'espoirs aux habitants du charnier. Avec l'âge je me bonifie : je suis plus moi, ce qui me permet de l'être moins quand je me prête aux autres. En d'autres termes, je suis moins égoïste ; donc plus solide. Et vice-versa... Les gens, surtout quand ils sont malheureux, sentent ces choses-là... Toujours est-il que j'arrive mieux qu'avant à les aider. Peut-être parce que les détresses sont plus nombreuses ? Il doit y avoir de tout cela !

Je dois bosser. Le jour où tout ira normalement, je me demande si je saurai encore me mettre à travailler de bon coeur. Dans les pays qui ont fait une très longue guerre, les adultes ont désappris à vivre au quotidien. Certains ne se normaliseront jamais. Quant aux jeunes gens qui n'ont connu que la guerre, il est presque impossible de les socialiser : plus que leurs aînés, ils forment une génération perdue. La guerre a des charmes funestes qui ensorcellent les plus faibles, ceux à qui le travail et la justice font peur ; et les autres aussi, qui constatent leurs propres faiblesses devant les vertus de l'effort continu et de la responsabilité... Que serais-je moi-même devant ce tribunal ? Je dois bosser !

 

CHAPITRE 6

point16

 

 

Vendredi déjà. Ces mots sonnent aussi mal que l'horloge du temps qui passe. J'ai à peine aperçu Sarah hier. Elle allait à sa voiture, accompagnée de cette espèce de mec, un jeunot blond, dont je ne me souviens plus du nom. Et elle riait... Pensons à autre chose ! Les copains vont arriver. J'espère qu'ils auront réfléchi aux propositions... Je me demande pourquoi elle riait... Remarque qu'avec moi elle rit aussi... Elle est rieuse... La jeunesse Monsieur ! Pas vrai ! Je ris moi aussi, de plus en plus ! Il paraît que c'est pour éloigner la mort... Vadé rétro... Nec mergitur ! Les propositions...

« Bonjour camarade chef !

_ Bonjour mon brave. Tes camarades arrivent ?

_ J'en ai vu qui traînaient chef ! Moi j'ai dit : le chef doit nous attendre, dépêchez-vous. Tu sais ce qu'ils ont fait, chef ? De la muscu ! Le bras droit, puis le bras gauche sur le bras droit. Comme ça !

_ Mes hommes ont toujours eu le sens de l'honneur ! A par ça, quoi de neuf ?

_ On jase chez nos amis. Louvier m'a carrément posé la question « Alors les rigolos qu'est-ce que vous magouillez ? » Je lui ai répondu que nous faisions notre boulot, nous !

_ De toute façon nous ne ferons rien sans eux. Je me demande comment ils vont réagir... Je crois qu'ils auront peur de louper le train. Ils le prendront. Nous leur laisserons un wagon. Voilà la troupe ! »

Le fer de lance de la classe ouvrière n'étincelle pas, ce midi. Certains ont mangé, trop vite, et paraissent ballonnés. Ceux qui ont faim paraissent pressés. Quand les réunions avaient lieu à dix-sept heures, ils étaient fatigués... Dire que ce sont les plus vaillants ! Quand je pense qu'ils finassent devant les pensées fulgurantes de leur secrétaire bien-aimé !

« Bon ! On a fini de roter, de bâiller, de regarder sa montre ? Qui veut la parole ? Henry.

_ Je crois qu'il n'y a rien à inventer. Réduction du temps de travail avec obligation pour le patron d'embaucher en remplacement. Accord des encadrés sur la personne des encadreurs, avec réduction drastique de leur nombre. Participation de tous aux choix industriels et financiers de l'entreprise.

_ Effectivement il n'y a pas lieu d'inventer ! Mais il faut développer. Sur le fond tout le monde est d'accord ? Jean.

_ On pourrait demander de l'augmentation, aussi. Les grandes idées c'est bien, mais le panier de la ménagère ce n'est pas mal non plus !

_ Je comprends ton souci et je le partage. Je pense que le patronat essayera de nous acheter ; si notre mouvement lui fait peur, évidemment. Nous aurons également à débattre des salaires dans le cadre de la réduction du temps de travail. Tu vois que cet aspect n'est pas enterré. Il n'est pas prioritaire, voilà tout ! »

D'une heure de discussion il ressortit que : primo, nous devions passer aux trente-cinq heures dans les deux ans à venir, la réduction de salaires étant modulée et fonction de l'éventuelle baisse de la production. Le temps libéré devait obligatoirement être comblé par de nouveaux embauchés. Les trente-deux heures devenaient l'objectif à cinq ans. Deuzio, les promotions à des postes de responsabilités devaient avoir l'aval du personnel concerné. Lequel pouvait présenter ses candidats. Tertio, toute décision relevant de la stratégie de l'entreprise devait obtenir l'aval d'un collège regroupant tous les élus du personnel. Un référendum pouvait être demandé par le personnel.

Tout cela méritait une réflexion poussée, mais le principe directeur était simple : l'entreprise à tous ceux qui la font, pour le profit de tous. J'envisageais des passages délicats : le partage du pouvoir par exemple. Mais si l'on excepte la folie meurtrière de ces dernières années, le pouvoir réel dans l'entreprise a toujours été, de fait, un pouvoir partagé. L'industriel dépendait de la capacité de son personnel à créer des richesses... Et la créativité dépend en partie des moyens mis en oeuvre. Je n'ai pour ma part aucune sympathie pour le capitalisme ; passe, à la rigueur, quand tout va bien... ; et la chute du collectivisme n'améliore en rien mon appréciation ! Bref, j'ai bien du mérite de participer à des projets de collaboration de classe. Je sers, voilà tout...

_ On se revoit mardi même heure ? Il faut mettre ça au propre. Et puis je dois aller déjeuner a treize heures car je ne voudrais pas manquer ça ! : pour la première fois, Monsieur le directeur déjeune au réfectoire !

 

point17

 

 

J'arrive à la rampe trois personnes après Édouard. Il m'aperçoit et je crois deviner qu'il en est réconforté. Comme prévu, Maurice, le poisson pilote, lui ouvre la voie. Je court-circuite la rampe pour foncer au stand bifteck frites d'où l'on peut voir la salle et les caisses. J'ai à peine le temps de repérer Sarah et son blondinet, et la place vide à côté d'elle, qu'Édouard paye son écot. Maurice m'a vu. Je lui fais signe d'aller dans le secteur où se trouve Sarah : je n'ai jamais sacrifié ma vie privée à ma vie professionnelle ! Avec Maurice en éclaireur, Édouard traverse la salle en clapotis à la vague de silence qui le précède. Je suis servi et je fonce vers Sarah. Je double le convoi et avec le minimum de simagrées : « Je ne vous dérange pas ? Non ? », je m'installe près de Sarah. Le tandem s'est désaccouplé et Monsieur le directeur vient de se poser à une table occupée par des secrétaires. Étonnées par la visite, elles se sont tues. Connaissant mal les ressources d'Édouard j'appréhende la suite. À tort semble-t-il... Tout sourire il demande le sel, puis l'eau. Je connais la dame qui est assise en face de lui : c'est une ancienne câbleuse reconvertie avec succès dans le secrétariat. Je crois me souvenir qu'elle prend facilement la parole dans les réunions. Les gardes du corps arrivent. Je peux changer de focale et venir contempler le profil de Sarah. Il est parfait. Sauf qu'il est flou au niveau des lèvres parce qu'elle parle au type d'en face. Je ne les dérange pas, en effet ! Elle daigne me regarder.

« Tu as vu le directeur est là ? - Il doit crever de jalousie le pauvre chéri ! S'il savait que je ne fréquente ce jeune homme que parce qu'il écoute très bien ! Je vais le laisser mijoter le macho... Il est attendrissant. Les jeunes jaloux sont agressifs. Lui il est combatif. Je suis curieuse de voir comment il va se débarrasser de l'ectoplasme. - Tu étais au courant ?

_ Non. Ils ont l'air de sympathiser ! Tant mieux ! Ce monde à besoin de fraternité... Je pourrais te parler... au café. J'ai des renseignements confidentiels qui te concernent. Si ton ami te le permet, bien entendu !

_ Cela ne peut pas attendre ? - Je parie que l'autre va faire le gentleman... Ne vous gênez pas pour moi, Sarah... Et avec son sourire de fauve le cher Robert dira : je suis désolé.... - .

_ Ne vous gênez pas pour moi, Sarah.

_ Je suis désolé... Mais c'est urgent. Merci de ta compréhension. - Un petit tutoiement pour le renvoyer jouer dans la cour des petits - Dis donc, il emballe Édouard. Elles sont sous le charme. - C'est pour le coup que je vais avoir réveillé la vocation de démago populiste qui sommeillait sous la particule ! - Tout le monde ici est sous le charme de quelqu'un. Enfin, moi en tout cas...

_ - Il le finit à la savate le petit ! - Reste, Jean !

_ Je suis désolé mais j'avais oublié une réunion à treize heures trente. À tout à l'heure, peut-être. Au revoir monsieur.

_ Au revoir. À bientôt peut-être... - Il est indigne d'elle ce mec ! Moi je me bats ! - Il est sympa ton ami...

_ Oui il est sympa et je ne suis pas mariée avec toi ! Tu as été dégoûtant! !. Ne recommence plus ! - Recommence tant que tu voudras, c'est dans ta nature et j'aime ça... Mais quand tu tomberas sur plus fort que toi je ne viendrai pas à ton secours, monsieur le fauve ! - Je ne te demande pas ce que tu avais de si confidentiel à me dire.

_ Tu as tort. Je voulais te parler du directeur justement. Écoute...» Je lui explique la situation.

« Je vais peut-être trouver l'occasion de lui parler perspective de carrière ! Entre la poire et le fromage ! Il a du mérite, je trouve. Il doit te plaire.

_ J'ai un faible pour mon doudou ! Tu te rends compte : se remettre en cause avec les avantages qu'il a... Mais l'amour ne doit pas m'égarer ! Je dois rester fort, lucide, ne pas me laisser dominer...

_ Tu crois qu'il feint ?

_ Je pensais à toi ! Lui, je sais qu'il me sera fidèle !

_ Tu n'es jamais sérieux. Je dois partir. Passe me voir dans l'après-midi. Si je ne suis pas dans mon bureau, regarde dans celui de Jean... » Elle ne respecte rien !

Monsieur le directeur est seul à la table. Les filles, sans doute légèrement stressées, ont, c'est rare, mangé dans les délais. Je réfléchis... Je ne suis pas le seul apparemment. Floconet vient d'arriver et, planté dans l'allée comme, dans un cimetière, un cyprès qui se demanderait qui est le cadavre que ses racines viennent de profaner, il s'interroge sur l'opportunité d'un rapprochement alimentaire. Je me décide. Je ne veux pas que l'image sociale de doudou soit souillée par la présence de l'autre affreux. Je prends mon plateau et je suis devant Édouard deux bonnes secondes avant Floconet.

« Bonjour monsieur le directeur. Vous faites la tournée des popotes ?

_ Veuillez vous asseoir une minute Monsieur Mourier ; que je vous fasse le détail de cette visite... Je trouve que les plats ne sont pas assez chauds, n'est-il pas vrai ?

_ Monsieur le directeur aura remarqué la présence de fours micro-ondes. Il n'aura pas échappé à la sagacité de Monsieur le directeur que les portions de viandes participent de façon très active à la prévention des risques cardio-vasculaires chez les populations sédentaires. Ni, bien évidemment, que l'eau distribuée gratuitement contient tellement d'eau de Javel que Michael Jackson aurait tout avantage à l'utiliser pour se débarbouiller. Ni, de toute évidence, que le niveau sonore de cette salle rabaisse la sono de Johnny au rang de tourne-disque pour maison de retraite.

_ Il n'échappe pas à la sagacité de monsieur le directeur que monsieur le délégué profite de l'occasion pour faire une manifestation privée.

_ Pas privée de raisons, vous en conviendrez !

_ Je vous l'accorde. Le bruit est particulièrement désagréable ! L'eau gratuite est infecte ! Je ne suis pas d'accord pour la viande : les parts sont petites, certes, mais la graisse en occupe la moitié ! Entre nous monsieur Mourier, vous faites bien mal votre "métier" ! La grève ça sert à quoi ?

_ Puis-je me permettre : n'en faites pas trop. J'ai été surpris par votre demande ; vous aviez souhaité ne venir qu'après la promulgation des nouvelles pratiques.

_ Le temps nous est compté. Pouvez-vous venir, mardi prochain, au même endroit, à la même heure que la dernière fois ?

_ J'y serai. Bonne fin de repas, monsieur. »

 

point18

 

Les choses suivent leur petit bonhomme de chemin. Nous progressons. Mes amours, mes projets... J'aime bien ! Je vais boire un café avec des copains. Camarade c'est pour le social, copain pour l'agrément des jours, je n'ai pas d'amis... Je crois avoir des comportements d'ami avec certains copains... J'ai des amitiés féminines. Qui a des amis ? Je connais des gugusses qui prétendent en avoir plein... Je leur laisse. J'en connais qui sont cul et chemise, mais c'est parce que la même ceinture retient leur pantalon. Franchement je ne connais personne qui partage tout ce qu'il possède avec une autre personne du même sexe. Des types se sont laissés tuer pour que d'autres soient épargnés : je crois que cela tient plus au courage, aux convictions, voire à l'exaltation, qu'à l'amitié. Je ne dis pas ça parce que je n'ai pas d'amis. C'est un constat sans amertume !

Je n'en dirai pas autant du café : il est amer. J'en parlerai à Édouard. Nous sommes cinq autour de nos tasses.

« Dis donc, tu fréquentes du beau linge ! C'est rare de le voir à la cantine. Ça sent la manoeuvre. Qu'est-ce que t'en penses, le spécialiste ?

_ Arrêtez de voir le mal partout ! Profitez-en pour parler avec lui. Vous êtes assez grands pour voir s'il vous mène en bateau. Je trouve bien qu'il cherche à mieux nous connaître.

_ Pour mieux nous baiser !

_ J'ai vu ta femme l'autre jour : elle m'a dit de te dire de manger plus souvent à la cantine ! Belle communion de pensées chez un vieux couple ! Attendons de savoir s'il revient souvent. À par ça quoi de neuf ?

_ Tu sais que par la femme de Paul Lefèvre tu peux tout connaître de la santé de ceux qui habitent vers Sainte-Geneviève-des-bois. Elle travaille à la sécu et apparemment le secret professionnel, elle ne connaît pas !

_ Il raconte tout ce con ?

_ Non, mais il sait tout. Quand quelqu'un est absent, il te dit : "arrêt de huit jours, pour son dos". La moitié de la boîte habite dans son coin.

_ Je lui en parlerai. À part ça ? Radio-chiotte ?

_ Même pas mon pauvre ! Tu dragues la petite nouvelle, mais tu es au courant. Ah si ! tiens, la blonde guindée, celle du groupe avec qui toi et Jacques vous mangiez il y trois mois, et bien, elle a plaqué son mari et son fils pour aller chez ?

_ Non ! L'escogriffe sans dents ? Pas possible ! Il s'affairait après elle, mais cela nous faisait rigoler. Elle aussi d'ailleurs... - Y'en a une autre qui rigole beaucoup avec un clown en ce moment...- Incroyable !

_ Et attends ! Elle est chez lui ! Avec la femme et les enfants du mec ! Et il lui fout déjà sur la gueule ! Et elle reste ! On avait vu les bleus mais on ne savait pas tout !

_ Elle est plus ou moins la nièce du chef du personnel ?

_ C'est par là qu'on a tout su. Ils ont fait pression sur l'infâme séducteur pour qu'il relâche sa proie : comme c'est un temporaire, ils lui ont offert une place de magasinier en C.D.I. dans une boîte du groupe. Il a pris la place et gardé la fille ! Un vrai roman ! »

De quoi faire sinon un roman, du moins un film ! Pour voir la tête des protagonistes. Elle, une belle jeune femme élevée chez les soeurs et qui nous a avoué ingénument avoir giflé son mari qui lui avait mis la main aux fesses. Lui, un grand beau mec blond comme elle, mais avec des chicots à la place des dents ! Je dois dire qu'il avait un baratin de tous les diables, à croire que c'est le bon dieu en personne qui, par charité pour nous, l'avait édenté ! Voilà une fille qui, malgré nos efforts, ne nous regardait pas : dressée et programmée pour résister au mâle standard. Le suborneur a bousculé ses défenses à grands coups de plaisanteries salaces et de propos graveleux. Pendant trois mois elle a écouté en rougissant, puis elle a souri, puis elle a ri. On connaît la suite ! Ce type a, sans vraisemblablement le connaître, utilisé l'adage : "Si tu veux séduire une princesse traite la comme tu le ferais d'une servante" ; et lycée de Versailles. À mon avis la version lycée est plus efficace ! Encore que... Mon attitude macho et bravache, car ce n'est qu'une attitude, ne semble pas rebuter une princesse s'il en est, Sarah. À l'encontre du chat de gouttières dont il est question, je ne suis jamais trivial, moi : direct, grossier opportunément, volontiers Rabelaisien, c'est à la mode, mais trivial, jamais ! Donc fréquentable par une princesse. En fait, je crois que ça fonctionne avec des filles intelligentes qu'un comportement inhabituel amuse... un moment ! Pour séduire une grosse conne, il vaut mieux adopter un comportement de gros con ! :  « Vous avez regardé "Perdu de vue" ? C'était drôlement bien ! »

Le pire dans tout ça, à part le sort du pauvre gamin, c'est que le programme des réjouissances sexuelles abondamment détaillé par son initiateur, n'avait rien d'alléchant, rien de quoi justifier un abandon de foyer. Il faut dire et répéter aux jeunes femmes Chaterliséés que les êtres frustes baisent comme ils pensent : très médiocrement. Le contraire ne s'impose pas : c'est une question de tempérament. Donc le bestiau nous a donné une belle leçon... Et pan ! Dans les dents !

_ De quoi faire un roman en effet ! Je ne sais pas ce qui s'est passé dans les glandes de cette fille... Elle a explosé... Impressionnantes les bonnes femmes ! Tiens-moi au courant quand la pomponnette elle retournera au fournil. Car elle y retournera : il n'y a pas d'amour heureux ! Sauf pour celles qui nous choisissent, évidemment ! Sinon ? Rien d'autre sous le ciel gris ?

_ Rien.

_ Je vous quitte, j'ai du boulot. »

Je dois faire le tour du proprio. Si elle m'entendait, elle m'arracherait les yeux ! Bon elle n'est pas dans le bureau du jeune rigolo : c'est déjà ça ! Oh ! Elle reçoit son chef bien-aimé. Un pléonasme. Je repasserai tout à l'heure pour la consoler.

 

 

CHAPITRE 7

point19

 

 

J'attends Muriel à la permanence. Je suis fatigué par mon week-end. Je passe mon temps libre à écrire. Avec plus ou moins de frénésie... Sur ce roman, c'est du plus... Je frôle le une page à l'heure. C'est grisant ! Je surfe sur la crête des faits comme on dit... Si possible, je choisis ceux qui font des vagues.

« Ah ! Muriel ! Entre ! Bonjour. Tu as l'air de quelqu'un qui a pris une décision : calme et décidé. Me trompe-je ?

_ Non. On a fait plein de calculs avec mon mari. Même avec les cinquante millions, si je ne retrouve pas de travail on n'y arrivera pas. Il veut pouvoir racheter la part de la maison de sa mère. C'est pas urgent, mais elle a quatre-vingt cinq ans. Et puis on doit encore aider ma fille qui est souvent au chômage. Alors, plus je tiendrai ici, mieux ça sera. Comme tu m'as dit...

_ Qu'en restant tu ne risquais pas grand-chose... Tu as décidé de rester ! C'est une excellente initiative. Tu vas probablement être mise à la disposition du Service du Personnel qui va t'envoyer faire des remplacements. Mais ce qui est plus intéressant pour toi c'est que, dans les mois qui viennent, des événements importants devraient changer l'ordre des choses. Si tout se déroule selon nos plans, les licenciements ne devraient plus être l'unique voie, avec la spéculation monétaire, vers le profit. Nous redeviendrons un établissement industriel qui exploite - je crains que le mot reste valable encore un certain temps - tout son potentiel et notamment les compétences de son personnel. Je t'ai confié cette information pour t'aider mais je te demande de ne pas la divulguer. L'annonce officielle ne devrait plus tarder !

_ Qu'est-ce que je dois faire maintenant ?

_ Tu vas dire au Personnel ce que tu viens de me dire, l'histoire de la maison en moins. Je te préviens, leur ton va changer ! Tes insuffisances en anglais vont prendre la même importance que si tu postulais l'emploi de secrétaire privée de la reine d'Angleterre ! Tu vas savoir ce que "mauvaise foi" veut dire... Reste calme : ces gens-là non aucun droit sur nous, autres que ceux que leurs maîtres leur octroient... et les maîtres ne veulent pas de vagues. En tout cas, ils n'ont pas le droit de nous faire la morale ! Car bien sûr, c'est à cause de toi s'ils vont être forcés de licencier un père de six enfants ! Dans des conditions horribles... Tu n'as pas honte ? Ne crois pas que j'exagère... Ceux qui racontent qu'il n'y a pas de différence entre la droite et la gauche sont soit des imbéciles soit du bon côté du manche ! Toi tu vas être sur l'enclume, ma pauvre Muriel. Soit aussi dure qu'elle, et les vibrations en retour leur arracheront les bras !

_ Tu crois que je résisterai ?

_ Tu as fait le plus difficile ! Tu as résisté à l'annonce du licenciement, à l'abandon de tes collègues, à l'appât d'un gain immédiat ! Tu ne vas pas craquer devant une quelconque argutie morale émise par les gens les moins qualifiés pour les soulever ! Je te le dis franchement : tu m'as étonné... Tu es une combattante...

_ Tu crois vraiment ? Je ne veux pas me battre... Je veux récupérer ce qu'on me doit...

_ Alors, ma petite, tu es une combattante ! Vu que la seule justice c'est celle du plus fort, en l'occurrence celle du fric, vouloir son dû implique de se battre pour l'obtenir. Salut à toi, Diane chasseresse ! Sérieusement : tu ne dois pas t'effrayer de te découvrir des vertus. C'est dans l'épreuve que l'on se révèle, à soi encore plus qu'aux autres. Je sais... - Quand le dégoût de l'injustice vous force, comme on force une bête, vous force à sortir de vous, vous met littéralement hors de vous, et bien, si vous n'avez pas le goût du combat, vous êtes mal parti ! - Moi je suis comme toi. Je n'aspire qu'à écrire de la poésie et je suis condamné à trousser le pamphlet ! Toi tu aimerais vivre dans l'ambiance amicale et laborieuse d'un bureau et te voilà en lutte ! Rassure-toi : si nous aimions la bagarre nous ne tarderions pas à leur ressembler.

_ Je n'avais pas pensé à tout ça !

_ Je pense pour vous mon enfant ! Je plaisante ! Pour beaucoup de nous, pour tous ceux qui n'ont pas été confrontés à la guerre, à la misère, la crise actuelle est un peu le chemin de Damas... Sauf qu'il est plus difficile de refuser une petite somme d'argent que de se taper un cochon !

_ Je ne te suis plus...

_ Je soliloquais ! T'es prête ? Un dernier conseil. Quand tu auras dit non, la peur au ventre peut-être, mais tu auras dit non, une grande fierté te submergera. Tu verras les choses et les êtres différemment. Les êtres surtout. Tu verras. Ne les juges pas trop vite...

_ Je voudrais m'inscrire au syndicat.

_ Maintenant, je veux bien. »

 

point20

 

Ça vous console de la charge, de sauver une âme prolétarienne... de tailler le diamant... de faire chier le patron ! Non : d'aider une collègue ; ça me suffit. Elle est bien cette dame ; c'est peut-être la première fois qu'elle se rebelle : elle a peur mais elle le fait. J'espère que je ne me trompe pas sur la suite... Quand les gens sortent la tête du trou, il vaut mieux qu'ils aient le temps de s'habituer aux petits inconvénients avant de prendre un grand coup ! Sinon, gare à la rechute ! Enfin, je serai bien placé pour suivre l'évolution des événements et lui permettre de retirer ses marrons du feu avant que tout ne soit cramé ! À qui le tour ? J'ai cru voir passer et repasser un candidat. Le voilà.

« Entrez ! Bonjour. Que puis-je pour vous ?

_ Bonjour. Je m'appelle Louis Lecoin. Je travaille au labo d'essais. Comme agent technique. C'est Jean Lepoutre qui m'a conseillé de venir vous voir.

_ J'espère que je vais renforcer sa réputation de bon conseilleur ! Tu n'as pas une tête à avoir des problèmes... On peut se tutoyer ? Je suis plus à l'aise. Sinon j'ai l'impression de parler à un patron ! C'est gênant...

_ Je préfère moi aussi. Mon problème s'appelle Robert Lefort. Je crois qu'il ne peut pas me blairer ! »

Un problème d'incompatibilité d'humeur ! Assez délicat, la victime n'étant pas forcément le plaignant. Je connais bien Robert. C'est un type polar mais correct. Pas le genre à avoir ses têtes ni à faire des caprices. Je flaire le malentendu. Lecoin n'a pas l'air vindicatif. Il est plutôt ennuyé.

« Tu peux m'expliquer ?

_ J'ai été muté chez lui il y a deux mois. Suppression de poste à la plate-forme contrôle. Dès mon arrivée, il a été désagréable. Pourtant je suis qualifié pour le poste. Peut-être trop qualifié. Je l'ai accepté en attendant une meilleure opportunité.

_ Peut-être que cela se sent dans ton comportement, à ton insu ? Je connais bien Robert : il est très boulot. Il te prend peut-être pour un dilettante de passage ; qui trouverait "son" travail dégradant. "Son" étant valable pour lui comme pour toi.

_ Je m'applique pourtant.

_ Qui est le plus ancien dans ton labo ?

_ Yvan Le Guen.

_ Tu t'entends bien avec lui ? Je le connais, on a fait du bateau ensemble quand nous étions à Perros. Tu veux que je l'appelle pour avoir son point de vue. Tu es trop impliqué...

_ Il ne va pas en parler à Lefort ?

_ Pas si je le lui demande. J'y vais.

_ Vas-y... »

« Yvan ? Robert Mourier. Comment vas-tu ?

_ Bob, quel bon vent t'a poussé à ma rencontre ?

_ Une petite impression de ta part concernant un de tes collègues. Confidentielle évidemment. Il s'agit de Louis Lecoin. Nous faisons une enquête sur le profil des mutés, ceux qui le sont et ceux qui sont virés. Qu'est-ce que tu penses de lui ?

_ Rien à en dire de spécial : il est compétent, trop, et sérieux. Malgré ça Lefort n'a pas l'air de l'apprécier. Je ne sais pas pourquoi. C'est tout ce que je peux t'en dire. Il n'est pas là depuis longtemps. Tu devrais passer nous voir ; pour nous apporter la bonne parole et quelques bons mots ! Ah ! si ! J'ai peut-être une piste pour expliquer le comportement de Lefort : le fils de Lecoin a fait un stage chez nous pendant les vacances. Analyse des procédures dans le cadre d'un plan qualité, tu vois le genre... Lecoin devrait avoir un double.

_ Merci. On va le lire. Comment il était le fils ?

_ Comme son père, très sérieux. Élève de Centrale qui y croit. Je n'ai pas lu son rapport, j'étais en vacances. Il a peut-être manqué de diplomatie... Les enfants mordent le fruit et les parents ont les dents agacées !

_ Merci encore. À bientôt. Tu as un fils, à ce qu'il paraît. Il n'aurait pas joué les justiciers par hasard ? Étalé sa science sans prendre conscience que son père, lui, restait ! Tu as le rapport de stage ?

_ Oui. Je ne l'ai pas vraiment lu. À l'époque j'étais à la plate-forme et je suis habitué à la qualité de travail du petit. Je lui fais confiance.

_ Peut-être qu'il a trop bien fait ! Écoute : tu lis et tu vas faire des excuses ! Lefort doit penser que toi et ton fils vous le prenez pour un minus ! De toute façon je reste à ta disposition. Un coup de fil de ta part et l'on se voit. O K ?

_ Je te remercie. Je te tiens au courant. Au revoir...»

 

Ah ! les mômes ! Je ne comprends pas que l'on donne ce genre de travail à un stagiaire. Les circuits fonctionnels sont très complexes et il faut les pratiquer pour les comprendre. Et pour les pratiquer il faut acquérir une personnalité, se faire reconnaître : ça prend des années. Les procédures théoriques ne permettent pas à une entreprise de fonctionner ! Pour avoir malgré tout raison, leurs initiateurs ont deux possibilités : les simplifier ou les compliquer à l'extrême. Sans autre résultat qu'une perte de rendement... Faire l'algorithme d'une poignée de main a toujours été un rêve de technocrates en mal de reconnaissance ! ; et le rêve de pseudo patrons qui enragent de ne pas pouvoir mettre n'importe qui à la place de quelqu'un !

Bon ! À qui le tour ? Personne ? Je lève le camp !

 

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