Quarante ans à Paris.

 

 

 

 

 

Chapitre I

 

 

Je suis remonté du Sud, porté par un vent chaud; humide et chaud; englué dans la moiteur des vapeurs d'eau; à la vitesse des camions remplis d'agrumes espagnols. Un front froid nous attendait sur Paris. Que croyez-vous qu'il advint? Un orage bien sûr, accompagné de pluies diluviennes et, j'y viens, d'une petite tornade à décorner les boeufs! Soit, à la ville, à décoiffer le bourgeois. L'eau quant à elle, le trempe jusqu'à l'os; enfin, l'imprudent qui la défie! Je n'aime guère ces jeux et je me préserve d'y participer, en me réfugiant dès que possible dans le premier abri. En l'occurrence, ce fut une porte cochère. Elle s'y abrita juste après moi, autant dire trop tard. À côté d'elle, une soupe dans l'assiette aurait eu l'air d'être en sachet! Les quelques îliens s'écartèrent plus qu'une aimable courtoisie ne le nécessitait. Il faut dire qu'un liquide gris ruisselait de ses vêtements. En fait, des habits dépenaillés ou qui semblaient tels. Ignorant le mouvement d'aversion, elle distribua des sourires accompagnés de grands mercis. Pour éthylique qu'elle parût, cette chaleur dégela l'atmosphère un tantinet compassée. Certains feignirent même de se rapprocher d'elle en ébauchant un piétinement, corrélatif à l'esquisse d'un sourire. Comme rassurée, elle monologua sur la rudesse des temps, celui qu'il faisait, puis celui qui passait. Elle entamait une quête, quand la dernière goutte d'eau rompit l'armistice. Maintenant, dans la niche ombragée, nous n'étions plus que trois : elle, lui, et accroché au faîte du porche telle une chauve-souris, moi.

 

L'homme doit côtoyer la quarantaine. Grand, il la dépasse d'une tête, habillé me semble-t-il au mauvais goût du jour, un costume clair qui sent son alpaga certes, mais dont les trois boutons brisent la silhouette; il tient à la main un billet de vingt Francs. Elle, de belle taille, se saisit de l'argent offert avec une vivacité de voleuse. Je profite de l'accalmie pour descendre de mon perchoir. De face, je les trouve beaux; lui, il l'est avec aisance ; elle, belle à sa propre manière, c'est-à-dire, masquée par la saleté. J'imagine qu'elle se grime ainsi pour survivre et qu'elle porte une tenue de combat. Vue de près, à deux doigts de la crasse, je lui donne deux fois vingt ans. Combien en doit-elle à l'âge? D'où vient que déjà, je m'attache à elle? D'où vient qu'il entame un entretien?

« Bonjour madame. Cet argent vous était destiné... Puis-je me permettre une question?

_ Si je couche? Pas pour vingt balles... Excusez-moi... Je devrais vous remercier et je vous agresse... Posez...

_ Vous plairait-il de faire une toilette?; de vous changer?

_ Ah! Un prince charmant... Bien sûr que ça me plairait... En échange de quoi?

_ Une autre question.

_ Vous êtes journaliste ou quoi? Posez.

_ Ce... laisser-aller, c'est voulu?

_ Propre et fringuée, je suis violée vingt fois dans la nuit! Et moitié moins la journée! Au début, quand j'hésitais à m'enlaidir, je passais mon temps dans les commissariats!

_ J'imagine que cette situation vous paraît sans issue?

_ Vous alors! Quelle vista! Que faites-vous de la mort, monsieur l'abbé? Je vous agresse encore... On les trouve où, les fringues et le bain?

_ Ma mère s'occupe d'une association d'aide aux femmes dans votre cas. "Ève", vous connaissez?

_ J'en ai entendu parler. Ça tiendrait du patronage... À ce qu'il parait... Moi chez les scouts! Je m'appelle Ève justement... Ève Maury.

_ Marc Lavie. Enchanté. Acceptez de venir et je demanderai que l'on ne vous importune pas avec le règlement. Enfin, le strict nécessaire...

_ T'imagines : pas d'alcool, pas de tabac! Vous faites quoi dans la vie?

_ Médecin. Chirurgien pour être précis... Vous-même, qu'elle est votre formation?

_ Vous ne me croiriez pas! Parlons de mes déformations! Alcoolique, tabagique, neurasthénique... Amnésique! Heureusement...

_ Simplement malheureuse peut-être... On y va? C'est à deux pas. » Le soleil séchait le trottoir avec une énergie toute gratuite. Je décidais de les suivre. Quelle rue?, quelle heure? Je débarque comme un bon vent de province! Une fin d'après-midi dans un beau quartier? Probablement : l'allure de notre compagne se distingue de celle des gens et même de celle des murs. Tout emprunte aux tons pastel par ici, la teinte des vêtements comme le gris des façades. Et les ombres s'allongent en prévision de la nuit. Nous tournons quelques coins de rue et le couple s'arrête devant une porte que seule une petite plaque sort de l'anonymat : "Ève", et dessous, "Association". Marc sonne et s'écarte pour laisser Ève s'annoncer. Un bruit d'enclenchement lui répond et ils entrent.

 

Chapitre II

 

La porte ouvre sur un long couloir menant dans une grande pièce qu'une verrière éclaire. Des fauteuils de jardin, capitonnés, se dissimulent parmi des plantes vertes. Dans un coin, quelques chaises regardent un téléviseur éteint. Quelques paysages postérisés égayent les hauts murs blancs. De l'ensemble émane une ambiance située entre celle d'une salle de danse vide et un hospice. Une dame d'un certain âge, sortie d'une porte marquée "Réfectoire", vient à notre rencontre. À quelques pas de Marc, elle le reconnaît :

« Oh Marc! Votre mère va se réjouir! » Ils s'embrassent. Elle se tourne vers Ève :

« Soyez la bienvenue. Je présume que vous cherchez un abri... » Marc intervient.

« Ève Maury redoute le règlement... Je me suis engagé à demander quelques aménagements...

_ À votre maman! Vous savez combien il est délicat de relâcher la discipline...

_ Je l'imagine volontiers. C'est pourquoi j'évoquais des aménagements dans le règlement! Vous pourriez autoriser vos pensionnaires à fumer dans le petit salon... Et croyez-vous qu'un demi-litre de vin par soirée, nuirait gravement à leur santé?

_ Vous voulez dire : au point où elles en sont! C'est notamment sur cet aspect des choses que nous buttons... Parlez-en à votre mère. Elle ne va pas tarder. Asseyons-nous en l'attendant. Vous vous souvenez de...» Elle se lança dans une longue récapitulation des faits qui avaient marqué la semaine de l'institution. Elle s'adressait avant tout à l'impétrante, censée trouver dans cette litanie la description d'un emploi du temps. Marc en profita pour observer la jeune femme. D'abord l'était-elle vraiment, jeune? Pour conclure, il fallut déblayer la fatigue qui creuse les traits et les traces troubles sur le visage, comme celles que laisse le mascara après les pleurs ou la pluie. Sa silhouette élancée plaida pour la trentaine. Un passage virtuel à l'institut de beauté fit le reste : il lui donna trente, trente-cinq ans. Les papiers qu'elle montra plus tard au secrétariat en dénombraient quarante. Au demeurant elle semblait blonde, et dotée d'un charme assez vivace pour s'exprimer au travers des haillons. Je notai tout cela en regardant Marc. Pour ma part, je l'ai dit, elle excite ma curiosité sans qu'aucun anthropomorphisme vienne "salir" mes pensées! De pauvres femmes telles qu'elle, Paris en compte probablement des centaines... Les parisiens les croisent sans voir en elles les attributs de la féminité; ni d'ailleurs ceux du genre humain. Peut-être qu'une molécule de gaz pénètre mieux les esprits? Moi je crois que je comprends la honte et la pudeur... J'ai la notion, aussi, des forces qui nous dominent. Sans doute les dépressions qui m'entraînent vers des lieux tristes et froids... Pourtant elle paraît solide cette petite. Décidément : elle m'intrigue!

Une grande dame surgit du couloir. Embrassades familiales, puis elle s'assoit. La vieille dame lui présente Ève et aborde les souhaits filiaux. La mère coupe court et s'adressant à son fils :

« Tu as de la suite dans les idées! Combien de fois vais-je te répéter que le foyer n'est pas, hélas, le havre de paix et de reconstruction que tu voudrais qu'il soit! Nous le gérons dans l'urgence, la pénurie de place et le manque de moyens! Relâcher l'étreinte nécessiterait l'embauche d'un surveillant supplémentaire : c'est un argument détestable, je le sais, mais il fait la loi! Si tu finances ce poste, les pensionnaires l'arroseront tous les soirs!

_ Et si tu tolères les drogues douces, il faudra en engager une escouade! Ça aussi je le sais! J'ai du mal à te croire... Mais si vous ne faites rien, Ève va disparaître dans la nature! » Cette idée semblait le bouleverser. Surprises, les trois femmes le regardèrent, avec pour les anciennes l'air amusé, pour la plus jeune l'air étonné. Prenant conscience du ton qu'il avait employé, il rougit. Sa mère le tira d'embarras :

« Tu dramatises toujours! Les portes ne sont fermées que de vingt-deux heures à six heures, et si l'état d'ébriété manifeste est rédhibitoire en ce qui concerne l'hébergement dans le foyer, personne ne vous fait souffler dans l'Alcootest! Pour le reste, un minimum d'hygiène et de tenu est exigé, mais rien de plus que dans toute communauté... Nous fournissons les trois repas, les douches, le coucher en dortoir mais dans une literie "personnelle", des vêtements si nécessaire, et pour vous madame cela semble l'être, les soins du dispensaire, une étude détaillée de votre cas et des propositions de réinsertion, une adresse postale, bref! : au minimum un moment de répit, au plus un point de départ! Vous pouvez rester de trois jours à une semaine, en fonction du "profil" que vous désirez adopter. Quand vous partez, vous vous inscrivez sur la liste d'attente. Actuellement vous pouvez espérer un séjour tous les deux mois! Nous ne "pouvons pas" faire plus! Qu'en pensez-vous madame? » Ève sursaute. L'attitude de Marc à son égard l'intéressait plus que les conditions d'un hébergement passager. Pourquoi cet homme se préoccupait-il de son sort? Un vicieux? Un détraqué? Elle avait ponctué sa réflexion de coups d'oeil à un miroir en pied, installé près de la sortie. Elle entend la nouvelle question :

« Pensez-vous qu'un séjour puisse vous convenir?

_ Oui... Sans doute... Je suis fatiguée... Sale... En loques... Je dois me refaire une santé n'est-ce pas? » C'est Marc qui répond :

« De toute évidence! Et puis ces dames ne sont pas aussi sévères qu'elles veulent le faire croire! Vous vous plairez ici! De toute façon ne prenez pas de décision avant de vous être refait une beauté...

_ Mon fils a raison. Suivez-moi... » Elle se lève, suivie d'Ève. Celle-ci lance un regard à Marc, le regard des gens qui se rendent à leur vainqueur et dans lequel le ressentiment le partage au soulagement et à l'espérance. Puis, tel le trésor que révèle la tempête, un sourire illumine ses yeux.

 

Chapitre III

 

J'hésitai un instant sur la voie à suivre : celle du héros ou celle de l'héroïne? À dire vrai je ne savais rien de cette aventure, ni ses tenants ni sa nature : je l'avais entreprise au "feeling" comme on dit, ou pour mieux dire, "aux sentiments". Une miséreuse sous la pluie et l'attention particulière que lui porte un bourgeois : l'imagination s'enflamme à l'instigation du cur. Quel sort se réserve la pauvresse si elle s'approche de la bougie? Et lui, quel pauvre type deviendra-t-il, s'il s'amourache d'une loque humaine? On le voit, l'eau de rose peut tourner en vinaigre! J'optai pour la dame, par sympathie sans doute, car les riches qui s'infligent des soucis m'intéressent autant que les pauvres qui en subissent. Me voilà donc filant derrière les deux femmes, du grand salon à l'économat.

« Il faut vous vêtir. Nous venons de recevoir des robes d'été... Et quelques vestes. Il s'agirait de contrefaçons!

_ Vous n'auriez pas une tenue d'homme?

_ Prenez toujours celle-là... Pour les nuits qui viennent vous ne craignez rien. Pour la suite nous aviserons... C'est vrai que vous êtes particulièrement jolie! » Elle lui avait tendu une robe verte et une veste assortie. Puis elle l'interrogea sur des mensurations plus intimes avant de lui fournir un slip, un soutien-gorge et une paire de chaussure sport.

_ C'est tout ce que nous avons... Filez à la douche et revenez me voir. Nous ferons connaissance! » Elle lui désigna deux panneaux signalétiques : celui des sanitaires et celui du bureau. Elles se séparèrent. J'hésitai une nouvelle fois... Pour les formes... J'entrepris la visite de lieux qui maintenant se remplissaient de personnes étranges; différentes de mesdames tout le monde. En quoi? Il me fallut les observer longtemps avant de déterminer sur quels points elles différaient : une raideur dans les mouvements déjà, extrêmement faible, imputable à l'usage de drogues chez certaines et à l'angoisse, voire à la gêne, chez d'autres. Ensuite, du fait des vêtements, un look un peu décalé leur donnait l'air de sortir d'une série télévisée. De plus, qu'elles soient relativement fraîches ou bien décaties, chacune semblait évoluer dans une bulle aux parois transparentes, étanches aux sentiments. J'étais dans un théâtre d'ombres vivantes. À la réflexion, rien d'extraordinaire à cela : l'isolement de ces personnes découle probablement d'une solitude exacerbée par la misère. Je ne les imagine pas heureuses... Mais leur malheur ne me semble pas naturel pour autant; sans doute parce que leur vie ne l'était pas. Ici, on pense à du gâchis; ailleurs, en maint endroit du vaste monde, on pense à la fatalité. D'une certaine façon, toute intellectuelle, la mort dans des lieux déshérités, où vivre est un exploit, m'afflige moins que la déchéance dans un pays riche. L'homme occidental affirme la dignité du monde animal... Paroles en l'air...

Ève est revenue. Je croise sa silhouette, son paquet de vieilles frusques sous le bras, ses cheveux humides et plats, sa beauté révélée. Elle dépose sa dépouille dans une poubelle et elle se dirige vers le bureau. Je pique dans son sillage, dans cette aura vaporeuse qui l'entoure, dans l'odeur de la savonnette parfumée. La directrice est là, qui l'invite à s'asseoir. Elle enchaîne :

« Quelle métamorphose! Notre modeste douche a souvent les vertus d'un bain de jouvence, mais aujourd'hui j'évoquerai la piscine de Siloé! Sans objet pour mon gredin de fils : il n'a nul besoin d'un miracle pour voir la beauté; fut-elle cachée. Vous comprendrez mon étonnement...

_ Et votre curiosité? Oui. Comment en suis-je arrivée là? Dites-moi d'abord comment les autres font... Je choisirai ma catégorie. Nous gagnerons du temps!

_ Nous avons celui qu'il faut : je veux connaître votre vérité. D'autres que moi auront l'obligation de vous "classer"! C'est horrible, non?

_ Bof... Oui, sans doute. Je peux fumer? Non. Ça aussi, c'est horrible...

_ O.K. Mais discrètement...

_ Merci. » Elle fouille dans les poches de sa veste à la recherche du paquet bleu et du briquet. Sourires quand elle les trouve. Mains fébriles, flamme du premier coup et grosse bouffée qui repart en fumée. Voix moins tendue :

« À la morgue aussi, ils nous mettent dans des tiroirs... L'ordre... L'ordre suprême... L'entropie.

_ Vous avez étudié la physique?

_ Jusqu'au bac seulement. Mon truc à moi, c'était la philo! Pas question de vivre de ça, selon mon père; alors j'ai suivi le cursus qui ouvre la voie du management. Lequel mène à tout, comme on le voit!

_ Les faillites existent... Des études très longues en général... Vous viviez de quoi?

_ De mes parents! Grossiums de la finance, du commerce et de l'industrie... Les bras aussi longs que des boas... Aussi puissants. Mais qu'importe! : mes ennuis ne viennent pas de là!

_ Il est vrai que la plupart des gens supportent bien l'argent... Mais continuez...

_ À moins de trente ans, mastérisée de partout, j'intégrais la holding paternelle. Riche, belle et point trop bête, de moeurs libres mais sans ostentation, je fus plus courtisée par les hommes qu'une bouse ne l'est par les mouches. Je fis monter les enchères! Et...» Un toc ébranle la porte et Marc s'inscrit dans l'embrasure. Il contourne le fauteuil d'Ève tout en parlant à sa mère :

« Excusez mon intrusion mesdames! On me demande à l'hôpital! Ève est restée? Peux-tu lui dire que je passerai la voir demain vers neuf heures?

_ Fais tes courses toi-même! » Elle désigne le siège en vis-à-vis. Il tourne la tête.

« Oh! le rideau est levé! Permettez-moi de vous dire que le décor est charmant... Demain neuf heures? Je serai votre accompagnateur-social dans la longue tournée que madame ma mère va vous inciter à effectuer. » Il prend congé, d'une embrassade et d'une poignée de main. Il n'est pas encore sorti que les deux femmes affichent un air complice.

Une complicité qui m'étonne, moi, dans le coin où je me terre, un ventilateur haïssable transformant l'atmosphère de la pièce en vaste tourbillon. Qu'une mère se réjouisse de voir son fils s'enticher d'une S.D.F. tabagique et probablement alcoolique, cela m'étonne en effet. Quelle tare frappe son rejeton? Ce jeune monsieur a fière allure et rien n'indique un vice de forme... Un vice tout court alors, qui le porterait à s'exciter sur les clochardes ou pis, sur les femmes en détresse? Mais une mère ne se féliciterait pas de le voir satisfait! Peut-être n'est-il qu'un dénicheur de truffes, un chercheur d'or, toutes choses à déterrer? Un pygmalion intrépide? Nous verrons bien... Justement les deux femmes s'entretiennent de nouveau. Ève :

« Je peux vous poser une question? Votre fils à l'habitude de recruter vos pensionnaires? Et de les chaperonner?

_ Rassurez-vous, il est coutumier du premier fait. Et leur aspect physique, apparent ou supposé, ne semble pas le guider. Je dois noter toutefois, que son intérêt s'arrêtait là! Sans doute vous prêtait-il d'éminentes qualités puisque, sans vous avoir vue "embourgeoisée", il prenait rendez-vous! Apparemment vous ne l'avez pas déçu! Encore qu'il ne connaisse rien de vous... Et moi à peine plus que lui! Vous me disiez? »

_ Une petite question et je vous dis tout : je n'incarne pas le parti auquel une mère rêve pour son fils. Or son comportement paraît vous amuser : pourquoi?

_ Mon fils n'est plus un gamin et sa situation, très confortable, est faite... Un mariage malheureux, qui ne le fut pas totalement, lui a donné deux enfants. Depuis quelques années il traîne d'amourette en amourette. Dois-je craindre une bonne rencontre? Et puis, connaissant bien les femmes que nous accueillons, je n'ai plus contre elles les préjugés qui naissent de l'ignorance. Cela dit, de vous à moi, les brus idéales ne se bousculent pas au portillon! » Elle avait adouci ses dernières paroles d'une pointe de regret. Moi, je suis rassuré : je ne me suis pas embarqué dans une histoire scabreuse; nous filons vers le conte de fées!

 

Chapitre IV

 

Un fracas transperce la porte et nous fait sursauter. La directrice se lève et court aux nouvelles. Il m'est impossible de la suivre, consigné dans mon abri par le ventilo qui mouline comme un damné. À force de reptations j'arrive néanmoins à me nicher en face d'Ève, plus belle que jamais; un physique qui mène plus facilement sur le trottoir qu'à la rue! Mais peut-être en venait-elle? Non. J'en ai vu des grappes de putes et même les moins vénales, les fillettes martyrisées, ne lui ressemblent pas. Elle, c'est le refus, l'esprit de révolte, qui l'a brisée... Une blessure, une fracture interne. Je mourrais d'espoir s'il fallait parier sur sa pureté... Moi la parcelle, je suis amoureuse... J'hésite à me jeter au vent... Jeux de rôles : une molécule d'air n'aime que l'espace et la plus belle fille du monde est une prison. Je singeais le comportement d'un mâle humain; j'imaginais ce que Marc ressentirait quand il la connaîtrait mieux. Madame mère vient de rentrer.

« Une rixe! Elles viennent se battre chez moi! Chez nous... Parfois j'ai envie de tout lâcher! La retraite, à soixante-dix ans sonnés, ce n'est pas une turpitude de fainéant! D'ailleurs Marc m'incite à passer la main. "Tu ne profites de rien!" Il a tort... Je profite de vous toutes... Mais y'a des jours! Où en étions-nous?

_ J'évoquais mes prétendants et la façon dont je les traitais. De fait, je me vendais au plus offrant! Je le compris trop tard et le gagnant fut à l'origine de ma perte... Après moi, bien sûr...

_ Pas si évident que ça... Ici je rencontre parfois des femmes qui ont été vaincues après avoir longtemps, très longtemps, résisté à des situations extraordinairement délétères. Et bien! elles s'accablent! Qu'elles aient manqué de détermination, de jugement, peut-être... Mais c'est de faiblesse qu'elles s'accusent; comme si la défaite était une preuve en soi! Allez comprendre!

_ Qu'ont-elles de cassé? Que veulent-elles sauver du naufrage?

_ Et vous? Que voulez-vous sauver? Votre santé? Votre capacité à aimer? à être aimée? Vos défauts?

_ Guérir par où j'ai péché. M'acharner à guérir. L'homme qui me gagna et dont j'ai partagé la vie pendant dix ans, était un collaborateur de mon père; le plus brillant. Je devais apprendre par la suite que ma capture fut une opération commanditée par un père soucieux de procurer à sa progéniture un point de chute digne de sa lignée. En fait de point de chute, c'en fut le début! Je m'accusais tout à l'heure parce que tout m'accuse dans cette histoire! La vie d'une jeune femme riche se doit d'être heureuse.

_ Nous croyons volontiers que l'argent donne le pouvoir d'être et notamment, celui d'être qui nous sommes... Qu'en est-il selon vous?

_ Une vérité impossible à dire sans provoquer les ricanements!

_ Ne m'obligez pas à vous classer dans les cas relevant de la psychopathologie : je sais qu'il n'en est rien. Les gens friqués peuvent souffrir de leurs conditions de vie : c'est une évidence pour moi. » Pour moi qui survole tant de misère, dont une grande partie leur revient, c'est moins évident! Et comme je ne suis tenu à aucune compassion communautaire, j'ai tendance à penser que s'ils souffrent, c'est bien fait pour leur gueule! Je m'énerve un peu car cette histoire vire au feuilleton américain! Elle va nous raconter son mal-mariage, leurs adultères, son alcoolisme mondain, ses ennuis de santé, son divorce, le rejet de ses proches, la drogue, la rue, etc. D'accord les feuilletons ne dépassent pas l'alcoolisme mondain. Mais nous sommes en France, le pays de Zola. Je file tout de suite, ou j'essaye d'imaginer que cette femme n'émane pas d'un porte-monnaie? Un conte de fée dont l'héroïne est une jeune femme riche, ça ressemblerait à quoi? On leur raconte quoi, aux petits riches? L'histoire d'une pauvre qui devient comme eux? Parce que l'histoire d'une conne riche qui devient intelligente on ne peut pas la raconter à des enfants riches... D'ailleurs pour les vraiment riches ça n'aurait aucun sens; en tout cas aucune importance. Il faut que l'héritière transite par le malheur pour que sa vie inspire les conteurs! Ève fait cela très bien! Alors, pourquoi changer d'attelage?

 

Chapitre V

 

Ainsi, Ève aurait souffert... Je la contemple et je fais taire mon ironie. Ses cheveux en séchant commencent à frisotter. Seul son teint, rose brique clair, révèle son lieu de vie. Et son oeil trop cerné, aussi, peut-être. Également ses mains... J'ai fini l'état des lieux. Elle parle :

« Votre sollicitude me touche madame, d'autant qu'elle est exceptionnelle : notre sort n'intéresse personne! Certains verront là le juste retour des choses : nous ne nous intéressons qu'à nous!

_ Les deux attitudes sont déplorables... Mais vous n'êtes plus seule! Si vous le voulez, laissons là le passé. Nous y reviendrons quand nous nous connaîtrons mieux. Parlons de l'avenir immédiat. Le réfectoire et les dortoirs sont ouverts. Votre numéro de lit est le 24. Place quatre du deuxième dortoir. Les places du réfectoire sont libres. Mais n'insistez pas si l'une de vos consoeurs prétend le contraire : des groupes se constituent et ils "retiennent" leurs places. C'est une source de conflits sans fin... Mais le signe que des solitudes sont rompues... Alors nous n'intervenons qu'en cas de violences physiques. Rassurez-vous : de tels excès sont extrêmement rares. Et puis, pour votre premier repas je vous accompagnerai et je vous placerai près d'une personne susceptible de vous convenir. Vous serez étonnée de la culture de certaines! Vous-même... Allez reconnaître votre chambre et passez me prendre dans une demi-heure. Vous trouverez de la lecture dans la bibliothèque du grand salon.

_ Je crois que j'irai dehors, pour en griller une. Merci de votre attention. » Elle se lève et quitte la pièce. Je reste cloué sur place, séquestré par l'énergumène qui porte des pales. Heureusement madame mère arrête l'engin et quitte les lieux. Je saute dans la trace d'Ève, encore fraîche. Le deuxième dortoir abrite huit lits, en deux rangées, leur meuble de rangement et de chevet. Une grande fenêtre termine l'allée centrale. Entre chaque couche, un paravent de toile offre un peu d'intimité. Sans être coquet l'ensemble est honnête et je vois ma compagne sourire de soulagement. Elle se dirige vers la lumière du soir, écarte le rideau. Surprise! Des arbres, pareils à des bougies, forment le paysage; les branches basses attirent l'ombre quand celles du haut flamboient. Sur des bancs, des femmes discutent et fument. Un parc. Nous apprendrons plus tard qu'il s'agît d'un square public, envahi quotidiennement par les pensionnaires du foyer au grand dam et aux protestations des habitants du quartier. Ève relâche le rideau et s'approche du lit numéro quatre. Elle déplace le linge de literie propre, une pile de cinquante centimètres avec la couverture, enlève ses chaussures et s'allonge sur le matelas. Quelques mouvements de détente et elle s'endort. Un chahut la réveille, trois quarts d'heure plus tard. Nous filons vers le bureau. La directrice, absorbée par ses dossiers, ne fait aucun commentaire. Sans plus tarder, elle nous emmène au réfectoire.

Les tables de huit, en quatre travées de trois, ne sont que partiellement occupées. La rampe du self étant vide, l'assemblage d'un repas ne prend pas longtemps. Notre hôtesse a semble-t-il trouvé chaussure à notre pied : à l'autre bout de la pièce, elle agite le bras. Ève paye de son nom et la voilà lancée dans un numéro qu'elle ne domine pas : traverser une forêt d'yeux en portant un plateau. Elle bringuebale entre les tables, accrochée au morceau de plastique comme à une bouée fixe. J'imagine qu'elle souffre. En émergeant de l'anonymat des formes et du fond, sa personne ankylosée subit des fourmillements; et jaillir sur une scène dans de telles conditions ajoute des brûlures. Enfin, j'imagine... Son calvaire se termine auprès d'une dame forte, aux allures de pocharde, maquillée au pistolet. La directrice les a présentées : elle se prénomme Juliette. Elles sont seules sur un coin de table. Ève se remet en disposant les plats. Juliette, d'une voix grave :

« C'est dur, hein! Vous venez pour la première fois? Ça se voit... Les autres l'ont vu... Je ne vous demanderai pas ce qui a poussé une belle femme comme vous dans ce foutoir... Moi je suis passée du trottoir à la rue. Un parcourt presque normal! Mon curriculum il est vite fait! Enlevez-moi vingt kilos... Soignez le look... J'abattais comme une bête mais dans les beaux quartiers. » J'appréhende une erreur de casting! Madame mère aura confondu. Ève n'a pas bronché. Elle attaque les tomates avec appétit. La bouche pleine, - pour ne pas avoir à parler? - elle sourit à sa voisine qui en est au dessert. Moi, je réfléchis... En supposant qu'il n'y ait pas erreur sur la personne, quel message la directrice veut-elle transmettre? J'observe le bibendum femelle avec un regard neuf : un regard de lecteur sans a priori, sans préjugés. La façade peinturlurée est-elle un masque, un mur taggé, un dazibao? Je songe à ces animaux qui s'affichent en couleurs vives pour écarter les prédateurs. J'hésite encore quand la grosse voix reprend :

« Madame Lavie, - elle est bien trop bonne cette femme pour porter ce nom! - vous a confiée à moi. Savez-vous pourquoi?

_ Vous seriez cultivée...

_ Ah! Elle a retenu ça... Enlevez trente ans... Une agrèg de philo. Une philosophe aux champs. À l'usine, en fait. On en a parlé dans les journaux. L'expérience de la vie champêtre vint plus tard. Une communauté, dans laquelle tout se partageait; les rares femmes surtout devaient se partager. Mon Dieu, ce que j'ai pu me partager... Alors quand la bise fut venue, il me fut moins difficile qu'à une autre... d'accepter d'être aidée. Puis ce fut la mauvaise rencontre et la dégringolade... La philosophie? Il m'en reste le goût de lire. Je ne revendique rien : un cheval de cirque est-il plus cultivé qu'un cheval sauvage?

_ Je comprends... Nous avons des points communs... Mais il me semble que je suis une "victime" quand vous êtes une "martyre"! Vous voyez?

_ J'aurais choisi de souffrir? En aucune façon! Il m'a fallu des années d'études pour assimiler le discours philosophique et au terme du cursus, cet effort a payé : j'ai compris que j'allais perpétuer une infamie, en implantant un outillage intellectuel dans les seuls cerveaux destinés à opprimer. Souvenez-vous, mais sans doute jouiez-vous à la poupée, mai 68 carillonnait dans de nombreuses têtes bien pleines, dont la mienne. Aujourd'hui, je critiquerais plus volontiers la pertinence des outils que leur affectation... Mais le fruit de l'expérience est exempt d'amertume : je ne regrette rien. Pour tout dire, je me préfère en vieille pute à la rue plutôt qu'en professeur retraité! Je suis la victime d'espoirs déçus, comme je pourrais l'être d'une faiblesse de caractère. O.K.?

_ O.K. Mais ça ne m'empêche pas de vous admirer... Vous avez choisi un destin personnel! Moi je n'ai pas su le faire. J'ai suivi...

_ Vous croyez vraiment à cette histoire de libre arbitre? » Cette discussion en ce lieu, avait quelque chose de surréaliste! Aux tables voisines les femmes repues s'échauffaient de l'alcool qu'elles lampaient au goulot de flasques illicites. Leurs rires, souvent vulgaires, saluaient des propos toujours graveleux. À mon étonnement, certains des faits complaisamment relatés semblaient d'actualité. Lue sur un mur, une réplique me revint : "Ta mère elle est tellement sale que même ses morpions ont des poux!" Formule sans objet à cette heure, car toutes ces dames étaient douchées et habillées de frais; par contre, le mois prochain... Au demeurant, qu'elles prennent quelques plaisirs parmi ceux de la chair me parait de bonne guerre... J'imagine qu'au moyen âge et jusqu'au lit du roi, l'hygiène ne régnait pas. Enfin, de nos jours, en plein Paris! Mais je m'occupe de choses qui ne me regardent pas! Encore que l'âme humaine ait un sexe...

Chapitre VI

 

Ève et Juliette ont atterri. Maintenant, la tête encastrée dans les mains, coudes sur la table, l'une regarde l'autre manger. Elles papotent telles de vieilles copines. Ève :

« Tu connais Marc Lavie?

_ On le voit de temps en temps. Plutôt sympa.

_ J'ai l'impression qu'il me drague... C'est ridicule!

_ Tu traverses une mauvaise passe... Il s'en sera aperçu. Tu serais la première, à ma connaissance. Un beau parti ce gus!

_ Je sais. Mais je suis trop destroy pour croire en moi. Alors les autres... Surtout les hommes.

_ T'es gironde et t'es pas conne!

_ Peut-être. Mais enterrée vivante, sûrement!

_ Tant que t'en es consciente, ça reste de l'hibernation : le printemps reviendra! En l'attendant, si on se payait un calva pour faire descendre la bouffe et monter l'optimisme? Y'a un chouette troquet à deux pas, l'Alouette. J'invite! »

Nous voilà dans la rue. Une brise tiède balaie les miasmes de la journée mais entre deux caresses l'air semble frais. Juliette trimballe son poids avec difficulté. Je pense à un pingouin qu'une hirondelle accompagne. Les arbres du square sont éteints; la lumière a perdu. Du premier banc nous parviennent quelques railleries, comme de l'écume. Vue d'ici, la terrasse du troquet ressemble à un petit cimetière de campagne niché dans la pénombre, avec des tombes en marbre de table fleurie, et des cyprès en forme de parasol orange plié. Vue de près elle est charmante : entre chacune des douze tables, un piédestal en bois porte des fleurs en pot. Dans un coin, entre les gorgées de bière et les serments, deux amoureux se boivent la salive. Les femmes s'installent dans le coin opposé. Les couleurs déteignent et les chats deviennent gris, la brise se calme et la nuit fraîchit pour de bon. Un "Bonsoir Juliette, bonsoir madame. Deux calvas?", la serveuse est repartie. Les amies resserrent veste et châle; elles s'étirent dans les fauteuils en osier. Juliette :

« Chienne de vie! Si je tenais le mec qui tient la laisse! Enfin! des soirées comme celle-ci, ça permet de tenir! Tiens! Ça fait longtemps que je n'en ai pas tenu une bonne! Deux jours? Et toi?

_ Ivre? Jamais. Trop dangereux. Entre deux vins comme on dit : souvent. Trop souvent... Moi je ne m'évade pas : je chipote, je compose...

_ Tu veilles. C'est mieux. » Les calvas sont là. L'odeur de pomme, soutenue par l'alcool, donne aux fleurs des senteurs de pommiers. Juliette vide son verre d'un trait. Ève le réchauffe au creux de la main. Le cidre chaud, plus mielleux, remplace la pomme verte et les pommiers descendent vers les tropiques. Juliette :

« T'en veux un autre?

_ Si tu insistes... Mais j'offre. » Juliette agite le bras vers un comptoir que l'on devine derrière la vitrine du café. La serveuse vient sur le pas de la porte et lance "Deux?" Elles n'en boiront pas d'autres, soucieuses sans doute de ne pas gommer trop vite des instants qui ressemblent au bonheur. Le temps viendra où ils feront trop mal... Elles parleront jusqu'à 10 heures moins le quart. Puis, sagement, elles rentreront se coucher.

Moi, je passerai la nuit dehors, en noctambule aérien. Je n'ai pas flâné sur les toits parisiens depuis un siècle. Les rues alors s'éclairaient au gaz et les toits recrachaient la fumée du charbon. La ville lumière ne brillait pas. Cette nuit les étoiles couchent en bas; gentiment, elles bordent les rues.

 

 

À neuf heures Marc est là. Lui et sa mère discutent dans le bureau. Le ventilateur ne sévissant pas encore je me prélasse sur un meuble. La maman :

« Tu ne joues pas avec elle! Ces femmes sont en état de détresse et il s'agirait d'un abus de faiblesse que je ne te pardonnerais jamais!

_ Si je refusais de reconnaître l'attirance que j'éprouve pour elle, sous prétexte qu'elle n'est pas au mieux de sa forme, je serais tout aussi dégueulasse!

_ Sois honnête et prudent, très prudent, et tout ira bien.

_ Tu me connais.

_ Je crains simplement que, préoccupé à parader, tu oublies le contexte et que tes mots dépassent tes sentiments. Si tu me jures que cela ne s'est jamais produit, je serai tranquille...

_ Moi? baratiner! Il va quand même falloir que je la séduise, la dame... Lui faire oublier mon physique et mon chéquier en lui parlant d'elle!

_ Ne plaisante pas! Elles sont si fragiles...

_ Et moi donc! Imagine qu'elle préfère la rue... Ou qu'elle me préfère à cause de la rue, justement! Tu pourrais t'inquiéter pour moi! Allons ma petite maman : cette relation s'annonce sous les mêmes auspices que des millions d'autres! Mais rassure-toi, je veillerai à ne rien dire ou faire qui soit dommageable pour une personne dont la fragilité exigerait d'elle un tel courage, si elle devait refuser une situation avantageuse en bien des points! Et comme je pense qu'elle le ferait...

_ Elle pourrait le faire par honnêteté envers toi. Je redoute pour ma part qu'elle ne le fasse, considérant que les conditions actuelles ne lui accordent pas la plénitude du choix. Il faudrait d'abord qu'elle se remette en selle... Agissons dans ce sens; tu deviendras la cerise sur le gâteau!

_ C'est bien ainsi que j'envisageais les choses. » Un toc sur la porte vitrée et sur un signe de madame Lavie, Ève entre dans la pièce. Elle est transfigurée : une chrysalide changée en papillon. Coiffée d'un chignon de danseuse et maquillée d'un voile de couleur, l'oeil souligné d'un vert assorti à la robe, sa veste sous le bras, elle n'appartient plus au monde de la rue; hormis par la paire de chaussure, comme un trait d'union. Moi je ne doute plus de la bonne fin de l'histoire; Marc non plus! Je songe déjà à mon prochain voyage. Paris sera une pause amoureuse, une ville sous le verbe aimer... Je guette les mots de la fin que l'héroïne devrait prononcer; qu'elle prononce :

« Je vous quitte. Désolée... »

 

Chapitre VII

 

Désolée. Et moi donc! D'autant que madame mère, dans un réflexe prémonitoire, vient d'enclencher le ventilateur. Pendant trois longues minutes, je vais rebondir du sol au plafond! Une mini dépression me sauvera en m'aspirant vers une zone abritée, le dessus d'une étagère, derrière des bouquins de droit. Quelques reptations et j'aperçois les crânes et j'entends les voix. Celle de Marc :

« Vous ne pouvez pas faire ça... Regardez-vous enfin! C'est un blasphème de vous défigurer... De vous avilir! Réagissez!

_ J'ai réagi. Vous me renvoyez d'où je viens : je refuse d'y aller.

_ Soit. Engagez-vous dans l'action humanitaire... Allez soigner les lépreux, les sidéens, les... Ce n'est pas le malheur qui manque!

_ Les scories du système sont encore le système.

_ Bourreaux et bienfaiteurs, même combat?

_ Objectivement, oui! Ce qui n'enlève rien au mérite de ces derniers : qu'ils existent est à l'honneur de notre espèce. N'empêche que... Trouvez-moi quelque chose qui ne procède pas du système pourri, et croyez bien que je l'étudierai avec le plus vif intérêt. En attendant, au revoir et encore merci.

_ Attendez... La santé des gens "normaux"?

_ Obésité, cancers d'origine alimentaire ou tabagique, sida, tuberculose, j'en passe et des meilleures, toutes ces maladies découlent directement de nos modes de vie. D'autres, le plus souvent génétiques, se rattachent à la bioéthique, laquelle s'adapte à l'économie du système... Le jour est proche où certains, malades, vieux, infirmes, seront "euthanasiés" dans l'indifférence et l'intérêt général! Au revoir.

_ Non! » Marc reste accroché à son cri comme le poisson à l'hameçon. Dans ces moments les humains ont, tout comme moi, la tête pleine de courants d'air. Je m'en accommode mieux qu'eux, et pour cause; pourtant je peine à trouver l'argument qui la retiendrait. La logique d'Ève, qui l'amène à considérer que toute forme d'opposition est une force que le système récupère, n'est pas incohérente en soi : elle est seulement inhumaine. Je ne m'étonne donc pas qu'une adepte veuille se "suicider"... Je le déplore encore, qu'Ève, déjà, n'est plus là. Marc se décroche et file sur ses traces. Moi je reste scotché à ma place, sous la contrainte du tempétueux de service. Heureusement madame mère lui coupe le soufflet; je grimpe l'échelle de Beaufort à une vitesse record; la rue et tous ses coins de rue sur ma lancée et enfin, je rejoins le couple reconstitué. Marc semble véhément :

« Au moins, rentrez dormir au foyer! De quoi vous punissez-vous? Vous avez tué vos parents?

_ Vous ne pouvez pas comprendre...

_ Bien sûr... Vous souffrez.

_ Dites que je suis folle! Imaginez que je sois Papou, Inuit, Aborigène, et foutez-moi la paix! Le droit à la différence vous connaissez? Et celui à l'indifférence? » Le ton s'est durci. Ça barde. Évidemment, moi, libre comme l'air, je ne peux qu'acquiescer aux propos d'Ève... Marc ne le peut pas. L'indifférence, je n'évoque pas l'égoïsme vulgaire, n'est pas une vertu qui vient naturellement : elle doit se cultiver. Dans l'occident chrétien, cette culture n'est pas à l'ordre du jour : il faut faire sa B.A. Hommes occidentaux, vous m'énervez. Marc lui, s'est calmé. Son ton est devenu conciliant :

« En somme vous voulez que je respecte votre décision...

_ Que vous me respectiez.

_ Même si votre geste est suicidaire?

_ Dans certains peuples, les gens se laissent mourir quand ils ne peuvent plus participer à la vie sociale. Disons que je procède de cette pratique... »

Elle accélère. Marc baisse les bras : il ralentit le pas. Il la suit quelque temps, tel le filin de sauvetage que traînent les voiliers. Puis il s'en retourne, la tête basse. Je continue. Marc ne sera pas mon prince charmant, voilà tout. Avec une Cendrillon pareille, les candidats ne vont pas manquer. Pour le moment, ceux qui l'accostent tiennent plus du vilain crapaud qu'elle devrait embrasser que du prince livré tout fait. Elle les écarte d'un geste. Drôle de fille... Une grande bourgeoise qui tient des propos de pasionaria, mais qui ne s'en prend qu'à elle-même... Une non-violente? Ils pratiquent volontiers la violence sur eux-mêmes... Sauf qu'ils ne le font pas dans leur coin : ils manifestent publiquement. Elle, elle va se détruire sans profit d'aucune sorte... Un vrai gâchis! J'angoisse un peu. J'hésite à fuir. La sympathie, la pitié, l'intuition me retiennent. Cette belle femme sur ce quai, nous venons de toucher la Seine, je la vois tel un ballon de baudruche dans un match de foot. Dois-je attendre l'explosion? Elle s'assoit sur un banc. Des goélands à gros sabots commencent à tourner. Le premier à l'accoster est le plus grand, le plus fort, et probablement le mieux élevé :

« Vous permettez? » Elle n'a pas le temps de permettre, il est assis. Les autres se posent ailleurs. Elle se lève. Envol des prédateurs. Sa mine et ses habits sont loués par l'Enfer : tant qu'elle les portera, il réclamera son dû. Nous remontons sur la voie publique. Elle se dissout dans la foule pour réapparaître aux Tuileries. Elle trempe ses mains dans le bassin, humecte son visage et mouille ses vêtements. Puis à l'abri d'une haie, elle se barbouille la figure de poussière et macule de boue ses habits. En deux mouvements, elle a changé d'allure. Elle restera assise sur un banc jusqu'aux environs de midi. Seuls quelques individus de son acabit viendront l'importuner : elle les chassera gentiment, le plus souvent en les priant "d'aller cuver plus loin." Elle achètera son premier litre pour faire descendre le sandwich du déjeuner. Dans ce quartier, le "pécule" de Madame mère, cinquante Francs, y passera. À chaque gorgée qu'elle boira, je boirai du verjus... Nous passerons l'après midi à nous détruire, elle en sirotant sur son banc le deuxième kil de la journée, moi en pissant dans mes pensées le vinaigre que j'avalerai. Car mon humeur s'aigrit. La bêtise humaine me bouffe l'oxygène! Alors, pourquoi ne pas fuir et ne plus fréquenter les hommes qu'en coup de vent? Parce qu'ils sont, cauchemar et miracle, des êtres qui occupent à eux tous comme à un seul, un espace cérébral démesuré; parce que je dégénère au point de m'attacher à ceux que je côtoie. Je suis un vent fini; merdeux; un pet, comme ils disent. Ève s'est endormie, le litre bu. Qu'elle misère! Sous ma feuille de platane, dans l'ombre verte enfarinée de blanc, je bous, j'éructe, je me vide. Un crasseux passe, qui lui pelote les seins. C'en est trop! Je saute dans le premier courant et je m'envole vers une vie aérienne, futile et tout ce qu'on voudra, mais vivable! J'atterris dans le bois de Vincennes.

 

Chapitre VIII

 

J'attendrai la fraîcheur à l'ombre ténue des baliveaux. La quiétude espérée n'est pas au rendez-vous. Une figure l'a remplacée : celle de l'amie abandonnée. J'aurais pu la rafraîchir... Un sentiment dérisoire, ridicule; si prégnant qu'à 21 heures, n'y tenant plus, je me jette à l'air : je refais le trajet, à l'envers. Un vrai chemin de croisements, de carrefours, les rues de Paris au fil du vent! À la demie j'aborde la terrasse de l'Alouette. Ève est là, toujours sale, à la même table, accompagnant Juliette. Mon esprit,- mon cur?-, s'allège tellement que je suis propulsé sur le toit! Je redescends pour entendre Juliette vitupérer la conduite d'Ève.

« Je ne te comprends absolument pas! Le trou!

_ Tu crois que les gens te comprenaient! Un poste de prof au lycée, l'archétype de la bulle dorée, et mademoiselle part déniaiser l'ouvrier!

_ On ne comprenait pas que je le fasse mais on comprenait très bien les tenants du projet. Alors qu'avec toi, on ne saisit rien! Enfin, c'est ton problème... Te coucher, maintenant... Je pense qu'ils seront contents de te revoir; ça t'évitera l'engueulade... Faut y aller! » La rue, la porte, le long couloir et le grand salon dans la demi-pénombre de la lumière télé. À l'écart, dans un fauteuil de jardin, Madame mère regarde l'image en attendant le couvre-feu. À l'entrée des deux femmes, elle tourne la tête dans leur direction et, appréhendant l'arrivée tardive d'une "nouvelle", elle se lève précipitamment. Juliette impose sa masse sur le trajet et articule à voix basse :

« C'est moi qui lui ai dit de venir!

_ Vous savez que sommes complet!

_ Je me suis dit que pour elle...» Elle s'écarte. Le camouflage ne résiste pas longtemps et la vieille dame s'exclame, dans les "Chut!" de l'auditoire :

« La petite! Merci mon Dieu! » Elle la prend dans ses bras, l'embrasse entre les taches de terre; puis elle l'écarte pour la contempler de la tête aux pieds :

« J'imagine qu'il serait mal venu d'évoquer votre état et celui de vos vêtements... Filez à la douche! Vous dormirez sur un lit d'appoint, dans la buanderie. Demain nous vous chercherons un hôtel. Je ne veux pas contrevenir à la liste attente... Surtout pour vous... Mon fils se fera un devoir de vous assister dans cette passe difficile... Il prévoyait d'engager un détective privé! Nous sommes tous heureux de votre retour. » Moi aussi. Même si rien n'est réglé, puisque son comportement nous échappe. Demain, elle peut remettre ça!

Je passerai la nuit dans le jardin public. Vers minuit un couple d'amoureux s'agitera sur un banc : beaucoup de bruit pour rien. Jusqu'à l'aube et le chant des oiseaux, aucun hôte du jardin ne troublera mon repos : les végétaux, mes voisins, cracheront leur gaz carbonique en volutes discrètes et mes homologues émigreront avec des grâces de fumerolles. À neuf heures, je verrai Marc arriver.

 

Je lui emboîte le pas. Nous croisons les pensionnaires qui partent au boulot : tournée des offices d'aide, mendicité... Le bureau abrite les deux femmes que nous cherchons. Ève a retrouvé le lustre d'hier matin. Elle est souriante. Spontanément elle s'offre à l'embrassade d'un Marc sur la réserve : on le serait à moins. D'ailleurs Madame mère touille le fond de l'affaire :

« Nous devons connaître vos intentions. Notre attachement est à ce prix... N'est-ce pas mon garçon? » Le fiston fait la tête du gamin qui lorgne un beau jouet à la veille de Noël, en ignorant s'il l'obtiendra. Il répond :

« Oui, sans doute... Encore que, dans ce genre de "transaction", on ne sache le prix qu'après l'avoir payé. Mais si vous disparaissez...

_ Je fais ce que je peux...

_ Laissez-nous vous aider à faire ce que vous voulez. Que voulez-vous?

_ Rien de moins qu'hier : ne pas retomber dans le moule!

_ Vous nous méprisez?

_ Pas le moins du monde : la plupart des gens s'y trouvent très bien! Et je ne prétends pas détenir d'autre vérité que celle-ci; toute simple : ma liberté m'appartient.

_ Vous faites souffrir les gens qui s'intéressent à vous...

_ S'ils m'aiment en ignorant ce trait de caractère, c'est qu'ils en aiment une autre... Comprenez-moi Marc : je ne suis qu'une femme mûrissante et bien élevée, sans enfants; je ne me flagelle pas, en arpentant la rue : je me distingue. Il me faut cette base de départ : ne pas subir de n'être rien; le choisir. En d'autres termes : toucher le fond pour rebondir!

_ Je persiste à penser qu'il existe d'autres moyens.

_ Rassurez-vous, il semblerait que je fatigue! Ma présence en est la preuve.

_ Faire de la politique vous plairait-il? Je peux vous introduire dans certains milieux; de la social-démocratie à l'extrême gauche. Vous perdriez l'impression débilitante qui vous mine. De grandes choses restent à faire! Étudiez la question.

_ Ce genre de réflexion m'a amenée où je suis!

_ Soyez moins intello! Mettez les mains dans le cambouis! Entraidez-vous avec votre prochain! » Marc se remplumait à vue d'oeil. S'adressant à sa mère :

« Madame Rose part bientôt... Toi-même tu devrais songer à te ménager... Dans un premier temps, une stagiaire pourrait vous soulager. Non?

_ Une remplaçante est budgétée. Une stagiaire...

_ Vous pouvez la nourrir, la loger, la blanchir. Moi j'avance deux mois de prime de stage... Le temps de mettre en place un emploi-formation ou quelque chose du genre... » À l'aise sur ma tablette, je domine la scène mieux que Marc ne domine la situation : sa mère affiche un air dubitatif et Ève réalise, sans plaisir apparent, qu'il parle d'elle. La proposition, séduisante sur bien des points, aurait gagné à être avancée par un psychologue plutôt que par un chirurgien. Ève réagit la première :

« S'il s'agit de créer un poste à mon intention, l'aspect pécuniaire est prématuré. Une proposition qui devrait émaner de votre mère, me semble-t-il... De plus, je ne suis pas certaine qu'elle corresponde à mes aspirations.

_ Je sais tout cela! Maman refuse de se faire aider depuis quarante ans et je crains que vous ne soyez faite du même bois. Alors, révérence parler, souffrez que je vous viole un brin! Il faut une solution!

_ Une solution qui "vous" convienne! Que je sois ici par lassitude et non par conviction, ne vous embarrasse pas le moins du monde... » Et c'est reparti! Depuis le célèbre "Il me plaît d'être battue!" et sans doute avant, jusqu'aux discours actuels sur "le droit d'ingérence", le sujet n'est pas prêt d'être épuisé! D'autant qu'il plonge ses racines dans un puits sans fond, le respect de l'autre. J'espère que la complexité du problème les rebutera et que l'urgence de la situation aidant, ils adopteront le schéma le plus commun. Vu d'en haut c'est incontournable, mais quand on est dans la pataugeoire jusqu'au cou, l'évidence du propos peut ne pas s'imposer. Et pour ce qui est de patauger, Marc patauge!

« Je ne vous oblige à rien! Je vous suggère une position d'attente... Je vous propose une oasis. Vous soufflez parce que, justement, vous êtes fatiguée.

_ Et puis, au contact de pauvres femmes qui, elles, n'ont pas choisi la misère, l'impudence de ma situation me crèvera les yeux; alors repentante, soumise et reconnaissante, je vous ouvrirai les bras. » Elle me pique mon scénario! Fatiguée et fatigante mon héroïne! Nous sommes tous des perdants; par destination. Nous avons consommé notre part de victoire en naissant. Le simple fait "d'être", d'être cet arrangement d'électrons vivant, épuise la substance même du mot. Trêve de paroles en l'air! J'en fais quoi, de madame Ève? Deux jours déjà à lui coller au train, et nous ne sommes pas sortis de la gare! Si je pouvais lui parler, je lui dirais : « Écoute cocotte! J'aime ce que tu essayes de faire... Je n'approuve pas, mais j'aime. Seulement tu n'es pas assez costaude pour réussir le tour de force : te purifier au feu de l'enfer; il te faudrait un cur ignifugé! Tu finiras en pocharde; et mon histoire en pochade!

Une trêve s'est installée. Les protagonistes respirent avant l'assaut. Le silence, troublé par les bruits familiers, est une mélodie pointilliste. Puis les regards, à nouveau s'éclairent, se mesurent, se défient. Je n'entends plus les bruits; je guette les mots; ceux d'Ève. Ils viendront, comme des gouttes de pluie dans l'air trop lourd :

_ Je suis désolée... Je vous agresse sans fin... Si vous le voulez, je passerai la semaine avec vous. Près des pensionnaires ce serait mieux... » On la congratule; on va s'arranger : une autre qu'elle finira son séjour à l'hôtel. J'éprouve quelques scrupules à me réjouir : je ne sais si notre soulagement salue vraiment une victoire... Ce pourrait être la soumission d'un caractère exceptionnel! Une défaite. Mais le plaisir l'emportera : il est terriblement doux, de voir une destinée se plier à vos desseins!

 

Chapitre IX

 

La terrasse de l'Alouette héberge les habituées. Les miennes et quelques autres, toutes pensionnaires chez "Ève". Il est à peine vingt et une heures et le temps qui reste ralentit le temps qui passe. L'endroit respire lentement, comme les femmes boivent et parlent. La brise est tombée, par aménité, pour figer le décor dans un instant heureux, pour l'ancrer dans les meilleurs souvenirs. « Tu te souviens des soirs d'été à la terrasse d'un café... L'Alouette... Il s'appelait l'Alouette... » Elles se souviendraient. « Deux heures parfois à siroter des calvas bien tassés... Le pied! _ On était jeunes... _ Non : on était bien! » Moi aussi. Je baigne dans la fragrance des cyclamens et le murmure des papotages. Sauf qu'à la table de mes deux amies on ne papote plus. Juliette :

« Si tu me racontais ta vie, je pourrais peut-être t'aider... Parce que moi, tu vois, je l'ai réussie ma vie... Celle des autres elle est toujours moins compliquée! Comment que je te la règle, moi, la vie des autres! Raconte!

_ Et alors? Qui mieux qu'une aveugle l'ayant parcourue, pourrait me signaler les chausse-trapes de la route? Je ne doute pas de ta compétence : je la redoute! Je ne veux pas qu'elle décide pour moi... La façon la plus "intelligente" d'évoluer n'est pas forcément la meilleure. Tu comprends?

_ C'est un fait que je ne serai jamais toi! Je parlai de t'aider : rien de plus.

_ Alors, essaye de t'en souvenir! La vie qui nous intéresse ici, commence vers mes trente ans. Je suis mariée depuis deux ans; enceinte depuis trois mois. Enfant de l'amour? Je n'en sais rien. Sincèrement. Si j'en crois la culture romanesque, non : aucune transcendance dans les rapports qui me lient à mon mari; un polygame, ayant épousé à la fois la fille du patron, le patron, les affaires du patron! Et qui les fréquentait dans l'ordre inverse! Je ne l'apercevais qu'en soirée, le plus souvent à l'occasion de dîners dont l'apparat masquait mal le caractère utilitaire. Tu connais les plantes carnivores? J'étais une plante parlante dont le bavardage branché préparait les esprits à distinguer le bon grain de l'ivraie, la bonne discussion "boulot" du batifolage intello!

_ Il a trouvé le temps de te faire un enfant...

_ Il essayait de me consacrer la soirée du lundi et la sieste du dimanche. Il faisait l'amour comme le reste : en premier de la classe! Je dois dire qu'il avait beaucoup lu et tout retenu. Comme en outre, il avait quelques dispositions pour la chose, le reste de la semaine je me reposais...

_ Et la tendresse?... Bordel!

_ À l'époque je ne savais pas s'il la contrefaisait... Moi j'avais pris le parti d'être aimante... Je ne m'engage pas à moitié...

_ Je m'en suis aperçue. Tu l'aimais?

_ Je t'ai dit que je n'en savais rien. Je faisais comme si. En d'autres circonstances, l'aurais-je aimé sans équivoque? Je le crois.

_ Si je ne m'abuse, ton cas n'a rien d'exceptionnel dans ce milieu? Tes consoeurs étaient logées à la même enseigne...

_ Probablement. Je les fréquentais peu : elles m'ennuyaient.

_ Pourquoi avoir cessé de travailler?

_ Nous étions convenus d'un congé de cinq ans. Le temps pour moi de faire deux bébés; le temps pour lui de doubler ses revenus : il fallait m'adjoindre une gouvernante, pour s'occuper des enfants et superviser le personnel de maison, avant que je puisse reprendre mon activité. »

Je suis piégé! Obligé d'écouter le récit des vicissitudes de la vie étriquée d'une grande bourgeoise, la pire des chroniques, parce qu'il pourrait éclairer l'épisode que je connais; et qui me laisse préjuger d'une qualité rarissime chez ce genre de personne : l'esprit de révolte et de refus. Encore faut-il s'assurer qu'il s'agît là, non d'une volition pubertaire, mais de l'acte d'un adulte accompli. Je poursuivrai mon écoute! Juliette :

« Je frémis devant la rudesse des contingences qui t'opprimaient! Excuse-moi...

_ Je le disais à madame Lavie, les malheurs des riches font ricaner... Même moi. Je continue quand même?

_ Bien sûr! Mon ironie ne s'applique pas à tous les aspects de ta vie. Au contraire : quand il implique une détresse affective ou morale, votre malheur est riche d'enseignements! Que l'argent, à lui seul, ne fasse pas le bonheur, pour réconfortant que ce truisme soit, il n'indique pas que l'argent, à lui seul, fasse le malheur.

_ Tu penses qu'il faut y mettre la main?

_ Je pense surtout qu'il fout à poil ceux qui en ont! Moi le fric me fait peur. Étaler crûment le catalogue de mes vices, égoïsme, avarice, envie, hypocrisie, impudicité, jalousie, luxure, oisiveté, orgueil, vanité... j'en passe et des meilleurs, offenserait ma pudeur. Sans la protection magique d'une pauvreté innée, source d'indulgence miraculeuse, comment se laisser voir, comment se regarder? »

J'aimerais signaler à Juliette que le riche normalement con inverse les rôles : pour lui, c'est le pauvre qui possède, voire subit, la liberté, loin des contraintes de toutes sortes. Pour le bourgeois c'est selon... Ève :

« Madame Lavie pense comme toi.

_ Et toi?

_ Les riches qui le penseraient ne le resteraient pas longtemps. Tu ne peux pas vivre sous ton regard en possédant une telle puissance sur ta vie et de pareilles idées : tu dois t'aveugler! La bourse ou la vie en quelque sorte...

_ La bourse ou la vie éternelle! Le problème se pose depuis deux mille ans! Passons... Nous dirons, pour avancer, que ce type de question ne t'empêchait pas de dormir. Donc te voilà enceinte...

_ Et le futur grand-père ne se sentant plus de joie, offre au géniteur une telle promotion, qu'il laisse aller sa proie! Moi, en l'occurrence. Je travaillerai dès que je le voudrai! J'accouchai à terme d'un magnifique garçon, Emmanuel. Nous embauchâmes la gouvernante plus une nurse anglaise et quelques mois plus tard, je travaillais. »

Je m'étonne toujours de la simplicité des faits, partie émergée de l'iceberg nommé "réalité". La plupart des gens renâclent à plonger la tête dans l'eau, - alors qu'ils l'enterrent volontiers -; d'où la difficulté d'exposer autre chose qu'une suite d'événements semblant flotter, sans attaches, sans racines... Pourtant, l'histoire d'Ève, sa déchéance, n'a d'intérêt que si Ève a choisi elle-même la chance de mal finir, une malchance infime ; a priori.

 

Chapitre X

 

Une longue silhouette grise se fond dans la lumière pâle. Elle hésite aux portes de la table. Ève réagit la première :

« Monsieur Lavie! Venez.

_ Marc, s'il vous plaît... Je passais. Je vous dérange...

_ Moi non. Juliette peut-être : je lui racontais ma vie! Elle sondait les trous; les puits!

_ Elle est plus chanceuse que moi!

_ Asseyez-vous; je vous offre quoi?

_ Un demi fera l'affaire. Merci... » Petit manège pour la commande et l'attente de l'ambre chapeauté de mousse installe le silence; un silence chaleureux. Il faudra l'ombre d'une moustache blanche pour qu'il parle à nouveau.

« Faites-moi le plaisir de continuer votre récit... Je me tairai.

_ Je suis en verve ce soir, prête à tout supporter, même les conseils d'ami! Profitez-en, Marc.

_ Alors, si la victime consent! » Elle résuma la situation en expurgeant les quelques détails techniques qui convenaient mieux à l'oreille d'une copine qu'à celle d'un monsieur.

« Et voilà comment...quelques mois plus tard, je travaillais! Jusque-là, rien d'autre que l'habituel gâchis qui frappe les héritiers débiles. On ne choisit pas sa famille, fut-elle trop riche! Je ne renie pas cette période, à cause d'Emmanuel. Je vais l'apercevoir quelques fois, à la sortie de l'école... Il s'engouffre dans la voiture... Deux gardes du corps et la fameuse nurse...anglaise! Elle a dû prendre l'accent français, en dix ans! Vous savez combien de personnes s'occupent de lui? Sans les gardes. Sept! Dont quatre professeurs. En plus de l'école privée, deux jours par semaines. Son grand-père ne veut plus subir d'échecs! J'en ai des frissons... » Je n'y suis pour rien... J'imagine le gamin, prisonnier de son armée. Un homme mort-né. Combien sont-elles ces machines humaines? À quel moment peut-on parler d'androïdes? Elle frisonne comme une mère; une citoyenne devrait hurler : un jour il commandera... Marc :

« Sous la royauté, les dauphins subissaient le même traitement! Avec les résultats que l'on connaît. Votre père ne me paraît pas très avisé, quant à l'éducation de ses rejetons.

_ Il croît bien faire... Sans doute. "Le désir d'excessive puissance amena la chute des anges, le désir d'excessif savoir celle des hommes" a écrit Francis Bacon. Je n'ai rien à ajouter... La prof peut-être?

_ La puissance par le savoir, comme l'enfer, est pavée de bonnes intentions! Qu'en serait-il de la puissance par la connaissance? Marc?

_ Si vous parlez d'une puissance s'exerçant sur autrui, vous opposez de facto la technocratie à l'intégrisme! Mais nous nous éloignons de notre sujet me semble-t-il...

_ Le destin de mon fils, plus qu'un avenir assuré, m'a préoccupé et me préoccupe encore! Aucune de mes décisions qui ne soit, à divers degrés, influencée par cette pensée. Je vous ai dit, Marc, que je n'avais pas d'enfant : n'en croyez rien! Nous parlions de puissance, donc de contre-pouvoir : ce pourrait être l'amour maternel; c'est plus et mieux. Mon père me confia la direction d'une filiale, Médiaf, une société commerciale qui achetait des médicaments aux labos pharmaceutiques pour les revendre aux Africains. Voilà pour la galerie. Il me fallut moins d'un mois pour m'apercevoir qu'il s'agissait en fait d'une officine criminelle qui fourguait des ersatz, des contrefaçons, tous produits de contrebande. Une enquête sur le terrain me convainquit de leur dangerosité. J'aurais probablement glissé sur une arnaque financière, me contentant d'abandonner la place : une fraude médicale me fut insupportable! Mon père commença par protester de son innocence. Je le sommai de nettoyer l'écurie : il promit. Deux mois plus tard, mes correspondants africains, des soignants, confirmaient mes soupçons : d'autres produits, de même origine, continuaient de polluer leur très modeste pharmacopée. Mon père ne songea plus à se disculper : tout juste plaida-t-il que les Africains ne pouvaient payer que ce type de médicaments; c'était ça ou rien! En fait de commerce, il faisait de l'humanitaire! Quant à la prétendue nocivité des produits, cela restait, selon lui, à démontrer! Entre-temps, afin dit-il, ne pas me mêler à une "sale histoire", il m'avait octroyé la direction du service "Vente à l'Administration" de la maison mère. Je découvris des malversations dans la comptabilité. J'appris ce que toute la boite savait : nous avions une double comptabilité. Une, officielle, qui faisait apparaître des résultats légèrement positifs, et l'autre, fiable au centime près, qui prenait en compte des superbénéfices! À l'origine de ce micmac : des contrôles de prix truqués. Bref! : la bonne famille dont j'étais fille, s'apparentait à une mafia!

_ Excusez-moi Ève, mais vous aviez déjà travaillé pour votre père...

_ À des postes subalternes. J'étais la fille du Président et les gens réellement informés ne me faisaient pas de confidences. Je ne cherchais pas à savoir, non plus... On trouve toujours une échappatoire...quand on en cherche une. Je reste persuadée que les agents du contrôle des prix ne sont pas dupes du truandage : n'importe qui, normalement intéressé à la question, constaterait l'impossibilité pratique de fabriquer à de tels prix. Ils ferment les yeux et s'ils prennent ce risque, c'est qu'ils en reçoivent la consigne : le motif le plus généralement invoqué consiste à leur faire accroire que l'argent indûment versé est une aide indirecte à l'exportation. Sauf que les prix de vente à l'export n'en profitent jamais. Mais ça, ils ne sont pas obligés de le savoir... et ils s'en gardent bien! Et puis, on peut toujours appliquer sur ses états d'âme le baume miracle qui soulage, le prétexte à tout faire : les autres le font! Cela pour vous dire dans quel climat j'évoluais... » Ève m'étonne : comment une fille de la balle, élevée dans le sérail et de plus formée pour en assurer la pérennité, peut-elle être d'une telle naïveté? Elle répond à la question :

« Aujourd'hui, l'argent "sale" posséderait, selon les sources, entre le tiers et la moitié du capital des entreprises. Qui s'en soucie? Quelques magistrats. Pourquoi la fille du roi serait-elle plus royaliste que le roi? Et bien je le fus! Je démissionnais. L'affaire fit du bruit dans le microcosme financier. On accusa mon père de mal contrôler ses entrailles : il perdit une présidence à laquelle il tenait. Nos rapports devinrent conflictuels. Mon mari n'hésita pas à suivre le plus fort. Quelques associations de diverses défenses, un juge d'instruction, en son nom, et même un journaliste, sollicitèrent un entretien que j'accordai. Je confirmai, à titre de confidences, ce qu'ils soupçonnaient, l'association de malfaiteurs; et, sans réserve, le scandale des médicaments. Si l'instruction au sujet de Médiaf court toujours, huit ans plus tard, l'impact des révélations financières fut nul. Deux coups d'épée dans une eau qui m'éclaboussa durement. Père et mari me répudièrent à grands coups d'avocats. L'enlèvement de mon fils fut un coup de grâce. Le reste, la putréfaction, prit quelques années... »

Elle se tait. Le souvenir est une plaie trop vive; elle pleure. J'aime qu'elle le fasse; son humanité me plaît. Les juges, gardiens du temple, ont dû la massacrer : pensez donc, une renégate de la pire espèce, celle qui trahit l'argent! Une sentimentale, mon Ève, victime d'une overdose d'affectivité... Quelques négrillons mouraient pour la fortune d'un enfant qui occupera sept personnes... Je suis fier d'être rien. Je suis fier d'elle aussi. Marc lui tend sa pochette. Elle s'essuie les yeux. Juliette lui prend la main dans les siennes.

« Nous sommes de la même race... Tu possédais la puissance de l'argent; moi, à moindre échelle, celle de l'esprit. Elles nous ont détruites. Pas à mes yeux, ma vieille! N'est-ce pas Marc, que nous avons tout perdu, fors l'honneur?

_ Si la honte doit rougir quelque front, ce n'est pas le vôtre... Trêves d'effusions : pensons le présent! » Les deux femmes secouent la tête. Le présent n'est plus un temps qui les préoccupe; encore moins, le futur. Le passé décomposé les a clouées sur la croix qui barre leur destinée. Marc s'insurge :

« Ah non! Vous valez tellement plus que des victimes : vous êtes des combattantes; battez-vous! Vous Juliette, vous croyez que votre philo ne manque pas de bras? Je vous offre les moyens d'écrire. Vous Ève, vous n'allez pas continuer à nous la jouer façon suicidaire : votre cur vous a perdue une fois, donnez-lui une chance de récidiver! Je vous offre un poste dans une O.N.G. qui combat, notamment, les trafics que vous avez dénoncés. Et, cerise sur le gâteau, je demande à un avocat de mes amis de reprendre votre dossier. Croyez-moi, celui-là n'est ni marron ni véreux! Une espèce de justicier qui devrait vous faire rentrer dans vos droits maternels. En un mot mesdames : vous n'êtes plus désarmées! »

 

Chapitre XI

 

Je me balance dans la brise naissante et j'effleure quelques cheveux qui volent. Mon histoire s'achève-t-elle? Allons-nous vers le repos des guerrières? Marc a posé sa main sur le bras d'Ève, pour appuyer son discours. Il appuie quoi, maintenant qu'ils se taisent? Juliette se lève.

« Marc, je vous répondrai demain. Trop de sentiments m'étreignent... De quoi suis-je capable, aujourd'hui? Je crains de n'avoir à écrire que des souvenirs...

_ Vous le savez mieux que d'autres : dans votre domaine, le neuf le meilleur se fait avec du vieux! Votre conviction est entière, je le sens : vous ne croyez pas que les choses se sont réglées ou se régleront d'elles-mêmes!

_ Hélas... Je n'ai plus la force... C'est aussi bête que ça! Une grosse pouffe fatiguée, voilà ce que vous opposerez à ce monde de barbares... La fin justifie des moyens, beaucoup de moyens : ne les galvaudez pas en m'aidant!

_ Je crois qu'en effet, il vaut mieux attendre demain... Bonne nuit! » Elle embrasse Ève, elle se laisse embrasser par Marc; puis elle disparaît. Ève :

« Une chic fille! Pas aigrie, ou si peu... Pourtant elle doit souffrir du mépris des gens qu'elle a voulu défendre... Sans doute le mépris le plus destructeur. Moi, le mépris, je m'en moque un peu : je n'ai "pas pu" faire autrement!

_ Allons Ève, vous pouviez fermer les yeux! Un battement de cils, au bon moment! Ni vu, ni connu...

_ Je vous jure que c'était impossible... On pourrait peut-être se tutoyer?

_ Sans problème! Je ne le propose jamais car, venant d'une "autorité", cela pourrait passer pour de la démagogie. Mais puisque la proposition vient de toi, je la prendrai simplement pour une tentative de séduction...

_ Vous croyez? J'étais très courtisée, tu sais?

_ Avec le pouvoir et le fric! Et une allure de déesse...

_ Tu y crois à ton avocat? Comment le payer? En face ils font préparer les dossiers par les juristes de la boîte, et ils ne payent les ténors que pour impressionner les magistrats...

_ Il peut bosser à l'oeil, si ton affaire lui plaît... Dans ce cas, ce sont des militants qui feront le boulot. J'imagine que ton père transigera quand il verra le prix d'une victoire... Si nécessaire, nous ferons en sorte que les administrateurs l'aident... Je peux te l'avouer : nous avons déjà évoqué ton affaire, à partir d'une petite enquête... Il ne manque que ton agrément! »

 

Onze heures. La brise s'est établie avec la nuit. Sous la lumière discrète d'un lampadaire, à l'abri des fleurs, les rires tissent des liens. Marc a posé sa veste sur les épaules d'Ève. Elle rit plus que lui, qui raconte, il me semble, des histoires de carabin. Je suis sur le départ. Ce petit vent, pour moi, c'est la marée... Les hommes trouveraient cette histoire incroyable. Dommage.

 

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