Le Parcours des Combattants

 

 

 

 

I

 

 

        

         Ce matin, le quartier a des allures de village. L’air déniche des odeurs de campagne dans la mémoire des citadins. On paresse, on flâne, on grappille des sourires et des regards. Malek a mis le nez dehors. Il traîne sur le trottoir ensoleillé. Tant de lumière... Le voisinage mélange le neuf à la ruine. Comme du lierre, les tags mauves et noirs s’accrochent aux palissades qui masquent les chantiers. Il tourne à gauche, longe l’arrière de son immeuble puis un long mur sombre griffé de coloriages multicolores, coquille de pièces éventrées et de vastes jardinières feuillues qui attendent la hache en s’oxygénant. Malek se sent chez lui dans ce Paris qui accueille trop volontiers le sang mort que les bourreaux transportent. On appelait Malek “Le charcutier”. En face, un crucifix orne le frontispice de la Cathédrale des Arméniens. L’esprit de Malek se trouble dès qu’il voit une croix… Des bribes d’images surviennent, mal maîtrisées. Dans le camp, il y avait une chapelle toute noire car elle avait brûlé. On y entassait les cadavres en attendant de les porter à la fosse. Ce bloc noir pue encore, la nuit, et parfois le jour... Mais aujourd’hui le soleil vaporise la mort et les hôtels bourgeois resplendissent d’une blancheur maghrébine. Une galerie d’art lève son rideau à claire-voie. Les tableaux prennent le jour. Malek s’arrête. Dans un cadre doré, un portrait, la présence féminine en quelques taches. Une vision revient, d’avant avant, une figure d’ange, de fillette, qui serait... Il la repousse gentiment pour traverser la rue. Il se promènera alentour, en laissant tourner l’heure.

          Au dispensaire Thérèse doit le guetter. Sœur Thérèse, une religieuse séculière qui loge dans la chambre mitoyenne ; celle de gauche. Étudiante en médecine un temps, cette grande jeune femme blonde croit en l’homme et en Dieu. À l’égard de Malek, elle pressentit le voleur de bœufs ; mais elle ne fit aucun commentaire sur l’équarrissage des bêtes. Elle sympathisa. Lui se laissa séduire avec toutes sortes d’arrière-pensées... Ils prirent l’habitude de discuter dans le couloir, près de la fenêtre qui le termine, installés sur des chaises qu’ils sortaient pour l’occasion. Un jour elle l’invita à venir la voir sur son lieu de travail. Il s’y rendait pour la seconde fois.

 

 

 

 

 

 

Un hôtel discret, qui frissonne un peu à la pause de midi. Un hôtel où les couples ne font que passer ; une maison pour les fortunes médiocres. Karl habite là. Un coin du Marais où il se plaît, à deux pas d’un nénuphar posé sur le quartier, la place des Vosges. Karl est un chercheur, un pisteur, un chasseur de nazis. Reconverti dans le Yougo, le Noir ou le Blanc ; dans le criminel de guerre ; guerre déclarée ou non, civile ou militaire. Karl est un juif allemand, moins juif qu’Allemand, même si du temps de son père, les Allemands pensaient le contraire. Son père est mort à Lublin-Maïdanek en 1943, de mort violente ; très violente ; tellement violente que 50 ans après son fils enrage encore. Pour exister, il venge. Il ne se venge pas, nuance ; pas plus qu’il n’a pardonné : à qui l’aurait-il fait ? Quel bourreau s’étant repenti, a sollicité son pardon ? Où sont les cohortes d’affligés, noires, blanches, jaunes, rendues grises par la cendre ? Les criminels de guerre ne regrettent jamais. Lui chercherait à pardonner, à comprendre ; à expliquer la fuite dans l’immonde par l’odeur du sang, la peur, la folie de pouvoir, la bêtise crasse qui n’envisage que la mort et la mort qui corrompt l’esprit du tueur, qui tue et tue encore... Peut-être plaiderait-il l’égarement ? Dans les procès que le “Service d’Action contre les Criminels de Guerre”, le S.A., intente, c’est toujours Karl qui assume la défense.

         Dans la modeste chambre, ils sont cinq autour de lui. Jeunes, quatre hommes, des Français qui s’expriment en anglais à cause d’une jeune Russe, Nathalia. Karl occupe l’unique fauteuil, les autres disposant de la chaise et du lit. Allure de patriarche biblique pour Karl : blancheur des poils longs, barbe et cheveux mêlés, pantalon et ticheurte blancs, vareuse immaculée, jusqu’à ses chaussures qui disent son horreur de l’habit brun. Il se moque volontiers de lui-même, insistant sur le fait qu’il s’agît là, au pis, d’un accoutrement sacerdotal ; en aucun cas d’une quelconque velléité de se prendre pour l’Ange Blanc. Il tranche sur le look western de ses compagnons.

         Nathalia est une jeune femme nourrie à la mamelle contestataire, dans le dernier goulag de l’empire soviétique. Digne rejetonne d’une famille de trotskistes fous, il fallait vraiment l’être un brin, elle milite depuis quelques mois dans le S.A. Elle interroge :

         « On va en faire quoi de ce type ? » Les autres se regardent et Karl lui répond :

         « Attrapons-le d’abord ! Écoutons sa défense et nous négocierons son transfert... »

         Palliatif habituel de la solution d’un problème mal résolu : que faire d’un prisonnier ? Pour la plupart, les conflits des dernières décennies ont opposé des belligérants pratiquant le crime de guerre, voire pour certains, parfois les vainqueurs, le crime contre l’humanité. Or, tous les tribunaux reconnus par la « communauté internationale » sont des tribunaux de vainqueurs. Soumettre le détenu à la « justice » du plus fort ? Le remettre entre les mains de criminels plus achevés que lui ? Trop souvent il faut s’y résoudre. Alors on négocie la peine et les conditions de détention avant la livraison ! À ce jour, presque tous les contrats ont été respectés. Karl reprend :

         « Il possède un palmarès particulièrement gratiné, celui-là ! Vous voyez les enfants, j’ai l’impression que l’écart se creuse entre les bons et les méchants... Entre vous, qui n’êtes plus les tueurs que nous étions, et les criminels que nous chassons, à qui meurtres et viols ne suffisent plus et qui torturent d’ignoble façon. Il sera difficile bientôt de les supposer sains d’esprit ! Pensez-y : vous devrez les soigner ! Voyons l’ordre du jour... Recherche du dénommé Vladek Malik... Nous avons sa photo. Il est probablement plus gros aujourd’hui... »

         Karl distribue un dossier à chacun. Il contient la photo d’un militaire à moustaches et deux feuillets. Sur l’un est inscrit tout ce que l’on sait de l’homme en particulier, notamment qu’il parle français couramment et qu’il est catholique, éléments importés par sa grand-mère maternelle, née Madeleine Chevreuil. Sur l’autre, figurent les mœurs de ce genre d’individu quand il se cache dans Paris. Le portrait-robot se dessine : il loge dans un meublé en pleine ville ; il ne fréquente pas les immigrés. Une faiblesse cependant : un nom de consonance voisine, compte tenu d’un accent trop identifiable. Il est en relation avec une officine étrangère, “L’entraide fraternelle” qui, comme son nom ne le précise pas, n’aide que des frères tortionnaires... Le plan d’action confine à la routine : trois garçons interrogeront des locataires, les commerçants et les concierges ; le quatrième, en faux flic, visitera les troquets. Nathalia continuera ce qu’elle fait depuis six mois : belle-de-nuit dans une datcha close du huitième arrondissement. Quant à Karl, il assistera les garçons.


 

 

II

 

 

À dix heures Malek rejoint le dispensaire. La voix de la bonne sœur tonne dans le couloir des miracles. Une dizaine de personnes attendent, assises sur des bancs de bois placés contre le mur ; une dizaine de misères, de la guenille au paletot froissé, de la trogne au visage rompu. Le long corridor distribue les portes : infirmerie, repos, buanderie, bain, commodités, chapelle désaffectée. La “chapelle”, une pièce sans fenêtres, aux murs blancs percés de la tache éclatante d’un vitrail en photo,  sert de salle d’attente et de réunion.

La sœur se calme en voyant Malek.

« Par charité Malek, aidez-moi ! J’ai dix malades et deux affaires à traiter avant midi ! Vous me décortiquez les affaires ? »

         Il acquiesce. Le tribunal “ecclésiastique” se tient dans la chapelle. Un autel de campagne occupe un pan du mur Ouest, sous un crucifix de “menuiserie” qui laisse voir plus d’échardes dans la peau du Christ que de clous dans ses mains. Un prie-Dieu, poli par les actes de foi, semble un lac miroitant sur le plancher mat. Malek s’en approche. Sa main effleure la peau végétale. Il trouve là un endroit, un parfum d’autrefois... Une fonction sociale, aussi. Il est vrai qu’il jugeait de tout l’année dernière...

Les plaideurs du jour forment deux groupes : deux gamins qui semble-t-il se disputent de la glace et un couple qui, ostensiblement, ne se parlent pas. Malek va s’asseoir près de l’autel. Il demande aux gosses d’approcher. Un quart de siècle à se partager et de l’arrogance plein les yeux.

         « Qui vous envoie ?

         _ La remplaçante du curé. On était au caté. » Bon : une dame patronnesse qui croit qu’elle seule a du boulot.

         _ Vous foutiez le bordel ? » Les mômes baissent la tête, assommés par la précision du vocabulaire et par la rudesse de l’accent. Ils ignorent que bordel est sans doute le mot le plus connu des immigrés, et pas seulement dans l’acception liée au sexe. Malek se méfie des enfants ; peut-être a-t-il tué trop de mères…

         « Alors toi tu bouffes de la glace et ton copain veut sa part. Et vous me dérangez pour ça ! Vous savez ce que je vais en faire de la glace ? : vous la foutre dans le cul ! » Il se lève en s’appuyant sur le prie-Dieu. L’arrogance des regards rentre à la niche. Ils jureraient que la voix tombe du crucifix.

         « Ouvre la boîte ! Partage les cornets... Quatre chacun. Toi le rouquin tu m’en donnes un... Ça t’apprendra à te faire remarquer... Cassez-vous ! Et dites à la remplaçante que sœur Thérèse a autre chose à faire que de s’occuper à changer le monde : elle doit le soigner. Ouste ! » Malek se moque de savoir si la justice a triomphé : une minute durant il a manié les foudres, fulminé l’anathème, été la Loi ! La première fois depuis longtemps... Il engouffre le cornet qui suinte. Sa bouche éclate. Un défaut, excité par une clarté étrange, pénètre dans sa joie. Le plaisir étincelle, puis la lumière s’éteint. Et avec elle la jouissance, devenue froide. Les gosses ont disparu, le couple est là. Il se rassoit.

         « Approchez... » Sans bouger de leur place ils lèvent des visages fermés. Malek comprend qu’on ne l’attendait pas, lui.

         « Approchez... Sœur Thérèse est très prise mais elle va venir. Elle m’a demandé de préparer l’entrevue. Essayons de préciser votre demande... » Il parle d’une voix douce. Il veut faire oublier la façon dont il a traité les deux gamins. Il se rapproche et s’installe sur un banc.

         « Je m’appelle Malek Vladim. Parlons un peu... de vous » La femme a le visage fardé et l’œil bavard. Lui a la face blême et le regard buté. Malek traduit : une salope et un pisse-froid. Est-ce le problème ? L’homme s’anime.

         « Nous voulions les conseils de sœur Thérèse. Mais on peut commencer avec vous... Voilà... Ma... Mon... épouse a, disons... de l’appétit... Vous voyez... » Malek a vu. L’autre continue.

         « Nous sommes mariés à l’église évidemment. Moi, je ne supporte plus qu’elle... court... » Malek a les zygomatiques coincés, douloureux. Ne pas sourire.

         « Je comprends... Une présence plus... active de votre part a été envisagée, je suppose... Qu’attendez-vous de moi... de sœur Thérèse ?

         « Qu’elle nous dise quoi faire... si elle ne veut pas qu’on divorce. »

Une bonne chose : on ne lui demande pas son avis. Il en a un. Ou plutôt il en avait un... Ni le lieu ni l’époque... Il cherche désespérément un prétexte à sourire. La tête du type indique clairement qu’il prend l’affaire à cœur. C’est moins net chez la dame ; elle semble partager l’avis de Malek quant à l’aspect frivole du problème. Son œil loquace parle pour elle. Petite française volage, elle croit qu’elle partage... Le remède que Malek appliquait l’aurait guérie ; à tout jamais. Il s’excuse, il doit sortir. Dans le brouhaha du couloir, il rigole. À l’infirmerie, il retrouve Thérèse. Il l’informe en deux mots : “problème sexuel !” Elle revient avec lui. L’affabilité a changé de visages : Benoît affiche un regard loyal, Rose adopte des allures de pécheresse. Elle n’espère rien d’une religieuse, un genre qu’elle situe quelque part entre l’androgynie et la vapeur d’eau bénite. Comment un être dont la complétude du corps le dispute à l’unicité de l’âme pourrait-il comprendre la dualité du sexe ? La jouissance par l’autre ? Elle a raison : Thérèse ne voit que le malheur des gens. Lui, outragé dans sa fierté, dans sa tendresse peut-être ; elle, soumise à sa nature, baladée dans tous les sens et perdant son amour dans les balancements. Car il s’avère que Rose aime Benoît ! Le tribunal a obtenu cet aveu après un interrogatoire serré. Lui il est ému, il ne sait plus. Malek a écouté en s’étonnant de voir apparaître une aventure sentimentale derrière une banale histoire de cul. Il ne comprend pas ; tout juste discerne-t-il que la vie est plus compliquée qu’il ne le pense, et cela le rassure. Il pourra se cacher dans le dédale de la complexité ; survivre. Thérèse le pardonnera. Cette pensée le réjouit. Elle a le pardon facile la sœur : pas un reproche à la folle de son corps ; des : « Vous devez souffrir ! » pleins de mansuétude. Maintenant ! elle souffre. La simplicité a du bon. Ce constat l’attriste.

         Le couple s’en va. Ils ont promis de s’aimer. En tout cas, ils se parlent en partant.

Thérèse s’agenouille sur le prie-Dieu. Il est bientôt midi. La faim sort des corps et pollue les esprits ; sauf semble-t-il celui de Thérèse qui s’agenouille sur le prie-Dieu. Elle s’absente un moment, en visite matrimoniale à un mari qui reste de bois, d’un bois dont on fait les baguettes magiques, si l’on considère le visage extatique de son épouse. Malek contemple ce bonheur étrange ; un rire derrière un mur ; inaccessible, attrayant ; loin, tellement loin... Thérèse est revenue.

         « J’ai rendu grâce au Seigneur pour ce temps qu’il alloue à notre salut. J’ai prié pour vous aussi. Nous rentrons ? »

         Malek a décidé de déjeuner “Au bon coin” car c’est le jour du ragoût de mouton. Sa carte hebdomadaire est composée du “plat du jour” des quelques restaurants situés dans les rues qui bordent son pâté de maisons. Il considère que le jour du mouton est une bonne journée. La saveur de la chair, fade, est discrète, pudique, elle n’évoque ni le rut ni le suif, pas plus que l’herbe rare et l’urine forte ; juste une saveur de tête qui entraîne celle des vrais moutons hors du puits des souvenirs. Malek ne fait plus que ceci : lancer un seau vers le fond et remonter des tranches de vie antérieure qu’il rumine comme un bœuf. Il quitte la sœur sur une accolade, une pratique récente, et il se lance dans la foule des employés en rupture d’atelier.

 

 


 

 

III

 

 

Le restaurant “Au bon coin” doit probablement son patronyme à sa situation géographique, un angle de rues ; le seul du carrefour dont l’orientation permet d’étaler une terrasse dès le printemps. Sa cuisine ne justifierait pas un qualificatif aussi flatteur. Pourtant, aux fourneaux, la patronne ne démérite pas. Seulement, pour tenir un menu à “petits prix”, elle n’achète que des produits bon marché. Sur le pain et le vin des pichets, en bonne chrétienne, elle lésine moins. Pour les hors-d’œuvre, elle professe que proposer une crudité bien présentée c’est offrir un bouquet. Quant aux desserts, elle confectionne elle-même des entremets. En ajoutant les cafés aux bouteilles d’A.O.C. qui carillonnent les événements, elle s’en sort suffisamment bien pour oser venir en salle, la pièce du fond, celle des clients de midi, les adeptes du ticket resto. Des baies ouvrent le local sur la cour ; le sol dallé noir et blanc forme un vaste damier sur lequel les tables, seules, assemblées par deux, par trois, dévoilent les affinités. Au fil du temps, les solitaires se regroupent. À cette fin, tous les mardis, Madame Chaumeil offre l’apéritif sur un étal à tréteaux. Quand Malek arrive, et quoiqu’il soit à peine midi, le zinc en bois disparaît derrière les dos. Il renonce à postuler et file vers sa place, une petite table pour deux, de celles que la maison dispose près des baies afin que les solitaires et les amoureux profitent du ciel. La patronne le rejoint avec les bouteilles à la main.

         « Toujours sauvage, monsieur Vladim ! Ici, pour se faire des amis, il faut trinquer ! Léger le cassis ? » Il fait signe que oui. Elle le sert.

         « J’ai un monsieur qui déjeune dans la salle du bar. Il ne parle pas un mot de français et très mal l’anglais d’après le garçon. On pense qu’il vient de l’Est. Ça vous dirait de lui parler ? » De lui-même Malek fuit ses compatriotes parce qu’il craint les mauvaises rencontres. Toutefois il serait imprudent de refuser cette entrevue, d’autant que “l’Est” englobe une vingtaine de nationalités bien incapables de dialoguer entre elles.

         « Vous savez madame Chaumeil, mon pays est une toute petite nation. Ce monsieur vient sans doute de Russie. Mais je le rencontrerai avec plaisir.

         _ Allez-y. Il est dans la mezzanine ; un grand homme, très brun. Prévenez-moi si vous restez là-bas, je vous ferai servir. »

         Malek prend son verre et se dirige vers la salle du bar, celle qui donne sur les rues du carrefour. Dans ce “L” roccoco-western seul émerge un mur en glace à facettes, un vaste diamant plat. On se voit dans un kaléidoscope, une sorte de big-bang optique qui vous éclate la figure aux quatre coins du mur. Malek n’apprécie guère. Il longe les miroirs la tête droite, le regard dirigé vers l’individu sombre qui trône en haut de quelques marches. Un Bradelave sans aucun doute : la coupe du costume et des cheveux, le profil... Malek hésite. Il pourrait faire demi-tour et donner le change à la patronne en affirmant qu’il s’agit d’un Moldave... Mais les nouvelles du pays sont rares et le type paraît descendre du train. Il se jette à l’eau, le verre à la main. Il s’exprime en bradelave.

         « À la vôtre, cher monsieur ! » Sans même lever la tête l’homme répond :

         « Je vous cherchais, monsieur Malik... »

 

 

 

L’homme brun passe une soirée parisienne pas très loin du pays : dans la “datcha” du 8e, le bordel venu de l’Est. Nu sur un lit, monsieur se raconte à une demoiselle aussi dévêtue que lui et qui, d’une manipulation scripturale de la verge, semble tout inscrire sur l’air saturé de parfums. Les draperies assourdissent un anglais que l’accent défigure. Le type dissimule dans l’oubli les souffrances de la “juste guerre” que ses amis ont offertes à la Bradelavie. Par moments les doigts de la pute se font poigne. « Pas encore. » souffle-t-il, et il continue son récit.

         « Maintenant le pays est libéré. Il faut que les patriotes les plus valeureux viennent rejoindre l’équipe au pouvoir. Et comme les meilleurs d’entre nous ont été chassés de chez eux par les racontars des “démocraties”, je suis chargé de les récupérer. Non ! Pas encore. »

         Quand Nathalia avait constaté combien son esprit dédaignait les sensations corporelles, elle comprit que la nature l’avait choyée. Puisqu’elle pouvait enfourner des boutiquiers par tous les orifices sans même que sa conscience en soit avisée, elle vivait une fable : les coqs aux œufs d’or. Pourtant, la cruauté de la guerre dans les Balkans peuplés de cousins et le récit des atrocités que commirent quelques-uns, insufflèrent une parcelle d’esprit dans son corps. Elle imagina qu’elle donnait du plaisir à un criminel de la pire espèce. Cette éventualité lui déplut, d’autant qu’elle ne pouvait ignorer la diversité des fortunes dans la faune qui la visitait.

         Karl n’eut aucune peine à l’enrôler : il lui permettait de continuer son petit commerce dans la bonne humeur. Depuis, elle orientait la conversation demi-mondaine sur le passé, qu’elle enroulait avec des soins de fileuse. Aujourd’hui sa main gaulait la première touche, dénouait le premier nœud. Il fallait ferrer. A-t-il rencontré Vladek Malik ? Sans doute, puisqu’il balade une valise avec lui. Il se paye une gâterie avant de repartir... Nathalia n’écoute plus. Les icônes grivoises qui tachent d’or les murs lambrissés blancs sont des ferrures dorées ; la tenture verte du baldaquin dégouline du plafond comme une cascade funèbre. La chambre est un cercueil qui emprisonne les milliers de morts que ce type injurie. Elle doit les libérer. Comment ? Sa main se fait plus douce.

         « Je reçois un Bradelave de temps en temps. Peut-être le connais-tu ?

         _ J’en connais plusieurs.

         _ Celui-là est un grand brun avec une barbe de trois jours... Je me souviens qu’il tient les mêmes discours que toi...

         _ Mal... » Murmurée, la syllabe éclate comme un pétard. Elle n’en saura pas plus. L’homme semble pressé d’en finir : elle obtempère. Sans regret.

         Elle sort derrière lui. Un bourreau dont le nom commence par Mal se cache dans Paris, s’apprête à fuir. Elle doit prévenir Karl.

 

 

         Karl n’est pas rentré. Le veilleur est formel. Il contemple la jeune femme et il regarde dehors ; le fard pastel, l’ombre qui enferme, des lèvres rouge sexe et la nuit qui libère. Il s’enhardit : on pourrait l’attendre, dans l’arrière-boutique ; même qu’il lui reste un peu d’argent. Elle n’est pas d’humeur. Elle lui paye la clé, dix Euros, et elle attend dans la chambre ; seule. Sur le lit, elle s’endort. Karl la réveille à une heure. Dans son smoking noir-bleu marine sous la barbe blanche, il a l'air d’un plumeau. Il s’étonne, elle explique. Puis ils causent. La nuit des espaces froids. Il raconte les camps de la mort, elle parle de sa vie dans les camps de travail ; les miradors en bois, les barbelés en glace, les douches de gaz, la pluie glaciale, l’horrible fin et l’espoir insensé ; le retour des vaincus et le retour en vainqueurs.

         « Tu vois Nathalia, la différence, au-delà des horreurs, entre la Shôa et le Goulag, c’est la nature de l’absurdité qui les sous-tend : stratégique pour l’une, tactique pour l’autre ; exterminer un peuple sous prétexte qu’il existe, supprimer des adversaires. Des antisémites ont prétendu qu’alliés aux juifs, les nazis auraient gagné. Il est moins débile de penser que sans le Goulag, le communisme perdurerait. Cinquante ans et je n’ai pas atteint le fond du puits, du trou... De la tombe... Empilés dans une fosse, six millions de cadavres ça fait... deux millions de mètres... deux mille kilomètres... De quoi envoyer les bourreaux au plus profond de l’enfer ! »

         Déjà l’aube peint sur les vitres la grisaille d’en haut. Karl branche la machine à café ; il dose la poudre avec soin. Nathalia fouette sa beauté à l’eau fraîche. Une espèce de bonheur l’engourdit, lié à la rédemption ; un sentiment que les purs ne connaissent pas. La France amie n’aime que les putes romanesques qui vivent dans les romans. Qu’importe si la fille ne s’abaisse jamais, du fait de ses complexions ou de sa “culture”, elle doit se racheter. En “donnant” ses clients, en poursuivant le crime, elle se rachète. D’où ce bien-être qui ne doit rien au plaisir pernicieux de la chasse.

         La cafetière sublime l’eau en vapeurs de café. L’odeur se répand comme un cocorico. Ils s’étirent, ils boivent en silence. L’œil de Karl frôle les cuisses pleines de Nathalia... Jamais pendant le travail, qui ne s’arrête jamais. À l’origine, un vieux souvenir d’amour : une compagne n’avait pas cru qu’un amant l’enverrait au casse-pipe... Maintenant, il finirait avec une étrangère au « Service » ce qu’il aurait commencé. Ils se quitteront vers cinq heures.


 

 

 

 

IV

 

 

Marie, employée de maison chez le banquier du premier, loge dans une chambre mansardée, contiguë à celle de Malek. Il leur arrive de s’écouter vivre ; elle par curiosité, lui par intérêt. Une cuisinette confère à la pièce l’allure d’un studio. Une cloison jouxtant les toilettes communes, elle bénéficie d’un privilège rare, avoir le tout-à-l’égout et l’eau à l’évier. Une porte-fenêtre ouvre sur une balustrade. L’été, Marie déroule la toile orange d’un store. Un lit à deux places occupe le pan de mur le moins haut, celui qui s'arrête à la fenêtre. De coutume elle dort la tête orientée vers le coin sombre, mais elle s’offre parfois une nuit à la belle étoile. Un oreiller traîne sur le couvre-pieds de laine grise. Au début elle en mettait deux... Puis le second avait rejoint l’armoire en bois. Elle veille encore à assortir les taies...

         Marie cache ses trésors dans l’armoire-penderie, la bâtarde provinciale d’un meuble Directoire, ridée telle une vieille pomme et tavelée d'éphélides, petites taches foncées qui lui mettent une note juvénile. Outre l’oreiller et quelques ustensiles de cuisine, on observe sur les cintres et les tablettes le substrat d’une présence féminine. Rien d’exceptionnel à cela, sinon la qualité de certains effets : lingerie en soie naturelle, pulls en cachemire, manteau d’alpaga, tous estampillés grands faiseurs. Des produits très au-dessus de ses moyens. En fait il n’y a là que demi-péché : Madame se défait de ses vêtements au profit de certaines œuvres. Elle fixe un prix de complaisance et charge Marie de livrer la marchandise aux intéressés. Marie sélectionne et paye la dîme : c’est tout. Seulement il n’est pas question de s’exhiber dans le quartier.

         Pour l’instant, gourmande, elle confectionne un appât.

 

 

 

 

 

 

         Marie heurte la porte de Malek avec le pied. Elle apporte souvent le petit-déjeuner qu’elle place sur un plateau : un thé citron avec deux croissants et une grande tartine de pain qu’elle beurre sur les deux côtés. C’est le prix à payer pour apercevoir le torse d’un paysan, carré, rugueux, velu ; un espace qui la fascine. Malek se lève. Il déboutonne la veste du pyjama et remonte le pantalon afin de marquer l’empreinte du sexe. Il revient sur ce dernier geste sans savoir pourquoi : ni crainte ni pudeur, elle venait pour cela et naguère encore sa queue faisait partie du domaine public. Il faudrait chercher ailleurs. Il ouvre. Une odeur mélangée envahit la pièce : le pain, le thé, puis un parfum de patronne. Il se demande ce qu’il devrait consommer en premier. Il commence par les croissants.

         Marie s’était assise sur le rebord du lit. Elle avait remarqué le manège vestimentaire et le pantalon moins démonstratif qu’à l’accoutumée. Elle envisagea l’alternative la plus favorable : le flou du tissu masquant un désir trop pointu. Ses doigts s’impatientaient de caresser les poils noirs. Juste flatter l’animal. Elle était prête à coucher pour ça... Pas vraiment son type Malek : trop grand, trop fort, trop lointain avec son accent ; trop différent ; même si son regard affiche plus de solitude et moins de cruauté qu’aux premiers jours. Elle préfère les hommes de son âge, qui lui greffent une quéquette pour un moment ; un agréable moment.

         Malek mastique. En silence. Sans regarder la fille. Sans oser la regarder. Il lui tend le second croissant.

         « Mange ! Dans mon pays, les filles sont plus grosses que toi ! » Il joint le geste à la parole en esquissant des formes qui excédent largement ses aimables rondeurs. Elle refuse le croissant.

         « Tu ne m’as jamais parlé des femmes de là-bas. » Il pense qu’il n’en parlera jamais.

         « Laisse-moi, s’il te plaît... » Elle se lève sans protester, à peine étonnée, comme si un comportement étrange découlait forcément d’un accent étranger. Seule la vision du pelage noir maculé de miettes lui laissa quelques regrets.

 

 

 

 

         Malek se retrouve seul, face à la tasse de thé citron. Il boutonne la veste du pyjama. Il regrette la jeune fille, son air affranchi et sa façon de lui dévisager le poitrail ; un regard de mec ; celui qu’il jetait sur elle avant de ressentir le malaise. Pas vraiment un malaise ; une réminiscence plutôt, une émotion, le sentiment de l’avoir connue ailleurs. Il mange sa tartine en maugréant contre la fâcheuse manie qu’elle a de beurrer les deux côtés. Une tradition qui lui vient de son “pays”, une manière de contrarier le sort... Une espèce de mauvaise humeur occupe son esprit. Comme souvent. Il se lève.

         Sa chambre donne sur la cour, un espace clos blanchi à la chaux et qui plonge dans le sombre les étages du bas. Bien que fixant le nord, la pièce est claire. Un endroit mal meublé, avec un cosy servant de lit, une armoire à glace au miroir piqué, une table recouverte de formica, deux chaises paillées dépareillées, l’une bleu marine et l’autre brune, le tout enchâssé dans un papier peint jaune affreux. Dans un coin, une bouteille de butane et un réchaud à deux feux occupent la paillasse d’un évier qui sert de salle d’eau le jour et d’urinoir la nuit. L’eau d’un broc transite par l’évier pour finir dans un bidon. Tous les jours il faut remplir l’un et vider l’autre : une corvée qui lui pénètre l’âme mieux qu’un péché. En ces instants-là, il revêt l’image d’un dieu humilié. Naguère, creuser des latrines dans la terre gelée, en pleine crise de dysenterie, n’avait rien d’humiliant. On rigolait quand l’eau rouge coulait le long des jambes maigres. On traitait les types de gonzesses. On rigolait. Vider un pot de chambre sur un palier parisien : autant dire s’en coiffer ! Drôle de géographie. Il se demande si son humeur ne provient pas de là : de cette vérité qui passe mal les Alpes.

         Ce matin comme hier il doit rejoindre sœur Thérèse au dispensaire. Elle a insisté.

         « Venez Malek... Vous m’aiderez. Et vous constaterez que la détresse ordinaire a des vertus stimulantes... »

 


 

 

 

V

 

 

 

 

Malek se lave en chantant ; une musique de guerre, un air opiacé, un alcool, un chant de marche qui glorifie l’instinct de survie. Il chante joyeusement. Depuis la rencontre d’hier ; midi. On le recherche, on le veut. On va le déterrer. Fini les bonnes sœurs et les bonniches. Bonjour les belles putes ! Gratos ou au trou ? Gratos. Elles vont comprendre que le bon temps est revenu ! On lui propose un poste à la police, autant dire un mollet maghrébin à un chien policier. Thérèse frappe à la porte :

         « Malek, je pars devant... À tout de suite. »

         Je l'envoie bouler, la nonne, avec son tribunal à la con ? Il cesse de chanter pour répondre à sa question. Le dispensaire, les clodos, les soins, la compassion, le crucifix et le prie-Dieu lui paraissent loin. Aussi loin que les étés d’avant. Le camp a tout bouffé. Dieu peut manier la puissance de Dieu parce qu’il est un dieu, pas un tas de molécules perclus de génotypes ! Il rejoindra la sœur au dispensaire. Sans trop savoir pourquoi... À l’instinct. Pour la fonction sociale ?

         La salle d’audience est pleine. Beaucoup de sans abri en rupture de ban. Thérèse doit être retenue dans l’infirmerie car à travers la porte, Malek entend des bruits de voix. Elle ouvre et un homme sort. Une attitude soumise dans un vieux costume. Elle le guide jusqu’à la chapelle. Il s’assoit près du prie-Dieu. Elle avise Malek et, désignant le bonhomme :

         « Il a perdu la foi ! Soyez gentil de l’occuper... » Puis elle sonne le rappel des malades. Remue-ménage. Au silence revenu, ils ne sont plus que trois : l’apostat, Malek, et un jeune clochard endormi sur un banc. Le monsieur redresse le buste, comme si la foule l’avait plié. Puis il passe une main dans sa chevelure grisâtre. Malek a l’impression de le connaître. Malek aussi a perdu la foi. Enfin pas de la même manière... L’autre l’a perdue comme on perd ses clés. Malek, lui, c’est plutôt la serrure qu’il a perdue... On cherche la clé avec moins d’angoisse. Il s’approche de l’homme. Un échange d’œil à œil, et le dialogue s’établit.

         « Sœur Thérèse me dit que vous doutez...

         _ Plus que cela...

         _ J’ai moi-même quelques soucis avec le sujet. Mais parlons de vous. Que ressentez-vous exactement ? » Il s’étonne de questionner : que lui importent les problèmes de ce gars ! Une curiosité malsaine ? Il n’est pas curieux. Des autres en tout cas ! De lui ?

         « Je m’appelle Mathieu. Hier je me suis réveillé en ne croyant plus. Rien. Sans raison. » Il a l’air ennuyé.

         « Pourtant je pratique... Jamais une bouchée sans remercier le Seigneur... J’aide le bedeau ! Malgré tout ça, pchit ! » Il fait un signe de croix qui s’envole. Malek aussi pratiquait. Mais chez lui Dieu est parti moins discrètement. Dans les cris... Il interroge le bonhomme :

         « Ça vous fait quoi ?

         _ Je crois que j’ai peur... Je ne sais pas. Je suis content aussi. Et puis triste ; à cause de Jésus... Je l’aimais bien. Et tous les amis. Je m’habituerai. » Malek aurait pu lui dire que l’on ne s’habituait pas vraiment. Le vrai problème, c’était la perte : le type qui n’a jamais cru, il peut vivre heureux ; enfin il devrait. Malek n’en savait rien. Mathieu continue :

         « J’ai perdu le péché et la vie éternelle... Sauf que je suis trop vieux pour les oublier ! » Sa voix protestait contre une injustice. Malek pensa que Dieu pouvait se plaindre aussi : Mathieu l’abandonnait sans motifs ! Tandis qu’avec lui, Malek, Il ne l’avait pas volé l'abandon : femme et gosses massacrés ! Encore que l'apostasie ne datait pas de là : il avait repris ses esprits quelques mois plus tard et il lui fallut deux années de désespoir avant de commettre l’irréparable. Thérèse les surprend.

         « Je ne fais que passer... Vos idées se mettent en place ? Je ne sais pas ce qui est le plus difficile à supporter : rencontrer la foi ou la perdre ? La plupart des gens naviguent entre deux eaux... Ils ne jouent pas la carte à fond ! Même nous ! Je devrais crier mon bonheur pour le rendre contagieux ! Et je braille des sermons ! Pour me rassurer ? L’angoisse déborde de son cadre et elle pollue notre âme. Vivre en Dieu... » Elle s’arrête brusquement. À quoi bon leur décrire l’infini... Il est évident qu’ils ne dépasseront jamais leur petit moi... Elle s’en veut de penser cela, d’autant qu’il s’agit pour les clercs d’un constat d’échec. Elle s’adresse à Mathieu :

         « Nous parlerons plus tard. Il est exclu que Dieu vous ait abandonné ! Vous vous êtes probablement égaré. Refaites la route ; cherchez. » Elle sort. Elle en a de bonnes la sœur ! Qu’elle défende son patron, passe encore ; qu’elle mette tout sur le dos de la “victime”, c’est trop ! Malek lui en voudrait presque ; mais il jouit d’un ravissement étonné ; le retour au pays, certes, et le fait d’être là, à disserter sur le sexe des anges. Surtout qu’il s’agit des anges d’un autre... Les siens étaient peints sur le plafond de l’église et ils se sont envolés avec la fumée quand l’église a brûlé. Il ne retournera pas au village.

         Mathieu s’est agenouillé sur le prie-Dieu. La mémoire du corps, des gestes que les Pères vous obligent à accomplir mille fois, pour qu’ils assurent la permanence quand la foi vacille ou s’absente. Souvenance de la voix, il psalmodie le “Je vous salue Marie pleine de grâce...” mais il semble que le Seigneur ne soit pas avec lui car il se relève en jetant sur le Christ un regard désespéré.

         « Je ne peux pas faire semblant ! » Malek s’aperçoit que lui, il n’a jamais essayé. Un instant il envie Mathieu.

         Le jeune clochard s’est réveillé. Il vient s’asseoir près de Malek.

         « Eh ! Garde tes distances ! Sac à puces !

         _ Je préfère les miennes aux vôtres ! Je vous ai entendus. Vous n’avez pas fini de vous gratter ! Alors que moi, avec l’argent que vous allez me donner, je vais pouvoir les noyer aux bains douches, mettre les fringues que la bonne sœur va me refiler, et être nickel dehors comme dedans !

         _ Avec le fric que tu vas boire et les vêtements que tu vendras, tu resteras un sale fainéant ! Pas un radis ! Ouste !

         _ Tant pis pour vous ! J’ouvrais un chemin vers la rédemption, je le ferme.

         _ C’est ça, tu la fermes... » Malek éprouve une répulsion pour la saleté, conséquente à celle qu’il ressent pour la misère. La première, plus avouable, est la seule qu’il s’avoue.

         Thérèse revient. Elle affiche la félicité qu’elle s’en voulait de cacher. Elle s’aperçoit que le jeune homme ne dort plus. Elle s’adresse à lui sur le ton de l’invective :

         « Tu oses revenir dans cet état ! Tu te moques de qui ? » S’ensuit une vigoureuse diatribe sur l’incapacité de certains à s’assumer ; les mêmes qui gaspillent les provisions de toutes sortes que la paroisse dispense aux miséreux.

         « Tu t’imagines que nos ressources sont inépuisables ? J’estime que tu les voles ! » Malek, lui, n’imaginait pas que la douce Thérèse puisse tenir un tel discours. Il s’en réjouit : d’une certaine façon, elle fait un pas vers lui. Il attend la sanction.

         « C’est la dernière fois que je t’habille ! » Il ne fallait pas rêver : elle n’a fait qu’un tout petit pas... Trop bonne, cette femme ! Elle repart, suivie par le fautif qui masque son repentir par un sourire narquois.

         Quand elle revient, quelques instants plus tard, les deux hommes conversent. Elle se dévêt de sa blouse blanche qu’elle accroche à la patère murale, elle chiffonne ses cheveux, tire sur sa longue robe grise et s’assoit. Malek la suivait de son œil masculin : proprette la soeur, dont les formes présentent l’image emblématique d’un Créateur généreux. Une attention que Thérèse n’apprécie pas, peu confiante dans les vertus émollientes de la contemplation extatique.

         « Alors, messieurs, vous en êtes où ? » Ils en étaient nulle part. Il semblait que Dieu soit parti sans laisser d’autres traces que l’ignorance qui affligeait Mathieu. On en discuta jusqu’à midi. Sans résultat. On convint de se revoir dans une semaine si le ciel de Mathieu était toujours inoccupé. Malek ne regrettait pas sa matinée. Il est vrai que les ennuis des autres peuvent nous parler des nôtres...

 


 

 

VI

 

 

 

Il déjeuna au Bon Coin ; puis il rentra chez lui. C’était l’après-midi de Marie. Parfois elle venait le voir. Elle s’installait sur le lit et elle minaudait avec des grâces de fillette. Elle ne fixait jamais de rendez-vous. Alors il patiente, indécis sur la disposition à prendre : exaltation sensuelle ou réserve prudente. Doit-il quitter la France sans goûter à ce qu’elle offre de meilleur ? Depuis quelque temps la réponse n’allait plus de soi : il pressentait qu’une simple copulation ne lui conviendrait pas. Même une compliquée, avec des trucs de Française, qu’il avait lus... Impossible de dire pourquoi. Le blocage. Trop d’images entre sa tête et la peau satinée ; sa tête pleine de béton ; gorgée d’immondices ; un mur. Pleine de salopes ma tête, oui ! Avec de beaux culs blancs ! Attend qu’elle arrive la minaudière ! Putain ! le carton que vais faire ! D'ailleurs je dois reprendre l’entraînement... Si elle veut... Pas question de la violer, hein ! T’es en France ici, le pays des droits de l’homme. Qu’en n’avait rien à foutre du droit des autres salopes... Ça nous excitait leurs grands discours... On doublait la ration ! Auraient mieux fait d’envoyer leurs paras... Je ne serais pas là. Elle arrive... Un cul de brune, c’est plutôt mat... Tant mieux. M’énervent tous ces types qui font la morale... Facile... Plus facile que d’envoyer les paras... Ils m’auraient tué. Tout le monde aurait été content ; même Thérèse. Elle se doute, pour moi. C’est pas malin : qu’est-ce que je foutrais là si j’étais nickel ? Au pays, on comprend que j’ai servi... Que je servirai encore. On me comprend. Elle devrait être là... Qu’est-ce que je lui trouve, qu’elle me branche pas comme il faudrait ? C’est pas de pot... La voilà !

         Il ouvre. Marie avance dans l’embrasure. Elle marque une pause ; envoie quelques bouffées de parfum, en éclaireur ; fait la belle ; entre enfin. Va s’inscrire dans le contre-jour de la fenêtre, confirme le beau temps et finit sur le lit. Un papillon. Malek a refermé la cage, pas la main. Il s’installe à califourchon sur la chaise bleu marine. Elle parle déjà : des histoires ancillaires, de la fornication domestique toutes classes confondues ; des ragots de copines, elle en raffole. Elle prétend qu’elle n’a jamais cédé. Malek la croit volontiers : elle n’est pas assez fric et trop soucieuse de choisir ! Elle glousse pour marquer un sous-entendu qu’il n’entend pas : il n’a plus l’esprit d’un jeune garçon, celui qu’il conviendrait de posséder pour souscrire avec elle au comique de la situation. Les résolutions qu’il mitonnait en l’attendant, les promesses qu’il se faisait, “se” valant également pour elle, les pensées mâles reviennent. Elles escaladent le mur en s’aidant de ses bras ronds, de ses jambes, vivantes comme des bras, quand ils entourent le cou... Une sorte d’araignée hindoue lui bouffe le cerveau. Bientôt, rien que la moelle épinière entre l’œil et la queue. Le répit du corps qui ne pense plus ; un instant de repos. Marie la conteuse, diseuse de bonnes aventures, veillait au grain. La fêlure ne lui échappe pas. Le sang vient juste d’abreuver l’aiguillon, qu’elle s’affaire ; à la française... Malek s’envole, mené à la braguette, sentiments jugulés par le plaisir qui naît. Bringuebalés, têtes dessus dessous, renversés, culs par-dessus par-dessous têtes ; l’arithmétique amoureuse égrène ses nombres d’or. Malek ne se masturbe plus. La tendresse en profite pour s’échapper : elle ose quelques gestes empruntés ; et semble-t-il maladroits. Marie les trouve incongrus, elle se moque, elle en rit. Il se ferme. Quelques coups de boutoirs, à l’ancienne, un gémissement, le couple se dénoue. Se dissout. Deux flaques de chair inondent le couvre-lit ; le bruit de la rue revient.

         Marie se recompose la première. D’une main de cavalière, sur le buste animal elle caresse la toison. Elle sourit : la bête se voulait tendre. Les hommes sont des enfants... Malek se réveille ; et la douleur aussi ; et le souvenir du plaisir. Son cerveau a un poids. Une lourdeur. Une lueur soudaine... La tendresse ridicule, d’où venait-elle ? Où allait-elle ? Sur cette fille, gymnaste sans trop de grâce, ou sur ces femmes qu’une gestuelle ordurière avait souillées ? Sur un cadavre, mort violé. La vie n’est pas revenue : il a joui, il n’a pas aimé ; il a mimé l’amour. Mal, puisqu’elle a ri...

         Elle babille de nouveau. Sa voix est moins forte, plus modulée. Elle s’en veut un peu, de son rire.

 


 

 

VII

 

 

Karl se réveilla à midi ; un grand sommeil après la longue nuit blanche. Il est dispos. Il se cale dans l’oreiller et pendant un quart d’heure, au téléphone, il convoque la troupe. 

         Cinq heures de l’après-midi, à la terrasse du Balto, face au square du Temple. Quelques vagues de chaleur submergent la terrasse et les clients en chemisettes consomment des sodas. Le trottoir s’anime d’une main-d’œuvre troglodyte que le soleil saoule un peu. Les têtes dodelinent du ciel métallique aux platanes gris-vert, les yeux goûtant ce morceau de nature planté dans la jungle urbaine. Puis ils longent les grilles ombragées en se laissant fouetter par des branches bienfaitrices et curieuses. Karl fait l’effort de parler :

          « Notre gibier est là ! » Il balaie l’espace du regard en pointant son doigt vers le plancher.

         « Dans un rayon de quelques minutes. Le type qui est venu l’avertir logeait à deux pas d’ici. Nathalia a vu la note d’hôtel. Nous allons faire les pâtés de maisons en remontant vers les Archives. Éric tu fais le flic, les jumeaux la rue du Temple, Jean et moi, la rue des Archives. Vous, la rue Portefoin et nous celle de Pastourelle. Retour ici. A priori il est seul, mais ne rien tenter sur lui sans renfort. O.K. ? J’ai pu faire trafiquer sa photo. Voilà à quoi il pourrait ressembler : gros, maigre, avec et sans moustaches, avec barbe. Moins facile... Il faut le trouver : dans deux jours il est loin ! »

         Il distribue les photos. Ils apprécient tous cet instant, quand la tension va rencontrer son objet ; avant que le monstre se transforme en petit homme craintif ; avant que son indignité n’atteigne les victimes : ce serait cette loque qui les faisait trembler ?

         Ils sortent.

         Karl accompagne le petit blond qui s’appelle Jean. Charnu comme une pré nubile malgré ses vingt-cinq ans. Il chasse de race : lignée d’officiers que l’Armée n’a jamais totalement convaincus des bonnes raisons de la raison d’état. Donc peu de hauts gradés ; des escadrons de capitaines, quelques commandants, un colonel. Très éloigné, vers Mac-Mahon, un général. Mais toujours, comme ils disent, la soif de “servir” et de servir bien. Cette pépie héréditaire n’épargna pas le jeune adulte grassouillet, mais la carrière des armes lui fut interdite par son embonpoint. Il devint ingénieur mécanicien, autant dire en dehors de l’action. D’abord il déversa son trop-plein d’altruisme sur des associations caritatives. Il se lassa vite de ce service-là : il le voulut plus “militaire”, parfumé à la poudre plutôt qu’à la misère. Les événements récents le révoltèrent. Ils montrent des criminels de guerre se pavanant sous le nez de soldats de la paix muselés par le jeu d’intérêts partisans. Il flaira que son combat était là. De père en oncle, il contacta Karl. Il ne doute pas que Vladek Malik soit sa première victime.

         Ils remontent la rue ; une allure hachée par les digicodes hermétiques et la pièce aux concierges. Ils font les commerces, sans illusions : guère de chances que ces gens se soient rencontrés. Les boutiquiers regardent les photos et frémissent. Ceux qui viennent de l’est regrettent... L’horreur à deux pas, sans uniforme, embourgeoisée, qui se balade... Trouvez-le monsieur, trouvez-le...

         Deux des autres garçons, David et Simon, présentent un profil plus basique : petits-fils de déportés, ils perpétuent le combat : les aïeuls ont levé le dragon, l’hydre à têtes de bourgeois, d’ouvriers, d’intellos, de pauvres, de riches, avec mention spéciale pour les très riches, l’hydre à têtes humaines peintes en vert ces jours funestes, mais que l’on peut voir de toutes les couleurs, rouges, bien blanches ou très noires. L’aïeul, par sa faiblesse, a levé la bête ; par sa loyauté, par son innocence ; par son destin, il a offert à l’humanité de voir la face du diable pour qu’elle puisse le combattre. En vain le plus souvent : l’horreur, indicible, se communique mal. Elle peut contaminer des victimes potentielles ; les vacciner en quelque sorte... David et Simon la portent dans leur étoile, en sautoir. Malgré leur petite trentaine, ce sont des chasseurs confirmés. Karl les soupçonne d’être de connivence avec le Mossad et il s’en méfie : les méandres de la diplomatie israélienne ne recouvrent pas forcément les voies de la justice. En fait il se trompe : les garçons, tout comme lui, entretiennent des relations avec des services russes trop contents de trouver des forces anonymes pour mettre à la poubelle leurs “alliés” les plus compromettants.

         Quant au dernier mousquetaire, Éric, c’est un homme plus âgé, un athlète de quarante ans, dont les cheveux bruns logent à deux mètres du sol. Ancien militaire, puis mercenaire sélectif, il ne supporte pas que les criminels de guerre soient des lâches. Cette répugnance, quasi professionnelle, l’amène à donner un coup de main à Karl quand le bourreau que l’on cherche a torturé des civils. Karl l’utilise de préférence aux autres, dans les coups durs : quand il flaire la présence des membres de “L’entraide fraternelle”, quand le contact physique est prévisible, c’est-à-dire à toutes les arrestations. Et pour faire le flic. Les bistrotiers n’imaginent pas que ce colosse puisse cacher une cause moins voyante que lui. Leurs yeux qui grimpent vers les hauteurs effleurent à peine, en passant, une fausse carte qu’ils s’excuseraient d’avoir vue. Ils avouent. Madame Chaumeil notamment. La patronne du “Bon Coin” redouble de zèle citoyen : oui elle a nourri l’infâme dans son sein, mais vous comprenez, c’est son métier ! Il vient souvent, toujours le midi. Revenez demain. Éric promet. Il part à la recherche des autres. Maintenant que le gibier est logé, pas la peine d’ameuter le quartier. Il retrouve rapidement David et Simon, puis Karl et Jean. À dix-neuf heures, ils sont attablés au Balto.


 

VIII

 

Soeur Thérèse marchait lentement ; traduction somatique d’une contrariété qui, littéralement, lui cassait les pieds. Hier soir une visiteuse, envoyée par le curé, l’avait importunée. Il faut dire que l’abbé a la sale manie de ne pas faire “tout” son boulot. Thérèse admet volontiers qu’il en a trop : elle lui reproche de ne garder que les tâches nobles, à haute teneur liturgique, celles du prêtre bien sûr, en oubliant celle du berger qui est de soigner les brebis, fussent-elles galeuses comme la paroissienne en question. Cette personne doit être traitée avec une sévérité relevant de la casuistique : peut-on, doit-on toujours pardonner le pécheur qui ne respecte pas l’obligation de moyen à mettre en œuvre pour éviter la tentation ? Où s’arrête la mansuétude ? Quand devient-elle coupable ? Complice. Juger en conscience “libre” ne convient pas : trop sujette à l’humeur du moment. Il faut des références doctrinales, une sorte de jurisprudence : des connaissances ecclésiastiques qu’une petite nonne ne possède pas ! En désespoir de cause, la soirée ayant largement doublé complies, elle avait convié cette dame à la permanence du matin.

         Malek n’a plus de conscience depuis longtemps. S’il souffre parfois, c’est à la manière d’un infirme qui “ressent” le membre amputé. À moins que la fonction ne se régénère d’elle-même... À notre insu. Par contagion. Ce que semble penser la bonne sœur qui l’a presque tiré du lit : « Venez mon cher Malek : je vous promets que vous ne vous ennuierez pas ! » Il chemine derrière la robe grise, tel un pénitent, mais la tête ailleurs, très loin du Saint-Esprit. Marie s’est envolée ce matin ; juste avant que les éboueurs ne réveillent la maison. Ils ont dîné d’une pizza. Le reste du temps, ils ont baisé. Quelque chose dans Malek cherchait un autre mot. Marie porte mal son nom : elle n’échappera sans doute pas à la maculée conception ! Sinon quel tempérament, quel appétit ! Ceci explique peut-être cela : qu’est-ce qui fait qu’une femme se lasse dans le coït à répétition ? La fatigue physique ou la décharge émotionnelle ? L’émotion sentimentale n’est-elle pas la première à s’épuiser ? Alors des contingences “morales” entraîneraient une satiété que la “femelle” ne connaît pas... Chez l’adulte mâle et mature, si Malek s’en souvient, ce n’est tellement pas la même chose avec ou sans amour, que la question ne se pose pas. Il devrait interroger Thérèse pour rigoler... Elle répondrait : « Vous avez dit sans quoi ? » Il insisterait : « Vous n’avez jamais eu envie de vous taper un beau mec, con comme un balai ? » Elle répondrait : « Si. » Ça lui clouerait le bec. Si ça se trouve, elle est vierge... Elle ne mérite pas. L’objet de commisération se retourne et le dévisage :

         « Vous arrive-t-il de prier la Sainte Vierge, Malek ? Faites-le ! Je viens de le faire et je me sens beaucoup mieux. » Si elle baise un jour, qu’elle le fasse avec amour : elle est faite pour ça... Nulle ombre sur son visage, rien de trouble dans son regard... Est-ce une femme ? Un ange ? Malek se demande s’ils ont violé une bonne sœur... Thérèse se pose sans doute la même question ; sauf qu’elle doit mettre un nom à la place du “ils” : Malek. C’est injuste ! Tout seul, sans les autres qui ont commencé, il n’aurait violé personne ! Madame je-sais-tout ne connaît pas ça, l’ivresse du cul, le barrage qui lâche... Après c’est la routine... Peut-être qu’une bonne sœur à poil, avec un crucifix en bouclier, ça nous aurait calmés ? Mais il y a longtemps que les chrétiens ne descendent plus dans l’arène pour se faire bouffer... Pour témoigner de leur foi, comme ils disent... On n’a pas dû baiser de bonnes sœurs : toutes les femmes appelaient leur mère ; aucune Le Père.

          Il remarqua une frange multicolore sur le biseau d’un miroir de façade. Une dizaine de personnes les attendaient.

 

 

         L’attraction promise n’est pas là. Malek le jurerait, aucune des personnes présentes ne mérite l’attention irritée de Thérèse : elles pèchent à seule fin de se procurer l’essentiel et il connaît la clémence de la sœur envers les indigents. On entre.

         Le prie-Dieu n’est plus à sa place. Que ce lieu puisse changer, surprend Malek. L’horloge des certitudes égrène le temps à sa manière : le prie-Dieu se balade dans une cinquième dimension, celle de l’âme. Ce mouvement la transperce et l’agace. Il hésite à remettre le meuble sous le crucifix ; la sœur va se moquer, ou pis, croire qu’il vient à résipiscence ; alors qu’il s’effraye seulement de l’avenir qui remue ; qui frappe, qui veut rentrer à toute force dans sa vie.

         Ce qu’une femme vient de faire. Elle attend sur le seuil que la porte se ferme, que le couloir l’aspire et la jette dehors, au soleil. Malek se précipite, la cueille par un bras et l’entraîne au fond de la pièce, loin des autres ; près de la chaise à prières. Ils s’assoient. Même assise elle est grande et belle, élégante dans un ensemble griffé, une patte de panthère du tonnerre de Dieu, des bas cristallins sur la chair brune et qui s’achèvent en escarpins ailés. Malek se demande ce qu’il ne ferait pas pour la conquérir, lors même qu’il pense qu’il suffirait de payer. Très diffus le sentiment que la dame est vénale, induit sans doute par la prévention, suite aux propos de Thérèse ; son maquillage, des reflets de couleurs posés sur le visage, aussi, peut-être, et les mains que l’on devine douces comme de la crème. Ils se présentent. Elle s’appelle Éliane. Thérèse vient d’entrer. La salle se vide.

         « Je vois que vous vous êtes rencontrés. N’hésitez pas à raconter votre vie à ce monsieur. D’une certaine façon, vous êtes du même groupe : vous manquez d’humilité. Et quel meilleur moyen d’en acquérir, que de constater l’orgueil qui nous laisse pourrir ? »

         C’était la première fois qu’elle critiquait l’état de Malek. Il s’en offusqua : elle ne savait rien de lui, rien ! Elle tourna les talons. La jeune femme le regardait de deux pierres bleu-vert, deux aigues-marines d’une eau claire, deux bijoux ciel et mer. Il songea que les poissons et les oiseaux qui les pailletaient devaient être orgueilleux. Il sourit. Elle s’étonne. Il explique. Elle sourit. La glace est rompue et le miroir aussi... Pendant une petite heure, elle va transfuser le vice qui la nourrit ; avec il est vrai une complaisance qui irritera quelquefois un auditeur bienveillant, et qui doit carrément exaspérer le confesseur le mieux intentionné. Dissolue et largement remplie, la vie d’une libertine ! Un jour le religieux frappe, profitant d’un accident : une bonne vieille syphilis, à l’ancienne, moins top que le SIDA mais tellement plus guérissable. Elle en guérit, avec une séquelle, une trace blanche que les maladies mythiques abandonnent parfois sur les âmes choisies : elle connut qu’elle putassait ! Elle accepta le fait, concédant même que ce métier de corps disposait peu l’esprit à s’élever. Seulement elle ne pratiquait que lui et elle en vivait bien. Malek avait compris :

         « Vous voulez que l’Église trouve une solution au problème qu’elle suscite : abandonner le métier tout en conservant la situation ! Ça ne m’étonne pas que Thérèse s’énerve... Il vous faut tomber amoureuse d’un homme riche et pieu et vous faire épouser ! » Thérèse qui vouait les biens de ce monde au mépris évangélique, pensait qu’il s’agissait d’un prétexte que la pécheresse invoquait pour ne se repentir qu’à demi. D’où la diatribe sur l’orgueil... Éliane souhaitait obtenir l’autorisation de continuer sa pratique coupable avec quelques aménagements : jamais le dimanche ni durant les fêtes carillonnées, ne prendre aucun plaisir à la chose, hormis celui de soulager, de temps en temps et gratuitement, la détresse “affective” de quelque miséreux. Elle citait le cas des “riches” que les curés autorisent à jouir du paradis terrestre en oubliant d’appeler chas, le chas de la céleste aiguille. Ce fiel corrodait la patience de la bonne sœur pour qui la pertinence d’un argument ne dépend pas de la cohérence matérielle des faits. C’est le moins qu’une religieuse puisse penser ! Qu’elle se repente, qu’elle s’amende, et Dieu pourvoira à ses besoins. On en était là.

         Malek partageait le point de vue de sa nouvelle amie : pourquoi serait-elle plus chrétienne qu’un marchand de canons ayant pignon sur rue et sa place à l’église ? Le sperme indispose plus que le sang l’odorat apostolique et romain : c’est ainsi. Avec dans sa besace l’assortiment complet du dévoyé, Malek ne risquait pas d’embaumer l’odeur de sainteté. Encore que : les oreilles lui teintaient naguère, en plein conflit, que les valeurs propres à certaines confessions étaient défendues par des belligérants dont les exactions et crimes de toutes sortes étaient partagés. Malek aurait juré que la confusion morale qui résultait du soutien de ces forces par des institutions religieuses avait faussé son jugement. Mais il n’avait qu’elles pour dialoguer ; et les juges du tribunal ; et somme toute, les salopards qui le pourchassaient. De toute manière, il était piégé !

         Thérèse revint vers onze heures. Elle semblait sereine. Elle s’installe à quelques mètres et s’adresse à la jeune femme.

         « Notre ami vous a-t-il conseillée ?

         _ Il adopte ma position. Deux poids, deux mesures, c’est une de trop !

         _ Ne jugez pas ! Considérez votre cas et lui seul. De vous engouffrer dans une spirale de faits controuvés ne servirait en rien vos intérêts : qui tromperiez-vous ? Au demeurant, la justice divine n’est pas basée sur notre arithmétique... La somme de tout est l’unité : restez vous-même, unique. » Elle avait parlé d’une voix faible, paroles ânonnées, soufflées ; mots perdus dans le silence des sourds, muselés par une appétence furieusement temporelle : maintenant. Elle se lève, fixe Éliane.

         « Partez, s’il vous plaît. » La jeune femme donne à son déploiement l’allure d’une élévation. Elle sert la main que Malek a tendue et sort sans un regard pour la sœur. La salle retrouve son aspect paroissial. Thérèse se rassoit. Une tristesse venue d’en haut, un ange gris, modèle ses traits. Elle pense sans doute qu'elle a failli, qu'elle a perdu ; que par sa faute une âme est en danger ; qu’une âme en sursis, en sursaut, va mourir. Malek voudrait la consoler. De cette défaite et de la prochaine : celle qui viendra de lui. Car il ne cédera pas ! Il ne lâchera pas la proie pour l'ombre, ou si elle préfère, pour la lumière... Il va retourner au pays, la loi des hommes le blanchira. Et la petite religieuse n'y changera rien ! Il se lève, s'approche d'elle et lui pose une main sur l'épaule. Elle était là au mauvais moment voilà tout… Le moment où la liberté se payait sur la bête. Je veux rester moi : j’en ai le droit, j’ai payé. Tu comprends ? Sûr qu’elle comprend ! D’ailleurs elle s’accroche à son moi elle aussi, un moi moins solitaire que le mien, certes, un presque nous. Elle partage les frais. D’une pression amicale il transmet un message de fraternité. Elle sourit et se lève.

         _ Elle vous plaisait cette jeune dame ! Elle plaît beaucoup trop ; enfin, d’une mauvaise façon... Elle reviendra. Vous-même vous revenez... » De l’écume, chère sœurette, la frange spumeuse de mon ère paradis...

         Ils se quittèrent sur le pas de la porte qui donnait sur la rue. Il déjeunera au Bon Coin.

 


 

 

IX

 

 

         La chaleur de la rue le surprend, plus lourde que ce matin ; et celle des visages aussi, qui doivent la trouver plus légère que celle des bureaux. Il croise quelques sourires ; dont celui du serpent.

         « Je vous attendais. Vous ne m’en voulez pas ? » Comment lui en vouloir : elle est superbe et une balade à son bras ressemble à un cadeau. Empoisonné. Bonjour la discrétion ! Parade à Disneyland ! Mariage à Notre-dame de l’affreux Quasimodo et de la belle Esméralda ! Ils attirent les regards. Il faut s’éloigner. Il lui prend le bras.

         « Vous déjeunez ? » Elle fait signe que oui. Il l’entraîne par la rue du Temple, vers la Seine. Marie lui a parlé d’un restaurant déguisé en taverne. Ils iront sans elle. Ils avancent sans parler. Il est presque heureux. Elle tourne le visage vers lui.

         « Je ne voulais pas vous quitter sur une mauvaise impression... La sœur est trop sévère...

         _ Je crois qu’elle nous aime trop. Et puis ces gens sont protégés... Nous ne jouons pas dans la même cour !

         _ La cour pouilleuse, j’ai donné... » Elle l’a dit avec amertume.

         « Je vous comprends. » Qu’est-ce qui les rapproche ? Il voudrait retrouver la cour de ferme... les flaques de purin... les poules grises... l’enclos des porcs vautrés dans le lisier... le rire des dindons. La morale peut-être ? Malgré eux...

         Ils sont arrivés. La façade en pierres décrépies, rehaussée d’étendards, les fenêtres grillées de hallebardes, des batteries de géraniums en feu, l’effet médiéval fleure la poule au pot. La salle ne le cède en rien : tables en bois épaisses comme des étals, bancs assortis, murs de pierres jointoyées à la terre de Sienne, profusion de ferrures noires supportant des guirlandes de fleurs pastel et rideau de fausses poutres rainant le plafond bas. Elle est pleine de clients aux allures de convives, qui beuglent leurs confidences dans le plus grand vacarme. Malek songe à fuir que déjà le maître des lieux lui désigne une petite table à l’écart, en faisant d’une main le V de la victoire. Deux, ils sont deux. Depuis quand n’a-t-il pas déjeuné en si bonne compagnie ? La vision lui vient : il feint de l’ignorer. Toutes des putes, telles celle-là. La dernière fois avec une vraie femme ? Avant. Toujours avant ! Ça me pourrit la vie ! Elle sourit la pute. Ça va chercher dans les combien une fille pareille ? Elle doit trouver l’endroit minable...

          Ils s’assoient. Les trognes voisines matent sous la table en espérant quelques miettes ; que l’éclair blanc d’un entrecuisse lance la machine à rêves. Peine perdue : la mode est sans pitié. Malek contemple l’autre face, amicale, et qui l’inquiète : verrait-elle un désarroi qu’il ne ressent pas ? Il n’a rien d’un confident. Il n’a jamais reçu que les plaintes qu’il motivait ! Des gémissements qui cherchaient l’homme, le frère, quelque chose d’humain en lui, ses pieds, son ventre, n’importe quoi, pour que cesse la douleur... Gonflé de jouissance, il cédait parfois. On le remerciait au lieu de l’insulter... En eux, la peur du blasphème... Ils suppliaient l’homme, ils remerciaient l’Image ! Incurables, les victimes sont incurables !

         Armée d’une fourchette, Éliane tape sur son verre. Un son cristallin sourd sonne une espèce de glas. La clochette du camp...

         « Je suis désolé, Éliane. Vraiment désolé d’être ailleurs... » Il ponctue sa phrase d’une mimique flatteuse. Elle sourit encore. Une pro... Mais elle n’est pas là pour un repas d’affaires. Elle enchaîne :

         _ J’imagine que vous avez des soucis... La chapelle du dispensaire n’est pas l’antichambre du Paradis... Un tribunal ecclésiastique qui juge des pénitents...

         _ Vous lui en voulez !

         _ Pas vraiment... Parlez-moi de vous ! que nous soyons à égalité ; puisque vous savez tout de mes turpitudes... » De ses turpitudes, pas d’elle. Elle baise pour de l’argent et elle en vit bien. Enfin... elle en vivait bien. Elle se trouve derrière cet imparfait. Parler de lui... Elle le fixe intensément. Elle n’est plus que cela : un regard chaud.

         « Elle me regardait souvent de la façon dont vous le faites... J’aimais ces instants. Nous parlions de nous ; des enfants. La ferme était belle. Oh ! rien d’un ranch texan ! Un corps de bâtiments au creux d’un vallon et les champs qui grimpent autour. Une région de petite montagne, avec des terres de piètre rapport... Très dures à travailler... Pentues ; caillouteuses en diable ! Mais reconnaissantes : nous vivions plutôt bien pour des paysans. Je n’oublie pas le printemps. Là-bas il claque, le lendemain d’un jour d’hiver. Je veux dire qu’il vous file des baffes en jaune, violet, blanc, des primevères plein les yeux. Les bêtes devenaient folles... Elles se gavaient de fleurs et le matin l’étable embaumait. La neige mitée fondait, démasquant l’herbe verte. En une journée le décor changeait ! » L’homme trouble s’est dissous dans le passé. La jeune femme l’écoutera se reconstituer dans les souvenirs. Puis viendra l’accident ; en plein bonheur. Il en parlera pour la première fois. Pas à une bonne sœur ; à la pute, une call-girl qui lui tiendra la main. Rien de sérieux ne présageait le pire : quelques désordres dans le nord du pays, autant dire en Chine. Le travail l’occupait sur les hauteurs. Les cris, portés par l’air léger, qui se mêlent aux bruits des prés. La descente effrénée, poursuivi, précédé, par la mort. Le viol avant ; la femme, la fillette. Le garçonnet, la tête écrasée.

         « Après je ne sais plus... Qu’auriez-vous fait à ma place ? » Elle ne sait pas. Elle suppose qu’il s’est vengé... C’est humain ; idiot ; humain. De qui pourrait-elle se venger ? Elle n’en saura pas plus. Il a baissé la tenture sur l’arrière-boutique, installé son vieux regard. Pas tout à fait le même : plus sombre, plus déterminé à être malheureux ; comme si l’évocation du bonheur le corrodait.

         Le repas se termine. Des tables se libèrent de leurs clients qui partent avec leur bruit. Éliane boit le café. Elle n’a guère avancé vis-à-vis de ce bonhomme... Elle a vu le choc, les étincelles blêmes, deviné la fêlure sur le bord des larmes, senti la mort de l’âme s’engouffrer dans la brèche. Et puis rien. Le trou vide. Aucune explication particulière à la sympathie qu’il lui manifeste. L’attirance physique, une confraternité de pécheurs, soit : c’est le comportement habituel des mâles. Mais celui-là va plus loin dans sa demande. Que veut-il ? Elle touille le fond de sa tasse pour y trouver du marc... Elle va promettre de le revoir : les gens lestés d’un destin sont précieux ; ils sont, d’une certaine façon, en avance sur le temps. Et s’ils dominent le vertige, on peut espérer d’eux qu’ils aient des visions.


 

X

 

 

 

Les hommes avaient planqué deux bonnes heures, soit en déjeunant dans l’arrière-salle, soit postés dans la voiture ; chacun son tour, deux par deux. À quatorze heures ils buvaient le café à la terrasse du Balto. Fleuve à sec sentant le pétrole et la poussière, la rue ne s’agite plus. Le regard des buveurs se coule sous la frondaison des marronniers du square. Vladek Malik a-t-il casse-croûté là, sur un banc, en lançant des boulettes aux pigeons ? En goûtant la fraîcheur. En préparant son départ.

         « Bon ! Les petits gars, il va falloir se remuer ! Pas question d’attendre les bras croisés : il doit partir et sans nous il partira ! » La troupe acquiesce. Il faut ferrer et vite ! On poursuivra l’itinéraire de la matinée. Karl n’est pas dupe ; il vogue sur une galère aux voiles blanches mais le vent de l’Histoire lui fait jouer du pipeau ; le monde se moque des criminels de guerre : il en fabrique à profusion tous les  jours !

         Veste et blouson à la main ils se lèvent, hésitent un instant au bord de la lumière. Puis ils se lancent dans l’air chaud.

 

         Vers 17 heures, rue des Quatre-fils, David et Simon surveillent la porte d’un immeuble. Il leur faut interroger au moins un des locataires. C’est la consigne en cas de digicode. Une obligation difficile à tenir en pleine journée. À cette heure le reflux des travailleurs facilite la tâche. Une jeune femme se présente. Elle n’a pas frappé trois chiffres que les deux hommes sont sur elle. Pardon : connaît-elle ce monsieur ? Marie reconnaît Malek. La tendresse mal reçue qu’il manifestait hier lui revient. Non. Mais je me suis absentée quelques semaines. Que lui voulez-vous ? La question piège. Les enquêteurs savent que leur réponse conditionne celle du questionné. Il faut choisir dans la panoplie, l’idée de base étant de tranquilliser les interviewés sur les répercutions d’une dénonciation, sur eux-mêmes ou leurs proches. Devant un bistrotier il faut éviter : “C’est le chef d’une bande de tueurs.” Devant une mère de famille nombreuse : “Il égorge les fillettes après les...” Il faut songer à une éventuelle sympathie ; dans le Midi, éviter : “Il égorge les Arabes après les...” Bref : il faut du doigté. David hésite. Il jurerait que la fille connaît le gus. Mais que sait-elle de lui ? Les étrangers fascinent parfois... D’autant que celui-là est plutôt beau gosse... Trop charger la charrette peut faire douter de la sincérité de l’enquêteur. La question vient alors : “ À quel titre le recherchez-vous ?” On élude tout en sortant une vague carte plus ou moins tricolore, marquée de grosses initiales qui font S.D.E.C. alias Syndicat des enquêteurs confédéraux. On préfère éviter. Elle a dit non : ils commencent souvent par nier, un réflexe de défense. Mais cela peut signifier qu’elle a songé à le protéger. Aura-t-elle peur d’un criminel sadique ? Ou refusera-t-elle de croire qu’il a pu l’abuser ? David se lance : « C’est un criminel de guerre, un Bradelave. Une horreur. Surtout pour une jolie fille comme vous ! Il n’en aurait fait qu’une bouchée... Façon de parler. Si vous le voyez, téléphonez à Karl, à ce numéro. » Simon lui donne une carte et la photo.

          Ils s’éloignent ; se posent sur un banc, cent mètres plus loin. David exulte :

         « Elle le connaît ! On sait où il bouffe, on sait où il crèche !

         _ Mais si on sait qui il baise, on sait qu’il saura que nous l’avons retrouvé ! Appelle les autres. Il faut planquer devant chez eux. »


 

 

         Marie est secouée. Sa petite vie ne l’a pas préparée à côtoyer un tel prédateur. Il faut les morts-vivants du Soudan, sous son nez, entre la poire et le fromage, pour qu’elle soupçonne l’inhumanité de certains. Mais c’est loin, chez les nègres... Telles la plupart des personnes, elle vit bien le malheur des autres ; sans ostentation ; avec indifférence. Terriblement normale, Marie. Un amant exotique, pour le fun, et vous voilà pleine de sang. Et si les types avaient menti ; s’il n’était qu’un révolutionnaire, ou un truc de la sorte, qui fiche la merde d’accord, mais qui ne s’en prend qu’aux riches dont c’est le métier, ça serait trop facile sinon, un homme que tu n’aurais pas choisi, mais quand tu le trouves dans ton lit, tu profites... Pour ça, il l’avait changée des freluquets à bistouquette... Criminel de guerre, ça veut dire quoi exactement ? C’est toujours quelqu’un de l’autre camp... Et un Bratelave ? Elle croît se souvenir : quelque part à l’est, un grand pays composé de peuples différents, puis à la mort du chef, tous ces individus qui s’entretuent et qui se séparent en formant des petits pays, dont la Bradelavie. Franchement elle n’a pas suivi : elle ne comprend rien aux guerres et en plus elles lui font peur. Criminel de guerre, pour elle, c’est un pléonasme... C’est quoi d’abord le contraire ? C’est un mec qui la fait pas ! Marie s’énerve. Elle va perdre son jouet. Un criminel de guerre, c’est un mec plus dégueulasse que les autres ; une ordure... O.K. Mais il faut être sûr ! Comment le savoir ? Elle réfléchit comme elle ne l’a pas fait depuis le brevet des collèges. Elle aurait dû demander des preuves... Impossible sans éveiller les soupçons... Thérèse pourrait la conseiller... Elle est cucul sur le cul, mais ce n’est pas la mauvaise fille... Et puis elle n’a pas des ovaires à la place des yeux... Comme moi... S’il était laid Malek... Je serais salope à ce point ? Moche et con ! Va pour Thérèse !

         Marie frappe à la porte : une petite batterie alerte, le code de l’étage. L’œilleton cligne, Thérèse ouvre. Elle est vêtue d’une sorte d’aube, d’une couleur incertaine.

         « Entrez, chère Marie. Que me vaut ce plaisir ? » Habituellement les deux femmes s’ignorent avec sympathie.

         « Un très gros problème. J’ai pensé que vous pourriez m’aider. » Elle s’assied sur le vieux divan qui coupe la salle en deux. Elle siège côté salon. Seuls un petit autel de campagne et une iconographie envahissante consacrent les lieux.

         « Figurez-vous ma sœur, que notre voisin serait un criminel de guerre ! » Elle raconte tout, sauf la coucherie. Incidemment elle se donne le beau rôle, celui de la folle de justice. Sans tromper Thérèse : elle-même ne s’intéresserait guère au sort d’un mécréant falot. Elle s’attachait. Rien de libidineux... Une induction entre deux corps de sexe différents : une religieuse n’est pas un ange. Elle imagine que Marie n’a pas les mêmes restrictions mentales...

         « Qui sont les chasseurs ?

         _ Je n’ai pas osé le demander. Je ne voulais pas avoir l’air de m’intéresser... Qui chasse ce genre de gibier ?

         _ Des spécialistes… Je connais les chasseurs de nazis... Leurs fils ? Vraiment Marie, si nous croyons que Malek est le monstre qu’ils recherchent, nous devons le dénoncer. Pour ma part, je n’en sais rien... Je pensais à un mauvais garçon... Un malfrat militaire, du genre à voler la paye des soldats ! Au pire un gangster trop ambitieux ; mais en tout cas un type qui tirait sur des gens armés ! Pas ce modèle de la pire espèce... Comment savoir ? Mon Dieu, inspirez-moi... » Elle se signe deux fois, la deuxième en disant merci.

         « Je vais appeler le numéro. Je dirai que vous m’avez montré la photo et que je crois reconnaître un SDF du quartier. Ou plutôt un de mes patients ; occasionnel. J’insisterai sur les devoirs de mon ministère, qui m’obligent à une extrême prudence dans la divulgation de renseignements sur des malades dont je suis, bien souvent, l’unique confesseur. Si leur affaire est honnête, j’aurai accès au dossier. Nous saurons... Où est-il ?

         _ Chez lui. Il faudrait l’empêcher de sortir... »

         Sa toison serait celle d’une hyène, ses bras des pattes de mygale, sa bouche la gueule d’un brochet, son sexe un pieu souillé, sa chaleur animale, ses yeux des lacs de pus, son cerveau un comptoir de l’enfer et je devrais copuler avec cette chimère, cette gargouille qui suinte le sang ?! Marie se révolte contre le quartier d’elle qui souffle oui ; le bas quartier, celui qui n’en fait pas, la machine à jouir qui recharge ses accus au demi-jour, quand la machine à aimer le fait à la clarté. Thérèse a noté le trouble.

         « Je peux m’en charger, si cela vous pose problème... Je reçois au dispensaire, vers dix-huit heures.

         _ Il vaut peut-être mieux qu’il ne sorte pas ? Je m’en occuperai...

         _ Alors je vais téléphoner. » Elle compose le numéro.

         « Monsieur Karl ? Je suis sœur Thérèse. Figurez-vous... » Elle récite sa leçon. Karl comprend très bien la double réticence qu’engendre une thérapie globale. Rendez-vous est pris au Balto, dans une demi-heure.

         Les deux femmes conviennent de se retrouver dès le retour de Thérèse. Pas avant vingt heures, car la réunion paroissiale l’occupera jusque-là. Que Marie soit prudente : un changement dans son comportement pourrait la trahir ! Si elle a les encouragements de l’Église, alors ! Marie quitte l’appartement comme on quitte une tranchée, l’estomac plus lourd que l’espoir.


 

à

 

 

                   Le bar du Balto affiche complet : les habitués aiment boire en compagnie ; qu’ils soignent leurs bleus au blanc et au rouge, ou qu’ils attaquent la soirée au pastis, ils s’agglutinent pour cueillir dans les prémices de l’ivresse, la précieuse fraternité. Thérèse et sa tenue cléricale ordonne les regards vers le bas : on redoute la quête qui priverait d’un ballon. Elle traverse. En terrasse Karl est seul. Il se lève, installe la nonne, et s’assoit. Elle boira une eau plate. Karl étale son dossier.

         « Voilà ! Tout est là ! Les exploits de ce monsieur sont éloquents : ceux d’un chien de camp ! Voici les témoignages... Lisez-les vous-mêmes, je n’en peux plus... » Il tend une vingtaine de feuillets. Thérèse les parcourt de plus en plus vite, de plus en plus pâle. Elle s’arrête, livide. Karl reprend :

         « Vous voyez que les dépositions sont validées par le tribunal. La seule question qui reste en suspens est la suivante : l’homme que nous allons arrêter est-il bien celui que nous recherchons, Vladec Malik ? Pour ma part je n'en doute pas. Mais nous devons être extrêmement prudents... Je ne vous cacherai pas que notre activité est... disons... marginale... Nous sommes tolérés... Des actions comme les nôtres pourraient déboucher sur une chasse aux sorcières... J'aime à penser que dans l'esprit des gouvernants cette crainte est la seule... et qu'elle est désintéressée ! Soyons néanmoins vigilants : la notion de crime de guerre, qui porte à la fois sur la "qualité" et la quantité n'est pas facile à manier... De toute façon Vladec sera confronté aux rares personnes qui en ont réchappé. »

         Thérèse ne l'écoute plus. Elle est bouleversée. Elle revit la Passion du Christ, mais une passion de victime ; plus nue, plus désespérée. Notre Père priez pour eux... Karl s'est tu. Il est ému par la détresse de la sœur devant ce chapitre de la bible des rues, du testament contemporain. Il pose sa main sur les siennes ; comme s'il se joignait à la prière. Une main qu'elle trouve chaude, apaisante. Malek aussi, ce matin, a eu un geste fraternel. Chasseur et gibier même combat : réconforter la petite sauveur d'âme ! Malek a eu ce culot ? Serait-il le diable en personne qu'il descendrait quand même de l'ange... La souffrance, la folie, voilà son mal... Thérèse souffre ; elle le sait vivant, différent d'une chose... Elle voudrait le convaincre de s'engager sur la voie de la rédemption ; de se libérer de la peur ; d'escompter le pardon ; le repos. Mais pour espérer le persuader, il faut le garder ! Un jour, quelques heures... Elle va négocier. Elle parle.

         « Je sais où le trouver. Je mets une condition : vous ne l'arrêtez pas avant demain midi. Je dois lui parler et je ne peux le faire que dans la matinée.

         _ Nous savons que ses copains cherchent à le récupérer. Cela peut se faire dans les heures qui viennent. Vous comprendrez que ma réponse soit négative. Il faut éviter les violences toujours possibles dans ce genre de rencontres...

         _ Alors cherchez-le vous-mêmes !

         _ Ne vous fâchez pas. Vous voulez que ce type se refasse une santé sur le dos de ses concitoyennes ? Non, bien sûr. Vous prenez ce risque ! Je ne ferai pas tuer mes hommes pour l'arrêter. Si les autres sortent les flingues, et ils les sortiront, nous lèverons les bras ! Et votre protégé partira... Vous voulez qu'il aille au paradis ? Il ira ! Manque de pot : son paradis à lui est un enfer pour d’autres... Soyez réaliste ma sœur, ce gars est perdu pour vous : jamais un criminel de guerre ne s'est repenti ! Jamais ! C'est trop gros ce qu'ils ont fait... Insupportable... Vous êtes plus dure que nous : vous le tourmenterez !

         _ Je lui offre la vie éternelle !

         _ Des mots ! Des mots tout ça ! S'il retourne dans son pays, il ne se paiera pas de mots ! Laissez-nous l'arrêter... Je vous en prie... Par charité pour ses futures victimes, laissez-nous l'arrêter... Je vous en prie... »

         Sacrifier un individu par charité pour des êtres virtuels, Thérèse ne le peut pas, ne le veut pas : elle sait trop que cela mène à la barbarie. Malek est unique, à l'image de Dieu : il faut le sauver. Elle doit trouver la solution...

 

 

 

         Marie frappe à la porte de Malek. Au rataplan de connivence elle ajoute : « Malek, c'est moi. » Il ouvre. Il est vêtu pour sortir, c'est-à-dire qu'il porte autre chose que son costume d'intérieur, le pyjama. Il se réjouit de la revoir, de contempler un visage clair, presque un minois... Un accueil qui la désarme : elle espérait en le voyant une répulsion salvatrice, elle découvre un charmeur qui la trouble ; et pis, un trouble qui la charme. Les grandes mains rouges lui prennent la nuque, la bouche verte l'embrasse, la porte se referme. C'est idiot, elle tremble. Elle secoue sa peau, elle voudrait muer, la troquer contre une autre, moins sensible, moins charnelle, une carapace. Elle vole jusqu'au lit et il s'étonne :

         « Tu trembles comme un oiseau...

         _ C'est nerveux... J'ai appris une nouvelle... Un deuil... Ça passera...

         _ Je suis désolé... Tu veux un café ?

         _ S'il te plaît. »

         Il descend du lit. Elle respire. Sa peau s'est élargie, elle colle moins aux viscères, au cœur et au reste. Malek s'active dans le coin cuisine. L'eau du broc passe dans la théière qu'il place sur le réchaud. Une allumette craque et il s'occupe déjà de remplir le filtre de la vieille cafetière. Les gestes sont habituels ; ils coulent... Marie va mieux. Tout à l'heure, Thérèse viendra lui dire qu'il s'agissait d'un malentendu et qu'il n'est qu'un passeur d'or, un contrebandier qui a gardé le magot. Elle partira et ils se recoucheront. Elle ne regrettera pas d'avoir conservé son ancienne peau, avec lui dedans. La théière crache la vapeur, il verse l'eau sur la poudre d’arabica qui se contracte et pisse noir. Un instant de silence. Malek fume debout, avant l'amour. Marie s'est installée sur une chaise, devant la table. Elle doit tenir deux heures.

 

         Karl regarde Thérèse avec agacement : pourquoi attribue-t-elle une conscience à quelqu’un d’autre qu'elle-même ? Que vient faire Dieu là-dedans ? Que n'était-il dans les camps ? Et puis le type va s'échapper. C'est insupportable ! La sœur relève la tête.

         « Je comprends votre souci. Je vous indiquerai où il loge. Ainsi vous pourrez le surveiller. Mais vous ne l'arrêterez que demain ; à midi. Je veux votre parole !

         _ À condition que nous puissions intervenir en cas de changement dans votre “programme”. Il est entendu que vous le contrôlez jusqu'à demain midi. S'il se trouve seul quelque part, nous intervenons. D'accord ?

         _ Votre parole ! » Il la donne. Soulagement partagé. Et grande tristesse de Thérèse. Elle clôt le dossier : adresse, habitudes, fréquentations, itinéraire du lendemain, tout y passe. En fait, la liste que Karl égrène lui apprend surtout qu'elle ne sait pas grand-chose sur celui qu'il appelle “votre protégé”. Ensemble ils quittent le bistrot.

         Devant le dispensaire, sur la route :

         « Nous l'arrêterons là ! Laissez-le seul ; on ne sait jamais : parfois ça foire... À midi ! »

         Il s'éloigne. Laissez-le seul... Le contraire de ce qu'elle s'apprête à faire...

 

 

 

 

         Une quinzaine de fidèles attendaient l'oratrice ; plus vieux, plus féminins que la moyenne des Français ; nettement plus. Thérèse se demande toujours si elle sent la mort, qu'elle attire les vieilles gens. Elle voudrait tant fleurer la bonne vie, le bonheur de vivre ici-bas, ici et maintenant, le meilleur moyen qu'elle connaisse de gagner un au-delà décent. Les divergences surviennent sur la définition du bonheur... Et puis, même si elle ne prend pas les diktats de la hiérarchie pour paroles d'Évangiles, les jeunes adultes peinent à entendre dans son discours celui d'un charpentier de trente-deux ans. Beaucoup trop de bruit entre elle et eux, entre eux et Lui.

          L'ordre du jour mentionne une “Réflexion sur l'Eucharistie et l'Écologie.” Un sujet que la religieuse et l'infirmière se faisaient une joie de traiter. Elle propose l’étude d’un cas que sa congrégation vient de lui soumettre : une consœur apprend qu’une de ses relations est un criminel de guerre. Que doit-elle faire ? Que feriez-vous ?

         Les paroissiens sont malins : ils flairent le piège. Ils oublient ce qu’ils feraient pour se concentrer sur ce qu’il conviendrait qu’ils fassent. Quant à la consœur qu’elle se débrouille : à chacun sa croix ! Donc ils ne se précipiteraient pas sur le 17. Durant deux heures, ils vont imaginer la conduite d’un chrétien en pareille circonstance : pour leur édification, certes, mais surtout pour le plaisir de la sœur qui est tellement dévouée. En réalité ils vont bafouiller, tant il est vrai que les faits exceptionnels ne stimulent que les gens d’exceptions. Néanmoins la religieuse trouve sa pitance dans cette bouillie : à savoir que Malek, en catholique de base qu’il devait être, ne domine pas la situation ; pas mieux qu’elle en tout cas... Il devrait être influençable... Elle lève la séance à vingt heures.

 


 

 

XI

 

 

 

Thérèse retrouva ses émotions en grimpant l’escalier qui supplée l’ascenseur après le cinquième étage. Une peur plurielle d’abord, faite d’un effroi brutal, physique, identifiable, qu’elle s’évertuait à dominer, joint à la crainte diffuse, liée à l’action qu’elles avaient initiée, qu’elles allaient décider. Puis, plus profonde encore, à la racine, l’angoisse, née de l’intime conviction que les dés étaient pipés par le poids de tels crimes que la face humaine alourdie regardera la terre au lieu de contempler le ciel. Elle perdra son pari ; quoi qu’elle fasse. Mais l’espoir, voire l’espérance, que Malek sera foudroyé par la grâce, soufflait le chaud. Et la joie d’être en plein sacerdoce, de mouiller la chasuble au service de Dieu la comblait. C’est presque joyeuse qu’elle frappa chez Malek.

         Il ouvrit et la fit entrer. Marie occupait toujours la chaise et le couvert sale sur la table indiquait qu’ils avaient dîné. On se salua et Thérèse demanda :

         « Je peux vous prendre Marie ? » Les deux femmes sortirent. Marie se méprenait sur l’apparence de la religieuse : elle déchanta rapidement.

         « Il s’agit bien de lui. Et ses forfaits sont horribles... » Elle raconte l’entrevue ; l’arrangement. Marie ne comprend pas qu’elle doive protéger un tel criminel ; pourtant elle promet de se taire. Elle est touchée Marie ; au double sens du terme : par une flèche et par un sentiment. Elle est probablement la première femme qu’il n’a pas forcée, depuis... Il s’est essuyé... Elle voudrait reprendre le plaisir donné ; vomir le plaisir pris. Tout à l’heure elle parlait à un homme charmant ; un type qui s’apprête à fuir vers son pays ; vers son passé de merde : pour le récupérer et s’en servir. Malek restera une virgule dans la vie de Marie, de celles qu’on voit dans les chiottes. Elle devra frotter... Thérèse se manifeste :

         « Ne soyez pas trop sévère avec vous. Il en aurait séduit de plus avisées ! Voyons la suite. »

         Marie ne répond pas ; à quoi bon expliquer les arcanes du diptyque sexe-cœur à une religieuse : elle a d’autres valeurs ; qu’elle expose :

         « Je sais que cela vous paraît sans importance, mais nous devons l’aider à sauver son âme ! N’oubliez pas Marie, que les criminels sont totalement néfastes si notre comportement ne rachète pas un peu le mal qu’ils ont fait. Remettre Malek au bourreau représente une mesure salutaire, mais elle n’apporte rien aux victimes. Que leur souffrance soit la source de notre perfectionnement et elle semble moins vaine, non ?

         _ Vu comme ça... Qu’allons-nous faire ?

         _ Je vois les choses ainsi : il faut l’amener à se livrer à la police. Lui faire entendre que c’est la voie du salut. Il doit payer le prix du sang, de la douleur... Il doit se flageller, se rendre coup pour coup... Renaître de ses cendres ! Je l’aiderai.

         _ Pourquoi la police ?

         _ Pour la lumière Marie, pour la lumière. Je crains les coins sombres, les règlements de compte... Karl et ses amis sont d’honnêtes gens et sans eux le monde irait plus mal. Mais à dette publique, châtiment public ! Malek n’est pas un accident de l’Histoire, une bavure à liquider : c’est un être humain que les circonstances ont poussé à la faute. Tout cela doit être débattu dans la clarté. Devant un tribunal de la République ; pas dans l’arrière-salle d’un bistrot.

         _ Vous l’aiderez comment ?

         _ Par la suite, en lui écrivant. Peut-être en allant le voir... S’il n’est pas trop loin... Demain à la chapelle, en lui offrant l’occasion de se prendre en charge. Je vais convoquer quelques personnes... Mais avant, tout de suite, il faut l’empêcher de sortir ! Vous...

         _ Je suis en deuil... Enfin... Allons au cinéma ! Tous les trois.

         _ Bonne idée ! D’autant qu’il joue “La liste Schindler” à côté ! Allez le prévenir, je dois téléphoner. »

 

 

 

 

                   Ils quittèrent le cinéma vers minuit. Ils suivirent la foule qui descendait vers la Seine par les ruelles à gargotes. Sur le pont ils s’enfoncèrent dans l’ombre du Palais. Ils croisèrent Notre-dame, vaisseau admirable de la flotte catholique, ancré au pied du fleuve dont l’eau sale caresse la ville comme une fuite coule sur les cuisses. Puis ce fut l’Hôtel de Ville, la rue du temple enfin, longue tranchée commerçante, moins accueillante la nuit qu’un tunnel de métro. Ils arrivaient.

         Ils avaient discuté tout le long du trajet, du film bien sûr, édifiant par l’hommage qu’il rendait à l’effort solitaire - Thérèse avait placé son couplet, à savoir qu’il fallait exister par (et en) soi-même - mais surtout ils avaient disserté sur le sens de la vie. La religieuse les fascinait. Fascination admirative sur la croyante, teintée de scepticisme sur l’athée, qualité que Malek revendique. Il arguait des malheurs de l’existence pour justifier son état. Thérèse lui rétorquait que c’était là prétexte de déiste, déçu peut-être, mais déiste sûrement. Elle espère qu’il en est ainsi, car bien qu’elle s’en défende, elle n’attribue guère de vertus à la spiritualité humaine stricto sensu. On avait traversé les carrefours comme autant de croix, enfilé les lignes droites avec la mauvaise foi du charbonnier silicotique. Marie comptait les points. À l’arrivée Malek tenait la corde... Thérèse râlait que c’était trop facile à la fin de tout Lui mettre sur le dos ; Malek lui répondait qu’elle proférait des paroles impies, proches du blasphème. Armé de deux tuyaux trouvés dans une poubelle, il singeait l’exorciste en action. Les femmes respiraient mieux ; non pas que la Shôa ait amoindri de quelque façon l’horreur des camps bradelaves : en situant ce dernier drame dans l’historique des calamités, elle le délestait de l’aspect particulier qu’il revêtait du fait de la participation très active de Malek. Elles devenaient spectatrices... Un instant de repos.

         Thérèse retrouva ses esprits en prenant congé. Marie entra dans la chambre de Malek pour boire un dernier verre...

 

 

Le lit patiente, à peine défait. La trace des corps appelle... Marie regrette d’être entrée. La prudence, et elle seule, l’a guidée vers la tanière. Ou les discours de la bonne sœur... Aimez vos ennemis ! Le religieuse s’agenouille pour aimer : moi aussi ! Elle sourit ; pas tant de la facilité du propos : du tableau, s’il s’inversait... C’est bien le moment de songer à des conneries pareilles ! Un pot et je me carapate. Il a l’air normal... Si ça se trouve, ils se gourent ! Je vais faire ceinture parce que des types se trompent de mec... Je pourrais essayer de savoir... En douceur... Trop dangereux ! Une confidence et je meurs en sachant... Parlons d’autre chose :

         « Tu penses quoi de Thérèse ?

         _ Je ne voyais pas les bonnes sœurs comme ça ; elle a un pied dans chaque monde et ça ne l’empêche pas de marcher.

         _ Si elle devait bosser et s’occuper des gosses elle serait moins relaxe. C’est faisable de se charger des autres quand on n’a rien à soi...

         _ Peut-être, mais elle le fait bien !

         _ Il est amoureux !

         _ Elle me rappelle ma femme... Svétania croyait beaucoup... sauf qu’elle avait les deux pieds sur terre. Enfin, pas tout le temps... Je t’ennuie avec mes souvenirs...

         _ Non. À propos du film, tu penses quoi des nazis ?

_ Tu as de curieuses questions... C’est facile à dire, les nazis ! »

         Marie estime que c’est pratique : la personne disparaît derrière un titre générique. Les “criminels de guerre” lui posent moins de problèmes que Malek. Elle comprend tout à coup l’utilité des tribunaux : rétablir le pire des individus dans ses droits ; pour que la justice passe ; qu’elle ne soit pas qu’un exercice académique : la suppression d’un mot gênant. Elle saisit qu’on ne doit pas rayer un nom. Elle devine “qu’effacer” le bourreau c’est “effacer” la victime. Marie profite.

         Malek a servi les boissons. Son tee short bleu ciel adoucit sa peau brune et il semble qu’il ait oublié que le deuil frappe Marie. Pour la première fois elle le trouve beau. Combien de chances qu’il soit quelqu’un d’autre ? Aucune d’après Thérèse. Elle a vu les photos : c’est lui. Passe derrière les filles crucifiées...

         « Je vais me coucher... Excuse-moi. » Elle l’a dit. Elle voit les femmes sourirent. La porte, le couloir tiède qui sent la Javel, sa chambre et l’air frais. On pianote à l’entrée. La sœur pétille de curiosité.

         « Je voulais juste vous remercier.

         _ De quoi ?

         _ D’être solidaire... Je me sauve. » Solidaire de qui ? Malgré elle... S’il avait massacré des animaux, elle croit qu’il l’aurait dégoûtée aussi. La violence l’effraie.

 

         Dehors les jumeaux battent la semelle. Le Paris de ce coin-ci dort. Les rues s’allongent sous les arbres noirs. Ils s’assoient sur un banc. David :

         « Tu te souviens d’Anvers ? Une nuit comme celle-ci ; d’une paix si forte que l’on croyait rêver... Le mal n’existait plus... Nous étions presque honteux d’être là ! Alors que l’autre bestiau ronflait... T’en n’a pas marre ?

         _ Le mal existe. Le type est sorti en flinguant ! Nous ne servons pas la vengeance mais la justice... Nuance. La justice s’accommode de la paix. Nous attendons pour juger.

         _ Je sais. N’empêche... En vieillissant je peine à faire la différence. » Un jeu plutôt qu’une discussion ; une manière de lutter contre la solitude morale du “chasseur de nazis”, qui naît de l’exception ; et d’être seul dehors quand les braves gens dorment. Puisqu’ils la partagent, ils en parlent.

 

         Marie s’est endormie sur le lit, la tête orientée vers le ciel ; son corps moite et chaud, nu, touche la fraîcheur de l’air par la fenêtre ouverte. Thérèse ne dort pas. Elle contemple le ciel à sa manière ; en cheminant, d’étoile en étoile, vers le néant qui les contient. Elle arrive dans le noir qui est Source. Loin d’elle brille la matière, une masse curviligne qui scintille et palpite. Dieu est repos, non-fureur ; une âme paisible ; la Mère de toutes. Thérèse demande : pourquoi Malek ? Les mots crépitent comme des flammèches. La réponse ne viendra pas. La religieuse s’endormira à genoux, la tête dans les bras.

         Malek ne trouve pas le sommeil. Le téléphone l’a prévenu ce matin : départ demain soir, au train de vingt heures. Qu’il se rende à la gare : deux hommes l’attendront. Quelques pas encore, les pieds entravés, puis c’est le bonheur... Un goût de sexe féminin se mêle à son café. L’oubli... Il oubliera Svétania, les gamins, les viols, le camp. Il deviendra un chef de police jouisseur et pourri... Un vengeur démasqué : il ne vengeait personne, mesdames et messieurs, il travaillait seul ! Un monstre doté d’une libido folle ! Un simple fou. Il distingue des voix dans sa tête ; derrière un mur. Une femme chantonne l’hymne national ; des enfants se chamaillent. Il remplit sa tasse. Il ne faut pas qu’il oublie. Jamais. Le viol, les crimes, ces graines de malheur, sa cause, ses alibis, son bouclier... Toujours au poing... Il se lève, éteint la lumière, ouvre la fenêtre. Le vide pailleté envahit son regard. Il n’est plus qu’un fétu. Le firmament a la mesure de sa déraison, de la folie cosmique qui a tordu sa vie, qui l’a dressée en forme de gigantesque “pourquoi ?” Et s’il n’était que cela, un instrument, une question que Dieu se pose ? Car il doit bien s’en poser quand même ! Sauf s’il trouve que l’homme est la démonstration parfaite de Sa perfection... Malek s’allonge sur le lit. Il ressent l’espace fini, une douleur terrestre, Dieu est resté là-haut. Il voudrait parler à Thérèse, ou faire l’amour à Marie, une même façon de vivre ; mais il n’ose pas les déranger. Il s’endormira à l’aube nouvelle, aux premiers chants d’oiseaux.

 

         Karl prend la relève à deux heures. Les trois hommes discutent un instant puis ils se quittent. Il reste seul sur son banc ; avec un Thermos de café.


 

XII

 

 

 

 

Thérèse se réveilla quand les tuiles rosirent. Au frais de la nuit elle avait regagné le lit. Elle fouilla dans sa tête à la recherche d’un appétit : elle trouva celui de vivre. Elle remercia le Seigneur ; un bénédicité qui la tînt en prière une demi-heure durant. À huit heures elle avait déjeuné, pris sa douche, enfilé ses habits, entendu la messe, posé sur ses lèvres un soupçon de rouge et sur ses joues un voile de fond de teint. Elle obéissait sur ce point à la mère supérieure qui affirmait que des nonnes trop pâles préfiguraient mal l’au-delà. En fait elle se pliait de bonne grâce à ce léger maquillage : elle souffrait parfois d’un ministère qui la privait de sa féminité ; plus exactement elle ne comprenait pas bien en quoi celle-ci gênait celui-là. Sans enfants, sans amours humaines, sans orgasmes partagés, elle pensait que la sororité des dites sœurs avec la femme laïque, relevait du vœu pieux. Un prêtre aura plus de chances de saisir une détresse féminine... Que serait-elle sans les lambeaux de jouissance qui lui collent à la peau ? Un ectoplasme qui ânonne le droit canon ? Quel sens donner au commandement de “s’aimer”, quand le corps ignore une proposition de l’alternative ? Ce matin toutefois, elle se préoccupe d’autre chose : Malek viendra-t-il comme il l’a promis ? Et s’il vient, saura-t-elle le convaincre de se rendre ? L’amener à résipiscence ?

         Elle sort. Elle voit bientôt Karl sur le banc. Son look messianique est défraîchi. La relève tarde à venir. Il se soulève, elle s’assoit un instant, une façon à elle de se lever devant lui. Elle interroge :

         « Vous avez veillé ? Pourquoi ici ? Vous ne savez pas où il se cache.

         _ Une intuition ma chère... La jeune femme le connaît et elle ne fréquente pas forcément le dispensaire. Et puis les nuits parisiennes ont un charme rare. Cette rue est un jardin de banlieue, avec ses chats... » Il désigne le feuillage qui déborde sur la rue. Elle se lève.

         « On m’attend. À tout à l’heure donc... Ne soyez pas violents : le rustre c’est lui ! » Elle s’éloigne.

 

         Aucune queue devant le dispensaire, il est trop tôt. L’enfilade de portes closes, la chapelle, le prie-Dieu et la prière plus dense qu’à l’accoutumée. Elle se redresse gorgée d’espérance, saoule comme une grive aux vendanges, du bonheur de sauver. Elle s’apaise sous le bois de la croix, sous le bois qui rayonne. Elle prolonge l’instant ; le tableau, les travées, le tribunal de l’avant-dernier jugement... Elle a choisi deux témoins, un couple de victimes, le violeur et sa violée. Elle a souri en remarquant que le vocabulaire judiciaire interdisait à l’homme de témoigner pour la défense... Ils témoigneront, voilà tout.

          Les faits remontent à dix ans. D’une parfaite banalité, d’après les journaux. Rubrique : faits divers ; genre : femmes écrasées. On donne plus de précisions pour une blessure par balle : le projectile a labouré les chairs avant de ressortir par l’aine. Comment dire que le phallus du violeur ne ressort jamais ; ou qu’il a déposé du venin dans la plaie.

         Mauricette, la personne en question, venait la voir depuis cinq ans. Rapidement elles refusèrent le mot consultation. Elles échangèrent ; puis en de longs conciliabules affectueux elles mélangèrent doutes et meurtrissures à certitudes et bonheurs. Thérèse a eu des amants et elle se souvenait de son dernier rapport ; avec la conviction, qu’en acceptant le suivant elle eut été violée. Elle prit sa part de souffrance, en nonne puis en femme. À moins que ce ne fût le contraire : digne fille d’une Église du Christ, elle discernait mal la part de chacune... Aujourd’hui Mauricette était mariée et mère de deux fillettes. N’eut été l’aura meurtrie qui traînait autour d’elle et qui parfois, les mauvais jours, absorbait la lumière, elle conviendrait d’un équilibre heureux. Dans l’histoire du “criminel de guerre”, elle répondait à l’appel d’une amie.

         Convaincre Henry fut plus difficile. Sorti de prison depuis plusieurs mois, il suivait une thérapie à double détente : psychiatrique et confessionnelle ; confusionnelle aussi, quand le même fait relevait selon les thérapeutes, de deux ordres différents. Bizarrement, il préférait la méthode de Thérèse, qui chargeait l’homme pour mieux le sauver, à celle de la médecine qui explosait la mécanique humaine pour mieux la remonter. Peut-être répugnait-il à attribuer au « ça » le mérite d’avoir offert à son « moi » le plaisir qu’il venait de payer en années de prison. Quoi qu’il en soit, il profitait des recommandations de la religion alors que celles de la Faculté le délitaient. Pour tout dire, les recherches dans son subconscient lui donnaient mauvaise conscience : il se sentait à la fois fils indigne et violeur.

         Thérèse n’entretenait avec lui que des liens officiels : par manque d’affinités avec quelqu’un qu’elle comprenait mal. Et parce qu’il n’avait pas le charme, elle préférait penser le charisme, de Malek ; elle le savait depuis hier. Elle le soignait à l’ancienne, à coups de Pater Noster. Elle n’osait pas encore les Ave Marie... Pourtant il progressait : il s’appropriait la faute de l’alter ego qui logeait dans son caleçon ; bientôt il pourra se reconnaître, se punir et s’aimer. La sœur maniait la force centripète comme un charretier manie le fouet : pour stimuler l’attelage, pour unifier ses forces. Elle pestait contre le psy qui disait-elle, jouait l’éclatement de la personnalité pour la recomposer en oubliant les morceaux déplaisants ! Quid du Paradis ? L’escamotage, en lieu et place de la maîtrise de soi ! L’homme de l’art répondait qu’il soignait, et pas seulement un banal mal d’être, mais un fléau social. Et il se défendait de fabriquer des zombies. On en restait là.

         Elle tricha pour décider Henry. Elle lui raconta que Mauricette souhaitait une entrevue afin de clore l’affaire. Elle ajouta qu’il lui devait bien cette faveur... Il promit de venir.

 

        

 

Des pas dans le couloir distraient Thérèse de sa rêverie. Mauricette est sur le seuil. Brune, petite, presque gracile, avec deux billes noires qui lui trouent la figure. Elle porte son charme ailleurs que sur son corps ; dans ses gestes, dans sa moue, dans le sourire qu’elle a généreux, dans le ton mélodieux de la voix ; bref : dans les détails. Les deux femmes s’embrassent. Elles devisent un moment ; histoires à tuer le temps ; leurres destinés à tromper la tension qui s’infiltre. Puis le discours change. Elle ne l’a pas revu depuis le procès. Oui, elle croit qu’elle est prête... Elle ne sait plus... C’est grave si elle part ? Trop tard. Il occupe l’embrasure. Il a vieilli ; fondu. Elle maudissait une brute... Thérèse se lève et parle :

         _ Merci d’être venus. Je crois que la durée efface les rancœurs, quand le cœur et l’esprit ne les entretiennent pas. Henry, voulez-vous demander à Mauricette de vous pardonner ? »

         Des têtes encadrent celle de l’homme. Un balai braillard de faces rigolardes qui oblige Thérèse à sortir de la pièce. On l’entend admonester ses troupes ; elle revient.

         « Je dois vous laisser ; prévenez-moi quand il arrive... »

         Elle se retire satisfaite. Les choses se déroulent comme prévu : j’amorce la pompe et ils pataugent. Une demi-heure pour faire la paix... Il faut qu’ils la fassent... C’est l’unique moyen de toucher Malek : par la grâce... Elle inondera la chapelle... Quand la haine se retire, Dieu que la plage est belle ! Immense... Plus grande que mille mers. Elle pose la main sur la tête d’une vieillarde : « Alors Mamie, cette descente d’organes ? On voit ça ? »

 

         Henry baisse le regard sur sa victime. Il va s’asseoir à trois chaises d’elle, à hauteur des trous noirs. Il préfère. Il sait que le pardon doit venir d’un égal : arracher l’indulgence d’une victime que l’on méprise, c’est bidon. On n’y croit pas. Et il a toujours méprisé le sexe faible. Enfin d’après les psys et l’avocat. En vérité il les voyait trop grandes, trop fortes, trop puissantes, étrangères. Des aliennes. Attirantes. Follement. Irrésistiblement. Alors il en avait choisi une fluette... Pas de fesses, pas de seins, le minimum de bouche et l’air douce... Il l’avait observée quelques jours. En fait, c’est par timidité, par faiblesse, par impuissance qu’il l’avait violée... Pas pour lui faire du mal... Il aurait voulu qu’elle s’extasie devant l’aubaine... Une étreinte surprise, dans un escalier... Lui, il aurait aimé. Au lieu de ça elle a hurlé. Il faisait 10 kg de plus, les muscles perdus, et 30 de plus qu’elle. Elle s’est évanouie. Le temps que les voisins s’organisent, le crime était commis. Il avait joui dans une femme ; une vraie, avec un corps à elle, une odeur. Le mal à retenir l’odeur, en prison... Tous les jours à se dire : je paye pour ça, je paye pour ça...

         Mauricette se lève. Elle voudrait partir. Elle pense à l’autre qui doit venir. L’autre qui va rendre celui-ci sympathique... Qu’est-ce qu’ils ont ces types ? Ils savent la douleur qu’ils nous donnent ? L’horreur de leur plaisir... Son regard se porte sur la croix, sur le Visage défait, sur la couronne d’épines. « Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Silence. Soudain Henry trouve la mince silhouette émouvante. Il hausse la voix le plus qu’il peut :

         « Je vous demande pardon... » Elle perçoit pardon. Un pardon, c’est un ballon qui peut s’envoler : vous accrochez la haine après et pfuit ! elle s’envole... Vous respirez mieux. L’autre aussi. Vous aspirez mieux surtout. Elle trouve pourtant l’exercice périlleux. Car il faut du doigté pour que la manœuvre réussisse : ne pas accrocher la mémoire ; juste la haine. Elle se sent prête mais lui l’est-il ? S’il se méprenait ? Combien s’autorisent d’une absolution pour recommencer...

 

 

                   Elle se rassied. Comment le savoir... Le lui demander ? Et s’il bafouille ? Ai-je envie de pardonner ? La vraie question. Elle tourne la tête vers l’homme. Elle ne le reconnaît pas. Son agresseur a disparu dans la prison, dans la durée. Pardonne-t-on à un violeur inconnu ? On reste seule ; définitivement, sa douleur sans contrepoids. Une espèce de veuve. Elle fouille ses entrailles à la recherche d’un visage. Elle s’affole un peu... Elle pleure. Il se rapproche. Il est blême, il comprend tout ; une femme est un être humain ; rien de plus. La honte le submerge. Il éclate en sanglots. « Pardon madame, pardon, je ne savais pas... Je ne pensais qu’à moi... Pardon. » Il pose sa main sur le bras de sa victime. Elle ne le repousse pas. Elle le retrouve, différent, mais c’est bien lui, mieux que l’autre puisqu’il partage. Elle n’est plus seule à porter le fardeau. « Je vous pardonne. » Voilà, c’est dit.

         Le quart d’heure suivant ils fignoleront le contrat... Qui pardonne à qui et de quoi... Puis Mauricette passera les consignes pour la suite : l’affaire Malek. Thérèse les trouvera proches l’un de l’autre, en messe basse. Elle ira s’agenouiller sur le prie-Dieu. La grâce a soufflé, alléluia !

         La soeur ne s’attarde pas. Elle soigne quand Malek et Marie se présentent. Elle les accompagne à la chapelle ; fait les présentations. Elle prend Malek à part.

         « Mon cher Malek je vous demande un service. Henry a violé Mauricette il y a dix ans. Il a purgé sa peine, elle vient de l’absoudre. Voilà pour les sentiments, les émotions. Maintenant ils doivent comprendre... Il le faut ! Le pourquoi du crime... celui de la souffrance... Engagez la discussion. » Elle se sauve.

         Malek s’étonne un peu : pourquoi lui ? L’air candide de la soeur a trompé son attention : le piège lui échappe. Elle ne peut rien savoir et ce soir il sera loin. Ce type n’a violé qu’une fois. Un malade ou un vicieux. Rien à voir avec moi ! Miro en plus ! Tremper Coquette dans un sac d’os, c’est jouer au Mikado ! Il demandait poliment... Bon ! Par où commencer ?

         Malek se calme. La salle familière paraît enchantée, le nid d’une onde bienfaisante, le salon d’une bonne fée. La présence de Marie ? Celle des ressuscités ? Ils ne rient pas encore mais déjà ils sourient. Elle parle de ses filles. Malek intervient :

         « Sœur Thérèse m’a demandé de mener le débat qui vous concerne. Pourquoi moi ? Je n’en sais rien, sinon qu’une habitude m’amène ici tous les matins. Elle s’imagine sans doute que je fais mon miel des aventures vécues à l’ombre de cette croix. Je reconnais là sa générosité... Parlons de vous ! Des choses que je peux imaginer, d’abord. Comment devient-on violeur ? » Henry se souvient de la leçon donnée par Mauricette quelques instants auparavant : adopter une approche chrétienne de la faute. Éluder les pulsions et autres fariboles à 500 F la séance. Assumer.

         « On le devient. Par manque d’imagination, de courage, de tendresse, de curiosité... Par orgueil, bêtise, mépris... Que sais-je...

         _ Par manque de chance aussi ?

         _ Non monsieur... Pendant des années j’en ai croisé des chances... Charmantes, graves ou légères, flottant sur de longues jambes ou rasant les trottoirs, brunes et roses, blondes et noires, des chances de toutes les formes, de toutes les couleurs... Elles voulaient se donner monsieur... Mais je n’ai pas le cœur à rendre. Accordez-moi cette justice, que je ne suis pas un jouisseur cynique. Il faut prendre de force pour n’avoir rien à rendre : c’est l’équation du malheur...

         _ Rendre quoi ?

         _ L’amour monsieur ; le plaisir ; l’attention. Je crois que je n’aimais pas les gens. »

         Henry se tait. Les demi-vérités qu’il assène le troublent, plus qu’elles ne semblent gêner Malek. Erreur : Malek est touché. La confession “catholique” est d’une brutalité inouïe et elle serait insupportable sans le rachat toujours possible. Henry la pratique par la grâce de l’indulgence. Jamais auparavant il ne s’était dévoilé de la sorte. Le portrait qu’il trace représente le soubassement moral du violeur, une construction contiguë à celle de Malek qu’il touche par analogie. Malek s’identifie à Henry, non pas dans les termes - il n’est pas affublé d’un égoïsme pathologique - mais dans le fait d’exister malgré ses forfaits. Le passage à l’acte a trop souvent un effet dissolvant : le criminel disparaît derrière le crime. Fréquemment il s’y cache ; il se terre. Henry l’a déterré. Malek ne s’y trompe pas ; déjà il se défend :

         « Vous deviez avoir d’autres raisons... Cherchez bien... On parle des parents, de la première liaison...

         _ Vous me rappelez le psy. Peut-être suis-je influencé par certains événements. Mais quand il m’arrive de faire le bien, on ne me ressort pas la rengaine : pourquoi ? Je réclame le droit d’être mauvais ! Sans aucune complaisance, croyez-le... Je hais cette part de moi-même mais je ne la renie pas. Je refuse de me considérer comme une entité biochimique ballottée par les microcourants ; c’est trop tard : je pense donc je suis !

         _ C’est facile à dire, maintenant que vous êtes gracié ! Teniez-vous ce discours hier ?

         _ Exactement le même. Croyez-vous que madame eût pardonné à un malade ? : la question ne se serait pas posée... J’aurais navigué dans un non-lieu sans espoir...

         _ Mais si vous êtes mauvais et agissez en conscience, comment vous pardonner ?

         _ Je vous l’ai dit : je souffre d’être comme cela ; dans la mesure du possible je me soigne. Je regrette d’avoir abusé de madame et je l’ai suppliée de ne plus ajouter son ressentiment au mien. Elle m’a fait ce cadeau. Qu’en pensez-vous, ma sœur ? » Thérèse a entendu le dernier échange.

         « Il faudrait demander l’avis de Mauricette. Je répondrai quant à moi, que la rémission ne peut se refuser si la demande est sincère ; elle est avant tout une marque de confiance ; une preuve d’amour... Enfin... au sens où la religion l’entend... Mauricette...

         _ Chaque jour depuis dix ans j’ai souhaité pardonner ; transformer le crime en accident... Perforée par une météorite ; par une mécanique ; par une bête ; par tout objet contondant qui ne soit pas un sexe d’homme. La blessure, l’humiliation, deviennent dérisoires, réduites à ceci : un objet dans mon vagin. Comprenez que la trahison dont je fus la victime m’isolait, des hommes bien sûr, mais aussi des femmes qui d’une certaine façon m’avaient désignée à leur convoitise. »

         Thérèse ne peut réprimer un sourire : Mauricette vient de régurgiter cinq ans de thérapie. Et puis les choses se présentent bien ; il fallait exalter l’individu pour mieux le replacer dans la communauté : c’est fait. Malek a-t-il saisi le message ? Seulement, le viol n’est pas son unique délit : il a tué ; des centaines de fois. Torturé. Un gentil garçon. Et si la quantité l’ordonnait inhumain ? D’office. Une péripétie de l’histoire ; un ouragan ; une sécheresse. Des milliers de morts très loin... S’il refusait d’être un homme ? Pis : si nous refusions de l’accueillir ; de le recueillir ; par peur de tacher notre belle âme... Nous ressentons de la compassion pour une victime, nous pleurons de bonnes larmes. Le bourreau ? Inconnu ! Un égarement de la nature le bourreau... Le Bradelave est un gros morceau ! Trop gros pour elle ? Pour eux ? Au delà de la norme, de la faute ordinaire, du péché mortel ; une pièce dans la partie d’échecs que jouent le Diable avec les noirs et Dieu avec les blancs. Les criminels font les pions, les fous gouvernent, les tours sont des camps... Sœur Thérèse doute.

         Malek se tortille sur son banc. Cette histoire ne le concerne pas. Ils font tout un plat d’un viol de rien du tout ! Et le type qui réclame d’être responsable ! Ça sent la Thérèse à plein nez... Bondieuserie et compagnie... S’ils savaient pour moi ! Si ce gus a pris dix ans, moi je sors de taule en 3 000 ! Ils me tueraient avant. Je leur fiche la trouille... Ils savent qu’ils sont pareils à moi... C’est une question de circonstances...


 

 

 

XIII

 

 

 

Dans le couloir, une voix à fort accent germanique demande Thérèse. Le troisième témoin. Hans Valberg, un ancien SS ; le seul repenti encore vivant, en tout cas le seul qui accepte de parler. Elle le fait entrer. L’homme âgé, mince et grand, est une sorte de marionnette en fil de fer, blanchie à la craie, la peau moirée comme une vieille soie. L’œil bleu acier est devenu gris-bleu ; oxydée peut-être par la suie des crématoires, quand leur fumée paraphait le monde arien.

 Elle feint la surprise ; explique :

         « Hans est un vieil ami de notre paroisse... Il passe me voir quand il vient à Paris. Depuis quarante ans il s’efforce de comprendre comment on devient nazi et pourquoi on le reste malgré les évidences... Il analyse les mécanismes de l’intérieur, puisqu’il le fut jusqu’à l’extrême, la direction d’un camp. À la différence de tous, il n’en rajouta pas dans l’horreur. Quelques survivants en convinrent, ce qui lui vaut d’être parmi nous après vingt ans de forteresse. » Elle raconte à Hans l’objet de leur présence et elle lui demande d’exposer son point de vue sur le sujet.

         « Je ne connais pas grand-chose du viol. Je ne l’ai jamais pratiqué. J’en ai vu des collectifs, mais les victimes ne me faisaient pas de confidences. Je devrais préciser que je ne l’ai pas pratiqué avec violence physique directe. Les prostituées qui suivaient la troupe et les rares détenues qui cédaient de leur gré, je reste persuadé que nous les violions. Elles nous haïssaient. Ceci explique-t-il qu’elles aient pu copuler en sauvant un minimum d’apparence ? Je dois à la vérité de constater que sur la question nous étions des enfants comparés à la pratique des Bradelaves ; pour ne citer que nos contemporains les plus abjects. »

 

 

                   L’attaque est directe. Elle répond à un signe de Thérèse qui trouve que Malek se comporte mal. Il faut le provoquer ; lui faire abandonner l’air goguenard qu’il affiche quand Henry intervient. Le temps va manquer. Sauf miracle. J’étais folle...

         _ « C’est le crématoire qui se moque du bec de gaz ! Des millions de victimes contre des milliers : je rêve ! Si nous parlions des viols perpétrés par vos troupes ? Les femmes bradelaves en savent quelque chose ! Ma sœur intervenez ! Ramenez-le à la raison ! »

         Il a réagi. Elle se flagellerait. Elle entend le Diable ricaner. Elle a tout faux : Henry et son petit viol, un écart de conduite ; Hans et ses fours, des génocides. Comment a-t-elle pu croire que Malek vivrait chacun des martyrs, un par un. Elle lui en demande trop. Il est perdu. Elle voudrait s’agenouiller et prier. Elle doit répondre.

         « Le nombre ne change rien à l’affaire... Rappelez-vous Sodome et Gomorrhe. La vertu et le vice, comme la douleur, ne se partagent pas. Ce qui importe, en termes de justice divine, ce n’est pas tant la quantité de victimes que la qualité du repentir. Parmi un tortionnaire bradelave, Hans ou Henry, Dieu reconnaîtra les siens. Sa miséricorde est infinie alors que le péché ne l’est pas... »

         Elle a fait mouche. Les Évangiles restent un bon fusil. Le visage de Malek se colore et se détend.

         _ « Vous voulez dire que la faute de ce monsieur est identique à celle de celui-là ?

         _ Sur le plan qui est le mien, je dis que le repentir est la mesure. Sur le plan temporel, la justice discerne l’égarement passager de l’extermination méthodique. Par prudence, sans doute... »

         Malek savait cela depuis longtemps. Elle s’en était assurée dès les premiers soupçons. Le fait qu’il semblait découvrir ce concept maintenant, indiquait que la substance des mots atteignait enfin son cerveau. Il s’inquiétait du prix à payer parce qu’il pensait au rachat : l’antidote autorisait le poison.

         Thérèse quitte la pièce. Elle s’enferme dans le débarras et elle prie : remerciements et contrition, elle a douté. Puis elle sollicite l’inspiration. Le temps presse. Malek évolue, soit : voudra-t-il se repentir ? Et s’il le veut, le pourra-t-il ? L’exercice réclame une grande force morale ; à l’échelle de la faute. Hans et Henry ne sont pas à égalité... Pieux mensonge... D’abord il va devoir avouer. Ou doit-il se confesser au préalable ? Est-il sensible à l’attrition au moins ? Faut-il lui révéler ce que nous connaissons de lui ? Mon Dieu, aidez-moi... Elle implore entre la poubelle et le balai. Vanité... Elle sourit et se signe en sortant.

          Les femmes conversent : les fillettes de l’une sont à peine plus âgées que les nièces de l’autre et tout aussi espiègles. Les hommes écoutent Hans raconter ses campagnes. Celle qu’il a menée contre la différence, il dit s’en être réveillé à la défaite. L’aveuglement n’excuse rien : nul n’est censé ignorer la loi du cœur. Malek interroge :

         « Comment avez-vous pu ?

         _ Qu’importe au fond... J’ai pu. Vous n’imaginez pas l’hystérie populaire en Allemagne ; avant la guerre. Le nazisme lavait plus blanc. Il fallait être très fort dans sa tête ! Mais vous évoquiez les camps, je suppose... Je cherche encore. Cinquante ans après, le gouffre m’entoure... Si j’allais retomber ? Si je n’étais que le pire des Hutus, des Soudanais, des Khmers, des Afrikaners, des Blancs, des Rouges et des Bronzés de toutes sortes ? Aujourd’hui des gens soutiennent des partis racistes et xénophobes ! Posez-leur la question avant qu’il ne soit trop tard : “Comment pouvez-vous ?” Ils peuvent. Croyez-moi, quand un serpent menace, ne vous interrogez pas trop sur la raison de son humeur : écrasez-lui la tête ! N’est-ce pas ma sœur que le mal est partout et qu’il est vain de chercher à s’y soustraire par des fumigations intellectuelles ?

         _ Les invocations spirituelles sont plus efficaces ; toutefois le talon peut être une bonne solution : voyez Jésus et les marchands du temple ! Il est vrai que le mal semble, parfois, exister par lui-même... Les voies du Seigneur sont impénétrables... Revenons sur terre. Je l’ai dit et je le répète : dans l’économie qui est la mienne, seul le repentir a valeur d’échange. Dans l’économie laïque il en va autrement, les objectifs et les contraintes étant différents : exemplarité, protection... Hans...

         _ Je le répète également : votre question, Malek, est sans objet ! J’ai massacré des dizaines de milliers de gens sans la moindre raison. J’ai fait le mal, point ! Henry et moi, nous avons payé pour les crimes. Il vient de faire pardonner sa faute ; un privilège qu’il m’est interdit d’espérer : j’ai tué la parole salvatrice en supprimant la vie. Je traînerais un repentir sans objet si la religion ne le valorisait pas. J’engrange pour l’au-delà... D’ailleurs, ne suis-je pas une sorte de mort vivant ? » Malek intervient    :          « En disant « Nos contemporains les plus abjects » en parlant des Bradelaves, vous évoquez les crimes ?

         _ Oui. Qu’ils se débrouillent avec les fautes... À chacun sa croix ; n’est-ce pas ma sœur ?

         _ Et Dieu pour tous ! Et vous mesdames, qu’elle est votre opinion ? »

         À l’arrivée de la sœur, elles s’étaient rapprochées. Marie avait écouté sans comprendre vraiment ce qu’elle tenait pour un discours d’initié. Mauricette n’était guère mieux lotie mais, nécessité faisant loi, elle manifestait de l’intérêt pour les aspects connexes aux crimes et à leurs châtiments. Elle se lance la première.

         « Si les femmes s’étaient offertes aux soldats allemands, les auraient-ils épargnées ? Et leurs enfants ? Hans...

         _ Je peux évacuer le problème sur la forme : elles ignoraient qu’elles allaient disparaître quand elles entraient dans les douches ; et les soldats n’étaient pas nombreux... Voilà pour la matérialité des faits...

         _ Ma question n’a de sens que rapportée à moi... Je préfère le viol à la mort. Dois-je en rougir ma sœur ?

         _ D’autres, des Saintes notamment, ont choisi de mourir. Avec moins de mérite qu’une athée... Marie ?

         _ J’ai du mal à suivre... »

 

 

         Dehors les hommes de la SA ont tissé leur toile. Les jumeaux planquent dans la voiture stationnée à quelques pas de la porte, les autres à dix mètres sous un porche, Éric en amont, Karl en aval. David :

         « On va se faire couillonner ! Je le sens...

         _ Nous n’avions pas le choix...

         _ On attendait qu’il sorte ! Il habitait l’immeuble de la fille.

         _ Nous n’en étions pas sûrs. Et puis c’est fait ! Cela dit, la bonne sœur se goure : un criminel de guerre ne se repent jamais...

         _ Une bonne sœur espère un miracle, c’est normal. Je les préfère comme ça : un peu folle... Tu imagines l’oasis qu’elle représente dans la vie de ce type ? Haï par tous sauf par elle... Un amour désincarné qui m’effraye... Pas toi ? Tu te vois aimé pour un inconnu qui loge dans ton crâne ? Et qui attend que tu crèves pour aller s’éclater ! Je préfère être aimé pour mes couilles... même si c’est réducteur ! Et quand je dis réducteur...

         _ Il est rassurant d’être aimé pour sa viande... Les “bons” religieux vous aiment en “entier” : j’ai lu un bouquin là-dessus. Pour agir comme elle le fait, cette religieuse ne s’intéresse pas à un homme éviscéré. Sinon, elle se contenterait de prier pour son âme... En tout cas nous l’avons aidée ! Tiens ! la voilà ! »

         Plantée sur le trottoir Thérèse scrute la rue. Elle a refermé la porte. Karl se montre. Elle le rejoint. Elle semble préoccupée.

         « Vous voyez cher monsieur, que je prends votre expérience en considération : je viens vous consulter. Nous avançons, certes, mais nous n’irons pas assez loin ; pas assez haut. Il m’aurait fallu quelques jours. J’hésite à l’informer... Lui dire qu’il est perdu... Que nous savons. Que vous êtes là. Espérer un sursaut. Les morts le retiennent ; épuisent l’espérance...

         _ Est-il armé ?

         _ Rien ne l’indique...

         _ Vous connaissez mon opinion sur votre entreprise ; vos déboires la confortent. Même s’ils n’enlèvent rien à l’estime que je vous porte... Réfléchissons. La bête renâcle, mais elle s’est engagée... Ne pensez-vous pas qu’une telle révélation serait de nature à fausser votre projet ? Je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, notez...

         _ La spontanéité du repentir serait entachée ? Qu’importe le flacon... Je ne rêvais pas d’un repentir athée, pour la seule grandeur de l’homme... Le paradis est au bout de l’offre.

         _ C’est le problème avec vous : vous avez supprimé l’acte gratuit ; quoi que l’on fasse, la carotte et le bâton flottent sur nous ! Revenons à nos moutons. Il est armé ; ils le sont toujours : une petite arme à hauteur du mollet. Parfois ils l’utilisent contre eux... Ne lui dites rien : vous en feriez une bête sauvage ! À midi, laissez-le partir. Croyez-moi... »

         Thérèse repart. La porte, le couloir, la chapelle. Malek est à l’écart, mais il écoute l’Allemand parler de Vienne. Ses grands-parents maternels habitaient l’Autriche et la ville. Il y passait les vacances scolaires. Souvenirs d’enfant avec tout plus haut, plus fort, plus grand ; plus neuf. Le Danube avait les yeux bleus. Svétania aussi. Malek la connaissait depuis toujours. Elle vivait en face de chez lui. Partage du goûter, goûts partagés, mariage dans l’église du village, vaste comme St.-Étienne, la cathédrale de Vienne. Puis vinrent les guerres : la mondiale pour Hans, et pour Malek celle des Balkans ; la grande et la petite ; avec des criminels à l’échelle. Comment a-t-il pu ? Il ne sait pas... C’est facile à dire... Moi je crois savoir et c’est plus difficile... Ce gars se présente comme une marionnette, un instrument : une victime. Il se fait pardonner par procuration. Je pourrais en faire autant... La soeur m’a piégé ! Elle sait tout de moi la garce : les crimes, la peur. Tout ! J’en suis certain maintenant. Elle ferraille dur sous un air amical. Elle me lance dans les pattes un détraqué qui endosse et un industriel qui élude ; elle a fait ses comptes : je suis au milieu ! Un manufacturier à demi détraqué ! Pourquoi tout ce cirque ? Que veut-elle ? Suis-je idiot ! : elle veut sauver mon âme ! Ou ce qu’il en reste ! Elle m’indique la voie : ne pas disparaître à la manière du Chleuh, rester l’arme du crime, qui témoigne ; ne pas assumer au-dessus de sa condition non plus, la condition humaine. Elle me tend une perche en forme de crucifix. Elle l’a dit : « Sa miséricorde est infinie alors que la faute ne l’est pas... » Peut-être, mais vingt ans de cabane... Je sortirai propre et vieux... Svétania ! ?

         Svétania... Il est tout surpris de la trouver là ; Svétania c’est l’origine, la cause sacrée. Elle ne connaît rien des camps. Aucune visite dans les boucheries, les violoirs ; jamais retenu le sexe ou le bras. Vierge de la merde qu’elle a semée... Il l’a quittée meurtrie et morte, il lui rend des visites à la niche creusée dans la colline qui surplombe la ferme, il lui parle des années vivantes. Elle doit croire qu’il travaille à la ville... Et la voilà qui débarque dans sa tête en plein déballage ! Attends Malek, explique-moi ! Ces cris, ces cadavres, cette fureur, ce bordel immonde c’est quoi ? Tu me vengeais ! Tu “te” vengeais ! Moi, je t’aurais demandé de violer des femmes parce que des hommes m’avaient violée ? Ça me ressemble ? Tu disais tout le temps que j’étais poire, cul-bénit, que quand on me giflait je tendais les deux joues ! Trouve autre chose ! T’as perdu la boule... C’est mieux... Pendant combien de temps ? Deux ans. Ça fait long pour une crise... Tu m’aimais beaucoup... Tu me dégoûtes ! Les types qui nous ont tués, ils étaient laids, incultes, ivres ; pourtant j’aurais compris que tu les flingues... Tout de suite ou quelques jours plus tard... J’aurais compris. Mais deux ans à fabriquer des victimes à mon image, à celle des gamins, c’est du sadisme... Pourquoi m’as-tu trahie ? Malek se lève, pâle comme un drap. Les cloches de Vienne se taisent. Il s’entend demander : « Ma sœur, je voudrais vous parler. »


 

 

XIV

 

 

 

Les autres sortent. On s’est dit merci et au revoir. Maintenant ils sont seuls, assis sur un banc. Un silence léger, complice, tombe de la croix. Malek murmure :

         « Une bonne sœur, ça confesse ?

         _ Ça écoute, ça conseille ; je ne suis pas un prêtre.

         _ Donc ça répète ?

         _ Je dénoncerais un criminel... Pour le reste, vous avez ma parole. Usez d’un artifice... Je n’enquête pas !

         _ Les morts peuvent-ils nous juger ?

         _ Non ; pas “directement”. Toutefois, s’ils ont compté pour vous, il est évident qu’ils agissent sur votre conscience. C’est elle qui parle pour eux. Vous recevez des visites ? Une femme ? Une personne que vous aimiez ? Vous préférez rencontrer monsieur le curé ?

         _ Non non ! Je pensais à l’épouse de l’Allemand : elle a dû souffrir...

         _ Il était célibataire à l’époque...

         _ Sa mère alors...

         _ Telle mère tel fils... bien souvent. Imaginons l’exception... Ou plutôt marions-le ! Sa femme qui est, simplifions, une bonne chrétienne, rejette les exactions des nazis à l’encontre des juifs ; comme elle s’effraye de la violence immanente à ce régime. En fait, chrétienne et démocrate, - oui je sais, l’Allemagne chrétienne et démocrate votait pour Hitler ; prenons les mots à la racine voulez-vous, - elle maudissait les barbares avant l’heure. Une prémonition sans doute, car elle meurt sous les premières bombes... Je continue ?

         _ Ajoutez deux mômes sous le bombardement...

         _ Le voilà seul avec une vie qu’il ne comprend plus. Naître pour un tel malheur n’a pas de sens. L’absurde est dépassé ! Il doit mourir et, corollaire en situation, il doit mourir en tuant. Les Schutz-Staffel sont faites pour ça ! Du moins le croit-il... Il s’engage. Il tuera beaucoup. Puis c’est la blessure et le service à l’écart du front : dans les camps. Vous connaissez la suite. Votre question n’a guère de sens à ce niveau...

         _ Elle en a pour lui.

         _ J’imagine... Je voulais dire qu’il aurait dû y penser plus tôt.

         _ Il cherche peut-être des alliés...

         _ Dans ce cas il a raison... Un point me paraît important dans cette affaire : celui du plaisir, celui de la jouissance. Il faut jouer cartes sur table : quid de la jouissance ? Administrait-il la vengeance avec le détachement qui convient ? Avec une compassion qui ruinait sa santé ? Avec la ferveur d’un archange en mission ? Comme un fonctionnaire de justice ou tel un zélateur ? Disons-le : représailles ou pas, il perpétrait des crimes ! À qui profitaient-ils ? Aux victimes ? Peu probable. En tout cas c’est l’intention qui compte. Vous me suivez ? Avait-il la haine ? Il ne semble pas qu’il trimballât quelque animosité tribale... Avant de se venger, il voulait se détruire : il haïssait sa faiblesse. La vengeance est un plat qu’on ne goûte pas longtemps ; sauf en cas de dérive psychotique. Vous savez ce que je pense de la vengeance ! Et j’ajouterai qu’elle sert fréquemment d’exutoire aux instincts les plus bas ! Combien appellent de tous leurs vœux la faute de l’autre, qui va leur permettre de gagner bien plus qu’ils ne perdent ! Quant à ceux qui font contre mauvaise fortune bon cœur en s’octroyant d’illicites compensations...

         _ Je ne pense pas qu’il ait été de ceux-là !

         _ Vous parlez de l’Allemand ? Probablement. Que tirer de ce fatras de questions, qui semble mener nulle part ? »

         Thérèse avait son idée : il fallait traiter un cas particulier, sous peine d’élucubrer sans fin. Malek devait en convenir de lui-même. Et elle avait chargé la charrette en espérant qu’il se défendrait. Après tout, l’entretien qu’il avait sollicité n’avait pas d’autre but. Elle poursuit :

         « Votre sentiment ?

         _ Il faudrait des faits précis. Les viols par exemple... On n’imagine pas le plaisir pris à gazer des gens... On conçoit mal le plaisir pris à donner la mort... Mais les hommes connaissent le plaisir d’éjaculer ! Prétendre que l’on venge sa femme en violant d’autres femmes, ça les fera toujours « se marrer » ! Idem quand l’épouse trompée se jette dans l’adultère pour « se venger » ! Encore que la femme puisse compter sur son état d’esprit pour éviter le mélange des genres...

         _ Vous pouvez ajouter, dans les prémices du viol, une nécessaire excitation ; la préméditation en quelque sorte. Le viol : un forfait prémédité, alliant la volupté de l’excitation et celle de l’orgasme ! On le voit : un excellent moyen de se venger !

         _ Vu comme ça, c’est imparable ! Mais c’est faire peu de cas de la complexité humaine... Le viol n’est pas l’aboutissement heureux d’une relation amoureuse : ce n’est, dans la meilleure hypothèse, qu’une forme de masturbation ; un acte éminemment solitaire...

         _ Oublions, un instant, les arcanes de la sexualité masculine. Considérons le viol comme une expression du pouvoir, la plus banale, celle qui relie le fort au faible ; la plus difficile à maîtriser. Il paraît, et comment ne pas le croire, que la plupart des hommes jouissent quand ils en usent. Et davantage quand ils en abusent ! Les femmes violées disent leur humiliation... Qu’en pensez-vous ? »

         La sœur, charitable, a ouvert une fenêtre : le dégoût postcoïtal et l’abus de pouvoir quasiment compulsif, forment le tableau clinique d’une revanche “présentable”. Reste que la durée, deux ans à distribuer des sévices, fait douter de la sincérité d’un motif qui ressemble fichtrement à un prétexte ! Il faut évoquer la perversité plutôt que l’égarement ! Plus fort encore : l’égarement, en brisant des tabous, a perverti un justicier ! Thérèse voit le spectre de l’irresponsabilité lui faire des pieds de nez. Malek possède la clé du tour de passe-passe qui le blanchirait. Elle l’entend prier : « Que Ta Volonté soit faite... » Elle se rassure : il pourrait inventer toutes les bonnes raisons qu’il voudrait... Il est venu vers moi... Il cherche une forme de vérité plus facile à supporter que d’autres. Voyons de quelle façon il s’aère...

         « Malek ?

         Malek flâne sur les charniers bradelaves. L’air glacial force la terre à fumer. La croûte cassée marque l’endroit du lupanar funèbre ou les corps enlacés se caressent. Il frissonne. Les os graciles des femmes forment un suaire de mailles qui l’enserre doucement et l’enlise. Il suffoque.

         « Malek ! Vous allez bien ?

         _ Une vision... Un cauchemar.

         _ Nous parlions du pouvoir...

         _ Le pouvoir... Tout a été dit là-dessus. Il permet parfois de grandes choses et le plus souvent de très petites, méchantes et mesquines. Le pouvoir absolu ? Même Dieu n’ose pas l’utiliser... Avec nous il pourrait, mais il préfère finasser : libre arbitre, rédemption... Car Il sait que sans contre-pouvoir, le pouvoir rend fou ! Non ? Une force qui pousse dans le vide s’enfonce dans l’infini...

         _ Je ne suis pas certaine que Dieu satisfasse aux lois de la physique ! Pour le reste, je vous suis. Un chef de camp est condamné à la folie ?

         _ Il se condamne ; car quel homme, assez sage pour fuir le pouvoir, serait chef de camp ? De là à penser que l’on ne finit pas là-dedans par hasard...

         _ N’accablez pas le pécheur ! Nous avons évoqué le motif, le plaisir et le pouvoir. Le gentilhomme pardonne, partage et n’abuse pas. La brute condamne, se sert et abuse ; et perd ! Il est vrai qu’il perd toujours trop tard... Par définition... Vous vouliez me parler... Vous ai-je aidé ?

         _... J’ai fait une grosse connerie en Bradelavie... très très grosse... tellement grosse...

         _ La miséricorde divine est plus grosse encore... Remerciez le Seigneur de vous ouvrir le cœur... Acceptez-vous : faites le deuil de “vos” victimes, plongez-vous dans la cendre et renaissez !

         _ Facile à dire... J’ai trahi Svétania, les gamins. Je suis la brute que vous citiez : je suis perdu !

         _ Je constatais une réalité temporelle : rien à voir avec le salut que vous promet l’Église ! La clé pour sortir de votre enfer ? : le repentir. Total. C’est pour cela qu’il ne faut pas tricher. »

         Thérèse se lève. On avançait. Malek reconnaissait qu’il était coupable d’un crime, sans préciser sa nature mais sans taire son importance. Rien n’indique pourtant, malgré la “vision de cauchemar” qu’il ait appréhendé pleinement le contenu de l’acte. N’est-ce pas trop lui demander ? Doit-il boire le calice jusqu’à la lie pour accéder au Salut ? Oui, sans le moindre doute. Mais s’il emprunte la voie à son pas, en marquant des étapes, qui cela gêne-t-il ? À part moi... La sœur comprend soudain que son ardeur évangélique confine à l’orgueil : Malek n’a ni tué ni violé toutes ses victimes en une fois, pourquoi veut-elle qu’il s’en libère d’un seul coup ! Il doit les recevoir une à une, exprimer ses regrets et sa honte, demander et espérer leur pardon. Il aura tout le temps qu’il faudra en prison ! Il suffit pour l’instant qu’il récite un acte de contrition pour un crime générique. Et tant pis si Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus n’inscrit pas son vénérable nom dans le livre des records, rubrique “Sauvetage de l’âme d’un grand criminel dans le minimum de temps”. Elle s’en expliquera plus tard ; car sur cette nouvelle donne, il faut conclure ! Elle s’assoit.

         « Vous reconnaissez un crime, Malek. Acceptez-vous de payer ? Et surtout, acceptez-vous de rendre des comptes à la société, qui fixera le prix temporel de votre rachat ? Songez qu’il vous faudra du temps pour vous libérer... La réclusion sera un refuge, un abri. Je vous conseille de vous rendre aux autorités. Dans le domaine qui est le mien, je vous assisterai de toutes mes forces, de toute ma foi. Je peux appeler la police, mais à votre demande seulement. Les éléments dont je dispose ne me permettent pas d’en prendre l’initiative. »

         Voilà. Thérèse a répondu à son urgence. Elle ne sait pas que Malek a la sienne : ce soir il sera libre ; à l’abri ; dans une autre prison ? Il fait oui de la tête ; il s’agenouille sur le prie-Dieu. Il prie : “C’est ma faute...”.

         Thérèse quitte la pièce. Le bonheur l’inonde. Elle rendra grâce, ô combien ! mais plus tard. Elle téléphone :

         « Inspecteur Larieux ? Sœur Thérèse. Vous pouvez venir. Vite, s’il vous plaît. » Elle rentre dans la chapelle.

         Onze heures trente. Malek prie toujours. Elle s’agenouille sur un banc près de lui. Elle l’écoute un moment et elle enchaîne : «... ma très grande faute... » Elle souffre. La misère pénètre sa candeur. Elle récite en pleurant sur les enfants de Dieu, perdus par le péché ou morts dans la douleur. Elle s’accuse de ne pas déplacer les montagnes. Puis la parole s’établit en litanie à deux voix, la sienne propre qui scande les faiblesses et l’autre, céleste, qui chante le pardon. Un quart d’heure plein de grâce qu’une sirène interrompt. La porte d’entrée frappe le mur et deux hommes en civil, plus deux autres en tenue, investissent les lieux. Ils sont armés. Malek n’a pas bougé. Les inspecteurs le relèvent, le palpent et le menottent. Il n’était pas armé. Le plus âgé des policiers remercie Thérèse de les avoir prévenus. Elle insiste pour qu’il la tienne au courant du lieu d’incarcération. Il promet. La sœur se tourne vers Malek, s’en approche et l’embrasse.

         « Je prierai pour vous. » Il sourit.

         « Écrivez-moi surtout. »


 

 

 

 

 

 

         Ils sortent en l’encadrant. Le car bleu repart en silence et Thérèse agite le bras. Elle l’agite encore que Karl est déjà là ; violemment teinté par la colère !

         « Comment ai-je pu faire confiance à une fille de Pie XII ? Vous m’avez trahi ! »

         « Sur la forme, je vous ai dupé. Néanmoins le principal est préservé ! : il est arrêté. Le mérite vous en revient, croyez-moi. Seulement je ne voulais pas d’un règlement de compte ! Il doit comprendre que ses crimes ne relèvent pas de la justice partisane d’un groupe de justiciers mais de la justice populaire d’une démocratie. Dans le premier cas il continue la guerre : du second j’espère la paix ; entre lui et la société, entre sa conscience et lui.

         _ Vous rêvez ! Il sera défendu par des avocats marrons, à la solde du gouvernement bradelave. Ils finiront par le convaincre qu’il n’est que la victime de vos “démocraties” ! L’enjeu est là ! Pas dans vos grands mots... Que ça vous plaise ou non, il continuera sa guerre ! À cause de vous ! Merci !

         _ Qu’aviez-vous à lui offrir ? De payer dans une monnaie de singe ! Son rachat n’aurait eu cours nulle part, trop entaché par l’idée que l’esprit de vengeance avait pollué l’esprit de justice ; le seul capable de fixer le juste prix que reconnaît la communauté. Vous le laissiez sans espoir... En dehors à jamais !

         _ Faux ! Nous avisons de la peine qui convient et nous veillons toujours à la contenir dans un délai raisonnable. Peut-être la portée du rachat aurait-elle souffert de l’apparente illégalité de notre action ? À qui la faute ? Vous avez péché, ma sœur ; par ignorance et par orgueil ! Je ne vous salue pas. » D’un pas rapide il se dirige vers la voiture. Il s’installe à l’avant. Elle démarre et s’éloigne.

         Thérèse se retrouve seule sur le trottoir. Sa joie s’est dissipée. Elle estime avoir agi pour le mieux mais l’enfer est pavé de ces intentions-là ! Cependant, livrer Malek à l’arbitraire d’un groupuscule animé lui-même des meilleures intentions, ne résolvait rien d’essentiel. Elle le regrettait pour Karl.

          La rue se gonfle des déjeuneurs. Une foule qui apporte Marie.

         « Il est parti ?

         _ Oui... Dans de bonnes dispositions... Puisse-t-il les conserver ! D’après Karl, très fâché contre moi, elles ne résisteront pas aux arguments de ses avocats. Nous verrons bien... Et vous Marie, pas trop... déçue ?

         _ J’ai cédé à un monstre, si vous voulez tout savoir ! Pourtant ce soir-là, ce n’en était pas un... J’ai même trouvé sa tendresse déplacée... Je m’en suis moquée. J’étais plus monstrueuse que lui !

         _ J’ai craint pour vous, cette nuit...

         _ Ne m’en parlez pas ! Mais je savais. J’avoue que j’étais comme la dernière épouse de Barbe-bleue : j’attendais qu’une sœur me secoure !

         _ Votre jeunesse vous protège ; c’est bien. Vous lui écrirez ? Moi je le ferai, mais moi j’ai la double casquette, et quand je dis la double... Ce serait bon pour lui qu’une “vraie” terrienne l’entretienne du monde des vivants...

         _ Il m’a trompée !

         _ Je ne veux pas le défendre. Mais nous sommes dans le camp des “bons” : ça oblige...

         _ Pour vous faire plaisir alors ! Et puis ça m’apprendra à... fréquenter n’importe qui. Soyez gentille de me le rappeler. Je vous invite à déjeuner ? Chez moi. Nous parlerons de tout. »


 

 

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

 

 

 

 

I

 

 

 

 

Un mois déjà. Trente jours ; trente barreaux dans un endroit que je n’aime pas. Tout m’insupporte : le châlit double des couchettes, d’un beige crasseux, la peinture grise des murs, écaillée, le muret blanc masquant la tinette, la porte borgne, l’ampoule nue et bête qui tue la lumière naturelle, l’odeur enfin, les effluves corporelles qu’une baguette chimique transforme en relents. Thérèse est venue ; deux fois. Elle m’a tout raconté : Karl et sa bande, leur accord et comment elle l’avait trompé ; pour mon bien... Ou pour le Bien... Je ne sais plus. Du coup, il avait transmis mon dossier au juge Broquette qui instruit l’affaire. Mise en examen pour viols et meurtres. D’abord une avocate fut commise d’office, une jeunesse qui me parlait avec des pincettes. Ensuite, envoyé par l’ambassade bradelave, maître Adrien Foccard du barreau de Paris prit la relève. Il ne veut pas admettre la reddition : pour lui, je suis innocent !

         Marie n’est pas venue. Elle s’est excusée. Elle m’a dit qu’elle viendra. Elle portera les fringues de sa patronne et les matons me feront la gueule pendant trois jours. Elle a du caractère Marie : elle n’en a rien à foutre d’un salaud tel que moi... et bien, elle viendra quand même car elle décide de qui elle voit ! Elle est gentille aussi : elle débarquera malgré la sœurette qui a dû lui faire la leçon afin qu’elle vienne ! Sans elles deux, sans Thérèse, je crois que je me flinguais... Sans mon compagnon de cellule aussi, un gars qui a sodomisé des gamins à ce qu’il paraît, et qui lui, a essayé plusieurs fois de se faire la der des belles. Tous lui en veulent. Moi je n’ai pas osé... Faut pas charrier. Et puis ce n’est pas le mauvais gus : il se tape les corvées. Oui, je me serais flingué ! En taule tu es coupable ; de tout. D’exister. Tu fais chier tout le monde ; sauf peut-être les gardiens. La tronche de quelques-uns, tiens, avec au fond des yeux une espèce d’envie de te piquer tes moments de jouissance les plus dégueulasses pour se les jouer sous les draps... Ceux-là, de te savoir innocent, ça les mutilerait...

 

 

         Le judas couine et la clé tourne.

 « Malik en salle. Ton avocat. » La salle, une cellule vide au bout du couloir. Une table en bois ciré, deux chaises. Foccard est là. L’avocat marron que prévoyait Karl. Une cinquantaine bouffie, dont trente ans de promiscuité pénitentiaire, lui donne l’air d’être un pensionnaire de plein droit. Son sourire se fane à l’entrée de Malek. Un cas difficile. Atypique. Un type que son pays voulait récupérer et qui se livre à la police ! Un homme sous influence ratichonne. Trois mille morts au bas mot et des états d’âme ! Plaide-t-il l’innocence, le malentendu ? Non : il plaide coupable. Tout juste accepte-t-il que l’on évoque le massacre de sa famille. L’ambassadeur a été formel : pas question de se mettre des crimes de guerre sur les bras. Il a magouillé afin que l’on débute sur “viols et meurtres” et il compte sur l’avocat pour qu’on en reste là.

 « J’ai du nouveau ! Deux témoins se sont rétractés. » Il ne peut s’empêcher de cligner de l’œil et d’ajouter à voix basse :

« On s’est arrangé... » Il reprend d’une voix neutre :

« Celle qui reste n’a pas souffert, je crois ? Vous fatiguiez ? » Il souligne le trait d’un mouvement des reins. Il ajoute :

 « Elle n’a vu que les dernières semaines. Nous soutiendrons qu’elles furent exceptionnelles... »

         Malek se souvient de cette matrone dont le physique disgracieux, autant que les sermons, décourageaient les plus motivés. Cette “résistante” fut épargnée : elle s’enfuit quand les premiers obus sectionnèrent les barbelés.

 « Écoutez mon petit Malik, nous sommes convoqués chez le juge très bientôt ; vendredi en quinze exactement. Il faut arrêter de faire l’enfant ! Vos soucis de pénitence et de rédemption sont honorables, certes, mais dans le contexte où votre patrie s’insère, complètement déplacés ! Purgez quelques années ici et retournez chez vous finir la durée qui vous convient ! Je peux vous obtenir cela... Disons cinq ans en France, compte tenu des remises, puis quinze ans à la maison ; avec en prime expiatoire, les visites de vos victimes... Vingt ans dans ces conditions, ça lave bien blanc ? Non ? »

         L’avocat masquait son agacement par l’ironie. Il ne savait plus quoi promettre. Le juge devait rendre ses conclusions et la terre entière allait savoir que l’on tenait enfin un pourvoyeur de charniers de la pire espèce. Un Bradelave. Le gouvernement changerait d’avocat.

         Malek fait non de la tête. La proposition n’est pas neuve. L’avocat veut plaider quelques viols amusettes, quelques excès de sève dans un monde troublé. Une sortie de bal qui aurait mal tourné ! Le témoin a-t-il vu l’accusé copuler ? Non. Le chef d’un groupe de garnements incontrôlables : voilà ce qu’il était. Quant à la peine supplémentaire, au pays, point ne fallait y compter : impensable de convertir en monastères des prisons déjà pleines. Au reste, quel homme sera-t-il dans cinq ans ? Fermer une porte de sortie en restant du mauvais côté suppose de l’énergie et de la conviction. Or un petit mois d’incarcération indiquait clairement que le climat carcéral est débilitant. Il s’en était entretenu avec Thérèse.

         « Méfiez-vous de cet individu, Malek : c’est le Diable qui vous l’envoie ! Encore que le gouvernement bradelave se moque de votre âme comme de celles de vos victimes... Ce monsieur n’est qu’un séide, un affidé ; ou un mercenaire au service de qui le paie : et vous n’êtes pas le payeur ! Minimiser votre action, la ravaler au rang d’un accident malheureux, c’est faire disparaître les cadavres jusqu’aux os ! Même vous, vous finiriez par croire qu’ils n’ont jamais existé... En outre, rentrer en Bradelavie signerait votre mort : vous restez le principal témoin et, compte tenu de votre état d’esprit, une menace ! »

        

Foccard continue :

         « Je ne vous comprends pas... Pourquoi ne pas prendre le minimum et aller expier ailleurs qu’en prison ?

         _ Je ne suis pas seul.

         _ Bien sûr ! Vos compatriotes existent ! Vous vous en fichez ?

         _ Ce n’est pas leur rendre service que de falsifier l’histoire... Je dois payer la rançon... Je les libère. Mais je parlais des victimes…

         _ Balivernes ! Réfléchissez. Je reviens demain. »

          Il se lève et frappe à la porte. Le gardien entre, l’avocat sort. Malek respire. Le surveillant, un stagiaire châtain-roux que la démesure criminelle impressionne, cache mal une certaine déférence. Il est vrai que Malek compte à lui seul plus de victimes que l’ensemble des taulards...

 « On vous attend au parloir monsieur Malik. Une bonne sœur. »

 

 

         Pour l’occasion Thérèse porte une tenue de bonne sœur. Pas le costume à l’ancienne, avec grande robe et chapeau albatros, juste le truc suffisant pour indiquer aux malandrins qui s’abîment dans l’abstinence que le territoire est consacré. En fait, elle ressemble à une soldate de l’Armée du Salut. C’est à peine si Malek remarque que la croix de poitrine qu’elle arbore, repose à dix centimètres des côtes. Il s’empare du sourire et lui fait visiter la maison. Il se réchauffe un long moment.

         « Merci d’être là... Je ne sais vraiment pas ce que je ferais sans vous... Des bêtises probablement... Comment allez-vous ?

         _ Allons : sans moi vous ne seriez pas là ! Je plaisantais. Cela dit je vais bien. Marie vous salue ; elle viendra la semaine prochaine. Vous vous souvenez d’Éliane ? Elle est passée au dispensaire. Elle voulait votre adresse. J’ai cru bien faire en lui fournissant celle d’ici... J’ai évoqué des problèmes... dans votre pays ; des faits assez graves, sans préciser lesquels. Je ne sais pas si elle désire encore vous voir... Sinon elle persévère dans son commerce avec, me dit-elle, des attentions “chrétiennes”. Lesquelles ? Là, elle ne s’est pas étendue. Elle m’irrite toujours autant... Mais vous, le moral ?

         _ Dur, dur ! Foccard persiste à jouer les exorcistes. Pour un peu il se porterait partie civile dans le procès qu’il intente en permanence à toutes les calamités qui affligent un individu en temps de guerre ! Il est facile de prétendre que sans les événements qui ont frappé ma famille, je cultiverais mes choux avec une auréole sur la tête ! Où cela mène-t-il ? Vous et moi, nous savons que la faute se moque de ces attendus...

         _ Nous le savons. Songez à l’opportunité que Dieu vous offrait de monter vers Sa gloire... Par le plus pénible des chemins de croix… Je le concède... Mais il vous reste le rachat.

         _ Que tout cela est compliqué ! Vous êtes mon amie Thérèse et je vous dois un aveu : en l’affaire, Dieu ne fait rien...

         _ Taisez-vous ! Nous en reparlerons... Ne changez pas d’attelage au milieu du gué...

         _ J’attends de mourir ?

         _ Attendez de revivre. Ne faites pas le malin avec Lui ! Si je peux me permettre... » Une rude bataille s’est engagée. Et celui-là qui envisage de combattre sans alliés ! Thérèse ne s’en offusque pas, elle s’en inquiète :  Dieu seul peut contenir l’absurdité de la vie... Malek filerait vers la folie. Elle reprend :

 « Parlez-moi du prisonnier : comment dort-il ? »

          Ils discutèrent un instant, comme naguère au bout du couloir. De quoi s’entretenaient alors le terrien et la fille de l’air ? Car Malek n’est pas autre chose qu’un paysan : tout au moins en a-t-il possédé les attributs. Des mots de base l’ont structuré : semailles, moisson... La contemplation raisonnée de la nature et la mise en paroles de la vie agreste, avaient élargi son vocabulaire. Que le chiendent puisse pousser dans le terreau, et plutôt mieux qu’ailleurs, cela se peut... Thérèse, quant à elle, descend de la bourgeoisie. Elle estime parfois qu’elle en est remontée ; qu’elle s’en est extirpée. Pourtant, affirmer qu’elle doit sa vocation à ce flottement sémantique serait totalement faux. Ils causaient très peu de leur vie commune : il n’abordait que la période rurale. Elle attendait qu’il raconte sa mort, qu’il parle d’autres choses que de bêtes taquines et de prés fleuris, des hivers blancs et des longues veillées... Elle attendait qu’il se lasse... Aujourd’hui, il manque l’odeur du café et par la faute d’un châssis vitré, le souffle impalpable qui accompagne les propos de vive voix. Par contre, la temporalité astreignante du lieu, en distrayant des minutes de joie du fardier des heures, créait une bulle d’intimité exaltée, une étreinte sur un quai de gare. Malek se vautrait dans la merveilleuse rosée. Diluées, l’angoisse et la peur ; baignée la chair moite, lavée la corruption de l’âme ; lessivée, la poisse murale. Vivifié, l’homme repenti. Heureuse, Thérèse, de le voir aller mieux. Proposer le meilleur n’est ni un jeu ni un pari : elle offre par charité, sans éluder la compassion. Malek a déjà perdu sa liberté, une souffrance qu’elle partage ; que l’honneur se fourvoie dans les arguties d’une défense infâme et il aura tout perdu !

         Le gardien émet des bruits de gorge : l’avant signal de la séparation. Thérèse promet de revenir après-demain, mercredi. Elle a noté que le juge rendrait ses conclusions dans la quinzaine. Ce n’est pas le moment de craquer. À la trompette de brume, elle se lève, fait un baiser de la main et s’évanouit dans la cohue.


 

II

 

 

 

La solitude tombe comme la brume, une cascade de ouate envahissante, bourrée de nostalgies. Une tristesse écœurante clapote aux frontières de la quiétude, une angoisse diffuse, un poison, une menace. Malek se secoue et prend place dans la file de détenus qui regagne les cellules. La porte ferme la parenthèse en claquant. Raymond l’accueille en souriant.

         Étonnant ce gars, Raymond. Probablement gentil toute sa vie, sauf en quelques instants, quand il viola les garçons. Il n’en parla qu’une fois, disant qu’il les aimait et qu’il ne les avait pas tués, ni même brutalisés, juste forcés. Il parlait plus volontiers des femmes. Nul besoin de les violenter celles-là : à l’entendre, Sodome fréquentait son lit tous les soirs ! Dans ces conditions pourquoi s’attaquer à des garçonnets ? Une boulimie charnelle affectant un esprit obsédé par le sexe ? Peut-être : Malek se souvenait d’orgies qui n’en finissaient plus... D’autant que la libido de Raymond paraît insatiable : pas de nuits qu’elle ne fasse vibrer le sommier métallique. Celle de Malek est restée dehors.

         Bruits dans le couloir, le guichet s’ouvre. Raymond saisit les deux plateaux. Bouffe de prison, catégorie trou noir. Ils mangent à la table. Mastication lente, à la recherche d’un goût derrière la saveur fade. Malek :

 « Mets la télé s’il te plaît. » L’autre se lève, fouille dans les couvrantes, trouve la télécommande et clique. Au Journal de France 2 un visage aux yeux très clairs déchiffre les nouvelles. Pour les taulards, les images sont virtuelles. On s’excite un peu quand les matons font grève ; quand des confrères surchauffés prennent le frais sur les toits ; c’est tout. Le reste du temps, on cherche de quoi s’exciter... Malek zappe comme on feuillette, puis ferme. On empile les plateaux et la vaisselle. Malek s’allonge sur sa couchette, celle du bas.

 

         Thérèse longe la prison, sur le trottoir d’en face. Le mur d’enceinte, l’espace mort que l’on devine, et la face nord du bâtiment, percée de lucarnes ; quelques linges pendent, quelques têtes regardent. Thérèse presse le pas. Les manœuvres de l’avocat l’inquiètent. De toute évidence il veut escamoter le procès. Elle voit Karl ricaner, elle entend ses sarcasmes à propos “d’une bonne sœur inconséquente qui prend ses vœux pieux pour des réalités !” Auto flagellation intempestive... La bataille fait rage : comment combattre ? La sombre muraille s’éloigne ; l’impression de quitter un cimetière... Momifiés vivants, par décisions de justice... « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Impossible ! Alors il faut demander mieux, plus fort...


 

 

         Malek plane sur les collines. Vol silencieux à coups d’ailes lents ; air limpide… Mais le souvenir transparaît au travers du calme. La fumée, les cris, le temps qui revient ! La face de Raymond déborde la paillasse. La figure sourit et s’efface. Celle de Foccard la remplace. Mon ami, mon bon ami ! Le ton est mielleux. Si ce sale type n’avait pas tort ? Peut-être ne suis-je qu’un instrument ? Les victimes le sont bien ! Non ? Instruments de Dieu, c’est bien ça ? Ou alors elles sont coupables ! Innocentes ? Impossible ! Au mieux, elles manquaient de foi : “Celui qui n’est pas avec moi est contre moi.” Je suis la victime d’un règlement de compte ! Le méchant de service ! Au service de qui ? Je tourne en rond... Ça ne mène nulle part... Thérèse a raison, je le sens, mais pourquoi mêler le bon Dieu à l’affaire : j’ai déconné telle une brute de la pire espèce et maintenant je dois payer. Sauf que cette conclusion ne m’engage en rien : à quel titre devrais-je payer ? Une conscience “sociétale” ? Je rigole. Pas à moi... La promenade...

         Les détenus du quartier B sortent avant les droits communs, ceux qui pratiquent les disciplines de base : vol, drogue, escroquerie et autres menus crimes que la société accepte de considérer comme les scories de sa marche triomphale. Les B détonnent : leur catalogue est confus. Ils renvoient un cliché trouble, inclassable. En fait, la plupart ont violé des tabous ! Alors, le moindre dealer, acteur de la misère que l’on sait, se croit en droit de punir un tripoteur d’enfant ; d’où l’isolement dont bénéficient les hérétiques. Malek fait figure de cumulard avec sa nomenclature délictuelle quasi exhaustive. À la promenade, les autres l’entourent. Le groupe déambule dans l’enclos tel un banc de poissons : par à-coups, en virevoltant selon l’inspiration d’un seul. Est-ce le sentiment d’appartenir malgré tout à quelque chose, qui les rapproche ? Malek, trait d’union ; fédérateur à la cour des miracles ; chef de clan ! Il ne se défend pas des sympathies qu’il inspire, elles le rassurent. Jusqu’à un certain point... L’heure passe vite. Avec celles des visites, ce sont les seules à ne pas tuer ; les seules qui ne tuent pas.

         Mélancolie du retour. Parties de dominos. Zapping sauvage, treillis d’images entre les murs et soi. Faire le vide, prendre des forces, en attendant la nuit...


 

 

 

III

 

 

 

Nuit en taule. Enfermement à double tour. Le silence réveille les morts, le bruit les tient éveillés. Sinistre noctambule le désespoir ; redoutable pourvoyeur de pollution sonore : cris, gémissements, hurlements, vous tirent les oreilles à intervalles réguliers. Nuits hachées. Vos victimes profitent du demi-sommeil pour envahir la partie qui veille ! Des femmes émaciées, sans visage, basculent le temps dans l’horreur. La vie nocturne devient un camp de la pire espèce, un enclos dans l’esprit. Une sorte de suicide. Le choix existe pourtant, entre user de somnifère, combattre ou subir. Cette nuit Malek se bat pour une liberté ; celle d’être l’imparfait qui résulte d’un postulat : l’imperfection est d’essence divine ; une marque de fabrique. Celui qui n’est pas parfait et ne pouvait pas l’être. Les gorgones hurlent qu’elles aussi sont humaines mais qu’il en a trop fait ! Il réplique en disant que ses méfaits sont le pendant des bienfaits du saint. En rigolant, elles rétorquent cet argument fallacieux : si la sainteté suppose une échelle de valeur, elle ne fixe en aucune façon le niveau le plus haut de la dépravation. Il prétend alors...

         La joute s’achève au signal du levé. Malek se réveille fatigué : batailler l’épuise ; mais subir l’assassine. Quand son esprit ferraille, l’émotion passe moins bien : les victimes deviennent des mots vivants, des objets littéraires, des sujets d’analyse que l'intelligence domine. À tout prendre, une nuit pareille n’est pas la pire des nuits !

 

         Toilette, petit déjeuner, routine carcérale, jusqu’à l’heure de l’avocat. Il est là, dans la salle. Il affiche une gueule triste à faire sourire Malek. Il attaque :

         _ Je rends les armes... Nous prendrons les vôtres. Je ne renonce pas à vous sortir d’affaire ! Nous plaiderons coupable, soit, mais en avançant des circonstances atténuantes en béton !

         _ S’il se trouvait qu’elles soient réelles, pourquoi pas ? Pour quelle raison ce revirement soudain ?

         _ L’ambassade m’a informé que des témoins se sont déclarés ! Il semble qu’une campagne d’informations vous concernant ait eu lieu... À l’instigation du S.A.C.G. Vous saviez qu’ils vous avaient retrouvé ?

         _ Je l’ai su... après ma reddition. La sœur a magouillé avec eux afin d’obtenir qu’elle puisse m’entretenir de mon salut. Elle les a roulés ! Ils se sont vengés.

         _ Toujours est-il que j’ai lu les rapports : accablants ! Avec un autre je plaiderais la folie... »

         Il paraît sincère... Malek est déconcerté : jamais quelqu’un d’étranger au conflit n’avait porté, devant lui, un tel jugement. D’autant que Foccard est un allié... Une vague noire voile son regard, reflue vers l’estomac ; il vomit sur la table. L’avocat s’écarte en criant et le gardien rentre, matraque à la main. Malek s’est redressé et, en écartant les bras, il indique qu’il est désolé. La tension tombe. Le surveillant passe la tête dans le couloir et lance un nom. Un détenu arrive, muni d’une pelle et d’un balai. Il contemple la scène d’un air goguenard, s’éclipse et revient avec un balai mécanique à éponge et deux seaux, l’un vide et l’autre à moitié rempli d’eau. Il pose le tout devant Malek et recule de trois pas. Le gardien n’a pas bronché. Malek s’exécute.

         Plus que la nourriture, c’est l’espoir qu’il a rendu. L’innocence présumée que l’avocat défendait, pour risible qu’elle fut, avait disposé quelques leurres en forme d’oasis sur le chemin de la vérité. Bien qu’il s’en défendît, des oiseaux les peuplaient ; ils égayaient la cage. Ils sont morts ce matin. Une digue s’est rompue, et avec elle la trêve : les visiteuses de la nuit osent la lumière du jour.

         La table est nettoyée. La défense se replie :

 « Je vous revois demain. Réfléchissez. Revoyez les faits ; essayez de comprendre ce qui vous est arrivé... »

         La cellule. Elles sont là, autour du lit, à ricaner. Il n’en reconnaît aucune. Des formes. Il violait des formes ? Aucun souvenir des yeux, des voix, des peaux. La même peur, les mêmes cris, la même sueur aigre. Je n’ai violé personne ! Je violentais des principes, des symboles, des images. Je blasphémais, je niais la vie ! Me voyez-vous brutalisant la douceur d’un corps vivant ? J’en étais incapable : j’ai connu l’amour d’une femme. Comment aurais-je pu ? Chœur des visiteuses : « Assassin ! Trop facile de nous éviscérer ! Rappelle-toi, tu nous demandais notre prénom... Note que tu nous appelais plus volontiers salope. Alors la salope, elle l’aime ma grosse bite ? Salaud ! » Elles s’énervent, s’animent, prennent des couleurs, se remplissent. Elles s’enhardissent jusqu’à pénétrer dans sa mémoire pour y chercher leur trace. Quand une trouve quelque chose d’elle, elle l’expose comme une preuve : sexe trop étroit, fesses trop épaisses, poitrine parfaite... Pourtant, pas un seul regard ne figure dans l’inventaire macabre ; pas de mots, aucune supplique ; le cerveau tel un magasin d’accessoires, une banque d’organes. Raymond interrompt le débat.

 « T’as pas l’air dans ton assiette... Des problèmes avec ton bavard ?

         _ Ils ont trouvé des témoins... Je vais plaider coupable... Sales draps !

         _ Tu t’es dénoncé...

         _ Je croyais que j’avais le choix. Maintenant je sais que des types m’attendaient dehors et que des témoins vont finir le boulot !

         _ C’est l’intention qui compte...

         _ Je sais... n’empêche... » La porte s’ouvre.

 « Malik dans la salle. » C’est l’heure des visites. Pourquoi la salle et pas le parloir ? Thérèse sans doute, qui a demandé cette faveur à l’aumônier.


 

IV

 

 

 

 

Thérèse attend dans une robe-chasuble grise. Un crucifix grand comme la main repose sur sa poitrine. Elle accueille Malek en souriant. Puis elle devine son humeur...

 « J’ai pu me libérer et venir aujourd’hui. Heureusement, semble-t-il...

         _ Foccard renonce à m’innocenter. Nous plaidons coupable !

         _ C’est ce que nous voulions, non ? Pourquoi cette tête ?

         _ Vos amis ont déterré des témoins... J’espérais plus de recul... Moins de sang... À quoi bon revivre tout ça ?

         _ Les juges préfèrent condamner sur des preuves, je suppose. Et vous devez éviter de prendre le maximum... Il faut donc un examen contradictoire. Vous avez lu les rapports ?

         _ Foccard les trouve accablants... Sans doute le sont-ils.

         _ Je continue à me méfier de ce monsieur. Parlons de vous ! Comment résister à la déferlante ? J’imaginais que le deuil se ferait lentement, en quelques années... Votre sentiment ?

         _ La nuit, le jour maintenant, elles m’assaillent ! Et vous savez quoi ? : je me défends ! Je suis un drôle de pénitent ! Je n’arrive pas à réaliser...

         _ ... Que c’est de vous qu’il s’agit... Cette schizophrénie vous protège. Mais elle vous enferme... Soit : ce n’était pas vous ! Pour elles, où est la différence ? Cet autre, le maudit, c’est donc votre frère. Ce n’est pas qu’une boutade... Il peut être de la plus haute noblesse d’esprit d’expier la faute d’un autre. Toutefois je ne sais pas si le rachat de votre âme y trouverait son compte... Vous sauveriez plutôt celle du pécheur. Retrouvez l’unité. Hors d’elle, pas de salut. Dialoguez avec vos victimes.

         _ Oui... Seulement l’urgence n’est pas là... Je reprends votre question : comment résister à la déferlante ?

         _ Je voudrais vous aider, mais je connais mal les forces en présence... Peut-être serait-il bon que vous me relatiez, dans des limites adéquates, ce que vous redoutez d’entendre. »

          Thérèse se souvient parfaitement des termes du rapport que Karl lui a fait lire lors de la première rencontre. Mais les mots, pour horribles qu’ils soient, ne renvoyaient les faits qu’à la connaissance livresque qu’elle en avait. Ici, l’acteur principal témoignerait de vive voix : par les vibrations sonores elle “toucherait” la réalité du drame. Elle poursuit :

 « N’ayez crainte : je respecterai le secret de l'instruction ! »

         Malek lâche un petit sourire. Il a confiance en elle. Au début de sa détention, il lui en voulait. Puis, en apprenant l’état provisoire de sa liberté, il se félicita qu’elle lui eût offert la possibilité de se rendre aux autorités en toute méconnaissance de cause. Avisé de la présence des chasseurs, eut-il songé à fuir ? : refuser une option favorable est une chose, accepter un sort néfaste en est une autre. L’aurait-il fait ? Elle insiste :

 « Cela restera entre nous. Parlez-moi de la première fois... Celle qui compte... paraît-il. Ou plutôt non... Puisque chez vous c’est la quantité qui... déconcerte, racontez une quelconque fois ; je n’ose dire un acte routinier. Où cela se déroulait-il ?

         _ Dans une pièce attenante à mon bureau... Une ancienne cuisine. Nous l’avions équipée d’une estrade recouverte en partie d’un caillebotis de bois souple... Une sorte de lit. Une table, quelques chaises, une armoire pleine d’alcools...

         _ Diriez-vous que le plus souvent vous étiez saouls ?

         _ Rarement avant ! Après oui. J’aimerais croire à l’expression d’un remords... En fait nous étions désœuvrés ! Horriblement...

         _ L’oisiveté mère de tous les vices ?

         _ De tous les sévices ? Complice... Salement complice... Je n’aurais pas abandonné un labour... Une fois... Vous savez les séances n’occupaient guère plus d’une heure par jour. Si la cuisine ne désemplissait pas, c’est que le camp était grand. Les équipes tournaient. Une sorte d’organisation informelle régissait l’ordre des passages ; basée sur un rapport de force qui ne collait pas toujours avec l’ordre hiérarchique : dès le milieu de l’échelle, la force physique primait.

         _ Tous les gardiens du camp participaient aux exactions ?

         _ Non. Si personne n’a jamais pris la défense des victimes, beaucoup ont déserté... Foccard m’a dit qu’un ancien gardien figurait parmi les témoins.

         _ Quel pourcentage ne participait pas ?

         _ Aux viols ? Plus de la moitié... Disons les plus de 50 ans et la plupart des jeunes... Et un tiers des autres.

         _ Sans conséquences pour eux ?

         _ Non. Nous pensions qu’ils s’embêtaient plus que nous. Pour un peu nous les aurions plaints !

         _ Spontanément vous vous êtes engagé sur le chapitre des viols... Or la torture et les exécutions sommaires tiennent la plus grande part dans l’acte d’accusation. Pourquoi cette prééminence des viols ?

         _ Toutes les femmes susceptibles d’être violées étaient souillées avant d’arriver au camp. Par les soldats. Toutes. De l’adolescente à la grand-mère. Elles nous arrivaient maculées de sang, humiliées, effarées, pleurant ou ne pleurant plus et nous nous jetions dessus... comme des porcs. Alors la torture, après ça... Dieu ait pitié de nous...

         _ Croyez en Sa miséricorde. » La sœur se signe.

         Derrière la porte, le gardien remue ses clés bruyamment. Elles ne vont pas tarder à servir. Thérèse pose sa main sur celle de Malek.

 « Nous continuerons demain. »

         Elle se retrouve dans la rue ; une impasse ? Malek est-il soluble dans le dialogue ? Elle s’apaise. Les témoins seront mille fois plus brutaux : elle doit l’habituer aux frappements des mots, à leurs résonances. Ils doivent se parler avant l’affrontement, trouver où ça fait mal, mettre du baume ; avant la déchirure. Elle traverse, elle s’éloigne.

         Malek se sent mieux. Ses mots ont pris l’air en public... Un souffle a parcouru la cuisine... Pas grand-chose ; une détente ; un enfant braillard qui s’endort. Il bénit la petite bonne sœur. Sœur courage ! Elle écoute des horreurs sans broncher ; avec juste une pointe d’émotion, le couinement spirituel d’un esprit dont on charge le bât. L’agnelle mystique qui souffre de mes péchés ; de mes maux...

 

         Repas maussade, bœuf épinards, sieste agitée. Elles ne prennent plus de repos. Elles viennent en personne maintenant, avec des yeux dans une figure, des cheveux, un timbre de voix. Il lui semble même qu’elles se féminisent, en ceci qu’elles le vitupèrent pour des griefs personnels. La discordance a remplacé l’unité.


 

 

V

 

 

 

 

 

« Malik, visite ! » Le gardien malmène son indolence en élevant la voix. Le détenu sommeille d’autant mieux qu’il n’attend personne. Même les furies se reposaient sur le sol, muettes comme des corbeaux. Il s’étire.

 « Dépêche Malik ! J’ai pas que ça à faire ! » Bien qu’il sache que l’activité le déborde moins que l’embonpoint, Malek ne relève rien : les matons sont plutôt réglo ; de là à copiner en les charriant... Un coup de brosse sur les cheveux et ils sortent.

         L’avocat a changé de costume, pas de visage : il arbore l’air affligé du matin. Il soupèse un dossier rouge :

 « Tout est là ! » Il montre les feuillets tamponnés de noir.

 « Vous ne pourrez pas les lire avant le procès ! La sécurité des témoins... Je vous en dirai l’essentiel et nous préparerons les réponses. J’ai tout lu et savez-vous ce qui me glace ? La haine qu’ils vous portent ! Une réponse inhumaine à des actes inhumains ? Je ne le pense pas... Ils focalisent sur vous... Pourquoi vous ? Vous étiez le chef bien sûr...

         _ Ils veulent un responsable.

         _ Sans doute, mais vous n’êtes pas le mieux placé pour assumer ce rôle... Vous n’êtes que la première marche de l’escalier hiérarchique, le premier quantum de la spirale ; celle qui propulse la faute dans le fatras des fonctions génériques, dans l’anonymat des noms prestigieux. Ils préféreraient tenir un type qui ne réponde que devant Dieu !

         _ Ils n’ont que moi... Ils font avec. De toute façon, mes “chefs” sont intouchables, n’est-ce pas ? Engagés dans le processus de paix... Sous l’égide des Nations Unies comme ils disent... In-tou-chables !

         _ Pour l’instant. Soit ! Ils constatent que vous êtes seul et ils vous haïssent d’homme à homme en quelque sorte ! Consolez-vous : vous êtes plus précieux pour eux que vous ne l’avez jamais été pour les personnes qui vous aimaient !

         _ Je connais la chanson... Le bourreau libérateur de la victime…

         _ Voyons les faits. Un homme d’abord. Pendu par les pieds et vous lui pissiez dessus... Blague de potache me direz-vous, sauf qu’il doit la vie à un événement fortuit : l’arrivée tardive d’un convoi de femmes. Je précise pour le jury, qu’il était nu par une température de moins 10 degrés. On continue. Un homme encore... Il vous implique directement : vous l’auriez sodomisé avec une bouteille de coca remplie d’eau... On laisse geler... Ça explose et on réchauffe. Bonjour les tessons... J’imagine bien que vous n’alliez pas les torturer en leur lisant du Proust, mais là, franchement, vous m’étonnez. C’est du sadisme de gosse attardé !

         _ Vous auriez souhaité quoi ? Du sadisme éclairé ? Le jour du coca, j’étais ivre... Pisser sur les mecs, je n’étais pas là.

         _ Passons. La suite. Celui-là, verge coupée par une balle de fusil. Un jeu très prisé à ce qu’il paraît... Toujours pipi caca : presque sympathique, des excréments mêlés à la bouffe. Pendant quinze jours... Cet autre : laissé pour mort après une bastonnade “punitive” telle que vous en organisiez au moindre prétexte... Soutenir que vous “corrigiez” beaucoup relèverait de l’euphémisme ! Arrêtons-nous un instant sur ces quelques cas. Hormis l’usage inhabituel de la bouteille, votre implication dans les exactions n’est attestée que par la pratique coutumière : s’ils ne peuvent affirmer que vous figuriez parmi leurs bourreaux dans le cas les concernant et qu’ils relatent, ils jurent qu’ils vous ont vu à l’œuvre dans des circonstances similaires.

         _ Facile...

         _ Les femmes seront moins distraites... De même que d’autres hommes... Voyons... Celui-ci : “Malik lui-même tenait la bouteille...” Il s’agissait de saouler un homme et de le lâcher entre une haie de gardiens baïonnette au canon. Cet autre : “Malik ordonna que l’on me jette dans les feuillées. Je ne dois ma survie qu’au fait qu’elles venaient d’être vidées.” Et encore : “Malik me tira une balle dans chaque membre. Par extraordinaire elles ne brisèrent aucun os et je pus traverser la cour et franchir le mur dans les temps ; ce qui, selon la règle du jeu, autorisait le sursis.” J’arrête ? »

         Qu’elle s’arrête la litanie ; Malek ne l’écoutait plus. Jérémiades ; inconséquences d’ingrats : Malek les torturait en rédempteur, les tuait par charité. Ah ! être mort dans la ferme, avec la femme et les gamins ! En victime ; en héros. Ne plus souffrir...

 « Je repasserai demain matin. Réfléchissez.

         _ Ne venez pas avant onze heures... La sœur vient à 10 h 30...

         _ Ah ! Elle s’accroche. Ne brûlez pas les étapes : vous êtes encore de ce monde !

         _ Cela ne m’interdit pas de préparer ma situation dans l’autre.

         _ À demain. »

         Raymond est en promenade. La cellule a des allures de havre. Dommage que les morts transpercent les os du crâne. Malek s’allonge. Vidé. Trop vu ; trop revu.

         Le plafond gris et les mouches. Le bruit lointain d’une radio... Il s’endort.


 

VI

 

 

 

La nuit fut une pièce. De la cour au jardin, pas une victime qui ne fit son tour. Elles n’avaient plus la véhémence des jours passés : déjà, elles plaidaient. Accessoires en place, stigmates liquéfiés, elles réclamaient justice au jury d’ombres qui peuplaient l’endroit. Pourtant Malek ne voyait nul juré ni magistrat d’aucune sorte : on le sollicitait lui, juge et partie, pour qu’il dise le droit. Et chaque fois, au terme d’un long mea-culpa, il se condamnait.

         La sonnerie du matin suspendit le procès. Il traîna l’empreinte du cauchemar pendant une petite heure. Il lui tardait de voir Thérèse, son calme, sa détermination, l’espérance qu’elle offrait. Même Raymond lui semblait un réconfort. Il fut presque convivial.

 « T’en est où avec ton juge ?

         _ Ça n’avance pas. Je ne sais pas ce qu’il fout... Note que je ne suis pas pressé de partir d’ici. De toute façon, j’en ai pour vingt ans ! Tu sais que tu parles de plus en plus en dormant ?

         _ Je dis quoi ?

         _ Rien de précis... T’as pas l’air de t'amuser. Tu as des problèmes ? »

         On n’en parlait jamais : à chacun sa merde. À un pote qui marquait le coup, on filait une claque dans le dos et on feignait de vouloir regarder le même programme que lui. Ça n’allait pas plus loin. Pas moins de cœur qu’ailleurs, pas forcément les mêmes battements que celui du bourgeois, mais quand t’es foutu au trou, tes occasions de rigoler restent dehors ! Alors supporter les emmerdes des copains en plus des tiennes...

 « Mes fantômes sont des vampires : plus morts le jour que la nuit !

         _ Tu t’habitueras. C’est le genre de désagrément qui s’arrange... À un moment tu satures... Alors tu laisses les autres s’occuper de tout. L’avocat, le juge d’instruction, l’aumônier, les gardiens... Ils s’installent aux manouilles. Tu deviens le matricule trucmuche... Par contre tu dors bien !

         _ Tu meurs...

         _ Tu sauves ta vie... T’as pas vraiment le choix tu sais. Même les pires comme nous, on a des limites.

         _ Les gosses que... tu les revois ?

         _ Jamais. J’en vois d’autres... On bande encore à cinquante ans ?

         _ Après vingt ans de cabane, ça m’étonnerait ! Quoique toi tu partes de loin ! Tu te paluches comme un lapin mon salaud !

         _ Depuis l’âge de douze ans... C’est héréditaire ! » La parenthèse se fermait. On regarda la télé jusqu’à l’arrivée du gardien.

 

 « Dis donc Malik, tu as organisé une conférence ? ... »

         La grand-rue du village métallique se fait une beauté. Sur les trois étages grillagés flotte un calme “armé”... Une tension de trêve. Des allures de cathédrale aussi ; sauf que dans les niches, les statues ont des gueules d’enfer.

         Deux visiteurs attendent Malek : Thérèse et l’avocat.

 « Je sais mon ami, je sais ! Je n’ai pas résisté au désir de connaître notre alliée. » Foccard fait des grâces. Malek s’inquiète pour Thérèse : ce type est foutu de l’abîmer.

 « Et bien c’est fait ! Si vous voulez nous excuser...

         _ Vous vous méprenez semble-t-il... Ma sœur aidez-moi ! Je ne demande qu’une minute pour une réponse : qu’elle est le sens de vos visites ? Je ne pense pas qu’elles doivent tout à l’amitié...

         _ D’une certaine façon, si. Mais je ne finasserai pas : l’apostolat y tient une grande part. Disons que je seconde l’aumônier.

         _ Je comprends que vous apportez à notre ami l’espérance de la foi ; et la promesse de la miséricorde divine... N’est-ce pas prématuré ?

         _ Je l’invite à se repentir. Il n’y a pas de temps pour cela.

         _ J’ai besoin d’un client qui se batte ! Pas d’un pénitent déjà battu... “Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux.” La justice des hommes est terriblement temporelle : elle châtie pour l’exemple et pour plaire. Elle fera du zèle sur cette affaire ; croyez-moi.

         _ Je n’en disconviens pas. Malek ne doit recevoir que sa juste part : de ce point de vue je l’incite à combattre. Mais la défense que vous semblez souhaiter, n’est-elle pas la continuation du combat pour lequel il est jugé ? J’imagine qu’il lui faudra convaincre les témoins d’imposture ; c’est-à-dire vaincre des victimes ! Encore et toujours ! Malek témoignera de ses actes : point ! Que les juges fassent leur travail.

         _ Malek, votre directeur vous immole ! » Il avait emprunté un ton prophétique, un effet de manche de pioche. L’immolatrice et la brebis répriment un sourire. L’avocat se lève et sur le ton de la confidence :

 « Je vous aurai prévenus... À tout à l’heure. Mes respects madame. » Il sort.

 

 

 « Ouf ! Vous le croyez sincère ?

         _ Ayons quelques pensées chrétiennes à son intention... Mais de vous à moi : je ne le sens pas ! Voyons : nous évoquions les viols... Vous disiez qu’ils primaient tout dans vos remords. J’aimerais connaître la place du sexe, voire du plaisir sexuel, dans les rapports tels que vous les pratiquiez. Vous m’avez dit naguère que “le viol n’est pas l’aboutissement heureux d’une relation amoureuse”. De quoi est-il l’aboutissement ?

         _ D’un vide. Il est le commencement de l’enfer !

         _ La torture... Pourquoi torturiez-vous ?

         _ Beaucoup de ceux qui ne violaient pas les femmes acceptaient de torturer les hommes. Pour quelle raison ?

         _ Je suppose que ce comportement émanait de la finalité du camp : la destruction. Vous, Malek, pourquoi torturiez-vous ?

         _ Au début, plusieurs fois, par vengeance. Après je ne sais plus... Probablement étais-je détruit. Torturer, autant que d’être un crime, est un suicide. Sauf pour quelques-uns... Puis-je croire à la résurrection ?

         _ Demandez... Il importe toutefois que vous discerniez quel péché vous avez commis. Faute de quoi la miséricorde risque de s’égarer ! Il faut comprendre qu’en torturant, plus que la douleur que vous donnez, c’est la dignité de deux hommes que vous prenez ! Et j’ajouterai pour ma part, deux hommes à l’image de Dieu ! Et derrière l’avilissement que l’on inflige, ne peut-on voir l’incommensurable orgueil humain ? Cherchez dans votre cœur, dans votre tête ! Ne songez surtout pas à Le tromper !

         _ Comment voulez-vous que je prenne en compte mon subconscient ?

         _ Oh, il ne s’agit pas de cela ! Soyez honnête et Dieu fera le reste. Trêve de paroles édifiantes : continuons la description des lieux de douleur. Dans quelles conditions torturiez-vous ?

         _ Matérielles ? Il n’y avait pas de salle attribuée à cet usage. Hélas... Son encombrement eut peut-être freiné notre ardeur... Nul endroit ne fut un asile ; un sanctuaire. Les chambrées, les couloirs, la cour plus souvent, pas un pouce de terre qui ne fut outragé ! Le camp tenait de la partouze sado-maso... si vous voyez ce que je veux dire...

         _ Pas vraiment. Une sorte de bacchanale qui fêterait Thanatos, le dieu de la mort ? Une Thanatanale... Je sais ce que partouzer signifie. Je croyais savoir que les participants y trouvaient un plaisir... Pensez-vous que c’était le cas pour vos victimes ?

         _ J’enlève partouze. Jeux de cirque convient mieux ! Avec des chrétiens qui n’en étaient pas et des lions qui étaient des chiens. Vous savez, même avec le recul, je suis incapable de dire pourquoi nous torturions... Pourquoi attrape-t-on la peste ? Il y a de la fatalité dans tout ça !

         _ Taratata ! Sauf si vous estimez que le fatalisme est la peste de l’âme ! Moi je le pense. Les calamités sont des épreuves. En l’occurrence la torture suinte de comportements identifiés : intolérance, sectarisme, fanatisme, idiosyncrasies particulières ; toutes choses qui s’amendent. Enlevez-vous de la tête que l’on torture par hasard !

         _ Je ne voulais pas fuir ma responsabilité... Je cherche.

         _ Prenons le problème à l’envers : pourquoi ne l’auriez-vous pas pratiquée ? C’est clair : la torture fait partie du tableau ! Elle s’avère inéluctable... Entendons-nous bien : dans un processus qui, lui, ne l’est pas. Si vous vous jetez par la fenêtre, il est fatal que l’on vous ramassera sur le trottoir. Vous, un chrétien, vous auriez dû savoir cela ! Le péché d’ignorance est un très funeste conseiller ! » Thérèse marque une pause. La complexité du sujet commence à l’angoisser. Elle creuse et la truffe s’enterre... Ne pas douter : l’homme se découvre dans la Vérité. Malek se rencontrera au détour d’une phrase, un maillon du discours, une phrase boomerang peut-être... Il faut qu’il s’aime ; sans complaisance certes, mais d’un amour absolu. Il doit aimer la “créature” ! De toutes ses fibres. Comme elle est vivante, il doit aimer la vie ! L’aimer comme un païen l’aime ? Avant Dieu ? Ce n’est pas une question que se pose une religieuse... Une femme si.

 « Vous semble-t-il que vous aimez la vie ?

 

 

         Malek ne s’offusque pas de la question. Peut-il aimer une telle garce ? S’il ne vivait que par lâcheté, l’avouerait-il ? Il éluderait. Il tarde. Les bruits du couloir prennent de l’ampleur. Le gardien fredonne.

 « Je ne sais pas... En ai-je le droit ? Par ma faute, tant de gens l’ont maudite...

         _ C’est la vie et vous en êtes. Autant que vos victimes. Faites en sorte qu’elles puissent vous pardonner. Elles le doivent. La vie continuera belle et pleine... Tous infiniment plus forts. Les épreuves servent à ça ! »

          Les mots sonnent drôlement : mat ; lourd. Les grandes vérités chrétiennes pour gentils catéchumènes, brandies tel un glaive : pour la première fois, la religieuse manie le verbe à chaud ; pour de vrai. Live. Elle croise le fer avec le Diable. Enjeu : trois mille victimes, mortes ou vives, plus une... Contre l’oubli, contre la douleur stérile ; contre le blasphème. Non ! Dieu n’est pas un monstre parce qu’il lance les clés dans un roncier ! Il respecte notre liberté ; notre désamour est son écot. Thérèse se reprend : revenir au sujet ; libérer Malek.

 « Qui choisissait le “thème” de la torture ?

         _ Il s’agissait dans l’immense majorité des cas, de punitions... poussées à l’extrême. L’accusation retiendra les scènes les moins banales. Celles qui dénotent le sadisme plus que la cruauté... Où il faudrait parler de barbarie, celle d’un peuple, on dénoncera des affreux ! J’accepterais mieux d’être de ceux-là si je n’avais pas eu la caution d’un État ! Et vous savez bien, ma sœur, dans quel camp nous étions, avant, pendant et après celui que l’on nous reproche : dans le camp de la chrétienté ! Bénis des pères, ma chère sœur ! Alors, naturellement, seuls quelques dévoyés... Pardi !

         _ Votre avocat trouvera ces mots-là... Mais vous, oubliez-les. Votre conscience n’a pas à les connaître... Ils sont pernicieux... Continuez. Des punitions...

         _ Pour un oui ou pour un non... Plus souvent pour un oui d’ailleurs ! Dans les premiers temps, c’était quelques coups. Puis les gens se sont habitués ; il a fallu frapper plus fort ; puis les gens... La dégringolade infernale !

         _ Mais les “jeux” ? Ne me dites pas qu’ils en redemandaient !

         _ Le fait de quelques-uns... Hors du contexte cela n’a pas de sens... Je veux dire que l’horreur est nue...

         _ Vous êtes parmi les accusés.

         _ Je ne plaiderai pas la folie. L’erreur, l’égarement ; même pas la haine... Je témoignerai de la faiblesse humaine.

         _ Objection : de votre faiblesse. Assumez-la ! C’est pour elle que vous paierez. Mais d’autre part, c’est elle qui vous protègera des sanctions les plus dures… Croyez-moi : laissez-nous prier pour le genre humain. Laissez notre Seigneur Jésus-Christ régler l’addition. Vous, occupez-vous de votre affaire !

         _ Je ne la saisis pas... Elle me dépasse. J’ai peur ma sœur ; de mon ombre ; de la rédemption. Je ne comprends rien au pardon ; à la miséricorde.

         _ C’est normal ! Ils se rattachent aux Mystères. Mais croyez-le : ils existent ! Imaginons que vous connaissiez tout de vous : vos pensées, vos sentiments, vos instincts ! Vous seriez Dieu ! Imaginons que vous ne connaissiez que les faits : une brute maltraite des innocents. Vous seriez juge ! Vous êtes entre les deux. Une situation inconfortable autant qu’habituelle. Une raison de scinder le problème en deux en confiant les jugements à qui de droit : les juges et Dieu.

         _ Comment voulez-vous que je supporte un tel poids ? Des types se suicident pour un homicide...

         _ Souvenez-vous de l’ouvrier de la dernière heure : rendez-vous disponible. Dieu vous louera et vous recevrez le denier. Vous savez Malek, vous n’êtes pas un bourreau ordinaire : les tortionnaires restent fidèles à la morale d’État, à la morale de guerre. Écoutez-les : ce sont des soldats qui obéissaient. Jusqu’à la mort... Vous échappez à cela. Par quelle grâce ? Certes, un camp de concentration offre moins d’échappatoires qu’un champ de bataille : la torture manque d’oripeaux ; et son principal alibi, “la recherche de renseignements”, lui fait défaut. Bien sûr, là aussi, la pustule signe une société malade, une âme collective moribonde, mais elle porte l’individu à la hauteur de son démérite. Il peut se retrouver et en se retrouvant, se sauver ! »

         Thérèse se tait. Elle a semé et semé... Elle butte sur un écueil : Malek focalise encore sur le nombre des victimes. Et il ne servirait à rien de lui rappeler de nouveau Sodome : il n’a pas assimilé l’économie chrétienne. La sœur mélange la réflexion à la prière en une pâte argileuse, un emplâtre à placer sur les plaies de l’esprit. Soudain elle paraît satisfaite.

 « Votre femme ne valait-elle qu’une vie ? Vous paraissiez ne pas le croire... Elle en valait trois mille ! Dans votre arithmétique, une victime vaut un trois millième de vie ! Ce n’est plus vrai aujourd’hui ? Tant mieux ; mais évitez de juger trop sévèrement l’homme devenu lucide : la faute incombe d’abord à l’homme égaré ; et pour le poids qu’elle avait ! Repentez-vous pour toutes les victimes, certes, mais avec modestie. » Elle doute un peu des conclusions chiffrées, mais l’approche semble originale. Malek réagit :

 « Vous mettez les victimes en miettes ! Vous me disiez le contraire...

         _ Évidemment ! Je régresse pour vous défendre Malek ; contre vous.

         _ J’étais fou alors ?

         _ Non : vous étiez faible... Humain. Fragile.

         _ Responsable ?

         _ Bien sûr. Il ne manquerait plus que ça ! Mais nous sommes tous solidaires dans cette faiblesse... » Le gardien se gratte la gorge. Thérèse se lève.

 « Je passerai demain. Portez-vous bien ! » Elle sourit encore en sortant. Un sourire qui se fige en croisant l’avocat.

 

 

 « Mon cher Malik, votre ange gardien ne m’apprécie guère ! J’espère au moins qu’elle ne vous désarme pas. Mais trêve de balivernes : j’ai eu le juge Broquette. Il semble vouloir se dessaisir de l’affaire au profit d’un tribunal international. Il évoque la notion de “Crime contre l’humanité” !

         _ Rien que ça...

         _ Il fallait s’y attendre. On discerne mal vos motifs... De là à considérer qu’ils sont “politiques”... La “purification ethnique”, vous connaissez ? Moi, je sais que si vos tueurs avaient été chinois, vous auriez mis Pékin à feu et à sang ! Mais eux, ils savent surtout que la terreur répandue par la soldatesque participait de la dissuasion : commettre l’irréparable afin d’interdire à jamais la cohabitation. Nous allons devoir situer vos délits dans le cadre qui convient.

         _ Mais si nous faisons abstraction des circonstances, je ne suis plus qu’un tueur en série ! J’écope du maximum !

         _ Qui parle de taire la réalité du milieu dans lequel vous évoluiez ? Nous savons que les soldats qui violaient étaient “aux ordres”. Il s'avère qu’ils l’ont fait avec la brutalité strictement nécessaire. Ce faisant, ils plaçaient leurs forfaits dans la catégorie “Crime contre l’humanité”. Vous me suivez ?

         _ Tandis que moi je brouille les cartes avec mon comportement “bestial” !

         _ Bravo ! Comme en toute chose, l’excès est un défaut... Nous allons l’exploiter ! Démontrer que la déraison de tels actes ne peut être qu’humaine ; par opposition à la raison d’État. Le procédé n’est pas nouveau : la cruauté sadique qui accompagne le plus souvent les génocides désigne le nom des bourreaux à la postérité ; alors qu’il faudrait retenir qu’ils sont le fait de peuples et de leurs États ! Vous verrez, l’escamotage fonctionnera.

         _ Au profit de qui ?

         _ Du peuple et du gouvernement bradelave avant tout : raisons économiques et politiques. De vous : un leurre que le droit commun ménagera... Dans dix ans vous serez libéré. Un matin d’hiver, un jour de plafond bas, vous foulerez le trottoir dans votre costume d’été. La sœur sera là. Elle jettera le plaid de la voiture sur vos épaules, comme sur un vieux cheval, et vous partirez vers le consulat de votre pays. Un coin reconstruit, plein de télés, de frigos et de voitures, la Bradelavie... Et une voix qui se vend à L’ONU.

         _ O.K. pour les magouilles entre États, mais je ne vois pas pourquoi ils me ménageraient...

         _ Pour me faire taire ! Et mon silence a un prix : vingt ans compressibles. C’est honnête ?

         _ Oui.

         _ Dans ces conditions, lestons la charrette !


 

VII

 

 

 

Marie retrouva Thérèse vers deux heures ; elle venait aux nouvelles. Maintenant elles s’embrassaient. La sœur la fit asseoir.

 « Je vous sers un café ? Il fume encore... Comment va notre protégé ? Pas très bien... Nous devrions nous en réjouir...

         _ Je devrais m’en réjouir... Vous faites des miracles.

         _ Croyez-vous ? Nous le connaissons, voilà tout.

         _ Et lui, vous pensez qu’il aurait pu violer une femme qu’il connaissait ?

         _ Bonne question. Violer sa voisine relève du crime sexuel... Je ne crois pas que ceux de Malek s’inscrivent dans ce registre. Il aurait épargné une amie... Probablement...

         _ J’ai l’impression de le pardonner... sans en avoir le droit.

         _ Non. Vous mettez le doigt sur une nuance de l’amour : vous et moi, nous l’aimons sans la moindre complaisance. Nous vivons cette relation dans l’Amour du Christ ; simplement.

         _ Moi aussi ?

         _ Oui Marie, vous aussi ! Je ne sache pas que cette faculté soit réservée aux clercs ! “Nous ne prétendons pas être plus que des chrétiennes” disait Héloïse. Mais votre question ne me surprend pas, hélas ! Aimer son prochain, comme nous le faisons, devient un exploit ! Il faut prendre parti et haïr, pour vivre en société... Enfin... trop souvent. On me rapporte la grande difficulté de vivre en chrétien dans le monde profane... Il faut presque se constituer en secte ! Pardonner une offense ? Pensez donc : une lâcheté !

         _ C’est vrai. La cuisinière et le majordome me font la gueule quand j’aide la mère de Madame, une vieille dame très gentille... Il faut préciser que les patrons viennent de virer la seconde femme de chambre... Vous saisissez le climat... Si c’était une chipie, il est certain que je ne l’aiderais pas... Donc rien de chrétien dans mon comportement. Et bien même ça, ils n’admettent pas : je ne suis pas payée pour faire la mamie-sitter ! Or je ne l’aide que pour des riens ; je fais des gestes. Je l’approche de la fenêtre, je trouve son châle, ses lunettes, un livre ; il m’arrive de l’écouter. Des riens...

         _ Des gestes... La fille aînée de l’Église est bien mal élevée ! Il y a tant de choses à combattre, il faut haïr tant de mots, pourquoi ce désamour fraternel ?

         _ Pourquoi ?

         _ Aucune réponse qui me satisfasse ma pauvre Marie ! Moi je réponds à cette carence par l’Espérance et l’action.

         _ Moi je ne fais rien... Si : des riens !

         _ C’est mieux que rien ! » Les jeunes femmes éclatent de rire. Le tintement d’une complicité... D’une rencontre d’âmes. Celle quasiment vierge d’une employée de maison, avec celle bodybuildée d’une bonne sœur ; une âme sœur prédestinée, en quelque sorte.

 

 

        

 

L’avocat observe Malek ; il le soupèse : combien de cadavres peut-il supporter ?

 « Évoquons les dames. Un point délicat, fort ou faible selon la manière de le considérer. Fort s’il s’agit de personnaliser le procès ; faible si nous désirons limiter la détention. En fait la partie se déroulera en deux manches. Nous gagnons la première : la magistrature opte pour le droit commun et la cour d’assises. Seconde manche : nous voilà face au jury. Le procureur et le juge respectent la consigne, mais les jurés ne sont aux ordres de personne. Et pour eux, au départ, c’est la perpétuité qu’il vous faut ! On la donnerait à moins...

         _ Ne vous gênez pas !

         _ Je suis votre ami... De plus vous devrez assumer : pas question de politiser l’affaire ! Vous êtes le jouet d’une perversion polymorphe, multiforme si vous préférez, déclenchée par un drame familial !

         _ En fait je suis coincé entre les barreaux à perpette et la cage aux fous ! Que deviennent vos dix petites années ?

         _ La folie ne tiendra pas. Votre vécu avant les événements, votre comportement au procès, et les rapports d’experts dûment chapitrés plaideront pour vous. Par ailleurs les témoins ne pourront nier l’ambiance délétère et corrosive d’un lieu livré, dès les premiers temps de son existence, à une funeste anarchie. Votre image de chef en souffrira, mais le flou vous servira. Le vrai problème est le suivant : comment doser les ingrédients ? Quel poids déposer sur le plateau de la balance pour que le fléau s’établisse sur vingt ans ? Je suggère de peser le pire puis de l’alléger. Nous jugerons par nous-mêmes de la quantité...

         _ Je préférerais le sens inverse. À quoi bon...

         _ Pour la défense, il vaut mieux disposer du maximum d’arguments dès le début. Faites-moi confiance... On commence ? Par les viols... Une femme affirme vous avoir vu sodomiser une fillette de dix ans... Commentaires ?

         _ S’il n’y en a qu’une... Je ne m’en souviens plus.

         _ Je dois comprendre que c’est possible ? Probable ? Certain. Vous étiez soûl ?

         _ Pire : j’étais ivre d’impuissance.

         _ Je répète : étiez-vous soûl ?

         _ Non.

         _ Ça vaut dans les quarante ans... Les faits remontent au tout début du camp... Y a-t-il eut récidive ?

         _ Quelques-unes... À la même période. Les fillettes ressemblaient à des petites femmes et les soldats nous précédaient... Aujourd’hui ces détails peuvent aggraver la situation... mais à l’époque... À l’arrivée des convois...

         _ La scène se passait dans la “cuisine”. Et le témoin précise l’absence de pilosité pubienne... Elle était pareille à une chaude journée d’août votre tanagra ! Pas un poil de vent ! Et la sodomie n’arrange rien. L’intention d’avilir est patente ! Dans ce genre de pratique, le consentement doit être double ! Enfin... Il reste que vous n’avez pas persévéré alors que l’occasion a perduré. Rappelez-moi quand même de sélectionner des jurés pédophiles... J’arrive à plaisanter sur des sujets pareils ! Vous êtes contagieux ! Ou alors c’est les nerfs. Plus sérieusement, il se dégage des témoignages que vous manquiez de discernement dans le choix des victimes, ce qui laisse penser que les types se jetaient sur tout ce qui deviendrait, était ou avait été une femme. Des vieillardes y passèrent et d’autres mal foutues... Dans votre bordel, chacune trouvait son chacun ! Il vaudrait mieux pour vous que nous puissions démontrer que cette dernière affirmation est fausse ; que le manque de discernement découlait précisément d’une faiblesse de l’attirance particulière et qu’à l’instar des animaux, vous ne choisissiez pas ! Votre avis ?

         _ Ce ne fut pas toujours vrai... et pour certains ce ne le fut jamais. Pour moi... Il y eut d’abord la volonté de punir... aveugle... Puis rapidement une sorte de dégoût... En ne choisissant pas je croyais me ménager...

         _ Pas ou plus ? Pas. Intéressant ! Difficile à croire cependant... Le vengeur pur et dur qui se tape des cageots... Pédophiles et cons les jurés... Je vérifierai. Pour votre part réfléchissez. Je reviens demain. À onze heures ?

         _ Oui. J’ai besoin d’elle... Aussi. »

         L’avocat se lève, poignée de main, il sort. Malek reste assis ; assis là-bas, loin, quand le brouillard nimbait les miradors épointait les barbelés, estompait les poteaux. Les jours comme celui-là, le soleil mettait du temps à démasquer le paysage. Malek ne commettait rien tant qu’il pouvait rêver. L’infamie commençait quand la lumière transperçait l’air humide. “Nuit et Brouillard” ? Malek n’était pas né cette nuit-là. Les ténèbres atteignirent sa mémoire par la parole de Svétania. Son grand-père paternel avait été un résistant miraculé. Un déporté qui survécut à la débâcle de l’Allemagne après avoir survécu à sa victoire. Quand il mourut de ce trop-plein d’avanies, sa petite-fille perpétua sa mémoire. Ainsi Malek fut soumis à la vision des plaines polonaises glaciales, terres maculées de crématoires dont les cheminées marquaient l’infamie de l’Allemagne d’un crachat de fumée. Boues noirâtres, plantes désolées, panaches gris butant sur les nuages, les teintes de l’horreur étaient celle du deuil.

Le gardien le secoue.

 « Eh ! Malik, tu dors ? Fissa ! Si les visites te fatiguent, je peux t’arranger ça ! » Le plancher du hall brille comme un lac de cire. La cellule en paraît sombre et froide. Raymond n’est pas là. Malek s’allonge. Il a gardé ses chaussures. La vision morbide, tout à l’heure, Svétania et la noirceur du décor, les nouvelles du procès, il s’endort.


 

 

VIII

 

 

 

 

Elles vinrent dès les paupières baissées, les victimes ; mâles et femelles ; empalés ou violentées ; martyrisés. La fillette, espiègle comme une enfant, lui montra ses fesses et la souillure béante. Il se surprit à la gronder. Elle avait l’âge de sa fille. Il se promena dans la foule, une forêt d’arbres calcinés ; un bois foudroyé. Aucune tension pourtant dans ce cimetière de branches, quelques balancements et parfois un membre ensanglanté qui le touche. Une complicité d’états, un amalgame scabreux : le rêve d’un bourreau. Mais la conscience veille : les visages se crispent, la ramure fouette. Il se réveille. La grosse tête de Raymond l’observe.

 « Tu m’excuses, c’est la bouffe. » La table est mise, assiettes pleines.

 « Tu dormais bien ! J’ai failli te laisser tranquille. Mais tu aurais eu du mal à tenir jusqu’à ce soir...

         _ T’as bien fait. Et puis ça commençait à se gâter ! Non seulement je restais à jeun, mais en plus je me faisais bouffer cru ! Voyons...

         _ Bœuf en sauce et carottes. Compote. »

         Les deux hommes s’attablent. La télé sale le repas. Le monde dans l’aquarium clapote, balance des vagues, salon de l’épandage où l’on bavarde comme des poissons, monde de peurs. En rat, sur le tas d’immondices, ils pourraient triompher : viandes mutilées à tous les repas ! Vies humaines déchiquetées par des humains bestiaux, plus cruels que la nature, moins précieux qu’une alouette. Malek explose :

 « Tu sais qu’on va crever ! Il faut qu’on crève ! Tous ! L’espèce ! L’apocalypse maintenant ! Vite ! Toi et moi nous sommes des gamins à côté de ces zigues en treillis ou en costard, qui affament, pillent et tuent des populations entières. Et pires que tous, ceux qui s’empiffrent en regardant les massacres et qui s’en lavent les mains !

         _ Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ?

         _ Qu’ils acceptent de crever... Qu’ils se suicident... Qu’ils partent avant de pourrir la terre !

         _ Dieu a fait une connerie ?

         _ Pas forcément... Une expérience. Maintenant, il en ferait une belle de connerie s’il nous permettait de continuer.

         _ Tu vois le monde dans une vitrine... à travers ton reflet... Tu as été malheureux trop longtemps... Seul, surtout. C’est vrai que nous, les taulards, on compare : nous du mauvais côté et les autres partout. Et la différence ne hurle pas... T’en arrives fatalement à la conclusion que la morale, c’est avant tout une affaire de circonstance ! Ça énerve et même parfois ça peut aigrir... certains caractères...

         _ Comme le mien... Tu veux me rassurer ? Tu ne sais pas à quel point je voudrais n’être qu’un monstre... Tout serait facile... J’ai l’impression de n’être qu’un malchanceux, le type qui marche sur une merde ; qui tombe dans la fosse. Tu t’excuserais, toi, d’un manque de pot ?

         _ Je ne fais que ça !

         _ Et moi mille fois plus ! L’amerloque aussi, qui se fait tailler des pipes par une stagiaire et qui se fait piquer, faute à pas de bol, il doit s’excuser. Par contre, quand il bombarde une population pour une histoire de pétrole, on le glorifie ! Tu vois qu’il vaut mieux être un monstre !

         _ T’es sûr pour le pétrole ?

         _ On peut raisonnablement le penser ; mais personne ne s’en inquiète vraiment. Quels états le pourraient ? Les gus comme nous, toi et moi, nous leur servons de bouc émissaire : toi tu payes pour les milliers de mecs qui vont enculer les gamins du Tiers-Monde, et les millions qui en rêvent, et moi je règle l’addition des peuples porcins qui soutiennent et qui arment les tyrans de tous poils !

         _ Nous constituons une sorte de Christ !

         _ Sauf que nous sommes morts et qu’en plus notre martyr ne sert qu’à perpétuer le crime et l’infamie ! On tiendrait plutôt du vomitif qui dégage l’estomac pour de nouvelles orgies ! J’en ai marre... »

         Malek parlait, pendant qu’au fil du discours Thérèse lui serinait : « Ce que les peuples font ne vous concerne pas et moins encore ce qu’ils font “de vous” ! » Précepte juste, moral, tranchant comme un rasoir ; du genre machette scolastique, qui vous détoure et vous livre nu à l’immense solitude. Il protestait : « Ils ne peuvent se passer de nous, eux les myriades, et je devrais me battre seul ? » Elle répliquait : « Soyez solidaire des gens qui vivent en Dieu ; écartez-vous des étais vermoulus. »

 

         L’heure de la promenade le sortit d’embarras.

         Balade entre quatre murs, point haut de la respiration pénitentiaire ; le temps des regards d’homme à homme. La chenille trimballe ses rêves de papillon, un jour, jamais, et toi ? Leurs femmes portent des dessous que les femmes libres ne portent pas ; elles purgent leur peine dans la tête des gars ; même qu’elles ne purgent plus que cela...

 

         Fin d’après-midi et soirée calmes. Les diatribes de midi ont feutré l’atmosphère et la cellule affecte des allures monacales. Ils lisent : Raymond une revue légère, Malek “Libération”. Le dîner survient telle une mouche dans le potage et la télé reprend ses droits. On joue avec les jeux de la 2, puis avec ceux de la 3, pas de resucée des infos de treize heures, un film à son juste prix, gratuit. On tire le temps, on l’étire avec de la parlote. Raymond finit par grogner, Malek a peur de retrouver la nuit. Elle viendra.

 

 

         Elles sont familières les formes féminines ; palpables, attachantes ; accueillantes. Elles s’en voudraient de faire peur. Les mortes portent le deuil ; les vivantes, des couleurs. Malek en reconnaît certaines. La grande brune, tellement belle que les types faisaient l’amour en la violant. Des gardes la laissèrent filer... Malek avait fermé les yeux : un cillement d’humanité... Une brunasse, surnommée Bosco, tellement laide qu’elle servait d’épreuve dans la course au titre de “plus robuste baiseur” ! Sa pertinence la sauva : elle favorisa quelques concurrents gradés en leur chuchotant des propos salaces pendant l’acte. D’autres encore, qu’il s’étonne de distinguer tant il semblait à l’époque qu’elles n’offrissent rien à remarquer. Soudain elles se présentent en chœur, toutes sous le même nom : Svétania Malik. Les salopes ! Malek, amadoué déjà, et qui songeait à les entendre, Malek s’enfuit vers un groupe d’hommes. Ils l’acclament. Retrouvailles avec les acolytes, les séides du malheur. Tous là, membres virils déployés, vêtus d’un ticheurte taggué d’un grand Malik ; une fière équipe qui lorgne le troupeau féminin ! Malek se fâche : « Bande de nécrophages ! Vous n’avez rien compris alors ? Nos bites à la con elles n’enculent que nous ! Nous sommes l’écume de la grande soupe : pas les légumes ! Moi je vais passer à l’écumoire... Votre tour viendra : l’écume gâte le potage ! » Ils rigolent. Malek supplie : « Écoutez-moi... » Ils n’écoutent plus. C’est tout juste s’ils enlèvent leurs maillots-étendards pour foncer vers les femmes ! Malek reste seul, contristé. Il avait espéré un zeste de paix. Ses sanglots le réveillent.

         La cellule baigne dans un mélange de nuit et de lueurs ; celles de l’aube, de la veilleuse, fleur à papillons, de la porte qui endigue la clarté du hall. Le souffle désordonné de Raymond paraît combattre la lourdeur de l’air. Le réveil indique cinq heures. Malek boit de l’eau à la bouteille. Un cauchemar en dormant quand le jour en est un, c’est de la gourmandise... La grande brune, Bosco, les tortionnaires speedés, ils courent dehors. Qu’elles aient survécu, elles, c’est bien... Mais eux ? Eux dont les copulations débordent sur mon délire... Eux, aussi dégueulasses que moi ! Ils ne seront pas inquiétés : c’est la loi du genre. Nous, c’était quatre victimes par jour que Dieu défaisait... Thérèse a beau dire, je ne crois pas qu’Il les faisait ! Je suis plus croyant qu’elle !

 

 

         Le fracas d’une sonnerie le réveille, la clarté l’éblouit. Il s’était rendormi. Un quartier de sommeil neutre, une oasis de désert, un no man’s land, une tranche de mort... La gueule de Raymond, les cris des gardiens, le brin de toilette, le jus et le pain, la matinée file vers les visites. Celle de Thérèse arrive.

         Thérèse la madone ; au sexe transcendé. Ou alors, une femme entière vue d’ailleurs ; la mère d’un copain quand on a treize ans, à la fois sa propre mère et un monde de délices informulées ; tout sauf une relation masculine. Thérèse qui parle de sa voix amicale :

 « Vous semblez mieux ce matin... Le commencement du début ?

         _ Le plaisir de vous revoir... Une pointe de repos sans rêves, aussi, peut-être... Mais pour l’essentiel rien de nouveau sous le ciel électrique... Je n’avance pas !

         _ Ne le croyez pas. Vous grimpez dans le noir : vous ressentez l’effort et le paysage ne change pas. Néanmoins vous montez... Soyez sûr de cela.

         _ Parti d’où je suis parti... Évidemment. Comment viendra la lumière ?

         _ Je crains qu’elle ne vous surprenne... Par son éclat d’abord : la magnificence du don mystique éblouit... Par sa brutalité ensuite : vous percevrez la part d’ombre que vous êtes ! Et la tâche qui vous attend ! Là, je vous le promets, la foi vous transportera et le paysage changera.

         _ Le sommet est encore loin ?

         _ L’espace-temps spirituel n’est pas continu : miracles et révélations le parcourent ! Vous vivez une période difficile, sans doute la plus pénible. Quand vous serez déterminé, adoubé par l’Esprit Saint, vos craintes s’envoleront. Et vous aussi !

         _ Vous croyez en moi ou simplement en Lui ?

         _ Que voila une question qu’elle est vacharde ! La sorte de question que je ne me pose plus... Disons, pour simplifier, que je croirais en vous, même si je ne croyais pas en Lui... Revenons sur terre. J’évoquais le nombre de victimes et je l’opposais à la mort d’une seule femme... Pour leur malheur, ce fut la vôtre. Vous m’avez reproché de les mettre en miettes... Souvenez-vous : de quel poids pesait chacune d’elles ? C’est important... Vous êtes-vous vengé trois mille fois ?

         _ Je ne sais plus... Svétania n’est pas revenue... Ni les enfants... J’aurais mieux fait de les rejoindre... Il ne servait à rien de leur envoyer des messagers !

         _ N’éludez pas ! À l’époque Malek, à l’époque, souvenez-vous... Vous les haïssiez ! œil pour œil ? Ou les mains pour un doigt ?

         _ Je saccageais l’innocence et la beauté ; je polluais des sources d’amour. Les gens n’existaient plus !

         _ Dérobade ! Vous ne violiez pas que des principes, que je sache ! C’étaient des corps avec des âmes ; avec des noms !

         _ Vous êtes cruelle...

         _ Je vous aime ! À ma façon... Pour votre salut... À votre place ! Alors ?

         _ Tous les corps pour un doigt...

         _ Ah ! Donc vous aviez conscience d’en... rajouter.

         _ Autant que je m’en souvienne...

         _ Bon ! Une bonne chose de faite... Notez que, paradoxalement, cette boulimie plaide en votre faveur : elle suppose que vous n’étiez plus vous-même ; ce qui, je vous le rappelle en passant, n’enlève pas grand-chose à votre responsabilité au sens où nous l’entendons... Au moins, suite à cet aveu, les victimes redeviennent-elles des personnes, chacune d’elles valant une famille ! »

         Thérèse relève la tête. Son regard brun cherche une croix sur les murs gris. Il n’en trouve pas ; il ne rencontre que l’indifférence. Elle tire son chapelet d’une poche et fredonne son rosaire. Un répit. Le temporel l’épuise, elle brûle telle une bougie ; sans cesse elle doit refaire la cire, et butiner pour cela les fleurs du paradis.

         Une halte. Malek la contemple. On ne parlera plus que de l’actualité. Le trousseau de clés carillonne. Thérèse replie ses ailes. Elle se lève.

 « Nous avançons, non ? Vous avez des interlocuteurs maintenant... Parlez-leur. Ne les subissez plus : soyez digne. “Que celui qui n’a jamais péché vous jette la première pierre...” Vous comprenez ?

         _ Je crois... La dignité se paie en repentance... C’est aussi simple ?

         _ Oui. Sauf que le repentir est un exercice très délicat ; souvent périlleux ! À demain ? »

 

         La rue et la façade piquée d’alvéoles. La religieuse prie pour les embastillés. Pour un surtout ; emmuré dans sa tête. Des murs qui se lézardent. Il va pouvoir réintégrer sa chair, “sentir” son âme... Reprendre place. Le soleil tapote dans les flaques qu’une averse a posées. Le ciel se dégage. Alléluia !


 

 

 

 

IX

 

 

 

 

 

L’avocat est en retard. Le gardien tripote ses clés. Il s’avance vers la table : « Elle est mignonne ta copine... Dommage que... Elle a l’air de bien t’aimer... » Visiblement il n’ose pas les plaisanteries habituelles sur le compte d’une femme qui mérite des mots d’esprit. Il en bafouille presque.

 « Tu la connais depuis longtemps ?

         _ Deux mois.

         _ L’aumônier n’est pas mal, mais là, tu traites directement avec un ange...

         _ Si l’on veut... Depuis un mois, un ange gardien ! Plus sévère que vous...

         _ Ah ça, nous on ne demande qu’à vous foutre la paix ! Donnant, donnant ! Mais une bonne sœur, ça reste une bonne femme ! Ah ! Maître Foccard ! »

         L’acteur au pénal a frappé trois coups sur la porte en fer. Il entre. Son retard s’explique : il plaidait un cas difficile. Mais à vaincre sans péril, n’est-ce pas... Je suis à vous.

 « On a réfléchi ? » Pas encore... Faut-il l’informer d’aveux tout frais, concédés à la Sainte Inquisition ? Bruts de décoffrage. Il décide de ne rien dire.

 « Autant qu’un miroir puisse le faire...

         _ Oh ! Je vous signale que c’est vous qui allez être jugé ! Pas nous. Alors le miroir, vous en faites votre profit. Regardez-vous sous toutes les coutures... D’autant que vous finirez plus rapiécé qu’un patchwork mon pauvre ami... Reprenons nos études de cas. Votre sentiment sur celui-là s’il vous plaît : mutilation d’organe sexuel sur trois adolescents. On n’ose parler de castration, à cause de la connotation “technique” de ce terme. Il s’agirait ici d’écrasement... What about ?

         _ Je suis cité nominativement ? Oui. Un vague souvenir...

         _ Mais encore...

         _ Peut-être s’agissait-il de mesures destinées à freiner les débordements de certains détenus qui, à l’exemple des gardes, se jetaient sur les prisonnières. Nous avons dû sévir.

         _ Vous n’en faites pas un peu beaucoup ? Admettons... Donc ces faits se rattacheraient à une guerre des gangs. Reste la cruauté du procédé.

         _ Il fallait frapper les esprits.

         _ Et vous allez me dire qu’en dissuadant de temps à autre, vous évitiez de punir à longueur de temps... Un bilan globalement positif qui fait de vous un bienfaiteur de l’humanité. Vous vous foutez de moi ?

         _ Je comprends vos réticences : le contexte...

         _ Qu’alliez-vous faire dans cette galère ? À chaque instant vous pouviez déserter ! À votre niveau, la notion de contexte n’est qu’un trompe-l’œil. Vous n’abuserez personne. Sauf à reconnaître que vous étiez en service commandé... Si c’est un procès politique que vous voulez...

         _ Non. Je ne peux pas inventer... Nous avions des voyous.

         _ Je rêve... Parlons encore de la cruauté : vous serez quand même d’accord avec moi pour dire qu’il n’est pas donné au premier venu de pouvoir écraser des couilles avec des pavés ?

         _ Je vous souhaite de le croire toute votre vie... Je le croyais... Disons pour vous rassurer que je ne suis pas le premier venu. Pas loin derrière...

         _ Qui êtes-vous, Malik ? Votre cynisme ne me trompe pas... Qu’est-ce que vous trafiquez avec la bonne sœur ? Elles n’ont pas coutume de visiter les prisons.

         _ J’y suis à cause d’elle ! Ça crée des liens !

         _ J’imagine... Son assiduité a d’autres causes... Elle a flairé une âme en détresse et ça l’excite... Une âme Malik. Vous savez ce que cela signifie de posséder une âme ?

         _ Elle me le rabâche ! Cela me donne le droit de participer au grand jeu organisé par Dieu, jeu dans lequel Il juge de ton aptitude à gérer, selon ses règles, les vicissitudes dont Il parsème ta vie. En pratique, Il juge la façon, plus ou moins proprette, dont tu te débarrasses des emmerdes qu’Il te balance dans les pattes. En fait, plus il t’en a balancé, plus t’as de chances de gagner ! Une sorte de qui perd gagne... À l’entendre je serais un veinard !

         _ Ouais... Sauf que le tribunal des hommes ne joue pas : il enfonce les perdants ! D’ailleurs il ne juge qu’eux... Bien ! Vous me faites peur Malik : vous étiez ordinaire. Un type qui descend la poubelle, couche les gosses et les embrasse, lit le canard sous la lampe et saute sa poulette avec tendresse. Un agriculteur dévoué à sa terre. Un type lambda. Un criminel d’exception : en tête au palmarès... Revenons à nos moutons... Des cas, parmi les plus classiques : les avortements à l’aide d’objets contondants tels que pieds, poings, etc. Ils étaient courants et vous y êtes mêlé. Alors ?

         _ Est-ce de ma faute si les violeurs ne se retiraient pas ! Que voulez-vous que je vous dise ? Qu’il aurait fallu transformer le camp en nursery ? La méthode ? Brutale comme tout le reste ! Vous me persécutez avec vos questions fermées à triple tour ! Soyez honnête : accusez-moi dans les termes qui conviennent !

         _ Les parties civiles le feront. Les fœtus étaient exposés pendant quelques jours... Je ne comprends pas...

         _ Les femmes étaient censées se débrouiller avec le jet d’eau. Punition.

         _ Enfants de salauds... Assez pour aujourd’hui ! Je vous vois demain, onze heures. » Il salue et sort.

         Passage dans le hall qui bruit. La cellule semble accueillante. Raymond se démène avec une réussite qui foire. À l’entrée de Malek il lâche les cartes.

         _ Saloperie de carton ! Tu crois qu’elles feraient un effort ! Même pas de quoi construire des chiottes en Espagne... T’as vu la sœur et le bavard ? T’es content ?

         _ Bof... Je n’en réchapperai que si je suis moins ordinaire qu’ils le prétendent. Ils me roulent dans la boue. Curative, dit-elle... Elle veut que je me réinsère dans la communauté humaine. Chrétienne. Lui, il veut me séparer des autres, m’effacer ; ou le contraire. Je déchiffre mal son jeu. Ils ont en commun de taper comme des sourds...

         _ Que veux-tu, en taule nous disparaissons : derrière l’uniforme, les grilles, les murs ; le matricule. Nous devenons nos actes ; nos victimes. Ils ne tapent pas sur toi tes copains, ils secouent tes bagages : la religieuse pour voir si une pièce d’or s’en échappe ; l’avocat cherche une arme.

         _ Contre qui ? Tu as raison : à vivre constamment avec les victimes, je redeviens chef de camp ! Nous avons tort pour la sœur : je crois qu’elle me voit.

         _ Sauf qu’elle te voit à travers tes fringues... Elle aurait pu te laisser libre, Vladec Malik. En réalité, dès qu’elle a su, elle t’a vu dans une cage. Et il est probable qu’elle a su dès qu’elle t’a vu !

         _ Oui. Excepté que dans la nasse, j’y suis depuis la mort de Svétania. Ses bourreaux étaient des rétiaires. Thérèse désire que je me libère. Une belote avant la bouffe ? »


 

 

X

 

 

La terre, en continuant de tourner, a posté Malek au-dessous de la nuit. Il n’ose pas dormir, il n’ose plus penser. Capitaine après le Diable d’un navire grouillant d’épaves, il avait navigué. Il venait d’aborder à la mauvaise rive. L’œil ouvert parmi les yeux crevés, l’abjection infuse, l’âme en guérets, doit-il visiter l’enfer pour mieux s’en éloigner ? Supporter sa folie devenue ses raisons ? Il bute. Se saouler. Plonger dans le rêve éthylique ; chambouler l’espace-temps, le réduire : un lieu, un instant de bonheur. Que la cellule se transmute en montagne verdoyante, que le cul de Raymond se transforme en citrouille et qu’elle devienne la princesse charmante... Que le temps reflué s’enterre dans la vallée bénie... Telle une graine, il germera tout l’hiver et au printemps on émondera la plante nouvelle : hors du temps la guerre, la misère, la guerre et la guerre !

         Pas d’alcool en prison. Tu délires avec tes moyens. Autant dire que tu restes collé au plancher, englué dans la fange ; scotché à ta vie. Malek transpire ; d’une sueur étrangère, venue de là-bas, de l’endroit brûlant. Il crie : « La porte ! » Raymond grogne. Putain je deviens fou... Mes remords n’éloignent rien... À quoi bon ?

 « Pourquoi tu gueules ? La porte en plus... Elle risque pas de s’ouvrir !

         _ Excuse-moi. Un mauvais passage...

         _ Je connais. T’imagines pas ce que j’ai pu brailler en pionçant... Ensuite ça se calme ; tu t’enroues vite ici. Essaye de dormir. »

         Une voix, quelques mots, une main tendue à l’esprit. Malek va mieux. Il tâtonne dans la pénombre, trouve la bouteille ; il boit.

 « Tu me la passes... Merci. »

         Le silence de nouveau, un silence percé d’un cliquetis métallique. Malek prend le bruit dans l’oreille et s’en berce, comme il le ferait du clapotage d’un bateau. Et les geignements brefs des captifs ressemblent aux cris des mouettes. Il vogue sur la mer... Une fille sort de l’écume, façonnée à la bulle, légère... Il reconnaît la grande brune, tellement belle... La femme philosophale. Elle ne l’agresse pas, elle flotte dans le sillage. Elle l’accompagne. Il se trouble le premier :

 « Amie ou ennemie ?

         _ Ennemie d’un chef de camp. Indulgente envers l’homme contrit.

         _ Ah ! Vous aussi... Les souffrances vous pèsent ; vous n’oubliez pas. Il vous faut un coupable ! Moi de préférence. Si je vous dis que je suis celui-là, vous me foutez la paix ?

         _ Bien volontiers... Le bourreau c’était vous... C’était vous ?

         _ Quel moi ? Je ne demanderais pas mieux que de dire oui... Qu’on en finisse ! Que je me prenne les trois mille victimes sur le coin de la gueule et que j’en crève ! Seulement je suis plusieurs, je suis multiple ; un homme, quoi...

         _ Organisez-vous. Faites des élections !

         _ Moquez-vous. Nous, je pourrais les tromper... Par contre l’Autre, là-haut, qui compte les points, l’Arbitre du tout...

         _ Vous pouvez vous tromper de bonne foi... Au fond, êtes-vous responsable d’un subconscient jouisseur ? Pervers. Ignoble. Renvoyez à la bauge le porc qui est en vous.

         _ J’ai besoin de lui... Je ne suis pas assez fort pour assumer seul... Ma part sublime peut s’humilier, certes, mais prendre sur elle tous les péchés... non. Et puis mes tares m’appartiennent : sans elles je suis Jésus ! C’est ridicule !

         _ Monsieur se complaît dans son imperfection. Votre amie, sœur Thérèse, elle a dû vous dire qu’il y avait une part du Christ en vous ? Une étincelle...

         _ Oui. Elle m’engage à la sanctifier.

         _ Alors ?

         _ On peut se noyer dans de l’eau bénite... Tout est facile pour la victime... Vous n’avez jamais joui d’un de ces types dont vous êtes le meilleur souvenir ? Cherchez bien. Par procuration ? Parce qu’il était moins brutal que les précédents ; presque tendre... Je vous l’accorde : un spasme nerveux, à mille lieux de l’orgasme ! Ces insinuations sont dégueulasses n’est-ce pas ? Il est normal par contre, de prétendre que je suis parfait.

         _ Loin de moi cette pensée ! Soit : vous êtes un concentré d’humanité ! À ce titre vous traînez des casseroles : soit ! Cela change quoi ?

         _ Je ne reste pas forcément sourd aux bruits qu’elles font !

         _ On vous demande d’en souffrir, pas plus. Vous êtes un petit Jésus sur un petit chemin et vous portez une petite croix... D’accord, pas vraiment petite... Le grand Jésus portait la croix des autres ! “Que” celle des autres. Vous, humble mortel, vous portez la vôtre...

         _ Bla bla bla bla ! Aucun secours, pas la moindre recette dans vos propos ! Verbiage et bondieuseries ! J’ai trois mille victimes sur les bras, vous saisissez ? J’ai pas joué à touche-pipi avec ma cousine, j’ai violé des centaines de femmes !

         _ Pas d’amalgame : vous avez violé ; des centaines de femmes. Peut-être avez-vous violé des centaines de fois la même femme ? Comprenez que vous n’avez pas, d’un trait de plume, envoyé des millions de personnes aux crématoires. Vous êtes un artisan du crime...

         _ Qu’elle différence ? Et j’ai pu décider en une seule fois ? Oui. J’ai déjà avoué à la sœur que chacune de mes victimes en vengeait trois : Svétania et les enfants. Trouvez autre chose ! Et puis, pour quelle raison voulez-vous m’aider ? Vous êtes ma victime...

         _ J’aimerais vous pardonner... Clore le deuil de ce malheur... Revivre...

         _ Ah ! Je crois que Thérèse m’a fait part de ce souci... Ma mort vous comblerait-elle ?

         _ Si elle marquait une peine trop grande, une honte insupportable, je l’admettrais. Elle pourrait être le signe d’une repentance... Mais également une échappatoire, une fuite, une lâcheté. Je ne la réclame en aucune façon ! Repentez-vous et vivez ! »

 

 

 

 

         Malek ouvre les yeux. Les lueurs habituelles, sauf celle de la fenêtre qui n’affiche que la nuit. Un coup d’œil au réveil : il est minuit. Le fantôme s’est envolé. L’éther est vide ; balayée la dialectique tourniquante et vaine : les faits ne sont pas que têtus ; ils sont hargneux, méchants ; rancuniers ; lancinants. De vraies citadelles. Lancer des mots contre elles, mêmes ceux des grandes idées, relève de l’espoir fou ; du désespoir. Trois mille victimes, c’est un fait en granit ; en marbre funéraire. Espérer au mieux y graver “Je regrette”... Sans plus de finasseries... Cela vous irait, madame La Belle ? Un “Je regrette” tout simple, sans que l’on sache qui regrette quoi... Je regrette, bien sûr que je regrette... Un coup d’éponge... La prairie pousse ses fleurs vers le sommet afin qu’elles s’ensoleillent... Je suis bien... Trop commode ? Ah ! Pourquoi ? Tu regrettes les emmerdes ! Sois honnête : tu n’en as rien à foutre des victimes ? Ce qui est fait est fait et tu ne vas pas te pourrir la vie à cause d’un accident ! D’autant que les histoires de rédemption ne sont peut-être que du pipeau... Parier dessus quand tu n’as rien à te reprocher c’est sans doute futé, mais en faire des verges quand le crime est accompli n’est pas obligatoirement très malin. Ouais... Sauf que je suis solidaire de mes victimes ! Nous devons communier dans la paix. Et celle-ci passe par mon repentir : à la fois reconnaissance, offrande et salut. Et si tes victimes n’aspiraient qu’à la vengeance ? Et que quarante ans de taule, voire ta pendaison, leur convenaient mieux que tes macérations ? Après tout, ce ne sont pas des chrétiens ! Tu sais vraiment ce qu’ils pensent ces gens-là ? Tu les méprises encore une fois. Tu m’énerves, tu m’épuises... Quelle embrouille. Et l’autre qui ronfle !


 

 

XI

 

 

 

Une raie de lumière visite la pièce ; un rayon vif d’avant-garde, curieux comme une pie. Quelques sauts, de la table au mur, des bouquets au miroir, du reflet au visage de Marie. Pause sur les paupières baissées. Agacement et réveil, la jeune femme s’étire. L’aube est passée ; redoutée depuis la veille, comme chaque fois qu’elle annonce un jour exceptionnel : Thérèse lui offre quelques minutes d’entrevue avec Malek. Marie redoutait le parloir commun et les regards impudiques : la petite pièce et son unique gardien l’ont décidée. Comment s’habiller ? Doit-elle mettre du parfum ? À quelle dose ? Souvenirs ou promesses ? Maquillage anti-fatigue ou mise en valeur ? Elle décide de faire sobre, d’autant qu’elle doit son passe-droit à la bienveillante intervention de l’aumônier. Elle choisit une robe légère, au bustier blousant, à la jupe en corolle, un vêtement que Thérèse pourrait presque porter si l’habit des nonnes épousait les saisons. Devait-elle l’embrasser ? En a-t-elle envie ? Elle conservait de leur étreinte le goût nauséeux d’un petit viol ou plus exactement, vu les circonstances, celui d’une grosse tromperie. Mais passé le haut-le-cœur, reste le cœur ; une autre mémoire, que les accidents neurophysiologiques affectent moins... Des sensations perduraient : la tendresse étrange, imprévue, déconcertante, un remords et un aveu qu’elle ne sut déchiffrer, et pour cause ; la masse vitale étonnante, puisée sans doute à l’horrible source, première transmutation des pulsions morbides... Sans oublier l’empreinte organique des joutes amoureuses... Bref ! : aussi peu qu’il l’ait été, il restait son amant ! Passant outre à la répulsion morale, elle l’embrassera ; sans effusion, joue contre joue, deux fois seulement ; une sorte d’adieu charnel, une séparation des corps. En attendant, toilette et ménage sur un fond musical, puis elle se déguise en soubrette. Elle descend servir les petits-déjeuners. Elle prendra le sien à la cuisine.

         Elle remonte à 10 heures moins le quart. Le temps de mettre la robe et le voile de crème, Thérèse est là. Embrassades. Vous me trouvez comment ? Pas trop provocante ? Vous êtes très bien. Nous sommes deux sœurs jumelles... Elle fredonne.

         La rue ; balade dans ses bruits cahotants et ses bouffées d’air chaud, et déjà les murs de la prison. Elles longent la façade. Thérèse :

 « Vous le trouverez changé... Pâle, amaigri d’abord. Affaibli... L’effort le ronge. Endosser tous les crimes, n’est-ce pas surhumain ? J’ai le sentiment d’être cruelle...

         _ Ce sont les siens ; et vous œuvrez pour son bien.

         _ Il m’arrive d’en douter... Notez que je lui suggère des arrangements... Recueillir les victimes une à une... Mais il n’est pas dupe... Je prie pour lui ; je prie. Il sera heureux de vous revoir. Qu’une “vraie” femme s’intéresse à lui devrait le réconforter. D’autant que vous êtes parfaite : féminine, avec la pointe de retenue qui sied à une telle rencontre. Bravo Marie ! J’aimerais agir dans ma partie avec le même discernement...

         _ Sans vous il n’aurait plus d’états d’âme ! Pensez qu’il sévirait dans son pays. À mon avis, vous vous faites trop de soucis.

         _ Pour moi, sauver une âme peut être plus important que de sauver une vie... Imaginez qu’il dépende de vous qu’une vie soit sauvée : quel souci vous feriez-vous ?

         _ Je serais moins cool, c’est sûr ! Je voulais dire que vous faites le maximum et que le résultat est à la grâce de... Dieu... Si je peux me permettre...

         _ Vous pouvez : ce n’est pas un gros mot ! Que Sa volonté soit faite ! Merci de me le rappeler. »

         Elle passe son bras sous celui de Marie. Elle l’aimerait mieux établie dans la chrétienté, moins picorant, moins dilettante, mais serait-elle si charitable ? Souvent les gens de petite pratique s’acquittent de leurs obligations par quelques prosternements. Intuitive, Marie cultive la prudence du mécréant : des actes, plutôt que la gestuelle de gens trop facilement rassurés !

 

 

         La grande porte enfin, une porte de prison qui n’ouvre qu’un portillon. Elles entrent. On les accompagne. Couloirs-cages à double tour, le hall et les corvées qui matent, la salle. Malek attendait Thérèse. Marie le bouleverse. Fraîcheur, éclat de la peau et des formes, sourires de femme-enfant-femme : il reste assis, cloué. Six semaines à l’ombre, loin des soleils sensuels, étiole une chair qui s’apprête à l’éclipse, vingt ans de branlette dans le désert affectif, la grande nuit vide. Marie est une escale sur la route des sables, un jardin botanique planté d’espèces rares...

         Thérèse a entrepris le gardien sur le sexe des anges et sur le temps qu’il fait. Marie s’approche de la chaise, elle s’incline et pose ses joues sur les joues froides de Malek. Il reprend ses esprits.

 « Tu es gentille d’être venue... Tu n’aurais pas dû... Tu es trop...

         _ J’ai hésité. Tu pouvais en souffrir...

         _ Je ne souffre pas ; pas encore. Avant, après, pas maintenant... Je te regarde. Tu vas bien ?

         _ La vie continue ; droite ; sans pointillés.

         _ Je t’ai blessée ?

         _ Une simple écorchure ; brûlure d’amour-propre. J’avais oublié le devoir de réserve qu’une jeune femme se doit... J’ai craint de figurer sur ta liste. Je sais que je fus une rupture, un commencement.

         _ Sans lendemain... Tu compteras dans ma vie. Ni inscrite ni substitut... Toi, tu guériras. Prends ton temps : que les anticorps se développent ! Tu rencontreras le gentil garçon que Svétania a connu. Il t’épousera et vous aurez beaucoup d’enfants.

         _ Tu as raison : y’a pas le feu ! Tu resteras en France ?

         _ Je refuserai de partir. Chez moi ils me tueraient pour effacer les traces ; ou bien ils me libéreraient pour exploiter mes aptitudes. Tu sais lesquelles ! J’espère seulement rester dans le coin : que Thérèse puisse venir me voir. Sans parler des bonnes surprises, comme celle-ci. Promets-moi de venir si tu en as envie. Sans autres raisons : envie simplement... Par-delà les empêchements de toutes sortes... Tu comprends, l’envie ne dépend pas de nous : c’est un signe... Que nos vies se sont croisées ; et qu’elles s’en sont remises !

         _ C’est promis ! »

         Le gardien se manifeste :

 « Excusez mademoiselle... Les consignes... Bonjour, au revoir. Vous pouvez vous inscrire au bureau d’accueil, pour le parloir... »

         Malek se lève, il enlace Marie. Soie des cheveux si douce, le nez se souvient, puis velouté de la joue sur les lèvres, il n’osera pas serrer les bras. Elle partira en agitant la main, comme pour un grand voyage.

 

 

         Thérèse intervient immédiatement pour endiguer la détresse qu’elle pressent.

 « Content ? Remerciez Monsieur l’aumônier. À mon avis elle reviendra. La première fois, la prison fait peur, les prisonniers font peur ; même le détenu que l’on vient visiter... La première fois. Elle reviendra. Parlons de vous : votre horizon ?

         _ Je dois remercier la religieuse ou l’amie ?

         _ Officiellement : l’amie. Mais je peux vous confier que la sœur n’a pas trop souffert de cette entremise.

         _ Je les remercie toutes les deux. Mon horizon ? À la fois immense et borné ! Mes horizons !

         _ Dois-je comprendre : un horizon spirituel ouvert et un horizon temporel fermé ?

         _ Un horizon temporel fermé, c’est incontournable ! J’éviterai le mot “spirituel” pour qualifier l’autre. Il est prématuré. Je préfère “introspectif”, moins ambitieux, mais plus en rapport avec mes préoccupations actuelles.

         _ En clair : rien n’est fait...

         _ J’avance... En claudiquant... En zigzaguant... À reculons parfois... J’avance !

         _ La lumière pénètre en vous. Vos cauchemars ?

         _ Une visite, importante, et le reste de la nuit seul. Ils se concertent avant l’hallali ? Je suis à bout Thérèse, je suis à bout. Ils le sentent.

         _ Plus que jamais ils dépendent de vous ! Il est atroce d’être haï pour le simple fait d’exister. L’angoisse qui résulte de cette haine sera probablement la plus importante des séquelles qu’ils conserveront. Ils doivent comprendre.

         _ S’ils comptent sur moi, ce n’est pas gagné ! Et si tout cela n’était qu’une histoire de mari trompé ? Je me serais vengé du tort que l’on m’a fait… Vous voyez ce que je veux dire ?

         _ Oui... Je préférerais que ce soit celle d’un amant blessé... Dans sa chair. Une communion physique de grande qualité pourrait-elle expliquer votre réaction ?

         _ Ça changerait quoi ?

         _ Vous ne vengiez que vous... Vos forfaits ne sont plus commandités... Vous disculpez votre femme et vos enfants.

         _ Si c’est le prix à payer... Je suis Svétania, je suis Mauricette. Je suis l’homme violé. Pourquoi pas !

         _ Ceux-là et bien d’autres.

         _ C’est idiot ! Je n’aurais jamais fixé un tel prix pour ma peau !

         _ Vous vengiez les autres...

         _ Admettons... Combien dois-je revendiquer de victimes en mon nom propre ? Qu’importe, puisque de toute façon je me repens encore et encore !

         _ Vous ? Qui vous ? L’Église entière se mortifie des fautes perpétrées par ses enfants ! Là, il s’agit de votre salut, de la rédemption de Malek pour l’abomination de ses actes ; et non d’une banale apostolique et romaine contrition. Il s’agit de vous « intra-muros » en quelque sorte.

         _ Ne vous fâchez pas ! Je suis perdu dans tout ça !

         _ Je comprends... L’hypothèse que nous évoquons vaut ce quelle vaut, mais reconnaissez l’intérêt qu’elle présente : vous n’êtes plus une sorte de factotum administrant le funeste héritage pour le compte de tiers ; vous devenez l’épée que vos tortionnaires ont forgée. De ce point de vue, vos crimes peuvent être considérés comme des erreurs... à mettre sur le compte d’un autre...

         _ Sauf que jamais l’épée ne s’est retournée contre lui...

         _ Et que fait-elle depuis quelques semaines ? Elle frappe d’estoc et de taille.

         _ Au risque de me tuer ! Je croyais que le suicide était interdit...

         _ Je témoignerai que vous êtes mort en martyr ! Sérieusement, réfléchissons sur cette nouvelle donne. Elle vous expose mais elle protège votre famille. Les victimes devraient s’accommoder de ce nouveau portage : en identifiant le bourreau et ses mobiles, ils retrouvent leur identité.

         _ Si tout le monde est content... Quelle est ma faute alors ?

         _ Demandez-le à l’aumônier.

         _ C’est votre avis qui m’intéresse. Allez ma sœur... À titre amical...

         _ Je la discerne mal... Les suites en sont d’une telle énormité... Elles occultent tout. Je ne sais pas si c’est très amical de vous sortir une baliverne... Il est évident que l’amour de l’humanité ne vous a pas submergé... Pas plus que la confiance en notre Seigneur... Le traumatisme a-t-il rompu des digues ou provoqué un égarement ? Révélé ou perturbé une personnalité ? Votre attitude actuelle plaide en faveur de la seconde éventualité ; votre comportement dans la durée des faits, incline à considérer la première. Vous seul connaissez la réponse.

         _ Retour à la case départ !

         _ Que non ! Entre la brute bradelave de naguère et l’homme repentant d’aujourd’hui, la distance spirituelle est colossale ! D'ailleurs, d’une certaine façon, l’objectif n’est-il pas de retourner avant la case départ ? Vous l’avez dit : vous avancez ; donc nous avançons ! »

         Thérèse se lève en réponse à la discrète sollicitation du gardien. La faute passera la nuit, accolée à son point d’interrogation : cela lui apprendra à ne pas être à la hauteur de ses conséquences ; d’être humaine, alors que ses répercussions ne le sont pas ! Elle part sur un baiser.


 

 

XII

 

 

 

Malek s’englue dans la matière de deux mondes qui se mélangent comme le sable et le ciment dans le mortier. Vénielle la faute ? Celle d’un pilote de bombardier ? Dérisoire. Le tragique est ailleurs... La petite salle se souvient d’un parfum ; elle le donne à sentir, une touche derrière les oreillettes, en plein cœur. Il entend la voix de Foccard.

 « Terre ! Tout le monde descend, la sœur est partie ! Bonjour, Malik.

         _ Maître... Je voyageais, en effet. Plus précisément, je me visitais !

         _ Ah ! Introspection...

         _ Pas vraiment... Un inventaire, plutôt.

         _ Je vois... Mais quels sont les faits réellement importants ? Laissez-moi vous dire que l’on meurt d’un cancer, ce qui en termes de rapport du nombre des cellules malades sur celui des cellules saines est ridicule !

         _ Un corps ne possède pas les ressources d’un esprit !

         _ Dois-je comprendre que vous passez vos crimes par pertes et profits ?

         _ Que non ! J’évalue ma faute à son juste prix. Enfin, j’essaye...

         _ On a le droit de faire sa petite cuisine ?

         _ On a celui de balayer, de ranger les ingrédients ; et de cuisiner autre chose que de la ratatouille !

         _ Ouais... Si vous n’oubliez pas que c’est le jury qui vous assaisonnera... Que l’addition risque d’être salée... Et que finalement c’est vous qui la paierez !

         _ Voilà ce contre quoi je lutte : l’amalgame. Je vous parle de crime et vous me répondez châtiment. Dix, quinze ou vingt ans, les jurés décideront. À la limite, cela ne me concerne pas.

         _ Vous espérez vous en sortir en leur jetant votre carcasse tel un os ? Ils suceront la moelle, croyez-moi ! Un tribunal militaire... peut-être... Mais ceux-là, au nom du peuple, ils vous disséqueront : vous serez la mouche, la grenouille. Essayez de leur tenir ce discours : « Bonjour ; je suis coupable ; le remords me bouffe l’âme ; vingt ans c’est correct ; au revoir. » Tout est dit, de votre point de vue. Enfant ! Que faites-vous de leur confort moral : ils veulent condamner un salaud ! “Le tribunal condamne un brave type responsable de 3 000 crimes” ! Pour eux, un tel verdict est impossible... Ils ferrailleront ! Le châtiment entraîne la faute... et la faute vous rattrape...

         _ Je m’en moque ! Je ne suis plus là...


 

 

 

 

         Les deux femmes déjeunent dans l’appartement de Thérèse ; deux copines au retour d’un rendez-vous galant. Elles ont papoté et au dessert elles évoquent l’absent. Marie :

 « Vous commencez à le connaître... Il est coupable ?

         _ Dieu seul le sait. Je comprends le choc, le premier viol... Après ? La haine rend fou... Cependant on choisit de haïr... D’autant que les sévices ne datent pas du lendemain...

         _ Ça change quoi, au fond, qu’il soit fautif ou non ?

         _ L’horreur emporte tout... Il faudrait 3 000 procès pour cerner la vérité ! La religieuse pinaille, mais la citoyenne s’écroule sous les faits. Pour tous, sauf pour lui, qu’il soit fautif ou non ne change rien à l’affaire : il est coupable. Les citoyens jugent l’arbre à ses fruits...

         _ C’est bien ; non ?

         _ Quand l’arbre a trop belle gueule, oui. Dans le cas présent, la charité voudrait qu’ils se défient de l’apparence. Peut-être Malek n’a-t-il été que le catalyseur de la haine ethnique qui pourrit la région ? Puis il fut happé par l’embrasement, à l’instar du pyromane qui flambe dans son feu...

         _ Ils disent tous ça ! C’est trop facile.

         _ Malek ne l’a jamais dit. Hormis, parfois, pour “justifier” la durée... Il a reconnu devant moi que les premières violences furent exercées en toute conscience.

         _ Voilà une réponse !

         _ On pourrait s’en contenter... Sauf qu’elle ne s’applique pas à la vraie question : peut-on brutaliser à ce point en toute “Connaissance” ? Avec d’autres, et non des moindres, je pense que non. Là encore, nous sommes face au péché d’ignorance !

         _ S’il ne savait pas...

         _ Il évite le blasphème et le sacrilège avérés, mais il ne déprise en rien l’obligation de savoir. Malek est un chrétien : il a péché. N’oubliez pas Marie, que nous parlons de justice divine, d’économie religieuse. La réponse à votre seconde question doit trouver son sens dans ce cadre-là. « Cela change quoi, au fond, qu’il soit coupable ou non ? » Notons en passant que Malek a sous-estimé la gravité de la peine qu’il infligeait à l’espèce humaine. Le petit violé bradelave, car il le fut, a rejoint malgré lui le panthéon des ennemis de l’humanité. À cause d’eux, nous doutons de nous, de notre destin. Nous nous avilissons... Il a peint une tache inoubliable sur notre dignité...

         _ Je préférerais qu’il soit une bête...

         _ Ne dites pas cela. Ne le pensez pas. Acceptons notre frère en Dieu.

         _ Excusez-moi... Cette histoire m’a vieillie d’un siècle !

         _ Mûrie... Certains malheurs sont tellement bénéfiques à notre salut que nous avons le sentiment pénible que les victimes ont été sacrifiées à cette fin ! Nous sommes atterrés qu’il faille cela pour nous réveiller ! Cependant gardons-nous de refuser la Grâce... L’homme allume le feu, le Tout-Puissant offre la lumière...

         _ Je ne veux pas critiquer ma sœur, mais reconnaissez que Dieu est d’un compliqué !

         _ Tel que je vous connais Marie, vous vous ennuieriez avec des ailes dans le dos ! Dans mon cœur tout est d’une divine simplicité... Heureux les simples en esprit...

         _ Vous dites toujours ça ! Je ne m’ennuie pas... mais le service m’appelle. Il vous reste quelques dizaines d’années pour m’expliquer ! Merci pour la bouffe. »

         Elles s’embrassent. Marie se sauve et Thérèse s'assoit sur le vieux divan, celui qui coupe la pièce en deux.


 

 

XIII

 

 

 

La toile écrue du matelas imite le gris-jaune lumineux d’un premier ciel d’automne. Malek dessine des nuages sur la cotonnade, des outres noires gonflées d’eau sale. L’avocat a raison : la peine est infamante, elle me condamne. Le reste tient du rêve, d’une névrose religieuse qui altère la clairvoyance. Afficher le prix d’une liberté qu’un humain ne puisse payer, où est la liberté ? Allongé, Malek songe. Des jurés ficelés, des victimes inassouvies, Thérèse, Marie perdue, et par l’effet des médias une flopée de convaincus : voilà les acteurs et le public de sa vie. Comment leur échapper ? Seul, avec Thérèse peut-être, seul à se croire innocent, innocent par allégeance à la Croix, l’innocence d’un repenti. Être seul, sans eux, l’enfer certes, mais aussi le purgatoire et le paradis. L’idée lui plaît, qu’il devait exister une solitude vraie, sans victimes ni pardon. Son esprit flotte dans les bruits familiers : massacres ethniques, famines géopolitiques, résultats sportifs, les Serbites auraient écrasé les Kossobites par cent tanks à zéro si l’OTAN avait suspendu ses vols, échos de l’univers télévisuel... Être seul, sans victimes ni pardon. Sans lui... La mort fait la belle. Soudain. Sur un air de pub pour du café. Le ciel gris-jaune vire au jaune... Les nuages fondent en larmes. Pleurs de déception et de bonheur possible, quelque part dans sa tête. Sanglots. Raymond passe la tête par le bord du ciel :

 « Courage vieux... » Le vieux renifle, se tourne vers le mur, émet encore quelques gargouillis d’eau ; puis il s’endort.

 

 

 

 

         Ils pataugent dans la boue devant le grand panneau ; pour lire l’affiche. Ils lisent : “Aujourd’hui, Dieu ne viendra pas.” Ils baissent la tête. Un gros type arrivé hier, tente une plaisanterie. Personne ne l’écoute. Malek s'approche. Les larmes ont gelé sur son visage, traçant les veines d’un sang glacé. Il lit. Sa mémoire conserve un texte de même nature, jadis, sur la porte d’un réfectoire : “Aujourd’hui, le surveillant ne viendra pas. Restez dignes.” C’étaient des enfants : ils avaient chahuté. Malek s’étonne un peu : il se sent bien ; l’œil de la tombe est fermé... Aucun amour divin, un petit manque, un soupçon de carence affective, mais une liberté éblouissante ! Les victimes défilent dans de beaux habits. Elles le saluent ; il n’était que leur destin, une rencontre malheureuse, un accident géopolitique.

Thérèse arrive. Elle a l’air triste. Il la secoue :

 « Allez jeune femme, mettez une vraie robe, profitez-en : aujourd’hui nous sommes libres ! Vous êtes au chômage technique !

         _ Vous rêvez Malek...

         _ Non ! C’est un rêve que nous vivons ! Libres... Notre orgueil à notre service...

         _ Malheureux... Votre âme ?

         _ Plus d’âme ! Je suis un protozoaire, un poisson, un singe, un homme ! J’aime les autres pour ce qu’ils sont : nous. Les négatifs de personne... Je vous laisse votre livre d’images...

         _ Vous allez mourir...

         _ M’anéantir ? Dites-le ! Je veux l’entendre de votre voix : “Malek, vous allez disparaître dans le néant.” Menacez-moi ! Frappez-moi d’anathème !

         _ J’implore le Seigneur...

         _ Vous avez lu : il n’est pas là. Il reviendra trop tard... Il s’est absenté et je vais beaucoup mieux. Un état transitoire heureux quand le temps n’a plus d’importance, voilà l’éternité qui me plaît. Je suis plein de vie Thérèse, chacune de mes cellules en regorge, déborde, dégueule. Je sature à mort ! Votre paradis est riquiqui ! Ridicule...

         _ Vous fuyez Malek, vous fuyez ! Seigneur protégez-le...

         _ Je ne fuis pas, je m’envole ! Icare, vous connaissez ? J’aime mieux brûler mes ailes au feu de la liberté que d’endosser celles d’un séraphin asexué ! Vlan !

         _ Ça pour brûler, vous risquez de brûler... Mon Dieu aidez-moi... Réveillez-vous Malek !

         _ Endormez-vous Thérèse ! Le monde m’a condamné. Je me nourrissais de vos promesses... Elles sont bonnes pour le salut de l’âme, mais elles se foutent de l’homme. Je fuirais si je continuais d’avaler ce qui me tue !

         _ Vous n’acceptez pas son Amour...

         _ On serait frigide à moins ! Qui m’a transformé en repoussoir ? Osez dire que ce n’est pas Lui ? Quand je fais le bien, c’est Lui ? Non ? Je n’existerais que par mes conneries ?

         _ Je comprends votre peur... Il m’est arrivé de la partager... Nous sommes si faibles. Devant Lui notamment... Nous avons l’impression, parfois, de marcher dans l’ombre d’un protecteur géant. D’où le sentiment d’étouffer... Mais notre faiblesse n’est pas la mesure !

         _ Pour moi, si ! »

 

 

 

 

          Un vacarme. Le mur beige remplace la nonne. La promenade installe son théâtre : les corps s’étirent, s’habillent, des voix plaisantent, les portes battent. Dans le hall, une file se forme. Tu vas ? Non, j’ai trop baisé ! Paroles rituelles qui tentent de cantonner le temps dans les phases encore vives. Malek prend place. On avance sous les quolibets. La cage à l’air libre, enfin. On entoure Malek. Il découvre des compagnons démunis ; pas d’auréole dans les poches et plus près d’être assis sur la chaise électrique qu’à la droite du Seigneur ; éphémères ; attachants. Des frères de chair... Pondus par une destinée sordide ; insupportable ; réelle jusqu’au ravage... Des gens normaux pourtant : des Z moins, voilà tout ! Présents sur l’alphabet au même titre que les A plus. Indispensables pour nous décrire. Tout juste ressent-il l’absence d’un mystère, une sorte d’éther dans lequel ils baignaient, la brume de chaleur sur un paysage, le doute dans une réponse : comme si la clarté l’avait emporté sur la vérité ? Il ne s’en émeut pas : la solitude se dégage au fil du rasoir, lien après lien, main ferme, esprit clair. Déjà il s’éloigne ; la fraternité se distend, telle une faim qui s’apaise. À la sonnerie il n’entend plus que Raymond, une voix au-delà des murs, qui chante les femmes restées au pays...

         La porte à double tour, tel un coffre-fort... Malek :

 « Ils nous protègent comme des trésors !

         _ Pardi ! Nous les valorisons ! Sans nous, la plupart des mecs n’existent plus !

         _ Et pourtant ils nous tuent... Coincés entre nos victimes et eux... »

         La routine occupa le reste de la journée. Après le dîner ils jouèrent au Monopoly. À l’extinction des lumières, Malek gagnait. Il venait d’acheter la rue de la paix.

 

 

         L’aurore entrebâille la nuit ; escapade des premiers rayons ; la cellule s’éclaire au demi-jour naissant. La soif réveille Raymond. La bouteille est restée sur la table... Les jambes par-dessus bord, le corps tourne et glisse, attentif, les pieds nus effleurent le sol... Relâchement. Plantes sur le carrelage mou et poisseux ! Merde ! Il a dégueulé le con ! La lampe. Oh ! Le dégueulis terminal, noir-rouge, de ceux qui vomissent la vie... Veines du poignet tranchées, un bras déjà raide ferme la parenthèse.

 « Mon pote... Mon pauvre pote... Gardien !

 

 

 

        

Le chaud soleil torture les fleurs de la couronne. À l’ombre, sur un banc, les jeunes femmes en sombre. À l’écart, debout, sous une lumière aux paillettes estompées qui filtre d’un platane, trois hommes : Foccard et deux représentants, l’un de l’ambassade bradelave, l’autre de la Pénitentiaire. Plus loin, venant d’arriver, les membres d’un convoi s’appliquent à la tristesse en conciliabules gênés.

         L’avocat :

 « C’est une bien triste histoire... Partir en fumée est-ce, pour lui, le juste retour des choses ? J’avoue ne pas le savoir... Au demeurant, c’était un justiciable intéressant... Très éloigné de la brute ordinaire. D’ailleurs ces dames s’en occupaient... La sœur surtout. Contre mon gré ! Si je doutais de sa sincérité, je dirais qu’elle l’a tué... Enfin... Dites-moi cher monsieur, comment votre direction a-t-elle réagi devant ce regrettable accident ? Je crois savoir que Son Excellence va demander que votre enquête soit diligentée : il craint l’enlisement.

         _ Vos savez comme moi qu’il est impossible d’empêcher un détenu de se suicider... Sauf si son défenseur nous a signalé une situation particulière... À notre connaissance...

         _ Rien ne laissait prévoir un tel désarroi. Monsieur l’attaché ?

         _ D’autant que la défection des témoins annonçait un verdict des plus cléments !

         _ Il voulait plaider coupable... Doter son pays d’un criminel de guerre ! Sans doute s’est-il rendu justice... Quoi qu’il en soit, paix à son âme. »

 

 

         Marie s’agite, véhémente :

 « Soyez humble à la fin ! Malek n’a pas supporté sa culpabilité, ou la peine qui l’attendait... Comme des centaines de détenus, il s’est supprimé ! Vous offriez une chance qu’il n’a pas saisie.

         _ Je sais cela, Marie : offrir le secours de l’Évangile n’est pas un péché. Mais le faire sans discernement en est un ! Je n’ai pas conseillé, préconisé, prôné, exhorté : j’ai asséné !

         _ Nous étions tenus par le temps ! Souvenez-vous... Deux mois qui marqueront ma vie. Une petite bonne bien tranquille, plongée dans les désordres du siècle... Mon rôle là-dedans ? Partager le plaisir d’un monstre... Être un sujet de tendresse, le dernier...

         _ Le mien : soulager la détresse d’un homme... Être un objet fatal : le dernier ! Je sais... Je ferais mieux de prier ! Pour les victimes notamment... Spoliées à jamais. »

 

         L’ordonnateur du crématorium fait trois pas à l’extérieur. L’urne est prête. Les cendres seront dispersées sur la terre bradelave. Parole d’ambassadeur.

 

 

FIN