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Roland Chapnikoff

 

24 ANS EN FRANCE

 

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CHAPITRE 1

 

La mer m'abandonne sur une plage, après trois jours de tempête. Des jours de fureur éclairée : l'ordre du monde n'est-il pas le chaos ? Un papillon bat des ailes à Tokio et je traverse l'océan ! Que le monde bascule sur un souffle, pour moi c'est important : je suis un souffle ! Un grain de sable en ciel, l'envers du décor, qui habite sur une plage en nuages. Ne dit-on pas : une mer de nuages ?

Mon port est couvert de galets ronds et plats qui font se déhancher de manière grotesque les baigneurs en rupture de bain. Un homme attire mon regard : il est seul et il est nu ! Avec ses poils roux collés sur la peau il ressemble à un singe descendu de l'arbre en automne. Il sautille plutôt qu'il avance et j'ai tout le loisir d'admirer sa carnation de vrai Blanc. Il s'allonge enfin sur une serviette de toilette grise. Il a le visage d'un homme jeune, retour d'un long voyage. Des cernes prononcés, une barbe dessinée à la gouache détrempée et quelques traces disgracieuses de brûlures solaires lui prête l'aspect d'un gamin fardé à la fatigue. Une grosse toilette, quelques nuits de repos, un mois à l'ombre, et seul ses yeux pétillants fixeront les regards. Il ne s'attarde pas, d'autant que le soleil ennemi a passé la colline. Il s'habille d'une djellaba blanche qui le couvre entièrement, chausse des baskets en toile, coiffe un sombrero en paille et se lance dans la vieille ville d'un pas déterminé.

Nous traversons le vieux Nice. Un large boulevard formé de grands immeubles bourgeois nous arrête. Un porche, l'ascenseur, une porte grenat médaillée de ferrures dorées, il sonne.

L'employé de maison, respectabilité frelatée des gens qui respecte trop l'argent, avec une pointe d'agressivité envers ceux qui n'en ont pas, le larbin le toise. Il perd par vingt centimètres d'écart !

« Madame vous attend ? Je vais voir si elle est visible. » Il s'éloigne dans le couloir musée. Il revient.

« Madame est là. Vous connaissez le chemin... »

Visiblement il n'aime pas cet Arabe roux, un ancien gigolo de Madame et qui vient profiter de sa générosité de temps en temps. Nous longeons la galerie de portraits, certains en pied, grandeur nature, tous affichant des tenues surannées. Nous arrivons dans un vestibule comptant trois portes. Sans hésiter mon compagnon frappe à celle de droite. Au premier bruit nous entrons. La chambre, une pièce immense qui donne sur la place, me rappelle le nid d'une dame ptérosaurien ; par sa taille autant que par les tentures en forme d'aile qui habillent les murs. Un lit à baldaquin domine une scène que complètent une coiffeuse, quelques fauteuils et un petit secrétaire à cylindre. Tous issus de grands faiseurs.

« Je ne "t'espérais" pas déjà, mon cher Jean. Embrasse-moi quand même... » Je pensais à une incestueuse grand-mère, je trouve une femme charmante et presque jeune, d'une bonne quarantaine mauresque qui laisse le visage lisse. Je m'étonne qu'elle ne connaisse pas de quarantenaires verdoyants dans cette ville de passage. Peut-être s'agit-il simplement d'une attirance sexuelle envers les jeunes gens ? Mais pourquoi paye-t-elle ? Ce que je devine de son corps sous le déshabillé bleu, conforte mon jugement. Mais il est vrai que je n'y connais rien ! Ils s'embrassent donc, comme deux amis.

« Que puis-je pour toi ?

_ D'être là... C'est tout.

_ Pas d'autres problèmes ? Ma présence... Tu es gentil. Tu pourrais faire ta toilette et te raser, que je profite de toi, moi aussi. Je dois sortir, mais je te retrouverai à midi chez Mario ; si tu veux.

_ Avec plaisir.

_ Ne te gênes pas si tu désires changer par un costume la chose que tu portes. Je vais la faire laver et tu la reprendras cet après-midi. Maintenant laisse-moi me maquiller. » Je croyais qu'elle l'était.

Nous passons par une porte dissimulée derrière la tenture. La salle de bains est une succursale de la mer ! Elle pourrait abriter une piscine... Elle se contente toutefois d'une baignoire de trois mètres, ronde. Pas un endroit qui ne supporte sa glace ou son carrelage, et le lavabo ressemble à un bénitier de cathédrale. Jean fait jouer le variateur de lumière et nous passons de la salle de bal au sous-marin en plongée. N'ayant pas envie d'assister aux préparatifs de ces messieurs dames, je file par la ventilation qui m'expulse sur les toits. Comme un vacancier, je descends vers la mer. Les petites rues sont encore fraîches malgré la chaleur qui s'insinue par les carrefours et coule en filets d'air chaud. On ne rencontre le plein soleil que sur la Promenade des Anglais. Je traverse pour rejoindre l'eau. La plage s'est couverte de fauteuils à matelas que des parasols placent à l'ombre. La plupart ne sont pas occupés. Je passerai la matinée à l'abri du muret qui isole la plage en crins de la plage publique en sable fin.

 

 

Vers midi je quitte mon abri pour me rendre chez Mario, un des restaurants qui occupent le trottoir de la promenade, côté ville. Jean est déjà là, attablé à la terrasse. Dans son costume de lin blanc il ressemble à un jeune Irlandais. Il sirote un bourbon. Quand Julia arrive, à 13 h., il termine son troisième. Il a prit quelques couleurs.

« Excuse-moi mon grand. Tu es toujours aussi beau... Pourquoi t'ai-je quitté déjà ? Pour changer... C'est un motif valable : en ne s'éternisant pas, une liaison garde la même tenue du début à la fin. Le temps ne l'abîme pas.

_ Il ne la bonifie pas...

_ Je ne vieillis pas... Tu sais que j'ai peur. Parlons de toi. Tu es toujours dans la mouise ?

_ On peut le dire comme ça. Je te jure que je cherche à en sortir !

_ Au point de travailler ?

_ Moque-toi ! J'adore ne rien faire, c'est vrai. Et j'aime la côte pour cela : ici tellement de gens ne font rien !

_ Ils l'ont souvent mérité... Non ?

_ Oui. Mais la différence se voit peu ! Alors qu'à Paris la réprobation générale te mine le moral. Mais j'en ai assez de ne servir à rien...

_ Tu ne veux toujours pas écrire ?

_ Oui. Il faut être optimiste et je ne le suis pas. Mais j'écris pour moi. Non, je cherche un vrai travail ! Qui ne fasse pas ricaner. Je dois rencontrer un copain ; ce soir. Je ne sais toujours rien faire ! Maître nageur ?

_ Mannequin ?

_ Faut coucher... Je ferai le manuvre et j'irai adoucir mes mains calleuses dans l'eau de mer... Fier ! je serai !

_ Que mange-t-on ? » Ils prirent une Tapenade, un filet de sole avec sa ratatouille et une tarte mentonnaise. L'ensemble arrosé d'un Côte de Provence blanc. Julia parle beaucoup du passé, ce qui est une mauvaise façon de se rajeunir.

Le repas s'éternise un peu et je sors prendre l'air. La chaleur a fait le ménage : le paysage est translucide, traversé par quelques silhouettes esseulées, jeunes, qui viennent de toucher la mer ; qui restent fascinées par l'étendu, par le bleu étrange, par l'eau verte, grise quand elle caresse le pied ; fascinées par l'eau multicolore. Je les observe au moment précis où elles se heurtent à cet infini de nature, une mer écrasée de soleil. Combien d'hommes pensent que Van Gogh à peint des tournesols ? Et parmi les rares qui voient qu'il n'en est rien, combien peuvent changer le monde ? Le couple quitte le restaurant. Je les rejoins.

Ils s'engouffrent dans les ruelles que l'ombre des murs ne protège plus. Heureusement, quelques courants d'air les empruntent pour se rendre à la mer. Julia prend la main de Jean avec autorité. Je n'imagine pas une grande réticence de la part du jeune homme, mais un simple vague à l'âme, une lassitude physique qu'une mauvaise nuit sur la plage expliquerait.

« Dis donc, mon petit chéri, nourri, logé, blanchi, suffirait à ton bonheur ? Pas au mien ! Qu'est-ce que tu as ?

_ Rien de précis... Un peu de fatigue sans doute. Je passe mes nuits sur la plage et dans un réduit, on y dort très mal. Et puis je suis seul depuis trop longtemps...

_ Je suis là maintenant.

_ Non : tu es en train de faire des galipettes. Je suis plus seul que jamais puisque je ne suis qu'un objet !

_ Tu le penses vraiment ? Il faut que tu trouves du travail : tu as déjà des pensées d'esclaves ! Tu n'es pas un objet... Et il est probable que tu ne le seras jamais. Dommage pour toi !

_ Je ne regrette rien... Enfin pas tout le temps. Les imbéciles ne connaissent pas leur bonheur !

_ Parce que tu crois qu'un imbécile peut être heureux ?

_ Comme une amibe ; comme un chien. Tu as raison : nous sommes faits d'une autre pâte. N'empêche que je suis un objet !

_ Je te viole vraiment ?

_ Pas vraiment... C'est pire ! C'est un viol par consentement mutuel. Car je suppose que tu préférerais ne pas être attirée par des individus comme moi... » J'aimerais savoir si c'est la première fois qu'ils se parlent d'eux. Se sont-ils joués la comédie lors des précédentes rencontres ? Pourquoi n'a-t-elle pas l'âge de Juliette ? Pourquoi ne suis-je pas Shakespeare ?

Le couple tourne rue de la République. Julia a lâché la main de Jean ; elle lui a pris le bras. Ils marchent en silence un long moment, puis elle lâche le bras pour reprendre la main. Je ne sens plus la réticence du garçon ; ni l'autorité de la dame. Un ballon rouge passe dans le ciel. Puis un autre, jaune, et plein d'autres de toutes les couleurs, un arc-en-ciel en boule, des humeurs qui volent. L'appartement s'affiche sur le trottoir d'en face. Il faut franchir le Rubicon, une rue encombrée de canards et de bateaux en matière plastique qui transitent vers la baignade à dos d'enfants.

Sous le porche frais elle l'embrasse. Je sais que c'est elle ; la tension des corps sans doute. Un piquet envahit par le lierre ; une fierté ensevelie. Moi aussi il m'arrive d'être emporté par une bourrasque et d'aller ailleurs sans le vouloir. La fraîcheur de l'escalier sombre puis la fenêtre du palier aux jalousies baissées, et la porte ouverte que le majordome referme déjà, la chambre nous accueille. Le couple délaissant les fauteuils prend place sur le lit. Julia surtout. Jean est assis sur le bord et il regarde le ciel, très haut derrière la fenêtre. Un ciel bleu comme les yeux d'un nouveau-né, bleu-temporel, bleu vide ; bleu pur. Julia laisse la couche pour le prie-Dieu : un siège de soie persane, un dossier de jambes serrées. Jean pose le regard sur les vagues rousses qui masquent les mains brunes. Je l'imagine prisonnier du plaisir qui naît des frottements du tissu. La dame s'active et triomphe : le ventre est là d'abord, puis son bas, une grande virgule blanche. D'une bouche avide elle se livre à des travaux de typographie et quand ils aboutissent enfin, elle s'assoit sur l'objet de la réussite et elle s'agite en s'exclamant. Un cri met fin à la chevauchée. Jean ressemble à un vieux poulain triste.

Julia gît sur le lit, les pieds par terre, la culotte frivole sur les cuisses, le sexe noir mouillé. J'entends le bruit de l'eau, à côté ; Jean se lave.

 

CHAPITRE 2

 

Nous sommes sur la plage ; nous, lui et moi. Il a quitté Julia sur un baiser distrait. C'est un petit garçon que le soleil couve ; un adolescent que le plaisir a forcé. La mer s'étale comme un lac d'eau clair. Rare.

Je profite de la torpeur de mon ami pour batifoler sur le sable ; sur la bordure humide que le clapot arrose avec des grâces de jardinière ; entre la mer froide et la terre chaude, entre les odeurs d'eau verte et celles des huiles solaires. Je cours sur la frontière qui unit nos pays : elle, qui construit sur le sable, et moi, le vent ! Drôle de couple...

Je reviens sur mes pas. Je trouve le jeune homme en pleurs. Des sanglots aussi discrets que des rires cachés : il devrait rire de lui, de sa faiblesse... Si j'étais un homme, je crois qu'il me plairait de me faire violer de la sorte, par une dame... Encore que dans ce viol-ci l'argent ait sa part ! Mais je ne vois que l'appât du gain ou l'abus de pouvoir qui puisse vous faire accepter les outrages d'une femme désirable. Ou bien la perversité... Je laisse les hommes en débattre !

Jean se calme. Sa tête, dans le capuchon de la djellaba, et son corps, une masse de plis blancs, retrouvent jeunesse et tenue. Il monte se cacher du soleil derrière un parasol oublié et il s'endort. Quand il s'éveille la plage se vide déjà. Il doit être dix-huit heures. Il fait à peine moins chaud et l'arrivée discrète des nuitards qui se lèvent substitue des silhouettes pâles et frileuses aux baigneurs sains. Nous rentrons en ville.

 

 

Un bistrot derrière le port, sombre comme une caverne, un boyau long, fermé sur la rue par un rideau de lumière qui enveloppe les visages dans le voile d'un contre-jour. Le copain du rendez-vous est une copine, brune comme il est roux, avec ostentation. Une brunette du coin, un pruneau ; pas encore sec ni en rondeurs, gentiment comestible ; et bavard. Elle se prénomme Fanny, sa famille vient de Marseille, montée à Nice au début du siècle, pour vendre du poisson aux Anglais. En fait elle remplace le copain. Je l'apprends en apprenant sa vie. L'asperge blanchâtre ne semble pas lui déplaire et visiblement, trop peut-être, elle s'emploie à le séduire. Avec la nonchalance des jeunes hommes que la gent féminine sollicite souvent, il écoute la jeune fille. J'imagine qu'il n'attend que l'instant où elle parlera de lui et du poste qui devrait lui convenir. Encore qu'à son âge, le corps renoue vite avec les mauvaises pensées... Il tente d'intercaler un mot :

« Tu trouveras du travail, toi ? » Elle pense que oui, mais va savoir, même avec un diplôme on peut rester sur la paille. Tiens justement, à propos de paille,

«... ça te plairait garçon d'écurie à l'hippodrome ? »

_ Pas vraiment... C'est ça le poste ?

_ Je plaisantais ! Non, il s'agit d'un CDD de 6 mois sur Sophia-Antipolis, comme gardien de nuit. Tu sauras où dormir... »

Elle avait dit cela sans méchanceté. D'autant qu'elle ajoute d'une voix moins assurée que son regard :

_ Tu peux loger chez moi aussi... mais ça n'a rien à voir avec le poste ! » Une rougeur cuivre le visage de la jeune femme. Jean se ferait violer deux fois en une journée : nourrit, logé. Il devra se méfier de la lingère qui lui proposera de s'occuper de son uniforme ! En attendant, le boulot devrait lui convenir : un travail qui laisse l'esprit libre et des heures de bon soleil.

_ A priori l'offre m'intéresse. Le boulot, j'entends. Mais l'appart aussi ; le jour. Je pourrais penser à écrire... Au moins y penser... » Moi je le trouve pute mon ami ! Plus question de m'attendrir sur son sort !

En attendant ils s'installent. Des pans-bagnats et deux bières les rejoignent. La volubilité de la demoiselle doit être contagieuse car le garçon perd quelques années de misère en les racontant. Une demi-heure encore et ce sont deux gamins qui se moquent du monde des grands.

Le soleil passe la dernière couche quand nous sortons, un feu d'ocre et de vert qui chapeaute les crêtes Ouest d'un incendie froid. Nous descendons vers la plage. Ils se tiennent par la main sans que je sache qui a commencé. Je ne jurerais pas que ce soit la fille. Nous longeons la promenade des Anglais, en bord de mer, dans l'odeur des soupes de poissons et des grillades de buf. Je dois dire que ces brises poisseuses m'indisposent autant que le souffle d'un ivrogne doit vous indisposer. À quelques centaines de mètres, en bordure de trottoir, la voiture de Fanny les attend, une Clio blanche fraîchement lavée. Nous partons vers Antipolis, derrière les collines. Je suis sans peine, happé par le trou d'air que le véhicule traîne. Un petit quart d'heure de glisse et c'est l'arrêt devant la barrière d'un poste de garde. Conciliabule dont je conclus que nous sommes attendus par un monsieur qui loge dans le grand bâtiment du fond. Petit surf jusque-là. Je décide de prendre le frais en les attendant.

La forêt cicatrise contre la clôture flambant neuve. Je pénètre dans le sous-bois. L'obscurité qui monte de la terre comme un mauvais brouillard assombrit les verts et rafraîchit l'atmosphère. Enfin, quelques odeurs qui ne sentent pas l'homme m'enlacent et me font danser. Est-ce les destins que je côtoie, les vies paralysées par trop de liberté, la mienne même que j'enchaîne à celle des humains, les plantes enracinées qui vivent des abeilles et du vent, mais j'ai des envies, des fureurs de m'envoler... Une évasion vers les cimes rougeâtres et je grimpe dans le souffle chaud de ces flammes virtuelles, à l'assaut du couvercle gris-bleu qui leur servira d'éteignoir. En montant je verrai le soleil se lever à l'Ouest et je croirai que le monde tourne à l'envers. Je serai rassuré : il tourne tellement mal à l'endroit... Trêve de philosophie de courant d'air, je les entends qui reviennent. Je les rejoins alors qu'ils s'embrassent : je présume que l'affaire est faite et qu'il la remercie ; avec une chaleur partagée. Puis elle s'embarque, seule, et bientôt la voiture agite un bras blanc au message imprécis : j'y vois un adieu mais ce pourrait être un "à bientôt". Jean doit l'interpréter ainsi puisqu'il sourit en rentrant.

 

CHAPITRE 3

 

Monsieur Loïc Spencer, économe, intendant, homme à tout faire et faisant presque tout dans les Établissements "X", n'est pas méchant :

« Si tu fais ton boulot, petit ! Sinon, gare ! Je te prends à dormir, je t'assomme ! Tu te réveilles à l'hosto ! Victime d'un rôdeur ! Compris ? » Tout cela martelé d'une voix grave qui a l'air d'importer ses sous-harmoniques d'outre-tombe.

« Évite de te déguiser en arabe, aussi... C'est pas plus con que de se déguiser en rambo, comme tes collègues, mais c'est plus dangereux ! De toute façon pendant le boulot tu mettras un uniforme : comme ça les vigiles ne te flingueront pas.

_ Les vigiles ?

_ Ouais ! Des renforts qui patrouillent à l'extérieur et que tu peux faire venir fissa si tu appuies là-dessus. » Il lui tend un talkie-walkie, un gros portable kaki comme doivent les aimer les mercenaires du monde entier. Il faut appuyer très fort et deux fois sur un gros bouton.

« Comme ça ! » Il appuie. Un voyant clignote. Il fait pivoter son fauteuil, consulte sa montre puis, les yeux fixés quelque part dans la nuit, il attend. Jean doit commencer à se dire qu'il devra se méfier avant tout de ses amis ! Même s'il soupçonne le patron d'en rajouter... Si ça se trouve tout ce beau monde roupille en se disant que les loubards seront suffisamment maladroits pour les réveiller à temps. D'ailleurs à quoi peut bien servir le lit de camp qui occupe un coin du bureau ? Le vieux mobilier de bois tranche sur la fraîcheur des murs. Le bâtiment est neuf.

« Les voilà ! Trois minutes, c'est correct... À cette heure-là ils ne sont pas encore bourrés... Je plaisante. Viens ! »

Nous traversons le site. Malgré l'heure tardive quelques fenêtres brillent. Probablement des techniciennes de surface : elles quittent à vingt-trois heures. Les vigiles discutent devant le poste de garde. Le patron présente Jean. Les deux gars sont cordiaux, plus scouts que paras. La djellaba fait l'unanimité : un truc qui attirera la bavure plus sûrement que l'abus de calva ! Jean promet de s'en débarrasser dès que son service commencera, dans un quart d'heure. On discute un peu des procédures en cas de problèmes, ce sera toute sa formation professionnelle, et chacun reprend sa route. Jean n'aura son uniforme que demain mais il peut emprunter un pull et un treillis pour cette nuit. On liste les clefs, on consulte l'horaire et l'itinéraire des rondes, établis chaque jour par monsieur Spencer lui-même - il faut les varier de façon aléatoire mais l'expérience montre que les gardiens les aménagent avec une certaine rationalité qui engendre la répétition - puis l'on retourne au poste de garde pour assister au départ du personnel d'entretien. Une dizaine de personnes, au bronzage héréditaire, s'entassent dans un minibus que le dernier gardien de jour conduira jusqu'à Nice avant de rentrer chez lui. Monsieur Spencer sort sa voiture puis donne la main pour fermer les grilles. Une tape dans le dos et la nuit est à nous.

 

 

Dans le noir nous remontons vers le bureau. Les bruissements de la forêt voisine sont modulés par un bruit de fond. Dommage ! Que la civilisation respire, soit ! Mais pourquoi ronfle-t-elle ! Nous longeons le bâtiment principal, une sorte de hangar aménagé en bureaux, avec un bandeau bleu à hauteur d'homme, puis des poutrelles grises qui supportent des murs vitrés. Des stores occultent encore la plupart de ces baies. Au premier bruit, qui claque comme une gifle sur du gras, Jean réalise qu'il n'est pas armé ; pas même d'un fusil de chasse, pour punir l'oiseau de nuit qui va chasser. Monsieur Spencer a expliqué :

« Pas question de se faire piller, mais pas question non plus de flinguer à tout va : ce qui arriverait si on armait des jeunots comme toi. Tu te contentes d'appeler du secours et les vaches seront bien gardées.» Personnellement j'approuve ce genre de discours : le réflexe de tirer est la chose au monde la mieux partagée ! Au fait, les vaches en question, c'est quoi ?

Nous retrouvons le bureau, ses odeurs de cantine coin fumeurs, son mobilier en bois jaune déverni par plaques pellagreuses et son fauteuil que l'on dirait recouvert de vieilles peaux de fesses tellement le cuir est tanné. Jean s'y installe, fait le tour du propriétaire et se retrouve le nez sur la vitre, à regarder les masses sombres qui émergent dans le noir. La première ronde est à minuit. C'est la plus longue car il faut vérifier que tout est en ordre : fenêtres fermées, appareils éteints, une liste qui doit lui devenir plus familière que sa prière, dixit Spencer. Pour l'instant mon ami rêve : vagabond le matin, vague à l'âme le soir... Moi je trône sur l'armoire, parmi les poussières...

 

 

En même temps que Jean, j'aperçois une lueur qui hésite, à l'extrémité nord du site ; en fait, à la lisière du bois. Jean se lève, éteint la lumière, et continue d'observer. La luciole a pris de l'assurance et nous ne doutons plus. Exercice à la diligence de monsieur Spencer, ou attaque surprise d'un adversaire averti que notre garde pourrait avoir baissé ? Jean s'est levé. Sans allumer il prend son portable, une grosse lampe torche halogène, son pull, et il s'engouffre dans les escaliers avec la célérité d'un pompier qui aurait le feu quelque part. Je peine à suivre le filet de lumière qui sort de sa main. Dehors nous longeons la clôture en direction de l'origine du point lumineux. Nous voilà bientôt devant un panneau de grillage - en fait un treillis de fils gros comme le petit doigt - un panneau dont les vis de fixation encore desserrées brillent dans le faisceau de la lampe. Cela ressemble à un passage habituel car il s'agit de vis alors que les autres panneaux sont fixés par des rivets. Jean poursuit son chemin en direction du bâtiment le plus proche.

Je l'imagine regrettant son banc sur la plage, jusqu'à minuit à cause de la fraîcheur, puis le réduit du marché aux fleurs, dans le confinement agreste des floralies marchandes. Pourtant il avance d'un pas décidé. L'atmosphère, anormalement calme, ne me facilite pas la tâche : je dois m'élever pour échapper à la protection des arbres. Ce faisant, je peux voir dans le bâtiment et ce que je crois discerner dans une sorte d'ombre chinoise me fait peur : l'assaillant serait multiple, une pieuvre humaine, un bouquet de tentacules serrés par un cordon scintillant. Je tremble d'impuissance : Jean va se jeter dans la nasse et se faire massacrer. Il avance toujours, arrive à la porte. Il l'ouvre sans hésiter, ne s'étonnant même pas de l'ouvrir sans la clef. Je crains qu'il ne fasse partie de ces gens qui croient posséder un ange gardien, une race de héros morts pour ceci, morts pour cela... Mort pour des vaches inconnues ! J'en rirais... La grosse torche donne enfin sa mesure : son faisceau déchire l'anonymat des choses avec la violence d'un lance-flammes. Le pré flamboie, les vaches du sacrifice sont là, carcasses en tôle bourrées d'électronique, alignées comme à l'étable sur de vastes établis : une chaîne de montage... Une autre et puis, épinglées par la lumière et la peur, deux familles africaines.

Trois hommes, deux femmes et quelques enfants, le visage rendu blanc par la morsure de l'halogène, les boubous délavés par la clarté. Jean diminue l'intensité lumineuse et les couleurs se révèlent : noir profond pour les chairs, multicolore clair pour les habits. Il est temps de parler.

« Qu'est-ce que vous faites là ? » Jean s'en doute. Il doit s'étonner d'une telle planque. Sa voix n'est pas dénuée d'une certaine cordialité. Un homme avance d'un pas, un vieillard maigre et droit.

« Ne te méprends pas petit, nous ne sommes pas des voleurs... Enfin pas vraiment... Nous ne volons que le pain des Français ! Paraît-il... Moi je crois que nous l'échangeons contre les produits que vous nous volez... Qu'est-ce que tu vas faire de nous ?

_ Pas de panique grand-père... Cool... Vous planquez ici avec la bénédiction de l'ancien gardien, je suppose... Car vous n'êtes pas très doués ! Il ne vous a pas prévenus de son départ ?

_ Nous si ! Normalement il aurait dû te prévenir aussi. Tu aurais été le quatrième... Gardien, ici, c'est un boulot de jeunes ou de vieux à peine mieux lotis que nous... qui n'aiment pas la police » Il parle d'une voix sourde, sans accent. Probablement un émigré politique. Je ne sais pas si Jean connaît l'Afrique. Moi je l'ai affrontée : j'ai puisé l'eau de la forêt humide pour la transporter vers les déserts du Nord mais, toujours, j'ai buté sur le mur de la chaleur ; j'ai soufflé le chaud autant qu'un diablotin, fait plus de mal qu'un colonial. J'espère que Jean comprendra d'où viennent ces gens-là : d'un continent prodigieux de vie, qui enfièvre les passions ou qui les alanguit et qui semble ne pas aimer le bonheur paisible. Quand un homme quitte sa terre pour aller balayer celle des autres, c'est qu'il y a quelque chose de pourri dans son royaume !

 

CHAPITRE 4

 

 

Rassurés par la douceur des voix, les enfants émergent des tissus maternels. Ils sont quatre, moitié moitié, entre deux et six ans, vêtus à l'américaine comme des européens. Le plus petit, un garçon, s'élance, et sa mère n'a pas esquissé un geste qu'il est déjà accroché au pantalon de Jean. Tout le monde doit penser qu'il s'agit d'un heureux présage car le sourire est général. Jean, le premier, reprend un air inquiet. Je le serais à moins : qui sont ces gens, sont-ils dangereux, et pour qui ? Et puis qu'importe qui ils sont, probablement du même côté que lui, à l'autre bout du manche... Un manche en bois des îles comme on dit, en bois précieux ; pillé dans les hautes forêts d'Afrique ou d'ailleurs. Une façon à vous, les Blancs, de secouer le cocotier ! Et il faudrait remettre les fruits du vandalisme à la mer ? Ne comptez pas sur moi, ne comptez pas sur lui ! Jean se baisse et il ramasse le petit qu'il garde dans ses bras.

« Bon ! Je ne suis pas obligé de vous avoir vus... Mettez-y du vôtre. Je tiens à cette place : je dois bouffer moi aussi ! À la prochaine ronde je ne vous chercherai pas, mais je ne veux pas vous trouver  ! Compris ? Et puis allez mettre un peu de terre sur les vis du grillage... » La mère du garçonnet vient le reprendre. Elle les embrasse lui et Jean. C'est le signal du défilé : embrassades, signes porte-bonheur ; une fête silencieuse dans les pétillements de lumière d'un grand feu de joie. De courte durée.

La porte est poussée violemment et le plafond se couvre de néons. Monsieur Loïc Spencer, l'arme à la main, exulte :

« Je le savais que ce salopard de Bensoussan cachait des Niakoués ! Des Blacks, c'est kif... Bravo petit ! Bonne chasse ! Passe ton portable. »

Il n'est pas minuit dans ce coin d'Afrique et le bon docteur Jean n'en mène pas large ! Il ne suffit pas de vouloir... Plaider le maintien dans les lieux ? Il ne faut pas y penser : l'autre avait l'opportunité de fermer les yeux. Et ce plaisir de les découvrir ! Il faut plaider la sortie : un point c'est tout ! Ils n'ont rien à faire ici, ce n'est pas un asile de nuit, ouste du balaie et que je ne vous y revoie pas ! Sinon, c'est la police et le charter à la clé ! OK ? Oui Missié... Jean se racle la gorge :

« Qu'est-ce qu'on va faire d'eux, chef ?

_ Comment, qu'est-ce qu'on va faire ? Je vais appeler les vigiles et on va leur refiler le bébé ! Voilà ce qu'on va faire ! T'as une objection ? Les vingt balles que t'as gagnées ce soir te tournent la tête ? T'en as déjà trop ?

_ Justement, je disais ça parce que ces gens crèchent là depuis bientôt un an... Chef...

_ Mouais... T'es pas con petit... Tu proposes quoi ?

_ Ils promettent qu'une fois sortis d'ici, ils oublieront à jamais que ce lieu a existé ! D'accord grand-père ? Et ils sortent par où ils sont entrés.

_ Mouais... T'as confiance ? Ils vont se faire ramasser et c'est pour le coup que nous plongerons ! Assistance à émigrés en situation irrégulière, dans le coin en plus, ça ne pardonnera pas ! Pour le moment je risque un blâme, tout au plus... Avec mes états de service, je peux supporter.

_ Sûrement, mais autant ne pas tenter le diable. Vous n'avez pas une idée sur un endroit où ils auraient pu passer leurs nuits ?

_ Depuis un an... L'entrepôt Ferguson est vide depuis longtemps mais une clôture l'entoure et les accès sont murés. Oui ? » Le grand-père manifeste des velléités à discourir.

« Avant nous squattions les entrepôts Millet ; ils n'étaient pas chauffés.

_ Bon, petit, tu vas aller voir dans quel état ils sont. Tu peux pas te tromper, c'est juste derrière et c'est écrit dessus. Et me raconte pas de vannes car demain j'irai voir ! Si t'as menti, Pchit, un contrat qui s'envole ! »

 

 

 

Nous revoilà dehors. Une brise de terre s'est levée, légèrement tiède et chargée d'odeurs de pins. Je pourrais m'épanouir dans cette foule parfumée mais je n'en ai pas le cur. Je redoute un coup foireux. Jean marche vite sur la route goudronnée et bientôt nous devinons Millet au fronton d'une bâtisse préfabriquée. Clôture d'enceinte, portes murées ; et impossible de voir si ces défenses sont fiables. Comment était-ce l'année dernière ? Nous prenons le chemin du retour. Jean va-t-il mentir ? J'imagine qu'il se pose la question. Et l'affaire doit être réglée sur le tas car jamais le "chef" ne laissera ses papillons de nuit s'échapper sans garanties.

Devant le portail, la voiture des vigiles ! Le salaud a osé. Il a dû se dire que ce serait sa parole contre la leur, qu'ils racontent ça pour lui nuire, par vengeance et je ne sais quoi... Et que de toute façon, la police avait bien d'autres choses à faire qu'à enquêter sur les murs des Niakoués, ou des Blacks, c'est kif... Bref ! il avait dû se rassurer suffisamment pour ne pas se gâcher ce plaisir : renvoyer de pauvres gens dans un pays dont "il" les avait chassés. "Il", le Blanc, colonisateur d'hier et d'aujourd'hui. Jean doit enrager au moins autant que moi ! Je le connais mal ; j'ignore ses ressources. Mais y a-t-il autre chose à faire qu'un baroud d'honneur ?

Jean s'assoit sur le capot du véhicule. Il est plus pâle que d'habitude, d'une pâleur métallique, d'une pâleur d'acier, pâle comme une lame. Une longue minute s'écoule. Il se lève et nous filons vers le bâtiment de garde à vue. Avant d'entrer il dévisse le panneau de grillage et l'enlève pour dégager une sortie.

« Ah ! petit ! ces messieurs sont arrivés par hasard ! Pas vrai, vous ? » Les deux gars acquiescent. Ils venaient prendre des nouvelles du nouveau.

« Alors, Millet ?

_ Enceinte et maçonnerie... Dites grand-père, vous rentriez comment ?

_ Comme pour ici. Sauf qu'on entre dans le bâtiment par une fenêtre ; à l'aide d'une échelle. Tu sais petit, ils ont prévenu la police. » Jean regarde les trois gaillards.

« Navré, grand-père. » Puis il avance vers le vieil homme et l'embrasse. La police se manifeste par un coup de sirène.

Nous sortons en même temps que le vigile qui va chercher les flics. Jean est triste à vomir ; d'ailleurs il vomit au milieu de l'allée ; ça porte malheur de marcher dedans... Nous passons mettre la djellaba puis j'accompagne un Arabe sur une route devenue la plus dangereuse du pays.

Qu'allait-il faire dans cette galère ? Gagner son pain, sans doute. À la sueur de son front ; normal, c'est la malédiction ; ou la volonté divine ; ou la volonté humaine ? Je ne suis pas calé en psychiatrie ! En tout cas, à la sueur de son front, ça n'a jamais signifié "en faisant toutes les saloperies" ! Là je suis formel : il s'agit bien de la volonté humaine ! Nous marchons dans le noir ; lui surtout. Moi je plane sur un coussin d'air. Je devrais dire un cousin d'air... Pauvre Jean. Pas tellement, à la réflexion, il sait maintenant ce que valent ses convictions : le prix du pain. Affamé, sans boulot, et même pas fier. Le car de police nous double et pile dix mètres plus bas. Un brigadier en descend et à quelques pas :

« Tes papiers ! » Il les prend, les lit et change de ton.

« Vous feriez mieux de venir avec nous. Quelle idée d'accoutrement ! » Jean explique les coups de soleil ; il n'évoque pas la fraîcheur nocturne. Il grimpe dans la fourgonnette. Les Noirs sont là, petits enfants endormis sur les mères. D'abord personne ne le reconnaît. Il faut dire qu'il ne s'affiche pas, la tête sous la capuche. Et un Arabe c'est presque un Noir, surtout dans l'obscurité... Alors un pauvre type on ne le dévisage pas : on attend qu'il vous regarde, de sentir son regard pour oser le sien. C'est l'étincelle quand ils se croisent enfin : nouvelles embrassades, gosses qui piaillent. Les flics s'inquiètent : si les moulouds et les blacks s'accouplent, bonjour les allocs ! À l'arrivée, c'est le grand-père qui a le mot de la fin :

« T'as laissé tomber ton boulot à cause de nous ? Je m'en souviendrai quand je vous maudirai... »

 

Nous voilà sur le pavé niçois. À l'ouest les étoiles virent au bleu clair et disparaissent. La mer est aussi plate que le sable de la plage ; moins sale, parcourue de frissons. Vivante. Je vais quitter Jean. J'attendrai que le soleil et le vent se lèvent ; qu'il se pose, qu'il ferme la fenêtre.

À huit heures nous remontons les rues. Jusqu'à l'adresse de Julia.

Je prends mon envol dans un souffle ascendant. La ville s'écrase sous moi. Une Clio blanche file vers Antipolis. Drôle de nom pour un patelin du coin !

 

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