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Roland Chapnikoff

 

La Marguerite du Temps

Roman

 

 

 

CHAPITRE I

 

 

Deux fois par jour le professeur Henry Léger regardait le monde à l'envers; le reste de la journée, il le voyait à l'endroit. Il pratiquait le yoga. Pour l'heure, il se dominait en Sirsana, son corps de muscles fins comme pendu au plafond, ses cheveux blanc-gris mêlés aux fils jaunes d'un tapis afgan. Un gong résonna; le corps se replia pour s'asseoir sur lui-même; puis il bascula. Le professeur souriait.

Peu après il flânait sur les quais, le chemin de Jussieu, à dix minutes de là en remontant la Seine. Un moment pour apprécier le temps de la matinée, presque chaud pour la saison : sans doute une brise du sud que les grands murs emprisonnent

Il devina les tours de Notre-Dame à travers le maigre feuillage des platanes. Le premier bateau-mouche passa; un gosse fit des signes de la main; il répondit. Il s'assit sur un banc de pierre. Il entendait le bruit de la rue quelques mètres plus haut, un vague tintamarre qui dominait le clapotis de l'eau; un délicat murmure; le bruissement d'une aile près d'un ruisseau ténu. Il méditait.

Soudain, brusquement, il glissa dans un tunnel transparent qui plongeait dans de la vapeur crème. La largeur diminuant il touchait de plus en plus souvent la paroi et chaque contact marquait son esprit d'une brûlure d'angoisse. Quand ses deux épaules frottèrent, il se réveilla en hurlant.

 

Solange Debart, l'assistante, s'inquiétait : son cher professeur était en retard! Quand il arriva, elle sentit qu'il n'était pas dans son état habituel. Sans même la gratifier d'une plaisanterie il l'entraîna dans son bureau.

_ Ma chère Solange il m'en arrive une bien bonne! Je yogue en public maintenant! Et devinez dans quel endroit je me suis transféré : probablement dans un canal temporel!

_ Vous le croyez vraiment?

_ Écoutez : comme à l'accoutumé j'ai entrepris de ralentir mon temps mais, sans doute du fait de l'endroit inhabituel, en bord de Seine, j'ai franchi l'obstacle que la peur me faisait refuser. Et brutalement je suis parti en glissade dans un tunnel Exactement comme l'a raconté Ananda Krishna!

_ Peut-être avez-vous rêvé?

_ C'est peu probable! _

Il enleva sa veste, déboutonna le haut de sa chemise et dénuda ses épaules : au niveau des avant-bras la peau paraissait diaphane, presque transparente.

_Vous me direz que cela peut être d'origine somatique, mais reconnaissez que c'est troublant!

_ En attendant vous devriez aller à l'infirmerie J'ai aperçu le docteur Kubner. Je ne pense pas qu'il vous prenne pour un brûlé par illumination!

_ Je vais l'appeler et nous établirons un protocole pour suivre l'évolution des plaies En tout cas elles ne sont pas douloureuses! Ayez la gentillesse de vous procurer les textes d'Ananda et si possible en version originale Je me méfie des traducteurs en chambre! Si j'ai vécu la même expérience que lui, des détails peuvent retenir mon attention Et comme, pris de panique, j'ai quitté le transfert en cours de route, je suis particulièrement curieux de connaître la suite que, lui, a vécue Je vous demande de ne parler à personne de cette aventure. Je vous expliquerai bientôt pourquoi.

 

L'amphi bruissait de gargouillis comme un estomac affamé; Henry, quand il écoutait la salle avant d'y entrer se plaisait à penser qu'il s'agissait du tressaillement des esprits assoiffés. Il jeta un coup d'oeil par la porte entrebâillée : un mois après la rentrée, l'amphi était plein. Normal! Il ne pourra s'enorgueillir de le conserver ainsi que pendant les grands froids! Il respira un grand coup et monta sur la scène. Ses trois pas frappèrent les trois coups : la salle se tut.

_ Mes amis, heureux de vous revoir. Je remercie ceux qui ont bien voulu m'adresser des questions écrites. Je remercie également les autres qui m'ont épargné la peine de devoir y répondre! Je dois toutefois préciser que j'apprécie particulièrement les premiers. La crainte du chômage sans doute! Je vais répondre collectivement à une question que plusieurs m'ont posée : pourquoi mettre en relation la physique relativiste et le yoga? Simplement parce que ces deux disciplines traitent de la relativité du temps. Laissons momentanément la physique de côté; vous êtes censés connaître ce B.A.BA : une durée n'a sa valeur que dans le système considéré. Notamment deux systèmes ayant des vitesses différentielles proches de celle de la lumière, noteront des écarts considérables entre la durée d'événements identiques, mesurée à partir d'un des systèmes. Ainsi le célèbre voyageur de Paul Langevin, heureux voyageur qui vieillit de deux ans pendant son voyage alors que les pauvres terriens prenaient deux siècles! Oui?

_ Heureux et pauvres me paraissent erronés dans la mesure où chacun des protagonistes aura vécu les mêmes événements dans la même durée. Par exemple un terrien bicentenaire aura lu cent fois plus de livres que le voyageur. Vrai?

_ Tout à fait! C'est pourquoi il ne sert à rien de rouler vite! D'ailleurs pour fixer les idées sachez qu'un voyageur faisant mille km à l'heure pendant les soixante années de sa vie n'aurait "gagné" qu'un millième de seconde! Le voyageur de Langevin se déplace dans mon exemple à une vitesse inférieure de 1/20000 à celle de la lumière! Pratiquement 300000 km à la seconde! En corollaire de cette vitesse et des accélérations et décélérations qu'elle suppose, la masse du "projectile" augmente avec la vitesse pour atteindre l'infini quand celle-ci atteint celle de la lumière! Ici le voyageur voit sa masse et celle de son vaisseau multipliées par cent! Et je ne vous parle pas de l'énergie nécessaire pour remuer tout ça! Comme vous le pensez, nous pouvons exclure des possibilités humaines du siècle à venir, celle de voyager, "physiquement", à des vitesses proches de celle de la lumière! Exit l'approche matérialiste! Reste un domaine dans lequel la lumière et le temps sont implicitement évoqués : le domaine spirituel et notamment celui de l'âme, de Dieu et de son omniprésence Par ailleurs certaines expériences mystiques, ou plus exactement réalisées par des mystiques, peuvent faire penser qu'ils auraient, au moyen d'exercices yogiques, acquis une certaine maîtrise du temps. Physicien et yogi moi-même je ne pouvais pas ne pas chercher à comprendre Mais, me diront ceux qui suivent encore, _ à quoi ça sert? _. Réponse : à un tas de choses mal définies! Cela va des déplacements instantanés, la transportation, au rapprochement de la science et de la conscience selon vos affinités! Assez de généralités pour aujourd'hui! Voyons le programme et ce que M. Lorentz a formulé sur le sujet

 

 

CHAPITRE II

 

Il était midi quand le professeur sortit de l'amphi; l'heure de son rendez-vous avec le docteur Jacques Kubner.

_ Bonjour mon cher Henry. Drôle d'affaire! Vous planez sur Paris et vous vous brûlez les ailes! D'un autre que vous je n'en croirais rien! Un soir de cuite vous seriez monté sur votre toit et redescendu par la cheminée! Voyons les séquelles du voyage. Henry découvrit ses épaules : seule l'absence de bronzage témoignait de la brûlure!

_ Je vous assure Doc qu'il y a deux heures à peine, c'était très spectaculaire! Je ne vais pas me plaindre de la bénignité des plaies, mais je regrette de devoir me passer de votre avis à leur sujet. La prochaine fois je me précipiterai chez vous!

_ À tout hasard je vais quand même faire un prélèvement et une biopsie Il appela _ Jacqueline _ L'infirmière, Jacqueline Forgebeau, que le Campus appelait "Lèvres en feu" à la fois en hommage à M.A.S.H. et à la quarantaine conquérante de la belle, l'infirmière glissa l'objet du délit par la porte.

_ Honneur sur Lambaréné, le vénérable professeur Henry daigne nous visiter! Rien de grave, j'espère. _

Cette petite phrase contenait des allusions sur : l'état de sous-équipement des lieux, le manque de tonus du cher professeur lors d'une intime et récente entrevue, l'espoir toutefois qu'elle ne soit pas la dernière, conforté par le souhait qu'il se porte bien. Rien n'échappa à Henry.

_ Ma chère Jacqueline je te promets d'appuyer votre demande d'investissements lors du prochain conseil de faculté. Je te promets également d'orienter mes exercices physiques sur l'amélioration de ma motricité. D'ailleurs, laisse-moi quelque temps et tu seras le seul juge du résultat!

_ Ne l'écoutez pas! Il sait que je vais vous demander de lui écorcher la peau et c'est par lâcheté qu'il promet de s'améliorer. Seule la promesse d'insister sur nos crédits était sincère! Allez, faites-lui un prélèvement de peau, derme compris, et envoyez-le au labo pour biopsie. Indiquez-leur que nous cherchons une éventuelle modification par rapport à un échantillon que vous prélèverez sur une partie bronzée. À la réflexion, vous devriez lui faire écrire ses promesses! _

Jacqueline s'activa sur la paillasse qui est, comme on le sait, l'établi du laborantin. Les deux hommes détournèrent le regard.

_ Tu dis que les traces étaient translucides J'ai appelé le centre des grands brûlés : ils n'ont jamais vu ça! Sur des êtres vivants en tout cas! Un genre de vitrification On note ça chez les foetus! Attendons les résultats. Je vous laisse. N'en abusez pas!

Le docteur sortit. Jacqueline s'approcha d'Henry, la coupelle d'une main, le coton imbibé de l'autre.

_ Dis donc mon petit prof chéri, ça t'aurait écorché la bouche de me téléphoner pour m'informer de ta venue. Tu te défiles? Je t'offre une chance de rachat Jeudi, vingt et une heures, chez moi!

_ J'y serai. Mais pas question de jouer les coulisses de l'exploit. Il y a sur le campus deux mille jeunots qui ne demanderaient que ça, et tu choisis un brave quinquagénaire pour tenter de satisfaire ta frénésie sexuelle! Le rodéo, j'ai passé l'âge J'aspire aux plaisirs du yoga-Sutras pas à ceux du Kama-Sutras! D'accord j'exagère. Je réclame le droit à la mesure!

_ C'est ça mon petit chéri : on va se mesurer

_ Obsédée! Fais ton boulot et tâche de ne pas me louper! Chacun son tour

Ils se quittèrent vers treize heures pour aller déjeuner.

 

CHAPITRE III

 

Henry habitait depuis deux ans dans un appartement merveilleusement situé sur l'Île de la Cité, un deuxième étage donnant sur les quais. Sa famille, une lignée d'universitaires, le possédait depuis deux siècles. Lui-même l'avait habité jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, doctorat et agrégation en poche. Il ne l'avait réintégré que depuis trois ans, à la mort de sa mère. Entre temps il avait logé dans le Marais, un trois-pièces situé rue des Quatre-fils, en face des Archives. Sur l'île, il possédait six pièces dont trois orientées vers la Seine. Certains meubles, une commode en demi-lune, un fauteuil cabriolet, tous deux de style Louis XVI, quatre chaises en acajou à dossier ajouré de style Directoire et le secrétaire Empire, étaient d'authentiques antiquités. Et tous en très bon état! Restaient quelques meubles plus récents, mais comme il ne les aimait guère, il ne les comptait pas au nombre de ses trésors. Parfois, au cours de ses nombreux congés, et au détour d'un endroit de rêve, il songeait à vendre pour s'établir ici, mais bien vite il se reprenait et conservait ses joyaux. De toute façon sa vie était à Paris. Certes, n'importe quelle fac de province l'accueillerait, mais il ne se sentait pas le courage de renouveler ses amitiés, si tant est qu'il eût voulu en changer! Et où trouverait-il les relations fraternelles et multiples qu'il entretenait depuis trois décennies dans le milieu parisien du yoga? Et Solange le suivrait-elle? Sans doute Et l'insatiable, facétieuse et revigorante Jacqueline? Sans doute pas! Il ne se voyait pas recommencer une parade de séduction

Il s'appuya sur la balustrade de la fenêtre. La rue était déserte à l'heure du déjeuner et seul un bateau-mouche nonchalant modifiait le décor. L'eau, couleur de boue, le suivait à la trace comme une flèche, comme un entonnoir. Un entonnoir! C'est ça je suis tombé dans un entonnoir Qui allait me déverser où? Il quitta son poste, ramassa sa serviette, alla s'asseoir à son bureau. Il sortit les documents dans lesquels Ananda Krishna relatait, en sanscrit, son voyage vers l'inconnu. Henry se plongea dans la lecture. Fioritures de style mises à part et approfondissement cyclique pris en compte, - l'auteur revient sur les faits plusieurs fois en les enrichissant à chaque passage -, le texte lui apparut finalement comme étant le récit que ferait quelqu'un tombant dans un kaléidoscope géant : _ Bercé par le bruit des vagues (du Gange?) j'entrais en méditation. Je tombais alors dans un tunnel transparent qui allait en se rétrécissant. Quand je touchais la paroi, des pensées douloureuses me traversaient l'esprit. Je réussis à me concentrer suffisamment sur le voyage pour oublier ces douleurs. Quand le tunnel devint tellement étroit que je fus bloqué, je crus que mon temps était arrivé mais brusquement le tunnel me lâcha sur une surface infinie d'une couleur qui paraissait les contenir toutes, mais pas dans le même instant. Il me semblait que je voyais et que j'entendais un crépitement continu qui ne transitait ni par mes yeux ni par mes oreilles Je continuais de tomber et j'allais sombrer dans la mer de lumière quand mes aides, affolés, m'ont réveillé. Ma peau était devenue transparente et l'on voyait mes os. _

Henry relut plusieurs fois le passage et dans plusieurs approches. Le sanscrit se prête beaucoup à l'interprétation et à la limite il peut être difficile d'y trouver autre chose que ce que le lecteur y met! Henry réfléchissait._Ananda n'avait pas atteint le bout du voyage, mais il était évident que j'avais ce matin entrepris le même que le sien. Une autre évidence me frappa : j'avais fui la douleur quand lui l'avait dominée Mon yoga pouvait faire illusion à Paris, mais à Bénares, j'étais nu! À vrai dire ce constat n'est pas une révélation. Nous préférons ici recourir aux médicaments : notre yoga s'intéresse plus volontiers aux douleurs du psychisme qu'à celles du physique. En fait il ne soulage que le "vague à l'âme"! Et quand la douleur psychique s'apparente par sa violence à une douleur physique, ce qui est précisément le cas dans cette affaire, le petit yogi parisien appelle sa mère, alors que son grand frère hindou s'adresse à La Mère; et il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à des seins, fussent-ils nourriciers! _ Il lui apparaissait que les qualités à obtenir avant de se baigner dans la mer des lumières étaient de deux sortes : maîtrise de soi d'abord, et maîtrise des autres, ensuite! Il devra prendre conseil car rien n'était moins sûr qu'il puisse un jour obtenir ce résultat : peut-être ce voyage devra-t-il être effectué par un yogi religieux qui refuserait d'aller à l'aventure pour des fins scientifiques dont il se contrefiche comme de son premier turban! Un yogi défroqué alors, un ange déchu qui trahirait à la première occasion! Et qui n'étant pas physicien, serait incapable de rendre compte correctement des phénomènes rencontrés. Autant envoyer un peintre! Au moins l'impression artistique serait-elle rendue! Henry sentait l'étau se refermer sur lui et la douleur déjà vécue revenait visiter le champ de bataille; sans la fanfare certes, mais le son d'un petit piccolo peut faire le même effet Ça prend plus de temps, voilà tout! Los Alamos! Il réfléchissait, sachant pertinemment qu'il n'aurait jamais ni le courage ni la patience de se former suffisamment pour affronter sans risque les tourments que peuvent supporter les yogis de grande pratique et de grande vertu! Prendre des médicaments? La solution peut-être Mais quels types et quand? Et comment? Et comment prévoir que l'on partira ce jour-là pour la descente dans l'inconnu? Et comment le faire savoir aux assistants? À partir d'aujourd'hui chacune de ses séances devra-t-elle être publique, lui à moitié nu et les autres guettant sur son visage les traces de souffrance et sur ses épaules les traces de brûlures? Et dès les premiers signes lui faire inhaler le gaz ou la drogue! Difficile à mettre au point tout cela; d'autant qu'il refusait le rôle du martyr mettant en cause sa santé, sa vie, pour le bien de l'humanité : il refuserait qu'un autre le jouât pour lui! La curiosité, la simple curiosité devait le guider et l'autoriser à prendre des risques! Demain il parlera de tous ces problèmes avec le docteur Kubner mais pour l'heure il devait retourner au labo.

 

 

CHAPITRE IV

 

 

Le Bureau du Temps, qui veillait sur les deux horloges atomiques chargées de distribuer au monde le temps international, le bureau bavardait en cette matinée de fin d'été. Marc Scorpio, astronome stagiaire, petit homme jeune, maigre et noiraud et mademoiselle Leblanc, Lucette, quarante ans, et qui devait d'avoir conservé ce titre à la générosité de ses rondeurs, discutaient, lui de sa logeuse, elle de son sous-locataire : elle lui sous-louait deux pièces de son appartement spacieux qui donnait sur le parc Montsouris. Tous les ans elle sous-louait au stagiaire des vacances mais, au fil des années c'était de plus en plus pour soulager ses finances plutôt que sa libido, son projet d'origine! Il se plaignait qu'elle ne ferme pas la porte de la salle de bains quand elle l'occupe. Elle minaudait que c'était involontaire de sa part, et patati et patata, quand la sonnette d'alarme retentit dans le local. L'imprimante chargée d'indiquer le motif de l'alarme se contenta d'inscrire une suite de points d'interrogation qui ne manquèrent pas d'interroger les deux surveillants. Ils consultèrent tous les éléments de contrôles à leur disposition : aucun n'indiquait la moindre anomalie. Il devait s'agir d'un écart avec d'autres horloges, qui à travers le monde tissaient les faisceaux Là encore aucune trace! Alors peut-être n'était-ce qu'une anomalie du système d'alarme lui-même Il est vrai que le taux de fausse alarme était bien supérieur à celui des alarmes vraies. Ce qui est tout à fait normal si l'on considère la complexité du système de surveillance, comparé à la relative simplicité de celui qu'il est chargé de contrôler. Au demeurant il comportait une horloge atomique basée sur la radiation d'un autre élément et dont on comparait le fonctionnement avec les étalons Cette horloge de contrôle étant moins sophistiquée et moins secourue que celles qu'elle surveillait, elle alarmait plus souvent! Mais d'habitude l'imprimante indiquait ce qui n'était qu'une alarme mineure. Ils se précipitèrent sur le clavier de l'ordinateur et cliquèrent sur "Guide" puis dans le menu sur "?". Réponse de la machine : _ La présence de ce signe indique la réalisation d'un des événements suivants :

- Paramètres des systèmes variant tous dans le même sens, compensateurs en action,

- Variation anormale d'un paramètre pendant une durée trop courte pour être prise en compte par le système de correction,

- Défauts de fonctionnement se corrigeant les uns les autres,

- Variation de la fréquence atomique des étalons,

- Variation hors norme du temps atomique par rapport au temps des éphémérides. _

Les trois premières éventualités pourraient se déduire de l'analyse fine des chiffres enregistrés. La quatrième relevait sans doute d'une plaisanterie des informaticiens; la dernière ferait l'objet d'une communication internationale! Marc et Lucette, pour une fois d'accord, lancèrent l'ordinateur dans l'analyse des données relevées durant la dernière heure. Il devait indiquer toutes les variations présentant un caractère inhabituel! Il était probable que dans une heure tout au plus le problème serait résolu.

C'est alors que le téléphone sonna.

Il devait sonner souvent pendant l'heure qui suivit. Les observatoires du monde entier s'inquiétaient du déclenchement de l'alarme "défaut Temps international" alors que rien d'autre n'indiquait d'anomalie : l'imprimante interrogeait "??????". Tant que l'ordinateur avait tourné, il fut facile pour Marc et Lucette de répondre que l'analyse était en cours et que les causes de l'incident seraient bientôt connues. Ce le fut moins quand l'ordinateur eut conclu que s'il s'était passé quelque chose ce ne pouvait être que : a) une variation de la fréquence atomique des étalons, b) une variation hors normes du temps atomique par rapport au temps des éphémérides. En clair : notre monde aurait navigué, un instant, dans un temps différent. Comme un voyageur de Langevin, quelque chose sur terre avait vieilli différemment par rapport à ses repaires habituels! Qui? quoi? comment? Évidemment, cette hypothèse n'ayant pas été prise en compte par les concepteurs du système de contrôle, les réponses restaient celle de l'imprimante "????" !

Marc, qui sentait tout ce que cet incident pouvait avoir de bénéfique sur les conclusions de son stage, décida rapidement de trouver une aide extérieure à l'observatoire; une façon comme une autre de ne pas se faire "piquer le bébé" avant d'en avoir marqué, un tant soit peu, la paternité! De plus s'il alertait la hiérarchie pour un défaut de fonctionnement de l'ordinateur, même un défaut vicieux, il aurait l'air malin et c'est, pour le coup, que son temps serait compté! Il contacta l'informaticien de service pour une vérification complète de l'équipement et son ex professeur de physique, Henry Léger.

 

 

 

 

Henry avait dirigé la thèse de Doctorat que Marc avait présentée il y a trois ans. Cette thèse, par l'intermédiaire de laquelle le professeur tenta de faire avancer ses projets, sentit le souffre pour le jury qui la refusa. Henry en fut désolé pour Marc et en compensation lui offrit le magnifique sujet qu'il gardait pour un autre. Marc eut son doctorat l'année suivante avec les félicitations du jury. De cette relation il ne restait que le souvenir d'une fin d'études qui fut brillante. Pour Marc, dont l'orientation restait l'astronomie, la faute était pardonnée. Aussi était-ce le spécialiste autant que l'ami que, sans attendre le verdict du réparateur, il appela à l'aide. Lucette serait du voyage. Même si sa formation lui interdisait toutes spéculations avancées sur le sujet, elle avait un sens de l'observation très aigu qui pourrait s'avérer utile. De plus, vu son caractère chatouilleux, il valait mieux l'avoir avec soi qu'en train de se répandre dans les couloirs en pleurant qu'on voulait la spolier! C'est donc métaphoriquement la main dans la main qu'ils se rendirent au labo du professeur.

Henry les reçut toutes affaires cessantes : il aurait reçu de la même façon un balayeur pour peu qu'il vînt de l'observatoire! Seule une relative faiblesse en mathématiques l'avait obligé à la physique en lui interdisant l'astronomie! Mais dans les trajectoires des particules et autres électrons, il voyait toujours un univers en miniature Il reçut ses visiteurs chaleureusement. Marc exposa les faits.

_ Qu'en pensez-vous professeur?

_ À quelle heure précise aurait eu lieu cet événement? Neuf heures dix Se tournant vers Lucette

_ Vous vous souvenez du nom de l'informaticien qui a réalisé le programme? C'était un Indien ou un hindou Je me rappelle l'avoir rencontré. Nous avions beaucoup d'affinités Mais dix ans c'est loin!

_ Un très charmant jeune homme Si galant Son nom est Potti Skiramulu Il m'adresse ses vux tous les ans Il est professeur à la faculté de New Delhi Informatique et grands systèmes Quand il vient en France, il passe me voir.

_ Pourriez-vous le contacter et nous mettre en relation? J'ai une petite idée sur ce qu'il a voulu faire Est-il religieux? En tout cas c'est un yogi

_ Demandez son labo au standard. Nous avons juste le temps. Il doit être dix-huit heures là-bas.

Le professeur exécuta la manuvre et quand le téléphone sonna il le passa à Lucette.

_ Ah! il est absent! En retraite Une semaine encore Merci. Vous avez suivi

_ Vous pouvez appeler l'informaticien qui vérifie votre ordinateur? S'il n'a rien trouvé, nous insisterons pour parler à Potti. _

L'ordinateur et le système associé fonctionnaient parfaitement. Il fallait toutefois noter que la simulation des deux défauts qui provoquaient la génération de "????" sur l'imprimante n'était pas disponible parce que non prévue.

_ Bien! Mademoiselle Leblanc à vous de jouer! Vous pouvez appeler d'à côté Merci. Marc vous m'avez demandé ce que j'en pensais. L'heure de l'événement est importante, et sa durée également Je ne puis vous en dire plus pour l'instant. S'il apparaît que j'aie raison, une porte vient de s'ouvrir dans l'espace-temps! Le problème est qu'elle s'est entrebâillée par hasard et qu'il faudra retrouver la clef!

 

 

CHAPITRE V

 

 

Potti Skiramulu ne fut joignable que le lendemain matin. Henry l'appela dans l'ashram de Bénares où il faisait retraite. Après les excuses et les présentations, l'entretien fut cordial.

_ Dix ans et je craignais d'attendre mille ans avant que l'on ne m'annonce la nouvelle! La voix de Potti exultait. J'ai effectivement prévu cette éventualité dans mon programme mais devant le scepticisme du monde scientifique vis-à-vis d'une telle possibilité, j'ai introduit cette alerte dans le système sans avertir personne et sans me faire payer!

_ Puis-je savoir comment vous vous y êtes pris?

_ Le plus simplement du monde! J'ai installé un comparateur entre les deux fréquences "atomiques". J'ai mis en place un multiplicateur de façon à obtenir des niveaux mesurables pour des écarts éventuels faibles mais significatifs. Je partais du principe que s'il se produisait une variation du "temps", elle devait se répercuter de façon linéaire sur les deux sources et diminuer l'écart de fréquence entre elles. Le reste ne fut qu'un jeu!

_ Apparemment bien joué! Comment peut-on s'assurer des résultats et de leur fiabilité?

_ Vous comprendrez que j'aie pris des précautions pour n'autoriser leur accès qu'à certaines personnes dont les qualités, techniques et morales, conviennent à un phénomène de cette portée. Je ne puis communiquer par téléphone les codes d'accès et les procédures informatiques. Je vous invite à relier votre ordinateur à celui de mon labo et demain matin je vous ferai savoir s'il me paraît nécessaire de nous rencontrer. Je m'en voudrais de dilapider l'argent de vos contribuables! Je crois savoir que s'il me fallait réunir les trois meilleurs spécialistes mondiaux pour débattre du problème, vous en seriez!

_ Vous me flattez, mais en toute modestie je m'en flatte aussi! Mais vous-même vous êtes érudit en la matière?

_ Je ne suis que le disciple favori du Mahatma Siramulu! Je crois que je l'aide un peu dans ses expériences; par ma connaissance des systèmes surtout. Mon Maître a abordé la discipline par des approches mystiques Il peine un peu face à la rigueur scientifique. Je pense que pour vous, occidental, ce doit être le contraire

_ Tout à fait! Mais je me soigne J'aurai d'ailleurs à vous faire part d'un événement en relation avec notre affaire. Attendons de nous rencontrer Ils se quittèrent quelques minutes plus tard, satisfaits de s'être retrouvés.

 

 

 

 

_ Voilà! Vous en savez presque autant que moi mon cher toubib. Potti est optimiste et je voudrais que nous menions les actions en parallèle de manière à avancer le plus rapidement possible. Quoi de nouveau de votre côté?

_ Nous avons le résultat des analyses de peau : la peau blanche se distingue de la peau bronzée par le fait que toutes ses cellules sont neuves! Mieux qu'une peau de bébé! Sinon tout est normal L'analyse continue au niveau moléculaire Simple précaution Ce résultat est à la fois normal et étrange. Il n'exclut pas le fait psychosomatique

En ce qui concerne le moyen de supprimer la douleur pendant le transfert, il est impératif que nous déterminions la nature exacte de celle-ci; pour être efficace et surtout pour vous administrer les doses optimales; il ne s'agit pas de vous abrutir! Par ailleurs nous aurons un problème avec le temps de réaction au médicament. Il est probable qu'il faudra un catalyseur Je vais mettre un confrère sur le coup. C'est un spécialiste des traitements antidouleur. Deuxièmement, nous chercherons, avec l'aide d'un neurologue, quels sont les produits susceptibles de déclencher les troubles que vous constatez pendant le transfert. Ensuite, quels sont ceux susceptibles de les faire cesser. À la suite de quoi vous aurez droit au diptyque : poison, contrepoison!

En attendant nous pouvons d'ores et déjà commencer à tester vos réponses aux drogues habituelles. D'abord nous vérifierons que vous les acceptez sans problème. Elles vous seront injectées en intraveineuse. C'est peut-être moins romantique que de sniffer, mais l'effet doit être nettement plus rapide! Êtes-vous toujours partant?

_ Plus que jamais. Seule la perspective de souffrir pourrait me détourner du projet! Je suggère quand même d'attendre le verdict de l'ordinateur avant de démarrer cette expérimentation in vivo! Consultons déjà le neurologue : ça limitera peut-être les produits à essayer

_ Comme vous voulez; c'est vous le cobaye! Je contacte mes confrères N'espérez pas régler la question en quelques jours!

_ Comment se fait-il que Jacqueline ne soit pas là?

_ J'ai cru comprendre qu'elle avait une fête dans deux jours et que son coiffeur ne pouvait la prendre que maintenant. Elle ne va pas tarder

_ Vous êtes trop bon avec le petit personnel! Tiens! Demandez-lui si elle ne voudrait pas offrir son corps à la science plutôt qu'aux scientifiques en participant aux essais! Ça serait l'occasion de lui trouver un produit calmant! Dites-le-lui de ma part!

_ Faîtes vos commissions vous-même! Je n'ai pas, comme vous, le goût du martyr

 

 

CHAPITRE VI

 

 

Il n'était pas huit heures que le téléphone sonnait chez Henry. Il devait être midi à New Delhi. C'est un Potti remarquablement excité, pour un yogi, qui invectiva presque le pauvre henry.

_ Tout semble indiquer que l'alarme est vraie! Je prends l'avion dans une heure car d'ici je n'ai pu que contrôler le bon fonctionnement du système. Il faut décoder les données relatives au phénomène lui-même et les interpréter Il me faudra un Cray pendant quelques jours! Rassurez-vous : quelques heures de calcul devraient être suffisantes. Vous comprendrez que je n'aie pas développé un logiciel sophistiqué pour analyser des données aussi peu espérées Nous compenserons la médiocrité de l'analyse par la puissance du calculateur. Pensez-vous pouvoir obtenir, discrètement, la mise à disposition d'un tel ordinateur?

_ J'ai mes entrées à la Météo. Mais laissez-moi vous féliciter de votre prévoyance Je dirais presque : de votre voyance! Je suppose que les données brutes seront rapidement disponibles?

_ Oui mais elles n'indiqueront que des écarts de fréquences Ce qui nous intéresse, vous en conviendrez avec moi, c'est de les rattacher à l'espace-temps. Il n'est pas du tout certain que j'arrive à une conclusion satisfaisante. C'est là que vous interviendrez Il faudra étudier d'autres hypothèses que la mienne Je vous retrouve dans le bureau de Melle Leblanc demain vers quinze heures?

_ O.K. Je pense que j'aurai trouvé le Cray. Bon voyage!

 

 

 

Henry raccrochait à peine le combiné que le visage de Jacqueline se substituait à celui de Potti. Elle souriait puis se renfrognait comme un Janus monté sur pivot. Le rendez-vous de demain semblait compromis, en avait-elle le pressentiment? Il pensa que c'était lui qui pressentait le pire : elle croirait qu'il se dégonflait et comme il ne pourrait pas dévoiler l'importance de l'expérience en cours, elle ne verrait en Potti qu'un prétexte à la renonciation. Reporter au lendemain ne changerait pas grand-chose! Il est probable que pendant la semaine, voire la quinzaine, son esprit sera entièrement pris par le Temps de l'Univers, à des siècles du temps de vivre, serait-ce des amourettes. S'obliger à des étreintes furtives? Autant essayer d'apaiser une lionne affamée avec quelques poireaux! Alors l'informer malgré les risques? Il sera sûrement contraint de le faire mais le plus tard sera le mieux!

Il la chassa de ses pensées le temps de téléphoner à son copain de la Météo. Un condisciple de Normale Sup qui avait mal tourné, si l'on considérait que tout autre service que celui de l'Éducation Nationale est une dégradation! Mais Michel Moulin vivait deux passions, la poésie et les mathématiques; ce que son père, professeur de philosophie, appelait "L'être et le néant". Il avait fallu que Michel le convainque de la possibilité de se nourrir en faisant également de la poésie! Et où un poète-mathématicien pouvait-il trouver un domaine qui soit à la fois primesautier sur le fond et rigoureux dans la forme? En se préoccupant du temps qu'il fera!

_ Mon cher Michel tu vas devoir m'aider sans poser de questions! Il me faut, pour un travail personnel et très confidentiel, une paire d'heures de calcul sur un Cray, plus une console pendant deux ou trois jours. À partir de demain! Est-ce possible? Michel émit un sifflement.

_ Comme tu y vas! Je suppose qu'il s'agit de tes travaux sur le temps qui passe Évidemment tu n'as pas un rond à mettre dans l'affaire? Et tout de suite! La totale! Tu sais que je t'aime, toi!

_ Dois-je te rappeler nos nuits Passées à refaire le monde moi le relativisant et toi dans les nuages Nous construisions sur le vent

_ Arrête ton char! Tu sais bien que si je le peux, je t'aiderai. Laisse-moi le temps de me retourner. Je te rappelle bientôt. _

 

CHAPITRE VII

 

 

Le cabinet du docteur Lefranc était situé à deux pas de la faculté. Henry passa au labo avant de s'y rendre. Puis il alla à l'infirmerie pour prendre le docteur Kubner. Seule Jacqueline était là, en train de se maquiller dans la petite pièce du fond qui servait de salle de repos.

_ Puis-je entrer Princesse?

_ Non! _ Il ne l'avait jamais vue démaquillée; même quand il passait la nuit près d'elle. Elle dormait avec son rimmel et le lendemain au réveil elle avait les yeux pleins de poussières. Cela n'y faisait rien; elle prétendait qu'il l'avait connue et qu'elle l'avait séduit maquillée, avec de grands yeux et un petit nez, et non l'inverse. À moins qu'il ne veuille changer de femme, elle ne changerait pas! Son grand nez aurait été l'affaire de sa vie si elle s'était complu dans la futilité : il n'en restait pas moins que c'était l'affaire de sa vie de femme! Comment lui dire que la longueur physique de son appendice n'altérait en rien l'esthétique de son visage. Bien au contraire, en lui donnant du relief il transformait ce qui n'aurait été qu'une frimousse, en une figure plus représentative de la femme d'actions, de bonnes actions, qu'elle était. Surtout, peut-être parce qu'il l'empêchait d'être tout le temps fadement jolie, il lui permettait d'offrir assez souvent, et toujours au bon moment, une réelle et fascinante beauté qui justifiait à elle seule le passage d'un homme sur cette terre de misères. Comment le lui dire car le lui dire tout simplement ne servait à rien; elle n'en démordait pas! Un petit peu quand même Dans le regard d'Henry, et le bougre n'était ni un vil flatteur ni un bon comédien, elle lisait le plaisir qu'il prenait à la contempler. Sans parler des autres; mais elle les soupçonnait depuis toujours de n'en vouloir qu'à ses fesses; leurs hommages la touchaient mais, pour ce qui concerne son nez, ils étaient sans effets!

_ Tu sais que c'est angoissant de te voir toujours planquée derrière un rideau de pommade, parée de couleurs et de formes qui ne sont pas les tiennes. Qui aime-je?

_ J'ai bientôt fini. Si tu m'aimes, tu es prié de m'aimer telle que je m'aime! D'abord si tu me regardais bien, tu aurais vu que je me maquillais moins depuis quelque temps!

_ La belle affaire : tu ne mets plus de fond de teint sur le bronzage! Il faudra confirmer après quinze jours de nuages! Dépêche-toi, je suis pressé Où est le toubib?

_ Une urgence dans un labo; il ne m'a pas téléphoné, il ne va pas être long Comme mon nez Bon j'ai fini! Tu peux entrer. Pas de brutalités, ça doit tenir jusqu'à ce soir! _ Ils s'embrassaient encore quand le docteur pénétra dans l'infirmerie.

_ Jacqueline appelez une ambulance s'il vous plaît. Un étudiant est commotionné et je préfère qu'il rentre chez lui. Tiens, vous étiez en exercices de réanimation!

_ Dites-le : de bouche-à-bouche! Si vous aviez été là quand ce monsieur s'est évanoui devant ma beauté, vous auriez pu officier vous-même Ce n'est pas la peine de me remercier Qu'est-ce qu'il a l'étudiant?

_ À vrai dire je n'en sais rien! Il s'est évanoui à la suite d'une petite explosion qui a fait rigoler les autres Je crois qu'il est simplement épuisé C'est plus fréquent en fac de lettres! Je lui ai fait obligation de consulter avant de reprendre les cours. Et vous mon cher Henry comment vous portez-vous?

_ Apparemment aucune séquelle du transfert. Nous partons Nous allons être en retard! Mademoiselle Forgebeau vous suppléera aisément! Surtout s'il s'agit de ranimer de jeunes étudiants! _

Dans la rue les deux hommes décidèrent de la conduite à tenir devant le docteur Lefranc. Ils prirent la décision sinon de tout dire, du moins de l'informer sur les circonstances exceptionnelles dans lesquelles les douleurs étaient apparues. Un contexte trop particulier pour le masquer par des banalités. Ils tairaient l'aspect temporel.

 

 

 

 

Le docteur Lefranc, un homme grand et massif qui vous regardait par-dessus de petites lunettes, était connu dans le milieu médical comme le neurologue le plus au fait de la psychiatrie. Avec lui pas de risques de vous faire ouvrir le crâne pour d'autres motifs que purement organiques. Il lui fallait déterminer la nature des douleurs que ressentait Henry dans ce qui s'apparentait à une descente aux enfers! Henry lui décrivit longuement ce qu'il avait ressenti.

_ Bien sûr on pense à toutes les calamités qui affligent l'esprit de l'homme et pourtant je ne reconnais aucune d'entre elles dans la description que vous me faites Vous parlez d'angoisse, ce qui semble indiquer qu'il s'agirait d'une douleur mentale mais sans faire référence au temps qui s'écoule ce qui plaide pour une douleur physique une sorte de migraine une réponse au stress Habituellement vous êtes sujet à ce type de désagrément?

_ Les yogis ont parfois des problèmes avec leurs cervicales, mais la posture "sirsana" les protège très bien des ennuis vasculaires cérébraux.

_ Vous traduisez les douleurs d'Ananda par "des pensées douloureuses me traversaient l'esprit". Je suppose qu'il s'agit surtout d'une interprétation qui est influencée par vos propres sensations douloureuses?

_ Sans aucun doute! Vous pouvez la prendre en compte comme telle!

_ J'ai l'intuition qu'il ne s'agit pas d'une douleur répertoriée Vous semblez complètement étranger à la génération d'une douleur dont vous êtes le véhicule, je dirai, par principe. Une souffrance sans raison organique, imposée comme un rite de passage! Sans doute une douleur passagère qui disparaît à un stade du voyage Vous êtes croyant professeur?

_ Pourquoi cette question?

_ Parce que votre douleur m'en rappelle une autre, celle du Christ! Ce pourrait-il que pour accéder à cet autre univers, il vous faille vous purifier. Votre souffrance proviendrait alors de votre dépouillement, des regrets que vous auriez de déposer vos turpitudes!

_ Le contraire du Christ qui souffrit quand il porta en lui celles de l'humanité!

_ Ma référence au Christ ne visait que les aspects spirituel et mystique de la douleur. De plus Il avait conscience de ce qu'il faisait Il était martyr alors que vous êtes victime! Il ne réclamait pas de morphine, Lui! Je ne vous fais pas de reproches! Franchement je ne vois que ce type de douleur Le Valium devrait convenir. Nous ferons un scanner à toute fin utile Je peux vous conseiller un psychiatre aussi Pour vérifier que quelque névrose endormie ne vienne à se réveiller : vous imaginez le tumulte que le transfert fait régner dans votre organisme!

_ Je suis d'accord pour subir ces examens. _ Henry se tourna vers le docteur Kubner qui avait participé silencieusement à la consultation.

_ Votre avis sur tout cela cher ami?

_ Je partage l'opinion de mon confrère. L'idée d'une douleur initiatique, clé vers un autre monde, me séduit. Mais s'il en est vraiment ainsi, croyez-vous qu'un analgésique puisse la contourner? Ananda a puisé dans lui-même la force de continuer Un apport extérieur n'a sûrement pas de valeur symbolique! Docteur Lefranc?

_ Je crois qu'il faut faire la différence entre un acte douloureux volontaire, qui conduit au martyr, et un acte douloureux involontaire dont on est la victime. S'il s'agissait du premier cas, je vous suivrais entièrement. Jésus ne pouvait pas se droguer! Mais le professeur le peut vraisemblablement car il n'a pas vocation à souffrir. La souffrance n'a aucune dimension mystique pour lui. S'il ne possède pas la clé il n'entrera pas, voilà tout! Je vous mésestime, Henry?

_ Et si en fait le système me laissait entrer parce qu'il souhaite que j'entre? Et qu'en conséquence il tolère le subterfuge? Mais pourquoi m'avoir infligé une punition la première fois?

_ Peut-être parce qu'il ne s'attendait pas à votre visite!, répondit le docteur Lefranc. Il n'a, si je vous crois, reçu que des mystiques orientaux, des hommes capables de dominer la douleur par leurs ressources intérieures. S'il veut pouvoir accueillir un occidental de notre siècle, il lui faut s'adapter : nous ne combattons plus la douleur qu'en nous droguant! Je maintiens mon diagnostique et ma prescription. Si je me suis trompé vous en serez le premier averti! Vous avez sûrement quelque chose à vous reprocher? Vive la douleur expiatoire!

_ Je vous hais! Et je résume : je fais un scanner, je consulte un psychiatre, je teste mon comportement au Valium et si tout se passe bien nous testons un système d'injection. Allons déjeuner!

 

 

 

 

 

Michel Moulin rappela vers quatorze heures; c'était d'accord pour le Cray, mais sur quatre jours avec un horaire prévoyant des heures de nuits. Henry remercia son ami et rendez-vous fut pris pour le lendemain à dix-huit heures.

Jacqueline appela un quart d'heure plus tard.

_ Mon petit chéri n'a pas oublié notre petite réunion de demain?

_ Je ne pense qu'à ça! J'ai un problème

_ Un gros problème si tu crois pouvoir te défiler!

_ Tu vas devoir me croire sur parole : j'ai un visiteur secret.

_ Tu n'as qu'à l'amener. Avec de l'aide, tu feras peut-être le poids! Vingt et une heures ou adieu! _

Elle raccrocha. _ Et bien je vais l'amener mon hindou! Elle va s'emmerder la cocotte! _

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

Le labo de physique de professeur Léger avait deux existences : une officielle qui traitait pour l'essentiel des aspects relativistes de la physique des particules et à ce titre elle jouissait d'une réputation internationale; et une autre existence, confidentielle, qui traitait de la relativité générale toujours, mais orientée vers les sciences humaines, pour l'essentiel vers l'étude des phénomènes dans lesquels la transmission instantanée des informations semblait primordiale. Et bien sûr, comme évoqué en amphi ce matin, il s'agit du domaine dans lequel la lumière et le temps sont implicitement évoqués : le domaine du spirituel et notamment celui de l'âme, de Dieu et de son omniprésence, etc. L'étude cherchait à transposer dans ces domaines les connaissances engrangées par la physique. L'outil retenu pour mettre en application la théorie était le yoga, le moyen le plus facile pour accéder à des situations religieuses ou mystiques. Toutefois il est juste de dire, qu'à ce jour, le travail réalisé était essentiellement d'ordre bibliographique : sous la direction de Solange on amassait, triait et traduisait des documents faisant état d'expériences ou de pratiques pouvant suggérer, a priori, l'implication de la relativité dans leur développement. Et force était de constater que les écritures d'origine religieuse en composaient la majeure partie. Les événements dits "supra ou paranormaux", bien que très nombreux, étaient exclus de la recherche simplement parce qu'ils refusaient systématiquement de se reproduire en milieu correctement contrôlé, alors même qu'ils revendiquaient le qualificatif de réels et objectifs. N'étaient pris en compte que les O.V.N.I. sur lesquels les commissions ad hoc ne certifiaient que la présence des témoins sans parvenir à rattacher ces objets à quelque chose de connu. Parallèlement à la constitution de cette bibliothèque d'événements, Henry cherchait, avec l'aide de quelques-uns de ses élèves, dont Roland Ségur, un troisième cycle particulièrement brillant, à modéliser certains concepts comme, par exemple, l'omniprésence. Quelle matière, quel éther, pourrait posséder cette vertu, et si possible en manifestant une volonté bien établie? Si Dieu existait, de quoi était-il fait! L'âme également intéressait beaucoup : si elle ne meurt pas, dans quel espace-temps s'enfonçe-t-elle? Henry, personnellement, se spécialisait plutôt dans ce qu'il nommait "les canaux spatio-temporels". Ils supposaient que de nombreux yogis en avaient exploré, mais en partie seulement. Son récent voyage et celui d'Ananda relevaient de cette appellation. Il convenait toutefois que ces voyages n'avaient pas plus de valeur scientifique qu'une quelconque rêverie! Son projet était notamment de prouver leur réalité à travers des expériences irréfutables d'un point de vue épistémologique. Tout restait à faire!

C'est dire toute l'importance que revêtaient pour eux les récents événements. Dans le labo, seul Roland Ségur en était informé, bien que partiellement. La charge de travail ayant brutalement augmenté, et dans une direction particulière, il fallut le mettre dans le secret ou se passer de ses services! On ne l'entretint pourtant que des généralités. Il faut dire que Roland n'était pas représentatif de l'étudiant lambda. Admissible aux grandes écoles il avait choisi la fac de sciences parce que, disait-il, "c'est plus relax". Pour lui cela l'était, indubitablement Absence permanente aux cours, présence minimum aux TP, et malgré ces pratiques, d'excellents résultats aux examens! Cela ne le rendait pas franchement populaire auprès de ses condisciples! De même que sa voiture de sport, vieille certes, mais Ferrari quand même, et surtout pas les "étudiantes" qui meublaient avantageusement la place de la morte! D'où venait l'argent? Mystère. De toute évidence il ne le gagnait pas en portant des cagots! Pas plus que la pâleur de son teint n'indiquait de nocturnes travaux de plume! Il n'évoquait jamais de riches parents, et même à Solange qu'il semblait apprécier, il ne faisait pas de confidences. Au demeurant, jamais elle ne l'interrogea. La seule faiblesse dans son comportement tenait à sa présence régulière dans le labo. La métaphysique paraissait le subjuguer. Il est probable qu'il n'avait étudié la physique des particules que dans un seul but : se forger le meilleur outil à ce jour pour avancer dans la recherche de la "Vérité". Le fait qu'il se soit inscrit également en biologie corroborait cette supposition. Toujours est-il que, parmi la vingtaine d'étudiants qui fréquentaient assidûment le labo, il était devenu en deux ans la pièce prépondérante du secteur "occulte"!.

Maintenant que le labo détenait un secret, les regards que Solange et Henry portaient sur leurs aides avaient changé. Ils n'ignoraient pas que la moindre découverte dans ce domaine controversé, pour peu qu'elle porte sur un fait indubitable et scientifiquement prouvé, ferait l'objet de toutes les convoitises. Celles des honnêtes gens et celles des chapelles qu'elle ne manquerait pas de gêner. Celles-ci n'ont défendu à ce jour que des hypothèses et, pour les plus honnêtes n'ont invité les hommes qu'à faire un pari. Une preuve palpable et reproductible, même si l'on ne l'explique pas encore complètement, mettrait de toute façon bien des intérêts en danger; et susciterait des ripostes Le moment était venu de se souvenir qu'il existait dans les tréfonds des Renseignements Généraux un sous-bureau chargé de surveiller le champ des découvertes, afin d'y détecter d'éventuelles implications "métaphysiques". Henry avait d'ailleurs reçu la visite du responsable de ce service, le capitaine Serge Malassis. Pour protocolaire qu'elle fut, cette entrevue signifia nettement : vos travaux nous intéressent et à financement public, divulgation obligatoire au service public intéressé. Repos. Henry, compte tenu de l'avancement des recherches n'avait pas jugé utile de polémiquer; il se contenta d'un bredouillement diplomatique. Il en faudra plus maintenant si des fuites ont lieu. D'où le regard suspicieux qu'ils promenèrent sur leurs proches. Évidemment, vu le caractère dispendieux de son train de vie et l'origine inconnue de ses revenus, Roland fut le premier qu'ils jugèrent susceptible de les trahir. Ne pouvant tout lui cacher, ils décidèrent de lui donner l'impression qu'ils l'informaient de tout. Au mieux ils gagneraient du temps. C'est ce qu'ils désiraient, gagner du temps! Ne laisser personne tuer le projet dans l'uf Ils étaient convenus de divulguer le fruit de leurs recherches, quelles qu'en soient les conséquences Cette disposition d'esprit ne concernait, bien sûr, que la découverte de principes généraux régissant ou intéressant la vie des individus! Ils ne garderaient pas pour eux des preuves irréfutables de la présence de l'âme Mais ils se réservaient le droit de ne pas divulguer les éventuels moyens de la manipuler; sans autre justification que le devoir de conscience. Ils ne sont pas des fourmis.

Il était loin le temps où un alchimiste solitaire jugeait seul de l'opportunité d'offrir ses découvertes à la sagesse du monde!

 

 

 

 

Roland Ségur savait qu'il intriguait son entourage. Il aurait pu donner le change en s'inventant une vie de famille. Mais rapidement on eut supposé que jamais des parents ne lui offriraient tant d'argent et il aurait dû supporter les soupçons ou assagir sa vie. De ça il n'était pas question Il conservait donc son profil d'espion Espion qu'il était, au service du capitaine Malassis! Et à celui du capitaine Yvan Smolenkov, attaché culturel de l'ambassade de Russie, plus particulièrement attaché à la culture scientifique. Pour celui-ci, Roland épluchait les thèses, rapportait les bruits, décortiquait les budgets, bref! il surveillait et rendait compte de l'activité des facs de sciences de l'hexagone dans les domaines de la physique et de la biologie. Concrètement on attendait de lui qu'il rapportât les idées plutôt que les faits. C'est pourquoi il fréquentait les cafettes et autres lieux de débauche estudiantine. Il se préoccupait pour le moment de déterminer si les travaux occultes du professeur Léger entrait dans le cadre des renseignements pour l'obtention desquels il était appointé par les Russes. Après réflexions il décréta que, du fait qu'ils n'apparaissaient pas dans le programme officiel des recherches, ils devaient donner lieu à paiement supplémentaire! La question ne se posait pas pour le service français puisqu'il n'était appointé que pour ces renseignements-là! La seconde préoccupation de Roland, concernait la conduite à tenir avec la presse. _ Si la presse scientifique sera informée des résultats scientifiques par le labo, la presse en général sera demanderesse de détails profanes. Qui mieux que moi pourrait les lui fournir? Et en exclusivité pour le journal le plus compréhensif! Payable par avance, en partie Ça pourrait rapporter d'autant plus gros que je suis certain que le professeur et Solange feront de la rétention d'informations Je jurerais qu'ils ont déjà commencé avec moi S'ils se méfient c'est qu'ils veulent garder quelque chose pour eux. Pas pour le vendre Des purs Qui pourrait me payer? Contacter un journal américain d'abord. Here is the money! Voir avec les télés aussi Tout ça sans trop traîner, car un de mes condisciples boutonneux pourrait avoir l'idée de soigner son acné! Et je suis bien placé pour savoir que ça coûte gros! _

Il ne pensait pas si bien dire : tous les protagonistes de l'affaire, à l'exception du professeur, nourrissaient la même ambition : tirer un profit pécuniaire du projet. Avec plus ou moins de pincettes : Potti, Solange et le docteur, se voyaient honorable correspondant de prestigieux journaux. Marc visait moins haut, espérant plus de profits; la descente continuait avec Lucette qui caressait l'espoir d'exposer la sexualité des ectoplasmes dans les hebdomadaires quasiment spécialisés. Les acnéiques eux, songeaient aux délicates senteurs de la presse de ruisseaux : l'argent n'en avait pas! Après tout, personne ne les forcerait à lire ce qui paraîtrait de leurs révélations!

 

 

 

 

Le capitaine Malassis tenait avec son poste de chef de sous-bureau son bâton de maréchal. Et il le tenait fermement : pas question de passer le relais deux ans avant la retraite. Avec, en prime, une affaire qui pourrait bien être celle du siècle dans ce domaine si l'on considérait la personnalité des protagonistes : des professeurs de facultés!; cela vous a une autre allure que les habituels paysans qui encombraient son sous-bureau de descriptions invérifiables à propos de phénomènes incontrôlables! Et enfin il allait pouvoir justifier auprès du commandant les subsides qu'il distribuait au blondinet qui venait les narguer régulièrement au volant d'une Ferrari qui, tout le monde le sait, valent encore plus cher quand elles sont usagées Alors quand le blondinet se présenta ce jour-là, il le reçut avec un grand sourire.

_ Comment allons-nous jeune homme? Voyons votre rapport Roland lui tendit une page manuscrite. Bon! Vous aurez accès aux résultats du Cray?

_ Directement, cela m'étonnerait; mais tôt ou tard ils seront obligés de m'informer puisque c'est à partir de ces résultats que seront lancées les grandes manuvres!

_ La suite prévisible?

_ Le professeur et le docteur vont mettre au point un système antidouleur. Vraisemblablement l'injection automatique, en fonction du stress, d'un produit opiacé Il faudra doser savamment car sinon c'est un prof dans les vapes qui fera le voyage! Ils vont devoir tester longuement les produits, le système de détection et de mesure de la douleur, qui est une douleur mentale très difficile à simuler, et mettre au point l'appareillage. Seule l'injection est bien au point! Reste à savoir si le matériel supportera le voyage. Je ne me souviens plus si les habits voyagent Dès que j'ai du nouveau, je vous contacte

_ Je vous le conseille vivement! Comme je vous déconseille de traiter avec les médias, au moins tant que nous ne connaîtrons pas les tenants et les aboutissants de cette affaire! Je vous rappelle que la mise en cause de la religion peut nuire gravement à l'ordre public que je défends et vous aussi en acceptant de nous servir contre paiements! Suis-je clair? _ La Ferrari quittait la cour que le capitaine se grattait encre la tête. Et l'ordre de ses idées à lui, si Dieu disparaissait?

 

 

CHAPITRE IX

 

 

Mlle Lebland était sur son trente et un; il eut été plus juste de dire dans son cinquante-quatre le plus sophistiqué : robe noire moirée rehaussée d'un foulard Hermès, escarpins vernis! Sa généreuse poitrine présentait un collier d'améthyste Potti fut visiblement impressionné, sachant pertinemment à qui se destinaient ces appas : sa courtoisie et sa délicatesse passèrent en leur temps pour de l'intérêt. Un Français n'eut pas laissé place au doute et Lucette serait en blouse. À peine Marc, qui recevait, eut-il fait le résumé des événements que Potti prit la parole.

_ C'est la première fois que nous mettons en évidence un "ralentissement" de la matière! Habituellement la relativité s'exprime par l'accroissement de la masse, par la courbure d'une trajectoire, par une durée de vie abrégée. Et très généralement le phénomène affecte des particules de matière ou d'énergie Aujourd'hui un corps au repos a manifesté une variation de métabolisme liée, selon toute probabilité, au fait qu'il ne vivait plus le même temps que son environnement éloigné! Car il est tout aussi probable que le phénomène nous a tous touchés! Simplement la mesure ne nous concernait pas Il va être difficile de modéliser ce phénomène en termes d'espace-temps! D'autant qu'il n'y a pas eu, a priori, déplacement de matière! Reste un déplacement d'énergie! Une énergie qui, en migrant d'un milieu à un autre, peut-être du sien vers le nôtre, a marqué son transfert, sans doute par une sorte d'induction Vous le voyez l'aspect "qualitatif" n'est pas évident! Que dire de l'aspect "quantitatif! Comment imaginer que l'énergie d'un être, fut-il énergique comme Henry, puisse perturber à ce point l'intimité de la matière adjacente Il est vrai que l'énergie potentielle est infinie! En mouvement Après tout! Mlle Leblanc veut faire une remarque?

_ Appelez-moi Lucette Je voulais vous faire remarquer que toutes les horloges atomiques du monde ont manifesté des signes de perturbations. Elles n'ont toutefois alarmé que par rapport au décalage qu'elles constataient avec la nôtre. Pourquoi selon vous?

_ Elles ne pouvaient faire que ça! Mais elles se sont vraisemblablement trompées En réalité elles ont toutes varié comme la nôtre, peut-être un peu moins, mais leur système d'alarme ne prenant pas en compte cette éventualité, il a signalé l'alarme majeure la plus probable : un décalage! Aujourd'hui tout paraît rentré dans l'ordre mais bientôt, à l'occasion d'une mesure astronomique, nous retrouverons "en erreur" les secondes que nous avons perdues

_ Vous parlez de secondes Paroles en l'air?

_ Tout à fait Henry. Je peux simplement estimer que ce décalage est supérieur à une microseconde : en deçà le système n'aurait pas pu le prendre en compte, faute de sensibilité. De plus je ne connais pas encore la durée de la perturbation Par ailleurs un décalage supérieur à la seconde aurait alarmé par rapport aux horloges électriques, beaucoup plus longues à réagir à leur environnement. Mais il s'agit là de logique "mécanique"! Tout reste à faire! Nous pourrions en venir avec plus de profits à votre voyage, aux sensations et autres transformations dont vous fûtes la victime. Docteur? Le docteur raconta la visite d'hier. Henry conclut :

_ Je ne peux rien ajouter. Bon! Je crois que nous ne pourrions plus que faire des suppositions Je propose que nous allions, Potti et moi, à la Météo qui nous offre un Cray, par l'intermédiaire d'un ami. Tant que le phénomène ne sera pas parfaitement identifié d'un point de vu scientifique, nous risquons de divaguer dans, disons l'ésotérisme scientiste, voire scientologique!

 

 

 

 

Potti et le prof arrivèrent à la Météo à l'heure convenue. Michel Moulin les attendait. Ils passèrent sans tarder dans la salle informatique. Ils entrèrent dans une grande pièce que les officiants habituels du lieu avaient aménagée à l'identique de celles d'outre-Atlantique, façon Silicon Vallée : divisée en boxes remplis d'affaires personnelles et où trônait la visu du Cray, accompagnée d'un micro-ordinateur individuel, voire d'une imprimante. Les parois criaient la nostalgie des vastes paysages dont les yeux avisés exploraient les nuages. À l'usage des stagiaires, quelques terminaux s'alignaient sur un pan de mur de la salle. L'ambiance était feutrée, presque studieuse malgré la présence de quelques-uns qui, en prévision sans doute d'un travail nocturne, cassaient une petite croûte. Michel entra dans son box.

_ Voilà; vous pourrez travailler là quand je serai absent. Malheureusement pour vous j'ai un programme chargé cette semaine et je ne peux faire mieux que ce que j'ai proposé à Henry. Je suppose que cela vous convient puisque vous êtes là! Vous êtes familiarisé avec ce matériel, je crois Veuillez vous souvenir des codes d'accès. Apprenez-en tout de suite la liste et brûlez-la dans l'incinérateur. Le gros poêle là-bas. N'oubliez pas en arrivant de calculer le mot du jour. Et n'essayez pas de le faire sur un autre ordinateur. Même sur un autre Cray il vous faudrait une semaine! Je vais vous présenter à quelques collègues mais ne comptez pas trop sur eux. Il y a beaucoup de passages et on oublie qui est qui. Alors si vous, vous oubliez le code, vous devrez attendre mon retourVu? Officiellement vous travaillez pour moi Vous êtes suppléant à L'École Supérieure d'Informatique dans laquelle j'enseigne les Mathématiques En fait je leur inculque l'art d'utiliser l'ordinateur pour effectuer des calculs complexes. Ça colle parfaitement avec vos travaux. De toute façon personne ne s'intéressera à vous si vous respectez vos quotas d'utilisation de l'UC. Évitez également de saturer les imprimantes. Je vous suggère, si vraiment il vous faut de la lecture, de l'imprimer chez vous. Soit vous emportez une disquette soit vous vous branchez par un réseau. O.K.? Henry doit bien avoir une imprimante dans son labo? Ou à l'Observatoire En deux mots : faites-vous petit et tout se passera bien! Cela dit, je suis réellement un spécialiste du calcul complexe et peut-être que je peux vous aider

_ Je n'espérais pas tant de facilités matérielles et si en plus vous pouvez m'aider Je ne suis qu'un informaticien orienté système Je suis persuadé que je peux également vous aider Les mathématiciens se servent souvent d'un ordinateur comme si c'était seulement une super calculette. Je présume que ce n'est pas votre cas, si j'ai bien compris la nature de votre enseignement. Mais tout va très vite dans notre domaine, comme partout d'ailleurs, et je vous étonnerai! Quand commençons-nous?

_ Tout de suite! Je dispose d'une heure.

_ C'est parti!

_ Bon les amoureux je vous laisse Potti n'oubliez pas : chez Jacqueline à neuf heures. Michel, encore merci de ton aide. Quand nous organiserons des excursions dans l'au-delà, tu seras le premier inscrit! À bientôt. _ Henry sortit pour se rendre chez lui.

 

 

 

 

 

_ Tout d'abord Michel je vais vous situer le problème. Il semble que notre espace-temps ait varié du fait de l'incursion d'un être humain dans un espace-temps différent! Les traces de ce transfert sont inscrites sur cette disquette. Il s'agit de deux glissements de fréquence de la raie du césium sous la forme d'un écart entre deux fréquences d'éléments différents ayant varié de façon linéaire Je vous explique Potti fit la description complète de son système de détection.

_ La transcription paraît facile!

_ Elle l'est! Toute la difficulté consistera à modéliser le phénomène qui a entraîné ce glissement. Et surtout à le quantifier Si nous trouvions qu'il fallait déplacer trois cents tonnes de matière pour obtenir cet effet, que mettrions-nous en doute?

_ Notre modèle! Et nous raisonnerions sur l'énergie plutôt que sur la matière. Mais commençons avec la matière, puisqu'il semble que la vitesse "du corps" matériel soit nulle! J'ai l'intuition, dans ce domaine je ne puis avoir que cela, que nous n'arriverons jamais à rien de satisfaisant En fait nous allons essayer de disséquer un message, alors qu'il s'agit uniquement de le comprendre. Si je vous parlais en japonais vous essayeriez de traduire les mots en langage connu à l'aide du dictionnaire. Vous ne vous lanceriez pas d'emblée dans l'étude de la sémantique japonaise Votre approche est trop technique Bon! C'est votre approche et je vous aide. Je vous propose d'aller, tout bonnement, du simple au compliqué Reste à faire le tri! Une approche classique : le nombre de paramètres et le nombre d'inconnues. Une approche différente : les opérations relevant du domaine connu, et celle relevant d'une modélisation "métaphysique"!

Potti partageait l'opinion de Michel sur la priorité que l'on devait accorder à l'interprétation du message, d'autant qu'il connaissait, lui, l'action prépondérante jouée par Henry. Mais ceci n'empêchait pas cela, et il était primordial de conserver à cette affaire un caractère scientifique qui, à terme, certifierait l'authenticité sinon du message, du moins de son support. Il se contenta d'enchaîner sur les considérations techniques.

_ Entièrement d'accord. Mais le domaine connu nous permet seulement de traduire la variation de fréquence en durée. Nous pourrons dire que pendant deux de nos bonnes vieilles minutes, l'univers inconnu dans lequel nous étions plongés ne nous en a laissé vivre que deux dixièmes!

 

 

Chapitre X

 

 

Potti regagna son hôtel vers dix-neuf heures trente. Pour se rendre à la soirée il lui semblait, bien que ce ne soit pas un bal costumé, qu'il conviendrait qu'il ne se déguise pas en garçon de café, smoking nud pap, mais plutôt qu'il se vête à la mode indienne, turban et sari. Le costume façon Nehru, ne lui paraissait être qu'un ersatz de l'habit occidental. Il sortit vers vingt heures trente, semblable à l'image qu'il souhaitait donner de lui : celle d'un homme moderne que la modernité n'a pas éloigné des traditions de son peuple. À 21 heures le taxi le déposa. C'est Henry qui vint ouvrir.

_ J'avais oublié cher Potti que vous avez fait vos études en Suisse. Notre hôtesse n'ayant fréquenté que des écoles parisiennes, elle tardera un peu! Nous allons boire en l'attendant.

_ Voyez en moi son fidèle serviteur, pressé de la servir, plutôt que le produit de l'industrie suisse!

_ Ah! J'oubliais votre passage à l'université de Tokyo! Je crois surtout que vous et moi, et tous les yogis, nous avons le sens du temps; ne serait-ce que pour mieux le dominer Je suis moi-même très précis. Et prévoyant quant au retard, habituel, de certaine personne Mais je suis sûr que nous serons récompensés de cette attente. Buvons. _

Ils ne purent s'empêcher d'évoquer la réunion de l'après-midi.

_ Vous savez que votre aventure pour rare qu'elle soit n'a rien d'exceptionnelle. Enfin si l'on veut bien considérer qu'un siècle, dans ce domaine, représente l'unité de base. J'ai recensé une dizaine de cas en consultant, hier soir, la bibliothèque de l'université Évidemment, ils s'étalent sur deux millénaires! Ananda n'est que le plus connu et il faut dire que les autres témoignages n'apportent pas grand-chose Sauf sur un point : les voyages se terminent généralement dans la nuit, sous la surface de la mer, quand, invariablement, les aides réveillent le voyageur qui semble pris de convulsions.

_ On le serait à moins! Mon cher Potti, permettez-moi un aparté en l'absence de notre hôtesse. Vous constaterez qu'elle déploie des trésors d'ingéniosité pour diriger la conversation sur des sujets étrangers à nos préoccupations quotidiennes. Elle pense évidemment nous en distraire! Mais elle se prive ainsi, et je dois le dire, elle nous prive aussi, de débattre de nos passions Et, c'est là où je voulais en venir : de passions qu'elle partage Elle raffole de nos histoires de fantômes qui se baladent dans l'espace-temps : humanoïdes ou particules élémentaires, tout l'intéresse! Les pièges techniques que nous leur tendons la passionnent! Je crains d'ailleurs que l'intérêt dont elle m'honore ne soit que le pâle rejeton de celui qu'elle porte à mes travaux! J'évoque pour mémoire le yoga et les heures d'analyse qu'elle m'oblige à lui développer : sans une malencontreuse faiblesse de sa colonne vertébrale, elle serait notre maître!

_ Mais pourquoi ne convient-elle pas de son grand intérêt pour ces choses? _

_ Pour la raison simple qu'elle ne les maîtrise pas. Elle écoute mais elle ne peut pas participer! Manque de formation Outre le fait qu'elle est bavarde, elle prétend que quand on reçoit, l'on se doit sinon de faire la conversation du moins d'y participer. Donc cher ami, si vous en avez le goût, n'hésitez pas à forcer sur nos thèmes favoris : elle fera quelques tentatives de diversion, mais soyez sûr qu'en elle-même, elle jubilera!

_ Vous me rassurez car, comme le vôtre je suppose, mon esprit a beaucoup de mal à se détacher des sujets qui font son ravissement. Je lui laisserai donc la bride sur le cou! _

Jacqueline entra. Potti douta un instant que la créature qui s'offrait à sa vue puisse partager ses passions. Il s'offrit sur-le-champ pour en partager au moins une : la passion amoureuse. Un coup de foudre hélas entre le Potti du bas et celui du haut, ou l'inverse; de ceux qui font souffrir; et ce d'autant que tout semblait devoir les séparer : tempérament, culture, pratiques spirituelles. Un coup de foudre qui claque dans le vide, comme un coup de poing qui manque sa cible et vous luxe le bras! Car il connut sur l'instant qu'il s'était foudroyé, que le courant n'était pas passé, qu'il ne passera jamais qu'entre son petit corps et sa petite âme, qu'il grillera; et jamais entre son petit corps et celui monstrueux de sensualité de la créature qui le contemplait d'un il amusé.

_ Je suis désolé cher monsieur de mon retard. Je vois à votre pâleur que vous mourrez de faim

_ Appelez-moi Potti

_ Alors mon cher Potti, à table sans plus tarder! À ma gauche, côté du cur _ Jacqueline se délectait plus de l'émotion qu'elle devinait sans la voir chez Henry, que de celle trop visible de Potti. _ Ah mon cochon! Tu vas voir ce que je vais en faire de ton alibi. Si toi tu es tiède, ton petit camarade va être brûlant! _ Et s'adressant à Potti en plongeant vers lui, toutes senteurs déployées

_ Je me suis laissé dire par des amies que, sous des dehors réservés, l'Hindou cachait un tempérament latin. Henry prétend que cela est faux! Je me demande l'origine de son expérience Livresque sans doute! Hein mon chéri Quoi qu'il en soit, votre opinion m'intéresse. Quelle est-elle? C'est Henry qui répondit.

_ Je crois qu'il est tout à fait déplacé de débattre de cette question le ventre vide! Je pense d'ailleurs que tu confonds Indien et hindou. Ton étonnement vient de là L'hindouisme n'incite pas, il est vrai, aux plaisirs de la chair. Mais notre ami n'est pas à ce que je sache un hindou et cela malgré le fait qu'il pratique le yoga. Je le pratique aussi C'est un athée qui voudrait bien un apéritif. Suivez-moi _ Ils se dirigèrent vers le bar.

Jacqueline peinait à marcher dans une robe "chaussette" qui indiquait nettement les limites de sa personne. Une exubérance des formes que la malice des yeux rendait supportable. La malice et aussi, entre deux attaques, une humanité dans le regard, glanée une décennie durant sur des champs où la mort moissonnait. Certains disent qu'une putain, même bien fagotée, même bien "culturée", dévoile sa nature, d'abord, par la dureté de son regard Jacqueline était plutôt du genre à payer de sa personne et les comptes qu'elle réglait avec Henry n'étaient pas faits d'un argent sale; elle ne traitait qu'en pièces d'or, qu'elle mordait à pleines dents; et si la pièce se révélait molle, c'est alors que ça bardait! Malheur au faux-monnayeur! Et elle trouvait qu'Henry lui refilait parfois de la fausse monnaie; qu'il la traitait trop souvent comme si elle était responsable de la confusion de ses sentiments à propos de la sexualité; qu'il se reprochait de la connaître. Les hommes elle les connaissait pour en avoir partagé la vie, dans toutes sortes de camps, et souvent la couche, au long des mois de solitude quand, le soir, la fatigue du corps le dispute à celle de l'âme que la douleur des autres épuise. Les hommes elle connaissait. Mais pas celui-là! Elle tira sur sa robe.

_ Qu'est-ce que je vous sers?

_ Sers-nous déjà à boire! Quand nous serons bourrés, tu pourras en profiter pour serrer ce que tu voudras!

_ Potti, je vous prends à témoin du niveau de débilité et de vulgarité des plaisanteries de ce monsieur!

_ Monsieur le professeur fréquente trop les élèves Moi-même il m'arrive de les imiter. Par exemple, en Suisse, je disais fréquemment "Vishnu la paix!"

_ Oui mais vous étiez étudiant! Lui, c'est le professeur! Vous êtes gentil Potti, mais croyez-moi : il est indéfendable! Bon : que voulez-vous boire?

_ Le nectar de tes paroles ô mon aimée! Avec un peu de whisky

_ Le nectar de vos paroles, avec un peu de menthe, ou d'orangeade, s'il vous plaît

_ Je peux vous servir des nectarines si vous insistez!

_ Voyez-vous Potti, dit Henry, Jacqueline proteste toujours contre ma prétendue vulgarité Mais en fait elle trouverait bien plus trivial que je m'adresse à elle enveloppé dans mon habit professoral. Parce qu'elle sait que mon éducation "maternelle" est celle du quartier le moins guindé de Paris. Mes parents savaient que j'étais, par ma naissance, condamné à "réussir". Que je serai "bien éduqué" et probablement très cultivé. Bref, que j'appartiendrai à l'intelligentsia et vraisemblablement à celle "de gauche". Qu'en conséquence je tenterai de servir les gens de condition modeste, qui seraient pour moi de parfaits inconnus. Alors, de la maternelle à l'entrée au Lycée, j'ai fréquenté les écoles de Belleville avec pour nourrice le midi, les concierges du quartier! Certes, entre mes petits compagnons d'alors et les hommes que nous sommes aujourd'hui, le fossé s'est creusé Je ne prétends pas les connaître comme si j'étais toujours des leurs, mais nous pouvons encore dialoguer. Et vous n'imaginez pas l'importance du dialogue quand on s'exprime dans le même langage. J'ai pu aider beaucoup d'étudiants parmi les plus modestes en leur disant fraternellement "Alors, qu'est-ce qui merde?" plutôt qu'un "Faites-moi part de vos difficultés, je vous prie" qui les aurait effarouchés! Cela dit, j'ai abandonné devant le verlan! Donc, elle, connaissant mon éducation originelle et moi connaissant la sienne, je m'exprime devant Jacqueline de la façon dont je le faisais jadis avec les petites complices de mes premiers touche-pipi. Et cette pensée l'émeut, cette brave Jacqueline, qui veut paraître forte : une femme forte, enracinée dans la culture de ses maîtres! Alors elle proteste mais elle ne me trompe pas! Je sais qu'elle voudrait être petite fille dans une école de Belleville, et que je sois le petit garçon qui la première fois a soulevé sa jupe en échange d'un bonbon

_ T'étais déjà forcé de payer!

_ D'un bonbon que la petite fille lui offrait!

_ T'étais déjà à moitié impuissant! Il fallait t'acheter pour que tu te conduises en gentleman! Potti votre orangeade Donc si j'en crois tes insinuations, ton langage de charretier mal élevé réveillerait en moi un désir de pureté! Tu as sûrement raison! C'est même la seule raison à notre liaison : avec toi je reste pure! Allez Potti, un peu de whisky dans votre orange Vous reprendrez des couleurs! _

Il est vrai que Potti n'en menait pas large : après le choc de l'image, le poids des mots. Il était tombé dans un traquenard, un règlement de compte, un match! Il tendit son verre, espérant trouver en l'alcool le sauveur de sa soirée. Il regardait l'orange s'assombrir vers le bas; quand l'ombre atteignit le milieu, il dit merci; avec une petite cuillère à long manche il remua le liquide. Dans un silence tendu, étonné, les deux lutteurs s'observaient. Puis leurs regards se croisèrent, le silence s'essouffla et craqua sous les rires. Jacqueline vint s'asseoir contre Henry. Potti demanda s'il vous plaît une orangeade sans alcool.

Le repas se déroula dans une ambiance sereine; malgré la ténacité de Potti qui, suivant les consignes d'Henry, revenait sans cesse sur les domaines dont Jacqueline était censée raffoler! Moins troublé par son auditrice il eut sans doute deviné une manuvre qu'Henry n'osait pas dénoncer. Fine mouche Jacqueline ne fut pas dupe bien longtemps mais conciliante elle préféra ruser.

_ Cher Potti, je crois comprendre qu'Henry a trahi ma confiance et vous a mis dans la confidence Il vous a demandé de parler de vos travaux, car il sait que ces sujets me passionnent. Et je vous félicite autant que je vous remercie de votre obéissance. Mais je m'intéresse aussi à bien d'autres choses! Henry eut peur qu'elle ne reparte sur l'appétence sexuelle des Hindous. Il lui lança un regard suppliant qui disait non. Elle enchaîna : je m'intéresse beaucoup à tout ce qui touche le continent indien et ses habitants. J'ai participé à des missions humanitaires au Bangladesh, il y a deux ans. Quelle est la situation religieuse en Inde actuellement? Je m'étonne toujours quand j'apprends que des Hindous, réputés non-violents, incendient des mosquées, avec éventuellement des musulmans dedans! _ Potti chercha du côté d'Henry la permission d'en parler. Il parla Les plats et les sujets défilèrent ainsi jusqu'à minuit. Jacqueline qui n'avait pas renoncé un instant à conclure sa soirée dans l'intimité, commença de s'agiter. _ Potti je ne vous chasse pas mais il se fait tard et la journée de demain sera rude! Henry va vous raccompagner _ Un sursaut de dignité qui lui coûtait mais qui n'était pas très risqué : ils s'aimaient. Il reviendra

 

 

 

 

 

Il revint vers une heure; avec son baise-en-ville, sans son pyjama. Jacqueline interpréta cette absence comme un excellent présage. Elle avait gardé sa robe sur elle : elle adorait qu'on la lui enlevât!

_ Viens près de moi. Une petite question avant de rentrer dans le vif de la sujette. Il se passe des choses depuis tes brûlures et j'entends plein de bruits Du genre : le professeur s'est transformé en extraterrestre Je suis la plus proche de toi, enfin je crois, et apparemment la moins informée! Tu pourrais m'en dire deux mots?

_ Il s'est effectivement passé un événement exceptionnel et dont j'ai été le héros. Nous ne mesurons pas encore son importance mais elle peut être extraordinaire pour l'humanité. Tu comprends que nous soyons discrets sur la réalité des faits, même si nous ne pouvons pas empêcher les gens de bavasser Comme tu n'es pas les gens et que je comptais t'informer de toute façon puisque tu feras partie, à la demande du docteur, de l'équipe qui m'assistera durant la deuxième expédition, nous disons le transfert, je vais te dire l'essentiel tout de suite. Il le lui dit. Jacqueline vit là une opportunité qui, vu sa fonction, était inespérée : un chercheur peut rêver du gros coup, pas une infirmière Elle n'était pas argent mais quand même, elle n'avait qu'une petite paye!

_ Est-ce que tu comptes publier sur ton transfert et où? Question subsidiaire : Pourrai-je publier et où?

_ Je publierai sur les lois générales que nous découvrirons et ceci dans les meilleures revues techniques. Si tu le veux, je t'aiderai en te fournissant gracieusement des textes que tu feras publier dans les bonnes revues de vulgarisation. Tu verras avec ton patron si tu peux évoquer l'aspect médical.

_ Et dans les journaux et hebdos à gros tirages?

_ Je pense que tu seras barrée par toute l'équipe! Je crois savoir qu'ils se sont partagé les titres prestigieux le monde en quelque sorte A priori les articles devront être lus par moi avant leur parution. Mais je ne pourrai pas empêcher tous les gens plus ou moins impliqués de raconter n'importe quoi pour de l'argent. La vérité vraie et surtout les moyens de l'obtenir resteront l'apanage de quatre personnes : Potti, le toubib dans son domaine, Solange et moi. Tu n'es écartée que pour des motifs techniques. Mais puisque tu es ma confidente favorite, peut-être que finalement tu en sauras plus que tu n'aurais souhaité!

_ Je sais que tu ne m'oublieras pas Tiens, gratte-moi le dos! Près de la fermeture éclair _

 

 

 

 

 

Jacqueline contemplait le grand corps dont les muscles fins semblaient dédoubler les os. Le lent travail sur soi avait dénoué le corps à mesure qu'il nettoyait l'esprit. Jacqueline aimait Henry. Elle en avait la certitude chaque fois qu'il faisait mine de vouloir lui échapper. Elle ne regrettait pas les hommes de perdus depuis qu'elle avait trouvé celui-là. Oh! il n'était pas "un coup"; ou alors un seul! Mais il se débrouillait toujours pour ne pas vous laisser en rade. Son vrai domaine d'excellence c'était avant et après. En fait, c'était tout le temps sauf le petit quart d'heure où il n'était que bon Pour Henry elle avait trahi sa classe sociale : il était son premier nanti. Son entourage avait jasé. On attendait, revanchards, qu'il se lasse : le retour de la pomponnette serait saignant! Henry était apparu au bon moment. Jacqueline, la quarantaine sonnée, avait soupesé, pour la première fois de sa vie, le poids de son avenir, autrement dit son propre poids. Pas de remords, mais de la lassitude Rien de solide, matériellement elle s'en moquait, mais pas d'amour qui vous rassure. Tout lui paraissait découler de la fermeté de ses fesses, de ses seins, de la fraîcheur de son sourire, de la jovialité de son caractère, toutes choses que l'âge altère! L'avenir s'annonçait mou!

Henry vint la voir, un après-midi de cafard, pour se faire vacciner contre un microbe équatorial qu'il allait devoir fréquenter pendant un congrès africain. Elle fut distraite, et un peu émue, par la musculature étonnamment dynamique du yogi. Ils en discutèrent un peu, puis du yoga un peu plus, puis d'elle qui ne faisait rien de physique, enfin presque rien, puis des particules élémentaires de plus en plus complexes, puis devant un apéritif, de sa vie à elle, puis pendant le souper de sa vie à lui. Elle le battait d'une double vie : dix ans à aimer les autres en plus de s'aimer elle-même. Lui, il n'avait aimé que ses passions et tant mieux si les autres y trouvaient leur compte! Peu de femmes dans son histoire. Quelques étudiantes, mais c'était surtout pour s'en débarrasser! Ils ne couchèrent pas ce soir-là; ils étaient trop bien ensemble et aucun ne voulut prendre un risque prématuré : à quoi bon précipiter les choses quand on sent que la pérennité s'installe! À chaque jour suffit son bonheur

 

 

CHAPITRE XI

 

 

Le surlendemain soir, Henry alla se coucher dans un état de fébrilité inhabituel. Malgré une longue série d'asanas, la quiétude le fuyait. Il fut long à s'endormir. Il revivait la séance de divan de l'après-midi. Il se posait les mêmes questions et il lui semblait qu'il leur donnait des réponses différentes. Avait-il triché? Sans doute pas puisqu'il n'avait aucune raison de le faire. Sans doute un peu. Par pudeur. Inconsciemment? Mais l'analyste avait très peu sondé son inconscient Le temps n'était pas à l'analyse : bien trop court. Il n'avait posé que des questions qu'un généraliste un peu averti eut pu poser. C'est lui-même qui s'était fait son cinéma. _ Allez-vous bien professeur? _ Quelle question! Est-il possible de bien aller dans ce monde? Il parle peut-être de ma santé physique? Pourtant il n'a pas l'air idiot : ça se voit que je pète la santé! Il doit parler d'un bien-être moral Si je dis oui, il va penser que je suis un affreux égoïste qui se moque de la souffrance des peuples et des petits-enfants! Si j'évoque quelque vague à l'âme face aux mystères de la condition humaine et du comportement humain, il pensera que je suis prédisposé à la mélancolie. Que mon transfert n'est qu'une tentative de fuite devant la réalité de ce monde Et je ne sais quoi encore! Il s'endormit sur des considérations de cet ordre.

Une lueur devant ses paupières le réveilla. Il n'eut pas à les relever car la lumière diffusa doucement à travers elles; et comme sur un écran elle composa une scène : il y avait là une douzaine de formes lumineuses dont l'éclat et la couleur orangée étaient masqués par un rideau d'ombre. Il discerna l'aspect humain des silhouettes et cela le rassura. Elles étaient assises autour d'une table en U dont lui-même occupait l'espace vide entre les deux extrémités. Une voix amicale et grave, et qui résonnait légèrement à l'intérieur de son crâne, s'adressa à lui. _ Henry, nous t'avons choisi tel que nous-mêmes l'avons été au cours des temps. Tu vas effectuer un second transfert. Après seulement tu connaîtras les conséquences de notre choix. _. Le rideau d'ombre s'épaissit et la scène disparut.

 

 

 

 

 

Le matin il crut avoir rêvé. On rêverait à moins Du regard il parcourut la chambre à la recherche d'un indice. Rien n'avait bougé, aucune trace du lumineux passage. Le téléphone sonna.

_ Henry? Il reconnut la voix de Potti. Je suis matinal mais vous allez être intéressé! Nous travaillons depuis 23 heures hier soir et comme premier résultat de ce jour, nous avons obtenu ce message sur l'écran : "Impossible d'effectuer les calculs demandés, les valeurs des constantes utilisées sont trop imprécises." Vous vous rendez compte qu'elles sont toutes au maximum de précision obtenue à ce jour! Parfois avec trois mille chiffres après la virgule! Nous avons demandé à l'ordinateur de faire un calcul approché : il a prétendu qu'il faisait déjà un calcul approché! Puisque le nombre de constante est limité à six, nous lui avons demandé de les modifier. À notre grande honte, il nous a rappelé opportunément les formules de l'analyse combinatoire! : des mois de calculs sans aucune garantie de succès! Donc nous étions mal partis Mais l'affaire a pris un tour surréaliste quand la machine, car à ma connaissance il s'agit d'une machine, nous a proposé de définir le chiffre à ajouter ou soustraire à chacune des constantes en appliquant à une variable aléatoire la loi de Poisson! Nous n'avons rien compris mais évidemment nous avons répondu oui. Et une demi-heure après l'ordinateur nous a informés que vous vous étiez absenté pendant dix millisecondes!

_ Si je comprends bien, l'ordinateur vous a indiqué la méthode à utiliser alors qu'il n'a aucun logiciel prévu à cet effet. Vous en êtes sûrs?.

_ Vous pensez bien que nous lui avons sondé les entrailles. Et surtout nous avons pu, juste le temps nécessaire, déconnecter tout ce qui n'était pas utile à notre travail. Seconde chose : la méthode utilisée par l'ordinateur pour améliorer les constantes revient à effectuer le changement au hasard! Et ça marche! Ou plus exactement cela mène à un résultat

_ Vous avez regardé la valeur des variations?

_ Il a ajouté ou retranché trois en fin de nombre! Partout!

Henri réfléchissait. Le rêve de cette nuit lui occupait encore l'esprit et le phénomène décrit par Potti semblait le corroborer Il se passait de toute évidence des événements extraordinaires. Henry était suffisamment au fait du symbolisme des signes et des nombres pour remarquer le mot "poisson" bien connu des chrétiens et le chiffre trois qui l'est tout autant.

_ Potti pourriez-vous refaire le calcul avec le chiffre un, puis les chiffres deux et quatre.

_ Vous pensez à quoi?

_ Qu'il va refuser deux et quatre, et qu'il va nous surprendre avec le un! Commencez par le un et donnez-moi la réponse s'il vous plaît. _

Une demi-heure plus tard Potti appela.

_ Je vous lis le message "Calcul impossible. Le chiffre un est trop grand." Je ne comprends rien! Il calcule avec trois! Ce truc est en panne

_ Je ne le pense pas Vérifiez deux et quatre et, s'il les refuse, venez me voir. Je vous mettrai sur la piste mais très confidentiellement. À bientôt. _

Vers dix heures Potti sonna chez Henry.

_ Il a refusé de calculer! Alors, expliquez-moi

_ Poisson et trois? Et un?

_ Le Christ et son pèreVous croyez?

_ Oui mais surtout parce que je rattache ces faits à un événement que j'ai vécu cette nuit. Nous allons être les acteurs ou les témoins d'un prodige qui marquera l'aventure de l'homme sur cette terre. Je ne peux pas vous en dire plus aujourd'hui. Je crois qu'il est inutile pour l'instant que vous poursuiviez vos travaux. Vous les reprendrez plus tard dans de bien meilleures conditions. L'urgence absolue consiste à effectuer un second transfert. Prenez congé de Michel - racontez-lui que j'ai besoin de vous - je l'appellerai, puis venez nous rejoindre au labo vers quatorze heures.

 

 

 

 

Henry balayait son bureau quand le docteur Kubner entra. Depuis que naguère une femme de ménage avait mis à la poubelle les documents importants qu'un courant d'air avait jetés par terre, le bureau leur était interdit. Il revenait à lui ou à Solange, plus souvent à elle qu'à lui, de faire le ménage. Vu le caractère impromptu de la réunion c'est lui qui officiait.

_ Vous savez que le personnel de service, les techniciens de surface, est bien averti aujourd'hui des risques qu'une négligence de leur part fait courir à nos travaux. Vous pouvez les tester. Partez en laissant des documents hors d'une poubelle et non marqué à détruire, vous verrez que vous les retrouverez sur votre bureau. C'est merveilleux! Parlez-en à Solange.

_ De quoi le professeur doit-il me parler? Solange connaissait pertinemment le sujet puisque le docteur intervenait à sa demande. Balayer l'ennuyait moins que les sarcasmes que cette situation lui faisait essuyer. À chacun son métier!

_ Le docteur évoquait nos travaux ménagers. Il me suggérait de laisser les spécialistes travailler! Vous en êtes d'accord, je pense? Faites le nécessaire je vous prie, et passons aux choses sérieuses. Potti est à l'heure Soyez tous remerciés de votre présence Des faits nouveaux motivent cette urgence. Voilà Toujours réservé sur la teneur de sa "vision" nocturne, il relata l'épisode de l'ordinateur.

_ La question se posait déjà de savoir si Dieu jouait aux dés; maintenant se pose celle de savoir si le goût du jeu est héréditaire! constata le docteur. Le fait de maîtriser à ce point un matériel sophistiqué comme le Cray, plaide en faveur d'un sacré joueur, pour ne pas dire d'un joueur sacré! Si nous connaissions mieux vos péripéties de la nuit, nous pourrions vous suivre plus facilement!

_ Je regrette de ne pouvoir divulguer ce message. Je suis persuadé que, bientôt, il appartiendra à nous tous de propager parmi nos congénères la parole qu'il annonce. Je dois vous paraître bien solennel, mais je vous assure que l'événement s'y prête! Quand pouvons-nous envisager un transfert? Je prends sur moi de me contenter d'une injection de Valium avant le départ. Par ailleurs je suis en parfaite santé, physique et morale. Il reste donc à organiser matériellement l'expédition. Et surtout à trouver un moyen de provoquer mon départ au moment souhaité

_ Les mantras, sortes de litanies religieuses, aident souvent les yogis à entrer en méditation! Quels effets vous font-elles?

_ Je ne les utilise pas à cette fin car elles m'ennuient! Je préfère certaines musiques de chambre. Mais l'effet est très loin d'être efficace!

 

 

 

 

Henry visita son appartement comme il aimait le faire quand une angoisse l'habitait. Le caractère artistique des meubles et des gravures distrayait son esprit en le transportant dans un monde d'une autre qualité. Il trouvait dans cette contemplation un sentiment proche de celui qu'il rencontrait dans les prémices de la méditation yogique : celui d'une ascension, d'un détachement, d'une présence exaltante qui le laissait lourd d'espoir. Ce soir son esprit devait lutter contre la peur banale de ne pas être digne du destin qu'on lui assignait; et plus banalement encore, contre la peur de crouler sous le ridicule, dans une manifestation qui se révélerait comme étant celle d'une schizophrénie exacerbée. Il s'assit devant le secrétaire Empire, détacha une vieille feuille du semainier et sur les traces des jours passés nota les heures à venir. Il s'occupait les mains. Il ne se relut pas et le regard fixé sur l'uvre pastorale qui trouait le mur d'une meurtrière champêtre, il songea à ce qui l'attendait si son rêve était vrai. D'abord pourquoi l'avoir choisi, lui? Sans doute parce qu'il était au croisement de deux domaines, le scientifique et le spirituel. Encore qu'il n'avait pas la foi. À peine le goût de croire Enfin : quand il verra, il sera bien obligé de l'avoir, la foi! Il y perdrait beaucoup de mérite Est-ce qu'il fera des miracles? Il l'espérait. Ça le rassurerait... D'ailleurs ça devait servir à ça... Un petit doute? Un petit miracle et ça repart! Jésus, si c'était lui la voix de l'autre nuit, avait dû être surpris de ses pouvoirs après trente-deux ans à faire le charpentier! L'impatience le rongeait et la curiosité aussi... et la peur de devenir un autre. Il s'apercevait que tout compte fait il s'aimait bien... Peut-être qu'il n'aimera pas son remplaçant? Un type qui finira par se prendre pour le messie! Déjà ils vont devoir cohabiter dans le même crâne... Bonjour les migraines! Il espérait qu'on ne lui imposerait que des travaux techniques, du genre "Explication du Monde" et non pas des travaux édifiants du genre "Aimez-vous les uns les autres" avec T.P. à la clé! Il n'aimait pas donner l'exemple... Trop de responsabilités! Pourquoi lui et pas Sur Emmanuelle? Trop âgée sans doute... Être à la hauteur! Pas lui... S'il réussit cela voudra dire que le professeur Henry Léger est mort! Remplacé par le messie Henry... Jacqueline ne s'y fera pas! Elle va encore l'accuser de dérobade... Il sera obligé de gaspiller un miracle pour avoir la paix : il lui raccourcira le nez; et si elle continue à l'ennuyer, il le lui allongera! Le diable viendra le tenter! Il faudra jeûner pendant quarante jours, lui qui est déjà maigre... Résister devrait être facile : il n'a jamais eu ni le goût du pouvoir ni celui de l'argent. Et puis franchement, qui d'intelligent vendrait son âme au diable sachant que celui-ci existe, donc Dieu aussi, pour commander à des esclaves et pour coucher avec des putes! Le diable qui n'est pas bête lui proposera peut-être de le faire redevenir professeur, de désobéir à la volonté divine en quelque sorte. Pas mal vu! Flatter l'instinct qui retient l'individu à lui-même, plutôt que prôner la gloire qui l'en détache, c'est assez diabolique... Prendre le pouvoir sur soi et, ce faisant, narguer le créateur, vous ont une autre allure! Péché d'orgueil? Sans nul doute mais qui parle de morale? : nous parlons de plaisir!

Devant l'étendue du possible Henry finit par se calmer. Il reprit sa feuille de papier et la relut

- 8 heures : petit déjeuner et première prise de Valium.

- 9 heures : arrivée à l'hôpital. Visite médicale. Entrevue avec l'hypnotiseur.

- 10 heures : Installation des capteurs et test des équipements. Deuxième prise de Valium. Début de la séance d'hypnotisme.

- 10h30 : Entrée en méditation. Transfert.

Comme cela est simple! À l'orée du plus stupéfiant des voyages, un homme, mais l'est-il encore complètement, retrouve la simplicité. La soumission intellectuelle devant une complexité qui le dépasse, diront certains. La soumission à un ordre supérieur, à un "Ordre Supérieur", rétorqueront les autres. Henry partageait les deux sentiments. En fait, il ne s'était complètement remis ni de la révélation ni des manifestations informatiques qui l'avaient suivie. Demain tout ira mieux. Il retrouvera son esprit... À moins qu'il ne le soit devenu, "Esprit"...

Il se leva, fit quelques pas, s'accouda à la balustrade de la fenêtre; un geste inhabituel depuis quelque temps. Il regarda le ciel. Il sourit en pensant à E. T. : "Maison...". L'air humide et froid lui faisait du bien. Ne pas se prendre au sérieux... Attendre... Il avait rêvé et les informaticiens s'étaient fait mystifier par des plaisantins, à la Météo et à l'observatoire. Demain les choses reprendront leur place... Au mieux un coin du voile sera levé. Au pire il aura souffert pour rien. Dans les deux cas il doit se comporter en scientifique. Un bateau-mouche passa, un couple emmitouflé faisant figure de proue. Au pont inférieur des serveurs désuvrés fixaient l'eau sale qui les tenait prisonniers. Comme la Seine, la vie s'écoulait.

 

 

Chapitre XII

 

 

Le tunnel le lâcha sur la mer irisée : il fut la lumière, le bruit, la vie qui le déshabillait d'une chair pour l'habiller de sa chair; et il fut cette chair, comme jamais. Il flotta sur la crête des vagues lumineuses, esquif transparent, voile de molécules sur la charpente diaphane des os. Il crépitait quand une lame le touchait, avec le bruit du rôti que la ménagère arrose. Il sombra soudainement dans les flots de clarté, se logea dans l'ombre humide d'une nuit. Là, spectateur désincarné, il se vit allongé sur le vide, entouré de ses amis et de ses aides, comme dans la pièce, là-bas... là-haut?; mais toute la matière inerte avait disparu. Ce monde devait être une réplique du monde des seuls vivants; à moins que ce ne fût le contraire... Ses proches s'activaient nus, sans passion, plus épais que des ectoplasmes mais moins concernés que des marionnettes. Lui seul pouvait penser, à ce qu'il comprit quand il leur parla! Mais parlait-il seulement? À bien y réfléchir... non! Les autres remuaient parfois les lèvres, sans qu'un son n'en sorti : son visage à lui restait muet. Seul dans cet univers son esprit discourait! Il respirait difficilement un éther palpable, vivant, et qui les reliait tous, mais cela paraissait n'avoir aucune importance : les cellules baignaient dans ce flux qui semblait les nourrir. Henry concentra son esprit sur la nature de ce flux : il pressentait qu'il approchait là les fondements de l'aventure humaine. Il s'aperçut qu'il imaginait seulement les sensations, qu'il les recréait à partir d'impressions lovées dans sa mémoire. Le flux existait, il en était sûr, mais il déduisait sa présence de la certitude de son existence : en fait il devait exister. Henry reconnut qu'il était privé de toute sensation et qu'il ne devait celles qu'il ressentait qu'à la seule vertu du souvenir que stimulait la vue, qui lui était conservée. Et il crut soudain voir le flux... Ou plutôt le bouillon, une masse indescriptible de formes écartelées et mouvantes, avec parfois au hasard des volutes, certaines qui lui semblèrent humaines. Puis la vision s'évanouit et le flux ne fut plus qu'un souffle de son esprit. Le calme régnait de nouveau... Une silhouette de chair lumineuse apparut face à lui, à presque le toucher, sans qu'il pût toutefois voir ses traits. Il sentit qu'elle était bienveillante et il n'eut aucune inquiétude quand elle investit son esprit. Il vit alors un autre lieu, une chambre sans doute car la jeune femme qui l'occupait était allongée sur le vide. Il crut discerner qu'elle attendait un enfant. Il en fut certain quand le ventre irradia un bref instant, l'espace d'un éclair, le temps de se retrouver dans une autre chambre, au-dessus d'un corps plus éthéré qu'à l'habitude, un corps qui disparut dans un adieu lumineux. Il n'en douta plus : l'esprit qui l'habitait lui faisait les honneurs des lieux de vie et de mort. Puisqu'il semblait qu'on le préparât à quelque mission, il souhaita connaître ce que ressentaient les corps, et le sien. La chaleur le surprit, comme l'étonnèrent le murmure qui venait de lui et tous les désirs qui l'assaillaient et toutes les répulsions qui les réprimaient; et qu'il ne nommait pas n'ayant plus de langage, et qu'il ne classait pas n'ayant plus de passé mais que tout en lui paraissait connaître depuis toujours. Il ne souffrait de rien, pas même de ne plus penser, subjugué qu'il était par l'authentique présent qu'il vivait; sans le savoir.

Il resurgit dans le conscient, c'est le mot qui lui vint à l'esprit, prisonnier de son corps. Il voulut bouger, à toute force; se faire entendre, en criant. Il bougeait, il criait dans sa tête, et sa chair évanescente s'agita...Soudain tous s'approchèrent de lui. Jacqueline le toucha. (Était-ce bien elle, cette forme édulcorée?) Elle simula une piqûre dans son bras décharné. Il se sentit aspiré vers le haut, jailli dans la lumière, retrouva le tunnel, se réveilla en hurlant. Son fantôme translucide retrouvait les vivants!

 

 

 

 

 

Il ne se réveilla que six heures plus tard. Le souffle de son lit fluidique, le bourdonnement de la climatisation, les ronronnements des matériels médicaux, firent sa première sensation : la pièce était bruyante! Le visage de l'infirmière, tour à tour inquiet et rassuré, fit sa deuxième sensation : cette fille était charmante! La troisième fut le fait du docteur Kubner : sa voix lui souhaitait la bienvenue : il était donc revenu!

_ Mon cher Henry vous nous avez procuré la peur de notre vie! Vous vous êtes mis à nous parler de tout, à vous agiter, puis carrément à délirer... Comme vous vous étioliez de plus en plus nous avons pris la décision de vous ramener... Dieu merci vous êtes vivant et déjà pratiquement reconstitué. _

Henry leva son bras vers ses yeux : seule une légère transparence de la peau rappelait le voyage. Il se sentait calme et détendu : vraisemblablement un reste de Valium dans le sang. Encore une paire d'heures et ils pourront faire le bilan de ce voyage... ou du transfert... de la transportation... de la transposition... de la transmutation, ou ils ne savaient quoi! Il se rendormit.

Le second réveil fut le bon. Il était parfaitement lucide et complètement reconstruit. Jacques, en bon médecin, l'ausculta après avoir remercié tous les assistants qui quittèrent la salle.

_ Et la caméra et le magnéto? Ça a donné quelque chose? interrogea Henry.

_ Rien. Ils sont restés là, à enregistrer le décor! Comme nous pouvions le prévoir! Cependant nous avons cru déceler un bruit de fond présentant quelques traces de récurrence. Nous avons envoyé les bandes au labo "Traitement de l'information" de la fac. Ils sont capables de faire toutes les transpositions de vitesse et même dans une certaine mesure de décoder toute suite logique. On verra bien! Tu dois être en état de nous faire un premier rapport?

_ Je crois. Appelez Potti s'il vous plaît, je lui ai promis la primeur.

_ Je pense qu'il ne va pas tarder. Il sait que vous êtes réveillé. Parlons de l'aspect médical en l'attendant. Sauf durant vos passages dans le tunnel et pendant votre crise de délire, votre pouls et votre tension sont restés dans des limites acceptables. Durant les deux passages votre cur a paru s'arrêter! Votre tension est restée stable... Pendant le délire, vos fonctions se sont emballées et ce fut un des facteurs de notre décision de vous ramener. Maintenant tout est parfait!

_ Pendant combien de temps suis-je resté absent?

_ Dix minutes environ. Voilà Potti!

_ Henry! quel plaisir de vous revoir... fini! L'ordinateur vous a suivi : il nous a "questionnés". _

Henry fit le récit de son voyage en omettant, poussé par quelque pressentiment, de parler de son hôte. Il n'avait eu à supporter aucune souffrance durant la traversée du tunnel : le système d'injection de Valium avait fonctionné correctement, ce que lui confirma Jacques qui avait supervisé la manuvre. Toutefois, il fallait noter que pendant le délire aucune injection n'avait été demandée, ce qui était, a priori, anormal : chaque stress un tant soit peu important devait déclencher la demande... Sauf s'il ne s'agissait que d'une gesticulation... L'analyse du taux d'adrénaline devrait apporter une réponse... à défaut d'une explication! Potti s'intéressa plus particulièrement au trajet dans le tunnel. À son avis, et apparemment à celui de l'ordinateur, la clef du transfert se trouvait dans là.

_ Henry, pouvez-vous détailler ce que nous appellerons le transfert; votre passage dans la fenêtre temporelle...

_ La méditation a débuté comme d'habitude. J'ai contrôlé ma sensation temporelle jusqu'à ressentir l'impression d'un arrêt du temps, jusqu'à la perception de la réalité palpable de la vie, jusqu'à la sensation d'une angoisse indicible, un avant-goût de la mort! Le Valium a dû s'injecter à ce moment-là... car je n'ai pas fui, comme à l'accoutumée; sauf une fois, sur les quais... Puis je me suis retrouvé dans le tunnel... ou le tuyau...sans avoir aucun souvenir de la transition. En complément à mon précédent récit et à celui d'Ananda, je voudrais préciser qu'à partir du transfert les capteurs sensoriels sont progressivement annihilés : les informations sont reçues directement par le cerveau! Nous ne sommes plus que sources et réceptacles d'informations! Cela est totalement vrai dans la partie stable du voyage... Par ailleurs je n'étais plus maître de mes gestes. Néanmoins je pouvais penser, ce que vous étiez là-bas, me sembla-t-il, incapables de faire! En fait j'étais dual : mon corps, comme les vôtres, était présent ici et là-bas, mais seul mon esprit, et pas les vôtres, était transféré là-bas... Il me semble, à la réflexion, que mon corps était déjà là-bas quand je suis arrivé... Je l'aurais investi, en quelque sorte! Est-ce qu'une part de mon intellect serait restée ici? Vous avez une idée?

_ Difficile à dire! répondit Jacques. Vous étiez comme absent, mais votre encéphalogramme indiquait une forte activité du cerveau. Quand votre cur a ralenti, pendant le transfert, le cerveau a fait de même... Ce qui est anormal...

_ Mais normal si l'on considère qu'il s'agit d'un transfert dans le temps! Potti exultait!

_ Ne vous excitez pas, cher ami. Si le cur ralentit, le cerveau ne va pas forcément réagir immédiatement, O.K. Rien ne nous dit pour l'instant que ce n'est pas le cerveau qui a ralenti le premier... Je vous accorde volontiers, mais la cardiologie n'est pas ma spécialité, qu'une réaction immédiate du rythme cardiaque me paraît improbable. S'il s'avère que les changements sont parfaitement simultanés, vous aurez, sinon la preuve, en tout cas la forte présomption, d'un transfert temporel.

_ C'est comme si c'était déjà fait! Henry, pouvez-vous revenir sur l'aspect "information" que vous évoquiez... demanda Potti.

_ Oui, j'avais la sensation de n'être qu'un central téléphonique, par lequel transitaient des milliers de messages dans une langue inconnue. Chaque message modifiait ma structure... Je n'en souffrais pas autrement que de me sentir pareil à une machine! Ma pensée, bien qu'incluse dans ce "Moi" quasi mécanique, lui restait étrangère. Je suis persuadé que ces corps en constante évolution ne pensent pas... Je n'étais qu'un visiteur privilégié!

_ Vous étiez spectateur en esprit et participant par le corps : vous a-t-il semblé que les événements ne se déroulaient pas au rythme habituel?

_ Absolument pas! J'aurais pu lire sur les lèvres, si j'avais su le faire... Non, tout se déroulait normalement, si je puis dire...

_ Bon! C'est le médecin qui parle : il faut vous reposer maintenant. Quant à nous, nous allons décortiquer les résultats et demain nous ferons le point tous ensemble. Essayez de dormir... Sans rien prendre... Nous continuerons à vous surveiller. _

Jacques et Potti sortirent de la pièce après quelques effusions.

_ Il semble avoir bien supporté le voyage; mieux que je ne l'espérais, même! Vous, Potti, vous paraissez totalement convaincu de la réalité du transfert...

_ Les ordinateurs n'ont pas d'âme! Et le mien a constaté une variation temporelle pendant le transfert.

_ Est-ce qu'une variation de l'espace-temps ne pourrait pas entraîner la dérive d'Henry, plutôt que le contraire?

_ Il serait une sorte de médium, sensible aux phénomènes temporels... Et tout le reste ne serait que manifestations psychosomatiques? Possible mais hautement improbable puisque, cette fois-ci du moins, c'est nous qui avions provoqué le phénomène! Pour ma part je persiste à penser qu'Henry est l'initiateur. Mais je garde votre hypothèse à l'esprit...

_ Je crois qu'il est temps d'inviter le triumvirat à partager nos débats.

_ Je le crois aussi. Henry nous laissant carte blanche sur ce projet, je me propose de les contacter sans plus attendre.

_ Faites donc, cher ami!

 

 

Chapitre XIII

 

 

Les deux hommes étaient sortis, le laissant dans une pièce encombrée d'appareils de contrôle devenus inutiles. Quelqu'un lui manquait. Il sonna et comme il s'y attendait, Jacqueline entra.

_ Mon fantôme favori... Ne me refait pas le coup du mort vivant! C'est à l'extrême limite du supportable... Tu verras le film. _ Ils s'embrassèrent gentiment.

_ Tu es bien vivant... Tu as une idée de ce que tu as vu? Tu étais où, d'après toi?

_ Je t'en pose des questions, moi? J'étais dans le royaume des vivants, dans la grotte animiste, dans le chaudron où se perpétue la vie. Vraisemblablement dans quelque chose comme ça! Vous ne seriez pas là, je croirais encore avoir rêvé!

_ Tu n'as pas rêvé où alors nous sommes tous, y compris les appareils, victime d'une hallucination collective! Je vais te laisser te reposer. Sonne-moi si besoin, je reste dans le coin. _

Jacqueline sortit. Henry s'allongea complètement. Une fatigue lourde, épaisse comme un voile de bure, l'isola de ses pensées. Il n'eut que le temps de réaliser qu'il se protégeait de la vérité. Il s'endormit.

 

 

 

 

 

 

 

Il se réveilla, car il était réveillé, en pyjama et nus pieds, assis entre les bords extrêmes d'un chapitre dont les membres, repartis sur les sièges qui s'alignaient aux murs, le dévisageaient avec bienveillance. Assis sur une estrade, en face de lui, trop ressemblant à l'image qu'il s'en faisait, Il lui parla.

_ Henry, tu es ici devant l'assemblée extraordinaire du Conseil des Voies. Le Conseil a pour mission de guider l'espèce humaine vers son épanouissement. Il est composé de tous les Envoyés qui au cours des siècles ont porté aux hommes la bonne parole. Sont présents ce soir ceux qui ont marqué votre histoire : Moïse, Mahomet, Le Bouddha, Rama, Krishna, Hermès, Orphée, Pythagore, Platon, et quelques autres que tu ne connais pas. Je préside parce que ta pensée m'est familière. Nous allons t'initier immédiatement et par télépathie du juste nécessaire; puis je te révélerai ton destin. _

Immédiatement henry sut. Dieu voulait créer des êtres accomplis. Des milliers de mondes, de par l'Univers, abritaient des creusets dans lesquels des races s'essayaient à la vie. La liberté étant consubstantielle à l'accomplissement, ces peuples choisissaient librement les voies de leur devenir. Toutefois, par charité, Dieu, de temps à autre leur indiquait le chemin. À cette fin certains êtres recevaient la mission de guider leurs frères dans le dédale des possibilités infinies. Il fallait noter que la finalité concernait un accomplissement global de l'espèce et non celui des individus comme, par souci tactique, les Envoyés y conviaient généralement leurs prochains. Voilà pour la théorie.

Dans la pratique les choses s'avéraient autrement compliquées. Dieu pour des raisons qu'Il n'avait pas divulguées, logeait dans un espace-temps qui de fait ne l'autorisait à nous visiter que tous les dix mille ans. Les Envoyés, plus proches, vivaient une journée de leur temps en quatre siècles du nôtre. C'est dire que les contacts n'étaient pas fréquents! L'homme se réalisait de deux façons : mécaniquement dans le lieu qu'Henry avait visité et qui se situait au temps zéro de notre univers spatio-temporel et spirituellement, à travers ses capteurs sensoriels, dans notre univers quotidien, décalé de quelques fractions de secondes du temps zéro. Outre leur passage sur terre, les Envoyés disposaient d'un moyen d'aider leurs protégés : ils pouvaient inscrire dans les gênes de certains nouveau-nés les facteurs d'une évolution favorable qu'ils auraient relevés en sondant l'âme des morts; lesquelles âmes retournaient servir dans les nouveaux vivants. Globalement le nombre des naissances étant supérieur à celle des décès, ils naissaient quantité d'individus dont l'âme était vierge. Ce sont eux qui portaient les gênes améliorés.

Jésus reprit la parole.

_ Te voilà détenteur de quelques vérités : pas plus que nous, tu ne connais la Vérité. Cela nous suffit : cela te suffira. Henry, je te le dis sans détours, l'homme va mal et nous sommes dépassés. Nous ne pouvons plus incliner son évolution. Il nous échappe. De gré ou de force la population va stagner et comme tout système fermé il va régresser. Malgré nos efforts... Dans quatre mille ans, à peine deux cents générations pour un peuple qui en compte mille fois plus, Dieu rendra son verdict. Nul doute qu'il ne soit négatif. L'homme retournera à la poussière. Le Conseil des Voies a décidé de tenter une dernière expérience : lever une partie du voile, révéler une partie de la vérité. Oh! je sais, nous l'avons tous fait, mais à l'usage de ceux qui avaient des oreilles pour entendre et des yeux pour voir! Très peu de gens en vérité... Nous sommes conscients qu'en aliénant la liberté de l'homme, en l'obligeant objectivement à croire, nous commettons un sacrilège. Il appartiendra à celui-là de nous racheter en transmuant la vérité révélée en vérité acceptée. Combien aujourd'hui savent mais ne veulent pas savoir... De toute façon c'est cela ou le néant.

Henry tu as été choisi pour porter à nos frères la parole d'une vérité plus que révélée, d'une vérité prouvée. Pendant les quarante prochains jours nous allons t'initier aux mystères de la création, aux arcanes de la sagesse, dans l'exacte mesure où nous en connaissons les moyens. Nous n'en connaissons pas les fins. Nous ne sommes pas des dieux, nous ne sommes que les serviteurs de Dieu. Et Il n'a pas jugé bon de tout nous révéler. Rendons hommage à sa divine sagesse : sachant tout de toutes choses il nous faudrait supporter tout de toutes choses; et toute chose ayant son revers, il est probable que nous succomberions à l'indécision! Il te reviendra ensuite de révéler tes connaissances selon les critères scientifiques utilisés par les chercheurs. La tâche est proprement surhumaine et tu disposeras de moyens surhumains. Les membres du Conseil ne doivent ni ne peuvent rester sur terre. Toi-même tu devras nous rejoindre quand ta vie terrestre sera terminée. Pour t'aider tu auras les fruits de ton initiation, déjà en place dans ton esprit, et les conseils d'un être très sage et très vénérable, un jeune homme américain auprès de qui nous t'invitons à faire retraite. Henry nous t'imposons cette charge car celui qui l'accepterait de lui-même serait indigne de la porter. Attention! Tu restes un homme, complètement, et tu peux faillir comme nous-mêmes, des hommes, avons failli; du moins jusqu'à ce jour... Tu nous rejoindras dans notre univers d'ici deux ou trois heures, trente à quarante ans de ta vie; dès demain nous saurons si tu es en passe de réussir et dans dix jours si nous avons réussi. Nous restons en esprit avec toi _

Henry se réveilla dans son lit. Mais cette fois il avait la preuve qu'il n'avait pas rêvé car un livre, à son chevet, brillait d'une douce lumière. Un piédestal en forme de colonne grecque le supportait. Henry se leva pour prendre le livre mais l'ouvrage et son support reculèrent, restant à portée de lecture sans qu'il puisse les saisir. Il put constater leur consistance immatérielle, apparemment identique à celle d'un hologramme. Instinctivement il regarda les murs, cherchant les projecteurs. Il passa dans le cabinet de toilette... précédé par son étrange compagnon... Il dut se résigner : le Conseil des Voies l'avait désigné!

 

 

 

 

 

L'acte premier du nouveau messie fut de se recoucher. Il était abasourdi par une révélation qu'il pressentait depuis les derniers événements mais à laquelle il ne croyait pas vraiment. Lui le très modeste professeur Léger intronisé champion de l'espèce humaine et par qui s'il vous plaît? Par l'aréopage des maîtres, le Chapitre des Lumières, les Saints du Saint!! Et pour faire quoi? Réussir ce qu'ils sont en voie de louper : l'avènement du genre humain! Il regarda le livre qui se faisait discret au fond de la pièce. Que contenait-il? Docilement le livre se rapprocha et Henry put lire le titre : Initiation. Il s'attendait à quelque chose de plus solennel du genre "Le livre de la Vie" et cette approche utilitaire l'étonna autant qu'elle le rassura : il préférait de beaucoup qu'on le traita en technicien pragmatique plutôt qu'en gourou évanescent! D'ailleurs à y regarder de près, ses nouveaux collègues n'étaient pas de doux rêveurs mais des hommes d'actions qui s'étaient battus férocement pour leurs idées et pour certains d'entre eux, pas seulement à l'aide de mots! Il fallait espérer que l'initiation lui fortifierait la volonté car la pugnacité n'était pas précisément ce qui faisait sa force puisque force il devait posséder pour réussir là où le commun des presque immortels songeait à échouer! D'ailleurs la possession de pouvoirs surhumains avait été évoquée, voire promise. Le plus simple est de commencer tout de suite à se manifester : d'abord voir si une personne familière s'aperçoit d'un changement... Et si elle se jetait à ses genoux et lui embrassait les pieds? Relevez-vous mon enfant, je ne suis que votre pasteur. Allez et ne péchez plus! Mais c'est avec moi qu'elle fautait la pécheresse! Et moi, est-ce que j'ai droit au radada? Si je m'en réfère à mes prédécesseurs, la plupart y allaient gaiement. J'ai intérêt à éviter de m'inventer des fruits défendus... Je serai du genre permissif... Crois et fais ce qu'il te plaît! C'est dans la Bible ça, si je ne m'abuse! Tiens pourquoi n'ont-ils pas choisi Paulsky? Ils ont sûrement le même dans chaque religion? Ils auraient pu tirer au sort... C'est un signe... Je me demande qui est ce jeune américain? Le livre se rapprocha. Henry lut - Irwin Mosley. New York. 232 04072241 - Il devait encore dormir.

Bizarrement la mort de Dieu n'avait pas traumatisé Henry; la mort au jour le jour, celle de l'ange gardien : celle du petit Jésus. Elle risquait de désespérer les quémandeurs de tout poil qui "tentaient" leur créateur à tout propos! Lui franchement il s'en moquait, aujourd'hui comme hier. Quémander quelques bricoles à quelqu'un qui laissait des peuples entiers se massacrer, ou pire encore, le plus fort exterminer le plus faible, cela lui paraissait être de la plus grossière obscénité! Henry avait toujours pensé que si Dieu existait, Il se cachait bien des hommes qu'Il devait prendre pour des grands garçons. Henry constatait aujourd'hui que sur la forme, il ne s'était pas trompé de beaucoup! Sur le fond... Ils étaient tous au pied du mur... To be or not to be!

Avant toute chose prendre quarante jours pour s'initier. Il sonna. Deux minutes plus tard Jacqueline entra.

_ Eh bien mon chéri tu en fais une tête! On dirait un diable qui sort de sa boîte! _ Ça commençait bien...

_ Tu dois avoir faim! Je vais appeler les cuisines... Un bisou d'abord pour nous remettre... _ La question lui traversa l'esprit : "Embrassait-il comme un dieu?" Non, tu n'as pas tellement faim! fut le verdict de la dame. Elle n'avait pas remarqué le livre. Existait-il vraiment?

_ Tu peux me laisser quelques instants, je dois téléphoner; c'est très urgent. Merci. _ Elle quitta la pièce. Henry appela les États-Unis, à quatre heures du matin. Il devait savoir... Trois sonneries et dans un bon français la voix qui dit :

_ Bonjour Henry, j'attendais ton appel.

_ Bonjour Irwin. Le chant du coq convient pour un premier entretien! Par la suite nous essayerons de nous contenter d'un horaire plus chrétien!

_ Tout à l'heure j'ai reçu une visite et je dois t'aider. Ce que je ferai de tout cur et en Esprit... Je suggère que tu viennes vivre chez moi. Je ne vois que New York ou le désert du Négeb qui puissent convenir à notre mission. La multitude d'ici rejoint par sa démesure la solitude de là-bas. Nous serons seuls, dans les sables près de Dieu, dans la foule près des hommes... Et puisqu'il s'agit pour toi de les réconcilier... Que préfères-tu?

_ J'ai un faible pour la ville... Pourquoi dis-tu "pour toi"?

_ Disons... que c'est toi l'agneau de Dieu... Je t'expliquerai... Je suppose que tu arrives demain?

_ Le plus tôt sera le mieux! Je ne sais plus quoi penser et, moins pratique encore, plus quoi dire! Il me tarde d'être initié. Je te rappellerai dans la matinée. À bientôt. _ Bon! cela allait mieux et prenait tournure. Il fallait maintenant se lever et... marcher.

 

Chapitre XIV

 

 

Henry sonna de nouveau et Jacqueline entra.

_ Tu as l'air d'aller mieux mon roudoudou. Tu as téléphoné à un homme?

_ Ne m'appelle pas mon roudoudou et écoute-moi un instant. Il s'est passé cette nuit des choses très importantes pour nous tous. Je dois partir six semaines aux États-Unis. Je t'expliquerai tout à mon retour. Essaye de trouver le toubib, Potti et Solange. De toute urgence. Et venez me retrouver ici. Merci ma biche.

_ Ne m'appelle pas ma biche et dis-moi un petit quelque chose sur les événements... C'est la suite de ton rêve?

_ Qui t'as parlé du rêve? Remarque que je n'avais pas demandé que l'on ne t'en parle pas. C'est vrai que nous nous voyons peu en tête-à-tête ces derniers temps... Oui, c'est en relation avec le rêve... qui devient réalité... Je vous en dirai deux mots tout à l'heure. Va les chercher s'il te plaît.

_ Je crois que Potti est parti en Écosse pour rencontrer le professeur Mackenzie... Il ne rentre que ce soir.

_ Venez sans lui. Je le verrai à son retour. _

Vers onze heures ils étaient tous les quatre dans la chambre.

_ Des révélations mon cher Henry? Ou La Révélation? Vos amis sont aussi désespérés que nous sur l'avenir de l'espèce humaine.

_ Au point de me le confier? Il y a de ça! Je vous promets la vérité mais avant je dois m'absenter pendant six semaines. Solange vous assurerez mes cours... Je ne pense pas que cela vous déplaise! Il est d'ailleurs probable que vous ferez l'année.

_ Vous m'honorez monsieur, mais je ne sais pas...

_ Si vous en êtes capable? Pour les domaines de la physique, aucun problème; quant à l'autre partie... plus ésotérique... je crois pouvoir dire qu'elle va prendre de l'ampleur. Nous allons être la première chaire à l'enseigner avec toute la rigueur qui convient à une discipline scientifique. Vous en serez la titulaire. J'espère que vous me la prêterez pour les grandes occasions! Solange éclata en sanglots. Henry reprit.

_ Je suis désolé d'avoir été brutal ma chère Solange mais il importe que le combat qui s'annonce soit le combat de tous et que chacun sache quel va être son rôle. Je vous informerai et vous, vous formerez! Idem pour vous cher toubib. Rien ne vous oblige à accepter une charge d'enseignant et de directeur de recherches mais si vous le faites, finie la vie pépère et les bobos des étudiants. Ne répondez pas avant de connaître la situation que je vous indiquerai à mon retour. Quant à Jacqueline, je l'espère comme secrétaire particulière. Ne dis rien encore toi non plus. Si toutefois il vous semblait hautement probable que vous acceptassiez, que vous accepterez, ces propositions, je vous engage à envisager dès maintenant la mise en uvre des moyens propres à vous libérer le plus tôt possible. Ne vous inquiétez pas du financement de vos revenus, je m'en porte garant. Voilà pour aujourd'hui. Jacqueline saura où me contacter en cas d'extrême urgence. J'anticipe sur tes fonctions. Accepte à titre amical...

_ De toute façon si j'accepte ce sera à titre très, très amical! Je n'ai pas reçu de mission moi! Et l'avenir du genre humain je m'en tamponne le coquillard! Je me contentais de soulager quelques misères et cela me suffisait. Faire les choses en grand? Soit... mais avec et près de toi! _ Henry rougit sous le compliment... Mais qu'il sera difficile de faire adopter par Jacqueline le personnage messianique qu'il était devenu! Il n'en avait pas fini avec le roudoudou... On verra bien quand elle saura vraiment

_ Je te remercie et même plus : nous te remercions. Je vous reverrai avant mon départ demain matin. Je dois voir Potti avant de partir. Quelqu'un peut-il le joindre?

_ Je m'en occupe, dit le docteur qui paraissait être, depuis le début de l'affaire, le plus impressionné par la portée métaphysique des événements. Il est vrai qu'il était le seul chrétien de l'équipe et que là où les autres ne voyaient que l'avènement d'un fait qu'ils considéraient jusqu'alors comme une probabilité sans grand intérêt, lui commençait à vivre l'espoir de sa vie. Ce qu'il entrevoyait de la nouvelle personnalité de son ami, le troublait profondément. Il ne soupçonnait aucune malignité de la part de celui-ci, mais le risque d'erreur sur la personne revêtait pour lui la parure de l'apostat! Une crainte que n'effaçait pas la joie d'avoir eu raison quand le doute était permis. Henry devra le convaincre de sa nouvelle royauté.

 

 

Chapitre XV

 

 

Le professeur Andrew Mackenzie, qui était originaire des Highlands du nord-est de l'Écosse, avait servi un temps dans l'armée de sa Gracieuse Majesté, aux Indes. Bien qu'il soit très jeune à l'époque, il s'était intéressé aux pratiques des moines hindouistes, avait découvert le yoga, s'était fait initier par un gourou aussi britannique que lui, puis, à l'indépendance avait rejoint l'Université d'Édimbourg pour y reprendre ses études; des études de physique qu'il avait brillamment terminées puisque dix ans plus tard, il réintégrait la Faculté des Sciences pour y professer. Parallèlement à son cursus scientifique, il avait persévéré dans la pratique du yoga dont il était devenu, sans doute, le meilleur théoricien occidental. Comme Henry, il cherchait à réaliser la synthèse de l'esprit et du temps. Les deux hommes s'appréciaient sans se connaître vraiment. Potti par contre entretenait de très cordiales relations avec le professeur Mackenzie qu'il hébergeait deux mois par an, à New Delhi. Le professeur, âgé d'environ soixante-dix ans, venait s'y ressourcer.

Potti sonna au portail du manoir des Highlands, à quelque deux cents miles au nord-ouest d'Édimbourg. Le professeur mettait la dernière main à ses projets de rentrée. Il quittait sa maison natale le lendemain, pour son appartement citadin. Il alla lui-même accueillir son visiteur. Potti avait séjourné plusieurs fois dans le manoir et à chacun de ses passages il subissait le charme du lieu, une odeur d'eau du Loch tout proche que parfumait celle des genêts fleuris, arbustes dont la trace de couleur se perdait sur la pente des collines embrumées; un édifice, une grande bâtisse écossaise dans sa fibre et qui, semblable aux héros scottish dont la mâle prestance s'égaye d'une jupe bariolée, supportait deux tours presque phalliques dont la pilosité était faite de fleurs.

_ Quel courage de venir jusqu'ici, mon cher Potti. Avec un lourd secret à porter... N'est-il pas vrai?

_ Venir vous voir est toujours un plaisir... et un honneur Monsieur.

_ Allons Potti vous êtes indépendant maintenant... Racontez-moi tout!

Potti raconta... presque tout... l'essentiel.

_ Avez-vous déjà rencontré le professeur Lévin, le troisième homme? Un prix Nobel est très sollicité.

_ Vous pensez qu'il restera insensible aux sollicitations de ses éminents confrères les professeurs Mackenzie et Léger? C'est un Nobel réellement intelligent!

_ Je le crois aussi. J'appellerai le professeur Léger. Ensuite vous irez faire votre cour au professeur Lévin. Vous le connaissez il me semble.

_ J'ai fait un stage à l'UCLA, dans son labo, il y a dix ans, mais je suis resté correspondant pour l'Inde. Mon dernier séjour là-bas remonte à deux ans. Je dois dire que le professeur apprécie surtout mes connaissances en yoga! Je crois qu'il n'aime pas beaucoup les étrangers capables de lui donner quelques leçons dans des domaines qui ne sont pas les siens, mais où il prétend néanmoins exceller! J'ai eu l'outrecuidance d'attribuer une note passable à un travail d'analyste que l'on m'avait demandé d'expertiser, sans me signaler qu'il en était l'auteur! Il a accepté mes observations, refait son travail, mais je pense qu'il m'en veut! Cela dit s'il avait une réelle animosité à mon égard, il m'aurait chassé depuis longtemps! S'il pouvait me prendre en défaut dans ma spécialité, je serais son "boy friend" comme vous auriez dit au temps de votre splendeur coloniale indienne. J'irai le voir sans appréhension, rassurez-vous. _

 

 

 

 

 

Potti vint le voir chez lui aux alentours de vingt heures. Henry préparait ses valises avec l'aide intéressée de Jacqueline.

_ Tu ne prends que deux slips? Tu vas passer ton temps à faire la lessive! Tu pourrais au moins en prendre avec des formes au bon endroit. Six semaines c'est long, loin de sa Jacqueline! Enfin ce que j'en dis, c'est pour ton confort... Tiens voilà Potti. Va à côté, je m'occupe de tout...

_ Ouais... Fais pas de zèle. À tout à l'heure. Il entra dans le salon où l'attendait Potti.

_ Le toubib m'a parlé de confirmation... Vous nous intriguez beaucoup...

_ Je vous promets la vérité mais avant je dois me convaincre moi-même du changement. Je m'absente à cette fin. Potti, je compte sur vous pour obtenir tout ce qu'il est possible d'extraire des données recueillies aux cours des événements. L'objectif dans un premier stade sera de prouver au monde scientifique la réalité des phénomènes observés. De la prouver et mieux : de la démontrer de façon irréfutable! Je pense que l'ordinateur se montrera... coopératif... cette fois-ci! Attachez-vous à traquer les faits indiscutables. Ils sont appelés à devenir des faits d'évidence : le socle sur lequel nous bâtirons notre action. Je vous en ai presque trop dit! C'est pour vous stimuler! Un mot encore : discrétion! Votre entrevue a été fructueuse?

_ Le professeur Mackensie est enchanté. Je le préviendrai du report de sa venue.

_ Nous aurons besoin de sa caution. Je pense d'ailleurs que nous aurons moins besoin de conseils techniques que d'appuis "moraux". La fine fleur des scientifiques devra être convaincue et par suite convaincante! Pour l'instant, je suis dans le brouillard le plus épais quant à la méthode à utiliser pour convaincre des masses incultes et superstitieuses d'une réalité métaphysique qui restera pour l'immense majorité de ses membres une abstraction de plus, pour ne pas dire une élucubration... J'espère que j'y verrai plus clair dans quelques semaines. Je dois vous quitter. Contactez Jacqueline si vous trouvez quelque chose qui remette en cause la vision que nous avons de cette affaire. _

Potti parti, Henry retourna dans sa chambre.

 

 

Chapitre XVI

 

 

Par le volet entrebâillé, Monsignor Dupuis contemplait la place d'Espagne, lointaine, en contrebas; pour ne pas voir la chair touristique qui s'exposait en toute impudeur sur l'escalier baroque, là, sous ses yeux. Maudit déménagement! Comme il regrettait la piazza del Popolo! Enfin! Le Seigneur l'honorait d'une épreuve et il devait se montrer digne de cet honneur : jamais de regard en bas à gauche, sur les petites culottes!

_ Mon Dieu! _.

_ N'exagérez pas Dupuis! Je ne suis pas notre Père... Qu'est-ce qui vous arrive?

_ La promiscuité Monseigneur! Vous savez que toutes ces touristes débraillées sous mes fenêtres, cela me gêne. Je vous ai fait une note à ce sujet, si je puis me permettre de vous le rappeler...

_ Prenez-les comme un encouragement à persévérer dans la maîtrise de vos pulsions. Et regardez ailleurs! Reprenons notre conversation, je vais devoir raccrocher. Un phénomène étrange en effet...

_ Ma correspondante me garantit le sérieux des intervenants : des grands noms de la Physique et des adeptes expérimentés du yoga. Leur réputation est sans taches, même celle du professeur américain, pourtant prix Nobel : il le méritait vraiment. Il n'a pas eu à intriguer et son caractère ne s'y serait pas prêté! À ce que l'on dit...

_ Suivez cela de près, et même de très près s'il s'avérait que le transfert se fit dans un univers différent. Vous savez que nous soupçonnons les miraculés de s'être fait réparer ailleurs! Mais nous n'avons pas de traces de leur transfert! Alors qu'ici nous avons la variation temporelle... Vous me garantissez la fiabilité de vos informations?

_ Je me porte garant de l'honnêteté de mon informatrice, puisqu'il s'agit de ma nièce, enfant d'une excellente famille... Je ne puis garantir que cela!

_ Je vais glisser deux mots vers là-haut... Nous verrons comment réagit Le Saint des Saints! À bientôt mon fils.

 

 

 

 

Le vieux quartier de l'Arbat, à deux doigts de la Nouvelle Université, s'éveillait dans le silence ouaté de son premier manteau neigeux. Le pope Smolenkov tapota la vitre pour en faire tomber la neige et voir le thermomètre. Deux petits degrés. Il se tourna vers la pièce et se rapprocha du poêle qui commençait à ronfler.

_ Il fait quel temps à Paris? Ici c'est parti pour geler! Je t'envie mon cher Yvan... Surveille bien cette affaire! Les "matérialistes" n'ont pas dit leur dernier mot et ces balades entre deux mondes ne me disent rien qui vaille! Tu vas tout dire à ton supérieur? Tout?

_ Qu'est-ce que tu veux que je cache frérot? Tout finira un jour par se savoir et même si on n'exile plus dans les camps, on nous vire! Et ce n'est pas toi qui m'embaucheras... Cependant, je ne suis pas forcé de tout dire tout de suite... T'as une préférence frérot?

_ Tu servirais Dieu et ton pays en évitant, pour le moment, de relater les péripéties qui se déroulent dans l'autre monde... Évoque-les simplement. De toute façon ton indicateur doit être manipulé et il t'appartient de t'assurer de la fiabilité de tes informations! Vu? À bientôt mon frère...

 

 

 

 

Le Muezzin vocalisait là-haut, au-dessus de la tête de l'Imam Charbi qui parlait de plus en plus fort pour couvrir l'appel au peuple. L'Imam s'approcha de la fenêtre-meurtrière et contempla les milliers de soldats de l'islam qui déposaient les armes de l'orgueil dans la poussière. Ils priaient.

_ Je te jure Abdala, si tu voyais la ferveur de nos frères comme je la vois maintenant et chaque jour, tu comprendrais que tes hésitations sont... puériles, oui c'est ça, puériles! Tu es un enfant Abdala, un enfant que je chéris, mais un enfant! Tes savants se moquent bien de blasphémer contre le ciel et ils se moqueront de désespérer nos frères!

_ Mais père il ne s'agit pas de religion, il s'agit de science. Et pourquoi ne s'agirait-il pas d'un message que le Tout-Puissant adresserait à nos consciences? Sommes-nous si parfaits qu'il ne faille plus nous guider? Écoutons le message, étudions-le... Ne rejetons pas une étincelle de vérité, peut-être celle qu'Il destinait à l'embrasement de nos curs!

_ Abdala, mon fils, tu parles comme je parlais à ton âge... Dieu n'a pas à pianoter sur une console d'ordinateur pour s'adresser à nous! Il est sur place car il est en nous! Est-ce que tu t'écris des lettres pour te parler? Non! Crois ton vieux père : rien de bon ne peut sortir de vos machines car rien de bon ne peut venir d'objets sans âme. Ou ces objets échappent à l'homme et l'enferment dans une suite de questions sans fin et c'est l'escalade infernale, qui intéresse quelques-uns et perturbe gravement les autres, avec des réponses sans fin aux questions sans fin; ou encore l'objet se fait esclave, sournoisement, et l'homme ne s'aperçoit pas qu'il n'est plus qu'une partie de ses objets. Toi le scientifique, sais-tu qu'un individu civilisé utilise cent fois sa propre puissance pour satisfaire ses "besoins" quotidiens! Tu n'es que le centième de ta puissance sociale, celle qui t'évalue en termes marchants! Le centième de ta présence physique! Tu es moins libre, moins puissant sur toi-même, que le dernier de nos frères qui ne vit que de riz! Pense-y! Beaucoup de pollution pour pas grand-chose!

_ Père, sauf mon respect, vous êtes un vieux réactionnaire! Je le penserais même sincèrement si je ne connaissais votre droiture et votre charité; et si vous n'aviez, hélas! en grande partie raison. Je vais donc répondre, en partie, à vos souhaits. Je vous transmettrai uniquement des éléments matériels bruts. Vous pourrez toujours essayer, sans machine, de les interpréter!

_ Mauvais fils! Aussi têtu que son père! Soit! Je sais bien que si tu as une information qui intéresse la religion tu m'en feras part. Va en paix...

 

 

 

 

_ Monsieur le doyen vous me surprenez! Il se passe enfin quelque chose d'exceptionnel dans votre faculté et je l'apprends par l'intermédiaire de mon collègue de l'Intérieur! De quoi ai-je l'air?

_ D'un ministre respectueux des pratiques de ses Universités, monsieur le Ministre... À chacun son métier et il ne m'appartient pas d'espionner mes chercheurs. Le professeur Léger n'ayant pas jugé bon de mentionner ce travail dans son rapport trimestriel je ne suis pas en droit de le divulguer. Au demeurant je vous rappelle que ce travail s'inscrit dans les recherches libres, non financées, que nous tolérons pour garder les meilleurs de nos chercheurs. Toutefois, bien que nous fermons les yeux, nous ne les perdons pas de vue comme le dirait notre yogi de professeur. Il est effectivement prématuré de divulguer des informations : aucune démonstration rigoureuse n'a encore été réalisée et n'eut été la personnalité d'Henry Léger nous qualifierions les deux manifestations, d'exhibition mystique d'origine hystérique pour l'une et d'orage magnétique violent pour l'autre!

_ Que me suggérez-vous de répondre?

_ Que vos services suivent cette affaire, laquelle reste aujourd'hui très loin d'être élucidée. Ce qui est vrai! Si vous le désirez, je vous tiendrai directement informé des évolutions à caractères scientifiques qui ne tarderont guère, vu l'effervescence qui règne dans ce secteur.

_ Vous m'obligeriez... Au plaisir de vous entendre monsieur le Doyen.

 

Chapitre XVII

 

 

Depuis quelques années Henry voyageait peu. Les congrès l'ennuyaient. Ou plus précisément leur environnement. Les chercheurs de l'enseignement ne prescrivant pas grand-chose, nul industriel ne se sacrifiait pour leur être agréable. À eux les hôtels quelconques et les repas minables. Maintenant qu'il était suffisamment réputé pour que l'on vienne à lui, il préférait recevoir dans son bureau. Il n'était pas retourné aux U.S. depuis bientôt cinq ans. À l'époque le M. I T de Boston, l'avait invité pour donner un cycle de conférences de deux mois. Sensible à l'honneur qui était rendu à l'Université française, il avait préparé son sujet pendant toute une année; et juré de ne plus tomber dans ce genre de traquenard : la plupart des auditeurs n'étaient venus que pour entendre parler des OVNI! Quant aux étudiants réellement intéressés, il correspondait avec eux depuis longtemps. Il ne rendait plus que des visites de courtoisie à ses éminents confrères qui logeaient en Europe.

Cela dit, il ne restait pas insensible au charme du départ, à l'angoisse de l'envol, au plaisir de rencontrer, de retrouver, des hommes et des lieux. New York notamment qu'il avait fréquenté seul, quelques jours, un mois de Décembre particulièrement clément. Il préférait la ville de nuit et dès seize heures elle s'activait à lui plaire. Il arpentait les rues de Manhattan jusqu'à minuit passé, comme on traîne l'été dans la mer; dans la chaleur de l'eau. La chaleur, ici, venait des visages multiples, blancs, basanés ou noirs; des visages de pauvres souvent, souriants; ce qui étonne un Français. Tu parles d'un état d'âme : ils sont shootés tes joyeux New-Yorkais! Non : Henry pensait que si drogue il y avait, elle s'apparentait à une drogue environnementale, du genre de celles qui vous font pousser la tyrolienne en haut d'une montagne, ou rentrer les épaules, dans une forêt tropicale. Les gens souriaient parce que New York est énorme, une blague énorme, dont la chute fera mal, sans doute, mais qui procure aux acteurs de l'histoire le sentiment profond d'être dans un endroit tellement grand que chacun y a sa place, le plus petit pour jouer les plus petits et le plus grand pour jouer les plus grands. Et le monde entier connaît les acteurs, tous les acteurs, alors que pas grand monde ne connaît de Paris autre chose que le Tout-Paris. Quand vous déambulez dans New York, vous êtes, ne serait-ce que l'espace d'un soir, le rouage de quelque chose qui compte. Et puis, et surtout, New York reste pour l'étranger qui vagabonde, le ciel au bout de longs couloirs dressés qui vous brisent le cou, qui éloignent la nuit à toucher les étoiles; qui vous plaquent à la terre. New York c'est aussi, un peu, la peur de la multitude; la solitude des gens perdus parmi la foule. Ce midi-là au moins, Henry ne sera pas seul. Irwin l'attendait, un écriteau à la main. Henry aurait juré que même sans pancarte, il l'aurait reconnu!

Irwin se présentait tel un condensé d'humanité. Chacun des traits de sa personne semblait avoir emprunté à ses concitoyens ce qu'ils avaient de mieux; mais sans qu'il résulta de ces emprunts avantageux une quelconque ostentation de sa part. N'eut été sa taille de six pieds neuf pouces, soit environ deux mètres zéro cinq, sa carrure à l'avenant et la fraîcheur juvénile que lui conféraient ses vingt ans, il serait passé inaperçu; sauf pour Henry qui déchiffrait comme dans un recueil ésotérique les signes de la royauté. Il eut un moment de vertige en se rappelant que c'était lui le roi; et non pas cet archange qui déjà le prenait dans ses bras.

_ Je suis heureux de te voir Henry. Je t'attendais depuis longtemps. Viens prenons un taxi _.

Jusqu'au pont sur l'Hudson ils se turent. Henry, pour la première fois depuis longtemps se sentait bien; détendu. À tout prendre il préférait devenir messie que fou, et son compagnon, qui par le seul fait d'être là, attestait de la réalité du projet, le rassurait. Irwin irradiait le calme comme d'autres vous énervent. Se tournant vers lui, Henry demanda : _ Je ne sais pas répondre à la question "Pourquoi moi?". Peux-tu répondre à celle-ci : "Pourquoi toi?".

_ Je le puis! Tu sais que les âmes des morts reviennent habiter les vivants. À l'origine elles étaient redistribuées au hasard des naissances et des lieux. Puis rapidement, afin de renforcer les différentes expressions de l'évolution humaine, il fut décidé par le Conseil des Voies de restreindre la distribution à la civilisation d'origine. Puis à la région, puis quasiment à la famille et à l'entourage immédiat. L'âme qui nous échoue ne bride pas notre libre arbitre mais elle nous incline le caractère dans un sens déterminé. Tout cela te sera détaillé pendant ton initiation. Par rapport à une direction donnée, une âme peut donc être de meilleure qualité... Elle est également perfectible. Il lui suffit pour s'améliorer de traverser plusieurs vies exemplaires. C'est précisément ce qui est advenu à la mienne. Elle s'est sustentée depuis des siècles dans des humains de qualité et, à ce qu'il parait, elle aurait transité par les corps de deux membres du Conseil. Je te dois un secret : elle devait en habiter un troisième... si tu n'étais pas arrivé! Fais-moi ne serait-ce que l'amitié de croire que je n'en ai aucune amertume. J'aurais voté comme le Conseil. Tu es un honnête homme : qui peut dire quel "Envoyé" tu seras... As-tu faim? Veux-tu déjeuner dans un restaurant français? Je dois te dire que nous n'aurons aucun problème financier. Je suis le fils d'un milliardaire en dollars! Eh oui! la Providence sait varier les scénarios... Rassure-toi : je ne mettrai pas ta vertu à rude épreuve en t'entraînant dans des bacchanales sans fin! Je vis d'une modeste pension; et une grande passion. Le Livre a deux mille ans déjà et j'ai mission de le rénover. Éxactement, de rénover la pédagogie qui a présidé à son élaboration : le sublime ne fait plus recette... Je compte beaucoup sur ton aide pour achever cette uvre dans les trente prochaines années. Ne prends aucun engagement avant quarante jours! D'accord pour le français?.

_ Si j'ai bien compris tu me succéderas... Avec un texte rénové dans son approche. À la condition expresse que je réussisse, que nous réussissions ma démonstration. Et si je la ratais?

_ Le Conseil des Voies devrait prier beaucoup pour les pauvres pécheurs! Mais les voies du Seigneurs nous sont impénétrables et personne ne te dira que sa mansuétude n'est pas infinie...

_ O.K. pour le français. J'ai assez d'émotions comme cela pour vouloir prendre des risques alimentaires.

_ C'était le sens de ma proposition! Irwin donna ses ordres au chauffeur et reprit sa conversation avec Henry.

_ Nous logerons chez moi, 5e Avenue, en face de Central Park : le must! Cadeau de Papa... Nettement plus agréable que le Sinaï... Mais à New York les grands pécheurs habitent les beaux quartiers; et je me dois d'être là où se trouve le troupeau!

_ Je me suis laissé dire qu'il y en avait beaucoup d'autres qui hantaient Central Park! Tu aurais pu vivre sous une tente pour être plus près d'eux... Ils rirent un moment puis Irwin reprit son sérieux.

_ Je vis dans le luxe depuis toujours. Je m'efforce depuis quelque temps de vivre de la manière la plus en rapport avec ma mission. Il ne m'est pas demandé de prêcher par l'exemple... Un jour peut-être... À ce moment-là je porterai ma croix... et je mangerai des hamburgers! En attendant, je profite avec une grande modération des avantages d'une naissance privilégiée.

_ Trois questions encore si tu le permets et nous parlerons d'autre chose. Est-ce que tu vois le livre? Crois-tu que nous réussirons à atteindre la perfection? Pourquoi, malgré ce que nous vivons toi et surtout moi, ne sommes-nous pas plus religieux, pour ne pas dire mystiques?

_ Je ne vois pas le livre mais je sais qu'il est là. Qu'est-ce que la perfection? Pour le genre humain ce peut-être tout bonnement moins d'orgueil déplacé et plus de légitime fierté... Nous ne sommes pas confits en dévotions parce que le Conseil nous traite en adulte et qu'il nous a libérés du péché individuel et de la peur du châtiment qui en résultait. Mais attends d'être initié pour conclure sur ce que nous sommes et sur ce que tu es... Nous sommes arrivés!

 

 

 

 

Le taxi s'arrêta devant "Le French Café" un restaurant bien installé, curieusement fréquenté par les ecclésiastiques et autres catholiques de New York. Le patron, un Français évidemment, était un prêtre défroqué dont l'histoire d'amour avait défrayé les chroniques bien-pensantes il y a une vingtaine d'années. Marcel Lechat, par ailleurs fils de restaurateurs bourguignons, avait souhaité refaire sa vie ici; la rumeur l'avait suivi et atteint la colonie française. La curiosité s'était manifestée. Et la grâce, celle de Madame Lechat, Bernadette, avait fait le reste. L'Évêque du coin avait pointé son nez et constaté que la moralité du lieu sentait aussi bon que les fumets. Il y convia un jour le cardinal à déjeuner : le restaurant fut définitivement lancé. Le vendredi et ses poissons voyait, à proprement parler, la grande salle noire de monde, d'un noir de clergé. Ce midi, nous étions jeudi, c'était le jour de la Normandie avec au menu du canard à la normande : les canetons, les reinettes et bien sûr le calva, venaient de France. La salle, en ce midi moins le quart, brillait comme le canon d'un fusil qui dans le silence tendu attend le premier tir. Bernadette vint vers Irwin qu'elle embrassa. Irwin lui présenta le frenchie. Elle les entraîna vers le fond de la pièce, près de la baie qui donnait sur le fleuve puis sur les docks d'Union City. Elle posa ses grands yeux dans les pensées d'Henry. Il y voyait la passion et les combats...

_ Professeur connaissez-vous New York? Henry sursauta et Irwin l'excusa : la fatigue du voyage, dit-il.

_ Le connaît-on jamais! J'y suis venu deux fois... Mais je n'ai parcouru que Manhattan... Alors! Mais vous-même? _ Elle raconta sa ville... Brutalement, car le phénomène le secoua comme l'eût fait une gifle, Henry fut Bernadette en plus d'être lui-même. Elle se serait pincée qu'il aurait eu mal. Tout en parlant elle s'inquiétait de ce que les premiers dîneurs n'étaient accueillis que par le seul Maître d'hôtel qui, il l'apprit de cette façon informelle, s'appelait Henry. Elle fut surprise d'entendre son auditeur lui dire :

_ Vous nous passionnez mais nous vous retenons à l'heure du service. Laissez-nous partager avec vos nouveaux convives le plaisir de votre accueil.

_ Vous êtes gentils de me rappeler à mes agréables devoirs. Je vous conseille des ufs à la normande en entrée. Il s'agit d'ufs pochés accommodés de queux de crevettes, de moules et d'huîtres, de quelques champignons et de sauce normande, de croustades et de feuilletés. Le seul défaut de ce plat c'est son temps de cuisson. Je vous suggère un petit tour apéritif sur les quais, puis l'apéro du patron ici; dans une demi-heure vous êtes servis. Je vous commande deux canetons?

_ Sans problème pour ma part en tout cas : je suis affamé! _ Henry l'était d'autant plus qu'il avait participé aux sentiments de régal qui accompagnait dans l'esprit de Bernadette la description qu'elle faisait. _ Allez Irwin! Vient me présenter à tes eaux. _ Il constata qu'il ne partageait pas, (encore?), les pensées de son compagnon. Si cela se produisait, il se jura de l'avertir. Sensation étrange et désagréable que celle d'être investi par l'esprit d'un autre à l'insu de celui-ci. Celle de commettre un viol sans violences physiques certes mais avec toute la violence du viol... Du moins l'imaginait-il, n'ayant jamais violé! Mais le viol d'un corps ou d'une âme restait pour lui l'archétype de la plus lâche des violences. Il devait constater par la suite qu'il ne ressentait de façon incontrôlée que les pensées qui d'une quelconque manière nuisaient à la qualité de la relation du moment : ainsi c'était l'inquiétude de Bernadette qui avait déclenché le processus. Moins surpris, il aurait pu ne saisir que ce sentiment-là. Il devait apprendre également qu'il pouvait selon sa seule volonté s'accaparer l'esprit d'autrui. Sans doute cela faisait-il partie des moyens "surhumains" que le Conseil lui avait attribués pour venir plus facilement à bout des tâches surhumaines.

Ils sortirent, traversèrent l'avenue, puis le quai. Quelques barges rouillées masquaient l'eau que l'on devinait sale et furieuse, qui puait le hareng mazouté et que la marée montante excitait.

_ Dis-moi Irwin, que penses-tu de notre Hôtesse? _

Henry savait ce que l'hôtesse pensait de son ami : une sensation humide, alors qu'il était elle, le lui avait appris. S'il sympathise avec elle, il suggérera à son mari de se défroquer plus souvent! Cela dit, cette question ne marquait pas son entrée dans la carrière ecclésiastique dont on connaît l'intérêt qu'elle porte aux problèmes des robinets qui remplissent les bidets. Il soupçonnait qu'Irwin avait noté les émois de la dame et en fait il lui demandait conseil sur la conduite à tenir s'il advenait, qu'à son corps défendant, il soit sollicité. Ce qui n'échappa pas à son compagnon.

_ Ne t'inquiète pas Henry... Avec ton physique ce genre de mésaventure ne t'arrivera pas! Bernadette me courtise depuis bientôt quatre ans. Je n'ai cédé qu'une fois... et encore en pensant qu'avec elle on restait un peu dans la religion... Une spécialiste en quelque sorte! Il souriait... Il ajouta : _ Si tous les jeunes hommes apprenaient l'amour avec de telles femmes, nul doute qu'ils seraient meilleurs... _ Henry décida qu'il parlerait, quand même, au mari : il n'était pas encore mûr pour sacrifier l'individu à la communauté!

Ils rentrèrent au restaurant. La salle était presque pleine et les garçons commençaient d'officier. Henry qui ne connaissait pas la composition de la clientèle fut frappé d'entendre dans le tintement des couverts le sombre bourdonnement des "bénédicités". Le repas fut parfait. Bernadette deux trois fois vint les voir et, à l'heure du dernier calva, ce fut Marcel qui les honora. Il avait conservé une onctuosité sacerdotale qu'il transmettait à ses sauces et qu'il manifestait dans ses remerciements : autrement dit, que l'on appréciait mieux dans un cas que dans l'autre. Finalement Henry ne lui dira peut-être rien à propos de son pantalon... Ils sortirent vers quatorze heures.

 

 

 

 

Ils décidèrent de rentrer à pieds par la 57e rue. Ils contourneraient Central Park. S'ils flânaient maintenant dans le bois, la nuit les surprendrait. En s'éloignant du port, la ville troquait son odeur de mer et ses bruits marins contre des odeurs et des bruits de métropole. Henry, heureux, replongeait dans New York. Ils déambulaient tous les deux, l'esprit alourdi. Henry se retournait de temps en temps pour voir si le livre suivait. Il suivait en furetant, à la manière d'un chien, mais sans lever la patte... Le livre apprenait-il?

Ils abordèrent la 5e Avenue en tournant à gauche, longèrent Central Park sur trois cents mètres et traversèrent l'avenue.

L'immeuble d'Irwin comptait quarante-deux étages, son appartement occupant le quart du quarantième. La porte ouvrait sur un living couvrant au bas mot deux cents mètres carrés. _ Tu parles d'une crèche! _ s'esclaffa Henry. En fait l'espace, peu meublé, ressemblait à un vaste loft qu'une dizaine de fenêtres abreuvaient de lumière et qu'une demi-douzaine de portes ouvraient sur le confort. Il y avait là trois chambres, un bureau, une cuisine et les commodités. Les pièces d'habitation, malgré qu'elles soient grandes, étaient correctement meublées.

_ Voilà ta chambre et voilà le bureau. Nous le partagerons si tu n'y vois pas d'inconvénient. Je suis très silencieux... Mais si nous nous gênons nous aménagerons une chambre. Je crois savoir qu'au début du moins tu devras m'interroger souvent..._ Puis ils visitèrent la cuisine-laboratoire, très américaine avec son monstrueux réfrigérateur qui séduisit Henry et sa kyrielle d'instruments qui le rebuta. Mais les deux appareils appelés à servir le plus couramment étaient l'armoire-congélateur et le four micro-ondes, les restaurants pourvoyant aux autres repas. Pas la peine d'acheter du vin, remarqua Henry, de l'eau suffira! Bien qu'il n'eut rien dit, Irwin sourit et ajouta à haute voix _ Passe pour le vin mais pas question de ne manger que de ton pain!

_ Dis donc, tu lis dans les pensées maintenant?

_ Non cher ami... c'est un privilège qui t'est réservé... À voir ta tête devant le robinet j'ai compris à quoi tu songeais quand ton visage s'est éclairé! Élémentaire! À propos de télépathie... Si nous avions parfois l'impression de communiquer de cette façon, ce ne serait qu'une illusion qui entérinerait notre communion sur des sujets très pointus et qui nous passionnent. Je ne peux en aucun cas communiquer par un tel moyen. Je précise cela pour qu'il n'y ait pas de malentendu par la suite; notamment quand nous serons immergés dans un univers ésotérique et que tes différentes capacités "extra-sensorielles" seront opérationnelles. Le fait que tu puisses lire dans la pensée d'autrui n'implique pas que tu puisses également dialoguer... Plus tard peut-être... Aujourd'hui tu lis dans un livre, simplement... Et ce que tu lis n'est que la strate supérieure de la pensée établie et non l'idée en création qui se prête, voire qui s'apprête, au dialogue. En d'autres termes tu ne peux lire que ce qui est figé... Ainsi ne t'étonne pas de ne pas lire dans mes pensées, ou plutôt étonne-toi de n'y trouver que des préoccupations liées à l'intendance. Ma pensée, celle que tu voudrais saisir, plane insaisissable dans les champs du possible. Elle embrasse trop, trop loin, trop haut, pour que tu puisses la cueillir en repos...

_ Je me disais aussi que pour habiter si haut, il fallait être "tête en l'air"!

_ Ne crois pas ça... Je voudrais te dire quelque chose, Henry... J'apprécie beaucoup ton sens de la dérision... et ton humour... Et le fait que tu puisses les conserver dans une semblable aventure dénote une force de caractère peu commune... Mais attention Henry, resserre ta garde! Tu n'es pas en train de rêver... Tu as déjà passé le bras, demain tu passeras tout entier de l'autre coté du miroir... Tiens! Tu veux savoir à quoi ressemble mon esprit? Laisse-moi quelques secondes pour balayer les miasmes du quotidien et regarde... Si tu le peux..._

Henry observait Irwin qui avait baissé le regard puis fermé les yeux. L'air s'arrêta de vibrer... ou plutôt, il vibra autrement. Décontenancé par ce brusque changement de registre, Henry songea à se réfugier dans Dhyàna, la méditation. Mais quelques respirations l'apaisèrent suffisamment pour qu'il tenta de lire les pensées de son ami. Son esprit se porta de lui-même vers ce qui semblait n'être qu'une source de lumière lointaine : un phare tournant que l'on observe depuis la haute mer. Il se rapprocha du phare : la lumière devint violente... Quand il fut près et dans son axe, elle explosa et son esprit aussi, dans un feu de couleurs qui n'était pas le blanc, dans une absence de couleur qui n'était pas le noir, dans un monde de couleurs qu'il ne connaissait pas. Alors, comme une onde de choc, des flots d'énergie pure submergèrent son esprit et des vagues gigantesques en dispersèrent les débris. Irwin ouvrit les yeux : Henry gisait, évanoui.

 

Chapitre XVIII

 

 

Henry se réveilla en douceur; un réveil qu'il devait probablement à l'odeur de l'infect café qu'Irwin, en bon Américain, consommait à longueur de journée. La chambre était sombre et silencieuse. Il était couché dans les draps, habillé de ses sous-vêtements. Ses habits pendaient sur une chaise, près de la porte. Seul élément frappant : le livre s'était matérialisé et affectait l'allure d'un ouvrage ancien identique à bien d'autres. Henry se leva pour le voir de plus près; ce qu'il put faire à loisir car le livre ne s'éloigna pas. Il put même le saisir et sentir sous ses doigts le grain du parchemin. Mais le livre ne pouvait être ouvert et sur la page de garde il lut : "Premier jour" et dessous "Henry : qui es-tu?". Irwin entra à ce moment-là. Instantanément Henry retrouva la mémoire des événements du soir; et la sensation contraignante d'avoir surpris un secret.

_ Je suis désolé pour hier soir. Je savais ce qui t'attendait mais je devais le faire... Tu dois être parfaitement conscient pour que tu puisses être initié. Et ce qui t'arrive est tellement extraordinaire pour un commun des mortels qu'il est tout à fait compréhensible que tu hésites à franchir le pas. Crois bien que pour moi-même ce ne fut pas facile; et pourtant j'y étais, d'une certaine façon, préparé! J'espère que cela fut plus spectaculaire que douloureux... Je vois que tu as découvert le livre. Sous cette forme palpable il m'est accessible; sauf certains passages qui te seront signalés. À partir d'aujourd'hui et pour toujours, n'oublie jamais que c'est toi l'Envoyé! Même et surtout quand tu auras besoin de mes lumières! Mais rassure-toi : bientôt tu voleras de tes propres ailes... Dans quarante jours exactement! En attendant je te propose de prendre le petit-déjeuner et de te préparer. Dans une heure ton initiation va commencer! _.

Henry ne pouvait se défendre d'un sentiment d'angoisse que l'évidence renforcée d'un nouveau destin exacerbait. Il ne pouvait feindre de rêver, enfin... pas tout le temps... Il appréhendait de changer, certes, mais plus que tout c'était l'inconnu qui l'effrayait. Irwin dut lire dans son regard.

_ Ne t'inquiète pas outre mesure... Sois concentré, décontracté; tout ira bien. Souviens-toi que le Grand Conseil te veut du bien... Tu es protégé Henry... Sous haute protection... Très haute! Dès que tu agiras tu te sentiras mieux. Allez, à table. _

 

Chapitre XIX

 

 

L'hôtel Excelsior, près de Zurich, ne soupçonnait pas l'honneur qui était fait à ses vénérables murs. D'autant que cette distinction il la devait essentiellement à la modicité de sa réputation. Nul n'aurait songé, nul ne devait songer, que ce modeste logis abritait depuis ce matin huit heures la réunion exceptionnelle de Grand Conseil des Églises. Un Conseil dont chacun de ses membres aurait juré sur ce qui lui servait de bible qu'il n'existait pas. Les sept représentants des sept principales Églises, à proprement parler des quatre grandes religions, ne s'étaient pas rencontrés depuis la chute de l'URSS, il y a cinq ans. Le cardinal Ronchetti prit la parole :

_ Mes chers et très honorables confrères, Sa Sainteté m'a demandé de réunir le Grand Conseil afin de débattre dès maintenant des suites qu'il conviendrait de donner aux événements dont vous avez par ailleurs été informés. La célérité de notre entente sur la date de ce jour prouve que chacun de nous a mesuré l'importance que revêt cette rencontre. Je vais résumer les faits, après quoi nous en discuterons. L'assemblée murmura son accord. Le Cardinal continua.

_ Il y a trois semaines environ le professeur Léger faisait un voyage qui s'avéra être le début d'un transfert vers un univers inconnu qui se situerait dans ce qu'il est convenu d'appeler "l'espace-temps". Avant-hier, il a récidivé avec plus de réussite que la première fois. Cela n'aurait qu'un intérêt scientifique s'il n'avait semblé que le terme de ce voyage soit le lieu où se déroule le cycle de la vie. D'autre part, il semble que le professeur soit porteur d'un message de première importance et dont la parfaite compréhension passe par une sorte d'initiation qui se déroulerait à New York. Voilà ce que nous savons. Quelqu'un en sait-il plus? Je continue donc. Le Saint-Siège a pour sa part élaboré moult hypothèses. Pour n'en retenir qu'une : ces manifestations préludent à la venue d'un nouveau Messie. La salle s'ébroua... Quelqu'un veut-il la parole?

_ Le nouveau Messie la voudra... Ce qui est mes chers confrères l'objet de notre inquiétude. L'Imam Charbi se leva pour marquer la solennité de sa déclaration. _ Pouvons-nous prendre le risque de voir nos traditions séculaires basculer dans le néant. Car ne nous y trompons pas : un envoyé de Dieu qui ne serait pas l'émanation directe de nos croyances, qui n'émanerait pas de nous, ne peut être que contre nous. Henry Léger, s'il s'agit bien de lui, n'est qu'un athée perclus de scientificité. Qu'il soit touché par la grâce ne nous arrangerait guère. Il ne pourrait que s'opposer! Sinon à quoi servirait-il? Tous ses prédécesseurs ont agi de même... Et le fait que chacun de nous en vénère un particulier, n'est pas pour me contredire! Je pose autrement la question : les religions établies peuvent-elles prendre le risque de voir leur autorité bafouée alors que le monde vit le plus grand chaos spirituel qu'il ait jamais rencontré?

_ Précisément mon cher confrère... Ce Messie-là, d'une origine curieuse je vous l'accorde, ne serait-il pas le battant de la cloche que le Seigneur agite pour nous réveiller? _ Le Mahatma Néhri releva au niveau de l'épaule la toile de son sari. Son long bras nu mimait du geste ledit battant sonnant un frénétique glas. _ Messieurs, je considère a priori l'avènement d'Henri comme un message des Dieux; et un message heureux!

_ Certes, certes... J'entends bien que nous nous réjouissions... Mais sommes-nous là pour cela? Notre mission n'est-elle pas avant tout de traduire la bonne parole à l'usage des peuples. Dieu donne le raisin et nous faisons le vin! Soit : Henry est un signe. Un signe pour nous dire de faire encore plus... d'être encore meilleur... Nous l'acceptons de tout cur et avec gratitude... Mais nos peuples, eux, comment vont-ils le lire? Comment vont-ils l'accepter? Là est la question! _ Le cardinal des jésuites, comme on dit le cardinal rouge, baissa le regard dont il menaçait le Mahatma. Puis se tournant vers le rabbin Yankéléwitz :

_ Ce messie mon cher rabbin, vous agréera-t-il?

_ Pas plus que le vôtre ne nous a agréés... Je le regrette croyez-le... À vrai dire nous ne connaissons pas grand-chose du professeur Léger. En tout cas il ne descend pas du roi David. Un signe? Celui des années quarante nous a suffi! Cent fois répétés depuis... Cinq cent mille massacrés en quelques jours... il y a quelques mois à peine! Je ne crois plus aux signes... Ce Messie serait le sauveur... ou le héraut de votre apocalypse! Nous serons balayés par sa conviction... Ou nos peuples brûleront...

_ Je vous trouve bien pessimiste.

_ Réaliste monsieur le cardinal...seulement réaliste! Quand je me laisse aller au pessimisme Job paraît être un joyeux luron! Sincèrement, et épargnez-moi de devoir en faire la démonstration, nous sommes dépassés par les événements; tous autant que nous sommes! Ce messie vient au bon moment... Au mieux il nous sauve! Au pire il accélère le mouvement. Plus probablement, il ne sera même pas entendu!

_ Je ne puis suivre ce raisonnement dit Maître Saripoutha, le bouddhiste. Vos réflexions n'intéressent que votre monde. Je n'ai pas le sentiment que le mien soit aussi décomposé que cela. Malgré les scories qui débordent de vos frontières. Vous n'êtes pas "les hommes" messieurs! Vous n'en êtes que le quart! Cent fois plus prédateur je vous l'accorde et dont l'âme est cent fois plus sinistrée! De grâce, ne mesurez pas la spiritualité des musulmans, des hindous, des bouddhistes et des peuples de petites confessions, les trois-quarts de l'humanité en somme, à l'aune de votre déchéance. Nous, nous continuons d'espérer!

_ Je ne crois pas que ce soit le moment de continuer la guerre Nord-Sud! Mais la question se pose en effet : Henry sera-t-il le messie de l'humanité entière ou simplement le messie des nantis? Il ne semble pas que la Providence ait voulu qu'il le soit de tous! Elle raisonne sur des milliers d'années... Elle aura extrapolé les données de ce siècle aux siècles suivants; et conclu à l'invasion des esprits, de tous les esprits, par les chimères qui habitent aujourd'hui ceux des peuples les mieux pourvus. Et de toute évidence c'est à ceux-là qu'elle donne le messie : pour enrayer la gangrène à la source... Et pour dire aux autres que la voie n'est pas là où les puissants d'aujourd'hui la croient. _ Le Mahatma avait prononcé tout cela d'une voix égale et calme qui tranchait avec la vigueur du propos.

_ Le Messie sera le Messie de ceux qui ont la télévision. Car c'est avec son aide qu'il portera sa parole. Il ne faudra pas quatre siècles pour qu'il soit entendu : quatre jours suffiront! Je vous en prie mes amis : arrêtons de nous chamailler... _ Le Cardinal baissa la voix comme s'il révélait un secret.

_ Tous, nous sommes fragiles, attaqués de toutes parts et trop souvent par nos propres pratiquants! Nous les qualifions certes d'extrémistes, mais ils nous font un tort considérable. Jamais, ni vous ni moi, nous ne les rejetons tellement nous sommes étonnés de trouver chez nous des gens d'une telle ferveur! Et puis trop de misère et trop de richesse éloignent les gens de nous. Nous ne pouvons même pas nous satisfaire d'un surcroît de clairvoyance de la part des croyants : ils se détournent de nous au profit de la voyance! Alors je vous prie, cessons nos querelles. _ Le cardinal reprit une voix normale.

_ Il est remarquable que le professeur n'ait contacté aucun de nous! Logiquement il aurait dû se tourner vers moi, sa culture, ou vers l'hindouisme son affinité, pour chercher conseil. Qu'il ne l'ait pas fait n'augure rien de bon! Il doit avoir des interlocuteurs supérieurs à nous... Notez que je ne m'étonne pas outre mesure d'apprendre que l'on peut dialoguer avec des représentants de Dieu! Simplement, la pratique n'est pas courante! Mes chers amis, je vous propose d'aller moi-même le rencontrer. La seule chose dont nous soyons à peu près sûrs dans cette affaire, c'est de l'honnêteté d'Henry Léger. Soit il aura été abusé et il m'appartiendra de découvrir comment, par qui, et à quelles fins, soit il est le héros d'une prodigieuse aventure et il m'appartiendra encore d'en découvrir les fins. La façon dont il participera à ma démarche sera une bonne indication sur la nature de ses vues. Des remarques?

_ Je partage votre point de vue sur l'intérêt d'une entrevue dit le Mahatma Néhri. Cependant le choix de votre personne, excusez-moi... d'un représentant de votre religion, est-il judicieux? Nous connaissons les liens qui lient le professeur à l'hindouisme, ou plus précisément à la philosophie qui l'imprègne. Il me semble que mon intervention lui paraîtrait moins agressive... surtout si je suis l'émissaire de tous. Il est probable qu'il connaît les craintes de chacun et sans doute m'en impute-t-il moins qu'à certains... À juste titre d'ailleurs.

_ Le choix du plus exposé d'entre nous ne me paraît effectivement pas être très judicieux. Je crois que l'Islam, au croisement de la tradition et de la modernité, est plus représentatif des religions établies que d'autres dont le trop d'intérêt ou le manque d'intérêt pour l'aspect "temporel" des choses sont des composantes remarquables de leur caractère. J'estime en conséquence que cette représentation doit m'être attribuée.

_ Quant à moi je pourrais faire état de l'antériorité de ma confession. Je n'en ferai rien... tant il m'apparaît évident que cette délégation ne doit m'être attribuée qu'en reconnaissance de ce que le Judaïsme représente aujourd'hui! Qui d'autre parmi vous peut se vanter d'être le représentant d'une religion qui partage la terre bénie de ses aïeux avec un peuple, hier, maudit! Vous? Vous? Croyez bien qu'Henry Léger nous craint autant que nous le craignons... pour d'autres raisons sans doute... Mais il nous craint! Nul doute qu'il n'accueille mieux celui dont il sait, par des faits et non par des déclarations d'intention, qu'il est capable de préférer la paix à des querelles... de clocher.

_ Eh bien messieurs puisque nous sommes d'accord au moins sur une chose, je vous propose de tirer au sort le nom de celui à qui reviendra l'honneur de nous représenter! Une représentation qui devra néanmoins revêtir la forme d'une intervention personnelle. La discrétion messieurs, la discrétion! _

Le sort désigna le plus modeste mais non le moindre d'entre eux : le Mahatma Néhri.

 

 

 

 

 

Le capitaine Malassis présidait et, visiblement, il aimait ça; d'autant qu'un représentant de son ministre était là! Roland Ségur, qui participait au titre de conseiller scientifique et sous le nom de Roland Tourtel, savourait le moment. L'allure compassée du capitaine, avec dans la voix quelques claquements de talons qui lui échappaient quand il s'adressait à l'émissaire du gouvernement, l'amusait beaucoup. Toutefois c'est l'agitation qui avait annoncé la réunion qui le ravissait : tous ces propos exagérés, ponctués d'exclamations, résonnaient à ses oreilles avec des bruits de pièces qu'étoufferaient des billets! Un administratif de l'académie était présent ainsi que différents représentants dont celui chargé des problèmes de culte. L'ambiance tenait à la fois de la veillée d'armes et de la veillée funèbre; une espèce d'exaltation devant la nouveauté, que tempérait la peur du changement. Le capitaine venait de terminer l'évocation des faits. Il faut noter que personne, nulle part, ne connaissait l'exacte vérité du transfert : pour l'excellente raison qu'Henry ne l'avait pas divulguée! L'univers que chacun connaissait n'était peuplé que de corps en devenir. Aucune force pensante ne l'habitait. Cela dit Roland avait parfaitement relaté l'aventure à son capitaine, mais en évoquant au fil du discours quelques détails dont il se souvenait mal; auxquels il devrait repenser... De cette façon, en ne communiquant pas immédiatement à son auditeur des informations exhaustives, il se prémunissait contre les révélations que d'autres pourraient faire, (il n'avait pas participé aux réunions confidentielles qu'avait tenues Henry), mais surtout il gardait de la matière à vendre quand il connaîtrait mieux la capacité du marché! Le capitaine ouvrit le débat.

_ Avant de vous donner la parole je voudrais préciser que quelque puisse être l'intérêt métaphysique (un mot dont Roland s'étonna dans un discret sourire), de cet événement c'est uniquement de sa répercussion possible sur l'ordre public que nous devons nous préoccuper ici. Merci. S'il vous plaît, Monsieur le représentant...

_ Le capitaine nous a parfaitement exposé la situation. Pour ma part j'en connaissais quelques bribes, ce qui me permet d'évoquer les conclusions suivantes qui me paraîtraient de nature à jeter le trouble dans les esprits : primo les révélations permettent de penser que dieu n'existe pas et secundo, que s'il existe il n'intervient pas. Dans les deux cas le monde serait plongé dans un matérialisme dont il faut craindre qu'il ne devienne, très rapidement, sauvage! Reconnaissons que l'ordre public doit beaucoup au diptyque "espoir en des lendemains qui chantent alliés à la peur d'une éternité pour déchanter"! Quelqu'un pense-t-il autrement?

_ En fait nous devons apprécier un risque... qui pour vous paraît hautement probable dans les hypothèses évoquées. Effectivement à court terme il le serait! De plus le message, compte tenu de sa couverture médiatique, se répercuterait avec la rapidité d'un feu de pinède un jour de mistral... En termes de maintien de l'ordre c'est imparable! Le responsable du culte marqua un temps d'arrêt puis en élevant la voix et presque avec véhémence il poursuivit : _ Mais Dieu existe et les événements sont un signe de cette présence!

_ Ne vous fâchez pas cher ami... Nul ne prétend le contraire! Mais vous l'avez vous-même reconnu : la seconde hypothèse, à elle seule, suffirait à mettre le pays à feu et à sang! Continuons : Dieu existe et il intervient dans nos destinées. Je sais que ses voies sont impénétrables mais pourquoi aurait-il choisi cette procédure sophistiquée pour s'adresser à nous?

_ Pour se faire entendre en respectant notre libre arbitre, il ne peut que passer par l'intermédiaire d'un envoyé qui parle notre langage et qui soit, pleinement, l'un des nôtres. Autrement dit quelqu'un qui, comme le professeur Léger, ne soit inféodé à aucune chapelle et soit représentatif de notre culture que je qualifierais de scientifique par opposition à mystique. Cela ne préjuge en rien de la teneur du message! Mais on pourrait penser que le choix d'une sommité n'est pas fortuit. La volonté de rendre l'événement crédible est patente, comme l'est celle de le médiatiser! Toutefois, à ce jour, la révélation ne porte que sur le processus vital et, je le précise, Dieu n'est ni nommé ni même impliqué d'aucune façon. C'est nous qui extrapolons en établissant une relation Vie-Dieu... L'expérience en cours n'a peut-être pas plus de conséquences métaphysiques que la découverte du mur du son... Nous serons simplement un peu mieux informés sur nous... et nous n'avons sans doute pas fini d'en apprendre. Pour ma part, en tant que représentant du culte, je souhaite que nous prenions contact le plus rapidement possible avec le professeur Léger. Je vous accorde que cette entrevue doit être l'objet d'une grande discrétion. Mais compte tenu des retombées bénéfiques qui peuvent découler de cette affaire il ne peut être question d'entraver son déroulement sans être pleinement convaincu de sa nocivité par des faits et non par des supputations.

Cette conclusion ne faisait pas le bonheur du capitaine Malassis qui voyait s'éloigner la perspective d'une retraite dorée : le commandant Malassis serait mieux rétribué et mieux à même de gâter madame la commandante qui lui ficherait un peu la paix! Il cherchait désespérément un argument à opposer au briseur de ménage. Malassis était croyant, plus nettement quand ça allait mal que quand ça allait bien, mais il croyait! Son cerveau déjà surmené supportait mal de devoir travailler sur deux modes : un mode mineur qui défendait son bonheur et un mode majeur qui défendait la grandeur. Il s'épuisait en itérations désordonnées qui le renvoyaient de ses droits à ses devoirs et vice-versa. En désespoir de cause, il s'écria :

_ Ce n'est pas possible!

_ Qu'est-ce qui n'est pas possible capitaine? interrogea étonné le représentant du culte.

_ Et bien... que les choses soient aussi simples que vous le dites! En cas d'émeutes c'est moi qui trinquerais! Pas vous dans votre presbytère ou je ne sais où!

_ Capitaine! Gardez votre calme je vous prie... Nous regrettons pour vous que cette affaire ne prenne pas l'ampleur... policière... que vous souhaiteriez qu'elle prenne; mais nous devons garder notre sang-froid devant un événement qui probablement nous dépasse tous. Si Dieu est présent dans cette aventure, ne soyons pas le Pilate de ce nouveau Messie! Nous devons dialoguer! Je propose que nous votions dans ce sens. _

Le capitaine se taisait, vaincu plus que convaincu. Il sentait que son point de vue était indéfendable; tout autant que sa situation le deviendrait si des troubles sérieux apparaissaient. Il fut beau joueur.

_ Votons..._

Il fut convenu à l'unanimité de déléguer le représentant du ministre auprès du professeur.

 

 

Chapitre XX

 

 

À neuf heures Henry était devant le livre. La question figurait toujours à l'ordre du jour : Henry, qui es-tu? En voila une bonne question! Comment changer quand on ne sait pas qui on est... Henry qui avait lu des trucs sur le sujet essaya de se les remémorer. Il supposa que la question était circonscrite à sa personne et non au genre humain en général. Il évacua l'aspect psychanalytique pour deux raisons : il ne dominait pas cette discipline et il estimait peu souhaitable de s'analyser soi-même : il y a des endroits qu'il vaut mieux visiter à deux... en admettant que l'on eût le courage d'y aller tout seul! La meilleure méthode qu'il connaisse pour se définir de façon dynamique consiste, dans un premier temps, à se définir en termes de limites et, dans un deuxième temps, à évaluer sa capacité à les dépasser. En général on s'enracine dans le premier niveau. Beaucoup sont très attachés à, par, voire très fiers de leurs limites; et ils vous dessinent volontiers un négatif de leur personne quand vous leur demandez qui ils sont. Il y a des relents de terroir chez ces gens-là! Chuis comme chuis! En fait ils se retranchent dans ce qu'ils pensent être une citadelle et qui n'est qu'une prison. La crainte des autres certes, mais la peur de la liberté aussi, de sa propre liberté. La peur des espaces infinis où galoperaient leurs pensées. Henry en savait quelque chose, lui qui voyait chaque heure bouleverser sa vie; et son carcan de sécurité rongé à céder, par les acides de la connaissance! Qui es-tu Henry? Maintenant? Ou il y a cinq minutes? J'étais égoïste et je vais donner ma vie pour sauver l'humanité... J'étais fermé comme une huître sur sa perle et je m'ouvre à toute la connaissance du monde... Je n'étais rien et je suis tout! Henry baissa les yeux vers le livre. Il lut : "Tu n'es rien et tu es tout." L'imparfait avait mérité son nom...

Henry qui étais-tu? Il se revit soudain un soir de Juillet, dans les années soixante, ses vingtièmes années, longeant la petite rivière qui bordait la propriété familiale. Les enfants du voisinage venaient se baigner sur l'autre bord, le seul endroit de la rive où la prairie gorgée d'eau avait concédé une plage pour les baigneurs. Les plus âgés n'avaient pas douze ans et la plupart ne savaient pas nager. Leur présence distrayait Henry autant qu'elle l'inquiétait; comme l'on se préoccupe malgré soi de ces enfants que leurs parents laissent jouer dans des endroits dangereux, alors qu'eux-mêmes discutent non loin de là sans plus s'en inquiéter... Dans ces parages la rivière cachait de vilains trous d'eau que les gosses du coin connaissaient bien : ils faisaient partie du paysage sous-marin où s'abreuvaient leurs racines. Les petits vacanciers, eux, ne les connaissaient que par l'écriteau qui leur interdisait la baignade; et par leurs cousins paysans qui savaient les éviter rien qu'en sentant dans leurs mollets les premiers tourbillons. Car ces trous, que l'on nommait ici des puisards, généraient des remous invisibles qui étaient dus sans doute à la différence de température entre l'eau du fond et celle de la surface; et au frein que l'excavation offrait au courant. Leur diamètre n'excédait guère cinquante centimètres et leur profondeur dépassait les trois mètres. C'est dire que celui qui avait le malheur d'y tomber avait peu de chance d'en réchapper. La rumeur publique avançait le chiffre de vingt morts; la gendarmerie une petite dizaine. L'écart provenait peut-être du fait que celle-ci ne comptabilisait pas les actes de résistance à l'occupant : la rivière avait éliminé, durant la dernière guerre, une bonne douzaine d'Allemands!

Quand le petit-fils de l'épicerie Tellier, qui ne venait plus qu'aux vacances, pénétra dans l'eau, Henry eut un pressentiment : trop frêle le gamin, trop blanc, une tache de sang trop pur qui devait souiller la rivière... Le môme simula quelques brasses et coula sans un cri... Henry sentit son cur s'arrêter puis s'emballer... Sans perdre de vue l'endroit, il enleva ses souliers, ôta sa veste et sauta. Le froid de l'eau le surprit plus encore que le fait qu'il allait risquer sa vie... Il nagea vigoureusement vers le trou sans trop savoir ce qu'il allait y faire. Il avisa deux garçons, les plus grands parmi ceux qui, alertés par ses appels, le regardaient arriver. Il s'arrêta près d'eux, à un mètre du trou.

_ Le petit Tellier est dans un puisard! Il faut vite le sortir. Toi cours chercher les pompiers. Toi prépare un bâton d'un bon mètre. Toi et toi vous allez m'aider. Je vais me laisser glisser dans le trou les pieds en premier. Vous me tiendrez les mains. Toi, toi, vous les aiderez à me sortir au bout de dix secondes. O.K.? _ L'idée d'Henry était de servir de corde. _ On y va _ Ils s'installèrent autour du trou, lui avec deux gosses à chaque main. Il sauta. Instinctivement il voulut écarter les genoux pour freiner la descente. Il ne sentit que la vase et dans la vase le rocher qui lui écorcha la peau. Il se redressa. Quand le puits arriva à hauteur de ses yeux l'obscurité qui montait des profondeurs faillit le faire crier. La descente marqua un temps d'arrêt. Les mômes avaient dû passer la tête sous l'eau. La plongée reprit, un mètre dans le froid et la nuit; elle stoppa. Venue du fond du puits, une bulle d'air chargée de bruits lui parla. Alors, il fut propulsé vers le haut à la vitesse des enfants qui s'asphyxiaient. Lumière tamisée, grand soleil et le souffle vivant qui remplit les poumons; et celui de l'échec qui investit l'esprit. _ Trop court! Mais il vit. On essaye avec le bâton! _ Il respira profondément comme s'il remplissait une bouteille d'air, comme s'il respirait pour deux. Il empoigna la perche à une extrémité, accrocha les gamins à l'autre et sauta. Il descendit d'un trait et s'arrêta net, probablement à bout de bras. Le puisard devenu plus étroit lui encerclait les hanches. Malgré l'attente et l'espoir il tressaillit quand quelque chose lui frôla le pied. Le petit avait saisi la manuvre mais avait-il encore la force physique de saisir un objet? Il fallait descendre plus bas. Il s'étira et s'arque boutant sur la vase tira sur la perche. Il gagna sans doute quelques centimètres. Mal lui en prit. Quand le petit lui attrapa les pieds, à bout de course qu'il était Henry dut tout lâcher. Il fila vers le fond et se retrouva coincé au niveau des épaules avec le gamin, cette fois bien accroché, au niveau des genoux. L'idée qui lui vînt, immédiate, fut qu'il devait remonter. Celle qui vînt comme un fardeau que traînerait l'autre, c'est qu'il ne remonterait pas. Ne pas remonter seul... La vase que l'on remue et l'eau salie qui remplit les yeux. Est-ce que l'on pleure dans l'eau? Est-ce que l'on pleure des espoirs à l'eau, l'espérance à vau-l'eau? Deux fleurs coupées dans la vase... Deux lignes de vie biffées pour un poème vaseux. Le rocher apparaît sous les doigts qui s'affairent; et le point dur aussi; et la volonté de repousser ce qui empêche l'air d'entrer, celle de retenir la vie dans le souffle encagé; en fer la cage?; une volonté dans le crâne, en fer les os?; et l'étreinte visqueuse de la terre mouillée et l'autre vie qui prie à vos genoux, et le point dur qui arrache une peau qui ne vaut plus grand-chose et la perche tendue qui vous adoube vivant en vous frappant le front. Les mains en lambeaux qui s'accrochent, la lumière qui descend dans l'eau mêlée de sang, la douceur de pécher le gamin, au vif. La cage qui explose en dix mille barreaux. Toujours et pour toujours la cage qui explose...

De l'angoisse de ce jour, de ces instants bénis car sans doute ils l'étaient, il n'avait conservé que des traces d'écume, un peu de salive et de terre, et le cur bien ouvert, mais enfoui très profond dans la gangue, profond comme le puisard; une coquille qui s'ouvrait aujourd'hui sur une âme fécondée.

 

Le petit Tellier avait repris l'épicerie après quelques études en ville. Quand tous les cinq ans il montait à Paris, il allait remercier son sauveur qui en profitait pour moissonner les nouvelles de là-bas. Les trous étaient comblés, ils ne tuaient plus; morts pour la mort, morts pour l'esprit. Pleins. Une nouvelle usine tuait pour rien. On ne savait pas ce qu'elle fabriquait au juste : ça rentrait dans la composition des parfums; et de certains médicaments : mais ça, c'était moins sûr. Ce qui était sûr c'était le caractère délétère des produits utilisés. Alors tous les quinze ans, dès les premiers toussotements, l'usine déménageait pour un autre coin de France, bien loin du précédent. À part ça la campagne restait belle, même si la rivière sans les trous coulait plus vite qu'avant.

Le livre semblait satisfait puisqu'il avait changé de registre. Il demandait à Henry de se concentrer pour entendre l'histoire secrète de l'humanité.

 

 

Chapitre XXI

 

 

Henry s'installa dans le fauteuil qu'il tourna, à grands renforts de jambes, face à la fenêtre. Puisque tout venait du ciel autant regarder cette vérité en face! Un ciel gris ce matin, un ciel chagrin. Pas même un petit coup de tonnerre pour frapper les trois coups... Trop banal l'événement? Henry ferma les yeux qu'il fixa mentalement sur un point. Le point s'enfuit en l'entraînant. Ils voyagèrent longtemps vers un horizon qui s'incurvait tout en se resserrant. Ils atteignirent un mur et un passage dans le mur. Le point renonça et Henry franchit seul et libre la frontière du réel vrai. Immense! L'Infini est immense de tailles de couleurs de musiques d'odeurs de caresses de bonheurs. L'infini bon, l'infini blanc... Ahuri de plaisir Henry s'allongea sur le soyeux du ciel... Et s'endormit.

L'homme qui le regardait pouvait avoir mille ans. Ou bien pas d'âge... Il semblait ne porter le sari que pour protéger Henri de sa vue. Il parla d'une voix frêle et chantante.

_ Sois le bienvenu sur la terre vierge mon cher Henry. En fait de terre il s'agit de la matière potentielle destinée à accueillir, au fil de la création, les différents types de vies qu'Il souhaitera instaurer. Tu remarqueras qu'elle n'est qu'harmonie... Le paradis! Crois-moi sur parole : votre pauvre terre est partie de là! Bon! Passons à la leçon du jour... Ah! Je m'appelle Mérodotte et je suis le gardien des lieux réservés. Occasionnellement j'instruis les Envoyés. Je n'ai pas à proprement parler d'existence physique. J'émane directement de Lui. Et de vous. Je suis un ange en quelque sorte! Nous allons évoquer le processus des phénomènes physiologiques qui concourent à perpétuer la vie; la vie humaine en particulier. Bien sûr je ne retiendrai que les phénomènes qui se déroulent à l'abri de vos sens. Des questions? Je te demande de m'interroger... malgré la télépathie... C'est pour t'obliger à t'interroger toi-même...

_ Je comprends... J'ai pu constater que la télépathie en "lecture seule" n'autorisait qu'une approche primaire sur des sujets simples. Des questions j'en ai mille... De quelle nature es-tu exactement...

_ Animale, végétale ou minérale? Disons pour simplifier que je suis un champ de force qui existe dans un univers spatio-temporel différent du tien. Nous sommes ici dans une zone frontière, le Transtemps, qui n'a, et qui n'est, qu'une réalité virtuelle et dans laquelle, comme dans les fictions, tout peu arriver! J'existe, c'est indubitable, mais je ne suis pas, c'est indubitable tout autant! Henry pensait que c'était surtout "imbitable"! Mérodotte continua _ Imagine un champ magnétique qui refléterait les photons; une sorte d'aurore boréale. Tu me vois! Si la lumière change de caractéristiques, je disparais à tes yeux; pour apparaître à d'autres yeux peut-être... Eh bien! les caractéristiques de la lumière sont liées à l'espace-temps. Ce qui est parfaitement faux... mais c'est ce qui donne la meilleure explication! Tu sais que c'est moi qui ai mis Einstein sur la piste! Il n'était pas dans la confidence... Nous avons commis une erreur dont tu bénéficies... Tu seras informé de tout... ce qui importe. Je continue. Il t'a été dit que l'homme était fabriqué dans un lieu que nous appelons "Le Creuset" et qui se situe temporellement au temps Zéro, le Présent vrai, qui vous est inaccessible; et qui se situe matériellement sur les lieux même de l'action; qui vous est accessible mais que vous ne percevez pas sous sa forme réelle. Je sais Henry : Ses voies sont impénétrables! Nous pouvons imaginer qu'Il a voulu isoler ce qui lui revient, la vie, de ce que vous en ferez... Tu penses juste Henry : un foutoir où le bruit couvre la musique, la grisaille recouvre la couleur, j'en passe et des meilleurs... des mondes impossibles! Tu as visité le Creuset. Pour ce faire tu as transité par le Transtemps, sur les vertus duquel nous reviendrons plus tard. Le Creuset n'a de charme que pour un physiologiste, encore que la pérégrination des âmes puisse intéresser tout un chacun... Précisons les scènes que tu as vues. Tu as noté que seuls des éléments vivants étaient présents. Tu n'as vu que des humains mais tu aurais pu voir des animaux et des végétaux. Pourquoi ni les pierres ni l'eau ni le feu? Nous n'en savons rien; nous pensons qu'il s'agit d'économiser de l'information. Déplacer un monde complet ne présentait pas d'intérêt...

_ Si je suis tué par une pierre?

_ Elle appartient à votre monde... Même si elle dévalait d'une montagne.

_ Pourquoi nous interdire l'accès conscient au Creuset?

_ Il n'est pas interdit! Il est inaccessible. Je ne joue pas sur les mots : votre existence hors du Creuset n'est qu'une illusion... un jeu d'ombres... Ne proteste pas! Les ombres sont les éléments les plus importants pour les spectateurs dans un théâtre d'ombres... Avant même la lumière qui les a fait naître! Vous êtes les spectateurs et vous êtes, malgré vous, les obscures silhouettes de la pièce. Les lumières proviennent des diverses énergies qui sont en vous : morale, spirituelle, acquises par l'intermédiaire des sens. Qui choisit les zones à éclairer? Vous, individu... Mais il est juste de dire que le choix est grandement dicté par vous, communauté! Platon, un ancien d'ici, a déjà planché sur la question. On pourrait dire également que votre quotidien est l'image du Creuset vue à travers un prisme manipulé par vous. C'est dans ce sens que nous parlons d'illusion... Une gifle blesse dans ce monde plus encore que dans l'autre, mais dans celui-ci elle aurait pu ne pas être donnée! Elle représente un acte improbable qui ne doit d'apparaître que par la grâce d'une idée qui aurait pu ne pas être. Si l'on admet que la matière n'est qu'une forme de l'énergie, on serait tenté d'oser cette boutade : votre monde temporel n'est que le sous-produit d'une énergie dégradée. Tout ça pour dire que, pas plus que l'ombre, pas plus que l'image, l'homme ne peut accéder à sa source. Il ne lui est pas interdit d'essayer; ce dont il ne se prive pas depuis l'aube de l'humanité. Note, en passant, que ce qui vous a été interdit c'est de connaître du Bien et du Mal! De posséder l'Énergie! Sans votre orgueil imbécile vous vaqueriez heureux dans mes espaces réservés... _ Henry avait noté avec un frisson le terme vaquer : à l'origine, "Être vide". Solidaire de ses frères en genre, il répliqua :

_ Tu t'ennuierais et nous encore plus! Je t'accorde que nous sommes allés trop loin et surtout nulle part, mais de là à passer son temps à brouter de l'herbe, serait-elle celle des célestes prairies, cela ne me paraît digne ni du maître ni du sujet.

_ Mon cher élève tu n'as pas saisi tout le sens du mot illusion! Ou peut-être as-tu trop bien compris ce qu'il implique : que vous n'êtes pas... que votre existence n'est pas! Et le vide t'attire... Mais plus tu t'agites et plus tu t'enfonces dans l'illusion...Tu comprends que pour être il faut cesser ce que toi tu appelles exister. Et ça, votre orgueil ne le supporte toujours pas... Ce n'est pas dans la poche avec toi, Henry. Je me serais baladé avec Irwin!

_ Ça viendra... Et si un homme se suicide? Il intervient dans le Creuset...

_ De la même façon : si l'on déchire la toile sur laquelle l'ombre se projette le projectionniste éteindra la lampe!

_ Donc l'homme intervient!

_ J'ai bien dit, il me semble, qu'il devait disparaître pour cela... L'idée te déplaît mais vous êtes en vie pour en jouir et uniquement pour cela! Le créateur se fout royalement de vos petits talents de démiurge : il fait des milliards de fois mieux que vous! Il vous demande simplement d'être heureux, ce n'est pas compliqué!

_ Alors pourquoi ne nous a-t-il pas créés irrévocablement heureux?

_ Personne ne le sait! Il est probable qu'Il a dû penser qu'Il avait déjà fait les minéraux... Je parle comme toi maintenant! Non, je crois qu'il vous a créé comme ça, pour voir... Bon nous nous égarons! Tu m'obliges à simplifier à outrance parce que tu n'as pas encore saisi l'esprit de la création... Je disais que tu avais noté que seuls des éléments vivants étaient présents dans le Creuset. Tu as également noté la présence d'un fluide, que tu as dans un premier temps ressenti et puis que tu as entrevu. Très important ce flux! Il assure la stabilité des composants du genre humain. Par composants j'entends tous les éléments psychophysiologiques qui concourent à faire du genre humain ce qu'il est et ce qu'il demeure. C'est dire que ce flux brasse de quoi nourrir les corps et les esprits. Penchons-nous sur les esprits.

Dans le Creuset l'esprit reste une entité mécaniste en ce sens que ses capacités intellectuelles et spirituelles n'ont pas droit de citer. Le temps qui régit le Creuset est un temps qui exclut le passé et l'avenir : c'est un temps qui exprime au plus juste ce qui est. Qui exprime en fait l'inertie des systèmes ou mieux encore la certitude de réalisation des événements, qu'elle implique. Ors la subjectivité des idées ne s'inscrit pas dans le continuum de temps. Une idée qui se réalise n'est plus à proprement parler une idée. Au mieux elle devient le Verbe...Vaste problème si l'en est!

_ Sincèrement, tu crois que je vais galvaniser les foules avec un discours aussi... verbeux. En admettant que j'en saisisse la substantifique moelle, je vais être forcé de tellement simplifier que j'en reviendrai aux histoires du petit Jésus. Actuellement les ouailles ont le choix entre un discours devenu primaire à force d'avoir évacué son symbolisme, et un charabia à côté duquel tes dernières paroles rendent un son cristallin! Je me permets d'insister pour que d'ores et déjà nous tenions des discours qui soient à la fois dignes du sujet et accessibles à la très grande majorité des auditeurs. Tu te rends compte que des gens qui savent à peine lire vont devoir assimiler des univers spatio-temporels dans lesquels évoluent, selon des niveaux de probabilité, des individus qui ne sont que des illusions et qui pour être ne devraient plus exister! Et pour couronner le tout, la certitude que personne ne connaît le pourquoi de cette complexité! Ni l'exacte finalité de cette aventure que toi et moi trouvons vraisemblablement plus plaisante que ne la trouve le SDF cancéreux...

_ Mystères...

_ Faillites! Si tu le veux bien nous arrêterons pour aujourd'hui. Je voudrais débattre avec ton chouchou, Irwin. Il aura tôt ou tard le même problème que moi... À demain. _

Mérodotte lui donna l'accolade et fit un petit geste, comme s'il soufflait sur une flamme. Henry se réveilla dans son fauteuil.

 

 

 

 

_ Tu as bien dormi? Irwin le regardait en souriant. Alors cette première leçon... Comment s'appelle ton mentor?

_ Mérodotte. Il semble t'apprécier... pour ta souplesse de caractère! Je dois dire que je me suis un peu énervé... Cette façon de nous traîner dans la boue... Après tout, nous en venons! Tu le connais?

_ Pas le moins du monde; mais il a dû connaître mon âme... Je crois que tu es trop susceptible et surtout que tu manques encore de confiance dans la magnanimité des membres du club céleste. Ce n'est pas parce qu'ils connaissent qu'ils s'estiment autorisés à juger. Eux, ils se contentent de constater : c'est toi qui juges! Tu as mauvaise conscience, à la fois d'être ce que tu es et de te juger! Pas beau ça! Et mauvais camarade en plus! Allez! viens déjeuner! À chaque heure suffit sa peine... _

Irwin avait raison. Henry nageait dans la confusion. Pareil à un centaure il traînait ses instincts sur les chemins du ciel et leur poids l'empêchait de vraiment décoller. En fait il refusait de s'en délester. Il plaidait avant tout pour sa paroisse quand il exigeait de comprendre les mystères...

Ce midi Irwin l'emmenait manger italien. Pas dans la petite Italie du côté de Brookling, trop éloignée, mais à deux pâtés de maisons, dans Madison Avenue. Le patron du Ristoranté n'était plus vraiment italien depuis au moins trois générations mais il tenait, pour les affaires, à faire semblant. Il vous accueillait dans un sabir qui fleurait moins l'italien que l'anglais! Au demeurant il avait conservé la faconde ancestrale et la pratique du spaghetti "comme là-bas". Irwin avait ses habitudes dans le lieu et Henry s'y coula. Il manifestait suffisamment d'indépendance intellectuelle pour ne pas aggraver son cas en discutant de la nature profonde des nouilles, qu'il appela prudemment des pâtes. Le Vaporelli et les ritournelles le débarrassèrent rapidement de sa mauvaise humeur et c'est presque guilleret qu'il rebrancha Irwin sur la conversation du matin.

_ Tu sais, quand les hindous disent que l'image n'est pas l'action, ils voient juste! Enfin... Pour moi le vrai problème reste un problème de pédagogie.

_ Tu as bien le temps d'y penser!

_ Je ne le crois pas justement... À mon avis, de la façon dont moi-même je serai instruit dépendra la façon dont j'instruirai! Si je comprends le monde au travers des équations différentielles, je parlerai une langue étrangère quand je devrai m'adresser à ceux qui n'en possèdent pas la maîtrise. Je dois imaginer dès maintenant le langage qui me permettra de communiquer d'égal à égal avec les ouailles.

_ Tu retrouves le souci principal des évangélistes et donc le mien. Et sans doute celui des Envoyés eux-mêmes! Ton idée de te faire instruire dans l'esprit du langage que tu utiliseras pour informer me paraît séduisante. Tu pourras toujours, par la suite, préciser des points de théorie à l'aide des mathématiques. Dans la communication qui peut le plus ne peut pas forcément le moins! Donc nous n'allons pas pouvoir manger ces excellentes pâtes tranquillement...

_ Je ne suis pas mauvaise pâte non plus... J'attendrai que nous soyons rentrés! Tu crois que Venise sera sauvée?

 

 

 

 

Potti avait repris son travail au labo de la météo. L'ordinateur avait retrouvé sa sérénité et semblait ne devoir ses résultats qu'à lui-même! Potti aurait aimé recevoir de l'aide. Depuis deux jours il tournait en rond. Il avait refait les calculs en appliquant la recette "divine" mais il ne parvenait pas à s'expliquer la méthode employée. Comment convaincre de façon rationnelle la communauté scientifique quand soi-même on n'est pas convaincu? Les calculs n'aboutissaient pas avec les valeurs habituelles. L'ordinateur répétait : "Impossible d'effectuer les calculs demandés, les valeurs des constantes utilisées sont trop imprécises." En supposant que la valeur annoncée de dix millisecondes était bonne il avait tenté de travailler à partir de ce résultat. Trop long! Il avait tenté de justifier a posteriori le chiffre de trois qui menait au résultat. Il entrait alors dans une sorte de théomathématique du plus mauvais effet dans le monde scientifique! Il en était arrivé à mettre en doute ses formules; mais comme elles n'étaient pas à proprement parler les siennes mais celles de la communauté, leur mise en cause était lourde de conséquences! Il avait fini par se demander si, malgré les affirmations d'Henry, les conditions de travail s'étaient vraiment améliorées! Peut-être fallait-il attendre encore un peu... Qu'Henry soit de retour. Potti pressentait que son travail prendrait par la suite une importance capitale dans la mission dévolue à Henry Léger. Il avait réfléchi à la nature possible de ladite mission et il ne tenait comme probable qu'un témoignage sur des faits qui devraient être prouvés! Ors deux faits pouvaient l'être : les traces de brûlures à l'issue d'un transfert, et le passage dans un espace-temps différent! Les brûlures pouvant être attribuées à des causes bassement somatiques, seule la variation temporelle témoignait d'un événement extraordinaire! Pour l'instant il concluait que l'aventure prodigieuse dont parlait Henry reposait sur ses épaules à lui. Et sur son aptitude à résoudre les équations de l'univers spatio-temporel! Le calcul de la variation n'avait en lui-même rien d'exceptionnel : la difficulté principale consistait à définir et à modéliser le phénomène qui avait entraîné la variation; donner un temps ne suffirait pas... C'est là que ça bloquait! Il décida d'en parler avec Henry. Donc de contacter Jacqueline. Ce qu'il fit sans tarder.

Henry lui conseilla d'attendre en peaufinant ses modèles théoriques. Peut-être ne sera-t-il pas nécessaire de prouver mathématiquement la réalité du transfert. Une approche psychologique pourrait s'avérer suffisante. Prouver scientifiquement n'est pas une condition suffisante, si pour certains elle est nécessaire. La plupart des gens croient à l'astrologie alors que, s'il est déjà très douteux que des astres éloignés et diffus puissent agir sur des destins individuels, il est archiprouvé que ses calculs sont complètement erronés; et il suffit de lever la tête pour le constater; chacun cherche désespérément, dans le fatras de banalités des prédictions, la parcelle d'une vérité statistique qu'il exposera alors comme un quasi-témoignage de sa place dans le cosmos! Comme il taira, désenchanté, toutes les inepties qu'il a entendues après avoir payé. Il faudra d'abord être cru! Il y a de nos jours une quantité non négligeable de gens qui ne croient pas que la terre est ronde et qu'elle tourne autour du soleil! D'autres qui croient au paradis mais pas à l'enfer, en Dieu mais pas à l'immaculée conception, etc. En fait il faudra intégrer les faits au catalogue de ce que, de ce en quoi ou en qui, l'être humain veut, ou à besoin, de croire. On en reparlerait.

 

 

Chapitre XXII

 

 

Vers quatorze heures ils étaient de retour dans le méga loft. Ils finirent, avachis dans les fauteuils, une mémorable Traviata commencée au Ristoranté et chantée a capella fortissimo, molto fortissimo, tout au long du chemin!

_ On est presque arrivé, on est déjà dans ses vignes au Seigneur! T'as vu la tête du concierge! À mon avis tu l'avais mal habitué... Il devait te prendre pour un saint!

_ Tu parles qu'il a dû me trouver changé : en mieux! Je suis dans son état habituel! Tu crois qu'on va pouvoir bosser? J'ai l'impression d'être une très grosse illusion...

_ Moi au contraire j'ai l'impression d'être! Ça fait au moins quinze jours que ça ne m'était pas arrivé! Depuis la visite des Envoyés. Tu crois qu'ils font des javas là-haut?

_ Là-haut je ne sais pas, mais quand ils étaient parmi nous ils ne crachaient pas forcément sur le vin de messe! Transformer de l'eau en vin, ça te viendrait à l'idée si tu n'aimais pas le vin? Et tout le chichi autour du vin... Il n'a pas choisi le pipi... Et pourtant le pipi c'est plus représentatif d'un corps que du jus de raisins... Buvez, ceci est mon sang et, crac! une grande rasade de pipi au lieu de picrate! Et puis moi je connais la saveur de certains vins que je n'ai jamais bus... De là à penser que c'est mon âme qui se souvient de certaines bacchanales... Une âme dont je t'ai dit la haute, et parfois très haute lignée. Alors... L'alcool est dangereux pour la santé.

_ Tiens puisqu'on est entre deux vins : tu penses que je vais réussir? Blague à part, Mérodotte doit m'attendre... Le verbe, tout est là! Tu crois que j'aurai le droit de mentir?

_ Tu me gênes Henry parce que tu veux sans cesse mettre la charrue avant les bufs... Qu'est-ce que le mensonge? Attends de l'apprendre avant de songer à t'en servir. Le Grand Conseil t'a promis de l'aide... un peu de patience... et de confiance, bon sang! Je t'accorde que ta remarque sur la pédagogie est bien venue. Parles-en avec Mérodotte... Je sais... il n'a que quelques milliers de millénaires d'avance sur toi... et quelques idées sur la question peut-être!

_ Tu sais que je pourrais tout laisser tomber? D'autant plus facilement que je sais qu'il n'y a pas de punition à la clé! Si c'était pour me mettre sans arrêt le nez dans mon insignifiance, il ne fallait pas venir me chercher! C'est vrai ça!

_ Oh! monsieur a le vin mauvais! On t'aime bien... mais qu'est-ce que tu peux être homme... quasiment hominien! Note que l'on t'a choisi, en partie, à cause de cela... À votre leçon monsieur Sapiens! _. Irwin se leva est sorti du loft pour regagner le bureau. À contre cur Henry tira son fauteuil devant la fenêtre et commença à se calmer. Puis ce fut le transfert et la barbe de Mérodotte pour l'accueillir.

 

 

 

 

 

_ Mon petit doigt me dit que tu vas me parler de pédagogie... Je comprends parfaitement ton souci et je le partage mais je ne peux d'ores et déjà te satisfaire... Pour la simple raison que je ne connais pas la façon dont toi tu fonctionnes. Pour le moment tu es un scientifique raisonneur. Qui me dit que dans quelques jours tu ne rejetteras pas science et raison pour adorer le Créateur avec la ferveur du converti et l'innocence du nouveau-né! Démontrer la moindre chose te paraîtra alors du dernier blasphème! Je ne perds pas de vue un seul instant que j'initie un Envoyé dont la mission consiste à porter la bonne parole; et, plus que jamais, celle d'être compris par l'ensemble de l'humanité. Je n'élève ni un philosophe ni un mystique et sûrement pas un perroquet d'ornement; mais une belle oie dont la foi devra nourrir le banquet. Si tu insistes, j'obtempérerai. Mais je t'en prie, n'insiste pas!

_ Je ne voyais pas le problème sous cet angle... Continuons à ta convenance s'il te plaît. Nous étions dans le Creuset.

_ Oui, nous avons vu que l'idée n'y avait pas sa place parce que trop aléatoire... Pourtant des considérations qui transcendent le temps pénètrent le Creuset. Elles le font par l'intermédiaire de l'âme des morts. Irwin t'a dit qu'elles occupaient les corps, ceux des nouveau-nés. Aujourd'hui elles ont l'esprit de famille et restent dans l'environnement familial; ce qui n'aura bientôt guère de sens vu l'éclatement géographique des familles. Il faudra les répartir au niveau des continents. Quand les âmes pénètrent dans le creuset elles sont pesées. Leur poids n'est pas le reflet d'une quantité évidemment, mais d'une qualité; plus exactement il fournit une appréciation sur les inclinations de l'âme, et plus justement encore sur son adéquation à un projet général; un projet dont nous avons évoqué quelques aspects mais que nous étudierons la semaine prochaine. L'âme est reconnue individuellement mais c'est la valeur de l'ensemble qui est prise en compte par le Conseil des Voies. Quelques-unes sont suivies, celles qui sont passées par le chas de l'aiguille : elles sont destinées à se bonifier encore dans des vies édifiantes. Quelques autres, trop abîmées, sont éliminées. Enfin, celles qui ont persisté dans le désir ne plus être, disparaissent. Le Conseil des voies peut modifier un certain nombre de caractères dans les âmes totalement nouvelles; c'est-à-dire celles qui sont créées afin d'habiter les corps en surnombre. Du fait de l'expansion démographique le nombre de naissance a toujours été supérieur à celui des décès. L'apport en âmes améliorées est, avec l'envoi des Envoyés, le seul moyen dont dispose le Conseil des Voies pour aider le genre humain. Ors, de gré ou de force, par la force des choses, la population va devoir stagner; en tout cas au niveau des adultes, les seuls dont le comportement est retenu dans la gestion des âmes. Dans ces conditions l'humanité n'a d'autres chances de réussite qu'en elle-même, ce qui explique le pessimisme des Envoyés...

_ Ils me l'ont dit! Quand devient-on adulte?

_ Bonne question! Si l'on s'en réfère aux caractéristiques physiques : est adulte celui qui a cessé de grandir. Notre propos n'est pas celui-là... Nous considérons l'évolution des caractéristiques spirituelles de l'individu. Spirituel ici a un sens proche d'esprit, avec une connotation de dessein, de finalité, de but; et aussi de résultat! Car, et nous le verrons en quatrième semaine, il importe peu au fond de se vouloir bon, il faut avant tout l'être! C'est le sens du rachat de l'espèce plutôt que celui des âmes, ce qui est je pense la révélation qui t'aura le plus étonné! Encore qu'elle soit inscrite en filigrane par toutes les grandes religions : le paradis c'est les autres ou en tout cas avec les autres! Mais je n'ai pas répondu à ta question... Je la poserais autrement : quand n'est-on pas adulte? Réponse : quand certaines conditions ne permettent en aucune façon de l'être. Avec toutefois une précision : quand on a été adulte une fois on le reste. Nous verrons que cela implique notamment de rester en bonne santé... En fait on n'est pas adulte tant que l'on n'a pas pris conscience de la possibilité de l'existence d'un ordre supérieur. Une fois suffit. À partir de là vous comptez dans l'économie divine...

_ Peut-on dire que notre âme naît de ce constat fondateur?

_ En quelque sorte... Mais il ne faut pas attribuer au mot âme une signification trop religieuse. Il s'agit avant tout de la composante organique d'entités totalement immatérielles, tel que le comportement individuel... Les athées qui ont rejeté l'éventualité d'un ordre supérieur après avoir considéré la possibilité de son existence ont une âme de la même nature que celles des mystiques!

_ Dire qu'elle se révèle à cette occasion serait plus juste... Disons qu'elle compte à partir de là! Son poids à la pesée est-il une moyenne pondérée?

_ Non, il s'agit de sa valeur le jour de la mort! Si le système de mesure sait faire la différence entre un mouvement d'humeur superficiel et les véritables aspirations de l'âme, il ne faut pas trop lui en demander : car il peut juger que c'est dans cet orage que vous révélez votre vraie personnalité!

_ Cela veut-il dire qu'une vie de dévouement peut être perdue en un instant?

_ Tout à fait Henry! Et c'est justice puisqu'une vie étriquée peut être sauvée dans le même instant! Ce n'est pas nouveau sous le soleil du Christ... Mais que ton sens de la mesure cesse de balancer : il est exceptionnel de constater ce genre de fait.

_ Si nous faisons du bien - je devrais peut-être dire du bon - malgré nous, de quel poids pesons-nous?

_ Ta remarque sur le bon prouve que tu évolues... Ta question me gêne... J'ai parlé d'efficacité et je devrais en conséquence te dire que seul le bon est pris en compte... et conclure à un monde amoral! Là encore je poserais la question sous une forme différente : peut-on faire du bon malgré soi? En te demandant de patienter un peu je te donnerai dans un premier temps une réponse d'ordre statistique : non.

_ Peut-on être néfaste malgré soi?

_ Tu me harcèles! La réponse est moins évidente qu'il n'y paraît... Là encore je te donnerai dans un premier temps une réponse d'ordre statistique : oui. Avec beaucoup de réticence... Nous n'avons pas encore défini le projet... Nous sommes amenés à penser que ce qui est bon va dans le sens d'un heureux aboutissement dudit projet... Ce qui pourrait être une définition du "bon". Paradoxe en vérité. Soit le projet de devenir très riche. Prendre un billet du loto est-ce bon? Cela va-t-il dans le bon sens?

_ Tout dépend en réalité de celui qui le prend... Moins ce moyen est le seul dont dispose l'officiant pour gagner cet argent et plus la réponse est statistiquement : non. Car celui qui ne compterait que sur ce moyen devrait attendre la richesse pendant vingt-cinq mille ans. Un honnête diplômé, par son travail, pourrait faire le parcours en vingt-cinq ans.

_ Dès que l'on cause chiffre ça va mieux! Tu as compris que rien n'est vraiment simple... Définir le bon est une chose, juger de ce qui l'est en est une autre, tellement plus complexe que l'on est amené à penser qu'elles ne sont pas de mêmes natures... Peut-on définir un mot qui se définit par le résultat non mesurable d'une action?

_ C'est l'intégrale d'une fonction à un nombre inconnu d'inconnues... Dis donc Mérodotte... en tant que prof de fac je ne vais pas me plaindre de la gymnastique que tu me fais faire... mais quand même un peu... J'ai l'impression de jouer avec mon zizi, si tu vois ce que je veux dire... Où veux-tu en venir?

_ Je ne vois pas exactement ce que tu veux dire... J'essaye de te faire évoluer! Et l'évolution pour un homme de ta culture consiste à appréhender l'absurde comme une donnée aussi cohérente et positive que le principe d'Archimède ou que les ensembles flous. Actuellement tes compatriotes abordent péniblement le stade de la validation des données statistiques : ils commencent à comprendre que fumer est certainement mauvais pour leur santé future et ceci grâce à des données établies sur d'autres cas que le leur. Dans dix ou vingt ans ils comprendront que les radiations sont mauvaises etc. etc. Ils ont des circonstances atténuantes : on fait dire n'importe quoi aux chiffres et les médias, pour ne citer qu'eux, ne s'en privent pas! À ces gens-là, toi tu vas devoir expliquer des choses inexplicables ou plutôt qui dépassent leur entendement parce qu'elles vont plus loin que la statistique, au-delà même de la probabilité qui présuppose encore un phénomène; toi, tu vas devoir expliquer des choses absurdes! Il importe avant tout que toi-même tu ne sois pas déstabilisé par leur apparente irrationalité. Autrement dit, tu dois adapter ta logique, en toute connaissance. C'est difficile car dans le sujet qui nous préoccupe, l'intelligence n'est pas la seule à être affectée : vos fibres les plus intimes vont s'agiter sous le vent qui souffle du néant. Car quand je dis absurde, je ne parle pas de l'absurde bien tempéré, à l'usage des salons mondains, ou de l'absurde apparent de certains dogmes, que côtoient les croyants qui se réfugient sans problème sous le bouclier divin : je parle d'une idée forte qui bousculera les autres! Tiens, prends l'idée de la mort, absurde s'il en est. Le commun des mortels vit tranquillement avec elle; essentiellement parce qu'elle reste abstraite. Que la maladie frappe et l'idée frappera encore plus fort : elle sera devenue une idée forte! Beaucoup parmi vous, vont craquer; beaucoup trop si le message n'est pas accommodé. Moi, j'accommode le messager!

_ Il est vrai qu'avec les lois de la relativité, et ce qu'elles annoncent sur l'espace-temps, j'ai déjà buté sur une apparente irrationalité. Mais toute la communauté scientifique s'est finalement bien habituée. L'appui des mathématiques et surtout la preuve par des résultats y sont pour beaucoup! Il est à craindre que cette fois nous ne bénéficiions d'aucune aide!

_ Il est prématuré de le dire. Nous y travaillerons. À chaque jour suffit sa peine. Demain nous finirons les âmes, qu'elles puissent aller en paix, comme toi ce soir.

 

 

 

 

 

Les deux hommes finissaient leur whisky avant de dîner; assis dans le canapé face à la baie vitrée qui affichait brumes vers le ciel et kyrielle de lumières vers la terre. À leurs pieds New York, telle une épaisseur scintillante qui culmine à Manhattan et disparaît en direction de Boston; une couche épaisse, qui masque la ville d'un même brillant, comme le ferait une nuit noire et sans bruit, qui noierait la ville sous une fortune étale; alors qu'elle grouille de ressources disparates qui la font crever. Irwin, en tenue d'intérieur d'un mauve soutenu que tempère le gris du pantalon, semblait de bonne humeur. Il taquinait Henry comme on taquine le goujon, sans penser à mal, que tout à l'heure il faudra lui arracher la gueule pour récupérer l'hameçon...

_ As-tu convaincu ton bon maître de changer de pédagogie?

_ Non. Il pense à tout! Je m'en remets à lui.

_ Il semble très bon en effet, dit Irwin en souriant. De quoi avez-vous parlé?

_ Il cherche à me perturber en pinaillant sur le sens des mots... Il veut que je domine l'absurde! Que je prenne une longueur d'avance sur le terrien de base... qui lui, n'en serait que tout au début de l'appréhension des résultats statistiques.

_ Exact! Fait lui confiance. Je t'expliquerai bientôt qui il est. Qu'il gagne ta confiance d'abord. Si tu n'as pas de question, je te propose de passer à table. J'ai commandé du léger! _

On sonna. Irwin alla ouvrir au livreur du restaurant chinois.

 

 

 

 

 

Le soir ils traînèrent dans Broadway, pour le plaisir de se balader dans la foule. Henry avait une approche très physique de ses congénères : il leur attribuait d'abord un corps, puis greffait dans ce corps des sentiments. Pour Irwin l'homme était une entité spirituelle, avec pattes et queue. Tous les deux convenaient que l'homme formait un tout et que la dissociation des composantes menait à la dislocation. Quand il croisait un quidam, Henry s'imprégnait de sa présence, quelques ondes d'essence inconnue qui devaient rencontrer dans son cerveau quelques schémas idéaux prédéfinis. Si une relation de sympathie s'établissait à ce niveau, il la confirmait par l'émission de signaux plus élaborés qui jaillissaient de ses yeux. Dans le meilleur des cas, l'autre accusait réception par un regard de connivence. Comme Henry était volontiers fraternel il se faisait sur quelques mètres de trottoir beaucoup d'amis; dont quelques-uns qui se méprenaient sur la destination du message... Irwin, par sa taille déjà, dominait les hommes dont les messages devaient transiter par les cheveux! Pas question pour lui de les regarder dans les yeux... Son idée des hommes venait peut-être de là! Après tout un géant nous prendrait probablement pour des termites pensants... À trop voir de haut on s'éloigne des réalités... Encore que... Bref! Le vaisseau fendait la foule dont il ne voyait qu'une sorte de houle, dont il humait l'atmosphère. Le vaisseau voguait sur l'eau quand le piéton s'y baignait; mais les deux y prenaient du plaisir.

Ils entrèrent dans un café. L'albatros se posa; comme le maître qui s'assoit un instant sur le muret, dans la cour de récréation; et qui regarde les enfants jouer et qui pense au bonheur qu'ils ont et qu'ils ne connaissent pas d'être des enfants qui jouent. Il est un peu fier le maître de penser quand les enfants jouent, mais comme il est intelligent et instruit il n'est pas fier trop longtemps; il sait qu'il n'est qu'un roseau pensant le maître, il sait qu'il ne pourra pas grand-chose pour les enfants quand l'orage viendra, car il viendra : en plus d'être intelligent et instruit, il sait. Et ça le rend un peu malheureux de savoir. Alors il regarde le chêne pensant, à ce jour un gland prépensant, qui sirote près de lui en contemplant une élève méritante; et il lui dit :

_ Il fait meilleur que dehors! _ Le maître est un épicurien. Et le gland de répondre :

_ Pas étonnant avec tout ce monde! _ Le gland est un pragmatiste. Et tous les deux se vautrent dans la chaleur, s'enferment dans le bruit, et jouissent pour un temps de leur goût du bonheur.

 

 

Chapitre XXIII

 

 

La deuxième journée se leva toute seule comme elle le faisait depuis la nuit des temps; pourtant Henry s'en étonna presque. Il ne se fut pas étonné outre mesure de voir un quelconque Mérodotte arc bouté sur une manivelle pour hisser le soleil à seule fin d'éclairer le monde. Un certain désarroi le saisissait dès le lever, comme au sortir d'un rêve déplaisant dont on imagine, l'esprit mal réveillé, qu'il pourrait être prémonitoire. Mais son esprit s'éveilla totalement et le rêve céda sa place à la réalité : la chambre était New Yorkaise, le livre attendait pages fermées, et surtout, en lui, le souvenir vivait, qui projetait hier sur les tâches d'aujourd'hui. Il se leva et s'ébroua comme un chien un peu fou qui retrouve, à la première sortie du matin, l'herbe humide et vierge du fossé. Il se contenta des odeurs de café. Irwin avait déjà pris son petit-déjeuner, à l'anglaise mâtiné de français, puisqu'il trempait ses croissants dans le jaune des ufs. Henry mangeait comme chez lui : du thé et du pain beurré. À califourchon sur sa chaise, Irwin le contemplait.

_ Ça a l'air d'aller l'appétit! Tu dors bien? L'altitude ne te perturbe pas?

_ Je vais à la selle aussi. Merci. En d'autres temps j'aurais ajouté que tout était parfait! Mais rien qu'à l'idée de me faire déstructurer par mon divin ami, j'émets quelques réserves. Aujourd'hui nous en terminons avec l'âme... J'ai de sombres pressentiments!

_ Je crois que je vais te parler de Mérodotte dès maintenant. Cela devrait t'aider. Viens me retrouver dans le bureau quand tu auras fini. _ Trente minutes plus tard Henry, propre et dispos, écoutait Irwin.

D'un discours qui dura presque une heure, Henry retint que parmi les êtres de lumière qui peuplaient la création, les Simbions étaient les plus attachants; pour les humains certes, mais aussi pour toutes les espèces peuplant les univers. Ils n'avaient pas grand mérite à cela puisque leur fonction consistait à révéler, à aider, et à consoler. Agent de liaison entre le créateur et ses créatures, le simbion ne possédait pas qu'un aura, il en avait la nature. Entre autres. Premiers compagnons du Créateur les Simbions n'existaient que par la grâce d'une présence étrangère. Ils émanaient. Au bon endroit, au bon moment, dans la configuration appropriée, le Simbion prenait vie. En fait, si l'on considère que la vie ne concerne que le défini et qu'elle renvoie dans le domaine de l'illusion ce qui n'est qu'impondérable, le simbion n'est pas. Il n'existe que comme illusion d'une illusion, une idée qui se visualise. L'illusion est parfaite et Henry aurait juré que Mérodotte était. Le Simbion est la seule entité existante de la création, douée de l'ubiquité. Il peut disserter dans mille univers spatio-temporels différents au même instant. À une seule condition : qu'il y tienne un discours parfaitement identique. Autrement dit que la situation soit exactement la même. Cela ne s'était jamais rencontré que dans un espace restreint, de temps unifié, comme la terre. Mérodotte avait-il des sentiments personnels ou sa conscience émanait-elle également de son interlocuteur? Poser la question implique de répondre à la fois oui et non aux deux termes de la question. Un simbion se présente d'abord comme l'alter ego de son interlocuteur; il en a l'aspect, il en parle la langue, il possède au moins une logique identique, associée aux mêmes références. Il peut donc ressentir de semblables émotions. S'il n'était que cela et qu'il soit cependant d'une certaine utilité ce ne serait que comme accoucheur d'une vérité que son interlocuteur posséderait. Mais le simbion est bien autre chose; indéfinissable pour qui n'est pas lui... Sa langue est celle des idées, avant qu'on les habille de mots; son corps est l'essence des formes, avant qu'on les dessine, et celle d'un autre corps avant qu'on le désire; son âme venue de l'éternité insuffle dans les nôtres le goût de l'éternel; son regard ne se fixe pas. Sa bonté est celle de l'oubli; son esprit celui de nos rêves, qui ne compte pas le temps. Et son cur est plus grand. Il est l'illusion double qui paraît s'annuler, plus en vie que nous et pourtant bien plus mort; il est l'illusion qui nous fait exister. Qu'il meurt et nous mourrions au monde des apparences, qui masque le verbe être sous celui de paraître. Le simbion est cela, tout autant qu'autre chose et plus encore.

Quand ils parlent entre eux les Simbions ne parlent pas : ils créent de l'existant. Privilège qu'ils tiennent du Créateur, en remerciement, à moins que ce ne fût pour se faire pardonner de les avoir faits doublement illusoires. Le Créateur les a, peut-être, créés d'un mot, à partir du néant : il était légitime qu'ils créent à leur tour du néant, de l'illusion, juste en se parlant. Soyons justes aussi : l'illusion est la forme la moins visible du néant. C'est bien simple : les hommes ne la voient pas.

Ainsi, le créateur aurait créé la vie dans le creuset puis, afin peut-être qu'elle échappât à la perfection divine, il aurait engendré les Simbions, ces maîtres de l'illusion. Les maîtres de ballet...

Dans le rôle de précepteur ils excellent, car quel que soit le sujet qu'ils traitent, hormis l'Acte fondateur, ils sont plus complexes que lui. Possédant à la fois la capacité de l'élève et celle du professeur, il leur faut simplement adapter le contenu au contenant.

_ Des questions?

_ Ça y est les Simbions recommencent à me démolir par humain interposé! Je suis infoutu de dire ce qu'est un simbion!

_ Tu as tout compris! : moins complexe que lui, tu ne peux pas le comprendre. Et moi pas plus que toi! Nous pouvons raconter ce en quoi ou par quoi il se manifeste mais c'est tout! Ce que tu dois retenir de tout ceci c'est que le simbion est une entité amicale, qui n'a d'autre projet que de faire aboutir le nôtre... Cela devrait te paraître réconfortant?

_ Effectivement. Mais d'où tiens-tu ta science ès Simbions?

_ Encore quelque tour de mon âme qui a dû en connaître... Pour moi je t'ai parlé d'évidence; de quelque chose que je savais...

_ Un jour je demanderai à Mérodotte de me parler de lui. Il l'a fait succinctement quand il s'est présenté mais j'étais trop troublé pour l'interroger. Bien! Je dois le retrouver. À tout à l'heure. _

 

 

 

 

 

 

Henry se retira dans sa chambre et se plia au rite du fauteuil. Peu après il retrouvait Mérodotte.

_ Alors mon jeune ami, nous voilà remis de nos émotions... Pouvons-nous aborder la suite?

_ Sans problème cher Mérodotte. Je vous écoute.

_ Suite et fin de l'âme... Je n'ai pas dit des âmes... Donc l'âme du mort est pesée telle qu'elle est à l'heure de la fin. Il y a, si je puis dire, deux poids et deux mesures : une prise en compte purement statistique et une prise en compte individuelle. La première est déterminante puisqu'elle consiste à évaluer le rapport de convenance entre les âmes et le projet. Ors l'homme ne connaît pas le projet et même s'il le connaissait, il serait incapable de se diriger en toute connaissance de cause vers son aboutissement. D'où mon couplet sur l'absurde. La seconde n'intéresse en fait qu'un nombre infime d'individus. Là encore, les critères de choix sont difficiles à appréhender : sélectionner le bien qui a engendré du bon; en s'assurant qu'il s'agît effectivement de bien puisque le mal peut, rarement il est vrai, générer du bien! Tu vois que ce monde est moral... complexe et moral! Revenons à la pesée : elle indique que l'objectif s'éloigne... Il faut modifier les caractéristiques des individus à naître, les corriger. Comment s'y prend-on d'après toi?

_ J'imagine que le plus difficile consiste à trouver quels sont les paramètres à modifier?

_ Depuis toujours ce sont les mêmes... L'égoïsme, qui se traduit par une inintelligence devant les événements qui impliquent les autres; l'orgueil, qui se traduit par une inintelligence devant les événements qui n'impliquent que soi-même; et l'inintelligence tout court qui ne permet pas à l'homme de prendre la mesure de tous les événements. Tu peux traduire inintelligence comme tu le voudras : je crois pour ma part qu'il s'agît d'un terme générique qui englobe tous ceux qui te viennent à l'esprit!

_ Alors je dirai... en oxygénant les cerveaux... Il doit bien y avoir quelques gènes qui s'occupent de ça... Pas suffisant car l'intelligence du cur ne vient pas que de là.; et il me paraît nécessaire de la prendre en compte...

_ Tu as résumé le problème et la limite de sa solution. L'intelligence n'est qu'une condition nécessaire. Nous verrons d'ailleurs qu'elle peut être suffisante si le bien et le bon sont reconnus comme étant parfaitement connexes au point d'être consubstantiels l'un à l'autre. Eh bien! tu peux triompher : l'augmentation des capacités intellectuelles du genre humain représente en effet le seul paramètre accessible aux Envoyés. Et en disant capacités intellectuelles plutôt qu'intelligence j'insiste sur le fait qu'il ne s'agit que de l'amélioration d'un potentiel et non de l'obtention du résultat recherché!

_ C'est parce qu'ils connaissaient les limites de l'intelligence que les Envoyés n'en ont jamais fait grand cas?

_ En partie. Ils pensaient qu'elle se heurterait tôt ou tard à l'absurde et c'est en désespoir de cause qu'ils ont changé de stratégie. Il est évident que la mystique était le premier moyen de dépasser la logique pour une population manquant précisément de... moyens! Mais qui s'est révélée manquer tout autant de spiritualité. Il faut bien faire avec les moyens du bord!

_ Moyennant quoi nous filons tout droit vers le néant!

_ Pas de pronostics hâtifs, jeune homme... Il reste au moins une belle cartouche à tirer. Question de morale... et de moral. Nous parlerons de la première, la troisième semaine, la prochaine étant consacrée au Projet. Celle-ci nous la terminerons en approfondissant notre acquit. _

Ils reprirent en effet tous les éléments qu'ils disséquèrent de nouveau.

 

 

Chapitre XXIV

 

 

Henry ne revint là-haut qu'en début d'après-midi. Il s'était endormi dans le fauteuil, une honte pour un yogi en méditation. Aussi était-il d'humeur maussade bien qu'il ne portât pas toute la responsabilité de cet endormissement : la durée habituelle du transfert, après le passage du mur notamment, avait été dépassée. Sans doute devait-il l'impression de s'être endormi au fait qu'il s'était réveillé seul, alors que d'habitude c'était Mérodotte qui le réveillait. Maintenant il contemplait la terre vierge, un espace qui vibrait plus que de coutume, vide d'une absence que Mérodotte insufflait. Car le maître n'était pas là. Une sensation de liberté pénétra Henry, une sensation que son regard allait puiser dans un horizon qu'aucune courbure ne brimait, que nulle brume n'effaçait, son regard qui se perdait dans le mur étoilé. L'immensité est source d'ivresse; la vie s'enivre de se voir exister, seule, battue par les flots de lumière; la vie est saoule de régner. L'ivrogne hurlait, Henry hurlait en se roulant sur l'herbe céleste qui protestait de mille flammèches colorées, hurlait en arrachant des lambeaux irisés aux nuages de couleurs, ballons dont se jouaient des éthers impalpables. Puis soudain le calme le reprit comme l'avait pris la griserie. Assis sur la nuée qui presque tendrement le berçait, il découvrait une fois encore, mais que ne découvre-t-on pas à chaque fois, qu'il ne rêvait pas. Derrière la vérité, un gouffre de peur : il frissonna. Le Créateur à visage découvert... L'antique interdit! Que nul jamais n'a transgressé sans se dissoudre dans le Tout. Il tourna la tête, apeuré : un bouquet de fougères fluorescentes émettait des sons, un îlot flottant dans l'air comme les notes qu'il chantait. Henry contourna le buisson, pour entendre mieux; pour voir... Il vit : deux présences, deux apparences de forme humaine, deux champs de forces concentrés, deux unités qui vocalisaient des notes qui se formaient comme des morceaux d'eux-mêmes, et qui s'envolaient dans un bruissement chantant. Il vit deux Simbions qui se parlaient; et qui, dans l'instant, reprirent allure humaine. Mérodotte était l'un deux. Il vint vers Henry.

_ Bonjour mon cher élève. Je vais être obligé de faire comme ton père le jour où tu l'as surpris faisant l'amour avec ta mère : je vais t'expliquer! Laisse-moi d'abord te présenter Azelbion. Il est question justement qu'il me remplace pour ta formation. Azelbion formait des Métarex, des créatures qui s'apparentent plus à nous qu'à vous; d'une complexité intellectuelle telle, qu'il a failli se faire subjuguer par un de leurs savants, au point de presque trahir quelques-uns de nos pauvres secrets. Avec les hommes, toi en l'occurrence, il va pouvoir se reposer. Se tournant vers Azelbion, il ajouta en désignant Henry :

_ Avec lui tu dois juste éviter de te laisser attendrir et surtout de le laisser s'attendrir sur lui. Mais je ne suis pas encore parti! Laisse-nous maintenant que j'explique à monsieur les arcanes de notre copulation. Azelbion prit congé. Bien! Pose tes questions.

_ Tu trouves vraiment que je m'attendris sur moi?

_ Tu t'attendris sur l'homme. Forcément, vous vous prenez pour le centre de l'univers, alors vous allez de déception en déception. Mais là n'est pas la question! J'en écoute une autre...

_ Je sais qu'en vous parlant vous créez. De l'être ou de l'illusion? Et quel sens cela a-t-il de créer de l'illusion?

_ Je te ferai remarquer que nous ne faisons rien de plus que vous quand vous engendrez et enfantez de l'homme. Vous créez de l'être et de l'illusion. À une différence près : votre création est, dans une très grande mesure, déterminée. La nôtre ne l'est pas. Elle est à la vôtre ce que la création artistique est à la production, à la reproduction, à la procréation. Nous semons à tous les éthers de l'être qui fera illusion, nous semons de l'énergie spirituelle, nous ensemençons l'univers.

_ Vous n'engendrez pas la perfection...

_ Merci de me le faire remarquer! Je n'ai jamais prétendu que nous étions La création... Ne cherche pas à me tenter! Je suis peut-être ton père...

_ T'en serais fier?

_ Question sans intérêt, mais je vais essayer de rendre la réponse intéressante! Hommes je vous aime. Pour votre inaptitude à exister : vous êtes les faibles d'esprit de la création. Le cycle du carbone peut-être, qui vous obligerait à brûler vos vaisseaux... Vous vous vautrez dans l'illusion comme des porcs dans une auge : vous en bouffez jusqu'à l'écurement, vous vomissez et vous recommencez! Alors que tout en vous appelle à la modération... Vous êtes des modérés par construction!; sur l'échelle des capacités universelles, vos moyens physiques et intellectuels sont ridicules! Un Métarex se déplace par téléportation et calcule plus vite que ton Mac de course. Sans parler de son intelligence! Mais je m'énerve... Vous n'avez retenu que "l'infiniment grand", en oubliant "l'infiniment petit" et ses implications.

_ T'as l'amour vache!

_ Avec des cochons, oui! Mais c'est de l'amour... Sais-tu que vous êtes le poète des univers. Nous appelons la Terre la planète des poètes, comme vous dites de Vénus qu'elle est l'étoile du berger, sauf que les poètes sont sur la terre. Vos poèmes sonnent pour nous comme des élégies, des vers d'un souffle triste, les pleurs des plus grands qui se savent très petits... Nous aimons les petits. On puise de la force en eux, aussi étrange que cela paraisse... En tout cas on se sent fort à côté d'eux. Tu as dû remarquer que les puissants n'avaient de cesse de fabriquer des faibles...

_ Je l'ai très bien remarqué, mon cher papa! Je m'en étonne très souvent...

_ Loi de nature mon cher enfant! Économie cosmique, petit patapon...

_ C'est bien pratique comme réponse! Tiens, j'ai remarqué aussi que tu me répondais souvent par une autre question. C'est ta maïeutique à toi?

_ Moi je fais ça? Il ne t'est pas venu à l'idée que la réponse à la grande question pourrait être une question? Demande-moi l'heure.

_ Quelle heure est-il s'il te plaît?

_ Si je te dis que la petite aiguille est sur le trois et la grande sur le quatre, cela te convient-il?

_ Oui, si je pars du principe que tu m'as donné l'heure. Oui, si je pense qu'il est environ quinze heures quinze.

_ En fait tu réponds à ta question avec les éléments que j'ai mis à ta disposition. Nous pouvons dire que nous avons répondu à ta question! Tu sais, certains parmi vous, passent leur vie dans les livres à la recherche de la vérité. Nul doute que si elle s'y cachait ils ne l'auraient déjà débusquée. Ils croient s'en approcher parfois... La voie est un passage intérieur, avec des raccourcis; bien connu des mystiques hindous que tu fréquentes. Ce passage existe chez chacun de vous, mais plus ou moins embroussaillé selon que son âme l'ait, dans des vies antérieures, peu ou prou parcouru. Seuls les Envoyés, qui tous ont suivi ce chemin, ont pu atteindre, avec notre aide, les limites de l'accessible. Cela pour te dire que la réponse ne peut être approchée que par l'intérieur. Ce n'est pas une réponse "objective" du genre un et un égal deux. C'est une réponse parfaitement structurée mais vivante. Pour être prise en compte elle doit être assimilée comme une nourriture. Un morceau de pain n'a de valeur que transformé en potentiel énergétique par l'alchimie digestive. Tu peux toujours donner du pain à un affamé : s'il est incapable de le digérer cela ne lui est d'aucune utilité. Pire, il le déféquera et, en constatant l'excrément, il croira qu'il s'est alimenté! Voilà pourquoi j'insiste toujours pour te faire participer à mes réponses, pour qu'elles te questionnent en quelque sorte, et que finalement elles viennent de toi. Et puis aussi pour t'entraîner à faire fonctionner ton cerveau sur un mode majeur. N'oublie pas que tu devras affronter tous les théologiens et autres cabalistes de la terre. Ils sont rompus à la symbolique, voire à l'ésotérisme, comme à la dialectique. Nous n'avons pas le temps de t'enseigner toutes les réfutations que tu pourrais leur opposer. Nous avons choisi de t'adapter parfaitement à l'esprit de la Loi; dans laquelle tu seras comme un poisson, encore un, un poisson dans l'eau. Et un poisson ne se noie pas dans l'eau... Cela dit le livre peut fournir un enseignement intéressant à condition de bien considérer ses limites. Assez parlé de toi! Reprenons sur la nature de l'âme... _

 

 

Chapitre XXV

 

 

 

Il faisait nuit quand Henry redescendit sur la terre de misère où Irwin l'attendait.

_ Je vois que ce bon Mérodotte met les bouchées doubles! Et qu'a-t-il appris aujourd'hui notre postulant?

_ À me poser des questions! Qui suis-je? Où vais-je? Dans quel état j'erre? À ne pas prendre les livres pour paroles d'Évangile... Que nous allons mourir idiots... parce qu'idiots... J'ai vu les Simbions jouer les magiciens et j'ai rencontré mon nouveau maître, Azelbion.

_ Mérodotte craque?

_ Il va réduire les Métarex, qui eux seraient trop intelligents! Il m'a déclaré son amour pour le genre humain... Tu savais que nous sommes le poète des univers... Sans doute parce que les chants désespérés sont les chants les plus beaux!

_ Effectivement j'en avais entendu parler. De notre faiblesse aussi... De notre faiblesse collective, surtout, car je reste persuadé qu'en chacun de nous il y a la force nécessaire pour réaliser n'importe quel projet.

_ Comme de déplacer des montagnes... Je le pense aussi. À propos de montagne, je me verrais bien devant une montagne de frites...avec de l'andouillette!

_ J'ai ça! On y va.

Ils longeaient l'avenue en remontant vers le Rockfeller Center, à la recherche d'un taxi. Le restaurant se situait dans Greenwitch Village, à quelques kilomètres de là. À hauteur du coin de Central Park, sur l'autre trottoir, un attroupement frissonnait dans la brise, qui portait la froide humidité de la mer et faisait traverser l'avenue aux arpèges serrés de la Campanella, le bouquet d'un concerto de Niccolo Paganini. Ils traversèrent aussi. La violoniste était blonde, pale, tendue comme les cordes de son violon vers le lieu du miracle, quelque part sur la touche, où servait sa main gauche. Le froid est l'ennemi de la main, l'humidité celle du violon. L'artiste triomphait dans la peine mais elle triomphait. Son arrangement se termina comme s'éteint brusquement la lumière : la foule surprise fit oh! Quand la violoniste ouvrit les yeux, les gens se précipitèrent sur elle dans le bruit des bravos et des applaudissements. Ils distribuèrent beaucoup de claques dans le dos et aussi quelques dollars Les deux hommes, émus de ce coin de ciel rencontré dans ce coin de square, attendaient à l'écart; bientôt ils furent seuls avec la jeune fille. Elle semblait fatiguée comme son manteau, et le violon qu'elle tenait devant elle brillait pour deux. Irwin s'approcha d'elle en souriant, son portefeuille à la main.

_ Ça n'a pas de prix un petit bonheur comme celui-là, volé au coin d'un bois. Vingt dollars pour deux, ce doit être le prix d'un excellent mini concert... Il tendit le billet.

_ Correct... Mais vous m'obligeriez plus en m'invitant à dîner... Je meurs de faim et je suis seule... Elle parlait d'une voix douce avec un très bon accent... français.

_ Mais j'allais vous le proposer. Je m'appelle Irwin Mosley. Je suis... écrivain. Voici un ami, le professeur Henry Léger... un physicien.

_ Arielle Marchais, violoniste... soliste... au chômage! Tout en parlant elle rangeait son instrument. Henry n'avait fait que lui serrer la main. Parler reviendrait à révéler sa nationalité et, avant de nouer des liens de solidarité nationale, il voulait en savoir un peu plus sur la demoiselle. Elle continua.

_ Avant de m'enfermer dans un orchestre je fais le tour du monde. Je voyage avec une copine. Ce soir elle fête une amitié franco-américaine personnelle, du côté de Broadway. Sinon, nous logeons au YMCI de Wooworth. Je suis prête...

_ Figurez-vous que nous allions manger des frites à la Ginguette, au village. Ça vous va?

_ Et comment! Celles des fast-foods commencent à me peser!

_ Oh! excusez-moi! Mais ils ont plein d'autres légumes... _ Tout en marchant ils hélaient les taxis. Ils marchèrent quelques minutes avant qu'un ne s'arrêta. Ils se tassèrent sur la banquette, Irwin en occupant la moitié à lui seul. Henry qui ne savait plus comment faire pour prendre la parole sans passer pour un méchant dissimulateur, décida de se jeter à l'eau dans leur langue maternelle.

_ Parlez en français que je devine de quelle région vous venez.

_ Oh! vous êtes français... et cachottier! Elle avait une pointe d'accent du sud-ouest. Je suis d'Andernos, sur le bassin d'Arcachon. J'ai fait le conservatoire de Bordeaux, puis celui de Paris. Il fallait choisir : faire chanter la musique ou faire chanter l'accent... Avoir les mains gercées par l'eau de mer ou par la brise New-Yorkaise! Mes parents élèvent des huîtres; ostréiculteur, rien que le nom du métier, qui arrache les oreilles, me criait de fuir. À vrai dire j'adore mon pays et je compte bien m'y établir un jour. Ah! les ballades matinales du matin du monde dans les marais silencieux qui attendent la mer... Vous connaissez le bassin monsieur Léger? Henry le connaissait.

_ Je ne savais pas que les huîtres du bassin produisaient des perles... Oui, je connais votre patrie. Je me souviens même de votre ville, avec sa jetée qui vous isole au milieu de l'eau, à vous donner le mal de mer. Mais je vous avoue que ce qui m'attire le plus dans cette région c'est l'océan... Je passe des heures sur la plage à contempler les rouleaux. J'imagine toujours que je suis le dernier des vivants et que les éléments me rendent les hommages; les premiers car, miracle, je ne suis pas seul... Une jeune femme, avec un violon, s'avance sur la plage en jouant une sonatine de Bach. Elle m'aperçoit, jette son violon comme elle pousse un cri pour dire que, si belle qu'elle soit, la musique n'est pas la vie, que la vie c'est moi, qui ne suis pas très beau, sur qui elle se précipite et, dans le feulement exacerbé des vagues, nous proclamons les prémices de la nouvelle humanité. Essayez d'imaginer ça au bord de la Méditerranée!

_ Quand vous vous mettez à parler, vous! Moi aussi l'océan me perturbe, mais c'est un beau mec avec... une flûte, que je vois arriver. Une flûte de pan...pan, ça va de soi!

_ Évidemment j'aurais pu, moi aussi, imaginer la jeune femme portant un violoncelle. Mais nous perdions en crédibilité ce que nous gagnions en symbolisme... Je maintiens le violon. J'espère qu'elle l'aura ramassé. C'est un instrument fascinant...

_ Pour moi il est plus que cela. _

 

 

 

 

Irwin observait la jeune femme dans le rétroviseur. Elle s'était réchauffée, et même échauffée de la discussion, et son visage avait retrouvé des couleurs. Enserré dans un double corps à corps, son parfum, un petit sent-bon, avait tenté de se libérer en montant à la tête des assaillants. Il avait eu le bon goût de ne pas insister et après quelques assauts il avait renoncé; seuls quelques effluves, pareils à ceux d'un châle oublié, venaient se mélanger de temps à autre à l'odeur du tabac froid. Son visage était fin, pudique mais avec un je-ne-sais-quoi qui lui conférait sinon l'allure d'un masque, du moins celle d'un voile; la voix peut-être, sourde et bien posée mais qui disait pan pan comme petite fille elle devait dire sucette : avec gourmandise. Les yeux, sans doute gris clair le jour, elle était plus blonde qu'un blé, étaient ce soir d'un sombre qui renforçait l'équivoque. Il regarda les mains, au repos sur la boite à violon; la droite longue et blanche, une main de femme; la gauche grande et carrée, aux doigts secs et nerveux, une main d'artiste qui piaffait d'impatience contenue. Il sourit de son emprunt au répertoire populaire mais cette jeune fille avait vraiment à la main gauche des doigts secs et nerveux. Et tant pis s'il pleuvait ce jour-là sur Brest... Même que s'ils devaient s'aimer, il lui dirait tu! Mais halte à la tyrannie des rengaines poisseuses de talent qui vous sodomisent l'esprit. Il chercha un moment encore à remplacer secs et nerveux; décharnés et fébriles? Pourquoi pas maladifs! Vifs et osseux... Bref, ses mains respiraient la dualité, comme son visage. Il ne douta pas que le corps en fit autant : des épaules larges et un buste plutôt plat, la taille fine, peu de hanches, mais la fesse rebondie. Avec les jambes sèches et nerveuses d'une artiste de Cythère. Là, il put remplacer par galbées, fuselées, racées... mais il n'était pas dans sa nature de se complaire dans ce genre d'évocation...

_ Nous sommes arrivés! _

 

 

 

 

 

 

Le taxi s'était arrêté devant un café-restaurant qui ressemblait tout à fait à l'idée que l'on se faisait par ici d'un établissement parisien. En fait, il retardait de trois-quarts de siècle! L'ambiance par contre ne devait rien aux temps passés. L'époque, la belle, entre deux guerres mais qui berçait d'espoirs, la belle époque avait mal vieilli; les espérances s'étaient fanées. Les riches, trop riches, paraissaient s'emmerder et les pauvres, trop pauvres, en étaient réduits à envier des gens qui s'emmerdaient. Et beaucoup sentaient que cela ne pouvait pas durer. Et les riches, enfin ceux qui avaient encore en eux la force de douter, recherchaient des endroits de repos, des ambiances fraternelles, amies. Des ambiances de classe, que l'argent mitonnait - personne n'investissait plus dans des lieux mélangés où le sens de la fête du pauvre bousculait la retenue du riche - des ambiances d'apartheid. Celle de la salle était chaude, celle d'un ventre ou d'une couveuse, d'une couverture sous laquelle on se cache, pour vivre quelques instants volés à une existence qui survole la vie, une ambiance chaude et qui sentait la frite! Un juke-box débitait nos chanteurs, d'Édith Piaf à Léo Ferret : pas des petits jeunes mais des bons, qui renvoyaient au pays les rares Français présents, clients que l'on reconnaissait parce qu'ils fredonnaient en sourdine la chanson qui passait.

Le patron, un gros yankee roux du nom de McKambel, vint les accueillir. Irwin le connaissait peu, bien que cet Irlandais de souche soit son fournisseur attitré de Whiskey. L'homme lui avait paru beaucoup moins intéressant que ses produits. Il avait toutefois l'accueil aimable.

_ Monsieur Mosley, quel plaisir. Et avec votre orchestre! Ne vous gênez pas mademoiselle, si le cur vous en dit... Nous avons un piano... et un pianiste vers dix heures. Vous n'attendez personne? Ce sera donc pour trois personnes... Près du piano. On ne sait jamais! Hier soir on a eu un jazzman, un clarinettiste. Et bien ils ont joué jusqu'à minuit. Les clients étaient ravis! Vous voyez... Prenez le vestiaire. Je vous laisse le violon. Il sera mieux gardé. _

Ils s'installèrent à une table de bistrot, de style Chippendal-parigo, mise sous l'éteignoir d'une nappe, non pas à carreaux, mais à petites fleurs dont un encart brodé dans un coin disait qu'elles poussaient en France. D'un coup d'il sur son invitée, maintenant dégagée de sa gangue et vêtue d'un pull-chaussette, Irwin se félicita de la justesse de son diagnostique : les seins étaient menus, non pas secs et nerveux comme une pensée parasitaire le lui souffla, mais plus probablement fermes et sensibles, comme son instinct le présuma. Il rompit là et engagea la conversation sur le menu qui ne l'était pas.

_ Ici ce n'est pas, à proprement parler, un restaurant français. C'est un restaurant européen dans lequel chaque ressortissant de vos belles contrées est assuré de trouver son plat national, et parfois quelques autres, dans une préparation de qualité. Comme là-bas! Et souvent mieux... Chaque jour un pays est à l'honneur. Aujourd'hui c'est la France et le choix dans vos plats devrait être plus grand. Mais il y a au moins une excellente pizza, paella, anguille, moussaka, waterzoï, j'en passe et des meilleurs! Les produits ne sont plus d'origine, trop chers pour le quartier, mais ils sont de très bonne qualité. Je vous laisse juge du résultat. Moi je prendrai un bifteck frites avec de la sauce piquante, à la belge.

_ J'avoue qu'un mironton me ferait un effet buf, osa Arielle.

_ Andouillette frites sans sauce, pour moi. _ Ils passèrent commande.

Arielle regardait ses compagnons d'un air dubitatif. Étaient-ils vraiment redoutables? C'est le brun qui l'intéressait. Le contrat était sur lui. Le géant ça serait pour la bonne bouche, le mammouth sur le gâteau... Ségur lui avait dit : _ Je veux savoir ce qu'il fout là-bas! Pas des à-peu-près, je les connais. De vrais tuyaux. Je te paye ton voyage et mille balles par jour, plus l'hôtel. Maximum quarante jours. _ Elle s'était fait expliquer le pourquoi et le comment de l'affaire et, en précisant bien qu'elle ne coucherait que si le cur lui en disait, elle avait accepté. Ce n'était pas les autres contrats qui la retenaient à Paris. Elle était partie avec la copine de Ségur, une copine à elle aussi, à l'origine de la rencontre. Roland, tout comme Irwin, avait noté la dualité de la demoiselle; il avait saisi l'opportunité que lui offrait une réelle culture matinée de libertinage : la première appâterait, le second retiendrait; avec les intellectuels cérébraux, ascendant viscéraux, cela marche dans ce sens. Elle avait réussi le contact à ce qu'il semblait. Il fallait consolider. Le professeur avait l'air retord. Ségur l'avait prévenue : _ Intelligent, terriblement, t'imagines pas, au point que parfois il te paraîtra con. En fait il est déjà devant, ailleurs, et le con c'est toi! En tout cas ça ne fait plus de doute quand il revient... Il n'est pas contre le cul, mais pas vraiment porté dessus. Tu devrais faire le boulot si, des fois, le cur t'en disait! Enfin ne me l'abîme pas... Il est réglo... Quant à son copain, je ne le connais pas, mais comme il doit servir de prof au prof ça ne doit pas être un mince non plus! Tout ça dans une ambiance complètement surréaliste et à fortes connotations métaphysiques, comme t'apprendras à le dire... _

Henry luttait pour empêcher son esprit d'aller se promener dans celui de la jeune fille... de la jeune femme... Il ne le contrôlait pas très bien! Il faut dire pour sa défense que, dès le premier contact, il avait ressenti la gêne de la jeune femme comme un signal d'alarme. Il ne s'en était pas alarmé pour autant : leur rencontre pouvait susciter chez une jeune personne quelques légitimes inquiétudes. Mais en choisissant le dîner plutôt que l'argent, elle avait manifesté que sa gêne n'était pas liée à leur présence physique. Et maintenant encore, alors que l'ambiance, elle, semblait détendue, Arielle ne l'était pas. Henry reporta son attention sur ce qu'elle laissait voir de sa personnalité. Il ne vit pas le double jeu. Il ne voyait rien de plus que le plaisir de la regarder, et celui de la savoir regardable, drapée dans la musique comme par dans une ceinture de chasteté. Bien sûr il y avait eu quelques fausses notes, il avait vu quelques traces d'effractions... Que celui... Il aimerait la voir jouer...

_ Vous comptez rester longtemps à Nex York? Ici il peut faire très froid très vite.

_ Je dois pouvoir tenir quelque temps sans faire la manche... Si tout va bien je pense rester cinq à six semaines. Je cherche des auditions aussi. Je devrais préparer les concours... Ils sont fous avec ces trucs. Ils vont sortir un génie pour mille tacherons que le génie réduira au chômage en accaparant les disques. Et nous les vrais, les purs, nous sommes condamnés, au mieux à l'usine à musique que sont les orchestres, au pire à nous recycler dans le professorat. Sans parler de l'abandon pur et simple. Vous pouvez me dire pourquoi nous allons dans cette galère?

_ Je peux vous avoir une audition dans chacun des grands orchestres américains, mais d'abord je voudrais vous entendre de nouveau. Rassurez-vous ce n'est pas une pré-audition. J'abuse de la situation simplement.

_ Vraiment! Vous pouvez faire ça monsieur Mosley?

_ Mon père est membre de leur conseil d'administration. Sa fondation les finance très substantiellement. Alors... Mais vous devrez être au moins aussi bonne que le meilleur des postulants. Et espérer que ce n'est pas à son tour d'être pistonné! Car autant vous le dire, vous êtes tous pistonnés! Sauf pour les plus grands solistes, c'est une condition nécessaire. Je vous mets en condition, voilà tout! Si vous le voulez je vous organise cela le plus tôt possible. Je prends tous les frais à ma charge. Ne vous inquiétez pas je suis "bourré de fric" comme dirait Henry.

_ Je ne sais quoi dire... Merci... Ça ne se refuse pas... Le problème..._ Arielle cherchait quel problème elle allait mettre en avant. Une proposition pareille ne se refusait pas! Être retenue, ne serait-ce que pour une saison, vous place votre femme sur le marché du travail européen. Elle en profiterait pour faire une audition de soliste. Il suffisait de taper dans l'oreille d'un chef! Anne-Marie avait réussi avec Karajan... Et tout le monde la disait pas meilleure qu'elle au même âge... Plus bosseuse peut-être... Elle devra rembourser Ségur. Et larguer sa copine. Il fallait s'assurer que cette proposition ne cachait rien de... malhonnête. Elle aurait juré que non. La recommandation ne coûtait rien, mais les frais ça allait chiffrer. Un écrivain si jeune... Le fric venait sûrement du père... Il fallait tâter le terrain.

_ Le problème c'est que je ne peux pas accepter de l'argent d'un inconnu, aussi sympathique soit-il. Je vais solliciter mes parents de m'avancer de quoi payer.

_ Disons que je vous prête cet argent. Nous établirons un document. Vous voilà rassurée? _ Henry qui venait de comprendre la manuvre d'Irwin, son ange gardien, décida d'intervenir, moitié vengeur moitié taquin.

_ N'insiste pas Irwin! Tu vois bien que mademoiselle ne veut rien de toi! De plus, selon ses propres paroles, tu l'envoies à l'usine! Et nous perdrons le privilège de l'entendre! Pense à nous avant de penser aux autres...

_ Dois-je te rappeler mon cher Henry que la musique qui doit te bercer ne se joue pas sur ces cordes-là. Tu es bien placé pour savoir que ma proposition est honnête. Après tout je suis le fils de mon père et avec son argent j'ai bien le droit de conforter son uvre. Mademoiselle considérez-vous comme un chef-d'uvre en péril sauvé par la fondation Mosley Fils! Cela vous convient-il?

_ Je tente ma chance et si ça marche je vous rembourse. Je vous promets de bien me battre!

_ Voilà qui est raisonnable! Je peux manger avec la conscience doublement pure du philanthrope qui ne s'est pas sali les mains en gagnant son argent. Vous avez une idée de ce que vous allez présenter? _ La conversation fila entre les deux jeunes gens. Henry ne disait rien. Une fois encore le gamin le dominait.

 

 

 

 

 

Ils quittèrent le restaurant vers vingt-deux heures. Le pianiste ne s'était pas manifesté et Arielle en avait profité pour s'inviter chez Irwin. Ils étaient gais et ils se tutoyaient. Un taxi les déposa au coin de Central Park, à l'endroit où ils s'étaient rencontrés. Elle avait pensé jouer pour eux seuls mais le froid tombant du ciel était tel qu'elle y renonça avant même de commencer. Ils firent le reste du parcours en courant.

_ Mets-toi à l'aise. Une petite poire? Ou autre chose...

_ Qu'est-ce que vous prenez vous?

_ Nous on est des bestiaux yankees! À cette heure-là c'est du bourbon! Comme le dit finement ton compatriote : _ Avec le bourbon, pas de bourdon! _.

_ Vous ne devez pas l'avoir souvent le bourdon! J'ai un peu de mal à vous situer, pour être franche. Il y a une complicité entre vous... Vous n'êtes pas pédés?

_ Répond à la dame RiRi, c'est toi le scientifique.

_ Non madame, nous sommes normalement gais!

_ Remarquez que je vous demande ça uniquement pour que l'on se comprenne mieux. _ Écrasée par la personnalité de ses compagnons et amoindrie par l'alcool elle avait oublié en partie ce qu'elle avait appris d'eux, à Paris. Elle se souvenait qu'il avait été question de surnaturel, de métaphysique, et elle fouinait craintive et fascinée. Peut-être que ces deux là avaient des baguettes magiques...

_ Vous êtes des joyeux drilles mais vous n'êtes pas que cela... Des bambocheurs milliardaires, trousseurs de jupons? En tout cas pas à temps complet! Finalement vous n'êtes peut-être que ce que vous prétendez être : un écrivain et un prof. Un éventail tellement grand que je ne suis pas plus avancée... Tiens, sers-moi ton bourbon et je vais noyer ma circonspection dans la musique. Sec le bourbon! _

Elle joua deux heures d'affilée. Elle jouait comme elle respirait, comme si elle avait chanté, avec ses poumons et ses cordes vocales greffés sur son violon. Henry, dont le psychisme était un peu fatigué, fut plus ému que de nature : deux fois il apparut chez ce bon Mérodotte qui le refoula d'un grand rire en le traitant d'ivrogne. Une fois, il sanglota tellement fort qu'Arielle dut s'arrêter de jouer : elle venait de traverser une forêt de nymphes malheureuses du côté des brumes slaves du concerto de Tchaikovski. L'instrument puisait des larmes dans un puits de douleurs sans fond et cette eau, par la grâce de l'artiste allait rafraîchir en vous quelques sécheresses de cur.

_ Dis donc ton ami il pleure sur ma musique ou bien sur ses malheurs?

_ Tu es exceptionnelle et il est probable que fatigué comme lui, je pleurerais aussi. Allez Henry, remets-toi!

_ Ce n'est rien. Excusez-moi... Je ne pleure pas de tristesse... Allez! continue! Je promets de bien me tenir!

_ Je suis égoïste et vaniteuse... La femme le partage à l'artiste et je voulais savoir si je devais à mes seuls mérites de faire pleurer un homme. Je me réjouis que tu ne sois pas triste. Tenez! Quelques vues de Hongrie changeront le paysage... Toi Henry, tu retrouveras un peu de nos landes dans ces sous-bois ombreux qui implorent du vent des pinceaux de lumière; et toi Irwin, un peu de ton New York, quand les danses en sabots claqueront sur le pavé des cours, les mêmes bruits qu'à Broadway. _ Elle avait déclamé ce préambule avant de se lancer, tête et corps retrouvés, dans le mur des sons qu'elle traversa à grands coups d'archet. Derrière le mur, la plage et au bout de la plage la mer... Ils nagèrent de concert jusqu'à minuit et demi.

 

 

 

 

 

_ Agréable jeune femme de talent n'est-ce pas? interrogea Irwin d'un ton qui cachait mal une certaine ironie.

_ Je me demande pourquoi tu l'envoies visiter les États-Unis si elle te plaît tant que cela! Ne serait-ce pas un peu pour m'ennuyer?

_ Comme tu le prends! Disons que je suis dans mon rôle en éloignant tes ennemis... Car tu n'as rien vu de ses intentions tant tu étais fasciné par sa... personnalité. Henry, cette fille est venue nous espionner : ça saute aux yeux. Et le fait que tu ne l'aies pas vu prouve qu'elle t'avait aveuglé... ce qui est un comble pour celui qui doit montrer la voie! C'est avec elle que j'ai été sévère, pas avec toi : elle va se faire massacrer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec son talent... J'espère qu'il y survivra!

_ Et si tu te trompais sur son cas? Tu l'expédies peut-être au casse-pipe pour rien. C'est contraire à tous nos principes!

_ Mais je suis sûr de moi! Écoute, elle vient demain : lis dans ses pensées et si tu me dis qu'elle est honnête, je lui déconseillerai d'auditionner. Je lui donnerai des recommandations pour l'Europe où la xénophobie corporatiste est moins établie qu'ici. Après tout je t'aurai averti... Prends tes responsabilités.

_ O.K. je sonderai... pour tranquilliser ta conscience! Dis donc, pour parler d'autre chose, depuis quand es-tu écrivain?

_ Messie stagiaire chargé de la rédaction de la nouvelle parole, je trouve que cela fait à la fois pédant et besogneux. Je t'accorde qu'écrivain fait prétentieux... Enfin ça devrait... Mais le messie et l'écrivain utilisent le même outil...

_ Le camelot aussi!

_ Je ne parle pas de l'écrivain qui triche avec son art! Tu me diras que le messie peut tricher avec le sien... et aller sonder... les reins, au lieu de sonder les âmes! Ça c'est vu! Le problème d'un auteur c'est que pour devenir écrivain il doit être lu! Et pour être lu il lui faut se plier d'abord à l'idée que les éditeurs se font des lecteurs. La tentation est forte alors d'écrire pour des lecteurs virtuels. Je m'étonne toujours de la modicité des tirages qui reflète assez bien l'absence de grands écrivains populaires, le second qualificatif étant par définition un pléonasme. Plaire à l'éditeur ou plaire aux lecteurs devrait suffire... Moi je ne connaîtrai pas ce problème! Toi non plus car tu seras ton propre éditeur.

_ Et je ne serai pas un écrivain car mes ouvrages ordinaires seront gratuits! Le lecteur doit faire le choix et avoir le désir de me lire; même si dans un premier temps l'intérêt est purement générique : lire un nouvel auteur. Finalement nos prédécesseurs ne sont plus connus que par leurs écrits ou par ceux de leurs hagiographes. Je me demande si un écrivain ne serait pas plus utile à l'humanité qu'un messie...

_ Non. Quand il donne cette impression, on le qualifie de messianique! Ce qui n'est pas une qualité d'écrivain; en tout cas celle des romanciers ou des poètes, car c'est bien de ces catégories d'écrivains qu'il s'agit; et non de celle des philosophes et autres penseurs. Finalement, le messie lui-même, dit très peu de chose. C'est l'exégèse qui est faite de ses discours, et plus souvent encore de son enseignement oral, qui occupe de la place. Le messie parle peu car il tente de ne dire que l'Essentiel et que cet Essentiel ne tient probablement que dans un seul mot. Au contraire l'écrivain tente de cerner, à l'aide des mots, l'essentiel des situations que lui propose son imagination. Et pourtant c'est vrai que certains rejoignent une dimension spirituelle alors même qu'ils écrivent sur des sujets profanes. Mais je crois que cela est dû à la forme du discours plutôt qu'à son contenu. Pénétrer dans une cathédrale ou dans une exposition d'uvres d'art procure souvent une sensation identique : celle de pénétrer ailleurs que sur la terre. On ne sait dans quel royaume, mais on devine qu'il est situé plus haut que le nôtre. Je crois que la dimension de cet ailleurs est celle de l'art, tout simplement. Mérodotte parlerait d'illusion... Antinomique à l'uvre messianique!

_ Mais mon cher Irwin si le messie ne peut être compris qu'à travers les écrits qu'il inspire, pourquoi ne pas reconnaître que ce sont les écrivains qui font uvre messianique! L'idée prime l'écrit me diras-tu?

_ Pas vraiment... Il leur revient une part du mérite... ou du démérite. Je suis de ceux qui estiment qu'une pensée qui n'est pas connue n'existe pas.

_ J'essaye de me dire ça, mais je t'avouerais que quand je pense que tout a déjà été pensé je me demande où je trouverai la force d'insister...

_ Dans le fait que si tout a été dit pas grand-chose n'a été compris et bien moins encore n'a été retenu; sans parler de ce qui a été appliqué! Voilà la seule excuse à notre outrecuidance... Les génies qui nous ont précédés ont failli! Le champ est libre, camarade, parce qu'il est vide! Comme leur crâne... Pleins de vides... Illusion...

_ J'essaye de me dire ça aussi... Tu sais que la perspective d'être écrivain m'effraye encore plus que celle de devenir messie!

_ C'est normal : tu connais la difficulté d'écrire, pas celle de marcher sur l'eau.

_ Je vais me coucher. À chaque jour suffit sa peine...

_ Tu vois, ça vient!

 

 

Chapitre XXVI

 

 

 

Le matin du troisième jour Jacqueline téléphona. Elle n'aurait dû le faire qu'en fin de semaine. Elle appréhendait en composant le numéro. Une sonnerie, une voix, la sienne.

_ Mon roudoudou?

_ Ne m'appelle pas mon roudoudou, ma biche.

_ J'ai fait exprès pour mesurer tes réflexes. Tu m'as l'air en forme!

_ Je te dirais bien que je marche sur l'eau, mais pour moi ce sera la nage... C'est moins spectaculaire... peut-être plus efficace!

_ Qu'est-ce que tu racontes! Reviens sur terre. Tu n'es pas le seul être mouillé dans cette affaire. Je peux te dire que certains n'ont plus un poil de sec sous la soutane. En l'occurrence sous le sari. Celui du Mahatma Néhri. Il désire un entretien avec toi, dès que possible.

_ Il t'en a précisé l'objet exact?

_ Il a entendu des rumeurs et comme il pense avoir des affinités avec toi à travers le yoga, il espère que tu voudras bien dialoguer avec lui.

_ Réponds-lui que je ne peux le recevoir, à titre personnel, faute de temps. Dis-lui que je m'attends à devoir débattre avec les communautés religieuses et que je ne veux pas me disperser. Propose-lui de prendre contact avec le Grand Conseil des Églises, lequel va sans doute se manifester auprès de moi sous peu. À mon avis il va te répondre que justement il vient de le faire et qu'il leur rapportera les termes de notre entretien. Suggère-lui de te présenter un document officiel l'instituant représentant du Conseil. S'il te dit d'accord, fixe-lui un rendez-vous à New York, en fin de quatrième semaine. Et puis non... ça ne tient pas debout son histoire! C'est un copain de Potti, lequel va passer ses retraites dans son Ashram de Bénares. Appelle Potti pour savoir s'il a été contacté. S'il ne l'a pas été cela veut dire que le Mahatma, qui ne peut pas mentir, est mandaté par une organisation qui veut agir en toute discrétion; le Grand Conseil des Églises probablement. En évitant de passer par la voie la plus normale pour lui, il m'informe pour annuler son mensonge! Pas plus cons que les jésuites, les hindous! Donc, tu ne lui fais la demande de document que s'il a contacté Potti. À qui tu demandes de me téléphoner...

_ Ce n'est pas tout. Un membre du ministère de l'intérieur, un monsieur Hubert Genevois, désire te parler dans les plus brefs délais. Il se dit mandaté par le sous-bureau des Affaires Spéciales... Tu connais?

_ Oui, j'ai reçu son patron, le capitaine Malassis... Il me manquait celui-là! Tiens histoire de rigoler, aiguille-le sur Roland Ségur. Depuis le temps que l'administration me signale que sa Ferrari a été vue dans la cour du ministère... J'ai toujours pensé que c'étaient là propos de jaloux, comme on dit dans les romans, mais vu la tournure que prennent les événements, nous devons prendre des précautions. À moins que... nous ne le gardions pour l'intox... Oui... Envoie ton gars à Solange, mais pas avant trois semaines. Dans l'intervalle elle m'aura téléphoné. Dis donc, ça commence à remuer!

_ Tu t'ennuies?

_À part un chapitre, sur lequel je ne m'étendrai pas, je vis des moments d'une rare intensité, des moments que peu d'hommes ont vécus... D'ailleurs je n'y crois pas encore tout à fait... Mais ça vient... Ta vie à toi?

_À part un chapitre, sur lequel je ne m'étendrai pas sans toi, je pense beaucoup. À nous, à toi, à moi, je l'avoue, à moi trop souvent! Je suis inquiète Henry. Tout ça... Qu'est-ce que nous allons devenir? T'as une idée? Oui tu dois en avoir plein d'idées... Mais une idée sur toi et moi...

_ Je n'ai pas à en avoir! En ce qui me concerne et pour ce qui dépend de moi rien n'est changé et je pense que rien ne changera. T'en dire plus serait malhonnête ou présomptueux.

_ Je te crois... mais ça ne me tranquillise pas pour autant. Je vais te quitter car je téléphone de la fac. Je t'embrase tout plein...

_ Moi aussi... Je t'appellerai bientôt... _

 

 

 

 

Le bal était ouvert. Heureux qu'il l'ait été par une violoniste de multiples talents. Sentiment étrange pour Henry, que celui de se sentir l'esprit étiré des confins des cieux aux bas-fonds de la terre... Encore que cette circonstance ne soit pas de son fait. Moins étrange que le désir qui le prenait de se retirer tantôt dans les étages, tantôt dans la cave. Il parvint à se convaincre que c'était le lot de chacun : sauf que pour lui les conséquences en étaient majorées. Il pensa soudain à ses balades au bord de l'océan; aux dunes et à l'immensité des flots dont les vagues déferlaient sur les vagues de sable. D'où lui venait alors la conscience de sa puissance devant cette débauche d'énergie. Sûrement pas de sa propre force... De celle de son groupe, comme une évidence... À l'échelle du cosmos il ne pesait que le poids de sa famille, les Hominidés. Un truisme qu'il lui faudrait rappeler aux hommes. Des hommes le plus souvent obnubilés par leur petite personne. Avec des circonstances atténuantes... Que n'a-t-on pas raconté à ce primate : qu'il était le plus évolué de l'univers; fait à l'image de Dieu. Mon dieu! Pardonnez-vous...

Irwin le tira de sa réflexion.

_ De bonnes nouvelles? On se languit de toi? Déjà. Si elle savait que tu as espéré faire vibrer ta corde intime sous les doigts d'une violoniste...

_ Tu as entendu notre conversation?

_ Non, mais je ne vois pas qui d'autre que ton amie Jacqueline pourrait t'appeler. Quoi de nouveau nous concernant?

_ Un Mahatma vient aux nouvelles, l'ami d'un membre de notre équipe. Il se peut qu'il vienne au nom du Grand Conseil des Églises. Et le ministère de l'intérieur aussi, s'intéresse à nous. Je les renvoie à plus tard.

_ Étonnant que les Américains ne se manifestent pas. C'est bon pour nous si tout le monde la joue perso! Tu as raison gagnons du temps. Tant que tu n'es pas parfaitement opérationnel il vaut mieux rester dans les abris! Tu vois Mérodotte?

_ Sans trop tarder... Je vais le cuisiner sur l'illusion. C'est un point capital et franchement j'ai du mal à comprendre sa nature et ses implications. Et pourtant le type qui a fait un cauchemar a vraiment l'impression d'avoir vécu ces situations cauchemardesques. La vie serait rêvée?

_ Pas vraiment mais l'idée n'est pas complètement fausse puisque le résultat en est presque le même. Personne ne peut intervenir dans le déroulement de son rêve... de sa vie, oui.

_ Il faudrait pouvoir mettre en évidence l'illusion : comme on le fait pour la rotation de la terre.

_ Je ne crois pas que ce soit possible... en admettant que cela soit souhaitable! Les événements que nous vivons ne sont pas d'une seule nature : sur la structure physique de la réalité nous accrochons les bulles multicolores de l'illusion. Je pense à une expérience dont le résultat a l'avantage de pouvoir être imaginé. Soit deux pièces parfaitement isolées : dans l'une on place un système atomique en cours de fission. Dans l'autre on place un homme, un poète tout nu, avec des moyens de subsistances. À terme le système aura produit de l'énergie qui aura fondu les murs et l'homme aura produit des os qui retourneront à la poussière. De poésie point!

_ Pas très démonstratif ton truc... Si j'ai bien compris, les éléments physiques qui répondent aux lois physiques, telle que la dégradation de l'énergie dans les principes de la thermodynamique, seraient réels, donc seraient, alors que ceux qui n'y répondent pas participeraient de l'illusion, donc ne seraient pas.

_ Quelque chose comme ça, en remarquant toutefois que les lois physiques ne sont que des constats susceptibles d'évoluer. Tu es bien placé pour savoir ce qu'il advint récemment à celles qui traitent du temps et de l'énergie.

_ En fait on oppose l'idée à la réalité et l'on définit l'homme comme étant ses idées. Je pense donc je ne suis pas! Et ce qui est, de et en nous, c'est précisément ce que nous rejetons, nos excréments en quelque sorte...

_ Cela même cher ami... Enfin à peu près... Tu chauffes... D'ailleurs certains hommes essayent de suivre des préceptes qui tendent à les rapprocher des principes physiques qui, leur semble-t-il, règnent sur la vie. Tes amis hindous si je ne me trompe...

_ D'une certaine façon, oui. Je pense à une autre définition, que m'a soufflée Mérodotte. La réalité ne connaît qu'une direction du temps, du passé vers l'avenir, alors que l'illusion se promène dans toutes les directions. La création ne connaîtrait que le chaos organisé, et pas celui, inorganisé, de la pensée.

_ En précisant que tout principe réel ne connaît que le présent et que le sens du temps ne découle que de sa conformité aux lois qui le régissent. Il évolue d'un état présent à un état présent plus probable en fonction de ces seules lois. Tout autre phénomène est illusoire!

_ N'empêche que quand je vais me pincer cela me paraîtra de la plus réelle actualité!

_ Et ça le sera puisque le système nerveux est parfaitement réel. Ce qui l'est moins c'est la sensation que tu ressentiras. Elle dépend beaucoup de ton humeur qui elle-même dépend de tout un environnement dont les idées ne sont pas absentes, loin de là!

_ Je vais aller étaler ma science auprès de Mérodotte. Je lui demanderai quelle différence cela fait que nous vivions dans la réalité ou dans l'illusion.

_ Je pense qu'il n'en sait rien. Tu peux toujours le lui demander..._

 

 

 

 

 

 

Mérodotte contemplait les cieux. En fait il contemplait ses terres : des parsecs d'espérance sur lesquels les soleils ne se couchaient jamais. Il accueillit Henry avec chaleur.

_ Comment va mon jeune ami?

_ J'ai connu pire... Et les Simbions, vont-ils toujours bien

_ Ils vont comme vous allez! À votre pas... Où mettons-nous les nôtres ce matin

_ Je bute sur l'illusion! Avec Irwin nous cherchions des preuves tangibles de son existence. Rien de concluant... Je pense à quelque chose... Un couple donne la vie... et un homme peut tuer... et mieux encore, il peut se tuer!

_ Et tu conclus que s'il peut se livrer à ces actes, cela signifie : un, que donner la vie n'est pas un acte créateur, deux, que donner la mort ne l'est pas non plus. Motif : seul Le Créateur peut créer! Sauf à considérer que l'homme est un créateur au même titre que son créateur, il faut convenir qu'il n'agit que dans le domaine de l'illusion. Cela te plaît-il?

_ C'est idiot?

_ Pas du tout... Un peu faux seulement. Tu peux acheter du pain et le mettre à la poubelle sans être boulanger. La Vie avec un grand V est une création authentique! Je dirai même mieux : à nos yeux c'est La Création, avec un grand C! Elle "est"! Nous pouvons dire que le fait d'emprunter un peu de vie pour sustenter un peu d'illusion n'est pas l'acte créateur : il en est tout au plus la justification! La vie sans personne pour la vivre, franchement... Vous pourriez emprunter de la vie pour autre chose que pour nourrir de l'illusion. C'est précisément ce que le Conseil vous demande! À mon avis ta démonstration n'implique pas forcément l'existence de l'illusion. Dommage!

_ Et le suicide?

_ Voyons... Le suicide individuel ne me paraît pas changer la conclusion : on rend ce que l'on a emprunté. Le suicide collectif est beaucoup plus intéressant... Ou plutôt la fin collective... L'apocalypse... Le retour des hommes à la réalité... Et le formidable surplus d'âmes. Le jugement dernier! Le propos n'est pas nouveau! Pour nous il est prématuré. Restons en à l'illusion.

_ Cette notion d'emprunt ne me paraît pas très claire... Encore que... Et toi tu ne connais pas une démonstration?

_ Je n'en ai jamais senti la nécessité! Pour moi l'illusion est une évidence. On s'attache rarement à démontrer les évidences... Je pourrais essayer de le faire... Mais sincèrement je pense que je serais amené à conforter des convertis, quelques mystiques tout au plus! Je ne me dérobe pas : je vais essayer. J'ai besoin d'un peu de temps. Tu ferais mieux de te dire dès maintenant que tu ne convaincras personne par un raisonnement logique et a fortiori métaphysique. Donne à voir des évidences! Au fond d'eux les hommes savent bien qu'ils ne sont que des illusions. Fais-leur voir les fruits de l'illusion et donne-leur à goûter ceux de la réalité. Tu as plus de chance ainsi de les convaincre de changer! Nous en reparlerons quand nous étudierons le Projet.

_ Tu m'as dit hier, qu'une pensée qui n'était pas connue n'existait pas. Une pensée qui est connue existe donc, même si elle n'est pas : par définition. Qu'elle est la place du néant là-dedans?

_ Je t'en pose des questions? Le néant existe, mais il n'est pas. Réellement il n'est pas! Une illusion tombe dans ce néant. Toutefois, une pensée qui n'est pas connue et qui ne peut être reconnue en tant que telle par celui qui l'exprime, disons une intuition liée à l'art ou à la spiritualité, peut être réelle! Elle puise sa légitimité dans le champ de force du réel. Ce champ, d'une certaine façon un rayonnement qui accompagnerait un courant, ce champ résulte, mais il est. Il faut bien que la vie diffuse sa vitalité sous peine de rester limitée, stérile... Retient ceci : les phénomènes physico-chimiques qui structurent le réel, génèrent un champ de potentialités réelles, bien qu'immatérielles; ce champ est susceptible d'être intercepté par l'esprit humain pour construire de la réalité. Je disais que la vie doit pouvoir manifester sa créativité, son intelligence : j'ajouterai que les créatures vivantes doivent pouvoir en faire autant!

_ D'où proviennent ces obligations?

_ Des lois qui définissent la vie. Sans apport extérieur, elle meurt! Système fermé, système condamné! _ Ils devisèrent encore un moment, puis Henry prit congé. Arielle devait passer pour le déjeuner.

 

 

 

 

 

Arielle sonna à l'heure de l'Angélus; celui de midi. Elle prit l'ascenseur avec le livreur du traiteur grec. Irwin les accueillit.

_ Posez votre livraison dans la cuisine s'il vous plaît et toi pose-toi sur le canapé, près de ton admirateur... éploré.

_ Comment s'appelle ce patriarche qui faisait jaillir l'eau du désert? Moïse?

_ Si l'on veut... Mais Arielle c'est plus féminin... plus aérien... Tu nous as charmés hier. Tu es une grande artiste.

_ Merci. Question charisme tu es seul juge... Mais question technique j'ai trop d'à-peu-prés! Je ne travaille pas assez. Je n'ai plus d'excuses pour ne pas me secouer! Tu as mon programme?

_ Nous en parlerons tout à l'heure. Va rejoindre Henry pendant que je règle le livreur. Arielle alla embrasser Henry; puis elle s'assit près de lui.

_ Tu es rayonnante! Tu as fait la grasse matinée? Nous, nous étions debout à huit heures! Pour des noceurs bambocheurs ce n'est pas mal! _

Henry ne sentait aucune gêne dans l'esprit d'Arielle. Elle paraissait sereine. De fait elle l'était; depuis qu'elle avait troqué l'espionnage contre le copinage qu'elle préférait appeler compagnonnage : ça vous a une autre allure... C'est une obligation morale de s'aider entre compagnons; qui luttent forcément pour la bonne cause... Henry songea tout à coup qu'il ne démasquerait que ses ennemis les plus fragiles, ceux qui manifestaient une certaine mauvaise conscience. À ceux qui s'avanceraient dans une pleine tranquillité d'esprit, soit par conviction, soit par habitude, il leur tendrait le cou! Un agneau de Dieu? Pas lui! Il ne jouait pas et ne jouerait jamais dans cette catégorie de messie. C'était un rôle pour Irwin. Lui Henry devait être un messie de démonstration, pas de Rédemption! En attendant il ne savait plus quoi faire avec l'esprit d'Arielle, un esprit qui, tranquille et facétieux, émergeait des yeux gris.

_ Tu as l'air endormi mon pauvre ami! Tu rêves à quoi?

_ Je peux te poser une question? Tu nous as vraiment rencontrés par hasard? Si ce n'est pas le cas, tu dois savoir que nous sommes particuliers Irwin et moi. Un peu médium comme tu dirais... Alors ne ment pas. Arielle rougit et Henry ressentit ce trop plein d'émotions comme les prémices d'un aveu... qui tardait. Arielle n'était pas stupide : la question lui parut contenir la réponse. Si ces deux gars la soupçonnaient malgré le caractère impromptu de la rencontre, c'est qu'ils étaient très forts ou très méfiants : dans les deux cas elle ne devait considérer que les conséquences d'un aveu. Que savait-il d'elle? L'aide qu'ils lui procuraient était-elle désintéressée? Aiderait-il encore une espionne? Ou bien l'avait-il aidée pour l'éloigner tout en la gardant sous la main pour la manipuler? Et pourquoi la questionner s'ils connaissaient son projet? En désespoir de cause elle se plia à l'adage des criminels : n'avouez jamais!

_ Tu me prêtes de bien sinistres desseins... et une chance plus remarquable encore que ma patience! Je ne m'étonne plus de ta proposition... Elle s'était tournée vers Irwin qui, légèrement l'écart les avait écoutés.

_ Tu peux reprendre ton offre! Vous ne me devez rien... La musique c'est mon gagne-pain et vous m'avez payée. Adieu. _ Irwin intervint.

_ Ne te fâche pas. Nous devons être méfiants et crois bien que nous le sommes plus envers nous-mêmes qu'envers toi. Nous savons que tu nous mens... N'est-ce pas Henry? Ce dernier acquiesça d'un geste de la tête; puis d'un autre de la main, pouce en haut. Irwin sourit et reprit.

_ Mais apparemment je ne suis pas le seul à t'apprécier... Voilà ce que je te propose : tu fais le périple américain, si tu veux. Je te le déconseille car tes collègues d'ici sont d'affreux xénophobes. Ils ne t'accepteront, et les chefs avec eux, que si ton nom est prestigieux c'est-à-dire s'il brille sous leur soleil, le Dollar. Je suis à peine excessif. Par contre je t'offre mon aide pour un circuit européen nettement moins difficile pour toi et tout aussi prestigieux. Accepte-le en toute amitié. Nous ne te demanderons pas qui t'envoie mais si tu nous le dis nous ne nous fâcherons pas.

_ Évitez-moi de trahir deux fois! Elle parut soulagée par son aveu et Henry la sentit calme de nouveau. Je ne connaissais personne dans cette aventure. Et l'Amérique tous frais payés en échange de quelques indiscrétions à soutirer... Maintenant que je vous connais je crois que finalement j'aurais renoncé à vous tromper... Vous auriez dû payer les frais... On reste amis? Elle tendit ses mains vers les deux hommes, paumes offertes. Du même geste ils y déposèrent un baiser.

_ Tu pourras partir pour la France dès demain. Un tour des capitales musicales d'Europe t'attend. Si tu veux rester quelques jours avec nous, c'est avec plaisir. Tu peux prendre la chambre d'amis. Nous comptons sur ta discrétion. Excuse-moi d'insister mais c'est vital pour nous. Voilà, l'incident est clos!

_ Vous êtes vraiment sympa! Je vais rester deux jours pour acheter des disques et quelques bricoles du genre partition. C'est nettement moins cher que chez nous. Si j'allais voir ce que l'on mange chez les Grecs! Ne bougez pas je m'occupe de tout. Elle fila à la cuisine. Les deux hommes se regardèrent en silence; façon de parler car bien qu'ils ne se connaissaient que depuis peu, ils conversaient déjà dans le langage des vieux couples, des jeunes amants, des vrais amis : le langage des signes imperceptibles et des émotions. Puis Henry parla.

_ Tu ne trouves pas remarquable que la première attaque se soit faite aux sons du violon?

_ On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre! C'est vrai que j'aurais préféré une discipline qui soit moins chargée de connotations mystiques que la musique! Et un autre instrument. On parle trop souvent de violon du diable! J'entends pour ma part beaucoup d'autres voix dans son chant... Autrement divines... D'où l'impression pénible d'avoir été trompé deux fois! C'est probablement à cette tromperie que tu faisais référence.

_ Exact. Note que je violerais bien la diablesse! Ne me regarde pas comme ça! On n'efface pas quarante-cinq ans de vie scolaire et universitaire en quelques jours! Trahison! La musique s'est joué de nous! Sans ta perfide assistance je faisais une fausse note! Enfin! grâce te soit rendue! Non, mais t'imagines ma faiblesse!

_ Je constate simplement... Mais elle ne me désespère pas... N'importe qui serait effrayant de prétention à ta place, et bien plus fragile que toi! Veille surtout à ne pas te complaire dans ton état, et puis laisse-toi aider... Tiens! voilà notre hôtesse! Tu as trouvé notre bonheur?

_ Pour mon malheur! Je mange de trop avec vous! Grosse ça va pour les cantatrices pas pour les violonistes : le double menton absorbe les harmoniques!

 

 

Chapitre XXVII

 

 

La désertion d'Arielle avait déconcerté Roland Ségur. À deux titres : il n'avait pas su choisir son alliée et les autres avaient déjoué ses plans comme à la parade. Au dépit s'ajoutait la crainte. Arielle lui avait raconté comment elle avait été démasquée : par divination. Elle avait dit le luxe, les relations... le charme. Elle ne lui avait pas dit qu'il était un minable comparé à eux : il l'avait conclu tout seul. Mais il n'était pas homme à renoncer au premier revers. Puisqu'ils étaient capables de démasquer des émissaires inconnus, et peut-être parce qu'ils ne les connaissaient pas, il allait jouer sur un autre registre : le bon collaborateur de passage dans le quartier. Il savait l'estime que le professeur Léger portait aux capacités intellectuelles de son élève favori et il devinait l'attirance un peu trouble, une fascination inconsciente, de l'homme prude et vieillissant pour le jeune mâle conquérant qu'il était. Il imaginait aussi que le professeur devait être déstabilisé par l'éloignement et l'aventure qu'il vivait. Bien sûr le dénommé Irwin serait là... Et d'après Arielle c'était lui le nerf de la guerre. Lui le général, lui le fantassin. Henry Léger devait être le but de quelque chose, elle ne savait pas de quoi, qu'il fallait protéger : en y mettant le prix. En révélant tout cela à Roland elle avait voulu se venger, un tout petit peu, de ceux qui avaient humilié la femme en détournant ses armes, mais aussi et surtout voulu le dissuader de poursuivre son action contre ses amis. Car elle pensait à eux en termes d'amitiés. Elle avait confirmé auprès des secrétariats tous ses rendez-vous et après avoir rencontré Roland entre deux trains, elle était descendue à Andernos. Roland ne lui tenait pas rigueur de sa trahison : il était aussi opportuniste qu'elle et lui-même aurait cédé à la tentation. Il s'occupa sans plus tarder de son plan.

Roland parlait anglais correctement. Il avait conservé un accent français, lequel accentuait pensait-il son charme de French lover. Il passa le voyage à faire des mises au point et il ne dut qu'à son jeune âge de ne pas entreprendre avec un membre du personnel féminin une liaison... aérienne. Et puis sa copine l'attendait! Elle se nommait Françoise, une parisienne qui usait ses devants de culottes dans les boîtes, plutôt que leur fond sur les bancs de la fac. Elle retirait de ses activités, outre le sens du rythme, un aimable caractère qui la disposait à fréquenter Roland; ce qu'elle faisait depuis plus d'un an. Pour le moment, elle attendait au Point number one l'arrivée de l'avion. L'abandon d'Arielle l'avait laissée désemparée et seule la ferme adjonction de Roland lui enjoignant de rester l'avait retenue là. Elle n'aimait pas cette ville, trop grande, trop haute, trop sale, étrange encore plus qu'étrangère, et où sa fausse blondeur de brune la faisait ressembler à une fleur de pissenlit dès que les lampadaires s'allumaient. C'est peut-être ça qu'elle aimait le moins, avec le regard vide des Blancs. Côté regards d'homme, elle préférait l'Italie! Roland était annoncé, qui savait la regarder lui. Même qu'elle ne comprenait pas trop pourquoi il s'était attaché à elle. Chaque fois que bêtement elle le lui demandait, il se contentait de la regarder en souriant, sauf une fois où il lui avait répondu : _ Tu es innocente _. Elle espérait qu'il n'avait pas voulu dire qu'elle était idiote. Une copine avait traduit "gentille" et une autre lui avait demandé confirmation du fait qu'il n'était pas son premier amant. Elle n'avait plus cherché à savoir. Elle se préoccupait de garder cette innocence, mais comme elle ne savait pas en quoi cela consistait, elle tentait de rester fidèle à ce qu'il connaissait d'elle : elle ne changeait pas! En ne cherchant pas à le changer non plus. Elle l'aimait. La banalité du mot ne recouvrait pas le seul plaisir comme un drap enterre les sentiments sous le mouvement des corps; les sentiments lui donnaient le plaisir comme ils le donnent sûrement à certaines bonnes chrétiennes; un plaisir libéré parce que triomphateur et contraint, triomphateur dans la contrainte : donc de la contrainte. Les mots n'avaient plus le même goût que dans les autres étreintes, avec les autres, avant Roland. Elle l'aimait sans retenue, avec pudeur; avec innocence. Roland l'aimait aussi, à la façon d'un homme jeune : pour ceci, pour cela, pour un tas de raisons. Un jour, une seule raison suffira pour qu'il ne l'aime plus... Moins jeune, il l'aurait aimé pour elle-même et, presque vieux, pour le simple fait qu'elle l'aimait. Aujourd'hui il la retrouvait pour l'aimer, dans le jumeau de droite de lits jumeaux, trop petit pour leurs débordements. Ce soir ils en feraient des siamois. Mais pour l'heure...

Leur chambre plongeait sur Broadway, amarré vingt mètres plus bas dans la foule à son étiage. Seuls les cinémas, maîtres des salles obscures, éclairaient les façades. Paris, ville lumière; Big Apple, ville éclairée, la nuit tombée. Le coup de feu passé, les jeunes amants discutaient.

_ Tu n'as pas vu les deux loustics, toi?

_ Non. J'en mourais d'envie mais les ordres sont les ordres. Et puis ils n'ont pas traîné. C'est pas des rigolos tes copains!

_ Que non! Mais tu vas voir... Je ne suis pas un mince non plus... On va attaquer dès demain. Tu viendras avec moi. On va se pointer en touristes, directement à l'adresse. Pour dire bonjour. Comme ça, ils nous inviteront à bouffer pour le soir. Économie, économie... Tiens en attendant, si on se dépensait encore un peu... Après on leur téléphonera.

 

 

 

 

 

 

Ce dimanche vers neuf heures Potti appela. La douceur de sa voix dans l'appartement New-Yorkais déposa dans l'air un brin de mélancolie. Il parlait d'un temps et Henry entendait "du temps passé". Il parlait du temps et Henry pensait "au temps qu'il faisait à Paris". Puis Henry reprit ses esprits et ils parlèrent du même temps.

_ Je vois mon pauvre ami que tes problèmes ne sont pas résolus. Les miens non plus. Il est probable qu'ils trouveront leur solution en temps utile. Je ne peux que t'encourager à la persévérance.

_ Ce n'est pas le genre de conseils dont j'ai besoin cher professeur! Il me faut des indications que je n'ose qualifier de métaphysiques... mais cela ressemble! Moi je cale! Et comme je ne peux pas faire appel à un confrère, je vais être forcé d'arrêter mes travaux... sous peine de devenir cinglé! Vous n'avez pas un soupçon de piste?

_ Nenni point! Encore que... Vous êtes sûr de la fiabilité de vos formules et de vos méthodes de calcul?

_ Ce sont les formules et méthodes habituelles que vous connaissez.

_ Alors réfléchissez à ceci : il se peut que pour des raisons qui nous échappent, il faille imaginer de les appliquer comme si vous étiez plongés dans un monde relatif et que vos résultats appartenaient à un monde absolu. Je suppose que cela ne doit pas poser de problèmes techniques insurmontables. Au pire faites-vous aider par un matheux. Vous saisissez ce que je veux dire?

_ Je crois. Nous dérivons dans l'espace-temps et nous recherchons une balise fixe. Le contraire, en esprit tout du moins, de ce que nous faisons généralement. A priori cela doit pouvoir se faire. Je vois à qui je vais demander de l'aide. Mais pourquoi cette suggestion?

_ Je baigne depuis quelques jours dans un univers qui m'incline à penser que la réalité n'est pas de notre côté... Enfin ne perdez pas trop de votre temps là-dessus... Autre chose maintenant : le Mahatma Néhri, vous avez eu de ses nouvelles dernièrement?

_ Jacqueline m'a déjà posé la question. Non, pas récemment. Je présume qu'il vous a été envoyé par le Grand Conseil. C'est un type très bien! Très, très au-dessus du lot. Mon maître et je dirais même mon très vénéré maître. Ces manuvres doivent lui déplaire souverainement et s'il agit à ce niveau c'est, je pense, par sympathie pour vous. Il a parié que vous étiez honnête et qu'en conséquence il devait vous protéger; avant de vous combattre, s'il l'estime nécessaire. Mais dans ce cas il le fera à visage découvert et au grand jour.

_ Vous confirmez en tout point ce que je pensais. Attendons qu'il se manifeste de nouveau... Comment va la vie parisienne?

_ Je n'en perçois pas grand-chose! Toujours la tête dans le guidon... et pour aller où? Je sais que Solange se débrouille bien. Jacqueline m'a semblé triste et inquiète... Je l'ai invitée à dîner demain soir. Je ne suis pas un boute-en-train mais je vais m'appliquer. Après un whisky je deviens fréquentable... Si je me souviens bien elle raffole des histoires d'espace-temps! Alors j'essayerai que nous occupions les deux agréablement. L'allusion à leur soirée fit sourire Henri. Jacqueline perdue dans les fils de la comète... Emmêlée... Elle choisit un type un peu sympa pour accompagner une vie qu'elle souhaite sereine et patatra, elle se retrouve mêlée à l'événement majeur de ces derniers siècles et des prochains! Il y a de quoi être triste et inquiet!

_ Entre hommes je peux vous confier que mes sentiments pour elle n'ont pas changé; et que, de ma propre volonté ils ne changeront pas. Mais j'évolue moi-même et c'est de cela qu'elle et moi nous nous inquiétons. Prenez soin d'elle Potti. Je vous revaudrai cette attention. Et puis ne vous tracassez pas trop au sujet de vos calculs. Je crois de moins en moins à la preuve par neuf quand on s'en sert pour convaincre des gens qui préfèrent croire qu'un et un font trois! En tant que scientifique je tiens la preuve pour un élément fondamental dans la démonstration de la vérité; en tant que ce que je suis appelé à devenir, j'introduis des doutes sur son efficacité. Ce que je présumais lors d'un de nos précédents entretiens semble se confirmer : le champ des certitudes tient plus du marécage que du tableau noir! Il vaut mieux l'arpenter en pagayeur qu'en géomètre. J'espère que je ne vous décourage pas de persévérer!

_ Oh! vous savez aussi bien que moi qu'un yogi reste détaché! Et qu'un yogi hindou le reste doublement! Vous me troubleriez en refusant a priori d'utiliser mes travaux s'ils aboutissaient. Ce n'est pas le cas. Vous émettez des hypothèses que par ailleurs je partage. Supputez cher ami, supputez... et moi je continue dans la direction de recherche que vous m'avez indiquée. Je vous rappelle si j'ai du nouveau... _ .

Potti était un ami. Henri l'aurait juré : Potti ne trahira pas au chant du coq, quand les volatils de tout poil brailleront pour masquer la parole, quand les légions romaines aux ordres ecclésiastiques les chargeront au son du canon. Potti ne trahira pas au chant des sirènes, non plus qu'aux chants des oiseaux : il n'est pas dans sa nature de trahir. Sa nature, pas la nature, sa nature : celle qu'il s'est forgé au fil des siècles, des ans, des heures, des secondes; celle qui de toutes les natures humaines côtoie le mieux le présent, la nature hindoue. Henry voyait cette relation comme une évidence : Potti était mieux préparé que quiconque à affronter la Vérité telle qu'elle semblait se dessiner, parce que sa philosophie s'en approchait de troublante façon! Il est probable que sa présence dans l'aventure n'était pas fortuite. Qui mieux que lui pouvait naviguer sans traumatisme excessif dans les univers métaphysiques et assister sans défaillir aux noces de la matière et de l'esprit. Henry avait chassé sa mélancolie en songeant aux combats : n'était-ce pas la preuve qu'ils étaient justes? Il retourna auprès d'Yrwin.

 

 

Chapitre XXVIII

 

 

Roland se présenta chez Henry le lendemain matin. Françoise l'accompagnait. Henry vint ouvrir

_ Le professeur devrait fustiger l'élève dilettante, mais je dois avouer que votre visite à tous les deux me touche. C'est la meilleure partie de la France que j'accueille : sa belle jeunesse que le monde entier nous envie! Vous ne connaissez pas Irwin... Voilà c'est fait... Je lui ai parlé de vous, Roland. Mademoiselle?

_ Françoise. _ Henry survola la blondeur jaune paille aux reflets roux, croisa le regard mauve, se posa sur les lèvres indigo, se dispersa sur les myriades de bibelots qui ornaient les appendices et autres extrémités, frôla le corsage vert pomme dans l'échancrure de la veste bleu nuit, esquiva à peine le jeans noir maculé de rose chair, et déposa ses hommages sur les santiags.

_ Françoise je suis à vos pieds!

_ J'avais remarqué monsieur le professeur... Mais puisque vous appréciez la jeunesse vous devez souffrir qu'elle se sente belle!

_ Mais j'aime votre tenue... Elle est vivante... N'est-ce pas Irwin?

_ J'ai moins de mérite que vous de l'apprécier. Question de génération...sans doute.

_ Entrez mes amis. Je ne peux vous accorder qu'un petit quart d'heure mais ce soir nous dînerons ensemble, si vous le voulez. Alors Roland comment voit-on mon escapade, à la fac?

_ Pleine de mystères! Et j'emploie ce mot dans son sens le plus religieux... Vous nous intriguez... C'est le moins que l'on puisse dire. Pouvez-vous divulguer quelques informations qui placeraient votre voyage dans un cadre plus proche de nous?

_ C'en est à ce point! Puis-je tabler sur votre discrétion? Il sortira d'ici une révolution. Elle sera d'ordre scientifique. Vous, Roland, elle ne vous étonnera qu'à demi. Vous y êtes en quelque sorte préparé... Pour le vulgum pecus il se peut qu'elle soit plus rude à avaler!

_ Elle aura donc des incidences sur la Société? Au point de vue de la morale?

_ Allez savoir! Il est vain de pronostiquer autre chose que des interrogations... Mais des interrogations pressantes. Il appartiendra à tous d'y répondre.

_ Quand serons-nous fixés?

_ Dans quelques semaines! Il nous faudra formaliser tout cela et, dans la mesure de nos modestes moyens, essayer de trouver quelques réponses. Les plus urgentes. Pouvez-vous préciser la nature des inquiétudes que vous rapportiez.

_ Il se raconte que vous seriez en état de révéler la vérité sur le fonctionnement du monde. Sur la vie : le pourquoi, le comment... Tout quoi! Les nouveaux évangiles seraient pour demain!

_ Où vont-ils chercher tout ça! Et qu'est-ce que tu penses, toi?

_ Je crois qu'un grand pas sera fait dans la compréhension du monde. Qu'évidemment il en découlera des règles de vie différentes. Je pense que l'humanité prendra pleinement conscience qu'elle vit dans la relativité du temps. Et qu'il ne s'agissait pas seulement de comprendre les lumières dans les trains et celle des étoiles, mais bien l'organisation temporelle de notre structure essentielle. De là... J'ai suffisamment d'imagination pour bâtir mille scénarios! Personnellement la vérité ne me fait pas peur.

_ Et vous mademoiselle?

_ La vérité? Je préférerais ne pas la connaître si elle doit m'effrayer!

_ Vous n'avez pas le choix. Vous choisissez de ne pas la connaître?

_ Vous dites que je n'ai pas le choix!

_ Un : vous n'avez pas le choix. Deux : il ne vous est pas interdit de choisir. La première affirmation n'empêche en rien la seconde. Il faut souvent toute une vie pour tirer les conséquences de la première. J'arrête de vous taquiner. Je note que l'inquiétude métaphysique ne vous ronge pas. Et c'est aussi bien ainsi. Il sera toujours temps... Ils s'installèrent sur le divan et dans les fauteuils.

_ Qu'allez-vous visiter? Combien de temps restez-vous?

_ Une petite semaine. Je ne dois pas manquer les cours de Mademoiselle Solange.

_ Qu'est-ce que vous pensez de votre nouveau professeur?

_ Plus besogneux que vous, mais tout aussi intéressant. Nous pensons faire les musées en priorité.

_ Comptez un minimum de deux jours pour le Métropolitan... Si vous hésitez questionnez Irwin. Il ne connaît pas "que" les restaurants chers! Il connaît "aussi" les boîtes onéreuses...

_ Qu'elle est votre fonction, votre rôle, dans cette aventure Irwin? On peut se tutoyer, non?

_ Bien sûr! J'assure l'intendance matérielle et morale.

_ Irwin est un grand modeste. Vous le connaîtrez mieux ce soir. Excusez-moi mais j'ai un emploi du temps très rigoureux. Passez une bonne journée et soyez là vers vingt heures. Henry accompagna les jeunes gens jusqu'à l'ascenseur.

_ Alors Irwin, tes impressions...

_ Je ne voudrais pas céder à la paranoïa... mais il me semble que ton jeune élève te prend pour un vieux con.

_ Vieille pratique estudiantine! Je n'ai rien noté d'anormal. Pas de stress.

_ Tu as sans doute remarqué que tu étais désarmé devant un criminel "inconscient" de la malignité de son acte. Il faudra remédier à ce défaut de la cuirasse. Mettre en place un protocole d'analyse de la pensée de tous les interlocuteurs, sans exceptions! Le minimum certes, mais suffisant. Rude épreuve pour toi mais parfois tu découvriras qu'un ennemi potentiel vient en ami...

_ Pas évident ton truc... Je pense qu'il faudrait orienter la discussion avec des questions pour tester la sincérité des réponses. Mais c'est valable pour des interlocuteurs motivés... Avec des malfaisants ignares, j'aurai pris ma claque avant d'avoir ouvert la bouche!

_ Le protocole peut prévoir de tester la qualité de l'interlocuteur avant d'évaluer ses intentions. De toute façon il faudra te protéger des "importuns". Pas question de te livrer à la foule. Tes visiteurs seront autorisés.

_ Mérodotte m'attend. À tout à l'heure.

 

 

Chapitre XXIX

 

 

 

Mérodotte attendait, tranquille, comme quelqu'un qui a tout son temps.

_ Ne te presse pas mon jeune ami. Je n'ai que des babioles pour aujourd'hui. Le projet, c'est tout! Et pour te mettre immédiatement dans le bain je te le donne brut de fonderie : et bien non, il n'y a pas à proprement parler de projet; au sens de projet de Société par exemple...

_ Tu veux dire qu'il n'y a pas de finalité à l'aventure humaine? Mais le jugement dernier dont parle le Conseil des Voies?

_ C'est un jugement absolu; qui ne reposera pas sur des résultats obtenus dans l'accomplissement d'un programme négocié entre les parties. Le Créateur vous a donnés, Le Créateur vous reprendra.

_ Pourtant, la morale, tout ça...

_ Bien sûr, s'il n'y a pas de projet il y a une logique! Les dés de Dieu ne sont pas pipés... Retour à la case départ! Sortir de l'illusion... Aller dans le bon sens... Fruits de la création, nés d'une volonté, votre destin, votre finalité est d'être. Votre mesure ce sera l'aptitude à être. Vous serez jugés sur cela : êtes-vous, les hommes, un genre qui est? Imagine un artiste peintre qui vient de terminer un tableau. Il peignait le bonheur de peindre, voire celui de vivre. Il peignait donc un état, il ne réalisait pas véritablement un projet. Si le lendemain en voyant son tableau il ne ressent rien, ou pire, de la tristesse, il détruira le tableau. Le tableau a moins de chance que vous : il ne peut pas s'adapter à son créateur, lui!.

Mérodotte se tut. Depuis les millions d'années qu'il avait mission de former des Envoyés, sur notre terre ou ailleurs, il assistait à leur désarroi quand il leur annonçait l'absence de projet; la certitude qu'il n'y en avait pas... Venant après le chapitre sur l'illusion, cette révélation les déstabilisait entièrement. Mérodotte les aimait bien ses élèves d'un instant, certains moins que d'autres, mais aucun qui ne l'ait ému un moment. Et l'Homo sapiens était plutôt mal armé pour réussir. La longue maturation du cycle du carbone sans doute... Une trop lente adaptation ensuite, avant l'âge de raison. Et une première sanction il y a vingt mille ans : le déluge. Sans beaucoup d'effets à ce qu'il semblait.

Pour être vivace, le petit dernier des envoyés l'est. Pour le moment il est sous le choc! Et encore il le prend bien... L'avantage d'être athée! Lui, il se découvre un père en même temps qu'on lui confirme son état d'orphelin! Il faut noter que les Envoyés n'apparaissent dans l'histoire des espèces qu'à des moments délicats, voire comme dans le cas des humains, plutôt désespérés! Ils sont des recours, des secours. Mérodotte feignait d'oublier que sur les millions de mondes fécondés, seules quelques espèces avaient été amendées. Encore s'agissait-il de groupes issus du cycle de l'énergie pure, bien plus proche du Créateur que ne l'étaient ceux du carbone : charbonnier n'est pas maître chez les autres! Cet état de fait pouvait provenir de l'absence de projet. Soit l'espèce était viable en raison de sa nature même, soit elle finissait par disparaître : ainsi le voulait l'économie de la création! La mise en place du Grand Conseil et du système des Envoyés, la présence et le rôle des âmes, tout cela n'était que la forme la plus achevée de l'activité que déploie une souche pour se pérenniser.

_ Ça secoue une annonce comme celle-là! Ne t'inquiète pas Henry, on va t'en construire un de projet... Un beau à votre mesure! D'abord il ne faut pas crier à l'injustice : il y a dans l'homme tous les ingrédients nécessaires pour parvenir aux plus hautes destinées. Il y a aussi tous les ingrédients qui conduisent au néant. Première question à laquelle vous devez répondre : le combat en vaut-il la chandelle; ou la lampe à huile pour rester dans le contexte? Ton avis...

_ Pour gagner le paradis? Pour gagner quoi au juste?

_ Pour être réel. Pour sortir de l'illusion.

_ Je croyais qu'il faudra sortir de l'illusion pour accéder à la réalité.

_ Il faudra la dominer. Sans changer d'état.

_ C'est si bien que ça la réalité?

_ C'est. To be or not to be. Si tu ne ressens pas en toi-même que la finalité de la vie se loge là, nous allons avoir du boulot! Je plaisante. Quelque part en vous, sous les strates de détritus que dépose l'illusion, vous savez que vous êtes autre chose que des fantoches perclus de rêves. Aussi cons que vous soyez, un jour vous avez rencontré la réalité. Ne dis pas non : cela vous est donné! Je dirai même plus : cela vous est donné de la reconnaître. Ce face à face avec vous, cette rencontre des deux mondes, ils naissent le plus souvent d'un instant de profonde harmonie : ce peut être un moment d'amour, de vagabondage, une vision d'art, tout instant privilégié qui soudain vous dépasse; qui vous dépouille de vos oripeaux, qui chasse les fumées; qui vous dénude. Ne me dis pas que tu n'as pas vécu cela! Toi! Un yogi qui plus est! Alors peut-on dire que ce moment est heureux? Le mot n'a pas de sens ici... En as-tu un autre?

_ Non! C'est Le mot! Et je ne le connais pas! Évidemment...

_ Tu vois la difficulté! Rassure-toi, si je puis dire, personne n'a su la résoudre; sauf à titre individuel ; peu de monde en vérité; mais cela te prouve que c'est possible. Laissons mûrir... Revenons au projet. Nous allons imaginer un projet qui soit accessible au plus grand nombre. Nous allons plaider coupable et demander le sursis. As-tu une idée? Après tout c'est un projet pour toi, pour vous...

_ Je ne m'attendais pas à cette question. Nous sommes tellement habitués à ce que l'on nous dicte nos vies... Surtout celles après la mort!

_ Je ne te demande pas de me définir un paradis. Un projet de... d'aboutissement suffira.

_ Tous les hommes naissent libres et égaux et le demeurent.

_ C'est un bon début. Essaye de traduire ça en mode sociétal... Social place l'homme en vedette... Sociétal place la société devant.

_ La Société fait naître les hommes libres et égaux et veille à ce qu'ils le demeurent! C'est quoi et c'est qui la Société?

_ Une tribu d'hommes libres et égaux! Dis-toi bien une chose mon jeune ami : nous n'allons rien inventer! Nous allons piquer les bonnes recettes et les appliquer! Les appliquer! Pas le mot, mais le maître mot : appliquer! Faire, réaliser, concrétiser, exécuter... Mettre en uvre les maîtres mots, voila l'essence du projet! Architecte, ouvrier, oui! : le créateur n'a jamais été qualifié d'intellectuel! Il faut commencer par là : rassembler toutes les vertus et les fondre dans un seul vocable. L'homme sera un ouvrier, un point c'est tout. Et un point c'est précisément ce qui contient tout! Un point c'est probablement la taille de l'univers au commencement... C'est ce qui reste des choses quand elles sont ramenées à leur plus simple expression... C'est le plus petit dénominateur commun... Et puisque la spiritualité ne t'est pas étrangère, j'ajouterai que c'est aussi le passage obligé vers ailleurs. Allez, continue.

_ Les tribus s'assemblent et forment la grande tribu du genre humain. Pour quoi faire? Pour tendre vers le réel... Mais comment?

_ En supprimant les il, les illu...

_ sions! Merci, j'avais compris! Comment supprimer les illusions?

_ Attention ouvrier Henry! Laisse-moi les grands discours. Toi, regarde à hauteur de truelle. À hauteur de serpe en l'occurrence. Regarde ta vie quotidienne et les bonnes grosses illusions qui crèvent les yeux, et que vous ne voyez pas, ou plus, parce que justement elles vous ont crevé les yeux! Je te rends la vue et tu vois quoi?

_ L'horreur! J'ai les yeux pleins de merde, de merdes au pluriel, à moi! à l'aide!

_ Fous-toi de moi!

_ Je n'y peux rien moi! Sue Ellen m'a fasciné dès mon plus jeune âge et j'aime les belles bagnoles! Et mon boulot consiste à m'occuper de choses dont le moins que l'on puisse dire, est qu'elles ne participent pas au premier chef à l'avènement de l'homme.

_ Ne vous faites pas plus léger que vous n'êtes professeur! Chez vous la télévision et la voiture ne prennent qu'une part infime de votre temps et encore moins de vos préoccupations. Et vous croyez sincèrement que plus de science égale moins de malheur... Veuillez considérer le cas du citoyen moyen je vous prie.

_ Bon! Tu mets en accusation notre mode de vie. Une question me turlupine!

_ De cheval... _ Mérodotte rougit. Ces hominiens de souches populaires l'entraînaient dans des débordements verbeux du plus mauvais effet. Il reprit.

_ Qu'elle question?

_ Celle du mode de vie. De la vie de qui parlons-nous? Je ne représente qu'une minorité de nantis! Et encore... Jusque dans mon environnement la misère absolue vient rappeler l'étroitesse de ce territoire.

_ Excuse-moi de te dire cela, mais du strict point de vue de l'observation tu es le représentant des individus les plus éloignés de la réalité. L'aborigène d'Australie en est bien plus proche que toi! Je t'accorde que toi, tu es conscient de ta situation... et qu'il n'est pas interdit de penser que tu pourras le rattraper et le dépasser. Qui peut le moins peut le plus... Mais ce qui te désigne plus que tout pour le rôle de promoteur, ce sont les moyens de diffusion dont ta minorité dispose. Vous serez sauvés par où vous avez péché! Mais bien sûr la question peut se poser de savoir s'il ne faudrait pas mieux s'attaquer aux civilisations les plus proches de la solution! Franchement je ne le crois pas... Vous êtes un exemple pour beaucoup d'entre elles, les plus acculturées, qui rêvent de pénétrer dans le monde merveilleux que vous leur faites miroiter!

_ Laisse-moi continuer. Notre civilisation dite de consommation, et que moi j'appelle de frustration, ne peut en aucun cas... _ Ils discutèrent longtemps. Un projet prenait forme, une forme étrange, qui tournait autour du réel en volutes ascensionnelles, pour l'encercler d'abord dans les désillusions, pour l'enserrer ensuite dans des vux d'inclusion.

_ Tu vois que ce n'était pas très difficile de construire un projet. La difficulté consistera à le réaliser. Et pourtant l'homme mettra en doute le projet, avant de douter de leur capacité à le mener à bien! Ils répugneront à revêtir le bleu de l'ouvrier : la veste de l'intellectuel est tellement plus seyante. Le chatoiement des illusions... Je te plains mon pauvre ami!

_ Et moi donc! Tu sais ce qui m'effraie le plus dans cette aventure... C'est que je n'aime pas beaucoup les hommes... Je crains de les abandonner.

_ Confidence pour confidence nous le savions. Un philanthrope n'aurait jamais accepté d'infliger la potion. Tu as vraiment toutes les qualités pour cette mission! Le profil du poste comme on dit chez vous...

_ Autre chose qui m'étonne. Nous n'avons fait aucune référence à la morale dans le projet...

_ Il faudra t'habituer à considérer la morale comme un moyen et non comme une fin. Sociale ou individuelle elle n'est qu'un moyen d'aider une société ou un individu à progresser vers un but. Il faut arrêter de porter des jugements "moraux" sur la morale! Je sais que le Conseil des Voies porte une grande responsabilité dans votre conception de la morale. Il est vrai que pour des croyants les contraintes imposées par les règles étaient supportées sans problème, ce qui n'est plus le cas avec la spiritualité déliquescente de notre époque. Je dis spiritualité et non bondieuserie. Nous discuterons de cela bientôt. Retiens que la morale aidera l'ouvrier comme l'aident son équerre, son marteau et tous ses outils. D'ailleurs certaines associations présentent les préceptes moraux sous forme d'outils.

_ Les Francs-maçons, je crois. Tu dois savoir, toi, s'ils possèdent un secret?

_ S'ils en ont un je pense qu'il serait grand temps qu'ils le communiquent à l'humanité! Je ne vois pas l'intérêt d'un secret qui n'a pas trouvé, au fil des siècles, l'occasion de se manifester. Je peux te dire que si moi j'en avais un qui puisse vous être de quelque utilité, je m'empresserais de vous le refiler!

_ Toi? Tu connais des choses que tu ne communiques pas!

_ Bien sûr. Mais je ne m'en vante pas. Et à mes yeux elles ne comptent absolument pas dans l'idée que je me fais de moi. Divulguer certaines informations me paraît inopportun; qui éloigne du port, du but. Point. Je sais que beaucoup de gens s'arrogent le droit de statuer sur ce qui est bon pour leurs concitoyens. Lourde responsabilité.

_ Tu crois que je devrai tout dire?

_ Il t'appartiendra de choisir. Lourde responsabilité.

_ J'en suis déjà fatigué! Je rentre. À demain mon cher Mérodotte.

 

 

Chapitre XXX

 

 

_ Comment va ce cher Mérodotte?

_ Ça va. Il a plein de projets! Dont un pour le genre humain.

_ Vous avancez. Quand on sait où on doit aller le trajet est presque fait!

_ Je m'en faisais tout un monde de ce projet... Mais à la réflexion c'est bien la volonté d'aboutir qui est déterminante. Volonté, ouvrier, le discours de Mérodotte n'a rien d'ésotérique. Il y a du Churchill dans cet ectoplasme! Du sang et des larmes, voilà ce qu'il promet! Le sang je ne sais pas; mais je suppose que nos contemporains accepteront mal de devoir se plier à une obligation de résultat dans un domaine où le laxisme ne le cédait qu'à mollesse des convictions. Quant à vivre sans connaître du bien et du mal...! Deux mille ans de pénitence ne semble pas les avoir découragés de trancher dans cette matière apparemment inépuisable... Car Mérodotte, il envoie la morale valser! Opportun et intempestif vont devenir des mots à la mode.

_ Tu brodes. Il n'a pas dit ça.

_ Pas vraiment... Je présume, je présage, je conjecture... Réponse la semaine prochaine! J'ai temps libre cet après-midi. Tu n'as rien pour nous changer les idées?

_ Quel genre?

_ Balade. Tiens! la Statue de la liberté! On prendrait un bon bol d'air et ça me ferait des souvenirs.

_ O.K. Partons tout de suite. Nous déjeunerons là-bas.

 

 

 

 

 

À vingt heures les deux jeunes gens se présentaient chez Irwin. Françoise, dans l'évident souci de plaire au professeur, avait fardé son habituelle présentation : perruque blonde, un bleu très sage sur les paupières, un mascara léger, veste et corsage de tons pastel, jeans noir et entier, bottines façon couture. Pour un peu on ne l'aurait pas reconnue. Roland affichait son élégance naturelle dans un costume dégriffé de chez Jean-Paul Gaultier. Son loden était anglais, comme ses chaussures. Henry eut un léger recul en leur ouvrant la porte.

_ Ah! non professeur! Je ne peux pas faire plus soft!

_ Mais chère demoiselle je ne reculais que pour mieux vous contempler. Vous êtes parfaite mais vous l'étiez déjà. Je vous préfère habillée de la sorte uniquement parce que je dois paraître moins vieux en votre compagnie. Je vous sais gré de vos efforts. Quant à Roland c'est un gentleman, isn't it?

_ Le costume est français.

_ Qu'avez-vous fait de cette journée?

_ Le Métropolitan côté mobilier. Superbe. En Europe nous sommes habitués à voir les meubles, sinon dans leur cadre d'origine, du moins dans un cadre historique. Ces pauvres américains sont obligés de construire un environnement adéquat pour exposer les uvres. Pas étonnant qu'ils se distinguent dans les décors de cinéma!

_ C'est vrai que quand je suis rentré aux États-Unis après quelques semaines passées dans les grandes villes touristiques d'Europe, l'indigence architecturale de ce pays m'a frappé. Comme m'avait frappé la petitesse de vos paysages...

_ Nous allons sortir tout de suite. Pas la peine de vous déshabiller. _ Quelques minutes plus tard ils étaient dans la rue.

Irwin émergeait de son groupe comme Manhattan émerge de New York. Le roi entouré de sa cour; de ses nains pensait Roland qui maniait volontiers l'auto dérision quand le sort qu'il souhaitait ne semblait pas disposé à participer au tirage. Pour tout dire, Irwin l'impressionnait. Par sa masse, par ses yeux. Deux cent quarante livres de chair blonde, tonique, avec en haut, très haut, à vous tordre le cou, une tête de bouddha américain; un Paul Newman qui aurait la physionomie apaisée et apaisante du Daï Lama. Le simple fait de croiser son regard était une épreuve pour Roland : l'instant de paix qu'il rencontrait dans l'azur calme et chaud, veiné de quelques vapeurs malicieuses qui pourraient être des mirages, déposait en lui un élixir qui rongeait ses certitudes malignes avec la célérité d'un feu de broussailles un jour de fort mistral. Il se retrouvait alors dénudé et honteux, sans force. En regardant ailleurs il remontait sa hargne comme on remonte un jouet. À chaque secousse il y mettait moins de soin et plus de nerf... Irwin n'avait pratiquement pas ouvert la bouche et déjà Roland se savait vaincu. Faute de combattant. Pourtant il aurait juré que le combat avait eu lieu; quelque part; sans lui. Il ne s'était pas battu : on avait éliminé l'idée qu'il véhiculait et que l'on avait jugé néfaste. Quelqu'un avait fait le ménage! Qui? Ou quoi?

Il marchait sa main dans celle de Françoise. La chaleur venait d'elle. Il serra un peu; elle le regarda. Elle le trouva blafard, petit, riquiqui. Plus calme; pas détendu, calme. Pas naturel. Elle aurait voulu être seule avec lui, même au restaurant, à lui parler en le tripotant, comme il disait en la laissant faire. Elle aussi, le géant la troublait. Quand elle était gamine, son père avait possédé une très grosse voiture allemande. Irwin lui faisait le même effet que la voiture : elle était belle et grande mais on avait peur d'elle car tout le monde semblait vouloir la protéger. Elle n'osait pas monter dedans, elle n'oserait pas le tripoter. Le père avait vendu la voiture qui revenait trop cher; elle ne prendrait pas le risque qu'il lui devienne trop cher. Elle baissa le regard. Un taxi s'arrêta.

Le repas se terminait. Roland fumait en faisant des ronds qui montaient, auréolaient Irwin l'espace d'un éclair, et filaient se perdre dans les colonnes de fumée. Les visages marquaient la reconnaissance qu'ils devaient à leur estomac de gastrolâtres, en affichant une satisfaction organique et viscérale.

_ Une bonne chose de faite! constata Henry avec ce pragmatisme optimiste que lui procurait l'alcool. Mentalement il soufflait. Il était venu pour enfoncer une porte et il l'avait trouvée ouverte. Quelqu'un ou quelque chose avait désarmé Roland...

 

 

 

 

Les deux hommes affalés dans les fauteuils miraient leur poire à la lumière de la cuisine dont la porte était restée entrouverte. Les murs du salon se cachaient dans le noir, sauf celui des fenêtres qui reflétait faiblement les lueurs de la ville.

_ Elle est bonne ta poire!

_ Brute de pommes si je puis dire... Elle vient de chez vous. Dis donc je n'ai pas très bien suivi la manuvre avec Roland...

_ Il n'y a pas eu de manuvre! Rien! Vide le monsieur... comme un nouveau-né! J'ai fouillé jusqu'à sa première communion : pas la plus petite trace d'arrière-pensée nous concernant. Et Françoise itou! Deux blanches colombes en voyage touristique... Voilà nos conspirateurs!

_ Tu as procédé à tes investigations avant le Château Margaux?

_ J'avais commencé avant l'apéro!

_ Aucune tension?

_ Si. Tu semblais l'impressionner. J'ai noté un peu de crainte à ton égard... Et une certaine admiration du côté de Françoise. Sacré toi! Remarque que nous leur faisons un procès d'intention car je n'ai jamais ressenti de stress chez eux. Ce qui ne signifie pas forcément qu'ils l'aient dissimulé ou, comme tu le supposais, qu'ils ne l'aient pas subi parce qu'ils se sentaient innocents de leurs mauvaises pensées. Et malgré tout je suis persuadé qu'ils venaient nous espionner!

_ Moi aussi. Tu dois en parler à Mérodotte. J'ai ma petite idée sur la question... Tiens mets-nous un peu de musique...

 

 

CHAPITRE XXXI

 

 

Mérodotte leva les yeux vers ce que nous appelons le ciel et passa sa lèvre inférieure sur celle de dessus. C'était chez lui le signe d'une grande émotion. Henry venait de lui raconter les événements de la veille.

_ Mon cher Henry je te dois des excuses et une explication... Souffre que je te les doive encore un certain temps. Pendant les prochaines semaines tu devras, comme tu l'as fait aujourd'hui, me rapporter tous les événements qui te paraîtront disons... surnaturels. En un mot : nous avons commencé à évacuer la notion du bien et du mal de la morale usuelle pour la remplacer par celle du bon et du mauvais. C'est faire peu de cas de la réalité métaphysique d'un concept qui pourrait se rappeler à nous sous sa forme la plus maligne... Et je pèse mes mots. Soyons vigilants! En attendant je ne peux que te conseiller d'écarter tes jeunes amis. Reprenons le projet s'il te plaît...

 

 

 

 

Quand Henry reprit ses esprits dans le salon, le répondeur téléphonique lui indiqua de rappeler Potti. De toute urgence sans se préoccuper de l'heure! Ce qu'il fit.

_ C'est vous Henry. Figurez-vous que l'observatoire vient de me signaler un transfert... Je me demandais si vous étiez parti...

_ Je m'absente mais apparemment sans incidence sur l'espace-temps. Encore un truc à éclaircir! Donc quelqu'un d'autre que moi a voyagé. Impossible de donner le sens de la migration?

_ Non. Probablement une arrivée puisque vous êtes le seul à ma connaissance à pouvoir vous expatrier.

_ Soit ce quelqu'un serait rentré avec moi, soit il était là avant la mise en uvre du système et il vient de ressortir. Probablement une arrivée en effet. Il y a longtemps?

_ Hier en début d'après-midi. Le stagiaire n'a pas pensé à m'avertir. Dès huit heures je serai là-bas pour faire une analyse plus fine du phénomène. Je vous rappelle si j'ai du nouveau.

_ N'hésitez pas. Soyez très vigilant Potti. Toutes sortes d'ennemis sortent de l'ombre, pour ne pas dire d'outre-tombe!

_ Vous me faites peur...

_ Ne dit-on pas que la peur est le commencement de la sagesse! Soyez prudent. On s'appelle...

 

 

 

 

 

_ Alors Mérodotte qu'est-ce que tu penses de ça...

_ Il ne s'agit pas de membres du Conseil des Voies. Ce qui me surprend, c'est que seul le transfert d'un élément physique perturbant votre espace-temps, ce n'est pas un "esprit" qui s'est transféré... S'il s'agit d'un homme, il s'agit d'un "revenant"! Mais cela peut être un "alien", un extraterrestre dont la complétude serait suffisamment étoffée pour déclencher votre système. Qu'est-ce que tu préfères?

_ Un bon fantôme bien de chez nous! Blague à part, qu'est-ce que tu préfères, toi?

_ Un bon fantôme bien de chez vous! Au moins nous saurions à quoi nous en tenir... Note que rien n'indique que nous avons affaire à un élément hostile... Il a peut-être désarmé Roland. Notre prévention à son égard vient du fait qu'il ne s'est pas annoncé. Et que je ne vois pas d'où proviendrait une aide anonyme que nous n'aurions pas sollicitée. Et puis je trouve que le moteur marchait sur trois pattes! Je me comprends...Cela dit il faut se garder de conclure trop rapidement. Restons sur nos gardes et attendons la suite.

Quand Henry retrouva Irwin, celui-ci s'apprêtait à sortir.

_ Ne te sauve pas!

_ Je croyais que tu traînais dans les cafés. Quoi de neuf?

_ Mérodotte reste évasif mais de toute évidence il est inquiet. Un fantôme ou un alien serait parmi nous! Ami ou ennemi... Probablement ennemi; les amis sont plus rares et généralement ils se font connaître! Nous devons redoubler de prudence. Qu'est-ce que tu penses?

_ Rien de précis. Nous devions être très optimistes en pensant n'avoir à combattre que pour quelque chose. Nous devrons nous battre contre un je-ne-sais-quoi...

_ Tu sais parfaitement quoi! Toi et Mérodotte vous tournez autour du pot. Mérodotte m'a promis la vérité. Et toi?

_ Écoute. Mérodotte t'a apparemment révélé tout ce que tu pouvais entendre! Tout ce que tu étais capable de comprendre. Un élément est venu de l'extérieur pour s'insérer dans le jeu sans que l'on sache encore dans quel camp il joue. Tu peux broder à l'infini là-dessus si cela te chante, mais tu ne démontreras pas, pour l'instant du moins, la justesse de tes conclusions. Ne dilapide pas tes forces... Chaque chose en son temps... J'ai dit!

_ Merci de ton aide! Attends que j'en sache plus que toi! Tu n'as pas fini de passer pour un con! Allez viens! je ne suis pas rancunier! Je te paye à boire au Rainbow. _

L'intrusion d'un étranger dans la partie inquiétait Irwin autant qu'elle le rassurait. Croire que seule la malignité des hommes ferait obstacle à la réalisation du projet ne le satisfaisait pas. Son âme gardait la trace de combats bien plus rudes que ceux qu'il pourrait mener contre la faiblesse humaine... La croyance populaire présente le Mal comme un élément identifiable et que l'on peut vaincre par la seule volonté. Au niveau des soucis quotidiens l'approximation est valable et l'on a vite fait la différence entre ceux qui combattent et les autres. Les religieux et les philosophes, plus avertis de la complexité des choses, se méfient, et leurs images d'Épinal se dessinent en trois dimensions. Irwin possédait la connaissance des mystiques, une connaissance holographique de la réalité. Henry, déjà, en avait l'intuition. Il est vrai que la vérité sur le mal ne se transmet pas. C'est comme l'apprentissage du vélo. Il faut pratiquer! Pourtant on a tout dit sur le sujet et même que la réalité était tricotée en fil noir et blanc; ce qui plaisait à Irwin; mieux en tout cas qu'en fil gris. "Aime et fait ce que tu veux" : cet auguste précepte lui plaisait encore mieux.

Mais partout et toujours la notion de mal traîne des connotations morales : en présence de vie organisée, policée, socialisée, le mal n'existerait pas! Il y a très longtemps, avant même d'avoir rencontré Eulalie, qu'il ne pensait plus cela...

_ Tiens, je vais te raconter une petite histoire que mon âme a vécue jadis... _ Irwin regarda le jardin lumineux qui fleurissait sous leurs pieds; puis les lumières qui clignotaient dans les yeux d'Henry.

_ Oh! je sais, cela fait très comte de Saint-Germain d'évoquer des vies antérieures! D'autant que je suis le seul à pouvoir le faire actuellement; avec peut-être un jeune tibétain; mais il est trop tôt pour qu'il le dise. Aucun homme ne pourrait supporter le poids de plusieurs vies. À chaque vie suffit sa peine! Voilà l'histoire d'Eulalie... _

 

 

 

 

 

 

L'âme d'Irwin se souvenait bien d'Eulalie. Elles s'étaient croisées la première fois, du côté de Thèbes, il y a quatre mille ans. À cette époque en bonne âme elle occupait un prêtre égyptien nommé Ipou; lequel nom figure d'ailleurs dans la salle mortuaire du monument funéraire d'Aménophis IV. Outre l'exercice de ses fonctions sacerdotales Ipou étudiait et professait les sciences; avec bonheur puisque l'on venait de partout pour le consulter ou suivre son enseignement. Il avait pour élève un homme aujourd'hui célèbre, le fils de la fille du pharaon, le bien nommé Moïse. La science d'alors s'intéressait à tous les aspects de la vie qu'elle dissociait peu La relation entre le bien et le mal n'était pas moins tumultueuse que maintenant. Chaque camp avait ses champions qui portaient de beaux noms : Isis, Osiris, Aton... Les discours sur le sujet étaient tout aussi nombreux. Des discours qui ne satisfaisaient ni le maître ni l'élève : dans leur esprit le bien absolu n'existant pas, le mal devait exister et le rapport de force entre les deux principes relevait de la physique : le mal existait comme principe de non-vie, de non-réalité. Le mal ou le néant; mais c'est bien connu que la nature a horreur du vide!

Eulalie apparut d'abord dans la vie de Moïse. Elle venait de Crète, une province soumise par les Égyptiens. Moïse l'acheta pour étoffer son personnel de cuisine : un an plus tard elle partageait son lit. Elle n'était pas la seule à le visiter : elle fut rapidement la seule a y demeurer, après, pour parler; puis la seule à y vivre. Le jeune Moïse voyait se réaliser le rêve de beaucoup d'hommes : partager l'amour avec une femme qui aime à parcourir la carte du tendre et le domaine des sciences, qui soit amante et amie en même temps et à contretemps, esclave mais toujours libre comme l'acide, qui pourrait vous dissoudre d'un regard distrait, d'un geste oublié. D'abord enchanté de ce qu'il crut n'être qu'une passion qu'il jugeait bénéfique à la formation d'un jeune homme, Ipou déchanta quand Moïse ne quitta plus que rarement le lit. Il devint hostile à Eulalie quand il comprit la nature de son jeu. Elle connaissait le secret de la naissance de Moïse. Jour après jour elle lui faisait descendre les marches de la pyramide. Ipou pensa qu'elle agissait ainsi pour déstabiliser une dynastie à laquelle elle devait son esclavage et celui des siens. C'était de bonne guerre! Mais comment avertir Moïse sans aller dans le sens de la révélation? Il ne s'autorisait pas le mensonge; l'omission tout au plus... Apparemment Moïse ne connaissait pas encore la vérité : pour le moment il ne s'interrogeait que sur le passé du peuple juif et sur l'injustice qui lui était faite par les Égyptiens. Ipou décida de convoquer la jeune femme. C'est de cette entrevue que son âme se souvient le mieux, quatre mille ans et cinquante corps plus tard. Une âme qui reconnut dans la beauté troublante d'Eulalie une part d'elle-même, comme le père se reconnaît en son fils à quelques traits de caractères. Elle reconnut l'amoralité et elle comprit que le jeu n'était pas la rançon d'un combat perdu mais le début d'un duel plus ancien et toujours recommencé. Du plaisir de se reconnaître elle conclut que le duel n'était pas la guerre et qu'elle pouvait se laisser séduire sans se compromettre; mais séduire par qui et pour quel combat? L'âme était jeune alors et avait peu connu du monde : d'Homo sapiens à Crosmagnon, en passant par quelques sauvages et autant de romains, elle avait peu appris avant les Égyptiens; pour tout dire, c'est dans Ipou qu'elle commençait sa vie. Plus évoluée, elle eut mieux discerné la nature d'Eulalie. Elle fut séduite par le trouble et l'odeur du combat. Comme Moïse elle ne vit que du feu dans ce bûcher. Elle ne vit pas les flammes de l'enfer car pour elle l'enfer n'existait pas. Heureux les innocents... Le Mal glisse sur eux comme glisse le Bien, comme vole l'hirondelle, le nuage et le sable, comme monte le Nil et comme tombe la nuit : par la grâce du créateur... Plus tard, dans Irwin aujourd'hui, l'innocence bardée de conventions, le Mal sera l'ennemi. Sauf à se souvenir de ce moment où masqué de si charnelle manière, il comblait le vide d'une âme en déraison; en y déposant le doute, une goutte de poison, une étrange plénitude, une graine de tourment. Bien que touchée, blessée, la jeune âme, d'une rare qualité, avait repris ses esprits.

_ Qui t'envoie? Quel est ton combat et pour qui combats-tu?

_ Je n'ai pas de maître et je me bats pour la justice.

_ Que sais-tu de Moïse?

_ Qu'il sera choisi. Pour renouer l'alliance. Je travaille à son destin.

_ Qui es-tu?

_ Eulalie.

_ Qui es-tu Eulalie?

_ Tu m'as reconnue mais tu ne sais pas qui je suis. Sache que je suis; moins que Celui qui Est, mais je suis. Sans moi la création s'absorbe dans le néant. Je suis le Noir qui donne son sens au Blanc.

_ Tu es celui qui prend tout. Pourquoi veux-tu Moïse?

_ Moïse doit m'aider à conquérir ce monde. Je n'aime pas la lumière et tes amis m'ennuient à me faire défiler déguisé en bestiau. Je travaillerais mieux dans l'ombre d'une religion. Moïse va donner des règles à son peuple, des règles dictées par l'Autre qui fera son tout-puissant. Du pain béni pour moi! Ici vous m'implorez parce que vous me reconnaissez comme l'autre puissance. Et je dois m'occuper de l'intendance, comme si je vous avais créés! Le comble! Là-bas je n'aurais même pas à me hisser pour vous ramasser, vous vous baissez si bien... Je te vois ennuyée belle âme... Tu penses que Dieu est unique, je le sais. Tu es un prêtre hérétique! Et tu ne peux t'opposer à moi... Tu irais à l'encontre de son souhait. Laisse-moi retrouver Moïse. Son destin doit s'accomplir. Votre destin.

_ Qu'arriverait-il si je te faisais exiler?

_ Moïse naîtrait ailleurs...

_ Va... _ .

Le lendemain Moïse tua un Égyptien. On connaît la suite...

 

_ Tu te souviens de ça comme d'un souvenir personnel ou comme d'une histoire que l'on t'aurait racontée?

_ Comme d'un rêve... sauf que l'on oublie les rêves. Intéressant ce Mal qui fait la volonté de Dieu! Il est vrai que, pas gênés, certains curés prétendent que c'est toujours le cas! J'ai repensé à Eulalie pour cela.

_ Eulalie est-elle une illusion? Henry secoua son verre devant la lampe pour mieux illustrer son propos.

_ Elle intègre notre pratique mais en tant que principe elle est d'une redoutable réalité. Je suppose qu'à l'image des Envoyés elle a revêtu une réalité physique; ce qui expliquerait le transfert noté par Potti.

_ Elle se serait absentée depuis plus de dix ans?

_ Hélas, non! Le principe s'est matérialisé, simplement.

_ En tout cas c'est un honneur pour nous de la voir, de le voir, se déplacer en personne pour intervenir dans notre projet. Qu'en espère-t-il d'après toi?

_ De bonnes choses si l'on pense qu'il nous a favorisés en désarmant Roland...

_ Mais que gagnerait le Mal à dominer le genre humain?

_ Si tu comprends que le Mal est un principe, tu comprends qu'il n'a pas le choix. L'autre principe a-t-il le choix? L'homme ne paît-il pas de sa mort le pouvoir de choisir entre des principes éternels qui n'ont pas ce droit. Souviens-toi de la douleur de Jésus quand ce qu'il abritait de divin dut supporter les péchés des hommes. Les Égyptiens, les Grecs, les Romains, tous, avaient des dieux bien moins rigoureux que le nôtre. Zeus, pour ne parler que de lui, était parfois un joyeux luron que les principes n'étouffaient pas. Je rectifie : que le principe n'étouffait pas. Tu reparleras de cela avec Mérodotte dans son cours sur la morale. C'est là que l'illusion rencontre cette réalité et la phagocyte! Tu reprends un bourbon?

_ Volontiers... On va semer une sacrée merde en cassant le jouet! Ça me fait peur... Encore une! Sec... Merci. Qu'elle aventure... Ma mère qui s'inquiétait de me voir croupir dans mon milieu! Je suis sûr que d'être sainte vierge par intérim l'amuserait. Tout me paraît irréel!

_ Bientôt tu auras continuellement le sens de la réalité. Une sensation que tu dois rencontrer furtivement au cours de tes exercices de yoga. Tu assisteras en spectateur intéressé, du moins je l'espère, aux feux des artifices de l'illusion. Tu constateras que la vie, dans son principe, est très austère. Tel que je te connais je ne suis pas certain que cela te convienne à temps plein. Tu voudras quelques récréations! _ Ils rentrèrent à pied.

 

 

CHAPITRE XXXII

 

 

L'avenue semblait le fond d'un océan de brume. Central Park émergeait, pareil à un vaisseau rongé de vert-de-gris. _ N'y entre jamais la nuit _ avait prévenu Irwin. Il faisait à peine nuit; une toute petite nuit qui s'abritait sous la couverture des brouillards fluorescents. Henry poussa la grille comme un enfant tourne le couvercle du pot de confiture. Il respira profondément l'air saturé d'humidité poisseuse, parfum capitaleux aux essences benzéniques et dont, miracle du lieu, se distinguait une pointe de nature, la fragrance champêtre d'un cousin du genêt. Il toussa. On toussa aussi, à quelques mètres de lui, une faible toux légèrement éraillée, un appel qui aurait mal tourné. La tousseuse sortit de l'ombre pareille à l'ombre qui naît d'une lumière, semblant venir de nulle part, et tellement fragile...Aux yeux d'Henry qui déjà savait apprécier dans l'opacité d'une ombre, l'épaisseur d'une vertu. Car sinon, la dame n'avait rien d'arachnéen. Grande et grosse, blonde et fardée, et tout ça beaucoup trop; en un mot une pouffiasse, prostituée, fille épaisse et vulgaire. Mais qui souriait divinement... Henry reçut ce sourire chaud, intelligent, presque maternel, comme un assoiffé du désert reçoit un bol d'eau. _ Je m'appelle Janet. Et toi beau brun? _ Elle avait dit beau brun comme on dit "mon enfant". Il s'entendit répondre :

_ Je m'appelle Henry.

_ Tu sais Henry que ce n'est pas prudent d'être ici. Moi je suis entrée pour pisser mais je préfère discuter sur le trottoir. Viens! _

Il la suivit. Sous l'éclairage elle reprit toutes ses couleurs. L'il gris perçait sous le mascara vert. Le charme de son sourire devait venir des yeux. Pas de la bouche, trop large, avec aux coins des lèvres des restes d'avidité, plutôt des cicatrices, trop fardée et les dents teintées de rose. Son manteau luttait pour conserver une dignité que la masse graisseuse qui le poussait de l'intérieur, voulait lui refuser. Les jambes paraissaient fines et galbées, presque déplacées dans le tableau.

_ Monsieur fait déjà le tour du propriétaire... Elles sont belles hein? J'ai du mal à croire qu'elles sont à moi... Elles sont fatiguées! Si tu m'offrais à boire mon chéri? Allez va! T'es mon premier client... c'est moi qui arrose! _ Henry ne disait rien... Cueilli à froid, sonné. Les belles putes de la cinquième avenue il ne les voyait pas : désir programmé qu'il fallait combattre! Normal... Ouais... Mais cette grosse tache obscène, avec son sourire fou d'innocence plutôt que l'habituel rictus décoché aux chalands, cette femme lui rappelait la tendresse du sexe, la présence du sexe dans sa vie de surhomme. Le sourire, les yeux, la tendresse; la couleur, la graisse, la rudesse brute qui culbute la tendresse. _ Venez. Vous logez où?

_ S'il te plaît petit homme, on boit d'abord... C'est mes caresses... à moi... _

Ils s'attablèrent dans le fond d'un bistro. Elle prit un whisky et lui un café.

_ T'es sympa... T'inquiète pas t'en auras pour ton argent. Si c'est pas indiscret qu'est-ce que tu fabriques la journée? C'est marrant t'as pas d'accent, tu comprends ce que je raconte, il parait que c'est pas coton, et pourtant je parierais que t'es pas d'ici...

_ Je suis le nouveau Messie ma fille... Marie-Madeleine, je présume? Pouvait-il lui dire ça? Il opta pour la sobriété d'un :

_ Je suis français; professeur en voyage d'étude... Un peu seul ce soir...

_ T'excuses pas... Si je n'étais pas seule tout le temps, tu crois que je ferais ce boulot? Je ne dis pas ça pour toi... Pourquoi t'as pas d'accent? _ Polyglotte parfait par la grâce du Conseil, voila pourquoi!

_ Je suis de parents américains. Des diplomates détachés en France. J'ai de la famille ici, où j'ai fait une partie de mes études.

_ T'es sympa de me répondre... On y va? _

L'été elle bricolait vite fait dans les taillis. En cette saison elle louait un bureau vide derrière le Getty Building, à deux cents mètres d'ici; un petit commerce que faisait prospérer l'honorable confrérie des concierges. De toute façon elle n'avait pas le choix; et puis souvent ses clients finissaient avec elle, dans un cadre approprié, ce qu'ils avaient commencé dans leur tête, avec leurs collègues femmes, au cours de la journée; en conséquence de quoi, dans cette pièce redevenue fonctionnelle, elle passait le plus clair de son temps sous le bureau... En marchant elle se demandait où elle finirait avec celui-là. Il avait l'air gentil, effarouché, un peu comme les curés qui venaient déguisés en camionneur mais qui, une fois dépoilés, laissaient voir la grosse croix qu'ils n'avaient pas osé retirer. Ceux-là, ils préféraient "dialoguer" à travers le treillis, naguère couvert de plantes grimpantes, qui séparait la pièce en deux parties : allez savoir pourquoi! Et lui le petit mignon? Les professeurs, ils ont encore des bureaux? Si oui, avec les genoux froids ça va pas louper... En fait ça ne lui déplaît pas vraiment de jouer à la minette...un rôle de recomposition : elle n'est plus une grosse pétasse... Elle est petite secrétaire, grande étudiante rousse, vicieuse comme tout, qui a fait bander mon pauvre client toute la journée... Heureusement que je suis là! Bon on arrive!

_ On cause boulot et puis on oublie. C'est cinquante dollars... Libre service... mais je peux te conseiller! _ Henry se vit sortir l'argent et le donner.

_ Attends-moi deux secondes, je prends la clé. _ L'étage sinistré se situait au vingt-cinquième palier. La crise économique qui avait secoué l'Amérique, jointe à la crise sociale qui détruisait New York, faisaient fleurir les squats. Janet n'était pas la seule sous-locataire. Henry crut se croiser dans le couloir : même allure furtive, même regard fuyant. Maintenant qu'elle avait touché, Janet prenait les choses en main, en maîtresse femme, en professionnelle responsable qui aurait adhéré à une charte Qualité! Maintenant qu'il avait payé Henry se demandait comment il allait faire pour ne pas consommer... Pour empêcher "l'autre" de se vautrer... Bien sûr ça resterait du corps à corps... D'abord, elle est tellement moche que ça ne va pas marcher... Je ne voudrais pas la vexer : peut-être qu'en fermant les yeux et en revoyant son sourire? Oui mais alors je ne fais pas l'amour avec une inconnue! Passe encore de faire la bête... J'appelle ça pulsion incontrôlée et le tour est joué! Mais l'amour... Est-ce que cela grandit un homme de faire l'amour avec amour? J'étais déjà pas franchement à l'aise avec les problèmes de cul... Je devrais en parler avec Irwin. Il sait tout Irwin. Sauf comment sauver le monde. Alors ils font appel à moi qui ne sais même pas si c'est bien de baiser! Je vais lui dire de se déshabiller... Le combat va peut-être cesser faute de combattant!

_ S'il vous plaît Janet, vous pourriez vous déshabiller?

_ Je ne le fais pas d'habitude, mais je ne sais rien refuser à un monsieur qui demande si gentiment. _ Le manteau décompressa, puis une robe neutre s'envola, un poil trop large la robe, puis le soutien-gorge et la culotte, noirs. Elle était nue, en mi-bas, perchée sur ses chaussures. Entre le sourire et les jambes, c'était l'horreur... Comme si son corps avait grossi, puis maigri en laissant des poches, puis regrossi, mais pas aux mêmes endroits... Alors il ne comprit pas... Un désir le saisit qu'il ne souhaitait pas... Une chair en lui, désincarnée, se rapprocha quémandeuse de la chair asexuée. Il marqua son dépit par une rage mal contenue qui étonna Janet. Et la ravit. La dureté d'un instant ne l'étonnait pas, certes, mais ses habituels clients manifestaient surtout, avant, pendant et après, la dureté de leur cur. Pas celui-là. Elle sentait confusément qu'il vivait quelque chose d'important pour lui, un combat qu'il perdait et dont elle était le champ de bataille...À son corps complaisant! Henry s'était retiré et regardait son sexe tout surpris de le voir emmailloté de caoutchouc. Ah! un tour de main, ça ne s'improvise pas! Soudain pudique, Janet se rhabillait dans un coin de la pièce. Henry s'isola dans le cabinet de toilette qui jouxtait le bureau. Quelques minutes plus tard ils se retrouvèrent sur le trottoir.

_ Passe me dire bonjour si tu passes par là... T'as l'air malheureux... On n'a rien fait de mal! Si tu veux, quand tu viendras, on restera à discuter dans le café...

_ Tu es gentille mais ne t'inquiètes pas, je m'en remettrai. Je passerai te voir et nous boirons un verre. À bientôt... et merci. _ Il partit en direction du parc. Une lucidité froide comme la nuit le faisait trembler. Il avait failli dès les premiers assauts... Il redoutait Jacqueline, sa sensualité et sa rouerie et c'est Janet, une monstrueuse petite pute New Yorkaise qui l'avait fait chuter; quasiment sans combat! Quelle fragilité pour un sauveur! D'accord, il ne comprenait toujours pas ces histoires de pureté; quand on ne comprend pas le fond, on manque de rigueur sur la forme! Brusquement il fut fatigué. Il reprit l'ascenseur et retrouva Irwin qui l'accueillit d'un _ Alors Henry, on découvre la nuit! _ Henry ne répondit rien ne sachant à quelle nuit Irwin faisait allusion. Sans doute à la nuit intérieure... Irwin ne lisait pas dans les pensées mais il lisait tellement bien dans tout le reste, votre comportement, votre langage, que rien ne lui échappait. Il avait dû noter la gêne, l'absence de réponse, l'air contrit et surtout la lassitude, quelque part joyeuse, du mâle satisfait.

_ Tu ne devrais pas être surpris des attaques surprises de ton subconscient! Vous êtes tous passés par là : sur le chemin de Damas ou ailleurs, la Providence doit vous faire rougir de honte pour mieux vous tremper... Je te trouve bien pâle!

_ Épargne-moi ton humour s'il te plaît... Tenez, monsieur je sais tout, qu'est-ce que tu sais sur l'homme entier, pas sur les allégés de ta sorte. Pas grand-chose je suppose, à voir comment vous vous y prenez! Avec la carotte et le bâton; et plus souvent avec le bâton! Résultats nuls, même pire que nuls puisque les pêcheurs sont malheureux... Il est vrai que par orgueil les hommes exagèrent bien souvent leurs démérites; leurs petits démérites s'entend, car avec les grands ils deviennent d'une modestie touchante : l'enfer les menace plus volontiers quand ils participent à un génocide de spermatozoïdes gymnastico-adultérins que quand ils couvrent de leur indifférence celui qui frappe des Africains!

_ Allons, calme-toi! Ne nous mêle pas à tes problèmes de conscience... Assume! Je crois que, effectivement, tu dramatises... Si je t'en crois ce serait par orgueil! Comme ça, quand tu triompheras, ce sera une grande victoire! Note bien que je ne t'en veux pas : les curés nous ont tellement dit que la bonté de Dieu était infinie parce qu'il pardonnait nos fautes; donc des fautes infiniment graves! Des fautes que l'on nous invite à exagérer pour la gloire de notre divin créateur... Des fautes qui, en fait, doivent le faire rire, ou pleurer de tristesse devant le manque d'originalité de ses créatures! De plus, toi et moi, nous savons qu'il ne fait pas le détail de nos vicissitudes! Il juge en gros, tous les dix mille ans! J'avoue que quand j'ai appris cela, j'ai été soulagé. Pour un peu je deviendrais le thuriféraire d'un Dieu si peu inquisiteur; l'autre me paraissait être un maître, celui-là me paraît être un juge. Évidemment les lois ne sont pas très claires et en plus elles nous semblent imposées.

_ Si je t'ai bien compris, je devrais passer mes errements par pertes et profits!; et songer plutôt à me racheter!

_ Je n'ai pas dit ça... Nous n'avons pas à tenir la balance alors que nous ne connaissons pas le poids exact des choses... Quelle différence entre le petit excès hormonal et la volonté de blasphémer? Et tu sais toujours qui est quoi? Il suffit de tendre vers le bien; le mal se débrouillera tout seul pour réclamer son dû!

_ Entre nous : tu crois que ce genre de discours peut être entendu par tous?

_ Le règlement à six mille ans... Nous en reparlerons... Si nous allions dîner?

CHAPITRE XXXIII

 

Quinze jours de passés depuis le voyage. Bien qu'elle fut accoutumée à vivre séparée d'Henry, Jacqueline supportait mal l'éloignement aux Amériques. Elle pressentait trop qu'il en annonçait un autre plus radical, qui éloignerait plus que les corps. Elle venait de recevoir un appel de "Médecins au Combat", une ONG que le milieu humanitaire appelait "Medecins au Chômage" tellement ses missions étaient périlleuses qu'il fallait être à bout de ressources pour songer à la servir. Jacqueline refusait ces missions, non pas tant à cause du danger, mais parce que les affectations sur le théâtre des combats lui paraissaient outrepasser le cadre de l'aide humanitaire. Cette fois-ci on la sollicitait pour le Rwanda. Pas pour les camps du Zaïre, mais pour le Territoire rwandais, en assistance aux militaires du FPR complètement démunis de moyens médicaux et sanitaires. À proprement parler le pays n'était pas en guerre... Mais il fallait être naïf pour ne pas croire qu'il le redeviendrait prochainement. Les massacreurs de Tutsis se réarmaient, avec notamment l'aide de la France, et ils rêvaient de finir le travail. Le climat dans le pays était par ailleurs très mauvais, ponctué de règlements de comptes dont la légitimité le disputait à la subjectivité des jugements. N'eut été la honte profonde qu'elle ressentait devant les responsabilités de la France, elle eût renoncé sans trop hésiter : de toute évidence, c'était un travail de militaire qu'on lui proposait. Henry eut été là, elle aurait refusé. Heureuse, elle aurait refusé. Malheureuse, elle accepta. Deux mois dans la misère des autres lui ferait oublier la sienne. Elle n'avait que quelques jours avant de partir et peu de temps pour revoir Henry. Elle ne le préviendra pas de sa visite.

 

 

 

 

Jacqueline débarqua à Kennedy-Airport un lundi matin à dix heures; inquiète; surtout depuis que le petit clan des Français s'était dissous et que l'anglais d'Amérique la submergeait. Une langue que vous maîtrisez mal vous isole mieux que le silence : lui vous paraît neutre, elle vous semble hostile; comme la saleté des lieux choque l'Européen! Vaste et sale la terre de liberté! Elle aurait voulu être heureuse Jacqueline, elle voulait toujours l'être, par principe, pour ne pas perdre un instant de sa vie à la regretter; mais en fait elle se consolait de ses misères depuis qu'adulte elle avait compris que bonheur et malheur n'étaient que des expressions du temps qui passait...

Personne ne l'attendait, et pour cause! Henry allait être fâché... Au moins elle comprendrait pourquoi... Parce que parfois... Pas toujours facile Henry... Complexe monsieur le professeur... Elle se demandait parfois s'il supportait bien les doses de yin et de yang qu'il s'administrait. De le revoir maintenant, dans une situation qui pourrait déstabiliser le Daï Lama en personne, elle appréhendait! Encore que ce soit dans les situations exceptionnelles que s'expriment le mieux les caractères d'exception!

Le taxi jaune la trimballait comme il le faisait pour d'autres depuis vingt bonnes années. Les ressorts de la suspension avaient émigré dans le siège et le dossier. Le chauffeur, lui, venait d'Asie. Il parlait sans trop avoir le souci de se faire comprendre mais Jacqueline le comprenait. Ils avaient séjourné dans le même camp, à trois ans d'intervalle. Cela crée des liens. Il l'invita chez lui pour le soir. Elle prétexta un court passage dans la ville pour refuser. Elle soignait tout le monde sans faire de distinction; mais elle faisait parfaitement la différence entre les victimes et les tortionnaires devenus victimes. Il se pouvait que celui-ci soit de la dernière sorte : ils étaient majoritaires à cet endroit, à cette époque.

Ils s'arrêtèrent devant l'immeuble d'Irwin. Sur le trottoir Jacqueline leva la tête, comme si elle attendait quelque chose de cet empilage d'appartements; sensible à la magie du Grand. Car il n'y a rien de plus derrière ces façades de verre que derrière les murs des pavillons de banlieue. Les gens qui ont construit si haut voyaient les hommes petits, légers, capables de partager leur place sur la terre; au propre et au figuré... À New York vous pouvez être une cinquantaine à occuper dans l'instant les mêmes décimètres carrés de terre! Pareils aux singes dans les arbres! Elle s'étonna qu'ils aient choisi de vivre ici. Plus près du ciel?

Elle resta un moment plantée devant la porte, cherchant d'autres phrases que celles qu'elle avait préparées. _ Irwin? Je suis Jacqueline, une amie d'Henry... Je voudrais le voir... _ Ou encore : _ Henry? C'est Jacqueline... Ne te fâches pas..._ Elle ne trouvait rien de mieux. Il fallait être positif avec Henry : _ Henry? Chéri, j'ai craqué! J'ai voulu te revoir avant de mourir! _ Ou _ Je passais par là, en route pour le Rwanda et je me suis dit que ce serait sympa de passer un moment ensemble! Comment ça va, toi? _ Ou encore _ Henry? C'est moi! Écoute-moi avant de gueuler! _ En désespoir de cause elle sonna.

_ Ya. Irwin speaking. Ce devait être Irwin.

_ Bonjour. Je suis Jacqueline, une amie d'Henry. Pourrais-je le voir?

_ Bien sûr Jacqueline. Quarantième étage. _ La porte s'ouvrit. L'ascenseur ne fit qu'un bond. Henry l'attendait sur le pas de la porte. Il souriait.

_ Je devrais gueuler mais franchement je suis drôlement heureux de te voir... Tu es magnifique! Viens, entre... Les présentations ajoutèrent au plaisir de Jacqueline : Henry la présenta comme "son amie". Ils s'isolèrent dans la chambre. Il avait oublié la douceur vivante des lèvres d'une femme...

_ Alors qu'est-ce qui t'arrive?

_ Je m'ennuie de toi. Et j'ai accepté un poste au Rwanda... Pour deux mois! Et toi?

_ Je poursuis ma formation. Ma déformation... Difficile, fatigant! Je dois assimiler la connaissance qui m'est transmise; au sens plein du terme; je ne dois pas la mettre simplement en mémoire pour l'utiliser comme outil le moment venu : je suis l'outil; à tout instant disponible, à tout instant différent! C'est épuisant! Et passionnant... Pourquoi ce départ en Afrique?

_ Il manque du monde là-bas... Dramatiquement! Et puis je te l'ai dit... Je m'ennuie de toi.

_ Et parce que tu t'ennuies, tu t'éloignes... et plus longtemps... Je ne comprends pas!

_ Il n'y a rien à comprendre... Je sais que tu vas être très occupé à ton retour et très peu disponible pour moi... Je serai seule et inutile. J'ai choisi d'être au moins utile... Et puis c'est ce que je fais de mieux, infirmière. Ça rassure! Et j'ai fichtrement besoin d'être rassurée. Je me doutais que tu changerais, donc que moi par rapport à toi je serais changée... Comme dit une chanson de Reggiani : "J'ai tellement changé que je ne te reconnais plus"! Tu vois c'est vite compris...

_ Mais je comptais sur toi. Tu as oublié que tu seras ma proche collaboratrice. Nous serons ensemble plus que jamais!

_ Tu es mon amant Henry, pas mon patron! Est-ce que tu peux me garantir que ma fonction première, celle qui compte pour moi, ne passera pas, du seul fait de ton nouvel état, au dernier plan de tes préoccupations? Non, évidemment. Quand je reviendrai, tu seras stabilisé et nous verrons ce qu'il y aura lieu de faire... Je ne voulais pas partir sans te revoir...

_ Tu ne pars pas avec "Médecins au Combat" j'espère! Ça serait de la folie!

_ Tu sais ce qui est fou? toi! Ton aventure, elle n'est pas folle? Tiens, avise-toi seulement de soustraire quelques gouttes de sang à l'appétit de la soldatesque et de favoriser l'escapade de quelques spermatozoïdes sur des chemins buissonniers et tu verras le sabre et le goupillon te tirer aux canons, à bulles et à boulets! Quant à moi, je serais une nymphomane qui va en Afrique pour se farcir des nègres et, comme infirmière, pour piquer de la morphine! À ta place je m'occuperais tout de suite de faire disparaître les étudiantes que j'ai engrossées en échange de leur diplôme! Et je manque sûrement d'imagination... Et la vie comment elle est? Tiens! étale ta nouvelle science : dis-moi tout ce qui est fou! _ Henry aurait pu lui répondre, aujourd'hui comme hier, que c'était fou de risquer sa vie. Il ne put que répondre :

_ Toi... tu es folle.

_ Folle de toi... Peut-être... Ne dramatisons pas. Les morts sont très rares... La vie est dure c'est vrai... Mais qu'est-ce que tu veux... tu n'as pas le monopole de mon masochisme! Parle-moi de toi... À part assimiler la science infuse, qu'est-ce que tu fais de tes journées? Et de tes nuits? _

Henry faillit lui parler de Janet mais elle n'aurait pas compris. Il parla de la ville qu'il hantait tous les soirs, avec ou sans Irwin, et des incursions qu'il faisait dans les quartiers dangereux; qui le devenaient de moins en moins pour lui au fur et à mesure que ses pouvoirs de réception et de persuasion s'affirmaient. Plusieurs fois, il avait désarmé en les décontenançant des petits loubards dont il connaissait la vie mieux qu'ils pensaient la connaître eux-mêmes. Irwin lui avait fait la leçon : les pouvoirs n'étaient pas destinés à promouvoir le tourisme mais à promouvoir l'homme! Suite de quoi, en plus de les déconcerter, il leur faisait la morale; ou plus exactement il leur faisait peur en leur indiquant la cache de leur drogue et d'autres secrets que la police eut aimé connaître! Les types filaient, complètement égarés.

_ Je crois que mon instructeur, c'est un ange qui se nomme Mérodotte, me trouve un peu gamin. Il a raison. Si tu connaissais la vérité, tu partirais encore plus loin... Mais vers des lieux moins rébarbatifs que le Rwanda. Le plus dur pour moi cela va être de ne pas fuir! J'ai l'impression qu'il me ment... par omission. Il doit connaître l'issue de la partie. Parfois il me regarde comme on regarde un condamné. Tiens! C'est le mot juste; en deux mots.

_ Tu m'as l'air bien pessimiste... Cela ne te ressemble pas. Tu peux m'expliquer? Juste un peu...

_ Je le ferais volontiers, ne serait-ce que pour partager le fardeau, mais cela pourrait se révéler plus dangereux pour toi que le Rwanda! Je vais avancer masqué : ce qui me désespère c'est que l'espérance soit une vertu théologale.

_ Et tu crois m'avoir semé, beau masque. Théologal ça veut dire en gros "Qui a Dieu lui-même pour objet". Autrement dit, tu insinues soit que Dieu n'existe pas, soit qu'il se moque des espoirs que nous plaçons en lui! Et oui! j'ai potassé pour m'élever jusqu'à toi... Disons que je me suis mise sur la pointe des pieds pour m'approcher un peu...

_ Je te laisse juge de ton interprétation...Tu m'épates quand même! Si tout le monde réagit comme toi, je vais reprendre espoir... en l'homme. Tout cela reste entre nous... Et sexuellement parlant comment vas-tu?

_ C'est toi qui demandes ça?!

_ C'est pour tendre l'atmosphère! Si je puis dire... Et je parierais que tu n'aurais pas osé m'en parler. Sachant ce que je sais j'ai décidé, en te voyant, qu'une quelconque frustration n'aiderait en rien l'avancement des affaires de ce monde. Nous allons aller déjeuner avec Irwin, puis nous passerons l'après-midi au pieu, comme au bon vieux temps. À moins qu'en bonne maso tu ne préfères les joies de l'esprit...

_ Décidément le temps des miracles est arrivé!

 

 

CHAPITRE XXXIV

 

 

Irwin vint les rejoindre pour aller déjeuner. On retournerait chez le français pour requinquer Jacqueline. On traverserait Central Park pour s'y rendre. Irwin et Jacqueline avaient sympathisé; ils s'étaient d'emblée reconnus honnêtes; les divergences qu'ils sentaient poindre sous les mots, les résonances qui n'étaient pas les mêmes, une dureté sous l'oreille, un décalage du regard, toutes choses qui nuisent au parfait entendement, ils les écartaient gentiment en pensant : _ Il faudra se connaître; nous en aurons le temps. _ Ils pénétrèrent dans le parc sous l'éclat rare d'un rayon de soleil. Ils marchèrent un moment sous la coupole lumineuse des feuilles de l'automne. Quand la lumière s'évapora des flaques, ils regardaient le lac et son eau nuageuse, une eau blanchâtre et bordée de noir. Ils tournèrent un moment dans les allées comme des condamnés dans une cour de prison, une cour ouverte, une cour quand même. Quand on dira d'un homme qu'il a quelque part ses fondations, plutôt que de dire qu'il y a ses racines, alors définitivement la ville sera la cour et le parc la prison! Abandonnés les arbres, ils abordèrent l'Hudson; et le french café. L'accueil de Bernadette fut égal à lui-même avec en prime, dans un plat on dirait une pointe de Gingembre, le soupçon d'excitation d'une femme qui flair des amours dans l'odeur, inconnue, d'une présence féminine. Il est vrai que Jacqueline remuait les têtes et que celles de la noble et presbytérienne assemblée de convives dodelinaient de la côte issue d'un agneau à celle issue de l'homme. Pensée biblique qui cloua le bruit de la salle au mur d'une honte qui teinta de rouge bien des augustes fronts! Le silence se fatigua : les libidos ne sont plus ce qu'elles étaient depuis que l'habit ne fait plus le curé; peut-être que quelques petites vertus auront des retombées, mais les côtes du père Lechat valaient mieux qu'une paire de fesses! Peut-être top vertes... Ils s'installèrent près de la baie avec vue sur les mouettes. Ils commandèrent du poisson, c'était jour de Bretagne : un turbot poché pour madame et un rouget grillé à la nantaise pour les messieurs. On prit un muscadet et une demie de Pouilly-fuissé. En entrée, pour tout le monde, une soupe de poissons, la Cotriade, sorte de bouillabaisse bretonne, pot mélangé, et sûrement dans certains endroits pot pourri, de poissons à goût prononcés comme le sont les maquereaux, merlans, sardines et autres, mêlés au bouquet garni et à des pommes de terre, et noyés au bouillon poivré sur des tranches de pain. Pour finir, une simple glace à l'ananas, _ Qui fait digérer _ rappela Jacqueline.

Une Jacqueline qui fut vite sous le charme d'Irwin, beau garçon qui parlait bien. Avec une voix grave qui chantait et de longues mains blanches dont les doigts agiles sculptaient la mie de pain pour faire des personnages, ou encore une boulette que l'on caresse, sous l'index et le majeur croisés, pour la sentir dédoublée; elle aurait succombé à cette chanson de gestes et de sons si elle l'avait voulu. Mais ses jambes fortement arrimées à celles de son Henry, elle ne le voulait pas. Elle savourait un plus... Irwin racontait bien surtout; des histoires à rêver debout, éveillée, qu'elle refusait de croire sans mettre en doute leur véracité. Des histoires hors normes, qui vous entraînent trop loin... En fait des histoires incroyables, du merveilleux qui se loge au bord de votre intelligence, qui la nargue, qui lui souffle _ Tu voudrais bien me croire hein! mais après... tu serais obligée de croire n'importe quoi! Réfléchit encore _ En fait il lui racontait les histoires bibliques telles qu'il les avait revisitées... Henri prêtait l'oreille mais son écoute était différente. Il lui semblait que c'était des histoires de famille qu'Irwin racontait; de leur histoire à eux deux, avant d'être celle de tous. C'était la première fois qu'il endossait un passé connu qui n'était pas à proprement parler le sien; un sentiment qui devait être familier aux descendants des grandes lignées. Irwin qui suivait le développement d'Henry, il pensait "l'ascension", avec l'attention minutieuse et résolue d'un accoucheur au travail, salua ce nouveau pas d'un impromptu _ Bienvenue dans la famille _ qui laissa Henri pantois.

 

 

 

 

 

 

Vers quinze heures, alors que la salle présentait l'aspect d'un salon de thé mais fleurait les alcools, Bernadette vint se joindre à eux. La conversation s'orienta vers des sujets profanes : la difficulté de s'approvisionner en produits frais français, celle chaque jour plus grande de se promener dans la rue la nuit venue, la revue musicale Les Misérables qu'elle avait enfin vue et qu'elle leur recommandait, son mari qui avait pris des responsabilités dans la communauté catholique comme s'il n'avait pas suffisamment à faire avec le restaurant, et la question qui la hantait de savoir si elle devait y voir une résurgence de sa spiritualité ou la confirmation de son sens des affaires. Chacun donna son avis sur ces questions et quand ils quittèrent le restaurant, une heure plus tard, rendez-vous était pris pour le prochain jeudi. Les femmes se dirent adieu et leurs regrets, en quoi Bernadette fut hypocrite. Bien qu'elles aient sensiblement le même âge Jacqueline semblait avoir mieux profité des années : quand la première fraîcheur s'est envolée une rose se doit d'avoir du parfum. Le sien était plus corsé, capiteux certes mais tout autant que maternel, un lait de jouvence qui ferait d'un homme un enfant. Bernadette avait laissé le sien se corrompre, sinon aux odeurs de cuisine, plutôt à celle du commerce. Elle avait des rides autour de la bouche, Jacqueline les avait autour des yeux. Bernadette, à qui rien de féminin n'était véritablement étranger, avait remarqué l'engouement de Jacqueline; par un effet d'assimilation elle le prenait pour de l'envoûtement. Elle vit partir une rivale. Irwin à qui rien d'humain n'était véritablement étranger, allait voir partir une amie.

 

CHAPITRE XXXV

Jacqueline était repartie hier soir. Une Jacqueline en larmes d'adieux. Ce matin encore, au téléphone, elle pleurait. Henry, triste à pleurer lui aussi mais qui ne pleurait pas, essayait de la consoler avec la tendre maladresse des hommes peu habitués à faire souffrir les femmes.

_ Dans quelques jours tu m'auras oublié pour un grand noir...

_ Jamais pendant le travail! Les heures vont être longues. _ Irwin passait dans le salon.

_ Et moi, tu crois que je rigole avec le grand blond? Irwin lui tira la langue et disparut dans le bureau. Écoute mon aimée : tu peux m'appeler quand tu veux, en P.C.V

_ Ils mettent des heures à obtenir la France! Tout est cassé.

_ Tu peux venir habiter ici!

_ Je vois bien que je t'ennuie avec mon chagrin de midinette : tu dis n'importe quoi!

_ Prends-moi au mot!

_ Tu le mériterais! Allez, je me calme... Sinon tu vas me rejoindre en Afrique et je serais privée de grand noir. _ Quand ils se quittèrent une demi-heure plus tard, ils étaient rassérénés.

Irwin entra.

_ Dis donc Roméo, tu fais attendre Mérodotte. Il va te faire la morale!

_ C'est malin! Qu'est-ce que tu sais sur la morale?

_ Comme sur le reste : tout et rien! Qu'il en faut... le moins possible! Écoute bien ce qu'il va t'en dire car je crains qu'elle ne soit la principale victime du chambardement! Même les athées dont ce n'étaient pas la tasse, même les athées vont voir leurs convictions morales trembler.

_ Tu crois que le monde peut devenir pire qu'aujourd'hui?

_ Dépêche-toi de t'envoler!

 

 

 

 

 

Henry s'envola. Mérodotte ne s'impatientait pas.

_ Je me félicite ce matin qu'il t'arrive d'être mauvais élève : d'arriver en retard, d'être distrait, d'oublier une leçon...

_ Je fais ça? moi!

_ Et pour une fois je vais t'encourager à oublier... tout ce que tu sais sur la morale. Oublie ce que tu sais mais veille à mémoriser ce que tu vas entendre cette semaine sur le sujet. Pourquoi cet effort pour retenir et oublier? Retenir parce que Dieu est absent et qu'il va vous falloir vivre sans lui! Pendant quatre mille ans... Je dirai même qu'il est mort pour l'individu... Vie ou mort du genre humain voilà ce qu'implique la nouvelle donne! Oublier, par charité pour tous ceux qui ont glosé sur la morale, les morales, et qui quelque part, comme vous dites, se sont trompés!

_ Et l'illusion là-dedans?

_ Elle n'est qu'un des éléments du problème. Cette semaine nous allons considérer la morale en tant que composante d'un univers spacio-temporel. En d'autres termes, préexiste-t-il des lois comportementales dans une création libre d'éléments vivants socialisés. À ton avis?

_ Il existe des relations entre les différents constituants de la matière. On peut appeler ça des lois comportementales, même si le terme de formules physico-chimiques est plus habituel... Si l'origine de ces lois et leur formulation exacte posent problème, leur existence ne devrait pas être mise en cause.

_ Bien. Nous sommes dans le réel et la matière est soumise à des règles de convivialité. Et cela semble naturel à l'homme que tu es...

_ J'ai dit une connerie?

_ Non, non! Ma remarque est prématurée... Encore qu'elle pourrait fournir la conclusion du chapitre et je pourrais t'envoyer méditer sur les bords de l'Hudson pour le reste de la semaine cette simple vérité : la vie organique est régie par des lois! Tu reviendrais imprégné de cette vérité et tel que je te connais tu serais taraudé par cette question : les éléments vivants socialisés sont-ils soumis à de telles lois. Et par une autre encore : les éléments immatériels, sentiments, spiritualité, etc. le sont-ils aussi.

_ Nous allons gagner du temps : je te les pose tout de suite!

_ Évacuons le fait que les éléments vivants sont soumis à des lois quant à leur fonctionnement organique. C'est une vérité que nous pouvons affirmer sans nous y attarder. Attardons-nous toutefois sur l'origine des lois. Quelle est la question?

_ Je suppose que la réponse finale concerne la question : la morale qui doit prévaloir dans la société humaine doit-elle puiser sa légitimité dans la physique ou bien dans la métaphysique. Alors la première question pourrait être : le créateur a-t-il créé les lois ou celles-ci découlent-elles de la matérialisation de la volonté créatrice?

_ Je vois qu'en toute logique tu as franchi le pas et pris en compte notre version de la création. Une bonne chose de faite! Donc tu dis : le créateur dicte une volonté qui se réalise et les lois en découlent. Les lois seraient subséquentes. Ou bien est-ce le contraire? Le créateur définit les lois de l'univers et la matière et la vie en surgissent. Qu'aurais-tu fait, toi?

_ Avec mon cerveau d'hominien! Je crois que j'aurais défini les objectifs et les lois constitutionnelles afférentes, ce qui aurait déterminé la nature des éléments à créer puis les lois nécessaires à leur édification. Mais le créateur pouvait créer par le verbe... À mon avis il a défini ce qu'il voulait et il l'a fait! Les lois fonctionnelles sont subséquentes à la volonté divine!

_ Probablement... Faire compliqué quand on peut faire simple c'est un comportement d'hominien! Le Créateur a dû faire simple : que cela soit! Et cela était! Le reste relève de l'algorithme utilitaire... L'intendance a suivi! Tout ça pour en venir à un constat. Ils existent deux types de lois. Celles que nous appellerons lois constitutionnelles et qui sont antérieures à la création proprement dite et celles que nous appellerons lois fonctionnelles et qui sont donc subséquentes à ladite création. Nous pouvons dire également que les premières découlent directement de la volonté du créateur, alors que les secondes découlent de la création. Nous traitons de l'esprit qui a présidé à leur édification car il serait présomptueux d'affirmer le moment exact de l'application des secondes lois...

_ Je te vois arriver! Tu vas scinder la question en deux. Rendre à César ce qui est à César.

_ Tu crois que le moment n'est pas venu? L'homme n'est pas assez mûr pour diriger sa barque seul; vers le destin que le créateur lui a assigné.

_ Peut-être, mais il s'agit de sa barque! Et s'il lui plaît à lui d'être battu! En plus, tu m'as expliqué que le créateur n'avait pas de destin particulier à nous offrir... Tout juste pouvions-nous espérer une petite place dans son univers! Comme un parfum dans les toilettes... Ou comme un petit chat dans le bureau d'un écrivain... Ou des boucles d'oreilles... Toutes petites choses agréables... Petites babioles!

_ Je me suis mal exprimé : assez mûr mais trop bête! : toute place qui vous permet d'être est bonne à prendre. De plus il ne s'agit que de vous aider. Serais-tu assez stupide, prétentieux et méchant, pour refuser de l'aide? Rassure-toi : nous ne te demanderons rien en échange. Nous uvrons pour le principe; pour le principe de vie. Ce mot a un sens pour toi?

_ Je sais bien que tu as raison mais ça m'énerve toujours de le constater! Bon il y a des lois et après? Tu sais ce qu'ils en font des lois les hommes?

_ C'est précisément le problème... Je pense qu'il faut être pragmatique et tirer les conséquences qui s'imposent. Des lois qui paraissent être d'origine religieuse n'ont guère de chance d'être respectées par des gens qui portent moins d'intérêt à la religion qu'à la superstition! Il faut donc les établir sur les bases les plus physiques possible... Sur celles de la Sociologie, que l'on peut considérer comme étant la Physique des relations sociales. Mais une sociologie prédictive, qui prend en compte ce que nous savons de votre destinée. Ce que nous connaissons de l'existence de Dieu! Allez va te reposer; pardon, méditer! Mes amitiés à Irwin, et toute ma compassion... _

 

 

 

 

 

_ Tiens! tu es en avance pour manger!

_ Quelques divergences d'opinion avec Mérodotte sur le degré de débilité de l'homo sapiens! Les vacheries, je me les sers moi-même avec suffisamment de verve...

_ Calme-toi; personne ne va nous servir à cette heure... Donc, comme prévu il t'a fait la morale...

_ Nous avons évoqué... Nous nous orientons vers des grandes lois cosmiques qui gouvernent la matière avant d'engendrer des petits règlements qui régentent le vivant. Tu crois, toi, que l'on puisse dominer l'illusion?

_ C'est comme pour s'arrêter de fumer! Les méthodes ne sont efficaces que si le patient veut vraiment ne plus fumer! Sortir du monde des fumeurs et non pas simplement mettre pour un moment le pied dehors... Mais je ne réponds pas à ta question! On ne peut pas dominer l'illusion, on peut lui échapper. Il faut vouloir accéder à la réalité et alors certaines règles de vie peuvent vous aider. Sinon toutes les règles sont autant de contraintes, voire de brimades, qui n'ont d'autres intérêts que de s'illusionner sur ces vertus que sont l'ordre, l'éducation, etc. etc.

_ Il me vient une question subsidiaire : peut-on établir une stratégie victorieuse en restant dans l'illusion? Question à double sens : en agissant sur des individus qui se prélassent dans l'éphémère et en étant soi-même soumis aux vertiges de l'illusoire.

_ J'ai répondu en partie au premier terme de ta question. Mais peut-on acquérir cette volonté salvatrice en baignant dans l'illusion? Là est la question! Il faut éveiller les consciences à la réalité, à la vérité. Dissiper les fumées... Le pouvons-nous en baignant nous-mêmes dans le monde frelaté? Oui, en exacerbant ce qu'il y a de réalité en chacun de nous. Et je me vois contraint de te le rappeler : tu ne seras plus, que cela te plaise ou ne te plaise pas, un citoyen lambda! Tu seras, tu es presque, un Envoyé; c'est-à-dire un homme doté de pouvoirs, je ne dirai pas surnaturels mais surhumains. Comme quoi tes condisciples de là-haut partagent les mêmes doutes que toi!

_ Et je me vois contraint de te rappeler leurs résultats! Cela dit, je crois que je discerne assez bien quelles sont les forces susceptibles de nous arracher à la pesanteur, non pas de la terre, mais au contraire à celle des effluves qui nous étourdissent. Combien feront l'effort de me rejoindre! Tiens, cela me rappelle une blague que je viens d'entendre : Jésus, debout sur l'eau, discutent avec les apôtres qui pataugent autour de lui... Et Pierre de lui lancer : _ Tu as vraiment tort! Elle est bonne..._ Je crois qu'à moi aussi on me lancera après m'avoir écouté : _ Vous avez tort! On est bien... _ Enfin! j'anticipe! Je t'invite à déjeuner au kiosque. Nous profiterons du rayon de soleil qui paraît vouloir se manifester. _

Les deux hommes se faisaient face; comme deux danseurs, qui cherchent à accorder leurs pas. Lequel devait conduire la danse? Celui adoubé par le ciel ou celui qui était redevable de sa noblesse à la pression des événements?

_ Dis-moi Irwin, entre nous : toi, Mérodotte et les autres, vous connaissez la fin?

_ Je pourrais me faire mousser en te répondant oui... Personne de ma connaissance ne possède le pouvoir de prédiction; au sens ou tu l'entends, c'est-à-dire quasiment divinatoire. Et cela pour une raison bien simple : le réel ne se suppute pas, il est. Maintenant, à partir de données statistiques nous savons jouer les devins, comme tout le monde! Mais surtout, mieux que tout le monde nous savons faire la part de la réalité. Vous, quand elle vous crève les yeux, le regard intérieur qui vous permettrait de pallier l'aveuglement que génère l'évidence, vous fait défaut. Les mille feux de l'illusion vous éblouissent. Pas nous; et demain, pas toi. _

Irwin regardait Henry avec tendresse. Celle du vieux guerrier devant la bleusaille. Du père devant le fils; son fils.

_ Pourquoi me regardes-tu comme ça? Tu me rappelles ma mère...

_ Par amitié et par compassion... Je me souviens de ma "révélation". J'avais douze ans. Bon dieu ce que j'ai eu peur! Pendant un an je n'ai plus osé prier. Alors je comprends tes inquiétudes... _

Ils s'étaient levés. Henry paraissait frêle; fragile comme un jonc vert. Familier, il sautait parfois pour décoiffer Irwin, dans un geste de vengeance amicale. Il sauta. Sa main gauche coucha les boucles dorées. Irwin l'attrapa au vol et sans le poser le retourna tête en bas; puis, en le tenant par les chevilles, il le fit s'envoler. Comment va le Monde, Môssieu? Il tourne.

Le soleil faisait recette ce midi-là; en vedette américaine avant la dépression nuageuse qui était annoncée. Les New-Yorkais flânaient en promenant leur hot dog. Les deux amis allèrent se servir chez le vendeur du coin de la 5e Avenue et de la 57e rue, à deux pas de chez eux. Ils le faisaient de temps à autre, quand une embellie s'invitait à déjeuner. Après, tout en mangeant, ils déambulaient dans Central Park. C'était mauvais pour les estomacs et les gants mais tellement bon pour l'état d'âme. Ils prenaient le café au bar du zoo puis ils rentraient par Madison Avenue. Irwin plaisantait sur ces murs de rentiers. Henry n'en disait rien : il savourait les éclaircies.

 

 

 

 

 

Mérodotte qui ne dormait jamais, prenait parfois du repos. Sans d'autres buts que de flâner dans l'espace-temps à la recherche de papillons. Il nommait ainsi les myriades de vies éphémères qui explosaient dans les recoins des univers; il aurait pu les appeler des araignées, dont le premier soupir était le dernier. L'insondable prodigalité de la création l'étonnait encore après les millénaires passés à la servir. Feux d'artifices d'un arpège de combinaisons infinies qui s'égrenait dans l'incommensurable des instants présents. À la rusticité du carbone répondaient les flux quantiques, à celle de l'azote celle des énergies. Les mondes froids bruissaient de vie; de cris que le vide ne portait pas; des De profundis dont seuls les Simbions témoignaient, auditeurs fascinés des pleurs de l'univers. Et des naissances et des espoirs aussi; et des beautés. Mérodotte ne s'en lassait pas.

Il fut à l'heure au rendez-vous. Henry l'attendait, vautré sur un hamac de nuées.

_ Mon cher Henry je viens de croiser vos alter ego du côté d'ailleurs. Ils étaient en mauvais état. Trop d'oxygène les rongeait. Le mieux est l'ennemi du bien! Partout. Comment se porte Irwin?

_ Bien. Il te salut. Nous avons pique-niqué dans le parc. Les grands destins se nourrissent de petites joies! Qui as-tu rencontré?

_ Vous, il y a quelques centaines de milliers d'années! Émouvant, ces cellules qui luttent.

_ Ce n'est pas nous?

_ Je dis vous parce qu'il s'agit encore du cycle du carbone... C'est tout. Je vous préfère maintenant. Continuons à moraliser. Tu en as besoin. Intéressons-nous aux lois fonctionnelles.

 

 

 

 

 

Mérodotte prit un air solennel et déclama : _ Si tu admets l'existence de ces lois, tu dois admettre que toute organisation est régie par des lois. Je précise : ces lois sont inhérentes au type de fonctionnement, à la façon d'être, que l'on nomme organisation. Je précise encore : j'appelle loi une formule qui énonce une corrélation entre les composantes d'un système et qui est vérifiée par l'expérience.

_ Précise-moi plutôt les conséquences pratiques de mon acceptation.

_ En acceptant ces lois tu reconnais que tu y es soumis et d'une certaine façon tu te libères de ta liberté. Tu choisis une fois pour toutes de ne plus lutter contre l'évidence. Tu fais un grand pas en direction de la réalité. C'est tout.

_ Peu de choses en vérité! Je deviens un zombie inféodé aux évidences, une parcelle de matière animée ballottée par le souffle divin, un ectoplasme éthéré qui attend la mort pour être : peu de choses en réalité!

_ Oh! humains orgueilleux! Incorrigibles frimeurs! Qui veux-tu impressionner? Moi? J'ai contemplé les diamants de mille horizons, les soleils de dix mille galaxies, les novae dans cent mille ciels et je n'ai jamais rien vu d'aussi éclatant que votre stupide orgueil! Mais vous n'êtes même pas des ectoplasmes qui attendent la mort pour exister, vous êtes des morts-vivants trimballés par vos sensations dans le néant des vanités! Tu m'énerves... Ton prédécesseur s'est vraiment sacrifié pour rien!

_ J'ai l'impression que nos rapports sont devenus conflictuels...

_ Je ne plaisante pas! Vous devez vous amender. Redescendre sur terre... Une boule infime qui roule dans l'infini... Un accident... Un miracle!

_ Ça a l'air d'être un truisme ton truc sur la loi! Bien sûr que nous sommes soumis aux lois!

_ Non! Vous les subissez! Vous ne vous y soumettez pas! Vous n'avez de cesse de perdre votre temps à essayer de les contourner... Pour tomber sur d'autres encore plus contraignantes... À force de vous libérer vous êtes devenus des organismes captifs incapables de survivre par vos propres moyens... intellectuels, matériels et moraux! Acculturés, soumis aux lois du marché, votre dernière connerie, des parcelles de matière inanimée ballottées par le souffle des intérêts commerciaux! Vrai ou faux?

_ Tu sais que tu as raison... mais je t'accuse d'en abuser.

_ Non! Vous conservez le pouvoir de refuser. J'insiste simplement pour que tu veuilles bien considérer que la liberté c'est avant tout la capacité de suivre la loi qui est authentiquement celle qui vous est donnée et qui est reconnue par vous comme étant celle de l'espèce. Il est moins facile d'ailleurs de la reconnaître que de la suivre. Pour l'instant, je te demande simplement d'accepter ce principe : des lois existent que vous devez reconnaître et suivre. Est-ce déjà trop demander?

_ Dis-moi lesquelles d'abord, que je me fasse une idée.

_ Non, pas pour l'instant. Il s'agit de choisir un principe.

_ D'accord... J'admets le principe...

_ Donc tu as admis qu'il y avait certaines lois qu'il fallait suivre... Essayons d'établir quelles sont les lois qui existent. Nous étudierons ensuite celles qu'il convient d'observer. Je te propose de débattre du premier point avec Irwin. Venant de lui, et de toi, elles te paraîtront plus humaines. Plus à ta mesure... À demain donc. _

 

 

CHAPITRE XXXVI

 

 

Henry se réveilla dans le calme d'un après-midi mouillé. La perturbation tenait les rênes de la pluie et en fouettait les vitres. Une mélodie voilée s'échappait du bureau. Irwin devait travailler. Il aimait le faire en musique. Il partageait ce goût avec Henry.

Henry se leva et tout en ajustant sa mise alla frapper à la porte du bureau.

_ Qui est là?

_ L'envoyé de Dieu.

_ Posez votre paquet par terre et revenez dans une heure. Tu peux entrer rigolo...

_ Mérodotte te demande de m'aider à établir la liste des lois qui régissent notre monde. Je suis à ta disposition. Qu'est-ce que tu fais présentement? _ Henry s'approcha d'Irwin. L'écran affichait un dessin inachevé : des silhouettes semblaient fuir un malheur.

_ Ce sont les vierges sages... et folles... Il est bien temps de courir... On parle quand tu veux! Je suis à ta botte!

_ Pourquoi dessines-tu des vierges? C'est freudien?

_ Non, c'est pratique. J'essaye tous les moyens pour me représenter les scènes et le dessin en est un... Tu as eu un problème avec Mérodotte?

_ Toujours le même. Il me veut pantelant à ses pieds! Je ne suis pas un agneau... l'agneau... Il n'est pas question que je vende notre droit de penser contre une poignée de cacahouètes!

_ Tu exagères... Mérodotte ne demande qu'à t'aider. C'est sa mission.

_ Je le sais bien... Je n'en fais pas une affaire personnelle! Je crois qu'il le comprend d'ailleurs. Il sait que je suis honnête; honnête et déterminé!

_ Les pires!

_ Enfin! Vous débarquez dans ma vie sans me demander mon avis; ça rime peut-être mais c'est d'une certaine façon malhonnête. Vous m'intronisez sauveur de l'humanité puis vous prétendez maintenant me faire une lobotomie! À quand la plume dans le cul? Qui me dit que vous n'êtes pas les sbires du Malin? Avec ta gueule d'ange je te verrais bien, être l'amant de ta copine Eulalie! Pour l'instant, seule mon intime conviction plaide pour vous. Ma raison veille, mon vieux. Ce qui est sûr c'est que, qui que vous soyez, il y a en moi quelque chose qui vous dépasse; un interdit... irréductible.

_ Le mur du son; avec une cédille! Je dois reconnaître que la raison ne te manque pas mais quel pourrait être ce projet néfaste qui nous animerait?

_ Si vous m'aviez menti et que l'illusion soit la vraie vie? Que serait la musique sans les émotions qu'elle procure? Et l'art que nous avons défini je crois comme ouvrant sur ailleurs, n'est-il pas une clé émotionnelle, comme nous dirions une clé magnétique.

_ Nous n'avons jamais dit que les émotions devaient tout à l'illusion! Ne confond pas sensibilité et sensiblerie... Pas plus que nous n'avons préconisé de sortir complètement de l'illusion. Ton idée sur un interdit est intéressante... Peux-tu la préciser?

_ Une simple intuition... Vous pourriez d'un claquement de doigt faire de moi un être parfaitement adapté à votre projet; et vous éviter pas mal de désagréments, merci. Vous ne le faites pas : pourquoi? Je ne crois pas que ce soit uniquement pour respecter ma personnalité... Quelque chose vous en empêche : quoi?

_ Tu as raison mais ne cherche pas, pas encore, ce pourquoi. On revient à notre sujet?

_ Oui. Je n'en pense pas moins... Alors ces lois...

_ Tu les connais même si tu ne les formules pas. On peut presque dire que l'essentiel de l'activité humaine consiste à les enfreindre d'abord, et à réparer les dégâts, ensuite. Enlève le superflu qui les masque et tu les retrouves aussi neuves qu'à la création : se nourrir, dormir, se reproduire, s'abriter, se protéger des prédateurs. On voit qu'elles impliquent la présence de la famille. Les lois de l'hérédité impliquent un groupe de famille. Après, ça se discute... Note que l'élément de base reste le groupe de personnes de sexes opposés. Doit-on supprimer la famille? D'après ce que l'on sait du développement de l'enfant, je ne le crois pas.

_ Je fais tout cela, sauf me protéger contre les prédateurs. On peut aller se promener!

_ Tu manges mal, et des produits dégénérés bourrés d'additifs. Tu dors du sommeil du juste? Tu ne t'es pas reproduit, et c'est tant mieux. Tu t'abrites dans des abris inhumains, quand ce n'est pas sous des tôles ou des cartons; et tu consacres énormément d'argent en vue de massacrer les innocents que vous prenez en otage. Pardon : vous dissuadez; comme si les types qui songeraient à utiliser une force radicale pour commettre une agression étaient sensibles aux pertes civiles!

_ T'es new age ou écolo?

_ Lucide.

_ Tu dis des évidences!

_ Pas pour tout le monde... Tu préférerais des mots savants : rassure-toi je les possède; moi! Ça protège bien les mots savants! Ça élève le débat... suffisamment haut pour qu'il se perde dans les nuages... Pipi, caca, ça le ramène à raz de terre : on risque de marcher dedans. Mais nous dressons un catalogue et je m'égare sur les voies de la contestation. Tu aurais pu remarquer que toutes ces lois sont contraignantes; et que le bonheur de vivre ne semble pas y avoir sa part.

_ Il est agréable de manger, de se coucher, de se reproduire, de discuter avec les copains et de taper sur les ennemis s'ils sont les plus faibles.

_ C'est vrai mais à certaines conditions : de bonnes choses à manger, de bonnes conditions pour dormir, penser se reproduire à l'identique, avoir des amis, et des ennemis qui ne vous avilissent pas quand on les combat. Mais tu as mis le doigt sur l'essentiel : la soumission à ces lois est sanctionnée, sous certaines conditions, par un surcroît de bonheur. Il faut s'imprégner de cette évidence; en tout cas elle en était une il n'y a pas très longtemps. Elle ne l'est plus que pour les croyants fervents et les sages! Pour pas grand monde... Voilà pour les lois biologiques. Des remarques?

_ J'aime bien le climat que tu instaures par cette relation privilégiée entre la contrainte et le bonheur. On pourrait inverser la proposition et mettre en avant le bonheur; ensuite viendraient les contraintes; puis les qualités morales susceptibles de dominer les secondes pour l'épanouissement du premier.

_ Continuons à établir notre nomenclature. Qu'elles sont les lois qui président à l'organisation du groupe? Souvenons-nous que c'est le groupe qu'il va falloir sauver! En quoi est-il plus important que l'individu? Est-il l'amalgame de tous les individus ou est-il fait d'une matière spécifique? Je propose que tu t'entretiennes de cela avec Mérodotte. Je suis un petit peu allergique à la foule... Assez pour aujourd'hui! Je finis un travail et je te rejoins.

_ Je vais faire un tour en t'attendant. Je rêve depuis longtemps de chanter sous la pluie en version originale. C'est l'occasion! Singing on the rain, singing on the rain...

 

 

 

 

 

 

Henry appela Potti vers dix-sept heures, heure locale. Potti dormait devant la télévision.

_ Vous me réveillez professeur! J'espère que cela en vaut le coup.

_ Je crains bien que non! Je vais vous demander un service. Encore... Pouvez-vous, toutes affaires cessantes, m'établir un dossier sur la perfection. Je veux savoir tout ce qui s'est dit sur ce sujet. Urbi et Orbi. Je cherche à établir s'il peut y avoir une relation entre la perfection divine et la perfection humaine.

_ Vous avez peur de faire un jaloux, professeur?

_ En quelque sorte. Plus proche de vos compétences maintenant : essayez de piocher ce théorème qui dit que l'on ne peut pas appréhender plus complexe que soi. Tirez en toutes les conséquences et rapprochez-les de vos conclusions sur la perfection. Mélangez bien et transmettez-moi le tout. Vous avez saisi?

_ Je pense que oui. Je crois même savoir où vous voulez en venir...

_ Je vous sais brillant, mais là vous me surprenez! Je ne le sais pas moi-même.

_ Vous cherchez à définir la barrière qui sépare l'homme de son créateur. Ne me dites pas que vous en êtes tellement près que vous essayez de trouver un passage!

_ Le chas d'une aiguille... Je ne crois pas que la solution ne soit que morale... Elle comporte une grande part de physique; et même de métaphysique. La qualité morale n'est qu'une des conditions nécessaires : souvenez-vous de la conquête du Graal. Il fallait, il faut aux chevaliers, des vertus et une épée. Plus prosaïquement, nos maîtres ès yoga ne sont-ils pas, avant d'être des magiciens du corps, de très vertueux serviteurs de l'âme. Ne me dite pas que ce sont des évidences...

_ J'aimerais qu'elles le soient pour tout le monde! Nos personnes sont tellement disloquées que nos vertus, quand il nous en reste, se trouvent séparées de nos forces. Les unes manquent de moyens et les autres de point d'appui!

_ Vous parlez comme Irwin. Je vis dans un nid de gauchistes! Vous croyez pouvoir faire ce travail; sans trop tarder...

_ Pas de problèmes. Vous vous souvenez de notre dernier entretien. Vous m'aviez indiqué de changer d'optique et de considérer que nous recherchions une balise fixe. Nous avons fait le changement de coordonnées et les premiers résultats sont encourageants. Il semble en effet qu'un point fixe soit commun à tous les univers spatio-temporels. Mais si nous notons une convergence nous sommes encore loin du point de rencontre.

_ Vous avez pu vous faire aider comme vous le souhaitiez?

_ J'ai rencontré chez un ami commun une jeune femme qui est une mathématicienne d'une qualité exceptionnelle. Elle est d'origine soviétique. Vraiment remarquable. Elle se promène littéralement dans les concepts les plus ardus. Je l'ai embauchée et je dois dire qu'elle est pour une bonne part dans l'avancée heureuse de mes travaux.

_ N'oubliez pas la confidentialité de vos recherches.

_ Nous nous cantonnons à des considérations très techniques. Je ne peux pas garantir qu'elle ne franchira pas la barrière, mais elle le fera sans moi.

_ Soyez prudent! Nous n'aurons pas que des amis... J'attends de vos nouvelles. À bientôt _.

Henry appuya sur off. Cette fille tellement douée l'inquiétait.

 

 

 

 

 

 

_ Je viens de téléphoner à Potti. Il avance dans ses travaux mais il n'avance pas seul. Une mathématicienne venue de l'Est lui prête assistance.

_ Et tu t'inquiètes. Tu vois Eulalie partout, décidément. J'ai un copain membre de la C.I.A. à l'ambassade. Tu veux que je lui demande d'enquêter sur la fille? Mais on risque de le voir s'intéresser à nos affaires... Je pense préférable de prévenir Potti. Ton avis?

_ Je vais le rappeler. Nous avons disserté sur la dichotomie entre force et vertu. On peut l'ajouter à l'harmonie entre loi et bonheur.

_ C'est prévu pour la semaine prochaine. Chaque chose en son temps. Mais je suis content de voir que tu commences à t'intéresser aux choses dans l'esprit qui convient : la recherche de l'unité. Si ce n'est pas indiscret, tu peux me dire pourquoi tu as appelé Potti?

_ Ça l'est. Il te transmet ses amitiés. Je m'en jetterais bien un petit!

_ So do I!

 

 

CHAPITRE XXXVII

 

 

Henry lisait le livre qui avait, comme chaque matin, fait la synthèse de la veille et qui annonçait le sujet à l'ordre du jour. Il s'autorisait aujourd'hui un commentaire relatif aux doutes qu'Henry s'était permis de manifester sur les intentions de ses nouveaux amis. La forme en était lapidaire mais explicite : "La réussite de notre projet est basée sur une confiance totale et réciproque entre les participants." Henry ne connaissait toujours pas la fonction exacte du livre. Il appréciait sa présence parce qu'elle matérialisait le surnaturel de l'aventure. Le livre témoignait de la réalité d'un merveilleux qui sans lui fut resté dans l'ordre de la subjectivité. Il le considérait sans doute de la façon que le vicaire d'une cathédrale devait considérer la petite flamme qui tremblotait sur l'autel au soir d'un jour de grande visite, quand il se demandait s'il avait eu la vocation de gardien de musée : troublante et rassurante, terriblement présente par sa fragilité. Le livre faisait également office de secrétaire car il enregistrait dans les moindres détails toutes les conversations qui intéressaient le projet. Le programme du jour indiquait l'étude des lois : chapitre deux, le groupe.

 

 

 

 

 

 

Mérodotte connaissait le programme puisqu'il attaqua sans autre préambule par un _ Bonjour Henry; toi et moi nous formons un groupe, pourquoi?

_ Transmission du savoir, Maître.

_ Je préférerais transmission de la connaissance, mais je considère que la réponse est bonne. Tu connais, je crois, cette sensation de puissance qu'un homme renvoie à une puissance mille et mille fois supérieure à la sienne : celle de la mer, celle des étoiles et souvent hélas celle de Dieu. L'homme dans ces instants s'identifie à son groupe. En esprit il vogue, il vole, il communie et il blasphème en groupe. Seul, il patauge, il s'écrase, il rampe! Il n'est lui-même que solidaire des autres.

_ Encore une évidence mon bon Maître!

_ Encore et toujours! Des pseudo-évidences qui ne le sont que dans les discours. Qui ne tirent pas à conséquence. Oui et alors? l'homme n'existe que par le groupe : et après? Tiens ressers-moi un peu de choucroute, elle est fameuse! Moi j'appelle évidence un concept, une idée, une notion, un phénomène, qui est totalement intégré à la pensée de l'auditeur, qui fait partie de lui, et dont découlent ses actions. Le feu brûle : voilà une évidence. "Aimez-vous les uns les autres", tu le classes dans quoi? Les évidences, les lieux communs? Tiens! ceux-là! Ils sont le plus souvent l'appréciation de gens communs à qui la complexité du sujet échappe. Ne te laisse jamais impressionner par ce genre de remarques. Demande-toi si ton talent n'est pas en cause car il est vrai que la façon de présenter un fait peut renforcer son apparente banalité! Les grands peintres peignaient des personnages et quoi de plus banal que des personnages! Et quoi de moins banal que leurs peintures! Sans parler de vos meilleurs écrivains qui se sont souvent préoccupés de situations ordinaires pour en tirer d'immortelles épopées! À nous, à toi de faire vivre les vérités qui dorment sous les mots, de les faire résonner à ébranler l'apathie de ton interlocuteur. Nous t'aiderons à posséder ce talent... Revenons au groupe qui, sous le nom de tribu notamment, aurait dû perdurer. Certes sa disparition doit beaucoup à l'émergence de l'individu et, mea culpa, à celle de la faute individuelle. Certes la notion de groupe disparaît quand la misère remplace la pauvreté, quand l'assistance supplante la solidarité, quand la protection sociale supplée totalement l'aide, l'entraide, personnalisée; et pour bien d'autres raisons qui n'en sont pas des bonnes... À quel moment de l'histoire le politique prit-il le pas sur la réalité biologique?

_ Il est vrai que dans la civilisation occidentale le dernier groupe à survivre est la famille. Encore est-il mal en point! Sinon on trouve des États, des nations, des catégories, des bandes et autres conglomérats d'intérêts particuliers... De l'éphémère et du circonstanciel! Mais de cette atomisation du groupe en particules élémentaires ne peut-il naître le sentiment d'une appartenance au plus grand des groupes, le genre humain?

_ Du mal peut-il sortir du bien? Du mal, certainement pas! De l'expérience et de l'intelligence, il faut l'espérer! Et la vraie question est de savoir si ces ingrédients seront au rendez-vous quand tu interpelleras les hommes de bonne volonté! Je voudrais préciser une chose : si l'on admet que la principale source de l'énergie spirituelle est la connaissance du bien et du mal, cela n'attribue pour autant aucune autre vertu au mal, que celle d'être pris en compte. On devrait dire que la source d'énergie est le bien. C'est pour marquer le caractère relatif de ce qui est avant tout une appréciation et pour complaire à la théorie qui veut qu'une énergie découle d'une différence que l'on fait référence au mal. Il est vain de se noircir l'âme pour espérer la blanchir! Il faut respecter la polarité... Bon! Nous n'avons pas suffisamment réfléchi sur la prééminence du groupe; surtout pour comprendre pourquoi votre salut passe par cette reconnaissance. Je suis affolé de voir toute la littérature qui traite de la nature de l'homme et de sa relation avec la création. Qui peut sincèrement penser que la vérité puisse se déterrer en l'ensevelissant sous des tonnes d'encre! Je veux bien croire que le sujet est attrayant et je préconise même que l'homme y consacre une grande partie de son temps; mais force est de constater que l'immense majorité de ceux-ci ne s'en préoccupe pas et qu'elle confie à quelques autres le soin de le faire. On connaît la suite... et la conséquence qui t'amène là, mon pauvre Henry. Pour chercher cette vérité, il faut tout au contraire s'obliger à la simplicité, à l'innocence, à la pureté de l'esprit. Et se convaincre que la connaissance est accessible à tous ceux qui la désirent et non pas aux seuls docteurs de la Loi. Je ne fais là ni l'apologie du simplisme ni celle du crétinisme : je prétends que l'appréhension de la connaissance est du même ordre que celle du bien manger ou du bien boire. Il n'y a pas lieu de tartiner sur elles : il suffit d'avoir soif ou d'avoir faim et de tendre la main. Bien sûr, parfois, le terrain est ingrat et il faudra cultiver la terre et creuser un puits : des tâches à la portée de chacun! Pureté... un grand mot celui-là... Complètement obsolète! Je n'essayerai même pas de l'expliciter... Mais j'ai déjà dit tout cela ou je le dirai... Je ne sais plus! Tout cela pour conclure tout bonnement que le groupe est primordial à la fin parce qu'il l'était au commencement. Dieu a créé l'homme et non pas Pierre ou Paul et il jugera de l'homme et non de Pierre ou de Paul. Va patauger dans les bavures d'encrier si tu veux croire en savoir plus!

_ Non merci! J'ai suffisamment pratiqué la complexité, avec la science, pour ne pas vouloir en rajouter sur les choses de l'esprit. D'autant que la raison me paraît convaincante... On retrouve l'apocalypse...

_ Je dois t'entretenir, et l'apocalypse m'offre une excellente introduction, d'une possibilité de résoudre le problème qui se pose à vous. Le créateur jugera un groupe. Or un groupe est complet à compter de trois individus représentant les deux sexes. Tu me suis?

_ Boum! et si les trois qui restent sont potables le processus repart pour un tour! Disons pour faire plus réaliste qu'il resterait un peuple... voire une "civilisation"... et pourquoi pas une race, la meilleure évidemment! Touche mes mains, elles sont glacées! Mais rassure-moi : le créateur ne récompensera pas un pareil forfait?

_ Sûrement pas si se présentent devant lui des méchants qui ont exterminé des bons. Mais s'il s'agît de l'inverse, je serai moins affirmatif! Si ton bras t'entraîne à la faute, coupe ton bras! Et si l'on fait abstraction de tous sentiments pour ne considérer que le résultat... Le vrai problème réside dans le fait que la certitude d'être dans la vérité est très subjective; et si je ne m'abuse la certitude fréquente plus volontiers l'intolérance et le sectarisme que l'intelligence. Dieu risque, et vous avec, de se retrouver face à des méchants. Soyons optimistes et imaginons qu'un peuple puisse se bonifier en restant isolé des autres et qu'il échappe à la destruction qui ne manquera pas de frapper ces derniers. Leur hygiène de vie les aurait, par exemple, préservés d'une épidémie!

_ Hypothèse d'école qui est loin d'être stupide et qui plaide pour la diversité et la différence. Elle me plaît bien... Mieux en tout cas que celle des justes exterminant les méchants. Mais elle suppose que la tentative pour faire accéder la grande majorité des humains à une part suffisante de vérité, que cette tentative ait échoué. Objectivement nous partons perdants!

_ Et c'est fâcheux! Nous n'avons pas à choisir maintenant, mais nous devons y penser. Parles en à Irwin. Il a sans doute des considérations morales à mettre en avant...

_ Dis que je suis une brute!

_ Tu es initié afin de mener à bien une mission. Il est, il sera, le guide spirituel et la conscience du genre humain. Ne mélange pas...

_ Les torchons et les serviettes! Merci! Je dois me salir les mains et après monsieur viendra recueillir les dévotions à sa sainte personne!

_ Comme Jésus...

_ Mauvais exemple... Je lui en parlerai au saint homme. J'espère avoir sa première bénédiction... Youpi!

_ À demain mon cher élève.

_ À demain mon cher Maître.

 

 

CHAPITRE 38

 

 

 

Irwin arborait un jogging fluo qui le faisait ressembler à un aquarium géant.

_ Mardi gras, t'en va pas, on mangera des frites... Si tu vas à Rio, n'oublie pas de monter là-haut... Si tu vas dans la rue, fais attention qu'on ne te tire pas dessus...

_ C'est fini! Au lieu de chanter des âneries, tu ferais mieux de m'encourager.

_ Vas-y Marcel! Tu vas où, au fait?

_ Je vais courir dans le parc. Un esprit sain dans un corps sain!

_ J'espère que tu as mis un té au premier sain! Et que tu n'as pas eu le culot d'en mettre un autre au second! Question accoutrement, tu n'es pas gêné par la lumière?

_ J'te merde... J'ai besoin de remuer et mon survêtement est à la mode.

_ Chez les minets, pas chez les baleines! T'es mignon quand même... Je vais aller avec toi. C'est une preuve d'amour ça! _ Henry alla revêtir son vieux survêt, une relique beige passé, une chose couleur d'asperge sale qui fit rugir Irwin.

_ Je vais tout seul! J'habite le quartier moi! J'ai une réputation à tenir! Et Central Park aussi! On vient du monde entier courir dans ses allées! Vadé rétro pyjamas! L'hôpital qui se moquait de l'infirmerie!

_ Mon petit bonhomme, si certains suivent la mode, moi je la lance! Grunch! Dehors le génie français écrasera de ses lumières, tamisées je te l'accorde, les fluorescences des Yankees décadents. On y va. Alerte au char! _

Une demi-heure après ils étaient de retour.

_ Et alors? Quand on va courir c'est parce qu'on en a besoin... Si on est déjà sportif c'est complètement ridicule de perdre son temps à imiter les animaux!

_ Chante mon beau merle... Pardon : mon rouge-gorge... Dire que c'est moi qui en ai vu de toutes les couleurs; en me retournant constamment pour voir si en t'écroulant tu n'allais pas écraser une petite vieille ou un enfant... Merci mon Dieu d'avoir épargné la ville de New York! Ah! tu sais que je t'adore, toi! Blague à part, tu devrais t'entraîner sérieusement. Tu te rends compte que j'ai trente-cinq ans de plus que toi!

_ Je débutais cet entraînement. À suivre! À la douche. Je prends celle de la salle de bain; prends celle de la chambre. _

 

 

 

 

Les mâchoires s'activaient dans le silence. Irwin était normalement habillé, c'est-à-dire bizarrement. Le regard d'Henry, après avoir erré étonné et surpris, de la veste d'Irwin à la sauce des spaghettis, s'était replongé dans l'assiette. Il avait suffisamment brocardé son compagnon pour aujourd'hui. Si la moquerie était chez lui une marque de sympathie, voire de tendresse, l'objet de ses attentions n'était pas forcé de partager ce sentiment. À vrai dire Irwin s'y obligeait. Pour manifester son amitié il pratiquait plus volontiers la claque dans le dos; mais quand on héberge un french professor of, et from Paris, on se doit d'assaisonner ses relations d'une dose de gouaillerie. Et puis il améliorait son français. De plus, avec son fuck exclusif et ses dérivés, l'Anglais n'offrait que peu de diversité!

_ Le meilleur moment dans le sport, c'est après : la troisième mi-temps! La bouffe, l'alcool, pas les femmes à cause des hormones mâles qui sont restées sur... le gazon! Henry sourit de sa plaisanterie et tenta une traduction à l'attention d'Irwin : fair turf. Bon! laisse tomber... Tu dois partager mon avis?

_ Moi c'est avant, quand je n'ai pas encore mal. Mais j'aime bien après, aussi. Et après la bouffe qu'est-ce qu'on fait?

_ Je te livre nos réflexions du matin et tu me donnes les tiennes sur l'aspect moral d'un problème qui pose quelques questions ressortissant à ce domaine. Je tiens à te signaler que c'est Mérodotte qui m'a recommandé de m'adresser à, je cite, "Celui qui est, qui sera, le guide spirituel et la conscience du genre humain." Je lui ai évidemment demandé qui c'était : et bien c'est toi! Authentique!

_ Mérodotte est un fin connaisseur des réalités humaines... Il le prouve une fois de plus! J'assume; qu'elles sont ces questions?

_ Je résume. Dieu a créé le genre humain et il jugera à la fin d'icelui. Or un groupe représentatif peut ne comporter que trois individus.

_ Tu veux mon avis sur les trois possibilités qui s'offrent de sauver l'humanité... Sauver tout le monde, la sauver par un petit groupe d'une grande violence, la sauver en préservant un peuple de l'extermination. Et je suppose que c'est la troisième possibilité qui pose problème. J'élimine la deuxième car jamais des individus capables de sacrifier délibérément leurs congénères n'auraient les qualités morales nécessaires à la survie de l'espèce. Je suis très circonspect sur la première... Nous avons néanmoins l'obligation de la tenter. Admettons qu'elle soit la version idéale de la troisième et ne considérons donc que celle-ci.

_ Avec toutefois un gros nonosse! Dès que la majorité des individus vivants cesse d'être "positive", il faut supprimer des individus "négatifs" pour rétablir le caractère positif de l'ensemble. La disparition physique est le moyen le plus facile. Ce n'est pas ce qu'envisage la troisième solution. Au pire, il y aurait non-assistance à personnes en danger! Nous sommes loin de l'extermination programmée...

_ Non assistance et, peut-être, politique du pire... Superbe isolement qui laisserait des frères aller vers une mort sans espoir car le prix à payer par les survivants serait du même ordre : la fin de l'espèce, la mort des âmes. Henry je crois que nous ne pouvons pas échapper à un enrôlement de tous dans la guerre de survivance; une guerre que nous pouvons d'ores et déjà appeler : la guerre de quatre mille ans! Mais il ne nous est pas interdit de favoriser par une approche disons le mot, élitaire, l'avènement d'une minorité susceptible de pallier, le moment venu, la faillite de la majorité. La difficulté consiste à établir la nature de cette minorité salvatrice sachant qu'elle devra survivre physiquement et moralement au génocide, au suicide, qui aura décimé le reste des citoyens. Sera-t-elle constituée par un peuple géographiquement isolé, par des individus disséminés parmi les autres, il faut y réfléchir... De quelle vision sera-t-elle porteuse, quels seront les principes qui la guideront? Je te rassure nous avons le temps d'y penser.

_ J'en suis moins certain que toi, mon cher Irwin. Bien sûr en quarante siècles il va s'en passer des choses et il serait présomptueux de croire que nous pouvons infléchir, dans la forme, le destin. Sur le fond je pense que nous le pouvons : pour preuve l'ancien et le nouveau testament qui pour ne pas dater d'hier sont, plus que jamais, d'actualité.

_ Gros bêta, je parlais de jours, de semaines et de mois. Je sais bien que l'éternité n'attend pas! Et que la réalité vraie d'aujourd'hui est et sera celle de demain et des quatre mille fois trois cent soixante-cinq jours qui suivront! C'est toi qui oublies les maléfices de l'illusion! Tu comptes en années d'illusion mon ami; nous ne devons compter qu'un seul instant de réalité! Tu me copieras cent fois : "J'oublie mes fondamentaux quand je soumets la réalité, et la vérité qui la constate, aux aléas du temps qui passe."

_ Autant pour moi! Autre chose de terriblement inquiétant et que Mérodotte a vu : des sectes, voire des religions, s'attribueront le privilège d'être les seuls à détenir la vérité et surtout le droit, ils diront le devoir, de l'imposer à autrui. Pas besoin d'être prophète : il suffit de constater! À mon avis c'est le pire danger que court notre entreprise...

_ Alors que la Vérité c'est nous qui la détenons! Tu as raison Henry, ça commence déjà!

_ Deuxième danger : que le doute nous empêche de progresser! Ne retiens que le second terme de ma crainte : ils s'attribueront le droit de l'imposer à autrui! De cela, je crois que nous en sommes intrinsèquement incapables... Je crois que nous devons dire notre vérité en respectant le libre arbitre des hommes. C'est la règle du jeu! Et la seule voie de salut.

_ Tu sais que tu t'améliores! À mon contact sans doute... Tu vois, le doute ne m'effleure plus!

_ Tu as bien de la chance...

Le repas se terminait. Irwin repoussa sa chaise et allongea ses jambes. Henry en fit autant. Un ange passa, c'était bien le moins; il resta un long moment avec eux... Ils étaient là comme trois vieux fumeurs de pipe. Puis l'ange partit et Irwin parla.

_ Tu as des nouvelles de Jacqueline?

_ Pas depuis hier. Tu as des nouvelles d'Arielle?

_ Pourquoi moi?

_ Tu es son imprésario. Tu crois en ses chances?

_ Oui. J'ai eu de ses nouvelles aussi. De Berlin. On me demandait confirmation de ma lettre de recommandation. Elle a franchi la première éliminatoire pour les engagements de la prochaine saison. Sa grande qualité peut la desservir pour un travail d'orchestre. Elle a un potentiel de soliste et dans ce métier qui peut le plus ne supporte pas forcément le moins. Sa sensibilité risque de se heurter à celle du chef. Tout le monde a ses problèmes mon cher ami! Un café? _ Il revint avec deux tasses de café "italien".

_ Il paraît que le pouvoir change un homme... Tu crois qu'il me changera?

_ Difficile de prévoir. Pour l'instant tu résistes bien...

_ Une allumette n'a pas à se prendre pour un sceptre royal; même si elle enflamme une forêt tropicale. Tout au plus enflammerai-je la passion des hommes pour la vérité...

_ C'est compter sans les courtisans! Sans Eulalie, qui te courtisera; sois-en sûr. Mais il est vrai que la puissance qui est la nôtre, la puissance spirituelle, corrode moins les esprits!

_ Les résultats sont moins flatteurs!

_ Ne dis pas ça! Songe aux ravages causés par des religions mal digérées; à tous ces gens qu'elles briment au plus profond d'eux-mêmes en leur imposant des règles qu'ils ne comprennent pas... Mesure la décadence spirituelle entre les premiers chrétiens qui se levaient devant les lions et les chrétiens d'aujourd'hui qui se couchent devant les chiens.

_ C'est beau comme une image! C'est de toi?

_ Je crois... Note je te prie que j'ai dit "devant" et non "comme"! Il me sera beaucoup pardonné pour cette mansuétude...

_ Je te pardonne! C'est vrai que si l'on compare le comportement des croyants à celui des athées il est difficile d'en tirer quelques avantages en faveur des premiers. Par contre à niveau intellectuel égal, ils sont nettement plus coincés; et je ne parle pas que de sexe. Comment expliques-tu cela par rapport à l'illusion et à la réalité?

_ D'abord je crois que les uns comme les autres se rejoignent surtout dans la médiocrité : tu compares en fait des êtres hybrides! Des êtres de la mythologie, non pas à l'image de Dieu mais à celle de tous les dieux qu'ils ont adorés.

_ Tu crois qu'un parfait croyant serait différent d'un athée parfait?

_ La forme de ta question apporte la réponse : seul le fait moral les distinguerait.

_ Ce qui revient à dire que si nous définissons une morale universelle et absolue qui puisse être acceptée par tous, nous avons unifié, au plan du réel, le genre humain. Mais si cela est vrai, cela veut dire que cette morale existe puisque nous ne pouvons rien "inventer" de réel qui ne serait pas; donc que la croyance et l'athéisme ressortissent au domaine de l'illusion!

_ Tout à fait Henry! Mais ce n'est pas un scoop : à leur façon tous les Envoyés l'ont dit. Je t'accorde qu'ils tendaient à considérer que seule leur morale était la bonne... Il faut dire qu'aux époques considérées le monde n'était pas planétaire! Imagine Jésus aujourd'hui... Quels seraient ses discours, ses miracles?

_ J'espère qu'il m'en dira trois mots... Je dois retrouver Mérodotte. Quelle est ta réponse concernant les groupes?

_ Il faut y réfléchir... Vous êtes sûrs que Dieu jugera les vivants? Il peut juger l'âme des morts...

_ Ça ne change pas le problème! La réalité, ce sont les vivants. Je pense que trois survivants en état de grâce compteront plus que des milliards de morts à l'âme pervertie.

_ Tu as probablement raison... Renseigne-toi bien sur le mode de jugement : qui, comment, sur quoi. Allez... va! _

Henry alla s'installer dans le fauteuil alors qu'Irwin regagnait le bureau. La situation semblait devenir plus complexe mais Henry sentait qu'elle s'éclairait; à la manière d'une peinture qui se précise quand augmente le nombre de taches qui la compose. Au fond c'était toujours la même chose : la vérité se cachait sous une apparente complexité; sous l'illusion... Il fallait garder les pieds sur terre. D'autant qu'avec Irwin et Mérodotte les notions les plus complexes paraissaient simples, ce qui compliquait la situation. Il fallait attendre la conclusion de leur discours pour entendre la vérité dans toute sa simplicité. Après tout dans un plat ce qui compte c'est le goût : pas la valeur littéraire de la recette. Henry, comme beaucoup de scientifiques, pressentait que les lois qui régissent la vie sont simples. Cette simplicité il pensait la rencontrer par la méditation plutôt que dans les équations. Ce qu'il vivait ces derniers temps le confortait dans cette idée.

 

 

CHAPITRE 39

 

 

L'esprit fendait l'air sans un bruit. Silence. Sans mouvement. Inerte. Figé, mais volant. Esprit immobile dans le temps et que la turbulence du vent caresse; muet. Le Mahatma, la grande âme, méditait. Le téléphone sonna. Le cri strident du vent déchira l'extase; Néhri se leva.

_ Cher ami! je ne vous dérange pas au moins! - Son Éminence le cardinal Ronchetti venait aux nouvelles -. Mon ami je dois vous dire que vos nouvelles nous manquent. Rome bruit, mais le Grand Conseil s'étonne de ne pas vous entendre. Êtes-vous sourd ou êtes-vous muet?

_ Rien de cela Éminence! Prudent, seulement très prudent. Et patient. Vous savez que le professeur est absent pour deux semaines encore. Je n'ai pas insisté pour le rencontrer avant son retour. Inutile de manifester notre inquiétude tant que lui-même n'est pas déterminé dans son action. Peut-être renoncera-t-il... La charge morale doit être écrasante... Soit qu'il annonce Dieu, soit qu'il le tue!

_ Certaines informations qui me sont venues de Paris nous indiquent qu'il semble très bien supporter sa mission. Avec son ami, il aurait déjà repoussé quelques assauts avec une efficacité proprement... diabolique!

_ Cela me porterait à croire qu'il annoncerait plutôt la bonne parole...

_ J'en tire la même conclusion. Je vous demande d'agir sans plus tarder.

_ Mais croyez bien qu'en temporisant j'ai la conviction d'agir au mieux de nos intérêts! Au demeurant, à partir des deux hypothèses retenues j'essaye de parcourir en esprit les chemins qu'il emprunte. N'oubliez pas Éminence que le professeur est un yogi averti.

_ Je sais Mahatma, je sais! Mais avant c'est un chrétien! Enfin... il est de culture judéo-chrétienne.

_ De fait Éminence, de fait. En pratique c'est un athée qui s'intéresse à ce qu'il appelle la philosophie hindoue. Mais il me paraît prématuré de se disputer les reliques avant de disposer de la dépouille!

_ Bien vu mon cher collègue! Le mot dépouille est toutefois un peu fort! Nous ne cherchons pas la mort du pécheur! Nous cherchons simplement à remplir au mieux notre mission qui est d'aider de pauvres âmes à gagner le paradis... Des âmes qui ne pourraient que perdre de leur sérénité à l'écoute de vaines querelles... Votre ami ne songerait pas à se faire passer pour un nouveau Messie par exemple?

_ Ce ne serait ni très exceptionnel ni vraiment sacrilège dans notre confession. Ce qui serait chez vous, à mal parler, un avatar, nous comblerait d'aise... si les signes divins accompagnaient une telle prétention.

_ J'insiste pour que vous le rencontriez dès maintenant! Le Saint-Siège est très préoccupé par cette affaire.

_ Sa Sainteté n'aurait-elle plus une entière confiance dans la sagesse de Dieu? Je me demande bien pourquoi!

_ Épargnez-nous votre compassion, je vous prie! Et rencontrez le professeur; avant que d'autres que nous, moins bien attentionnés, ne le fassent!

_ Vous parlez sérieusement?

_ Ai-je une tête de plaisantin? L'ennemi suprême monsieur le Mahatma c'est le désordre! Le désordre dans l'ordre établi! Me suis-je fait comprendre?

_ Ne dit-on pas "Rentrer dans les ordres" quand on embrasse la carrière sacerdotale! Rassurez-vous : j'ai, moi, une tête à plaisanter! Vous avez des informations concernant une intervention de services laïques et... policiers?

_ Des bruits... Une grosse rumeur... Confortée par certains discours dans certains milieux... Nous faisons figure de modérés dans les débats! Les autorités aimeraient ne courir aucun risque : il nous reste quelques velléités à toucher la Vérité! Il traîne des odeurs d'orphelin chez nous... De saintes odeurs... Deux mille ans n'ont pas séché les stigmates. Nous sommes moins secs que vous ne le pensez Mahatma!

_ Je vous l'accorde bien volontiers! Comme j'accorde foi à votre déclaration. Je vais contacter le professeur aujourd'hui même. Mes respects Éminence.

_ Les miens, cher Mahatma. _

Le Mahatma raccrocha. Ainsi il fallait brusquer les choses. Il est vrai que la perspective d'un accident malheureux pouvait séduire beaucoup de monde! Mais qui prendrait la responsabilité d'immoler une nouvelle fois l'agneau. Visiblement les religieux n'y tenaient pas. Avant tout ils voulaient être rassurés... Savoir à qui ils avaient affaire. Charlatan, mystique, Messie? Effectivement cela devait chauffer dans les sacristies et autres arrière-boutiques! La perspective d'un attentat devrait autoriser Potti à lui communiquer le numéro de téléphone du professeur...

 

 

 

 

 

La modulation envahit l'appartement endormi. Irwin tendit le bras et saisit le combiné. La voix d'Henry lui éclata dans les oreilles.

_ Henry speaking... Une voix d'intensité normale lui répondit. Il raccrocha.

_ Professeur Henry Léger? Un accent identique à celui de Potti mais ce n'était pas lui.

_ Oui. Laissez-moi deviner... Vous êtes le Mahatma Néhri?

_ Je crains d'être trop matinal... J'espère me faire pardonner.

_ Vous n'ignorez pas que je considère comme un honneur le fait de vous parler.

_ J'ignore habituellement ce genre de considération mais vu les circonstances je la prendrai comme un signe de bienvenue; dont je vous remercie. Sans plus tarder je vais vous faire part du motif de cet appel : le Grand Conseil craint qu'un attentat ne soit perpétré contre vous!

_ Rien de moins! Je suppose que des services secrets en seraient le bras... séculier. Français sans doute... Et les églises me protégeraient! Comment expliquez-vous cela?

_ Elle protège en vous le mystère. Celui qui est lumière et que l'autre cache. Celui qu'elle vous demande de lever. Henry êtes-vous un Envoyé de Dieu?

_ Sauf mon respect, comme vous y allez! Un charlatan de génie ne vous répondrait pas; et un envoyé de Dieu non plus! Comprenez qu'en conscience je ne puis le faire. Je dois mener ma réflexion à sa fin puis prendre des décisions. Je vous sais gré de votre information. Nous allons prendre les précautions qui s'imposent. Je suis désolé de ne pas pouvoir vous éclairer...

_ Soit. Oubliez mon titre de porte-parole comme je vous promets de l'oublier, et faîtes la grâce de répondre au Mahatma : êtes-vous une voie vers la réalité?

_ Une voix, v, o, i, x, qui plaidera pour la Vérité, sûrement. Un chemin vers la réalité? il est prématuré de le dire. Du plus profond de mon angoisse je le confie néanmoins en toute discrétion à mon très respectable frère et maître : ce n'est pas exclu. Je vous promets de vous en entretenir en particulier dès que possible. Je vous remercie de votre appel. Mon admiration et mon respect... _ Le Mahatma remercia et conclut par des souhaits. Henry se leva et partit à la recherche d'Irwin qu'il trouva dans son bain.

 

 

 

 

 

_ Bonjour Cousteau. Tu es exactement en situation pour entendre ce que j'ai à dire. Un attentat se préparerait contre nous! Contre moi plus précisément mais comme tu me ferais un rempart de ton corps, je maintiens ce nous convivial.

_ Tu tiens ça de qui?

_ Du Mahatma Néhri; celui du Grand Conseil des Églises. Je pense qu'il ne bluffait pas...

_ Moi non plus mais ne te laisse pas attendrir par un copain hindou. Un religieux reste un religieux, un clerc reste un clerc! Leurs voies sont souvent plus impénétrables que celles de leur patron!

_ Tu ne connais pas l'hindouisme.

_ Rien de ce qui est surhumain ne m'est étranger... Retourne-toi.

_ N'en profite pas! _ Irwin se leva dans la baignoire qui parut se vider, dans un bruit de succion, puis qui récupéra son eau dans un fracas de cataracte. L'air s'embua et s'agita au rythme d'un drap de bain. Un peignoir valsa et Irwin humide et fumant poussa Henry hors de la pièce. Ils se retrouvèrent dans la cuisine.

_ Tu crois qu'il va falloir embaucher des gardes du corps?

_ Je ne sais pas... Il faudrait savoir si ta mort entraînerait celle du projet. Ou si un ami sortirait de l'ombre à ta place...

_ Et bien moi je suis partisan d'une longue réflexion sur le sujet! Beaucoup de théorie et pas du tout de travaux pratiques!

_ L'avantage des gardes du corps, c'est qu'en obligeant les tueurs à se manifester au grand jour... il certifie que l'attentat est un attentat prémédité, politique.

_ C'est un avantage auquel je suis particulièrement sensible! Rester vivant dans un non-attentat non-certifié me paraît en effet complètement dégradant!

_ L'absence de garde du corps permet à l'agresseur de faire attribuer l'attentat à un déséquilibré... voire de simuler un accident. De faire tomber une tuile du toit par exemple... Ici ça ne pardonne pas!

_ Je constate avec soulagement que la vue de mon cadavre ne t'empêche pas de déconner en engloutissant des tonnes de fourrage! Mais c'est vrai qu'après la destruction de mon âme la destruction de mon corps doit vous paraître une rigolade! J'aurais peut-être dû insister pour connaître le nom de mes assassins... Bois un peu de mon thé s'il te plaît!

_ Tu m'empoisonnes avec tes jérémiades! Tu ferais mieux de réfléchir.

_ Je ne fais que cela... Je ne sais pas si le Conseil des Voies repassera le plat! Si Jésus s'était fait tuer au début de ses pérégrinations aurait-il été remplacé? Ton avis...

_ Je pense que oui car compte tenu de la confidentialité de sa parole à l'époque que tu indiques, sa mort ne pouvait pas être attribuée au genre humain qui ne la connaissait pas.

_ En l'occurrence au peuple juif... à la condition que le crime soit perpétré par les romains. Est-ce que le gouvernement représente le peuple dans mon cas? En principe oui. Toutes les officines sont censées émaner de lui comme lui-même est censé émaner du peuple! Mon sang devrait rejaillir sur le peuple de France; mes pauvres compatriotes qui en sont encore à se demander si Marie était vierge et que je devrais sortir des affres de l'illusion... Ton avis...

_ Ce bacon est moins bon que celui de chez Barill's. On a beau dire, les Anglais c'est quelque chose! Tu me demandes si le vendeur de bacon engage le peuple anglais? Non puisqu'il est Américain! Un sujet de sa Royale Majesté le ferait à condition d'être appointé par le gouvernement britannique, n'est-il pas!

_ Je t'accorde volontiers que de t'interroger entre la douzième et la treizième tartine, et avant ton sixième oeuf, sur l'attribution des responsabilités dans les affaires de cette sorte, cela relève de la persécution morale! Soit! Je te prie néanmoins de bien vouloir considérer, entre le cinquième et le sixième bol de jus de fruit et avant d'attaquer ton jéroboam de lait, qu'il s'agit de déterminer le plus vite possible si ma mort signifie ou non celle d'un projet qui intéresse, tu as de la confiture sur l'oreille droite, je disais qui intéresse la survie de l'humanité.

_ Tu as de la bave aux coins des lèvres... Figure-toi que dans le Nouveau Monde nous sommes suffisamment évolués pour arriver à réfléchir en déjeunant! Mais pas en écoutant beugler! Voilà ma réponse : oui le peuple est responsable de la conduite de ses représentants. Et dans une démocratie plus que dans d'autres régimes. C'était peut-être plus malin de ce point de vue de laisser Dieu choisir le roi, mais ce temps est révolu! D'autant que maintenant c'est le groupe qui est mandaté par Dieu pour choisir sa propre destinée. Nous renouons avec la faute collective... ou la gloire collective. Note au passage que les âneries des individus n'ont que très rarement bénéficié à la collectivité.

_ Je partage ton sentiment. Note que je partagerais volontiers ce qui reste de ton mauvais bacon... Trop tard! Bon! Si je meurs actuellement, compte tenu de la confidentialité de mon message le peuple serait responsable avec circonstances atténuantes. Et le projet pourra être reconduit avec une autre victime.

_ Tu peux mourir tranquille! Tu es vraiment béni! Comme je te sais pusillanime, mourir avant d'affronter les responsabilités, quel soulagement ce doit être pour toi! Et pour moi donc!

_ Je te hais! Je dois vivre pour me venger! On parle sérieusement?

_ Oui. Qu'est-ce que le Mahatma va rapporter au Grand Conseil?

_ Que je suis probablement un être d'exception... Peut-être celui qu'ils attendent dans la crainte...

_ Bien joué! Ils vont temporiser. Et probablement les nervis avec eux... Nous devons faire vite pour transférer la garde du projet à son destinataire. Nous sommes trop vulnérables. Il est facile de se protéger contre un enlèvement, beaucoup moins contre un attentat organisé, et pas du tout contre une agression isolée. Les chefs d'états, qui déplacent des armées avec eux, ne sont pas à l'abri!

_ Nous pouvons rester enfermés ici! Avec un garde devant la porte.

_ Nous pourrions disparaître dans la nature. Ou en tout cas nous éloigner de la ville. Nous avons une villa dans la campagne du côté de Boston. Mais je redoute une association de malfaiteurs de l'humanité, comme il s'en crée entre des services étrangers, quand le déshonneur de leur patrie est en danger. Si nous avions la C.I.A. contre nous, il serait inutile de se cacher... Même les gardes du corps, surtout les gardes du corps, ne seraient pas sûrs!

_ Et une grande ville à l'étranger? Montréal par exemple...

_ Trop compliqué et ça laisse des traces. Je crois que le plus sage serait de rester dans New York. De déménager. Mon père devrait pouvoir nous trouver quelque chose de parfaitement anonyme.

_ Nous serions à Paris, je proposerais les catacombes. Le symbole nous aiderait à supporter l'inconfort des lieux!

_ Remarque que certains endroits de cette ville sont tout aussi enterrés et beaucoup plus habités. Laissons-les à nos premiers adeptes! Que penses-tu d'un déménagement?

_ Je te laisse juge. Dommage que nous ne puissions recourir au conseil d'un spécialiste...

_ Il s'agirait de planquer de l'argent... Je parle à mon père? O.K. Une question avant de nous séparer : Marie, elle était vierge?

_ J'allais te la poser! En tant qu'athée je m'en foutais complètement mais maintenant je vais devoir répondre à ce genre de questionnement.

_ Demande à Jésus quand tu le verras; puisque la vraie question porte sur sa nature à lui. À mon humble avis il n'est pas plus d'essence divine que moi... Plus réel que nous... sûrement. Donc plus divin... puisque le réel est le divin... Moins la perfection; probablement. Mais de là à sortir de la cuisse de Jupiter... À l'époque le spirituel était présent dans les actes quotidiens et, pour s'imposer dans ce domaine, sans doute fallait-il exagérer. Impressionner le pécheur : le fils de Dieu, rien de moins, et tous mes égaux, si vous y mettez un peu de bonne volonté! Pieux mensonge. Le problème c'est que l'homme trouve plus pratique de se prendre directement pour le bon Dieu! On a du pain sur la planche mon pauvre Henry! Mais sérieusement, entre collègues, pose-lui la question.

_ Je le ferai. Une autre question qui m'est venue cette nuit; à propos de l'illusion sur l'appréhension de laquelle je ne m'illusionne pas : imagine que tu te transformes en lumière, forme la plus élevée de la matière, aux dernières nouvelles mais ça peut changer; tu tournes autour de la terre et miracle! tout semble figé autour de toi! Ta pendule s'est arrêtée, tes fonctions organiques aussi, et donc ta pensée. Où es-tu?

_ Je ne crois pas que cette transposition soit possible. Je suppose que tu extrapoles l'expérience du voyageur de Langevin en le faisant voyager à la vitesse de la lumière... Admettons la vitesse de la lumière moins epsilon; pour éviter les problèmes métaphysiques! Et bien une seconde de son temps vaudrait quelques millénaires du nôtre et il est probable que notre soleil aurait explosé avant que ton voyageur ait pu se demander ce qu'il faisait là-haut. Ta question étant de savoir s'il voyageait dans le réel, je répondrai non. Pas plus qu'un crétin sans idées n'est l'archétype de l'homme parfaitement réel, un univers spacio-temporel "lent" ne représente l'éternel présent. Il peut y avoir dans un macrosystème des phénomènes qui semblent aller à l'encontre de la loi générale et inéluctable qui régit ce système : certains processus paraissent remonter le temps, d'autres se reproduire à l'infini. Illusion! Nous touchons du doigt l'illusion en considérant ce paradoxe : quand nous lançons une pièce de monnaie rien ni personne ne peut dire sur quelle face elle va retomber. Elle n'a ni passé ni avenir! Pourtant, nous savons que si nous lancions la pièce un grand nombre de fois, elle tomberait globalement le même nombre de fois sur chacune des faces. Nous avons construit, par l'intellect, un espace-temps dans lequel nous faisons évoluer notre pièce de monnaie. Nous lui avons fourni, d'une certaine façon, un passé et un avenir alors qu'en réalité seul son présent, qui reste indépendant de nous, est accessible. Tu saisis?

_ Pas vraiment... J'entrevois... Si je remplaçais le lancement d'une pièce par celui d'un million de pièces à la fois le résultat serait identique à celui obtenu en lançant une seule pièce un million de fois. J'aurais créé un espace-temps différent du précédent. Un système comportant un processus simple indéterminé au présent mais se déroulant une infinité de fois au même instant peut donc apparaître à un observateur comme un phénomène entièrement déterminé dans cet instant. Le système c'est nous-mêmes et l'observateur ce sont nos perceptions et les idées que nous nous faisons. Et un observateur à l'intérieur du système qu'il observe et a fortiori composant lui-même le système observé, voilà de quoi faire dresser les cheveux au scientifique le plus mal formé! Je ne sais pas si tu me fais toucher du doigt l'illusion mais en tout cas tu mets ton gros poing sur mes certitudes... Laisse-moi me raccrocher aux branches : quand je tape sur la table, comme ça, tout ce qui se passe, le bruit, ton air inquiet, la douleur dans ma main, ça existe bien? bordel de bordel!

_ Personne n'a jamais dit le contraire! Le problème n'est pas de savoir si cela existe : il est de savoir si cela est. E S T. Par ailleurs, j'ai déjà dû te préciser que nous pouvions agir, par ce qui est réel en nous, sur la réalité; la nôtre et trop souvent hélas sur celle des autres. Je pensais que ces notions t'étaient acquises.

_ Elles le sont! Intellectuellement parlant. Je professe ce genre de choses depuis des années. Mais, si j'ose dire, c'était pour occuper le temps! Aujourd'hui elles deviennent vivantes et elles révoltent en moi tout ce qui ne pense pas. Pour tout dire, dans la panique j'en oublie mes fondamentaux...

_ Normal. Je crois que tant que cette histoire d'un instant présent unique, et qui est le creuset de la réalité, tant que tu ne la "comprendras" pas, le problème durera. Tous les univers spatio-temporels ont un point commun qui est le présent. Vu? Tu peux imaginer tout ce que tu veux, le présent, considéré comme un instant nul, est le même partout; et si j'ose dire au même moment. Incontournable! Cet instant nous est matériellement inaccessible ou plus précisément il est inaccessible à nos sens. Ne serait-ce que parce que la durée d'acquisition est non nulle. Déjà, de ce fait, nous vivons un présent différé qui est un passé. Vu?

_ Excuse-moi : ton présent, tu dis qu'il est un instant nul... Ne me dis pas aussi que je suis en train de comprendre...

_ Si! Pas d'affolement... Mais une chose est sûre : nous n'avons pas besoin de déménager! Un condamné qui garde sa lucidité dans un moment pareil n'a pas besoin de fuir. Nous resterons!

 

 

CHAPITRE 40

 

 

 

Potti ne s'était pas couché. L'appel d'Henry l'avait parfaitement réveillé et, depuis, une excitation étrange l'habitait. En fait il en était possédé depuis quelque temps et il serait plus juste d'évoquer un état de surexcitation. Cela dit, ces mots ne déclenchaient dans une personnalité aussi stable que fort peu de manifestations : cette insomnie en était la plus voyante. Il s'installa devant sa console et pianota pendant une petite heure. Puis il surveilla l'imprimante qui jusqu'à une heure avancée de la nuit lui apporta des nouvelles de la perfection telle que des philosophes l'avaient pensée; puis telle que des scientifiques l'avaient observée; puis telle que des écrivains l'avaient exploitée. Au fil des heures le portrait de l'Arlésienne se précisait. Il semblait qu'elle ne soit pas de ce monde ce qui expliquait que nul ne l'ait jamais atteinte; et que beaucoup s'y soient essayés. Peu avaient disserté des implications de cette absence et moins encore des obligations qui découleraient de sa possession. Potti avait immédiatement saisi le propos d'Henry : la perfection pouvait-elle engendrer l'imperfection et si oui, dans quelles conditions! Plus précisément encore : la perfection pouvait-elle n'engendrer "que" de l'imperfection?

Il était presque neuf heures quand l'ex-camarade Olga Prokovna sonna. Potti n'eut que le temps de constater, avec une pointe de remords, que c'était la première fois qu'elle était sortie de sa mémoire depuis qu'elle était entrée dans sa vie. Il criait non, que déjà la clef tournait dans la serrure. Il se réfugia dans la salle de bain, affolé de ce qu'elle pourrait le contempler à son désavantage. Nul doute qu'il ne le fut : le jeune indien qu'elle connaissait, vernissé comme un morceau d'ambre, elle le verrait dépoli, et pour tout dire peu reluisant! Il savait qu'elle, elle était parfaite. Il pensa : proche de la perfection. Non! de la perfection telle que lui la concevait chez une femme, et qui avait fait dire à cet effronté de Michel Moulin, le mathématicien de la météo : _ Je la trouve bien bronzée notre slave! Ce n'est pas la théière, c'est carrément le samovar! Notez que pour chauffer, mon cher Potti, elle chauffe! _ Potti avait exprimé sa désapprobation en rougissant. Elle devait la couleur de sa peau, disait-elle, à sa patrie d'origine l'Ouzbékistân et Potti rêvait qu'elle devait sa beauté à sa ville de naissance, la prestigieuse SamarKand. Elle soulignait le caractère de ses traits par un maquillage appuyé et celui de sa silhouette en affectionnant les redingotes fleuries. Potti faisait les efforts qu'il fallait mais il la voyait, chaque jour un peu plus, vêtue d'un sari. Elle-même ne semblait pas insensible au charme de celui qu'elle appelait avec un accent qui le faisait fondre : _ Mon petit Potti. _ Mieux qu'un constat physique ou que le simple plaisir de caqueter, la formule paraissait jaillir de ses lèvres carminées comme le plus chaste des baisers; du moins se plaisait-il à le croire; elle n'engageait rien qui put l'en dissuader. En lui remettant les clefs de son appartenant il y a quelques jours, il lui avait certes indiqué l'horaire qu'elle devait respecter, mais surtout il avait espéré qu'elle s'annoncerait à l'improviste dans un foyer qui n'aspirait qu'à devenir le sien. Et la première fois qu'elle venait sans avoir prévenu, elle pouvait penser qu'elle l'avait dérangé!

Quand Potti réapparut un quart d'heure plus tard, elle lisait les articles de la nuit.

_ Mais il ne fallait pas vous donner tout ce mal mon petit Potti, vous me plaisez tel que vous êtes! _ Elle avait dit cela en roulant les r plus qu'à l'accoutumé, une façon de lui dire qu'elle plaisantait. Potti n'en rougit pas moins.

_ J'ai fait une recherche pour le professeur dont je vous ai parlé. C'est lui qui s'intéresse à la perfection.

_ Moi aussi elle m'intéresse la perfection! Et que voulait-il savoir?

_ Tout! Surtout si elle pouvait engendrer l'imperfection... et que de l'imperfection... Vous avez une idée sur la question?

_ Une femme a toujours des idées et une femme de science a toujours une idée : la bonne! Encore faut-il que la question soit correctement posée! S'agit-il de la perfection morale? Non... Je pense qu'il fait allusion à un état indéfini qui serait parfait! À une perfection originelle... Ne tournons pas autour du pot : il veut savoir si Dieu nous a créés!

_ C'est possible en effet... Cette question l'a toujours passionné. Il avait une réponse : c'était non puisque Dieu n'existait pas. Des éléments nouveaux ont dû le faire douter...

_ Je peux vous aider si vous le voulez. Mais je vous préviens, le voyage est rude; la route est très mal pavée et des voyageurs peuvent être éjectés du véhicule! On y va quand même?

_ Pour la Science! _ Potti ne s'étonnait pas vraiment qu'une jeune femme puisse avoir sur ce sujet une opinion aussi arrêtée; et apparemment aussi bien documentée.

_ Est-ce vraiment de la science? En route! Tout d'abord il faut clarifier la notion de perfection et la quantifier. Nous pouvons considérer la perfection comme étant une énergie infinie.

_ Une énergie positive... Je suppose que le choix de l'énergie comme nature de la perfection autorise une évolution de la perfection vers la production, voire la reproduction.

_ Bien vu mon petit Potti! Que serait en effet une vertu sans l'énergie nécessaire pour la mettre en oeuvre, sinon une vantardise, une supercherie! Maintenant voyageons... Nous sommes il y a quinze milliards de nos années... Nous ne sommes pas... Rien n'est! La perfection du néant règne... L'espace-temps est Un : espace nul, temps nul! Comment en serait-il autrement puisque la probabilité de changement est nulle. Ou Un? Énergie négative infinie! Vous me suivez?

_ Au bout du monde... Il faudrait faire une halte avant d'aller plus loin... Perfection égale énergie... J'aimerais comprendre mieux...

_ Nous avons défini Dieu comme étant la perfection. Nous supposons également qu'il est, par définition, d'une puissance infinie. Vous êtes d'accord pour reconnaître que la perfection n'est pas une quantité finie. Vous devez admettre en conséquence que Dieu est une énergie doublement infinie. Et si nous voulons refaire la création du monde il nous faut également admettre qu'au commencement il n'y avait que la perfection du néant. Dieu était un potentiel virtuel infini! Compris?

_ Va pour l'énergie... Mais le temps? Il devrait être nul, selon nos conventions... Ce que vous indiquez d'ailleurs. Nous avons une énergie infinie pendant une durée nulle! C'est une situation explosive!

_ Et elle a explosé il y a quinze milliards d'années environ! La perfection a été, réellement été, dans un présent absolu. _ S'il avait participé aux entretiens qu'Henry partageait avec ses maîtres, Potti se serait étonné d'entendre sa chère Olga les prolonger comme si elle-même y avait participé. Déjà le fait qu'elle se promenât dans la naissance des univers comme dans un coin de son jardin aurait pu le surprendre. Mais subjugué, rien venant d'elle ne le surprenait.

_ Dois-je comprendre que si Dieu a été, il ne fut qu'un temps nul!

_ Vous comprenez ce que vous voulez mon petit Potti! Si cette histoire vous paraît plus abracadabrante que celle d'un bon Dieu contraignant ses rejetons débiles à lui ressembler, c'est votre affaire! Moi elle me convient. À partir de là, nous assistons à une dégradation de l'énergie en lumière et de la lumière en matière avec toutes les combinaisons possibles et notamment l'antimatière. Car le raisonnement peut s'appliquer en considérant l'énergie négative et infinie du néant! Mais il me paraît trop "physique"! Toutes ces transformations n'étant pas parfaites, et pour cause, nous retrouvons des univers dans lesquels prédominent chacun de ces éléments avec, partout, des conflits.

_ Je suppose que chacun fréquente un espace-temps différent...

_ Oui, mais certains éléments peuvent se déplacer sans problème dans tous les univers. Heureusement!

_ Pourquoi cet heureusement?

_ Pour rien... Ce doit être agréable de ne pas être confiné dans quelques milliards de kilomètres cubes!

_ Et la vie dans tout ça?

_ À partir du moment où la perfection n'était plus, la vie devenait possible. Je pense même qu'elle était inéluctable. J'entends la vie en tant que phénomène; que j'oppose à la matière inerte. Probablement existe-t-il une multitude de vies dans une infinité d'univers... Je ne vous en dirai pas plus!

_ Vous en savez plus?!

_ Je suis en avance sur vous... Vous ai-je aidé?

_ Bien sûr! Je me demande si je dois faire part de cette conversation au professeur Léger... Je lui parlerai de l'équivalence entre énergie et perfection mais je le laisserai tirer la conclusion. Je crains que la vôtre ne le déstabilise! Venant de lui ce sera moins brutal.

_ Comme vous voulez... mais vous lui devez la vérité!

_ C'est une vérité... possible... Je dois moi aussi m'y habituer...

_ Dites-moi tout mon petit Potti... Je connais déjà les bruits de couloir : le professeur aurait rencontré Jésus et visité un lieu qui s'appelle le creuset et dans lequel nos vies s'établiraient. Il reviendrait en France après une initiation qui ferait de lui un nouveau messie. Tout cela est-il vrai?

_ Comme votre théorie... C'est possible. Le seul fait dont je puisse témoigner c'est de la perturbation de l'espace-temps lors d'événements qui pourraient être ceux que vous relatiez.

_ Évidemment s'il peut rencontrer Jésus et s'il prend en compte mon histoire, leur prochaine rencontre va être orageuse! Le fiston serait un usurpateur!

_ Peut-être est-il de bonne foi? Le monothéisme n'est qu'une des approches de la spiritualité. Bien des hommes ont considéré, considèrent, que Dieu, les dieux, étaient des personnages multiples et les ont vénérés, et les vénèrent, sous bien des formes et leur ont attribué, leur attribuent, bien des vertus spécifiques, voire spécialisées. Peut-être n'avaient-ils, n'ont-ils, pas tort? Que des sous-dieux soient sortis du magma originel n'aurait rien d'extraordinaire... sauf s'ils se prétendaient parfaits. Pourquoi Jésus ne serait-il pas le fils d'un dieu, à défaut d'être celui de Dieu! Et cela en toute innocence de sa part!

_ Pourquoi pas en effet! Et du magma aurait jailli le mal! Que pensez-vous du mal mon petit Potti?

_ Qu'il est le corollaire de l'imperfection. Je n'en pense rien de bon à vrai dire.

_ Vous lui devez la vie! Vous pourriez être reconnaissant!

_ Pour un hindou ce mérite n'a pas grand crédit.

_ Vous : les hommes! Je ne m'intéresse pas aux querelles de clochers! L'humanité doit son existence au mal!

_ Eh bien! C'est sans doute pour cela qu'elle se complaît tant en sa compagnie!

_ Elle chipote! Elle a honte! Comme d'un père ivrogne... d'une mère trop grosse. Trop vulgaire!

_ On dirait que cela vous dérange! Personnellement je traîne le Mal comme un boulet qui freine mon envol vers le Bien... mais je me garderai de le considérer comme plus vulgaire que le bien. J'en apprécie toutes les finesses, enfin presque toutes, et sa qualité de prince ne me paraît pas surfaite. Mais pour vous ma chère, qui semblez le défendre : en quoi le mal est-il méritoire?

_ Je déplore qu'il ne soit que le revers d'une médaille dont l'avers est le bien. Je hais l'injustice... Je m'énerve un peu mais reconnaissez mon cher Potti que l'hypocrisie dont est victime le principe fondateur de la vie, mérite que l'on sacrifie à la dénoncer un peu de sa sérénité! Qui souffrirait, alors qu'il peuple les rêves et les nuits, qu'il fait gagner et perdre les guerres, qu'il sert la messe des grands de ce monde, qui souffrirait de se voir perpétuellement refuser que l'on serve aussi, en son honneur, des messes de dévotion et de remerciements. Je vous le demande : qui?

_ Vous poussez un peu loin la dualité des forces. Vous confondez principes physiques et principes moraux. Je ne vous suivrai pas sur ce terrain! Je reste attaché au bien...

_ Parlez de tout cela avec le professeur... et avec son ami ou son maître... je ne sais. Je serais très intéressée de connaître leur avis. Vous m'obligeriez en leur parlant... J'y verrais la preuve d'une amitié sincère...

_ Bon. Je vais les appeler. _

 

 

 

 

 

Le téléphone sonna, interrompant la conversation d'Irwin et d'Henry. Henry appuya sur le bouton de prise de ligne.

_ Henry Léger.

_ Bonjour professeur. C'est Potti. J'ai vos renseignements... et même un peu plus!

_ Je n'en attendais pas moins de vous mais pas si rapidement! Vous me surprendrez toujours! Je vous félicite... Parlez-moi du plus...

_ Laissez-moi vous dire que ma collaboratrice Olga Prokovna m'a beaucoup aidé et que le "plus" en question est entièrement de son fait. D'ailleurs, je crois plus honnête de la laisser le présenter elle-même. Tenez Olga.

_ Olga laissez-moi vous présenter mon ami Irwin qui participera s'il le désire à notre conversation. Je dois lui préciser que j'avais demandé à Potti une petite étude sur la perfection. Nous vous écoutons.

_ Bonjour messieurs. J'ai en effet émis une hypothèse sur la création du monde en partant d'un principe créateur qui aurait été la perfection. J'ai assimilé la perfection à une énergie infinie que j'ai placée dans un espace-temps unique, d'espace et de temps nuls. Je n'ai pas eu à mélanger, l'explosion a été si je puis dire, immédiate! À partir de là, de dégradations en dégradations nous en sommes arrivés à l'homme! Voilà ce qui plonge Potti dans des transes d'orphelin. Et vous?

_ Je ne vous cacherai pas que votre hypothèse, si nous l'acceptions, nous poserait beaucoup de problèmes. Ton avis Irwin.

_ Très intéressant! Mais cela demande une profonde réflexion tant les implications sont nombreuses et importantes. Ce Dieu qui préfère se saborder plutôt que d'être imparfait, qu'elle divine tragédie! La logique du propos est imparable : un dieu parfait ne pourrait pas engendrer de l'imparfait sans déchoir, pas au sens moral puisque les religieux prétendent déjà qu'il l'a fait par amour, mais au niveau des principes qui eux ne pourraient que constater et entériner un changement d'état! Et une imperfection dans la nature de Dieu c'est, à terme certain, la fin de la création; par le simple jeu de l'entropie qu'aucune puissance surnaturelle infinie ne viendrait plus perturber! Le néant ou la vie, la mort et la vie.

_ Olga, d'où tenez-vous ce... scénario? demanda Henry.

_ Je n'ai fait que formuler à l'usage de scientifiques ce que les paysans de chez nous savent intuitivement depuis semble-t-il la nuit des temps. Ils n'ont jamais voulu croire que la perfection puisse supporter qu'ils mènent la vie si difficile qui est la leur! Ils passent outre à Dieu, ou bien ils négocient... Je suis désolée que ma proposition vous pose problème... mais je ne m'en étonne pas.

_ Vous-même, vous êtes athée? questionna Irwin.

_ Je ne prétends pas avoir réglé le problème de l'existence de dieu. J'espère avoir réglé celui de sa présupposée perfection. Ce qui n'est si mal! Peut-être y a-t-il d'autres prétendants à la royauté suprême? Beaucoup le croient et s'en accommodent!

_ Et le mal dans tout ça? insista Irwin.

_ Vous supposez la réalité physique d'un principe moral? Le diable en chairs brûlées et en os calcinés... Oui, mais à la condition de reconnaître qu'il n'est pas parfaitement mauvais...

_ Oui peut-être, ou oui sûrement?

_ Cherchez la réponse par vous-même monsieur Irwin. Je n'ose dire en vous-même. _ Potti reprit la parole.

_ Il reste la question de savoir si un organisme peut comprendre un organisme plus complexe que lui. Si les organismes sont de nature identiques, la réponse est oui. De la même façon qu'un homme de soixante kilos peut soulever une locomotive : avec de l'astuce et du temps! Si les systèmes sont de natures différentes et que la nature de l'un n'est pas réductible à celle de l'autre, la réponse est, a priori, non! Nous ne pouvons pas pleinement saisir ce que représente la perfection par exemple. Nous l'appréhendons jusqu'à un certain point, par analogie. Nous ne saurons vraisemblablement jamais si un créateur doué de perfection serait assez parfait pour créer un monde imparfait qui serait, eu égard à la perfection de son créateur, parfait!; ou si vous préférez, parfaitement imparfait! Mais nous sommes habitués à faire avec les moyens du bord et à théoriser à partir de ce qui nous est accessible. Il est probable que l'erreur est humaine, au plein sens du terme! En revanche un dieu à notre image nous est nettement plus accessible et ses voies prétendues impénétrables ne le sont guère plus que les routes d'un week-end chargé! Vos remarques...

_ Vous semblez mettre en doute la thèse présentée par Olga? Irwin me fait signe que non...

_ Je n'ai pour ma part jamais pensé que cette thèse soit autre chose qu'une hypothèse. C'est aussi, je pense, l'avis de Potti...

_ Comment pourrait-il en être autrement! Ni vous ni moi n'y étions! Olga peut-être? Après tout un truc pareil cela ne s'invente pas!

_ Traitez-moi de momie antédiluvienne mon petit Potti! Disons que pour des raisons qui me sont personnelles, je suis en avance sur vous dans ce type de réflexions. _ Irwin reprit la parole.

_ Je crois avoir lu quelque part qu'il y a quelques milliers d'années, en Égypte, l'on discutait beaucoup de cette possibilité au cours des controverses habituelles sur la nature unique ou plurielle de Dieu! Moïse aurait choisi en faveur d'un dieu unique qui regroupait en fait les attributs des autres. Peut-être avez-vous eu la même lecture?

_ Je crois savoir que Moïse était plutôt mal conseillé par le Grand prêtre. Je me félicite de ce qu'il n'ait pas suivi ses conseils! Henry intervint.

_ Potti je vous remercie de votre célérité et bien évidemment de la qualité de votre travail; et faut-il le préciser de nous avoir amené mademoiselle Olga et sa combien précieuse contribution. Avec Irwin nous allons digérer tout cela et puis nous vous rappellerons pour faire le point. À bientôt donc et encore merci à vous deux!

 

 

 

 

_ Tu crois que c'était Eulalie?

_ Comment en être sûr! Imaginons que ce soit elle.

_ Pourquoi nous pousser dans cette voie?

_ Je crois qu'elle est comme nous tous : elle ne veut pas disparaître. Elle a compris que la fiction d'un Dieu parfait et omniprésent ne tenait plus guère et tiendrait encore moins demain, devant des milliards d'hommes dans une immense détresse. Elle doit penser qu'un dieu à visage humain renverra l'homme à ses responsabilités sans lui infliger totalement les affres d'une solitude universelle. Après tout, le Dieu absolu est un nouveau venu dans l'aventure humaine et il n'est pas certain que les fruits de son arbre nous soient plus bénéfiques que ne le furent ceux de ses prédécesseurs... Je ne voudrais pas faire de l'anticléricalisme primaire mais le principal représentant, j'allais dire de commerce, du Dieu en question, vient de persister dans ses condamnations. Note que ce qui me choque ce n'est pas tant qu'il soit opposé à l'avortement, à l'euthanasie : je les considère moi-même comme des procédés à manier avec une extrême circonspection; ce qui me choque c'est qu'il soutienne partout le parti de ceux qui ont permis par leurs politiques d'aliénation des hommes, que des préceptes moraux défendables ne puissent plus être défendus.

_ Tu es un gauchiste camarade Irwin!

_ Si c'est avoir une sainte horreur des tartufes ensoutanés : oui!

_ Rends-lui cette justice qu'il est couillu le Paulsky! Dans la débâcle, je lui trouve même quelque chose de poignant... Tu oublies que tu vas être leur chef adoré, aux ensoutanés!

_ On n'en prend pas le chemin! Que penses-tu de la théorie d'Eulalie?

_ Comme tout le monde, j'ai des difficultés à concevoir un temps qui n'existe pas... Pourtant, en absence totale d'événement, il faut que ce soit le cas! L'idée d'une énergie infinie corrélative à la perfection est séduisante... Je la voyais plutôt comme un argument à opposer aux tenants de la perfection divine, que comme un principe créateur. Mais, somme toute, le résultat est identique : tout ce qui "est" loge sous la même enseigne : celle de l'imperfection!

_ Avant l'appel téléphonique tu me disais que tu craignais de comprendre. De comprendre quoi?

_ Que la condition du présent était un temps nul! La seule condition qui satisfasse à la définition que tu donnais du présent... D'où l'impossibilité de placer le réel quelque part! Mais si nous sommes dans un monde imparfait nous pouvons considérer qu'il y a lieu d'admettre un flou dans les définitions... Ça nous arrange bien!

_ Il est probable que nos scientifiques, à commencer par toi, sont en retard dans la conception de l'espace-temps. Il leur faudra admettre que la vitesse de la lumière n'est pas identique dans tous les univers... tout du moins à leurs frontières... même si cela est a priori "anormal". Après les théories de la relativité, du chaos, du flou, de l'incertitude et autres quanta, il va leur falloir se pencher sur celle de l'imparfait du subjectif, qu'ils pourront également appeler l'imparfait de l'objectif... ou l'objectivement imparfait. Et l'intégrer sous forme de probabilité statistique dans les autres théories. Comme le jeu est l'âme de la mécanique, le zeste d'imperfection est l'âme de la mécanique divine! Donc, nous pouvons dire que le présent est un espace de temps indéterminé mais non nul, situé à l'intersection de tous les univers spatio-temporels possibles. Le présent est devenu un endroit vivable!

_ Les univers seraient les pétales d'une marguerite dont la tige serait le présent! Et qui serait celui qui pourrait l'effeuiller? J'aime, un peu...

_ Voilà la question!

 

CHAPITRE 41

 

 

_ Alors, la marguerite, qui l'effeuille? _ Henry venait d'exposer par le détail les événements du matin à Azelbion qui, pour la première fois, remplaçait Mérodotte.

_ Voila la question! Est-ce qu'il doit forcément y avoir quelqu'un?

_ Moi je peux m'en passer mais cela ne va pas dans le sens de cette histoire! Comment expliquer tout ce que je vis sans évoquer un chef d'orchestre sinon divin, du moins surnaturel. On pourrait dire que j'ai rêvé! C'est un truc d'écrivain en panne... Mais je ne rêve pas!

_ Tu ne rêves pas! Je suis plus inquiet de te savoir la cible de tueurs que de ne pas savoir répondre à ta question. Pour tout dire elle est prématurée... Considérons que rien n'est changé à ce sujet. Après tout, tu n'imaginais pas vraiment que vous étiez le fruit de la perfection! La chose urgente pour le moment, c'est de faire en sorte que tu puisses lire plus que les pensées des gens : tu dois les connaître mieux que ce qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Ainsi tu pourras démasquer ceux qui sont manipulés... en toute ignorance, voire en toute innocence. Y compris d'éventuels candidats à ton assassinat! Je pense que Mérodotte ne s'y opposera pas... Il faudra également veiller à augmenter ta force physique. Cela peut paraître trivial, mais le but n'est pas de te laisser te faire massacrer en toute connaissance du meurtrier! Dès demain cela devrait être fait. Je crois que maintenant nous avons de l'éthique au programme? Nous revenons rapidement sur la morale de groupe puis nous attaquerons la morale individuelle. En fait il faut d'abord définir la frontière entre les deux. La morale du groupe intéresse le comportement du groupe par rapport à son environnement et la morale individuelle intéresse le comportement de l'individu par rapport aux membres de son groupe. Plus que de lois, c'est de l'esprit des lois que nous disserterons. Tu as vu que le bonheur n'était en aucune façon antinomique au respect d'une loi : manger, travailler, peuvent générer du plaisir. Un plaisir qui trouve son origine soit dans la satisfaction d'un besoin soit dans l'accomplissement d'un acte qui nous valorise. Bien sûr nous pourrions définir ce qu'est un besoin, j'entends un besoin réel, et préciser les critères de valorisation, j'entends d'une valorisation ayant une réelle valeur. Peut-être le ferons-nous... Mais avant, il faut essayer de comprendre en quoi exactement il est important que des morales existent; précisément, en quoi il est important que des morales soient. À ton avis?

_ Bin... oui... to be or not to be... c'est étudié pour... Ça vient... Le groupe! Unité de base, brique de diamant ou plutôt de cristal dont l'amalgame organisé édifiera la cathédrale étincelante de l'humanité. J'ai dit organiser? Et quand la lumière divine frappera l'édifice pour en sonder les âmes, elle accrochera des flammes à toutes les impuretés. Et les feux allumés en fondant les cristaux renverront au néant un temple liquéfié. J'ai dit impureté?

_ Mérodotte m'avait prévenu... Bon! C'est à peu près ça! Un groupe solide, bien structuré et composé de membres à la hauteur des ambitions qu'ils ont revendiquées. Tu as souligné, par hasard, un point délicat en parlant d'amalgame organisé. Car comment s'assurer que des groupes très fortement structurés s'assemblent pour perdre, de fait, un peu de leur spécificité.

_ Au hasard... : en leur faisant considérer qu'ils ont choisi de se soumettre à une loi!

_ Le hasard a bien fait les choses... Un autre aspect du groupe, à traiter : par conviction et par raison nous n'évoquons que le cas de groupes constitués par des membres souverains, autrement dit des groupes dont le fonctionnement est basé sur des choix établis selon des principes démocratiques. Tous les autres types de fonctionnement sont considérés comme étant pervers.

_ C'est la moindre des choses! Je me suis toujours "amusé" de voir les églises prendre fait et cause pour les régimes totalitaires, alors que la seule excuse que j'aie jamais pu trouver à leur patron c'était, précisément, son désir de laisser les hommes disposer de leur libre arbitre afin qu'envers et contre tout, ils restent des hommes et des hommes libres! Encore que les avertissements du genre "Libre à vous d'aller rôtir en enfer" indiquent assez bien les limites de ladite liberté! Je te félicite, Ô émanation divine, d'être en communion avec ton créateur! Continue...

_ Donc il suffit qu'une majorité décide. Ors une majorité peut se tromper et la minorité avoir raison; et l'inverse évidemment. Ce qui n'est pas très grave quand il s'agit de trancher sur les problèmes de ramassage des ordures ménagères! Il est évident que la morale qui incite à un comportement ne peut pas être fondée sur n'importe quoi, serait-ce avec l'accord d'une majorité! Nous voilà revenus à la case "lois fonctionnelles"! La case "écologie" si tu préfères! Note que je ne prétends pas que vous n'ayez pas le droit de les ignorer et même de ne pas les observer tout en les connaissant... Libre arbitre que ne ferait-on pas en ton nom! Ce qui importe c'est que vous soyez bien conscient qu'en les ignorant vous mettez votre survie en péril... Tu remarqueras que, mine de rien, je tiens un discours plus utilitaire que moral.

_ Je te vois arriver! Tu vas démontrer qu'une bonne morale est "aussi" une morale utilitariste.

_ Au point que si je devais définir ce qu'est une bonne morale j'énoncerais quelque chose de ce genre : ensemble des règles de conduite qui guide les individus qui s'y réfèrent vers le dénouement heureux de leur destin...

_ Individus ou groupe d'individus; ou espèces... Je commence à saisir pleinement ce qui oppose illusion et réalité! Réalité et bonheur reliés par une morale adaptée, voilà le tiercé gagnant!

_ C'est aller un peu vite en besogne mais c'est aller dans la bonne direction! Vois-tu Henry tout ce que nous racontons toi et moi cela fait des millénaires que certains hommes le clament et parfois avec plus d'invention que nous... Et pourtant ce message essentiel, primordial, n'est pas entendu par ceux-là même à qui il est particulièrement destiné : ceux qui s'écartent des lois fonctionnelles, ceux qui s'oublient... Prends-le dans le sens que tu voudras! Défection, désertion, déjection, défécation : même combat! Et pourquoi continuons-nous à envoyer des lettres mortes, à prêcher dans le désert? Tu peux me le dire?

_ Je le peux! Pour ce qui me concerne... Parce que je n'ai pas eu le choix : on m'a choisi!

_ Ne te fais pas plus mauvais que tu n'es! Tu as accepté parce que tu as su préserver en toi l'amour de la vie, l'instinct de vie, qui te portent comme leur nom l'indique vers plus de vie... vers plus de bonheur... L'un nourrissant l'autre. À quel moment l'humanité a-t-elle rompu le fil? Rompu les amarres... A-t-elle jamais eu le goût des choses vraies?

_ Tu ne penses pas qu'il serait judicieux d'ajouter à notre vocabulaire le terme "aberration" pour rendre plus facile la compréhension de certains types d'illusions. Nous classerions en tant qu'illusions les phénomènes échappant entièrement au réel, les idées par exemple, et en tant qu'aberration les entités qui participent à la fois du réel et de l'illusion : les sensations, certaines émotions, etc.

_ Je ne sais pas si le choix du mot aberration est judicieux... Admettons! Je vois que tu en as marre du bla-bla-bla et que tu veux régler son compte sans plus tarder à cette bonne vieille faculté qu'ont les humains de s'illusionner. Tu oublies qu'ils ne renonceront à leurs illusions que s'ils sont convaincus que le réel est un meilleur parti! L'es-tu seulement toi-même?

_ C'est une question vieille comme le monde mais qui est au centre des préoccupations d'un yogi. Dans ses voyages il lui arrive de frôler le réel, d'effleurer le bonheur. Pour cela il lui a fallu absorber le vide, qui n'est pas, tu le sais, l'absence de tout mais le fluide qui relie tout; puis, gonflant comme une bulle, se sentir envahi par la joie du réel que l'on a condensé; et, pareil à l'astronaute qui survole un soleil, gavé d'éblouissements et d'amicale chaleur, renoncer à mourir, redescendre des cieux. À chacune des fois il a refusé de se fondre dans la béatitude... Pourquoi? J'ai une idée de la réponse que peut donner un occidental : sa culture judéo-chrétienne lui dénie le droit moral de s'approprier sa personne à son usage exclusif. Le suicide, avant d'être une erreur, est une faute contre l'humanité. Pour qu'il puisse s'abandonner au réel il faudrait d'abord rendre cet abandon honorable. La société religieuse hindoue ne porte pas cet interdit à partir du moment où le postulant a rempli ses devoirs profanes et installé sa famille. Il peut également, s'il a renoncé à fonder une famille, se faire moine et vivre des offrandes Tu me diras qu'un français peut en faire autant... Il lui faudra toutefois gagner sa croûte en priant pour les autres : pas question qu'il s'enferme dans son couvent en articulant haut et fort l'équivalent d'un bras d'honneur! Ce que les hindous tolèrent de son confrère!

_ Parle-moi de la béatitude, tel que tu le ferais pour un profane. Le type n'apprécie que la cigarette et le pastis, il est raciste, fainéant, mauvais père et mauvais perdant!

_ Je le laisse dans sa merde ton gars! Je préfère parler à sa fille... Je n'ai pas l'intention de faire les poubelles! Je laisse cette grande uvre à Irwin! Je parle pour la fille de ton mec... Je l'imagine jeune, avide, un peu écurée mais c'est d'avoir trop faim, jolie, par commodité pour moi, mais toutes les jeunes filles sont jolies c'est seulement moins visible chez certaines, intelligente mais pas trop, trop commence quand on ne peut plus contrôler sa propre intelligence et qu'on la laisse inventer n'importe quoi, pauvre en richesse et même pas assurée de trouver une place à se faire, bref une jeune fille normale dans une société malade! Alors je lui dis quoi à cette enfant qui ne rêve même plus de prince charmant... Quoi? Dur dur! Dès que l'on approche de l'expérience mystique, les mots perdent de leur sens comme s'ils s'apuraient en remontant à la source... On ne peut communiquer que par des échanges de sensations : encore faut-il que l'on en ait de communes! Comme deux cyclistes : _ Ah! la montée du Galibier! _ Tout est dit pour l'autre : la montée parsemée de virages qui soufflent le chaud puis le frais, le paysage qui s'accroît à votre vitesse, à votre mérite, qui doit se gagner pour être connu, la volonté qui affermit le mollet quand le sommet se découvre à vos yeux, et semble-t-il devant vous, le vieux que vous doublez enfin, et, plus que la victoire sur lui l'intime victoire sur soi... et j'en oublie...

_ C'est mystique de faire du vélo?

_ Ça dépend du cycliste! Il arrive parfois que l'amour avec certaines personnes ne soit qu'une sorte de gymnastique parsemée de bruit! Or l'amour total est probablement l'expérience qui s'apparente le plus à celle de la béatitude... Une fusion entre le bien-être et soi, constellée de mots...

_ Les mots contre la solitude? Elle ne fait pas de vélo, pas de yoga, et elle est vierge ta jeune fille! Tu lui parles de quoi?

_ Je corrige le dernier terme de ta proposition et je lui parle d'amour! En fait, je ne sais même pas si les jeunes ils se parlent d'amour! Quand je les entends, ils parlent de préservatifs... Pauvres gosses... J'ai l'impression, fausse je l'espère, qu'ils excluent complètement de se choisir et de s'apprécier quelque temps avant de se connaître comme le dit si joliment la bible... Pourtant, avec éventuellement quelques manipulations pour les uns ou un peu de doigté envers les unes, ils devraient pouvoir patienter les trois mois nécessaires avant le contrôle de la séropositivité... Et après on a le droit de faire un bout de route ensemble... On en découvre des choses en prenant son temps : qu'un cul peut devenir un ventre, que deux seins peuvent vous élever à la tendresse, et qu'il est si doux de renaître en amour...

_ Tu parles à une fille! Tu aurais dû prendre un garçon.

_ On va déjà nous accuser de pratiquer la masturbation intellectuelle! Voyons pour la fille... On en découvre des choses en prenant son temps :... ! Je demanderai à Jacqueline... Mais je suis sûr qu'elles sont gagnantes!

_ Je te rappelle que l'humanité est composée de deux sexes et demi...

_ Écoute! Aux uns comme aux autres je leur dirai : regardez-moi vivre et faîtes en autant! C'est en vivant que l'on prouve le vivant!

 

 

 

 

 

_ Tu le trouves comment Azelbion?

_ Copie conforme de Mérodotte avec peut-être une pointe de légèreté... J'aimerais bien rencontrer les Métarex. J'ai du mal à imaginer des êtres d'énergie pure... pas si pure que ça puisqu'apparemment ils travaillent... Ils doivent déféquer des calories, péter la chaleur. Les "Chariots de feux"! À part faire cuire des ufs je ne vois pas ce qu'ils peuvent faire de leur intelligence...

_ Je crois savoir qu'ils peuvent dégrader leur énergie en matière... à leur convenance.

_ De quoi a-t-on besoin quand on est presque aussi intelligent que des dieux?

_ Que voila une question qu'elle est bonne!

_ Tu n'es pas forcé de me piquer les phrases que j'ai piquées à Coluche! Reste américain : fais _ Oh! Ya! _ comme d'habitude. Remarque que, pour en revenir à ma question, je ne vois pas ce que les dieux eux-mêmes font de leur intelligence! Je vais demander à Mérodotte de m'inviter à rendre visite à nos voisins. Eux possèdent peut-être la réponse!

_ À mon humble avis ils se posent la même question ou, comme le suggérerait un mauvais esprit, il ne se la pose pas parce qu'ils sont, précisément, très intelligents!

_ J'apprécierais ne pas avoir à me la poser! T'as pas faim?

_ Je passe un coup de fil et j'arrive.

_ Pense à t'habiller..._

 

 

 

 

_ Tu as prévu quelque chose pour notre sécurité?

_ Je croyais que ta puissance "introspective exogène" allait être décuplée... sans parler de ta force physique qui allait devenir normale... En attendant nous sommes protégés par deux costauds.

_ Les deux monstres qui te ressemblent? Dis-leur de rester près de nous : à mon avis ils doivent avoir des difficultés à courir! D'ailleurs il serait prudent de ralentir!

_ Tu n'en as pas marre de te payer ma tête?

_ Si, mais c'est toi qui fais de la provocation... Je préférerais faire de l'esprit qui soit plus que de l'esprit de répartie... Faut pouvoir! Je te signale quand même que ma conversation est farcie de double sens et autre second degré! Mais comme le français n'est pas ta langue maternelle sans doute t'échappent-ils? Tu sais ce qui me ferait plaisir? De profiter de ton fric et de filer voir Jacqueline au Rwanda. Je suis saturé; intellect et psychisme; et la semaine prochaine devrait m'achever... Tu pourrais venir avec moi. Tu feras case à part!

_ Je crois que cela nous ferait du bien à tous les deux! Encore que le Rwanda ne soit pas exactement le bon endroit pour se divertir! Disons que la misère des lieux nous encouragera à persévérer... C'est de cela plus que de détente dont nous avons besoin. Pour moi c'est O.K.!

_ Il faut vraiment que j'arrête de me moquer de toi... You are a really swell guy! Ne me touche pas ou j'appelle les gorilles! Je devrais en parler à mon maître... par courtoisie. Je t'invite à dîner. Choisis!

_ Pas un restaurant africain... ça nous donnerait de mauvaises habitudes. Tu me dois un Indien.

_ Et Indien vaut mieux que deux tu l'auras!

_ Tout compte fait je préfère que tu continues à me charrier!

_ Tu auras un Indien. Pas trop cher si possible... Je ne suis qu'un modeste serviteur de Dieu, plus apte à multiplier les pains et les poissons qu'à les payer!

 

 

CHAPITRE 42

 

 

 

La rapsodie indienne les occupa jusqu'à minuit. Ils égrenèrent le chapelet des saveurs avec leurs lèvres, leur langue, leurs dents; le tout saupoudré de mots.

_ Mon cher Henry, je me félicite que tu n'aies pas inclus la gastronomie dans ton ascèse!

_ Je laisse ça aux Anglaises... Les ascètes anglaises, bien connues! Sérieusement, je me demande comment, demain, je vais être mangé : je rencontre les Métarex! Une rencontre de troisième type... Drôles de types, à ce qu'il paraît... Tu n'as jamais rencontré d'extraterrestres, toi! Moi c'est ma seconde giclée... sans compter le Conseil des Voies! En deux paires de semaines! Record battu! Je suis fatigué. Content que ce repas t'ait plu. Nous reviendrons. Nous rentrons?

 

 

 

 

 

Henry fut à l'heure au rendez-vous. Mérodotte l'attendait.

_ Tu persistes à vouloir connaître les Métarex? Tu es conscient que cela présente un double danger : le lieu de la rencontre et la confrontation de vos cultures. La distance qui vous sépare dans les deux cas est quasiment infinie... Pour voyager nous prendrons un raccourci en passant par le tronc commun aux espaces-temps. Là-bas j'essayerai de transposer vos... sensations pour établir un dialogue. Si j'accepte malgré tout de mettre en péril ta mission, c'est avec l'espoir de te voir prendre une dimension universelle puisqu'il semble que cette dimension ne te soit pas accessible par la seule mystique.

_ Je te laisse le soin d'apprécier si le jeu en vaut la chandelle! Quelle est la nature du risque?

_ Je vais être forcé de te désintégrer pour te faire voyager plus confortablement. C'est toujours délicat. Après tu rencontreras... des sirènes dont les chants ne seront pas moins mélodieux que ceux qu'entendit Ulysse. Je t'aiderai à leur résister mais pourras-tu les oublier!

_ D'autres hommes que moi ont fait ce voyage?

_ Un seul : le Bouddha. Il était sans doute le plus curieux.

_ Les autres n'étaient pas intéressés?

_ Pas vraiment. Tous étaient des mystiques. Tu es le premier mécréant! On y va?

Henry n'entendit pas le point d'interrogation. Il entendit la question : _ Comment vas-tu? _

Mérodotte le regardait en souriant, le sourcil interrogateur. Tout baignait dans un air léger, transparent, parcouru d'infimes vibrations qui électrisaient la peau. Tout, c'est-à-dire rien! Ils flottaient dans rien!

_ J'ai l'impression d'aller... Où?

_ Nous sommes arrivés. Nos amis sont là. Ces picotements sur ta peau ce sont eux... Tu dois leur plaire, regarde... _ Henry tourna la tête dans la direction indiquée par Mérodotte et il se vit en train de faire des gestes à la façon d'une marionnette. _ Ils t'ont créé un frère jumeau! Le cerveau doit leur poser un problème... Ça y est! _ La marionnette s'était calmée et d'une marche souple et assurée venait vers eux. Arrivée près d'Henry elle s'arrêta et lui tendit la main. Soudain sans qu'aucun autre phénomène ne l'accompagnât, une voix, celle de Mérodotte, retentit dans le cerveau d'Henry.

_ Bonjour moi.

_ Heu... Bonjour moi. Je m'appelle Henry. Toi aussi je suppose?

_ Si tu veux! Mais je peux m'appeler de tous les prénoms que tu connais... Irwin si tu veux.

_ Non! Dublus, je t'appellerai Dublus. Enchanté! _ Henry était loin de l'être. De voir avec quelle facilité les Métarex l'avait dupliqué, le laissait vide et léger comme l'air ambiant. Et les picotements cutanés s'étaient transformés en brûlures qui dévastaient son orgueil de penseur, d'être pensant. Dans un sursaut il chercha la faille chez ceux qu'il considérait, par une peur irraisonnée, comme des ennemis.

_ Dis-moi Mérodotte, qu'est-ce qu'ils vont faire de moi, je veux dire de Dublus, quand nous partirons? Ils vont le tuer? La question fit sourire Mérodotte.

_ Ils vont le tuer si c'est cela que tu veux entendre... Mais je te rassure, ce n'est pas toi qu'ils tueront! Dublus n'a été ta réplique qu'au moment où ils l'ont conçu... Maintenant il est différent... Mais n'en reste-t-il pas moins un humain?

_ Un peu! Ce sont des irresponsables criminels tes copains!

_ Je comprends que ton orgueil de roi de l'univers en ait pris un coup; mais ne soit pas mauvais joueur! Et rassure-toi, ils vont trouver la solution. Essayons le dialogue plutôt que l'invective. _

Une voix, celle de Mérodotte, envahit de nouveau le cerveau d'Henry.

_ Mérodotte je te salue. Nous te posons un problème apparemment! _ Henry comprit qu'il recevait une transcription faite par Mérodotte. La voix continua. _ Dublus est-il un homme? Tu aimerais bien que je te donne une réponse... à la question que tu te poses : qu'est-ce qu'un homme? Je vais t'aider : il n'est pas humain. À toi de trouver pourquoi _

Depuis le début de cette aventure, et bien que d'une certaine façon Henry ait avancé dans la voie de la connaissance, il avait souvent l'impression angoissante et douloureuse d'être un moineau prisonnier dans une pièce vitrée; dont certaines vitres étaient des miroirs qui lui renvoyaient l'image de la pièce agrandie : il s'en fracassait d'autant mieux! Mérodotte lui parla.

_ Ils n'ont fait ton double que pour mieux nous troubler! Nous voici peut-être témoin d'un assassinat... Tu as une idée sur la question? Après tout tu es le mieux placé pour connaître la vérité de l'homme!

_ Dublus est probablement plus réel que moi... ou le contraire. S'il n'était qu'une illusion? Un mirage? Je vais l'interroger. _ Henry se tourna vers son double qui attendait tout à fait tranquillement.

_ Tu as entendu la question Dublus? Nous voulons, je veux savoir si tu es un humain. En es-tu un?

_ Je suis ta mémoire, ton corps, et puis un avenir possible.

_ Tu te situes dans le temps?

_ Non; je constate ces trois faits pour te répondre. 0ù vois-tu la trace du temps ici? J'entends le sang au rythme de mon cur... Silence... le temps du silence... _ Henry se retourna vers Mérodotte.

_ Si on le ramène avec nous il va avoir du mal à s'adapter! Il donne l'impression d'être dans la réalité mais comment vérifier... Henry pivota vers Dublus. Dis-moi mon cher double, as-tu peur de la mort?

_ Il me semble que j'aurais regret de mourir... À cause de tes amours. Sinon la mort n'a guère de sens... Je retournerai parmi les miens.

_ Ah bon! Ils te l'ont promis? Ça change tout! Henry s'adressa à Mérodotte. Tu as entendu! Dublus n'est qu'une simulation! Une sorte d'artefact qui émanerait d'inhumains... Mon angoisse de la mort fait la différence! J'ai peur donc je suis!

_ Tu as peur donc tu n'es pas! Tu existes...

_ Peut-être, mais c'est bon de se sentir exister! Sans que le premier extraterrestre venu puisse vous cloner comme un vulgaire embryon de poulet!

_ Dans ton enthousiasme tu n'as pas vraiment écouté sa réponse... Ou plutôt tu t'es satisfait du premier degré! Qui sont : les siens?

_ Oui Dublus, qui sont les tiens?

_ Les miens sont partout où le néant ne règne pas. Et le néant ne règne plus.

_ Dis donc Mérodotte, ôte-moi d'un doute : connais-tu bien les Métarex?

_ Ils peuvent tout! Dublus ne se vante pas! Ils sont les héritiers directs, sinon uniques, de la puissance divine, l'énergie presque pure, les justes moins que parfaits.

_ Ne me dis pas que je dois les appeler papa!

_ Je n'en sais rien... mais très probablement tonton! Ils ont la puissance nécessaire pour créer, tu as pu le constater, mais je ne suis pas certains qu'ils aient tous les attributs de la divinité. Nous les avons d'ailleurs toujours considérés comme une forme de vie, au même titre que vous. Ils abusent de leur situation et nous causent, à Azelbion et à moi-même, bien des tracas.

_ Tu m'avais parlé de sirènes...

_ Encore faut-il avoir des oreilles! Dublus est ton double sauf que lui, il est réel... Tu n'entends toujours rien? Sauf que lui, il va rester... Tu es sourd comme un vrai pot, mon ami!

_ Je n'entends rien venant d'eux mais j'entends bien tes hurlements : Henry tu pourrais échanger ta situation avec ton double et devenir le premier homme réel. Tu pourrais choisir aussi de rester ici et d'intégrer le monde des énergies. D'abord qui te dit qu'ils accepteraient ces échanges? Et puis surtout ils ne m'intéressent pas! : Henry Léger je suis, Henry Léger je veux rester! _ Dublus semblait songer. Il s'anima soudain et d'une voix douce, cadeau perfide de Mérodotte sans doute, il s'adressa à Henry.

_ Moi je voudrais prendre ta place... Connaître ce que ta mémoire me laisse deviner : le chagrin, la maladie, les amours déçues, les amitiés trahies, la guerre, l'injustice, la misère... J'en oublie... Je ne connais que la paix... toutes les paix!

_ Ah! Tu vois Mérodotte, ici on s'emmerde!; presque divinement, je te l'accorde, mais on s'emmerde!

_ Ce n'est pas ce qu'il voulait te dire à mon avis. Il ressassait à ton usage les jérémiades dont tu nous abreuves en permanence! À mon humble avis toujours, et comme tu dirais : il se foutait de ta gueule! Pas vrai Dublus?

_ Entre doubles, un peu de familiarité ne messied pas! Un peu de compréhension non plus : la joie, le plaisir, l'amour, l'amitié, la justice et... la paix, tout cela vaut qu'on y tienne. Et il est vrai que ces illusions nous sont... épargnées. Nous n'en souffrons pas, mon frère. Le plaisir est notre état. Les petites joies que vous devez amasser dans l'effort et dans la compromission, nous en sommes dotées de naissance. Vous pourriez dire de nous que nous avons un heureux caractère! Mais cela reste une approche bien triviale pour parler d'un bonheur total, à ceci près qu'il ne peut l'être totalement. Il est inexprimable... Un moyen existe de te le faire connaître. Et de me faire rencontrer à moi les réalités d'une vie d'illusions! Un échange temporaire est possible. _ Mérodotte regarda Henry, lequel se boucha les oreilles de ses mains.

_ Henry, notre ami t'as fait une proposition. Apparemment il t'offre de t'élever à l'extase... Ton rêve de yogi!

_ Un rêve! Un phantasme! Pas un voyage organisé! Merci Dublus : ton état vaut sans doute tous les bonheurs de mon modeste monde. Je ne peux ni ne veux fuir ma condition; et un séjour dans la tienne me laisserait dans l'esprit les traces d'un bonheur trop fort qui le corroderait. Je vais faire sourire Mérodotte en disant cela, mais j'ai une mission chez nous et qui me tient à cur.

_ Je ne souris pas... Je me félicite de ta maturité. Je voudrais être sûr qu'elle n'est pas que l'effet d'une peur, légitime, devant l'inconnu fut-il présumé paradisiaque. Mais je ne te ferais pas de procès d'intention! Une remarque avant que nous ne quittions ces lieux. Dublus a évoqué un bonheur sans mélange et tu l'as cru! Tu lui as fait confiance! Tu n'as pas cherché à vérifier... Pourquoi?

_ Parce qu'il a une bonne tête, forcément!

_ Parce que tu t'es reconnu en lui! C'est cela... Tu as fait confiance à un frère, à un autre toi-même. Seul, tu aurais voulu voir! Tu as eu foi en ton prochain et sa parole a suffi.

_ J'ai eu les foies et maintenant j'ai la foi! La remontée de l'ange déchu! Blague à part je vois où tu veux en venir : au charisme, à la fraternité, au groupe! Au-delà des mots il y a la confiance, la foi! Au-delà des mots, des idées, qui ne sont pas les faits qu'ils décrivent, qu'ils exposent, comme aiment à le répéter les hindous, il y a la confiance qui transforme en expérience personnelle l'expérience de l'autre. C'est ça?

_ En insistant sur le fait que l'autre se trouve dans le groupe.

_ Mais Dublus n'est pas dans le groupe! Ni toi d'ailleurs! Et Dieu non plus!

_ Réponds-lui Dublus, s'il te plaît...

_ Tout ce qui est, fait partie du groupe de ceux qui sont. Vos schémas de perception sont tels que vous ne pouvez accéder aux mystères que par certains canaux. En tant que pédagogues nous les utilisons. Si je puis me permettre, vous avez une prédilection pour votre image...

_ Merci Dublus. Nous allons devoir nous quitter.

_ Pourrais-je m'entretenir seul à seul avec Henry?

_ Je promets de transcrire sans retenir. Mais promets-moi en échange de ne pas intervenir dans son esprit. D'accord? Mérodotte tourna le dos ostensiblement.

_ Mon cher Henry, mon ami, tu es le second des hommes qu'il nous a été donné de connaître. De toute évidence, à ce jour, ta vie n'a pas été à l'image de celle du Bouddha. Mais ta mission n'en est pas moins cruciale pour autant. Les Métarex aiment aider leurs prochains. Nous t'offrons le pouvoir d'atteindre quand et chaque fois que tu le voudras l'état que tu as refusé aujourd'hui. Nous ferons en sorte qu'il ne perturbe pas tes activités, mais, au contraire, qu'il t'aide dans la réalisation de ton projet. Tu nous rejoindras par la méthode habituelle du yoga. Voilà. Au revoir...

_ Et bien... merci... J'espère que nous nous reverrons même si tu n'es pas... déguisé. En tout cas je viendrai. Au revoir... Dublus disparut.

_ Tu peux revenir Mérodotte. Tu n'as rien retenu?

_ Rien! Tu peux me dire?

_ je vais faire de gros progrès en yoga!

_ Le Bouddha aussi en avait fait. Nous devons repartir. Je t'envoie directement chez toi. À dem...

_ Attend! J'ai oublié de te dire qu'Irwin et moi nous faisons une escapade de deux jours au Rwanda... Sauf si cela te contrariait beaucoup... beaucoup. Nous sommes saturés! Moi surtout. Tu imagines ce que j'ai dû ingurgiter! Rien qu'aujourd'hui...

_ Je suis là pour vous aider. Alors bon voyage et à mercredi.

 

 

 

 

 

Henry se réveilla dans son fauteuil. Irwin arriva aussitôt.

_ Alors ce voyage? Tu es entier! Enfin comme avant...

_ Toi non plus tu n'as pas changé, tu es toujours le même sale étranger... Lalala... Je suis presque ton égal maintenant : j'ai marché dans les pas du Bouddha. Et tiens-toi bien : je suis persona grata dans l'univers des Métarex. Tu as de la chance de m'avoir été recommandé par un illustre personnage sinon nos routes auraient dû nous séparer!

_ Raconte! Ça ressemble à quoi un Métarex?

_ À moi! J'ai dialogué, par Mérodotte interposé, avec mon double! Stop! On garde ses commentaires pour soi! Je suis un peu déçu... Je m'attendais à je ne sais quoi... Une féerie de formes et d'intelligences... Chez les cousins de Dieu, selon Mérodotte. Remarque, quand il a rencontré Dieu, Moïse n'a eu droit qu'à un petit feu de buisson. On a mille fois mieux tous les ans en Corse! Il faut dire aussi que j'ai refusé l'offre que m'a faite Dublus, c'est le nom de mon double, de permuter temporairement nos états. Il aurait dû te rencontrer... Mais j'ai un permis de visite permanent! Je vais me rattraper!

_ Pourquoi as-tu refusé?

_ Vraisemblablement un mélange de peur, d'orgueil : tu aurais vu comment ils ont construit Dublus, en quelques secondes! Et puis peut-être que je commence vraiment à croire à ma mission... J'ai dû vouloir me protéger contre de trop grandes émotions. Je devais redescendre sur terre. Je ne suis pas certain de pouvoir supporter du soleil dans ma tête. Pas comme toi... Tu te souviens le premier soir, quand j'avais voulu lire dans tes pensées? Le choc! Mon salaud! Enfin comme l'espérait Mérodotte j'ai peut-être pris une dimension universelle... En tout cas j'ai appris le poids de la confiance et le fait qu'elle s'exprime par le groupe. Toi tu connais tout ça. Mérodotte nous souhaite bon voyage pour le Rwanda. On en est où?

_ Je voulais t'en parler justement... _ Les deux hommes discutèrent un moment encore avant de sortir dîner. Ils partaient ce soir à vingt heures. Ils devraient être à Kigali demain vers quatorze heures.

 

 

CHAPITRE 43

 

 

La baraque puait. Puait l'homme malade et la brique sale. Sous le soleil les plaies seraient stérilisées par la clarté; la misère deviendrait désolation dans la fournaise. Au Rwanda, le ciel ressemble souvent à un enfer. La terre aussi. La pluie qui tombe depuis deux mois noie les malheurs sous un voile d'eau qui laisse les yeux secs : les gens ont trop pleuré, trop tremblé et tremblent encore; la fièvre couvre leur front de sueur, comme s'ils se maquillaient à la pluie. Une dizaine de malades, des blessés pour la plupart, occupent des lattes de bois recouvertes de branches fines dissimulées sous des alèses maculées de sang. Les vitres de l'unique fenêtre sont cassées et l'eau s'est fait une place entre deux lits. Elle est bien "La seule chose qui rigole dans ce foutu pays" selon l'analyse de Jacqueline. Le dortoir c'est l'hôpital. La baraque à côté, c'est le dispensaire. Les morts sont enterrés dans la fosse commune à l'ouest de la ville. Mais il y a peu de morts : les malades qui viennent se faire soigner ont la force et la volonté de survivre. Et le personnel médical, une infirmière française et un médecin belge, est compétent et motivé. Un autre Belge s'occupe de l'intendance, de logistique et de conseils en tout genre à la population; deux aides africains complètent l'équipe.

Une semaine bientôt que Jacqueline s'active à sauver des hommes _ Évidemment, moi modeste femme, je tente de sauver des hommes alors que toi, grand homme, tu n'envisages rien de moins que de sauver l'humanité! Des hommes... les hommes! Il y a un monde entre nous mon pauvre Henry... _ Elle pourrait lui dire ça si au moins elle pouvait téléphoner. Demain elle prendra un jour de repos et elle ira tenter sa chance à la poste centrale. Elle attendra des heures et tant pis si elle le réveille en pleine nuit. Elle devait lui parler. Coûte que coûte; ne pas laisser un trop long silence s'établir entre eux; l'absence s'installer... Elle aurait peut-être dû emménager à New York... Pas son genre d'être collante! Ni d'être larguée! Décidément les relations entre messies et femmes riment avec frustrations! Mère, maîtresse, même combat! Les épouses paraissent à première vue avoir été mieux traitées! Elle aurait dû se faire épouser. Mais ça, ce n'est pas son genre à lui...

Elle lève la tête machinalement au bruit de la Jeep : quelque soldat qui vient rôder, une hyène qui sent la chair blanche. Tiens! Justement un gigantesque Blanc, rose, qui essaye de s'extraire du véhicule... L'ONU? Je vais te les engueuler! Mais je le connais ce type... Irwin! Jacqueline est devenue pâle comme si la mort avait tenu à l'embrasser avant les autres, le grand qui la soulève et le petit, son Henry, qui la sert à l'étouffer.

_ C'est la surprise de ma vie! Je suis heureuse, tellement... _ Elle tient la tête d'Henry entre ses mains et de ses lèvres à elle lui caresse le visage. Irwin a détourné les yeux mais les malades sont venus aux nouvelles.

_ Rentrons! Je suis en train de saboter mon autorité! Quel bonheur de vous revoir... _ Elle avait retrouvé ses couleurs. Ses couleurs naturelles constata Henry qui la contemplait presque étonné d'y prendre tant de plaisir. Elle était bronzée, halée plutôt, par l'air et par l'eau; moins fatiguée qu'il ne l'avait craint.

_ Tu es belle. Et je vais t'emmener danser. À Nairobi. Un avion privé nous attend et ta remplaçante devrait arriver d'une minute à l'autre; si l'ambassade US a fait son boulot. Nous avions pensé rester au Rwanda, mais à la réflexion un climat moins dramatique sera préférable pour nous tous. Le Kenya fera l'affaire. Tu t'achèteras une garde-robe là-bas. Tu seras de retour mercredi matin, c'est-à-dire dans trois nuits. Je n'ai pas compté les jours! Tu peux remercier Irwin, notre bienfaiteur!

_ Merci Irwin, de tout ça et surtout de me l'avoir amené, celui-là. Sans lâcher Henry elle embrassa Irwin. Elle vient d'où la remplaçante? C'est une pro?

_ Si ça se trouve tu la connais... Elle ne devait venir que dans un mois mais elle a trouvé son compte à faire un extra. Merci Irwin. On savait que tu ne laisserais pas tes malades à n'importe qui. Surtout pour aller javater! Tiens, la voilà! _ La voiture de Médecins au Combat s'était arrêtée et la passagère disait au revoir au conducteur d'une façon qui indiquait clairement qu'ils s'étaient déjà fréquentés. Jacqueline entraîna Henry sur le pas de la porte.

_ C'est mon jour! Dis-moi que je rêve... Paulette! On la croyait morte; disparue au Liban!

_ Jacqueline! ma pote Jacquie! Et avec des beaux mecs évidemment! Je rêve!

_ Elle a l'air de bien te connaître ta copine! _

Les deux femmes en pleines effusions rameutaient les malades qui n'avaient pas été à pareille fête depuis longtemps.

_ Viens que je te présente : Paulette, une sur que je croyais morte... Henry, mon compagnon, et Irwin un ami à qui nous devons d'être réunis. Tu pourras rester mercredi avec moi? J'ai plein de trucs à te dire... Maintenant on part au Kenya.

_ On devrait être parti!

_ Je passe les consignes et j'arrive. _ Les deux hommes restèrent sur le pas de la porte. La pluie ne tombait pas mais l'air écrasé par les nuages bas peinait à gagner les poumons. On respirait mal dans ce pays... Un enfant d'une dizaine d'années vint tourner autour d'eux, par curiosité, impressionné par la taille d'Irwin. Celui-ci l'attrapa et l'installa sur ses épaules en arrêtant ses cris d'un _ Allez petit, fais-nous visiter! _ Avec un air à moitié inquiet, l'autre moitié étant dévolue à une intense jubilation, le gamin les "cornaqua" dans le Lambaréné jacquelinien. La misère, ici et alentour, était totale. Plus noire que noire! À pleurer... Ils ne reviendraient pas. De Nairobi ils partiraient sur Paris. Ils y passeraient la soirée avant de rentrer à New York. Irwin aurait voulu aider les gens d'ici comme le faisait Jacqueline, directement, d'homme à homme. Une mission comme la sienne, pour humaniste qu'elle se veuille, laisse une grande place à la frustration; tant il est difficile à la conscience de profiter de résultats qui s'inscriront, s'ils s'inscrivent, dans les siècles à venir! Souvent la tentation le prenait d'aller travailler dans la fondation paternelle et d'écrire en actions le livre de demain. La venue d'Henry, en matérialisant, en actualisant le programme divin, l'avait rassuré; et conforté dans l'idée que son travail, car il s'agissait d'un travail, finirait par être fructueux! Mais comme il comprenait que Jésus ait éprouvé le besoin de guérir quelques malades, de faire galoper des grabataires et de ressusciter des morts! Avant d'être un roseau pensant l'homme est un travailleur manuel... Encore un caillou dans le jardin des illusions!

Les deux femmes étaient revenues devant la baraque. Jacqueline tenait un sac de sport rempli de quelques affaires et finissait d'embrasser Paulette. Elle envoya des baisers aux malades et courut s'installer dans la Jeep. Elle klaxonna, ce qui eut pour effet immédiat de faire se lever un nuage de sable humide à l'extrémité des baraques. La tornade stoppa devant le véhicule, la toux de l'éléphant masquant les rires du gamin. Quand Henry arriva la poussière s'était recouchée. Irwin avait déposé un baiser sur le front de l'enfant qui les regardait, le visage poussiéreux, avec au-dessus de ses yeux encore ébahis la forme d'une bouche noire et mouillée qui brillait.

_ Prends le volant ma chère et emmène-nous au champ d'aviation. J'espère que l'avion est encore là! _

Il fallut traverser la ville pour atteindre ce qu'il fallait bien appeler un champ tant les pistes étaient défoncées. La ville leur parut déserte; plus que déserte : peuplée de soldats qui paraissaient avoir pillé une réserve de treillis américains dont la luxuriante végétation verte ressortait comme du lierre sur les maçonneries ocre. Une ville fantôme dont les bruits de chaînes seraient des bruits de bottes... Le plus triste ici, restant que les soldats étaient moins dangereux pour la population que les civils! Henry se demandait à quoi on reconnaissait un Hutu d'un Tutsi... Eux apparemment, ils savaient...

L'avion attendait. Les deux gorilles aussi. Pas les mêmes qu'à New York mais le même gabarit, sauf que ceux-là étaient noirs : c'était plus discret... L'avion, un Cessna, réussit à décoller sous les applaudissements de Jacqueline et d'Henry qui estimaient être, en raison de leur poids "normal", les principaux artisans de cette réussite. Kigali disparut dans les nuages que le Cessna dépassa pour ne plus revoir la terre qu'au-dessus du Lac Victoria. Le soleil d'altitude éclaboussait l'eau de sa lumière voilée, ne lui laissant que l'ombre des nuages pour exposer son bleu profond. Irwin pilotait : il savait. Henry pensa même que c'était la moindre des choses... Le vrai pilote, parce qu'il faisait lourd et pour marquer sa désapprobation vis-à-vis de l'usurpateur, s'était endormi. Les gardes du corps devisaient gentiment et les deux tourtereaux, assis au dernier rang, comme au cinéma de leur adolescence, discutaient tout en s'embrassant. Le temps aussi était suspendu.

Irwin posa l'avion sans autre difficulté que de faire comprendre son anglo-américain par la tour de contrôle. Une voiture de l'hôtel les attendait, une vieille Mercédes 600 dont la dureté congénitale leur rappela qu'ils venaient de quitter un vestige de l'empire germanique pour pénétrer dans un vestige de l'empire britannique. Et leur rappela avec à-propos que la situation de ces pays au cours du dernier siècle devait d'avoir empiré à ces empires-là!

Le pays semblait calme. L'hôtel l'était.

 

 

 

 

 

 

Les deux amants gisaient sur le lit. Leurs habits épars semblaient les veiller. Mais comme le dit la chanson, Henry n'était pas mort! Ni Jacqueline qui doucement reprenait vie... Ils restèrent de nouveau un long moment sans trop se parler. Quand ils se parlèrent enfin, ils étaient vraiment crevés!

_ C'est sympa de m'emmener visiter le ciel avec toi! Je te trouve moins égoïste qu'avant. _

Jacqueline pensait moins bloqué. Henry, lui, se trouvait libéré. Depuis qu'il appréhendait mieux le réel, la part de réalité de ses actes lui était devenue perceptible et jouissive; celle de l'illusion le faisait sourire. Jacqueline avait eu le mot juste sans le vouloir : il donnait sans réticence ce qui pour lui n'avait plus d'importance. Par contre, elle avait masqué sous la circonlocution le trouble que lui causait le surplus de tendresse dont il imprégnait ses gestes.

_ Égoïste! Sûrement pas! Maladroit peut-être... Et puis ce n'est pas au septième ciel que je suis allé. Tout au plus au sixième! C'est marrant... J'ai vu et connu plus de choses en trois semaines que le reste du monde en quarante mille ans. Et bien la chose la plus miraculeuse qui existe à mes yeux, c'est ce qui se passe entre nous! Entre toi et moi...

_ Cela ne devrait pas t'étonner. Cela prouve que tu es resté un être humain. Et que la réalité qui compte pour toi c'est avant tout ta réalité à toi. Je dis une bêtise?

_ Non non! Je constatais plus que je m'étonnais... Tu as raison : il y a la réalité et notre réalité. Je devrais dire nos réalités. Et ça m'inquiète autant que cela me rassure! Les gens qui parlent "des" libertés en parlent très souvent pour mieux attenter à "La" liberté. Mais nous sommes en détente et je t'ennuie! Tiens, puisque tu es en bonne disposition, je voudrais te soumettre un petit problème que seule une femme, ou un écrivain, peut résoudre. Comme tu le sais je suggère volontiers qu'avant de s'accoupler les postulants veuillent bien se donner la peine de se faire la cour. Un mot qui indique d'ailleurs une période pendant laquelle ils se considèrent comme des princes! Je suggère également qu'une fois les sceptres échangés, ils donnent une chance de continuité à leur liaison. J'en vois les avantages pour le mâle. Je suis infoutu de les exprimer pour la femme! Peux-tu m'aider? Cela fera partie de notre argumentaire.

_ Je me suis souvent posé la question en te regardant dormir! Mais je suppose que tu exclues la passion dans ce rapport, ou même le simple amour qui fait que l'on ne veut plus se quitter. Disons que tes amants se plaisent ensemble mais qu'il manque à leur relation ces orgasmes psychiques qui les rendent l'un pour l'autre unique et merveilleux. Comme nous mon chéri... Elle l'embrassa pour effacer la malice de sa remarque. Donc, je disais qu'il s'agissait vraisemblablement d'un couple de tièdes dans l'expectative. Alors, je ne vois pour la dame que la fuite! Autant je crois à l'importance des prémices, la cour, avec la confiance qui s'installe, le désir qui se fortifie, le couple qui se forme comme des plantes grimpantes qui lancent leurs tiges, la confiance qui grandit, très important pour nous la confiance, le viol est toujours là quelque part dans nos viscères, autant je trouve con de traîner dans les cimetières! Déjà que très souvent on est, ou l'on se croit, obligé de le faire! Mais la connerie majuscule, c'est de ne pas donner sa pleine chance à un amour parce que cela ne se fait pas! Alors on couche vite et mal. Mais, malheureux, si tu énonces cette simple constatation, tu vas passer pour un rétro catho auprès de jeunes qui ne t'auront même pas écouté!

_ Tu as raison... Quand je parle de morale j'ai une chance d'être considéré comme un moraliste. En appliquant la morale à des faits précis on devient vite un moralisateur! Sans parler des filles que ça excite de coucher vite et mal! Enfin j'imagine... en voyant le soin qu'elles apportent à mal débuter une liaison. On ne m'empêchera pas de penser que c'est un grand malheur de devoir commencer sa vie amoureuse en suçant du caoutchouc! Une tétine, comme pour les nouveau-nés! Tiens! je trouve le rapprochement savoureux, pour utiliser le mot qui convient le moins!

_ Fais attention de ne pas tenir ton discours devant n'importe qui! Appliquer ta méthode suppose une maturité psychique et des moyens de contrôle accessibles. C'est un discours élitiste... Et il est probable que ceux qui en sont capables appliquent déjà tes recommandations.

_ Vas-y! Décourage-moi! Bon! je retiens que la durée d'une liaison n'est pas en elle-même source de béatitudes! Je me demande, et à toi aussi, si rechercher le bonheur parmi les idées que l'on se fait du bonheur n'est pas illusoire, dans la mesure où les idées sont des illusions. En d'autres termes, je n'arriverai jamais à expliquer le bonheur avec des mots, et plus précisément avec des mots qui véhiculent l'idée du bonheur.

_ Les publicistes le font bien!

_ Un bonheur illusoire qui fait de moins en moins illusion! Enfin je l'espère... Les Métarex auraient pu, par leur langage, me faire partager leur bonheur : ils n'en ont rien fait, probablement parce qu'ils savaient que je n'aurais eut qu'une simulation inconsistante des vraies sensations. Et la question que je poserai est la suivante : peut-on exprimer le bonheur? Allez, prends un crayon. Non! pas celui-là! Ce que la pratique populaire résume par "Un tien vaut mieux que deux tu l'auras" oppose, dans l'esprit du locuteur, la réalité d'un fait à la probabilité de réalisation d'un autre. Il n'oppose pas la réalité à l'illusion; d'autant moins que, généralement, les deux faits tiennent de l'illusion! Je croyais que nous pouvions parler du bonheur et que simplement il nous manquait les mots. Une question de vocabulaire... J'entrevois maintenant qu'il est impossible de le faire : métaphysiquement impossible! L'illusion ne pénètre pas la réalité. Les béatitudes appartiennent à la réalité; les mots qui véhiculent des idées appartiennent à l'illusion. D'ailleurs il est aisé de constater le peu de cas que les humains font des Paradis qui leur sont proposés. S'il existe une voie, qui ne soit pas concrète, susceptible d'éveiller au grand bonheur la conscience d'un individu, elle ne peut à mon sens que transiter par un art. Nous avons déjà défini l'uvre d'art comme étant ce passage, sans saisir alors toutes les conséquences qui découlaient de ce constat.

_ Tu te contredis mon chéri... Le poème, qui utilise les mots, est une uvre d'art!

_ Une fleur est une fleur; un champ de fleur est différent d'une fleur. Un champ de mots, un champ sémantique, est différent d'un mot. Le poète se promène dans les champs...

_ Ça tombe bien! Tu es un poète paysan! Ta façon inimitable de faire germer la graine dans une terre inculte! Un art!

_ Quand je pense que j'ai sollicité ton avis! Inculte! voilà ce que tu es! Et encore je suis gentil de te tutoyer! Enfin! je vais m'illusionner en pensant que j'ai lassé ton attention! Je te propose donc de passer aux travaux pratiques.

_ Encore! _

Ils expérimentèrent jusqu'à dix-huit heures.

 

 

 

 

 

 

La soirée débuta par un pastis au bar extérieur de l'hôtel. Irwin les avait rejoints. Tout autre que lui aurait manifesté de l'envie devant leur mine nimbée de lassitude satisfaite et réjouie. Il se contenta d'un laconique _ Ça l'air d'aller. _. Puis il les entretint de sa visite de la ville : une promenade en taxi qui, des quartiers chics du plateau de Kikuyu l'avait conduit le long de la route de Thika, bordée par les habitations des Africains, jusqu'au quartier asiatique, le long de la route de Nakuru. Le centre des affaires était le moins intéressant et il proposa d'aller, dès que ces messieurs dames seraient reposés, faire du shopping dans les innombrables boutiques tenues par des Indiens. La température était douce et seule l'altitude, seize cents mètres, les gênait faiblement.

_ Demain nous pourrions aller voir les animaux, dans la réserve? En tout cas moi je compte y aller. Vous avez peut-être prévu d'autres occupations plus bestiales... Je vous signale que les nuits équatoriales font douze heures. Cette remarque s'adresse plutôt à toi Henry...

_ Mais on viendra avec toi voir les grosses bébêtes! Et sache que j'ai passé une nuit polaire avec une Suédoise! Excuse-moi mon aimée, mais je n'ai pas le droit de le laisser dire n'importe quoi! Et comme ta pudeur t'interdit de témoigner en ma faveur, je dois faire état d'expériences passées.

_ Depuis longtemps... C'est pour cela que je te pardonne! Je suis prête! Quand vous voulez, les garçons...

CHAPITRE 44

Le 4x4 démarra à six heures. La Jeep suivait avec à son bord les deux gardes du corps. Les touristes étaient vêtus de costumes fonctionnels. Irwin discutait en anglais avec le guide-chauffeur et les deux Français entamaient la journée en braillant "Sur la route de Dijon". La matinée était fraîche. Ils ne quittèrent la route que deux heures plus tard. Le parc commençait là.

 

 

 

 

_ Oh! Je suis crevée. Dans le safari-photo c'est le chasseur qui supporte l'hallali!

_ Sers-nous à boire ma biche au lieu de pleurnicher! Si tu faisais du sport tu serais capable de supporter une balade de quelques heures dans la chaleur, les bestioles venimeuses et piqueuses, et les mastodontes que le retour d'âge rend sourcilleux! Est-ce que je me plains moi? Et Irwin, il se plaint lui? Il n'en a plus la force? Eh! Irwin ne t'endors pas! Voilà où cela mène de négliger son corps! À votre santé!

_ C'est bientôt que nous allons nous quitter! Tu avais dit trois nuits. Ça n'en fera que deux.

_ Je me suis emmêlé les pinceaux dans le décalage horaire... Départ demain matin. Après une bonne nuit de sommeil! Oh! Irwin! Up! Tu vas reprendre l'entraînement dès mercredi. Pendant que je vous tiens et alors que nos corps ont servi plus que jamais, je voudrais que nous dissertions un peu, hommes et femme, sur ce que beaucoup de bien-pensants accusent d'être le corps des délits. Je dois plancher là-dessus avec cet ectoplasme de Mérodotte et je pense que nous sommes plus qualifiés que lui pour en parler.

_ Tu crois que mon corps de femme est fondamentalement différent du tien?

_ Dans son essence, je ne le pense pas. Mais beaucoup ont tendance à estimer que oui. Moi je vois le corps comme un organe d'acquisition, de transfert et de traitement de l'information. Par ailleurs il assure les fonctions nécessaires à la pérennité de l'espèce. Au bénéfice de qui? Irwin s'étira et tout en massant ses jambes se redressa sur sa chaise pour répondre.

_ Au bénéfice de l'âme? Par pitié ne nous lançons pas dans ce débat! Dans quatre mille ans nous y serions encore! Essayons plutôt de connaître comment il peut nous rapprocher de la réalité. Car il me semble évident qu'il est le passage obligé vers cette réalité. Qui emprunte ce passage? Le sage! Qui est le sage? Celui qui connaît et qui se soumet à la connaissance.

_ D'accord on laisse l'âme en paix... Mais pour cerner le corps et seulement le corps il faut bien délimiter ce qui est lui et seulement lui... Et vous savez aussi, que le corps n'est pas le seul à nous représenter.

_ Pourquoi ne pas supposer que cet inconnu n'est que le produit d'une fonction du cerveau. Tu es obnubilé par la prééminence de la pensée mais je peux te citer nombre de situations dans lesquelles la force musculaire est plus importante que la puissance intellectuelle. Comme le disait votre Michel Audiart, je vous épargne suffisamment les citations des plus grands pour m'autoriser celles des plus populaires, "Un con qui marche va plus loin qu'un intellectuel assis"! Je plaisante mais pas trop quand même. Dans notre civilisation n'importe quelle élucubration paraît descendre des cieux! Or Dieu a fait l'homme à son image... Cela prouve qu'il ne tenait pas le corps pour quantité négligeable, non? Certains ont voulu voir, dans cette conscience du moi qui semble vouloir nous chapeauter, la manifestation d'une programmation génétique. Pourquoi pas? Cela colle avec ce que tu commences à savoir, que la morale n'est pas que contraintes et brimades : qu'elle sert l'espèce. Et cela va dans le sens de ce que nous savons depuis peu sur la modification de l'espèce dans le creuset.

_ Pourquoi la pensée ne serait-elle pas qu'une fonction cérébrale comme le désir ou la faim et pourquoi l'illusion ne serait-elle pas que le dérèglement pathologique de la pensée comme la nymphomanie est le dérèglement du désir sexuel chez la femme?

_ Je commençais à me demander ce que je faisais là! Me voilà rassurée : je sers d'exutoire au dérèglement pathologique du discours chez un individu emporté par la passion des mots.

_ Tu devrais lui demander des excuses plutôt que de lui en trouver! Cela dit je pense que placer l'illusion au rang d'une pathologie, fut-elle cosmique, me paraît abusif. Il faudrait pour affirmer un tel diagnostique connaître quel est l'état normal du monde! Nous en sommes bien loin!

_ D'accord. Disons que, compte tenu du projet qui est de nous rapprocher de la réalité en nous éloignant de l'illusion, nous nous autorisons à considérer l'illusion comme une forme perverse de la liberté de penser.

_ S'il vous plaît messieurs... Si nous en venions tout de suite aux différences entre les filles et les garçons, je pourrais aller faire les valises plus tôt!

_ Excuse-nous chérie! Nous oublions que tu traites le malheur des hommes au jour le jour sans avoir, comme nous, le loisir de traiter du bonheur de l'homme pour les temps à venir. Crois bien que nous te respectons. Nous ne pouvons d'ores et déjà tout te révéler. Nous en reparlerons tous les deux. Nous pouvons néanmoins sonder les corps et voir la place du sexe! _ L'humour des labos parisiens n'atteignit pas Irwin qui enchaîna doctement.

_ À mon avis si différence il y a dans la destination des corps, elle ne peut provenir que de la procréation. Je vous fais grâce de toute la symbolique du corps... Pour intéressante qu'elle soit elle n'a abouti à ce jour qu'à générer du sexisme!

_ Objection votre honneur! Cela n'implique pas qu'elle soit inexacte.

_ J'entends bien. Mais une théorie réputée juste qui entraîne un comportement préjudiciable à un élément du groupe doit être considérée comme une théorie fausse. Il y en a marre des constructions pseudo intellectuelles fumeuses qui aboutissent à ce que certains en méprisent d'autres!

_ Tu es conscient des conséquences qu'entraîne ce que tu dis?

_ Le retour au moyen âge? Écoute bien mon cher Henry, et toi aussi ma chère Jacqueline : en subordonnant la vérité à la fin et en énonçant les valeurs à attribuer à ladite fin, je ne fais que changer une priorité qui nous à conduit dans la débâcle où nous sommes. Je respecte ainsi pleinement les critères scientifiques qui veulent que l'on contrôle par expérimentation la validité d'une affirmation : pour moi la preuve est faite, et plutôt mille fois qu'une, que toutes les affirmations qui aboutissent à créer des dissensions dans le groupe des hominiens sont erronées.

_ Je peux te suivre sur le fond, puisqu'habituellement je suis persuadé de la finalité heureuse de notre espèce, mais tu mets en cause à chaque instant l'esprit critique qui par définition oppose des opinions à l'intérieur du groupe!

_ Et toi tu mets en cause l'aptitude des hommes à régler leurs problèmes par l'échange et le compromis! Sérieusement, je ne veux pas faire d'angélisme mais il est temps d'évoluer! On ne peut pas vouloir changer le monde sans changer une façon de penser qui a prouvé l'étroitesse de ses limites! Bon! j'exagérais pour marquer l'importance que j'attache aux conséquences de nos affirmations!

_ Mettez-vous d'accord! J'angoisse... Suis-je votre égale oui ou non?

_ Notre égale, nous n'en avons jamais douté, hein Irwin? Nous cherchons à savoir si tu es différente... C'est différent. Donc tu procrées. Tu es partie intégrante du creuset... Encore qu'en tant qu'embryon et de ftus, puis tout au long de notre vie, nous y soyons tous présents... Irwin au secours!

_ Je dis que des conneries...

_ Alors une de plus!

_ Il n'y a peut-être rien à dire de particulier sur le corps féminin? Peut-être nageons-nous en plein phantasme? Pourtant le corps féminin est le seul point de rencontre, de fusion et de continuation des humains. Il est le passage obligé vers l'accession à l'être. Dieu lui-même a dû virtuellement l'emprunter pour venir nous visiter.

_ Une question encore... Si j'ai constaté ce que vous en faites habituellement, du corps féminin, je ne vois pas où vous voulez en venir avec votre argumentation.

_ Le groupe est l'unité de base de la société et il se compose de trois personnes des deux sexes. La morale, qui est la loi qui s'applique au groupe, intéresse le corps. D'où cette réflexion! Tu suis maintenant?

_ Mieux mon roudoudou.

_ Ne m'appelle pas ton roudoudou! On continue... Le fait que la tradition catholique fasse transiter le fils de Dieu par le ventre de la femme nous indique peut-être, excusez-moi, que l'illusion naît du corps féminin! Attends! Dans notre optique, Jésus est venu combattre l'illusion. Il lui fallait connaître l'état humain pour saisir la substantifique moelle de l'ennemie. Je constate simplement que Dieu plus femme égale illusion! Ou plus prosaïquement qu'il a fallu que Dieu passe par la femme pour connaître l'illusion! Allez-y!

_ En tout cas en tant que femme il ne m'a pas fallu une grande introspection pour ne pas m'illusionner sur le mâle! Il nous refait le coup de la pomme! Prenez vos responsabilités à la fin! Tout ce baratin pour en arriver là!

_ Si je suis logique avec moi, je dois te dire mon cher Henri que, visiblement, ta théorie est fausse.

_ Mais nous allons négocier, hein! ma biche!

_ Je ne suis plus ta biche!

_ Mais je n'ai rien dit de mal! Je ne t'accuse pas, je constate! Disons que vous avez été violées...

_ Moi je vais prendre votre défense puisque tu n'as pas tous les éléments qui te permettraient de le faire. Nous avons dit si je ne m'abuse que la perfection n'était pas de ce monde. Et donc que la vie naissait de l'imparfait. Il est donc logique que les mères que vous êtes, enfantent aussi de l'illusion. Que votre corps soit le berceau de cette naissance est plutôt à porter à son crédit : hors de lui, hors de vous, pas de salut! Je vous bénis, femme, pleine de grâce...

_ Je vais changer de goupillon... Donc ton ami, mon très grand ami Irwin, a compris, lui, que la femme était l'avenir de l'homme; comme a dit un poète qui pensait probablement à autre chose en disant cela... Ça change quoi cette virginité retrouvée?

_ Cela signifie que nous n'avons plus à nous demander à quoi vous servez...

_ Attends mon pote...

_ Nous pouvons vous aimer sans cette pénible impression de nous dégrader...

_ Ça va faire mal...

_ Laisse-le délirer! Je vais te dire moi ce que cela change. En retrouvant le statut de mère, au sens le plus profond du terme, vous équilibrez le couple et il est essentiel qu'il le soit. N'oublie pas ma chère Jacqueline que tout notre baratin, comme tu dis, n'a d'autre finalité que de mettre en place de toute urgence les moyens nécessaires au sauvetage de l'humanité. Rien de plus et rien de moins! Dans l'extrême confusion qui règne actuellement, il importe avant tout de faire le ménage et de définir qui est qui et quoi est quoi. Qui est la femme et quoi est le corps, par exemple... Et nous voyons Cendrillon, une pauvresse qui cherchait à imiter les garçons, se transformer en une princesse, les pieds chaussés de réalité et la tête couronnée d'illusion, une reine qui distribue la vie!

_ Mon roudoudou tu vas devoir attendre minuit passé pour m'approcher! Irwin continua.

_ À vous les femmes de faire respecter votre royauté! Ce n'est pas dans la poche... Et le pire c'est que les faits risquent de donner raison à ceux qui diront que notre discours est rétrograde. L'image de la mère est assimilée à celle d'une godiche entourée de marmots qui braillent. La mère est valorisée quand, déodorée et parfumée, elle jaillit vitaminée et protégée d'un véhicule immaculé, portant enveloppé dans un vêtement griffé son adorable bébé que l'on devine lui aussi protégé pour la journée, ouf, quand elle dépose son paquet à sept heures du matin chez la nourrice pour aller participer à la production des biens de dernière nécessité! Celles qui s'occupent des biens de première nécessité, les agricultrices, ouvrières d'usines, certaines fonctionnaires, étant moins photogéniques...

_ Moi je suis utile et photogénique! Tu as raison mais comment faire? La femme au foyer, on a déjà donné!

_ J'ai mon idée mais le sujet n'est pas à l'ordre du jour. Je voudrais préciser le rôle du corps. Ce dernier est dans la réalité, c'est clair! Les capteurs sensoriels dont il est pourvu sont les pourvoyeurs de l'illusion puisqu'ils nourrissent la pensée en recueillant les messages. Toutefois l'illusion est élaborée par la pensée elle-même; le cerveau, partie du corps, étant le producteur de la pensée. Est-ce à dire que toute pensée structurée à partir de données transmises par les sens est génératrice d'illusion? Non!; dans l'absolu peut-être, mais pas dans l'approche qui est la nôtre : l'approche du réel à partir d'un environnement complètement pollué par l'illusion! Affirmer d'ores et déjà cet absolu nous priverait de l'usage de la pensée pour avancer vers la connaissance. Laissons aux mystiques et aux yogis une possibilité d'approche "physique" mais nous, qui devons convaincre des masses et non pas seulement flatter une élite convaincue, continuons d'utiliser, avec une prudence redoublée, notre bonne vieille capacité à penser. Mais l'essentiel a été évoqué : le corps peut subsister sans pensées. La pensée ne peut quant à elle se passer du corps dont elle émane! Il est remarquable que les sensations liées à la réalité biologique, faim, soif, reproduction, fatigue etc., ne transitent pas par les sens. Pas plus que les plaisirs qui concluent la satisfaction des besoins vitaux!

_ En tant qu'infirmière j'ajouterai, à contrario peut-être, que la douleur peut se dominer par le mental... jusqu'à un certain point.

_ De même que les sensations précitées... On songe plus souvent à exalter les plaisirs qu'à contrarier les peines! Tu as mis le doigt sur ce qui est vraisemblablement une frontière entre le réel et l'illusion... Bien sûr le schéma n'est pas simple puisque l'inconscient, pensée inavouée, vient fausser le jeu. Mais l'essentiel reste que notre "fonctionnement" n'implique pas en soi qu'il faille penser pour être. Alors qu'il le faut pour exister à un moment donné...

_ ?

_ Tu demanderas à ton roudoudou de te faire un dessin!

_ Nous avons d'autres desseins Jacqueline et moi pour la soirée. Mais je lui en parlerai... Pour conclure : nous avons vu que le corps était probablement le véhicule de notre passage vers la réalité. Que le corps de la femme l'était plutôt plus que celui de l'homme. Mais nous avons évacué le problème de l'âme, ou si vous préférez de notre moi conscient. J'aborderai la question avec Mérodotte. Je ne crois pas que nous puissions faire l'impasse... On va manger?

 

 

CHAPITRE 45

 

 

_ Ce voyage m'a lavé! L'extrême misère africaine, qui ne concède rien au bonheur, quelques brins d'espoir peut-être, à l'image des brins d'herbes du désert, est une eau autrement forte que la détresse dans nos pays. Celle-ci évoque l'absence de fraternité, celle-là l'absence de Dieu. Tu imagines cher Mérodotte ce que ma crasse a supporté... Puisse le flambeau que je reprends briller d'un feu plus vif...

_ Plus vif qu'un dieu vivant... Je te le dis en toute amitié Henry, aucune misère n'est plus grande dans l'univers entier... Aucune qui ne soit si solitaire, si désespérée... Si prémonitoire... Nulle espèce n'aura reçu tant de signaux de détresse... aussi puissants : holocauste, génocides, enfants au cur à jamais encagé dans leurs cotes décharnées; messages qu'un Dieu, ailleurs, crie à en perdre le souffle... Dieu joue la vie, sa vie, sur la souffrance de ses enfants.

_ Pourquoi ne crie-t-il pas le bonheur!

_ Et les merveilles de la vie, c'est du poulet? Tu n'as pas honte de blasphémer! Toi a qui il est arrivé de pleurer d'émotion devant la grâce d'une jeune femme...

_ J'avais bu et je pleurais sur la bonne fortune d'un autre! Bon... Ça reste entre nous... Moi, d'accord, je n'ai pas d'excuses... mais tout le monde n'a pas la chance d'être doué pour le bonheur!

_ Si! Suffisamment de monde en tout cas pour balayer les malfaisants. C'est de courage dont vous manquez.

_ On parle de morale? Nous avons évoqué le corps avec Irwin et mon amie Jacqueline. Nous sommes facilement convenus de son importance; au point de lui concéder une autonomie presque totale par rapport à l'idée. Par contre nous n'avons pas débattu de la place de l'âme...

_ Je n'ai rien à ajouter à ce que je comprends de vos conclusions. Quant à la place de l'âme je crois qu'il est préférable de ne pas risquer de s'éterniser sur cette question. Je n'en dirai que deux mots : l'âme peut être considérée comme étant l'équivalent réel de l'idée. Cela te convient-il?

_ Corps et âme forment, sont, l'individu réel. Pourquoi pas...Tu fais l'impasse sur l'Esprit?

_ Je ne fais pas l'impasse sur l'Esprit : je le crois extérieur.

_ Mais qu'est-ce que devient la personne dans tout ça?

_ Je ne voudrais pas te faire de peine mais dans la réalité votre petite personne, qui vous est si chère, ne compte pas vraiment. Rassure-toi : vous êtes encore très loin de vous fondre dans la réalité. Et cela ne se fera pas sans votre accord; hors de votre volonté. Crois-moi sur parole, vous bénirez le jour de cet avènement!

_ Il est né le divin enfant... Remarque, tout ce que tu dis est cohérent...

_ Merci. Je crois que tu commences à te familiariser avec tous les éléments de votre espace-temps. Si comprendre le pourquoi et le comment est nécessaire, l'essentiel reste toutefois d'en tirer la moralité, et plus encore d'agir en conséquence.

_ Ton réquisitoire est sévère puisqu'à ce jour il ne nous est pas demandé de comprendre, que la moralité qui découle de cette situation nous est imposée, et qu'en conséquence nous l'appliquons le plus mal possible.

_ Je n'ai pas dit que la méthode précédente, celle que tu décris à ta façon, était foncièrement mauvaise. Elle l'était suffisamment pour vous conduire dans une impasse. Elle a préjugé de votre foi. J'espère que la démarche que nous préconisons sera mieux adaptée à l'état d'esprit des gens de ce siècle! Et, je le répète, nous n'avons pas le choix!

_ Sur terre tu serais général des jésuites! Alors, la moralité?

_ Disons la morale! Elle tient en peu de chose : un but, des moyens, une volonté. Un but : le bonheur. Des moyens : quelques lois reconnues par tous comme susceptibles de conduire au but. Une volonté : celle de réussir.

_ Le bonheur! Mazette! C'est vaste le bonheur... et très subjectif.

_ Vrai! C'est un mot "ouvert". Atteindre à la réalité de l'être... Tu préférerais sans doute? Pour moi, pour toi un peu, pour Irwin sûrement, les deux concepts sont équivalents. Et qui ne veut pas être heureux! Combien se perdent à rechercher le bonheur dans l'illusion; perdent leur substance; perdent leur âme; sans aucune connotation "morale" dans ces constats. Il y a lieu de parler au sens "physique" du terme, "d'insoutenable légèreté de l'être" en présence de certaines personnes : littéralement, elles ne pèsent pas! Pas plus qu'une bulle de savon qui promène les reflets chatoyants de la lumière ambiante au gré des petits vents de l'instant!

_ Tu vas me parler de corps astral!

_ Non. Pas la peine d'en rajouter. Je préfère l'image d'un homme qui s'alourdit en se dépouillant. Dépouillant est le mot qui convient...

_ Je vais te dire un truc, Mérodotte : ce que je sais aujourd'hui me paraît moins absurde que ce que je savais hier.

_ J'en suis ravi! Mais pas surpris : nous n'avons fait que formuler différemment un enseignement disponible par ailleurs. Même la création du monde qui voit la perfection originelle de Dieu explosant dans le néant du temps, même cette version est en filigrane dans bien des cosmogonies.

_ Tu m'as pourtant dit un jour que tu me préparais à affronter l'absurde!

_ Et alors! Tu n'es pas mort à ce que je sache. Tu fortifies ta connaissance, certes, mais tu ne la confrontes pas à l'illusion... ni à la réalité! Tu n'es pas encore dans le labyrinthe... Et puis nous n'avons pas répondu, et nous ne répondrons pas, directement en tout cas, à la grande question : pourquoi?

_ J'ai eu tort de me réjouir trop vite si je comprends! Trêve de métaphysique alors... La morale... Nous recherchions le bonheur...

_ Oui. Tout de suite et maintenant comme vous dites dans vos manifs. Une chose m'étonne chez les humains, c'est leur manque de pragmatisme. Quand on commande à un peuple vivant dans un pays chaud de ne pas manger de porc, tout le monde trouve cela pertinent et opportun : cette viande s'avarie très vite à la chaleur et présente un danger pour la santé des populations. Quand on commande de ne pas voler son prochain la pertinence du propos semble échapper au commun des mortels. Et pourtant, du chapardage à la rapine, le vol est un ferment de méfiance qui isole les individus aussi sûrement que le ferait une quarantaine. Songe aussi qu'à ce jour il peut être du plus mauvais effet de pardonner une offense! Cela peut relever de la lâcheté! Vive la vengeance et la vengeance de la vengeance et la... Alors que le pardon peut faire naître une amitié, donc du bonheur...

_ Tu as raison. Mais je me méfie un peu des climats trop facilement consensuels... Ils ne doivent masquer aucun mépris, aucune lâcheté.

_ Bien sûr! Le pardon doit se demander aussi... Je parlais de l'esprit de la loi, plus que de son application. Parce qu'il faut être convaincu du bien-fondé d'une règle, pour l'appliquer sans souffrir au point de ne pas être en mesure de récolter ses fruits... Je dis : appliquer et non supporter! Il s'agit d'un acte et non d'un poids! Je vois que nous sommes d'accord...

_ Tu penses que tous les commandements, je parle de ceux qui nous sont les plus familiers et qui ont trait à la vie en société, tu penses qu'ils sont tous porteurs de bonheur?

_ Tous!

_ Si l'on parlait du sexe pour traiter d'un sujet qui intéresse particulièrement mes compatriotes. Pourquoi cet ostracisme des religions envers les plaisirs de la chair?

_ De certaines religions à certaines époques... J'imagine que l'idée à l'origine de l'anathème était louable dans l'esprit de ses promoteurs : il s'agissait d'éviter que les ouailles ne se dispersent dans la consommation de plaisirs par trop accessibles. Et tu sais que la dispersion reste le principal ennemi de la spiritualité. Par la suite, la foi n'étant plus ce qu'elle était, cette prescription ne fut plus ressentie que comme une brimade, voire une contrainte insupportable, et à ce double titre non respectée mais, hélas, au prix du péché; cette transgression devint le fond de commerce d'un clergé en quête de pouvoirs. Aujourd'hui le mal est profond car l'acte sexuel, Ô combien! naturel, porte en lui, chez nombre de personnes, quelque chose de surnaturel : l'il est dans le lit et regarde les câlins! Franchement je ne sais pas ce qui est le plus extraordinaire : la filouterie des pasteurs ou la naïveté des brebis! Il faut vraiment que l'homme mesure tout à son aune pour croire un seul instant qu'un Dieu, quel qu'il soit, puisse se préoccuper des problèmes d'alcôves! Hallucinant! Mais j'ai tort d'ironiser car le sexe a pris si j'ose dire une telle dimension que l'on ne peut plus évoquer la réalité de l'homme en faisant l'impasse sur les incidences de ce refoulement sur son comportement. Je n'en dirai pas plus sur le sujet. Je compte sur vous pour remettre les choses à leur juste place.

_ J'apprécie énormément ton discours Mérodotte! Une idée me vient brutalement... Puisque nous nous orientons vers une morale "utilitariste" qui tend à remplacer le bien et le mal par le bon et le mauvais pourquoi carrément ne pas exclure Dieu du circuit?

_ Ouah! C'est une hypothèse d'école, j'espère? Je te donnerai au moins une bonne raison de ne pas le faire : vous êtes, les humains, des êtres religieux! Et vous êtes incapables de construire une spiritualité "matérialiste". Vos essais d'humanisme athée ressemblent étrangement à de la morale religieuse libérale. Si Dieu n'existait pas, vous l'inventeriez! Alors, pourquoi le supprimer?

_ Pour nous placer devant nos responsabilités!

_ Mais vous y êtes et plus que jamais! Tiens : pose que Dieu est un terme imaginaire permettant de résoudre une équation, celle de votre destin. En bon mathématicien tu ne le supprimerais pas au prétexte que sa réalité n'est pas établie.

_ Parce que j'ai expérimenté l'utilité du nombre imaginaire!

_ Crois-moi Henry, te priver du terme Dieu serait un mauvais calcul. Un jour peut-être votre espèce sera-t-elle suffisamment évoluée pour se poser la question de sa suppression. Ce jour-là cette question n'aura plus de sens...

_ Tu es bien mystérieux.

_ Pas le moins du monde. Le questionnement provient d'un déséquilibre... Non! petit bonhomme : tu n'es pas de la graine de Dieu!

_ Tu me rassures! Fin de la parenthèse et retour à la morale. J'ai parlé de remplacer le bien par le bon et le mal par le mauvais... Ton avis?

_ Les deux diptyques se rejoignent pour une population donnée, par exemple, au hasard, un groupe. Si une appréciation fait l'unanimité du groupe l'assimilation me paraît correcte. Je t'accorde que pour l'esprit le concept "bon et mauvais" est moins stimulant... Encore que l'attrait pour la connaissance du "bien et du mal" vous aurait, paraît-il, causé du tourment!

_ Je crains que la tyrannie de l'Un ne soit remplacée par celle de tous!

_ C'est notamment pour cela que je ne m'éloigne guère des préceptes moraux qui sont actuellement acceptés; même s'ils sont mal appliqués. Il faut réussir à démontrer qu'ils peuvent véhiculer le bonheur... Suppléons à l'absence de foi par un surcroît d'intelligence.

_ Cela paraît sage en effet. À quels commandements penses-tu?

 

 

CHAPITRE 46

 

 

Henry dormait encore quand Irwin se leva. Il aimait se trouver seul à boire le café devant la fenêtre et voir le soleil tracer les premiers traits. En pointillé d'abord sur le sommet des bâtisses, puis sur la cime des arbres par une échancrure dans East Side; enfin il relevait sur Broadway, les lumières de la nuit. Huit heures sonnaient. Henry parut. À cette image fripée de héros fatigué, Irwin rendit un sourire. Dès leur première rencontre Henry lui avait plu. Ce paquet de doutes à qui l'on imposait de connaître la Vérité, de la dire et de la vivre, en y consacrant sa vie, et qui prenait la charge sans se prendre pour le Messie, cet homme il le considéra d'entrée comme un frère; puis comme un ami. Il ne voyait qu'une chose qui puisse modifier la nature de cette relation : la nature d'Henry, nouvel Envoyé, destiné de droit au Conseil des Voies, et détendeur des pouvoirs afférents; et maître absolu de la destinée que les hommes voudront se donner. À ces titres Irwin devra lui obéir sans discuter. Il craignait que cela lui soit difficile! Bah! on verrait bien!

_ Monsieur a bien dormi?

_ Comme un ange : pas perturbé par des problèmes de sexe! Et vous cher ami? Le soleil s'est-il bien levé? Aucun caprice?

_ Nenni point. Manque pas un rayon mon général!

_ Voilà une bonne nouvelle : une journée sans nuages... Mon livre me dit que nous devons définir des actions. Je mange et nous uvrons. _ Ils s'attablèrent en devisant comme ils aimaient le faire. Ils prenaient prétexte de l'actualité pour mettre à l'épreuve leur lecture des faits. Rien ne leur était plus pénible que d'hésiter à classer les événements dans les bons dossiers. Ils prétendaient l'un et l'autre qu'un événement qui impliquait le comportement humain devait pouvoir se placer dans moins d'une demi-douzaine de rubriques. Si l'on n'y parvenait pas, cela prouvait que l'analyse était incomplète. Cette vision des choses, dans laquelle l'existence d'un trop plein de possibilités était réductrice, découlait directement de l'approche globale, donc morale, qu'il convenait de fournir aux événements si on voulait les dominer. Encore qu'un événement engageant les comportements de trois individus, se voyant gratifier de vingt-sept possibilités, il fallait simplifier et recourir à la prise en compte des comportements de groupe. Le monde, ce matin-là, leur semblait tourner aussi bien que d'habitude, c'est-à-dire assez mal. Rapidement ils le laissèrent tourner seul.

Ils se retrouvèrent bientôt dans le salon, chacun dans son fauteuil, la masse d'Yrwin écrasant le sien et la masse du sien absorbant Henry. Les deux hommes étaient en tenue d'intérieur, couleurs soutenues pour l'un, tons pastel pour l'autre; le bouquet final était très coloré.

_ Définir des actions suppose une stratégie... Nous n'en avons pas... Et il me paraît prématuré d'en avoir tant que tu n'es pas définitivement intronisé.

_ Le Livre doit le savoir et pourtant... Je suppose qu'il veut nous fournir un plan d'action purement humain, à charge pour moi de le modifier par la suite, si nécessaire. Mais j'aurais un modèle, une référence...

_ Va pour une stratégie. À mon avis elle tient en ceci : devons-nous nous contenter d'informer, ou devons-nous agir directement sur les événements? Faut-il viser directement le but ou peut-on l'atteindre par ricochet?

_ Il est entendu que c'est le genre humain lui-même qui doit se tirer d'affaire... En faisons-nous partie? Si ma mémoire est bonne, oui. Mais ma mission est de guider et avant tout, principal motif pour le Conseil de choisir un scientifique, d'informer. Nous informerons et, en tant que citoyens, nous participerons à l'action commune.

_ Donc notre stratégie tient en ceci : informer et participer aux actions après avoir aidé à les définir. La place de l'information au plan stratégique indique très bien que tout se jouera à ce niveau. Nous allons dans le sens de ceux qui prétendent que l'homme est ce qu'il est parce qu'il ne "connaît" pas. Il connaîtra! Il peut paraître prétentieux de situer notre apport à cette hauteur. Tout dépendra de toi... Mais j'ai confiance... Tu ne peux que t'améliorer!

_ J'en attendais une, ça n'a pas traîné!

_ Je serai le fou du roi, quand l'adoration des foules te grisera... Je me prépare.

_ Le bouffon, plutôt! En attendant je suis d'accord avec tes conclusions. L'information, oui, si l'on entend qu'elle contient formation; si l'on n'oublie pas que trop d'informations, reflète surtout des états qui se détériorent; que l'information tend vers l'unité quand elle tend vers la description de la Vérité; que cette information, seule, mérite de figurer dans une stratégie de vie, de survie! D'autant qu'elle s'opposera chez nous à l'illusion, dont elle est pour l'instant la plus fidèle alliée. Reste à faire la cuisine...

_ Si l'on se pose la question de savoir si l'on peut tout dire, si l'on doit tout dire, on va se croire à la télé!

_ Ne t'inquiète pas! J'arrangerai la tête des faux culs qui prétendent que l'on peut tout dire... Il suffirait selon eux de trouver la forme et le moment... De trouver l'instant où elle ne sera pas entendue! Je le trouverai.

_ Noble courroux, juste ressentiment... Mais dis donc, il nous est donné, par vocation, de tout divulguer.

_ Tu as fait référence aux débats télévisés et moi à ceux-là, hommes de Média, qui viennent s'y afficher. Ne mélangeons pas! Je pense qu'ils appellent informations leurs ramassis de fadaises et autres contrevérités. Mais l'information vraie, celle qui agit, qui forme comme elle peut déformer, si on doit l'administrer, que ce soit avec des précautions infinies. Restons en là. En attendant d'y revenir... Parlons tactique.

_ Nous allons être obligés de rester dans la logique du Livre... ce qui ne va pas nous mener bien loin!

_ C'est peut-être ce qu'il veut précisément nous faire constater! Moi je ne m'étonne plus de rien : le passage vers le réel transiterait par le surnaturel, voilà tout. Bon, il faut dresser un catalogue d'informations en relation avec les faits que nous mettrons en avant..._

Ils travaillèrent toute la matinée. Ils prirent leur repas au restaurant du coin et se remirent à l'ouvrage sans tarder. À 17 heures ils avaient à leur disposition un schéma représentant des faits avec en regard les suites qu'il convenait de leur donner.

_ Combien de temps comptes-tu vivre? Irwin, mon cher messie.

_ Assez pour t'encieller. On a fait copieux! Demain il faudra essayer d'établir un planning. Les choses vont se corser, comme on dit...

_ À Ajaccio. Il faudra surtout pondérer chaque action d'un coefficient de réussite et prévoir en conséquence des voies de dégagement. Un mauvais schéma vaut-il mieux qu'un petit discours?

_ Ne nous faisons pas trop d'illusions sur la validité de notre projet. Mais cela nous permet de fixer nos idées et, comme dit le proverbe, il n'y a pas de vents favorables pour celui qui ne sait pas où il veut aller!

_ Tiens justement, il faudrait commencer à penser à se sustenter. Les bricoles de midi sont loin. Un mexicain ça te dirait? O.K. C'est un bon présage : le vent souffle de l'Est et le restaurant se trouve à l'Ouest! Nous prendrons quand même un taxi. _

Irwin s'étira. Le fauteuil disparut sous la voile mauve griffée de vert. Il réapparut quand le chardon se replia. Henry avait suivi la manuvre, impressionné, comme souvent. Il voyait en Irwin un extraterrestre; avec quelques excroissances vers le supraterrestre; en tout cas comme un ami précieux. Le fait que lui, Henry, puisse un jour commander à ce surhomme, lui paraissait être la forme la plus achevée du pouvoir surnaturel qui lui sera donné. Heureusement que sa façon de s'habiller venait témoigner de son humanité. Si son cache-nez avait été de cachemire raffiné, la face du monde en aurait été changée! Son appétit également, le rattachait à la terre : un appétit terrien, une manière, un peu angoissante pour les autres, de traîner constamment une petite faim. Irwin, malgré, ou à cause! de ses caractéristiques métaphysiques, était un chic type; qui se pliait volontiers aux réparties de potaches dont Henry était friand; qui n'exerçait jamais ses forces sur le dos d'un ami; qui protégeait avec tact; qui connaissait de bonnes adresses et en faisait profiter autrui... La liste des qualités qu'Henry relevait chez son ami pourrait continuer. Il est probable que sans lui Henry aurait implosé, écrasé par la pression.

_ Dis donc Irwin, cela ne t'étonne pas que nous ne soyons que deux pour mener cette aventure? Des milliards d'hommes d'un côté et deux clampins de l'autre! Ça me donne le vertige...

_ Ce qui m'étonne moi, c'est que tu es deux! D'ailleurs, bientôt, tu seras seul! Depuis la nuit des temps Vous êtes seuls... Je crois que dans le réel, dans le présent, l'homme est seul... C'est peut-être le sens de cette solitude.

_ Mon père, ma mère?

_ Un îlot de génétique dans un océan d'illusions... Il faudra t'y faire! Nous sommes des orphelins... Regarde l'homme comme il cherche un père... Bien sûr il rêve d'un père d'illusion, un bon papa qui vienne le border le soir en lui racontant des histoires qui font juste un peu peur; mais les histoires, tout le monde sait que ça brille comme des bulles de savon, que ça ne fait pas bobo quand ça explose... Quand le bon papa fatigué s'endort, malin il fait semblant de dormir, les petits bonhommes découvrent quelques traces de vérité sous la barbe du papa et ça leur paraît pire qu'un asticot dans la salade. Il chasse le papa comme on jette la salade. Et ils en cherchent un autre... Elle est belle mon histoire, mon petit Henry?

_ Tu ne dis pas pourquoi le papa il ne dit pas la vérité aux petits n'enfants!

_ Tu verras l'effet que ça leur fera quand tu la leur diras! Souviens-toi que tu es la solution du désespoir! La révélation que tu apportes sera celle d'une certaine mort; pour la quasi-totalité de nos concitoyens. Je doute qu'ils t'en remercient... Un jour, plus tard, peut-être..._

 

 

 

 

 

 

Le restaurant mexicain était vide; encore vide. Les Mexicains, qui formaient l'essentiel de la clientèle, respectaient les horaires de là-bas. Cela devait faire partie du rituel... Vingt heures ne voyaient arriver que quelques Américains. Irwin présenta son ami à la patronne, une Française mariée à un Mexicain. Le couple s'était installé là aux environs de dix-neuf cent vingt-cinq. La vieille dame ne savait plus que traduire le menu en français, ce qui était parfaitement inutile, les plats se distinguant uniquement par leurs qualités : peu nombreux et classiques, ils se voulaient représentatifs de leur pays, sans trop de concessions aux goûts des autochtones; les palais engourdis à l'ice-cream devaient s'abstenir! Par précautions pourtant, les plats les plus "chauds" étaient soulignés de rouge et les cardiaques pouvaient obtenir qu'ils soient moins "chargés"! Mais les deux amis mangèrent de bon cur!

_ Tu sais Irwin à quoi je pense? Que si nous annonçons notre message sans précautions et qu'il soit entendu, nous allons avoir des morts sur la conscience... À mon avis, il faudrait préparer les esprits en douceur.

_ Sous forme de livre? Genre roman... Figure-toi que j'y avais pensé... Un roman permet le détachement. Il faut une uvre d'art...

_Tu l'as dit mon cher Irwin : il faut réussir une uvre d'art! J'entends un art populaire, pouvant être ressenti comme un art par le plus grand nombre. Et la forme romanesque se prête à cette obligation mieux qu'une autre forme écrite. Ton avis...

_ Faire un livre intéressant ne suffit pas... Mais tu en as lu beaucoup, des uvres d'art?

_ Ne mélange pas les problèmes! Tu m'embrouilles... Tu es d'accord sur la nécessité de présenter notre projet à ce niveau d'expression?

_ J'en suis partisan évidemment, mais encore faut-il pouvoir le faire!

_ Mérodotte a promis de m'aider. Tu sais qu'il suffit de quelques phrases pour embraser un livre...

_ Et de quelques autres pour le contaminer!

_ Défaitiste! Mauvais camarade! Attends que je te lise... La Bible, voilà une uvre d'art inspirée, bien qu'écrite par des amateurs! Pas vrai?

_ Le scénario a facilité le travail. A-t-on un bon scénario? Je crois que oui. Si nous avions pu démontrer l'illusion de manière irréfutable...

_ Nous nous serions contentés d'une communication à l'Académie des Sciences et d'un article dans "Nature"! Si ma tante en avait... Au demeurant l'illusion est pour moi, sinon parfaitement démontrée, du moins est-elle parfaitement établie! Je ne sais pas comment cette aventure finira, mais j'en ai d'ores et déjà tiré pour ma part grand profit!

_ Si j'ai bien compris tu te réserves d'écrire le livre. Normal.

_ J'hésite sur la part respective des centres d'intérêts. Trop de digressions par rapport au sujet principal, qui est l'exposé de notre théorie, et le lecteur uniquement préoccupé par ce sujet se lassera. Je ne suis pas sûr que nos vies l'intéressent beaucoup. Pourtant je tiens à laisser paraître que nous sommes semblables à lui-même; ce qui n'est plus vrai à ce jour l'a été jusqu'à la révélation. Il ne tient qu'au lecteur de nous rejoindre. Et puis, bien qu'initiés nous restons, moi en tout cas, des Homo Sapiens érectus! Trop de place à l'exposé et la saturation fera fuir les autres.

_ Il n'y a pas de recettes pour faire de grands livres; il y en a pour flatter le goût de lectorats particuliers. Je pense que tu répondras aux souhaits de celui que tu as défini. Et si la Providence t'accorde que ce soit une uvre d'art nous nous en réjouirons... Tu veux mon avis? Raconte les événements à ta façon!; avec ton langage, sans concession aucune à la parodie des grands, et sans te laisser aller à la facilité des petits. Reste toi-même comme tu as si bien su le faire jusqu'à présent et ton livre sera bon. Essaye de te situer entre le livre qui se lit d'une main et celui qui se lit les mains jointes...

_ J'imagine les commentaires... Mais ce que je crains le plus ce sont les approbations des illuminés du spiritisme et autres parapsychologues. Debout les morts! Debout les réincarnés de la terre! L'internationale d'outre-tombe va déferler... À ce propos, je trouve que les vivants nous laissent bien tranquilles... Quelle heure est-il? J'appellerai Potti. Je suis curieux de savoir ce qui se passe là-bas...

_ Et que ses amours deviennent... Je te parie qu'Olga est repartie dans son Ouzbékistân natal. Tu vas devoir le consoler! Tu pourras toujours lui dire que nous la reverrons... Nous le préviendrons... À moins qu'elle n'ait pris l'aspect d'une bonne vieille mémé! Si nous allions nous coucher? C'est un grand jour pour toi demain! _

 

 

 

 

Ils prirent congé. La rue ne comptait que quelques lampadaires pour l'éclairer. La pleine lune teintait de bleu les immeubles sombres. Ils pressèrent le pas.

La décision d'écarter les gardes du corps durant les déplacements faisait suite à un pas important dans le comportement d'Henry : il avait déposé sa sécurité entre les mains de Mérodotte, confié sa vie à la réalité; sur une promesse; une promesse dont il avait testé l'heureuse réalisation. Il s'était promené seul, de nuit, dans Central Park! C'est peu dire qu'un champ de forces l'entourait : deux agresseurs s'étaient liquéfiés, presque au propre, écroulés, foudroyés, à plus de trois pas! Irwin s'était fâché, ce qui lui valut d'être traité de renégat sans foi. Irwin s'était calmé car il fallait que ce qui devait se faire se fasse.

Henry tremblait au fond de lui. Irwin dut le sentir, qui lui posa vingt kilos de viande amicale sur les épaules.

_ Tu t'inquiètes pour demain... N'ai pas peur... Mérodotte te respecte... Tu sais, chaque fois que l'on assimile une donnée on se transforme un peu! Tu en assimileras beaucoup en peu de temps, c'est tout. Tu es solide... À côté de ce que tu viens de vivre c'est de la briquette! Fais-moi confiance...

_ Tu es gentil. J'ai confiance en vous. J'ai peur de me perdre... Tu imagines, ne plus se reconnaître... Ne plus savoir qui l'on a été... C'est presque pire que de mourir pour de bon!

_ Rien de cela ne t'arrivera! Mérodotte te promettra de te conserver ton libre arbitre. Tu n'aurais pas peur de perdre la petite jouissance que te procurent tes vices, par exemple?

_ Je vais la perdre?

_ Ce genre d'initiation n'incite guère à goûter les joies de la trivialité mais elle ne l'interdit en aucune façon. Tu t'orienteras de toi-même vers d'autres plaisirs... et si tu ne crois pas qu'ils puissent te conduire plus sûrement vers le bonheur, il vaut mieux renoncer tout de suite à te faire initier!

_ Ne te fâche pas! J'essaye de me faire une idée... de me faire à l'idée...

_ Interroge Mérodotte et n'hésite pas à lui faire prendre des engagements de nature à te rassurer. Il les tiendra. Tiens! voila un taxi!

 

 

CHAPITRE 47

 

 

 

La matinée commença sous le soleil. Pale et maigre certes, et délicatement posé sur un matelas de brume qui venait de la mer, mais un vrai soleil, de ceux qui entretiennent le souvenir de l'été. Henry était serein. La descente au Creuset, il préférait descente à montée, un mot qui évoquait mieux la terre et la vie, la descente au Creuset ne l'effrayait plus. Il s'installa dans son fauteuil, accrocha son regard à quelques petits nuages ensoleillés et s'envola avec eux. La glissade se fit sans douleur et Mérodotte le récupéra presque indemne.

_ Cela fait bien quatre siècles qu'un humain n'a pas descendu l'escalier aussi bien que toi. _ Mérodotte ne cachait pas sa satisfaction : Henry n'était plus tout à fait un humain. À quel niveau de conscience passe-t-on de l'autre côté? Quand on voyage dans la vie et vers la mort avec sérénité?

_ Serais-tu enfin convaincu de ton état?

_ Nenni point. Je constate, je m'adapte, j'exploite, mais je pense toujours : donc je ne suis pas!

_ C'est normal. Tu n'as pas le pouvoir. Le déclic viendra quand tu pourras réaliser ce que vous appellerez des miracles. Je crois que tu es prêt. Ici nous allons nous promener dans la réalité. Elle est triste et monotone. En apparence. Elle est fruste et forte. Terriblement, horriblement forte. Elle vous survivra, et à moi aussi peut-être, et à Lui peut-être aussi. Créer est une chose, éradiquer en est une autre... Un principe créateur...À ce jour Il n'a supprimé que des illusions!

_ Et si nous n'étions que des illusions, justement pour ça? Parce que si nous étions, nous serions indestructibles pour un principe créateur, donc immortels; comme lui peut-être! Oui, c'est ça! Il ne peut pas créer la perfection, car même s'il pouvait la saisir, il ne pourrait pas la dépasser pour la créer, par principe. Sachant qu'il ne peut créer que des entités imparfaites, et qu'il ne pourra pas les détruire, par principe; en conscience il ne crée donc, comme entités agissantes, que des illusions! C.Q.F.D.!

_ Et voilà pourquoi votre fille est malade! Remarque que je ne dis pas que tu as faux... Mais une illusion peut-elle accéder à la vraie vérité? D'après tes principes?

_ Euh... Très bonne question... Je serais tenté de répondre oui... Car nous ne sommes pas que des illusions. Nous sommes tissés de réalité... Même si elle échappe à notre pensée elle doit bien induire en nous une part de vérité.

_ L'instinct de vérité, l'intuition, la muse... Pourquoi pas...

_ Je te trouve bien accommodant aujourd'hui!

_ Dans quelques jours tu voleras de tes propres ailes, comme un ange : je ne voudrais pas les abîmer. Et puis je ne connais pas la réponse... Sincèrement je ne crois pas que nous puissions la connaître. J'entends, si elle se trouve dans le domaine transcendantal... S'il ne s'agît que d'un amalgame heureux d'éléments chimiques, alors oui... peut-être. Mais permets à une illusion d'illusion de ne pas s'illusionner... sur la simplicité de la vie. Elle est complexe comme nous le sommes. Et c'est pourquoi vous poursuivrez votre recherche sans jamais aboutir... car vous n'êtes pas aboutis; sans espoir. De temps à autre, par un effet de sa bonté la Providence lève le voile. Les plus avertis grappillent un peu de sagesse, puis l'hominien pose d'autres questions; toujours la même...

_ C'était trop beau! Tu finiras un jour par me décourager! J'admire le paradoxe qui veut que cette complexité ne puisse s'exprimer qu'en un seul mot...

_ Comme toute chose... Imagine le nombre d'éléments nécessaires pour expliquer le pourquoi et le comment d'un individu qui urine le long d'un mur! Et pourtant le résultat tient en un mot : _ Ouf! _

_ J'espère avoir profité de ton enseignement aussi bien que tu as profité du mien! En t'imitant à mon tour je dirai : étant donné que le réel ne s'exprime qu'au présent, toute action réelle ne peut être appréhendée qu'au présent, doit être réduite au présent, et le seul élément susceptible de l'exprimer est l'unité de base du discours descriptif, le mot. Certains pensent même que le son inarticulé suffit! En fait nous pourrions dire, cher Henry, que la syntaxe du réel ne connaît qu'un temps : l'indicatif présent!

_ Je suis si compliqué? Remarque qu'à côté d'une démonstration de théologie, ça reste de la petite bière! J'ai toujours pensé qu'en compliquant à l'envi leurs textes, les exégèses tentaient de noyer le poisson... Je dis bien : le poisson. Il suffit de comparer avec l'original... disons le nouveau testament, pour rester dans ton milieu. Si Jésus, et d'une façon générale tous les Envoyés, avait voulu donner toutes les clés, c'est blasphémer que de penser qu'il n'aurait su le faire... Et bien! des hommes s'y croient plus autorisés que lui! Toi, tu as une excuse : tu es athée. Bon, on arrête là-dessus, sinon je vais m'énerver!

_ Moi j'ai essayé de lire les Évangiles tout seul comme un grand : franchement, ce n'est pas évident! J'ai commencé à comprendre à l'aide des commentaires de Lanza del Vasto. Dommage qu'il présentât par moments, lui aussi, le syndrome de l'intellectualisme! Les mystiques devraient comprendre qu'ils doivent s'envoler vers le haut; au lieu de brûler leurs ailes aux flammes des illusions; le bûcher digne d'eux, que ce soit le soleil. Certains veulent lutter avec les scientifiques et, bêtement, sur le terrain de ces derniers. En fouillant comme des truffiers dans l'immense champ de la recherche ils déterrent quelques axiomes à la mode qu'ils torturent pour les tirer vers la Vérité, validant par là même les milliers d'autres qui ne plieront en aucun cas! Je préfère de loin la démarche inverse, celle du scientifique ou de l'intellectuel de métier, qui sort la tête de son panier. Encore faut-il qu'il ne s'agisse pas d'un mystique dévoyé qui regagne, le plus souvent aigri, un foyer spirituel qu'il n'aurait jamais dû quitter. Ou pire encore, d'une sommité qui use de son prestige dans une discipline très particulière, pour tenter d'imposer dans une autre qui lui est étrangère, des points de vue dont le seul mérite consiste à exister. Non, je parle de l'homme de bonne volonté qui se met humblement au service de la Vérité; avec d'autant plus de mérite qu'il est réduit très souvent à classer, trier, éclairer parfois, des éléments épars de ladite Vérité. J'espérais me situer dans cette catégorie : le destin a souhaité qu'il en soit autrement!

_ Pour clore ce chapitre, je me souviens de m'être amusé à la lecture d'une sommité justement qui déduisait, ou à peu près, que Dieu n'était pas, pour la simple raison que la répartition des protéines dans les gènes je crois, procédait du hasard. Aurait-il tiré la conséquence inverse, si cette répartition eut paru organisée, qu'il se serait trompé plus encore. Tout simplement parce que la façon la plus élégante pour un ingénieur de régler le problème de cette répartition est précisément d'utiliser le hasard. La meilleure façon de répartir les numéros d'une loterie aussi! Tu pourras vérifier, c'est très facile! Revenons à nos moutons...

Pourquoi sommes-nous ici? Durant les semaines écoulées nous nous sommes efforcés, ensemble, moi poussant et toi tirant, de te faire découvrir quelques lois fondamentales. De cela d'autres que toi auraient pu en faire l'objet et n'eurent été ma présence et le cadre de nos entretiens, rien n'aurait indiqué que se jouait là le sort de votre humanité. Maintenant ton initiation va réellement débuter, ce qui signifie que le discours va prendre vie en toi, va devenir partie intégrante de toi. Les lois que nous évoquions dans notre charmant babil vont devenir dans ton économie, des faits réels au même titre que les lois de la chimie moléculaire. Normalement il faut à l'homme ordinaire des décennies de patience et de réflexion pour les assimiler à un tel degré, et bien peu y parviennent Nous sommes pressés et tu es très réceptif. Alors nous allons te faire renaître avec en toi, ancrés dans ta conscience, les préceptes fondamentaux. Considère qu'il s'agit d'une facilité que nous t'accordons. Tu resteras maître de ta conscience. Simplement, l'effort qu'il te faut faire aujourd'hui pour guider ton esprit vers la Vérité sera remplacé par celui qu'il te faudra faire pour t'en éloigner. Si tu pensais un jour que nous avons aliéné ta liberté, nous te remettrions dans ton état présent. Des remarques?

_ J'hésite à vous remercier... toi et le Conseil des Voies je suppose... Je le fais en confiance... notamment en ta promesse. Tu imagines quand même le cadeau empoisonné que tu fais à un scientifique dont la vocation première est de douter! Est-ce que je garderai le souvenir de ma conscience passée?

_ Non et oui. Non car tu seras réellement nouveau; oui car tu pourras lire les doutes présents dans l'esprit de tes contemporains et tu sauras qu'avant ton initiation ils étaient tiens.

_ Dommage que je ne sois pas psychiatre ou sociologue! Au demeurant je ne suis pas Mister Hyde s'apprêtant à devenir le docteur Jekill! Dit donc Mérodotte, pendant que vous y serez, vous ne pourriez pas me rajouter un poil d'intelligence pour que je puisse enfin comprendre parfaitement ce que je raconte à mes élèves?

_ Tu auras mille et mille fois plus d'intelligence... en tout cas suffisamment pour ne plus la galvauder. Ça sera tout?

_ Non. Je voudrais ressembler à Irwin avec en plus un énorme engin qui mette les femmes à genoux! Excuse la trivialité du propos, mais je devais à mes frères en genre de prendre à mon compte leur principale préoccupation, avec bien sûr celle de la paix universelle! Si j'étais femme, je t'aurais demandé d'inscrire dans mon destin la rencontre avec l'individu sus décrit, plus les aspirations de Sur Emmanuelle!

_ Défoule-toi mon petit... Avant midi le coq sera coupé.

_ Atteinte à ma liberté!

_ Je plaisantais. Rien d'autre?

_ Rien. J'ai la trouille...

_ Tu as ma promesse. Je ne voudrais pas gâcher un spécimen de ton genre! Je vais me défouler moi aussi avant que mes propos ne choquent tes célestes oreilles : j'ai horreur des culs-bénis.

_ Tu plaisantes encore... avec les célestes oreilles?

_ Oui! Mais il est probable que les plaisanteries à base de bite et couille t'amuseront moins. Tu changeras de registre voilà tout! Arrête de t'inquiéter. On y va. _

 

 

 

 

 

Mérodotte prit Henry par le bras et l'entraîna vers le haut d'un monticule qu'on aurait dit fait de staff noir si sa douceur aux pieds et son crissement soyeux n'eurent plutôt fait penser à une sorte de textile légèrement compressé. C'est en haut seulement qu'Henry s'avisa que le décor n'était pas le même que lors de sa précédente visite. Celui-ci ressemblait à l'endroit dans lequel il rencontrait Mérodotte, à cette différence que les couleurs allaient du noir au gris. Le paysage semblait en deuil; de qui? Henry frissonna.

_ Où sommes-nous?

_ Dans une antichambre du Creuset; comme je te l'ai dit, très rarement utilisée. Un endroit qui se situe quelque part entre le réel et l'illusion... Sûrement un des milieux les plus étranges de la création. Là où elle paraît hésiter... Une zone d'imbrication de deux univers spatio-temporels alors que normalement leur seul point de contact est le présent. La paroi de la tige de la marguerite du temps, en quelque sorte... Encore une incertitude à vous mettre sous la dent! Mais c'est le lieu le plus favorable pour inclure de l'illusoire dans la réalité. Regarde... Voilà le réel. _ Le paysage rétrécit et devint familier. Ils se trouvaient dans le salon à ce qu'il semblait car pas loin de là Irwin, translucide, travaillait. Mais lui, Henry, n'était pas là.

 

 

CHAPITRE 48

 

 

Henry porta son regard sur lui. Il se vit nu et translucide. Il se vit tel qu'il est dans la réalité vraie. Mais la nouveauté par rapport à ses incursions précédentes provenait de l'entière présence de ses sensations dans un corps réel qui, en principe, devait en être dépourvu. Et ce corps se mouvait ici, alors qu'il n'était plus présent, à sa place, sur terre. Il regarda Mérodotte qui se retourna.

_ Je sais à quoi tu penses. Tu te demandes ce qui t'arrive... Comment il se fait que le légume fantomatique de la soupe originelle puisse penser et surtout ressentir des sensations! Tu n'es plus, simplement..._ Simplement, purement plus. Mérodotte entendit comme un cri l'angoisse d'Henry.

_ Ne t'affoles pas fiston! C'est une façon de parler. Tu ne peux pas être et penser en même temps. Un seul le peut et apparemment il a pris des dispositions pour le rester! Comment dire... Tu es un être instable, indéfini parce que prisonnier dans un espace-temps indéterminé. Si cela peut te rassurer sache qu'Irwin te voit endormi dans ton fauteuil. Et s'il tentait de te réveiller il te réveillerait. Je t'accorde que l'endroit est plutôt malsain... Nous n'allons pas y traîner. Concentre ta pensée sur un point du salon. Ne pense pas... Tu peux le faire... Reviens! Voilà c'est tout! Nous pouvons lever le camp!

Henry se réveilla dans son fauteuil. Seule l'étonna la parfaite limpidité de son esprit, comme épargné par les pensées parasites. Il ne ressentit que cette sensation. Il en fut en même temps déçu et rassuré : si ce n'était que cela la faculté d'être un sage!

_ Monsieur est de retour! Si je ne me trompe, Mérodotte t'a greffé une vertu... À moins que ce ne soit un cerveau! Voyons s'il fonctionne mieux que le précédent : un type te frappe sur la joue gauche, qu'est-ce que tu fais? La réponse parut évidente à Henry : il devait tendre l'autre joue; sur la même, la deuxième claque ferait trop mal! Il ne devait ni fuir, sauf devant un fou, ni compromettre la postérité de son agresseur par un coup de genoux. Il devait tendre une joue comme l'on tend la main, pour aider; pour révéler à l'autre qu'il est dans l'erreur et qu'un surplus de violence n'y changera rien; qu'il est dans la colère et qu'il doit se calmer; et que sauf à le tuer il devra s'arrêter de frapper, alors autant s'arrêter tout de suite puisque de toutes les façons il devra s'arrêter; et qu'en supportant qu'il me frappe je renforce ma position morale alors qu'il affaiblit la sienne; et qu'il me permettait de témoigner de la plus belle façon de la fermeté de mes convictions; etc. Tout cela paraissait évident à Henry et, n'eut été une démangeaison d'envie dans le genou, il aurait pu jurer n'avoir jamais pensé autrement... Il récita son chapelet d'arguments.

_ Ben mon colon! Il t'a refait Mérodotte! Et devant le coup de pied dans les glaouis, qu'est-ce que tu fais?

_ Je me plie mais ne romps pas! _ Ils éclatèrent de rire tous les deux. Henry reprit.

_ J'espère qu'il ne m'a pas seulement transformé en bon petit chrétien! Normalement je devrais posséder toute la gamme des petites vérités qui permettent d'approcher la grande. Pose-moi une question dans ce sens.

_ Quelle heure est-il?

_ En temps spatio-temporel universel : néant. Ici, par convention interne à cet univers : onze heures trente. Question théorie ça a l'air d'être au point... Il faudra voir pour la pratique... Encore qu'il n'y ait rien d'urgent! N'empêche! T'imagines l'effet, quand tu es persuadé de la justesse d'un comportement et que tu fuis comme un lapin devant une main levée! C'est pour le coup que la claque te démolit vraiment!

_ Si tu veux je peux t'entraîner? Je suis du genre malingre, mais en y mettant du cur...

_ Le plus désagréable pour quelqu'un de ma qualité sera de côtoyer des êtres frustres... Tu m'entraînes déjà! Trêve de rigolade! Qu'est-ce que je deviens moi là-dedans, avec la tête pleine des Évangiles et la peur aux tripes!

_ Tu préférerais la tête pleine de merde et de gros biceps? Fais le mieux que tu pourras, c'est bien assez difficile! Un peu de confiance... j'allais dire bon Dieu...

_ Je voudrais t'y voir!

_ Chaque chose en son temps!

_ Toi tu seras avantagé car tu es croyant... Je veux dire que tu rends grâce au créateur... Alors que moi je suis un croyant matérialiste... bien forcé de constater... surtout ces derniers temps!

_ Tu peux au moins rendre cette justice à Mérodotte qu'il n'a pas cherché, au passage, à t'intoxiquer. Mécréant tu étais, mécréant tu es resté!

_ Je ne voudrais pas lui faire de procès d'intention, mais il a peut-être pensé que je serais plus efficace en terrien de base qu'en séraphin extatique.

_ Si tout le monde dans cette affaire n'avait pensé qu'à l'efficacité...

_ À cette heure-ci je serais devant mes élèves? Je crois me souvenir que cette affaire, comme tu dis, devait être une affaire d'hommes... Me trompe-je? Non! Grâce à moi, elle le reste. Tu devrais me féliciter de ma constance plutôt que de te livrer à des commentaires désobligeants!

_ Je plaisantais. Voyons l'ordre du jour. Tu dois voir dans la semaine, probablement après-demain, le Conseil des Voies qui doit te doter de tes pouvoirs exceptionnels. As-tu une idée des pouvoirs qu'il te faudrait?

_ J'y ai souvent pensé, mais je dois dire que je n'ai avancé ni sur leur nature ni sur leur forme. Ça change quelque chose que je ne sache pas ce que je veux?

_ Oui. De leur nature dépendra celle de tes actions. Très justement nous avons défini des actions. Il faut mettre en place les moyens appropriés. Revoyons les actions. _

Ils travaillèrent jusqu'à l'heure du déjeuner.

_ Cet après-midi, nous essayerons de définir des moyens. Tu pourras en discuter avec Mérodotte. Allons manger, si tu n'y vois pas d'inconvénients. _

 

 

 

 

 

Ils prirent le courrier en passant, deux lettres pour Henry; une de Solange, l'autre de Jacqueline. Il commença par celle-ci. Elle datait de lundi.

 

Mon roudoudou,

Je m'ennuie déjà de toi. À dix mille km sur la terre, à des années lumières dans la tête. Tu planes et moi je rame. Chez toi l'illusion te promène dans des mondes de rêve; ici la désillusion nous fait pleurer. Oh! je dis désillusion pour faire un mot car je prévoyais le pire et nous l'avons. Tout le monde, ton monde, s'en fout et la population crève. Dis mon roudoudou, le type qui crève de faim, de maladie, d'abandon, il s'illusionne? Je t'ennuie avec mes questions! Tu vas bouffer à l'heure du courrier, et je te sais assez sensible pour nous dédier un peu de fricassée, à moins que ce midi ce ne soit que de l'ordinaire, une modeste potée, avec du buf un poil persillé... Je me fais mal! Ici midi, tu t'en souviens, c'est l'heure des malades et des blessés : ils viennent souvent de loin et ils n'arrivent au dispensaire qu'à la mi-journée. On grignote avant et puis le soir, tard. Je m'excuse pour mon agressivité de plus haut. Nous luttons tous les deux, comme des frères; des frères de larmes. Comment va le grand blond? Fais-lui la bise de ma part. Place à nous maintenant...

Henry continua à lire. Jacqueline continuait de vivre...

 

La salle circulaire immense, mais immense à l'américaine, c'est-à-dire vraiment immense, ressemblait à ce qu'elle était : un immense restaurant chinois. Le centre était occupé par des pagodes pouvant contenir chacune de quatre à huit convives et le périmètre abritait des conques qui n'en n'acceptaient que quatre. Le tout baignait dans une débauche d'ocre et d'ors, et de vapeurs d'encens mêlées à des odeurs de citronnelle. Ce décor de céleste empire ne le cédait en rien à celui de certaines images de l'empire céleste; en pire! Mais on y mangeait bien et, avec l'habitude, l'il s'y faisait : au bout d'un quart d'heure vous possédiez des aïeux chinois! Ils s'installèrent dans une conque.

_ Qu'est-ce que tu penses du lieu?

_ Il y a péril jaune en la demeure! On doit pouvoir vomir sur la nappe sans la tacher! Je plaisante. Tu sais que j'aime être dépaysé... Je suis gâté!

_ Tu t'y feras. Par contre certains plats ont des goûts que l'on oublie pas de sitôt! Je commanderai pour toi. Fais-moi confiance... Un petit whisky pour commencer! Il fit signe. Jacqueline va bien?

_ Elle te fait la bise. Elle va... comme on peut aller là-bas... Mal... au cur. Elle m'a demandé si la misère était une illusion!

_ Tu connais la réponse...

_ Oui. L'idée que l'on s'en fait est une illusion. Mais franchement je me vois mal expliquer ça à un affamé... même en sachant ce que je sais, que l'homme peut tout contrôler de son corps... et mourir en silence! Lui, il ne le sait pas! Et le saurait-il qu'il n'aurait pas la pratique pour le supporter. N'est pas yogi hindou qui veut! En tout cas pas du jour au lendemain... Même moi, j'ai du mal à sauter un repas!

_ Et Solange, elle a du nouveau?

_ Pas vraiment différent de ce qu'elle m'a téléphoné. Elle me parle surtout d'un problème de cours. Une drôle de coïncidence... Elle essaye d'enrichir son cours en y incluant les aspects que nous rencontrons ici. En douce, avec son air de fidèle assistante amoureuse du patron, elle en veut la bougresse! Pour ce faire elle collabore avec Potti. Et bien ce dernier a découvert qu'il y avait probablement une zone floue, disons de recouvrement, entre deux univers spatio-temporels adjacents. Ors c'est précisément dans ce type d'endroit que l'on m'a greffé un cerveau ce matin! La marguerite existe!

_ Ça prouve que Potti travaille bien. Rappelle-leur que pour le moment tout cela reste secret! Nous devons maîtriser complètement l'information. Sinon nos plans n'ont plus de raison d'être. _

Le garçon, un vieux chinois déguisé en chinois ancien, apporta les whiskies. Irwin en profita pour lui dicter une suite de nombres que dans un anachronisme plaisant le vénérable asiatique rentra dans son terminal portatif.

_ La semaine prochaine tu seras à Paris... Si tu veux, tu peux rester là.

_ Je préfère que tu viennes avec moi... Toute l'équipe est là-bas. Tu imagines le boulot! Je vais demander au Conseil de me supprimer le besoin de dormir! De me doter d'une mémoire infaillible... Tu crois qu'il faudra adopter l'anglais?

_ Pour les pays anglophones seulement. Ce genre de message doit être transmis au plus près de l'être réel... dans la langue maternelle. La vraie difficulté ne proviendra pas du nombre de langues, un simple problème d'intendance; elle consistera à établir un texte original susceptible d'être traduit sans équivoque dans tous les langages connus. Sommes-nous mieux armés aujourd'hui qu'il y a deux mille ans pour résoudre ce problème? Je n'en sais rien. Mes travaux sont en anglais mais je ne me fais pas trop d'illusions sur la qualité de leur traduction en Bantou. Les textes originaux seront de toi. Tu devrais discuter de ce problème avec le Conseil. Après tout il est peut-être temps de retrouver le langage universel, celui d'avant la tour de Babel! Sinon il faudra engager un linguiste de toute urgence!

_ Qu'est-ce que c'est!? Le serveur venait de poser devant Henry une assiette qui semblait contenir des pâtes...qui remuaient!

_ Des pâtes. À pattes...

_ Please, take away this... animal!

_ C'était vraiment des pattes : les vers étaient dessous! T'inquiète pas. Tous les néophytes y ont droit. Le reste est beaucoup plus cool... Tiens commence par ça... Du porc sauté avec des épices, beaucoup d'épices... Le gars ne s'est pas décarcassé pour rien!

_ Comme dit l'autre : il est bon ton cigare, mais il arrache la gueule! Ouf! Passe-moi le riz! Il ne serait pas thaï sur les bords ton chinois?

_ Va savoir...

_ Avec le riz, c'est franchement bon. Merci Oncle Banzaï. Qu'est-ce que tu manges?

_ Des gambas farcies. Je t'en mets un de côté. Je te préviens c'est amer. Après, le doux paraît plus doux.

_ Après le décapant aussi. La philosophie dans les goûts. Tiens, tu ne m'as pas encore entraîné dans un Indien des Indes. La graduation des saveurs est plus précise qu'ici.

_ Justement. Faute d'être bien conseillé on est toujours déçu. Sauf à manger un des grands classiques en plat unique; mais c'est faire injure à la cuisine indienne.

_ Je pense m'y connaître suffisamment pour diriger un repas. Trouve le resto et je m'occupe du reste. Je te jouerai un concerto sur la table d'harmonie des saveurs exotiques.

_ On croirait une péripatéticienne vantant sa camelote. Ainsi parlait Kâma sutra! Ils mangèrent en silence.

À vingt-trois heures un humain, Henry Léger, pénétrait dans sa chambre...

 

 

CHAPITRE 49

 

 

 

Il se réveilla vêtu d'une robe de lin blanc. Le chapitre bourdonnait comme une classe dissipée. Les visages ne se cachaient plus dans le clair-obscur, et ils affichaient, en forme d'accueil, une bienveillance joyeuse. Il n'en reconnut aucun. Un frisson le saisit sans qu'il sût s'il devait l'attribuer aux caresses de la fine toile sur sa peau, ou à la force de l'instant. Jésus se tourna vers lui. La majesté de ses traits, par-delà leur expression enjouée, devait suffire à le distinguer de ses contemporains. Henry songea qu'il ne traverserait pas le Paris d'aujourd'hui sans montrer plusieurs fois patte blanche, tant sa peau était bronzée.

_ Sois le bienvenu, notre frère.

Le silence se fit.

_ Nous sommes particulièrement fiers de nous! Sois en remercié. Tu as réussi la première partie de ta mission, celle qui n'impliquait que toi. Sois en félicité. As-tu souvent douté?

_ Trop souvent! Je doutais de moi... Je doute des autres maintenant... de leur volonté d'entendre le message.

_ Je partage ton sentiment.

Vingt têtes approuvèrent

_ Veux-tu nous interroger pour parfaire ta connaissance? Tu peux tout nous demander! Ne nous pose pas La Question. Nous ne saurions y répondre... Cela dit, il ne t'est pas interdit d'essayer!

_ Je n'ai pas vocation à évangéliser les humains. Cela reste la mission d'Irwin. Pour ma part, il me suffira de les informer de la réalité et de l'illusion qui la masque. Et de les inciter à préférer le bonheur aux petites satisfactions sans lendemain. Libre à eux d'adorer Dieu, s'ils veulent lui rendre grâce de ses bienfaits. J'avoue que pour ma part je reste indécis quant au comportement à adopter... Le monde actuel charrie trop de malheurs. Il est quand même un peu trop facile de les imputer totalement à l'homme... Qui l'a fait roi?

_ La vie, Henry! Qui lui a donné la vie? Soit! Tu es parfait! Mais en passant dans les curs après que tu sois passé dans les cerveaux, Irwin va avoir du travail. Je crois savoir que tu as une question concernant ma naissance...

Henry s'empourpra d'autant plus que le ton lui sembla peu charitable.

_ Elle a trait à ta filiation...

_ Sans doute veux-tu savoir si je suis le fils de Dieu? Ma réponse sera... floue! Je le suis ni plus ni moins que tous ceux qui sont ici. Tous nous avons eu un contact direct et entier avec le réel. Dans une dimension qui t'échappe, cela à valeur de filiation avec Dieu. Et tous nous sommes nés dans l'illusion et à ce titre nous sommes totalement humains! Je revendique à peine une prédestination, du même ordre et de la même nature que celle d'Irwin : une âme prédisposée à la transcendance; à la vivre et à l'enseigner. Un détail à la hauteur de votre triviale curiosité : je suis le fils de Joseph et de Marie. Mais je t'accorde que la symbolique de ma naissance ne vous avait pas totalement échappé. Te voila renseigné?

_ Je te remercie. Peux-tu me donner ton sentiment sur le réel et l'illusion, une approche que tu as inversée.

_ Il est vrai que si j'ai insisté sur la vanité des plaisirs de ce monde, je n'ai pas suffisamment présenté le paradis comme étant le lieu de la réalité. Mon auditoire pouvait assimiler ce qu'il vivait à la réalité et ce que je leur annonçais comme une promesse; lesquelles participent bien souvent de l'illusion! Ces gens ne disposaient pas des éléments techniques me permettant de les faire voyager dans le temps. Leur foi en Dieu devait suppléer! Nous savons ce qu'il en advint! Il est vrai qu'aujourd'hui encore, il sera bien difficile pour le citoyen ordinaire d'appréhender ce que recouvrent les termes illusion et réalité : espérons que les plus avisés méditeront sur le bien-fondé de ce qu'ils pensent avant de s'engager dans ce qu'ils considèrent comme une action sensée... Pour répondre à ta question, je partage l'essentiel de vos idées : un temps, le présent; une unité, le corps et l'âme. Souffre que j'y ajoute l'Esprit... mais à titre personnel. Je te le dis Henry, tant qu'un homme n'a pas pénétré le réel, d'un doigt du corps ou d'un souffle de l'âme, il ne peut l'assumer. Seul le réel pénètre le réel! L'idée ne fera que l'effleurer... La prière est un moyen, le yoga en est un autre, et d'une façon générale tous les exercices de spiritualité. Je demandais au peuple de croire : tu lui demanderas de comprendre; en fait nous lui demandons la même chose : qu'il nous fasse confiance...

_ Connaissais-tu, à l'époque, la vérité sur l'intermittence de Dieu et sur le réel?

_ Sur le réel et sur la place de l'âme nous en savions autant qu'aujourd'hui. Nous n'employions pas le concept du temps pour décrire l'apparente mobilité du présent : nous parlions d'éternité; ce qui n'a guère de sens aujourd'hui.

_ Nous?

_ Les Esséniens qui m'ont initié. Le Conseil des Voies n'intervenait pas avant la mort de l'Envoyé. En ce qui concerne la présence de Dieu, nous vivions, les Juifs, dans le souvenir extrêmement vivace de son passage parmi nous deux mille ans plus tôt : hier! Et j'avoue que personnellement le don de faire des signes, des miracles, me confortait dans le sentiment d'une assistance divine permanente! Nous avons commis d'autres erreurs encore...La vision que nous avions du Paradis n'était pas très convaincante : l'orgueil de l'homme n'y trouvait pas son compte. L'idée de rester assis à l'ombre du maître pour la nuit des temps, même si la musique est bonne, ne peut être exaltante que pour des... exaltés! Plutôt que de l'inciter à exprimer ses qualités, nous tentions de le faire renoncer à ses défauts. Que celui qui ne s'est jamais trompé me jette la première pierre...

_ Qu'elle fut ta réaction en découvrant ce qu'il faut bien appeler l'absence de Dieu?

_ Une révélation toute récente... Mon sentiment fut celui de tout croyant : d'abord une sensation de vide, puis le soulagement de savoir qu'il n'était pas directement impliqué dans les horreurs qui se font; enfin l'espoir du retour annoncé... Il faut me rendre cette justice qu'en repoussant le jugement dernier je pressentais un tribunal à cessions!

_ Une dernière question si tu le permets... Si c'était à refaire?

_ Avec les connaissances de l'époque? Je ferais probablement la même chose. Et il est probable aussi que je porterais ma croix avec un peu plus de souffrance...

_ Et avec les connaissances actuelles?

_ Ça, c'est ton problème! Mais tous ici nous souhaitons te conseiller. Si nous évoquions les pouvoirs que nous t'avons promis? Pour ma part, je vais t'en accorder un : une volonté inaltérable! Tu glisseras sur ses rails... Je préfère cela à une patience infinie. Tu auras bien sûr toutes les capacités dont il te faudra disposer à l'instant voulu. Parlons des signes que tu pourras donner; de ceux qui paraissent si extraordinaires que vous les appelez miracles. Ils doivent te servir sinon à convaincre, du moins à crédibiliser ton discours. Tu porteras la parole d'une fin, le jugement de Dieu, et d'un moyen de perfectionnement, le bonheur. Un bonheur qui s'établit par la prise en compte du réel au préjudice de l'illusion, un bonheur qui se construit en appliquant une morale librement acceptée. Il te faudra convaincre du jugement, de l'univers qui est le vôtre, et de l'adéquation des règles morales avec la réussite du projet. Nous avons supposé qu'il n'était plus temps, que nous n'avions pas le temps, de convaincre mieux de l'existence de Dieu. N'y revenons pas! Les deux autres points font appel à l'intelligence des hommes. Voilà dans quelle cour tu devras faire des miracles : là où précisément ils se croient les plus forts! Sous quelle forme? As-tu une idée, pour une pédagogie de rêve? Tu es professeur après tout!

_ Donne-moi la grâce de les rendre plus charitables, plus tolérants, moins tristement humains...

_ Cela t'aidera?

_ Je ne sais pas, mais au moins leur restera-t-il quelque chose de positif de notre action! Et donne-moi la grâce de les aimer tels qu'ils seront...

_ Ainsi soit-il... Henry nous t'acceptons dans notre Conseil. Après ta mort tu siégeras parmi nous. Le Conseil des Voies te recommande de rester un parmi les tiens, le plus clairvoyant et le plus humble. La tâche est immense, certes, mais elle à un terme. Lève-toi... Viens près de nous. _

Henry se leva en même temps que les participants qui se précipitèrent sur lui pour l'encourager et le féliciter. Il aurait aimé parler en particulier à Jésus et au Bouddha : confier ses doutes à l'un, évoquer de petites certitudes avec l'autre. Il rencontra Jésus quand le flot de vux eut terminé de clapoter sur son dos. Il dut se rendre à l'évidence, avec une pointe de soulagement : il demeurait une brebis, une brebis pensante mais une brebis... Il s'apaisa sous le regard...

_ Alors Henry... Qu'elle aventure! Les événements se sont précipités sur toi... Heureusement que nous avions choisi un presque mécréant! Quel est ton état d'esprit à l'orée du combat?

_ Je ne m'inquiète plus de moi... enfin beaucoup moins... c'est acceptable. Je m'inquiète pour eux, pour nous. Dieu est-il aussi miséricordieux que tu nous l'as dit?

_ Il juge du repentir... N'oublie pas cela... Irwin le sait, qui le rappellera le moment voulu. Espère en la miséricorde...

_ Les âmes seront-elles jugées?

_ Tu me demandes si les vivants seront jugés car tu te souviens que les âmes des morts ne hantent pas le creuset mais qu'elles intègrent les nouvelles vies. Elles seront donc jugées... Mais si trois d'entre elles sont parfaites, votre espèce sera sauvée. Ne te réjouis pas trop vite : il ne pousse pas grand-chose sur un tas de fumier! Rassure-toi : parfait n'est jamais parfaitement défini... Et puis je pense, je crois, qu'il sera beaucoup pardonné aux hommes de bonne volonté... Allez à la rencontre du réel, bannissez l'illusion tant que faire se peut. Donnez beaucoup et... Bon! je ne vais pas recommencer... pour ce que cela a réussi!

_ Le Mal sera-t-il contre nous?

_ Non et c'est un très gros atout dans votre jeu! Il vous aidera : il sait qu'il disparaîtrait avec vous! Il se vante, mais en réalité il n'est que le mal affecté aux humains... et non pas l'entité universelle comme il se plaît à faire accroire. Il a dû se manifester?

_ Irwin le croit. Nous lui devons notamment la théorie de la création. Qu'en penses-tu?

_ Faute de mieux... Une cohérence de cristal... Il me plairait assez qu'elle soit vraie! Tu sais que j'ai éprouvé d'immenses difficultés à accepter, je dis accepter plutôt que comprendre, car il me fut plus difficile d'accepter les conséquences que de comprendre le phénomène, à accepter l'existence d'un espace-temps différent de celui que je percevais. Je ne fus convaincu à vrai dire qu'après ma mort, et ce qui s'ensuivit : visite du creuset, Conseil des Voies et retour parmi les miens. Crois-moi si tu le veux, mais sur la croix je n'en menais pas large... Tu n'auras pas cette angoisse! Tu en auras probablement d'autres...

_ Tu avais la foi qui remue les montagnes! Quel est ton sentiment aujourd'hui?

_ Je ne suis pas certain d'avoir la foi qui remue les hommes! Je reste optimiste quant au devenir de la vie : Dieu veille sur elle.

_ L'apocalypse?

_ Je la crains... Tu portes nos espoirs... Je t'envie et je te plains... Tu as des amis?

_ Peu, mais je les crois sincères. Avec Irwin j'ai mieux qu'un ami : un frère qui serait un ami et qui sera aussi un frère d'armes, un compagnon. Sans lui il est probable que j'aurais craqué! Je ne m'étonnerais pas que vous ayez été inspirés en me confiant à lui.

_ Tu as une amie?

_ Je dois comprendre "une bonne amie"? Oui : elle s'appelle Jacqueline et je pense qu'elle te plairait. Par son esprit j'entends! Une authentique chrétienne, à sa façon!

_ Ne la quitte pas sous prétexte de ta mission! Pourquoi n'ai-je pas pris de femmes parmi mes compagnons! L'époque sans doute... Si j'ai encore voix au chapitre c'est à elles que je le dois... Peut-être les ai-je épargnées? Veille à ce qu'elles ne singent pas les hommes! Par quoi ton action va-t-elle débuter?

_ Nous allons éditer un livre relatant les événements qui viennent de se dérouler. Nous adopterons la forme romanesque de manière à ce que le lecteur puisse prendre le choc avec un certain détachement. Par ailleurs nous présenterons devant le milieu scientifique certains des phénomènes que nous avons observés. Nous verrons bien si l'amalgame se fait!

_ La parole Henry! La Parole! Les écrits restent et se prêtent vite à toutes les interprétations... Le sens des mots varie et même des honnêtes gens peuvent se laisser abuser. Que dire de ceux qui sont malhonnêtes! Songe que l'on s'est entre-tué, que l'on s'entre-tue en nos noms, alors que tous les Envoyés ont prêché la tolérance et le pardon! La parole vivante! Seule la parole vous accompagnera dans le réel. Pas les stylos!

_ Nous devrions initier des disciples et les lancer sur les routes? Disons que nos premières actions devront éveiller les vocations. Mais comment empêcherons-nous, dans ce siècle, que nos paroles ne soient pérennisées par des moyens techniques appropriés?

_ Vos paroles seront vivantes en cela qu'elles témoigneront de la réalité de vos vies. En elles-mêmes elles n'auront qu'une valeur fugitive, le son de cloches qui souligne l'action. Qui peut citer en France les écrits de l'Abbé Pierre? Qui ne se souvient de ses actions! Je te le dis Henry : veillez comme sur la prunelle de vos yeux à rester dans la vie plutôt que dans les livres! Je vais t'avouer une chose Henry : je ne pourrais sans doute pas être admis simple curé à ce jour, tant la connaissance de ce qu'il dit sur ce que j'ai dit, me manquerait! En vérité me manqueraient-elles? Qu'ai-je dit de si complexe que les hommes ne peuvent accomplir? On a feint de voir dans la simplicité de ma démarche et dans celle de mon langage de quelconques ruses pour déjouer les malveillants : comme si j'étais venu pour convaincre des intellectuels convaincus! Je parlais simplement de choses simples.

_ Notre discours sera, par la force des choses, plus technique que le tien! Souhaite-nous de savoir le dominer! Quelle limite vois-tu à notre violence?

_ J'avais quelques droits à la violence que toi tu n'as pas... J'étais l'agneau blanc... Quand je fus chargé de vos péchés je me suis laissé tuer... sans résister. Mon Dieu que j'ai eu mal... peur aussi. "Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné..." Tu peux me croire Henry, je ne récitais pas la Bible! J'étais un humain pris par les maux, désespéré; sans espoirs. Ne soyez pas aussi excessifs que je le fus! Vous serez violents, c'est évident! Entendez par là : violence de non-violent, violence contre les idées et non contre les gens; sans autre droit de l'être que celui que donne la mission de sauver l'espèce. Je pense vous connaître suffisamment pour vous dire : vous devez craindre que trop de force, plutôt que la faiblesse, ne retienne votre bras. Faites-vous violence!

_ Je ne poserai pas La Question. Dois-je comprendre que l'absence de réponse vaut autorisation de douter? Et puisqu'il n'est pas question ici de théologie mais de morale, l'absence de réponse ne pose-t-elle pas la tolérance comme une vertu incontournable? Si oui, quelle limite vois-tu à notre violence?

_ Tu me demandais de t'aider à maîtriser ton discours! Aurais-je failli? Je plaisante. Je te préfère pugnace. Agis en conscience. Après tout elle sert à ça! Méfie-toi de la conscience de groupe : les mauvaises inclinations individuelles y sont exacerbées! Pense à dire à Irwin de mettre un peu d'humour dans sa Bible. J'occupais une grande partie de mon temps à deviser gaiement avec mes disciples, qui soit dit en passant prenaient tout au premier degré, et dans les Évangiles j'ai toujours l'air de pontifier! Tiens, quand j'ai dit à cet abruti de handicapé qui partait toujours après les autres pour se baigner, "Lève-toi, prends ta paillasse et marche", je plaisantais bien évidemment! Comme je ne suis pas méchant j'avais pris le ton qui convenait à une gloire déjà bien établie. Tu connais la suite : le gars s'est levé et a marché. N'importe quel sorcier peut faire ça! Ne fais pas cette tête, c'est maintenant que je plaisante! Je voulais simplement attirer ton attention sur un danger autrement insidieux que celui que tu sembles redouter : celui de se prendre pour le Messie! Tu n'es, tu ne seras ni la morale ni la loi! Tu ne seras que leur serviteur. Cela te paraîtra moins évident dès les premiers succès. Je m'inquiète pour toi plus que pour Irwin car lui sera, un jour, le Messie. Consulte-le sans cesse à ce sujet "Irwin, suis-je dans mon rôle?" Voila pour l'essentiel! Je n'ose parler de chance, mais il nous en faudra... N'oublie pas que nos sorts sont liés! Laisse-moi te donner l'accolade. _ Jésus s'avança et ils s'embrassèrent. La salle s'était vidée sans qu'il s'en fût aperçu. Le désappointement d'Henry n'échappa pas à Jésus.

_ Un problème?

_ J'aurais aimé m'entretenir avec le Bouddha : nous avons des amis communs. Tant pis!

_ Je peux faire cela pour toi _ Le Bouddha réapparut. Jésus s'effaça dans un sourire.

_ Mon jeune ami désire que je lui distille quelques vérités ou manifeste-t-il une curiosité profane pour des aspects de ma vie? Non bien sûr : il veut que je l'informe sur le bonheur que cachent les Métarex! Un bonheur indicible! Peut-être veux-tu que nous parlions encore d'autres choses?

_ Avec la théorie de la suppression des âmes d'élites le Bouddhisme va triompher...

_ Parmi les bouddhistes probablement! Mais il est possible, au contraire, qu'ils se prennent de passion pour le réel et ses alléchantes promesses. Tu n'ignores pas que nos pratiques, comme celles des hindous, sont proches de celles que vous préconiserez. Vous trouverez dans nos adeptes vos meilleurs partisans.

_ Je compte énormément sur eux! Une autre question si tu le veux bien. Comment induire à nous aider ceux qui resteront fidèles au renoncement?

_ Les bouddhistes veulent se préserver du malheur : ils ne fuient pas le bonheur! Laissez-les se déterminer en vous regardant vivre : apprivoisez-les en vivant. Je dois te quitter. N'hésite pas à visiter les Métarex. Que la réussite soit avec toi! _

Henry se retrouva seul, il ne savait où. Il devait parler à Irwin sans tarder, avant que son esprit ne dissipe la chaleur des regards et n'égare la subtilité des mots. En absence de consignes particulières, il médita. Irwin l'attendait au pied du lit.

 

 

CHAPITRE 50

 

 

Henry connut qu'il était nu au sourire éclatant et moqueur d'Irwin.

_ De la tenue mon petit, je vous prie! Te voilà intronisé. Raconte... Henry se réfugia dans le lit.

_ Il y a longtemps que tu es là? Vicieux!

_ Nous sommes arrivés ensemble. Raconte...

_ Surréaliste! J'étais là et je discutais avec Jésus comme je discute avec toi! Il croit beaucoup en toi! Si! Irwin par-ci, Irwin par-là! À part ça, il est parfait... Une présence... Pas étonnant que lui mort, les autres le voyaient vivant! Un charme... Mon portrait en brun foncé... Toi tu lui ressembles sur les icônes et moi dans la réalité! Est-ce un message? Le Bouddha n'est pas mal non plus... Il n'avait pas son sourire mais il ne le cède à personne sur la chaleur de l'accueil. Tu veux savoir autre chose?

_ S'ils t'ont donné ta super force...

_ Écoute je suis fatigué. Au petit dèj. je te raconte tout en détail. Juste un truc pour t'empêcher de te rendormir : Jésus est un chaud partisan de la parole et plus encore de l'action. Il se méfie des livres : va savoir pourquoi! À tout à l'heure... _

 

 

 

 

Les bols fumaient. Les deux amis discutaient la bouche pleine.

_ Il a réellement souffert! Note que pour ma part je n'en ai jamais douté; qu'il ait souffert avec le désespoir d'un humain comme toi et moi. Sinon où est le mérite? Les martyrs qui se font bouffer par les lions en chantant je suis content pour eux, mais j'y vois plutôt l'expression d'une volonté parfaitement dominée que celle du sacrifice. Il a eu peur... Ça me rassure...

_ J'ai réfléchi, merci Henry, sur ce qu'il pense des livres. Mais je ne vois pas d'autre solution, pour débuter, que d'éditer. Nous pourrions tenir des conférences et rapidement nous en tiendrons, mais de toute façon nos paroles ne toucheraient valablement la grande masse des gens que par l'intermédiaire de l'écrit! Quant à nos vies pour ce qu'elles ont d'exemplaire! Un apprenti Messie milliardaire et un scientifique qui n'a inventé aucun vaccin!

_ Tu as raison. J'ai réfléchi moi aussi : très rapidement il faudra créer une communauté! Mais plus rapidement encore nous devrons démontrer aux occidentaux que l'on peut vivre très heureux avec très peu, si ce peu suffit à l'essentiel. Nous chercherons une communauté religieuse hindoue...

_ Mon père va doubler sa fortune en spéculant sur le riz! Un délit d'initié! Le comble! Il nous complique la vie Jésus... Quoiqu'avec toi il ait été sympa en t'encourageant à fréquenter Jacqueline! Il a tout de suite compris qu'en faisant cela, il n'encourageait pas le vice. Soyons sérieux : un boulot monstre nous attend!

_ A priori les difficultés ne devraient pas venir de nous puisque je disposerai, par miracle, de la capacité nécessaire pour mener à bien la tâche qui nous revient dans ce que nous initialiserons; et que j'aurai, par miracle, la volonté suffisante pour la mener à bout. Si cela peut t'encourager "ils" doutent aussi, tous, mais de la volonté des autres... Gardons un moral de vainqueur puisqu'à ce jour c'est encore ce que nous sommes! Je convoque les sommités scientifiques pour la semaine prochaine. Itou pour les ecclésiastiques de tous poils. En privé je recevrai le Mahatma Néhri. Il faut rapatrier Jacqueline puisque son cas a été tranché avec la bénédiction de qui tu sais! Sa copine devrait pouvoir la remplacer si tu mets ta main divine à ton portefeuille divin. Je vais d'ailleurs essayer de joindre Jacqueline dès maintenant. Il faut nous remuer, mon gros! _

Irwin restait la tartine en l'air, alors que Henry se propulsait vers le téléphone. Comme par miracle la communication, qui passait, il est vrai, par le ciel, fut établie en quelques secondes. Jacqueline répondit.

_ Fais tes valises, tu rentres!

_ Oh! du calme mon roudoudou! Je ne suis pas à ta botte et de plus je ne peux ni ne veux abandonner mes malades.

_ Je ne suis pas ton roudoudou et si tu le veux tu peux les abandonner... dans les mains de ta copine Paulette qu'Irwin va soudoyer. Et je n'ai jamais pensé que tu étais à ma botte! Je me souviens des raisons qui ont motivé ton départ et ces raisons étant devenues obsolètes, je t'invite, virilement comme à l'accoutumée, à venir te joindre à nous pour participer au grand combat qui va commencer. Tu ne seras pas obligée de me fréquenter en dehors des heures de bureau.

_ Tu ne plaisantes pas? Tu sais que nous pourrons vivre ensemble, au moins comme avant? Oh! mon roudoudou... ! Je t'aime.

_ Un autre devait le savoir! Je t'expliquerai... Moi aussi je... Le grand écoute. _ Irwin hurla de la cuisine _ Moi aussi je t'aime. _

_ Tiens! tu l'as entendu! Nous vivrons même mieux qu'avant puisque nous travaillerons ensemble. Alors tu viens?

_ Le temps de régler mes affaires et d'avoir des nouvelles de Paulette et je suis là. Apparemment ça galope chez vous!

_ On ne va pas s'ennuyer, je te le promets! Je t'... _ La voix tonna _ Je t'embrasse moi aussi. _

_ Je vous embrasse tous les deux. Je me dépêche! _ Jacqueline raccrocha.

_ Puisque tu as bien voulu écouter ma conversation, tu sais quelle est ta mission la plus urgente! Note tes dépenses quand même! Considère qu'il s'agit d'une avance. Je ne veux pas que ce projet soit financé par un milliardaire, Yankee j'ai toute confiance, d'accord! Question : où trouver de l'argent "noble"? Tu as une idée?

_ J'ai une fortune personnelle mais elle ne pourra que faciliter notre trésorerie...

_ Si je jouais à votre super loterie! Normalement je devrais gagner...

_ Sans doute mais tu spolierais les autres joueurs! Tant pis je vais avancer l'argent en attendant celui de la vente des livres. Si c'est un bide il sera toujours temps d'aviser.

_ J'ai demandé aux autres d'abandonner leurs emplois en leur promettant de les rétribuer! Je suis certain qu'il y a une solution à moyen terme. Remarque, ce ne sont pas de gros salaires et de plus dans leur secteur ils retrouveront rapidement un emploi, avec ou sans ma miraculeuse intervention. Nous devrons vivre de cotisations, de charité et de donation. Qu'en penses-tu?

_ De subventions publiques et privées, aussi.

_ Pas facile de trouver de l'argent propre! Ou plus exactement d'utiliser l'argent de façon à ce qu'il apparaisse aux yeux de la communauté comme étant de l'argent propre... L'usage que l'on en fait est également très important : voir Jean Valjan et Robin des Bois! J'avoue ne pas avoir le goût de l'extrême rusticité! Je pourrais découvrir une mine de diamant sur un territoire international...

_ Je n'en doute pas mon cher Henry! Tes paroles sont déjà des perles! Mais peut-être n'est-il pas indiqué, dans le cadre de notre mission, de se faire les pourvoyeurs de futilités hors de prix!

_ Je voulais voir si tu étais réveillé. À vrai dire je sais depuis longtemps qu'il n'y a pas d'autres solutions que d'échanger le produit de son travail avec le produit du travail d'autrui, étant entendu que ces productions concernent des biens de première nécessité! D'accord petit Jésus?

_ Entièrement! Reste à définir ce que tu nommes "première nécessité". L'homme ne vit pas que de pain! mon fils!

_ Il vit de pain et de pain seulement... même s'il le tartine d'illusions! mon père! C'est pourquoi il est boursouflé, gonflé comme une outre rempli de vins fermentés! Tout ça ne nous dit pas comment nous allons financer notre entreprise...

_ Écoute : je fais l'avance de trésorerie et la providence, comme elle te l'a promis, pourvoira à nos besoins. Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?

_ Cet après-midi réunion d'adieu avec Mérodotte. J'aurais voulu visiter les Métarex aussi. Le Bouddha m'y a encouragé. Il faudra que je garde un contact avec ce monde-là pour mieux supporter ce monde-ci... Ce matin, je vais activer mes parisiens.

 

 

 

 

 

Potti ronflait; un ronflement d'ivrogne qui tourmentait l'air alourdi par les vapeurs d'alcool. Le bureau en désordre ne recelait qu'une bouteille, vide. La sonnerie lutta un long moment avant de vaincre les ronflements. Potti se mit sur un coude et prit le combiné.

_ Potti? Qui est à l'appareil?

_ Vous énervez pas professeur... C'est moi...

_ Vous êtes souffrant? Potti éclata en sanglots, des sanglots d'enfant. Henry voyait se confirmer le sombre pronostique de l'avant-veille : Eulalie, alias Olga, était partie.

_ Allez Potti! Du courage que... diable! Écoutez Potti, je vais vous faire un aveu... Vous entendez? Henry entendit un reniflement.

_ Je vous entends...

_ Nous aurions dû vous mettre dans la confidence mais je crains que vous ne nous eussiez jamais crus. Olga n'était pas celle que vous pensiez.

_ Vous êtes gentil. Je vais mieux; ce n'est pas la peine de vous donner du mal. Elle était trop bien pour moi...

_ Loin de moi l'idée de vous priver d'un chagrin d'amour! Je veux simplement que vous sachiez qui était Olga. Peut-être en serez-vous flatté!

_ Une princesse?

_ Habituellement on la qualifie de Prince...

_ Un travesti!

_ Mais non! Prince des Ténèbres... Nous en reparlerons à l'occasion mais il est pratiquement certain que c'est Le Mal en personne qui vous a séduit, que dis-je : subjugué! Vous n'aviez il est vrai aucune raison de ne pas succomber!

_ Je comprends mieux... J'ai été ridicule...

_ D'avoir aimé? Gardez en le souvenir... Elle, oubliez-la... D'autant que dans cette affaire nous la reverrons probablement; peut-être aura-t-elle les pieds fourchus et des poils partout! Je vous promets de vous la présenter!

_ Vous êtes un ami. Parlons d'autres choses... Vous rentrez toujours lundi? Votre ami vient avec vous?

_ Je crois qu'il viendra pour quelque temps. Vous vous plairez... quoiqu'il n'ait rien d'un travelo.

_ Ah! vous voyez! : vous me trouvez ridicule!

_ Mais non! J'exorcise! Rien de tel que de déconner... Irwin est tellement prude qu'il ne drague même pas les filles, c'est dire. Mais vous le découvrirez par vous-même... Je vais toutefois vous prévenir d'une chose le concernant : ce n'est pas le hasard qui l'a distingué. Disons qu'il est prédestiné. Soyez naturel et fraternel avec lui, comme il le sera avec vous, mais ne soyez pas "à la vie à la mort" avec lui : vous n'êtes pas à égalité; surtout pour la mort.

 

 

CHAPITRE 51

 

 

 

Mérodotte attendait la séparation comme le mari de la femme enceinte attend la naissance : avec crainte et fierté. Henry allait s'envoler vers les abîmes avec les ailes que lui, Mérodotte, avait façonnées; des ailes qui allaient devoir supporter toute la gamme des événements terrestres qui font que l'homme se croit, pour le moins, le roi de l'univers! Il songeait à la gloire contre laquelle il n'avait pas suffisamment prévenu Henry. Lequel apparut dans un harmonieux bruit de glissement.

_ Je suis venu te dire adieu.

_ Adieu, le bien nommé. Tu vas être dans ses mains... et dans les tiennes. Et dans toutes celles qui vont te tripoter te déchirer te caresser te frapper te cajoler... et que sais-je encore! Comment te sens-tu?

_ Tout à la fois... N'est-ce pas ainsi que tu me voulais? À ton image... Qui es-tu monsieur le Simbion? Un demi-dieu? Un surhomme? Les deux? Tu m'as beaucoup aidé et si nous réussissons à franchir l'obstacle tu auras ta part de gloire.

_ Tiens à propos de celle-là, je voulais te mettre en garde : elle sera ta plus fidèle ennemie. Considère-la comme une scorie du succès, un résidu tératogène, qui peut polluer ton devenir et faire de ton avenir une monstruosité. Tu as une chance insigne : le Mal ne te tentera pas! Tu ne succomberas qu'à tes propres faiblesses... Mais j'ai confiance en toi!

_ Merci. Je me méfierai. Irwin me surveillera, et mes amis... Te reverrai-je?

_ Ce serait mauvais signe. Je me serais trompé... ou tu aurais failli! Nous devons réussir et ne plus nous revoir... dans cet espace-temps. Je visite régulièrement les Envoyés. Je viendrai à la cérémonie d'accueil, je te le promets. Laisse-moi t'embrasser, mon ami... Que le temps te soit propice!

_ Une trentaine d'années et je te reverrai... Tu n'auras pas changé et moi j'aurai vieilli... Si je me plante j'aurai le droit de siéger? Ne répond pas! Je n'ai pas à évoquer un autre destin que celui qui m'est fixé : réussir. Nous nous reverrons pour fêter notre succès. Au revoir Mérodotte... _

 

 

CHAPITRE 52

 

 

Henry referma la porte de la chambre. Il était triste, comme au réveil de certains rêves quand les amis de la nuit se diluent dans la lumière... L'univers Métarex... Il s'allongea sur le lit. Une ombre glissa sa robe floue et son visage imprécis entre la lampe de chevet et le plafond qu'il déchira d'un geste vif. L'échancrure aspira la pièce vers le ciel étoilé d'une seule étoile, qui brillait toujours plus haut, toujours plus loin, d'un éclat froid. Henry filait vers le bonheur. Il était seul, porté par le souffle de son désir, seul dans le désir; il eut peur d'être seul dans le plaisir, seul dans le bonheur; une monstruosité de bonheur solitaire; il lui parut qu'un bonheur de cette sorte aucun Dieu ne le supportait, ce bonheur impossible de l'Un, à qui l'on devait peut-être le malheur des autres, de tous ces autres avec qui les dieux voulaient - devaient? - partager le bonheur! La vérité se cachait peut-être par-delà le dais de lumière blanche qui maintenant formait le ciel. L'homme dans l'Homme eut peur, l'Envoyé dans l'homme le rassura : _ Il ne sert à rien de craindre la réalité : elle est. Pénètre-la pour qu'elle te vivifie! _ Il leva les yeux : la coupole lumineuse se rapprochait; un mur à traverser. Il traversa. Le silence... D'abord le silence... Un bruissement, le bruit du fond, un murmure; le silence. Le calme, le calme qui s'étale en couches croisées, le calme qui écarte l'angoisse. Des voix qui chantent pour meubler le silence; pour le rendre vivant; pour tuer le silence de mort, le silence sans voix qui prélude à la mort. Il écouta les voix qui chantaient dans une langue qu'il ne comprenait pas. Une chanson comme en fredonnent les nourrices aux nourrissons, une chanson sans paroles, une musique chantée : les sons en l'air d'un verbe qui ne crée rien; pas d'angoisse, l'esprit peut se reposer... Henry lutta : le bonheur ne serait que le repos! Les pierres seraient heureuses? Elles serviraient à ça? Une utilité qu'il attribuait jusqu'alors aux imbéciles et aux plantes, parfois aux animaux... Il regarda autour de lui. Il dominait le dôme dont la courbe s'était inversée : il flottait dans une vasque gigantesque dont les bords formaient l'horizon. Les voix semblaient descendre d'un ciel invisible. Il décida de les rejoindre. Il s'évapora en un nuage dont seuls ses sens formèrent le contour : une forme humaine, une bulle d'émotions qui montaient vers les confins de l'univers pour s'en aller crever. Crever de bonheur... Les sens éclatés! Les sens serviraient à ça? Le bonheur serait une illusion? Il venait rencontrer la réalité du bonheur pour la raconter aux humains... Ses sens fouillaient l'immensité, son intelligence fouillait en lui. Le Bouddha avait dit "indicible". Au-delà des mots? Au-delà de la pensée? Dans le réel alors... ou dans le néant. Il montait, il allait... Soudain, il heurta un flux, un mur de fluide mou qu'il traversa sans peine, alors que ses sens restaient englués, comme des chaussures abandonnées dans la boue. Un point apparut dans son esprit, un cercle noir qu'il coiffa d'un point d'interrogation. Ce qui restait de lui, tout en vérité, vibrait doucement. D'infimes vibrations qu'il reconnut : les Métarex se manifestaient. Le cercle qui occupait son esprit s'éclaircissait par instants, laissant deviner un brassage des lettres de l'alphabet. Henry comprit que les Métarex cherchaient à communiquer. L'absence de Mérodotte posait problème. Un problème en voie de règlement : des groupes de lettres apparaissaient dont les signes changeaient de place, de sens de lecture et parfois de forme. Déjà la forme et le sens étaient établis : les groupes apparaissaient organisés de bas en haut et de gauche à droite. Puis les mots eurent un sens que les phrases n'avaient pas. Apparurent enfin des phrases sensées mais hors de contexte. Et soudain ce fut : "Bonjour Henry". Les Métarex savaient communiquer. Le message suivant fut "Écrit dans ton esprit". Le dialogue s'engagea :

_ Vous êtes des Métarex?

_ Nous sommes ceux que tu as visités en compagnie de Mérodotte. Tu réponds à l'invitation de Dublus?

_ Oui. Je cherche le bonheur.

_ Tu vas le trouver. Mais tu es bien conscient qu'il te faudra le rendre? Sache cependant que comme convenu avec Dublus son souvenir te stimulera plutôt que de te désespérer.

_ Je suis conscient de tout cela. Je suis prêt.

_ Alors va! _

Il fut. Il fut le bon dans les univers et parfois le mal. Bien sûr qu'il fut cela! Il ne fut pas que cela. Il fut lui-même. Réel. Présent. Éternel. Puissant de sa masse infinie. Puissant dans la légitimité de son état. Heureux d'être. Prodigieusement heureux. D'un indicible bonheur. Un état de bonheur. Une évidence que lui renvoyait le néant, en ombre à son bonheur, en image brouillée... Le bonheur d'être, simplement. Un bonheur indicible parce qu'inclus dans l'état d'être... Inobservable... Indescriptibles comme les bonheurs naturels...

 

 

 

 

_ Tu rêves! Réveille-toi! Oh! Henry!

_ Quoi... Arrête! Qu'est-ce qui t'arrive?

_ Tu t'es mis à crier... Je n'arrivais pas à savoir si c'était des cris de bonheur ou de peur... Dans les deux cas des cris excessifs.

_ Probablement de bonheur... J'étais chez les Métarex. La visite prévue...

_ Ça vaut le coup apparemment! Raconte!

_ Un bonheur indicible comme me l'avait indiqué le Bouddha... Je n'ai pas de meilleur vocabulaire que lui... À toi je peux dire que c'est le bonheur d'être. Tu vois?

_ Un amour plein, entier et brûlant pour soi... Pour tout à travers soi... Pour le Tout à travers le Soi... J'imagine...

_ Un mystique a plus de références qu'un mécréant! Dans extatique il y a état... Disons un bonheur extatique... j'imagine... mais avec la conscience parfaitement éveillée. Il n'y avait pas l'abandon que suggère l'extase... Un bonheur réel. D'ailleurs mes sens étaient restés à la porte! Je les ai récupérés. Ça sent le chaud!

_ Zut! j'avais mis l'eau d'un thé! _ Irwin sortit de la chambre en courant. Henry s'étira. Une voix lui parvint : _ T'en voudras?

_ Du café! _ Il craignait de s'endormir trop vite. Garder le plus longtemps possible la chaleur du sentiment, la chaleur du lit, mais ne pas s'y complaire... Il s'étira de nouveau, secoua la tête dans tous les sens, se leva. Il alla rejoindre Irwin dans la cuisine.

_ Salut Vulcain. Tu cuis les casseroles! Diversification sans doute?

_ Tu as vraiment une tête de bienheureux! L'il qui a vu l'il! Attends-moi dans le salon s'il te plaît. Tu vas faire tourner le lait. _ Henry quitta la pièce en haussant les épaules. Irwin avait deux qualités : celle de vous faire quitter la terre et celle de vous y ramener! Un écarteleur, l'apprenti Messie! À dire vrai : l'homme de la situation... Le mystère de l'homme, infiniment grand devant... autant qu'infiniment petit... Rien de changé... Si : son pouvoir de nuisance infiniment grand et qui le met en danger. Irwin entra au salon les bras chargés.

_ Merci mon grand. Figure-toi qu'hier à la télé, j'ai vu une pub pour un jeu vidéo sur ordinateur. Des êtres de lumière, forgés dans de l'énergie pure, protégeaient des terriens... Je m'y serais cru! Mais ce qui m'a épaté, c'est le pouvoir de l'image de synthèse : suggestions, émotions, descriptions, tout y est! Et rien ne t'interdit de parler ou de mettre du texte : si nécessaires les retours en arrière sont d'une extrême facilité et, de plus, tu peux imprimer si tu veux méditer sur un quelconque passage!

_ Je sais. Le livre, dans sa fonction de divertissement populaire, n'apparaît plus que comme un moyen de diffusion économique à la location et pratique à emporter! Il restera l'apanage de l'uvre qualifiée de littéraire. Et encore... Mon père investit des milliards dans le multimédia mais ne verse que quelques subsides à diverses bibliothèques! C'est un homme avisé... en affaires...

_ On pourrait faire un film avec notre aventure...

_ Trop cher pour nous! Et si tu négliges le fait qu'il rapporterait une histoire vécue, à fortes connotations sociales, le sujet n'est pas très original. Ce n'est faire offense à personne que de penser que certains développements de nos thèses méritent, ou en tout cas nécessitent, que le lecteur laisse à son intelligence le temps de respirer. Le livre se prête mieux que tout autre support à ce type de vagabondage. Tu n'échapperas pas aux vertiges du clavier mon petit Henry!

_ J'en frétille... Ça va te faire rire, mais tu sais quelle est la règle de grammaire que je maîtrise le moins?

_ Laisse-moi réfléchir... La concordance des temps!

_ Gagné! Une prédisposition en quelque sorte... Marrant. Donc, pas de cinéma!

_ Non. Pas pour l'instant en tout cas. Pour en revenir à ta visite, comment vois-tu ses retombées sur notre projet?

_ Je n'en vois pas de directes... Seule ma conviction, plus forte, plus sereine, et je l'espère la tienne, profiteront au projet. Ce n'est pas si mal. La foi qui soulève les montagnes... tu connais?

_ J'en ai ouï dire... Demain on fait les valises? Je vais dire au revoir à mes parents. Tu veux venir avec moi? Ils seront contents de te connaître. Surtout si tu deviens célèbre! Mon père te demandera des tuyaux sur l'évolution de la Bourse... Je n'exagère pas : il en a demandés au Pape! _ Votre Sainteté pense-t-elle que la Providence va venir au secours de nos pauvres en favorisant l'essor de nos entreprises? _ Ce à quoi le Saint-Père, pas dupe et rigolard, a répondu : _ C'est toi mon fils qui fréquente les marchands du temple, pas nous! Tu devrais être mieux renseigné que moi! _ Mon père en a déduit qu'aucune crise n'était en vue, ce qui permettait au Pape de plaisanter sur le sujet! Un an plus tard c'était le krach... À qui se fier! Pour l'argent, à mon père qui a vu arriver le coup avant les autres et qui a conforté sa fortune quand nombre de ses confrères plongeaient. Pour le reste des activités humaines il est normal et très sociable. Et ma mère est charmante, surtout avec mes amis, qu'elle doit remercier de me tenir à l'écart de sa présence... J'ai toujours été plus grand, plus fort, plus éveillé que mes copains et je crois que... ma vitalité... la met mal à l'aise... Une éducation très puritaine... Enfin, tu comprends... Elle sera charmante...

_ Je les verrai avec plaisir. Essaye d'être sobre sur les présentations. Je suis aux yeux du monde le professeur Henry Léger. Et peut-être le resterai-je! On va se repieuter?

 

 

CHAPITRE 53

 

 

 

Le taxi les déposa devant la porte de l'immeuble sur le coup de midi. En fait il y eut douze coups qui ondulèrent dans l'air glacé et sec. Ils venaient de l'église voisine; en voisins, annoncer que l'heure était venue. Henry fut sensible à cette prévenance comme à celle de la concierge qui, avertie du retour, avait monté le chauffage. Le salon les accueillit avec leurs valises et c'est en marchant sur le grand tapis bleu, un Boukhara Royal, avec l'impression étrange d'être un papillon posé sur un vitrail de la cathédrale de Chartres, qu'il réalisa que son voyage se terminait. Il s'assit sur la laine soyeuse; Irwin en fit autant. La chair blanche du grand garçon blond se teinta d'ombres bleues. Henry pensa à Mérodotte flottant dans les voiles de la discrétion du corps, d'une réalité à dénuder, à mettre à nu, à porter aux nues... Cher Mérodotte... Irwin sourit avec gentillesse à son ami. Henry lui dit : _ Je suis content que tu sois là... _ Pour un peu il l'aurait embrassé. Il se releva.

_ Debout fainéant! L'espèce nous attend! L'espèce de quoi au fait?

_ L'espèce humaine! dit Irwin en se relevant.

_ Tu prendras la chambre d'ami... Cette porte-là.

_ Ça y est tu recommences à me chambrer! Ici je suis ton invité et je ne supporterai plus ce genre de traitement!

_ Tu sais que tu aurais pu être Français, toi! Et cela t'aurait facilité la tâche plus tard : un messie américain pour évangéliser les autres peuples, on ne peut pas dire que tu joues la facilité! Alors que pour nous, Français, c'est presque une habitude que de porter la lumière au monde enténébré... Note qu'à l'heure de ton avènement la terre comptera dix milliards d'individus, dont un petit quart seulement de Blancs... Tu auras vraiment beaucoup de problèmes... Tu pourrais commencer à t'entraîner sur tes Noirs, ils ont du temps libre avec le chômage!

_ Tu ferais bien de considérer que tu passes juste avant moi! Quant au chômage, c'est l'hôpital qui se moque de l'infirmerie! Mais je m'étonne que tu t'inquiètes pour moi puisque je passe juste après toi... Je n'aurai qu'à me baisser pour cueillir les lauriers... Joker! Trêve de plaisanterie! Confiance et volonté, voilà notre credo! Où sont les wouawoua? _

Ils prirent leur temps pour s'installer et se doucher. Ils descendirent déjeuner, vers les treize heures, dans le restaurant du coin de la rue. Henry fut reçu comme le Messie... Ils reconnurent que c'était un bon présage et ils mangèrent de bon appétit!

De retour à l'appartement ils firent une petite sieste. Puis Henry commença à inonder Paris de ses appels. Paris après Kigali. Jacqueline débarquera après-demain, mercredi, vers dix heures. Une réunion générale aura lieu l'après-midi du même jour avec tous les protagonistes du projet.

_ Nous leur dirons quoi à ces braves gens? Irwin avait affiché un air dubitatif qui le faisait ressembler à un marbre aux yeux morts.

_ Le moins possible... Le seul que je souhaite informer avant la parution du livre est le Mahatma Néhri. Le seul susceptible de nous fournir un complément d'information sur ce que nous avons vécu; de nous aider à comprendre et de nous éviter quelque erreur d'interprétation. Nous nous inscrivons dans la tradition hindoue plus que dans la nôtre et il est juste de rendre à César la monnaie de sa pièce. Nous recevrons les trois sommités scientifiques jeudi matin. Nous analyserons les faits relevés par les instruments et je leur suggérerais dans quel contexte spatio-temporel les choses ont pu se passer; sans donner mes sources et en taisant l'aspect métaphysique du problème. Comme ils sont loin d'être cons, il va falloir jouer serré! Je compte sur toi. Le moins possible, c'est quoi? T'as une idée?

_ Nous sommes bien d'accord que le point capital c'est la vacance de Dieu. Et son retour en une possible apocalypse... Une annonce trop brutale doit être écartée... d'où la forme romanesque que nous souhaitons adopter. Nous devons recevoir le Grand Conseil des Églises aussi... Je crois qu'il faudra faire état de tes expériences sauf sur les points précités. Après tout, la mission des Églises reste celle fixée par leur messie et une parousie, l'avènement d'un messie triomphant, ne devrait pas trop les étonner.

_ Tu vois Jean-Polsky me baiser les pieds? Essayer de me casser les reins, sûrement. Après tout, ma vraie mission consiste peut-être à réunifier les religions!

_ S'il faut passer par ton martyr ce n'est pas cher payé! Mais je t'accorde que si tu peux éviter ces extrémités, ce ne sera pas plus mal... Moins salissant en tout cas... Je te laisse le soin de préparer tes scénarios. Si tu veux, je préparerai l'entrevue avec le Grand Conseil. J'aimerais savoir ce qu'ils magouillent. Tu devrais interroger le Mahatma.

_ Je vais le faire derechef. J'espère qu'il est en France. Il savait que nous rentrions aujourd'hui. _ Henry consulta son agenda et composa un numéro.

_ Bonjour. Je voudrais parler au Mahatma Néhri, s'il vous plaît... Je patiente. Mahatma Néhri? Henry Léger. Mes respects Mahatma.

_ Professeur! Je constate avec plaisir que vous êtes encore vivant! Je plaisante! Quand puis-je vous rencontrer?

_ Le plus tôt possible. Vers dix-sept heures? Chez moi? _ Rendez-vous fut pris. Henry raccrocha.

_ Tu vois ça n'a pas traîné! Tu es d'accord pour que je lui dise tout?

_ C'est toi le chef. Fie-toi à ton intuition... Cela dit, je n'ai pas d'objection à formuler. _

 

Le Mahatma se présenta à l'heure prévue. Il fut reçu comme un vénérable ami.

_ J'ai tenu à vous parler confidentiellement. En acceptez-vous le principe.

_ Sans la moindre restriction!

_ Voici l'essentiel du message que je dois transmettre à l'humanité... _ Henry raconta son aventure, n'omettant que les mesures qu'il comptait prendre pour la mener à bien. Le Mahatma l'écouta avec l'exultation du chercheur de trésor qui découvre que sa carte était bonne.

_ Mon cher Henry quand vous pourrez prouver ce que vous avancez, le monde changera. Personnellement je vous crois sur parole... par intime conviction et parce que vous cheminez bien souvent dans nos voies. Les chrétiens devraient pouvoir vous accepter... d'un point de vue théologique, j'entends! Sinon, je crains que votre état d'esprit ne leur convienne guère! Quant aux autres religions, il faudra d'abord qu'elles vous écoutent... Idem pour les athées.

_ Nous comptons beaucoup sur les hindous et les Bouddhistes. Le Bouddha en personne m'a assuré de l'intérêt de ses disciples.

_ L'anéantissement des âmes d'élites devrait les réjouir! À moins qu'ils ne se passionnent pour le réel...

_ C'est ce qu'il m'a dit! Nous rencontrons le Grand Conseil jeudi. Comment voyez-vous ces entretiens?

_ Vous m'avez soigneusement dissimulé vos projets... Ne vous excusez pas, c'est tout naturel. J'espère qu'il en ira autrement quand je me serai déterminé à titre personnel et en tant que représentant de ma religion. Je plaiderai pour que nous combattions à vos côtés. Je dois encore méditer et débattre avec mes amis et sans doute avec vous-même. En ce qui concerne l'entrevue, je veillerai à ce que vous soyez écouté. J'ai cru comprendre que vous serez moins...loquace. Que direz-vous, ou plutôt, que cacherez-vous?

_ Nous insisterons sur la nouvelle stratégie sans préciser la date du céleste rendez-vous. Sans évoquer l'absence de Dieu.

_ Vous savez que chaque jour de par le monde un type se lève en disant qu'il est le nouveau messie, le nouveau guide et que sais-je encore...

_ Mais le Grand Conseil ne se réunit pas tous les jours! Ils savent que je ne suis pas une illusion... Leur peur est ma meilleure alliée! En attendant mieux...

_ Bien noté! Il est indéniable que vous avez un charisme... du feu de Dieu!

_ J'envie votre sérénité.

_ Profitez-en car je crains qu'elle ne résiste pas aux tempêtes!

_ Je vous promets que de ces grains naîtra une mer de sérénité dans laquelle tous les hommes pourront se baigner : et non plus seulement les âmes d'élites.

_ Je redoute fort que cette éventualité ne plaise précisément qu'à des âmes d'élite! Revenons en au Conseil. Vous devrez les convaincre de deux choses : que vous êtes un Envoyé; que vous ne toucherez pas à leurs pouvoirs. Il est possible que le deuxième terme soit suffisant!

_ Vous prenez déjà parti à ce que je vois... Vous savez qu'ils craignent le désordre avant tout... J'entends le désordre inorganisé! Car ils vivent très bien dans des sociétés où l'ordre des choses n'est pas respecté. Une idée me vient, qui devrait étayer le premier point. Puis-je vous demander un service? De me donner le nom des représentants suprêmes de toutes les religions! Avec cette distinction qu'ils doivent être d'une grande spiritualité... Vous saisissez le distinguo... Les seconds peuvent être les premiers!

_ Le Conseil les représente. Si vous voulez avancer prudemment...

_ Il ne me déplairait pas de gagner le premier round par K.O.! J'espère que vous serez des nôtres... Ce serait un honneur et je dois le dire un magnifique encouragement!

_ Pour moi ce serait aussi une joie... Je vous appelle demain. _ Le Mahatma les quitta.

_ Alors mon grand, qu'est-ce que tu penses?

_ Il est sur la réserve... On le serait à moins! Qu'elle est cette fameuse idée en forme de coup de poing? Je peux trouver tout seul?

_ Il le peut!

_ Alors j'ai trouvé!

 

Ils passèrent le reste de la journée à flâner sur les quais.

 

 

CHAPITRE 54

 

 

Henry prit le R.E.R pour se rendre à Roissy. Dans le wagon, on parlait peu. Les touristes qui rentraient chez eux avaient un vague à l'âme qui débordait dans leurs yeux. Les gens d'ici n'avaient rien qui affleurait la surface de leur regard fermé. Henry plongea dans quelques cavités orbitales à la recherche de sentiments : il trouva de l'ennui, encore de l'ennui. Il souffla sur les endroits les plus chauds, entre les blocs d'indifférences, pour faire naître un peu de joie. Une jeune fille sourit dans son coin, un adulte fredonna et une vieille portugaise, qui rentrait se coucher ménages faits, expliqua à son voisin que dans son pays à elle les trains étaient moins bien. Henry regarda dehors et tout redevint normal. Seule la jeune fille continua de sourire... Ah! la jeunesse... toujours révoltée! Il s'engouffra dans la navette.

L'avion fut à l'heure et Jacqueline ne l'avait pas manqué. Quand elle apparut en haut de l'escalator, il faillit tomber à genoux pour remercier Jésus. Il eut mal au cur brutalement, à presque vomir, vide, elle valait tellement plus que lui, belle à presque vomir et tellement, tellement femme, avec ses lambeaux d'amour arrachés au malheur, qui lui faisaient un collier invisible qui brillait à donner mal au cur... Elle descendait du ciel pour tomber dans ses bras. Les passagers ne comprirent pas grand-chose à ce couple qui s'étreignaient trop longuement, sauf que l'un des deux devait revenir de loin... Ils rentrèrent en taxi.

Irwin eut droit à un gros baiser et à un masque de bois qu'il avait remarqué dans une boutique de Nairobi. Fait rare, le masque était authentique et sans trop savoir pourquoi Irwin refusa de s'en affubler.

_ Le grand poupon serait superstitieux? Excuse-moi!

_ Je ne suis pas superstitieux, je suis respectueux. Je garderai ce masque en bonne place dans mon bureau. Tu as été inspirée de me l'offrir. Paulette va bien?

_ Elle m'a demandé plein de trucs sur toi! Veinard! Paulette c'est une étoile de première grandeur... Rougit pas! Attends qu'elle vienne, dans deux mois.

_ Fous-lui la paix! Il va falloir que je t'explique deux ou trois trucs sur Irwin, sinon tu ne vas pas arrêter de l'ennuyer avec tes histoires de cul. Tu veux t'expliquer toi-même Irwin?

_ Non non! Je vais faire cuire des pâtes et des biftecks. Ça vous ira?

_ Parfait. Et pour mon roudoudou aussi, qui n'a rien à expliquer lui, et qui va avoir besoin de toutes ses forces... J'ai cru comprendre que nous recevions cet après-midi.

_ Je ne suis pas ton roudoudou et en plus arrête de charrier Irwin. S'il te plaît...

_ Oh! lala! Vous avez pris la grosse tête les enfants! Relaxe... Cool... Toi le grand : à la cuisine! Toi l'avorton : à la chambre! Tu vois que j'obéis : je n'ai pas dit au pieu. _ Elle évita un pied avec souplesse et couru se réfugier dans la chambre.

_ Dis donc, puisque tu dois raconter ma vie, précise lui que je ne suis pas impuissant. Je n'ai fait aucun vu de chasteté : je n'ai pas rencontré l'âme sur. Et ce n'est pas ma priorité! Vu? Tu te rends compte du cadeau que Jésus t'as fait? Et à moi, d'une certaine façon...

_ Si je me rends compte! J'ai failli tomber à genoux à Roissy.

_ Tu crois qu'ils vous a mariés parce que c'était vous, ou pour marquer simplement l'importance qu'il attache à toutes les formes de bonheur...

_ La suite de l'entretien me laisse penser qu'il n'a pas voulu que je reste seul, sans amour humain, sans tendresse, comme il le fut lui-même. Peut-être aussi pour que nous fassions une place de choix aux femmes, ce qu'il semble regretter de ne pas avoir fait! Tu te souviens de ses paroles : "Si j'ai encore voix au chapitre c'est à elles que je le dois... Peut-être les ai-je épargnées? Veille à ce qu'elles ne singent pas les hommes!" Il faudra y réfléchir... Bien vu pour les singes : l'homme n'a pas besoin de grimper, il doit s'élever. En attendant, la liberté ne s'usant que si l'on ne s'en sert pas, je fonce retrouver ma jeune épouse! _

 

 

 

 

_ Dis donc, tu me racontes pour le grand...

_ Il n'y a rien à raconter... ou trop... Irwin est foutu comme moi... Ricane pas, ça me trouble... Sauf que son centre d'intérêt est plus haut que le mien. Ce que tu retiens pour le moment, c'est que si tu peux le considérer comme le plus sûr des amis, tu dois toujours garder avec lui une distance que je qualifierais de sacerdotale : un croyant ne file pas de claque dans le dos d'un curé, même d'un curé sympa. Enfin, si le curé en question à conscience de ce qu'il est censé représenter...

_ Mais toi tu passes ton temps à le charrier!

_ J'allais dire "entre curés"! Tu as raison, je devrai me surveiller... Mais nous partageons tellement de secrets, tellement d'espoirs... Et tu sais que je ne plaisante que les amis. Je suis aussi respectueux de lui quand je le taquine que de toi quand je te mets la main aux fesses : je profite de mes amis! En tout cas, devant les autres je vais me surveiller... Pas pour les mains! crétine! Tu veux m'épouser?

_ Je veux quoi...

_ Tu as bien entendu : m'épouser. Te marier avec moi. Faire un ou deux petits...

_ Tu ne plaisanterais pas avec ça... C'est sérieux alors... Pourquoi tu dis ça...

_ Comme nous devons travailler ensemble, je veux pouvoir t'engueuler en toute légalité!

_ Répète, avant!

_ Veux-tu devenir ma femme?

_ Oui je le veux. Bien sûr. Excuse-moi j'ai pas l'air enthousiaste. Je suis en apnée... Viens plus près... Oui je le veux...

_ Je suis désolé de te surprendre. J'aurais dû te préparer... et moi aussi. Mais les choses vont aller vite et tout d'un coup j'ai imaginé que j'allais te perdre.

_ Attache-moi bien... avec tes bras. Les enfants, c'est vrai aussi?

_ Si ça ne dépend que de nous! Tu vas mieux?

_ De mieux en mieux! Attends-toi à l'explosion! _ Irwin frappa à la porte.

_ Les pâtes sont cuites. Je mets les biftecks! La vengeance, c'est comme les pâtes, ça se mange chaud!

_ Oh le saloupiot! Je vais lui en mettre de la distance sacerdotale, moi! Attends, j'arrive!

_ Mon roudoudou! Ton slip!

_ Je vous jure que si j'avais su que tu faisais ta demande, je me serais abstenu de vous déranger! Je suis désolé!

_ À cause de toi elle va peut-être refuser!

_ J'avais déjà accepté! Ce qui est dit est dit. C'est valable pour toi aussi. Bonnes tes pâtes Irwin; manquent un peu de cuisson, mais bonnes!

_ Pour me faire pardonner, je vous offre le voyage de noces. À deux conditions : une, que vous vous mariez; deux, que le voyage ait lieu au plus tard à la fin de la rédaction du roman.

_ T'es vraiment gentil mon... cher Irwin. Je te fais une bise... Tu serais fauché nous refuserions, hein Henry, mais comme c'est nous qui le sommes...

_ Vous irez où? _ Le monde fut passé en revue. Au café on évoqua la Colombie, au pousse-café la Normandie. Finalement, on évoqua la réunion de l'après-midi.

_ J'ai hâte de retrouver tout le monde. J'ai préféré réunir les gens en une seule fois de façon à bien marquer la notion d'équipe. C'est une équipe élargie et je devrai presque malgré moi établir une hiérarchie dans la diffusion de l'information. Je ne peux confier à Roland tout ce que je confie à Potti. D'une part il comprendrait mal certaines notions et de plus, je veux en faire notre propre cheval de Troie. Un cheval qui tel que je le connais se transformera volontiers en chien de garde pour veiller à rester la seule source d'informations à destination des curieux malveillants mais argentés.

_ Ta petite femme tu la manipuleras aussi?

_ J'aimerais que tu adoptes dès maintenant la componction de langage qui sied à une mère de famille. Je ne manipule personne. Je me donne les moyens de mener à bien le projet qui m'a été confié. Ils arrivent dans une heure; cela nous laisse peu de temps pour fignoler notre propos. Nous allons dans le bureau avec Irwin. Si tu veux bien te charger des travaux ménagers tu nous obligeras. Je te promets que quand nous ne serons que tous les deux je participerai aux corvées. Tu me supplieras de te laisser la basse besogne mais je protesterai que nous sommes égaux, sur cette terre au moins!

_ Va bosser! On en reparlera de l'égalité devant le bac à vaisselle! Mon roudoudou...

 

 

CHAPITRE 55

 

 

_ Il te plaît mon bureau? C'était celui de mon père et ma mère l'avait conservé tel quel. J'ai juste changé quelques livres... Tu reconnais celui-là? Elle est très ancienne... Je mettrai le premier exemplaire de la tienne à côté. Tu pourras farfouiller à loisir... plus tard! On récapitule? _

À quatorze heures Solange arriva, puis en quelques minutes ils furent tous là : le docteur Kubner, Roland, Potti, et à la demande exprès de ce dernier, le mathématicien Michel Moulin et le stagiaire en astronomie Marc Scorpio. Peu de monde en vérité... Henry nota que Solange avait abandonné son air de chien battu... Le professorat semblait lui réussir. Potti lui parut moins "yogi", plus stressé. Il devra le ménager car il sera celui qui "connaît" mais qui n'a pas vu : une situation moins confortable que celle de celui qui connaît pour avoir vu! Roland paraissait heureux de les retrouver. Sans doute pensait-il que "les affaires reprenaient". On n'allait pas le décevoir! Les deux techniciens affichaient le visage étonné et le regard gourmand de ceux que la chance a distingués.

Les auditeurs s'installèrent dans le salon selon leurs affinités avec les sièges. Henry resta debout.

_ Mes chers amis, je vous ai réunis à différents titres mais pour un seul but : réussir dans une entreprise que je qualifierais de surhumaine s'il ne suffisait pas qu'elle soit humaine; tout bonnement. Je vais vous en dire deux mots, puis je vous demanderai de confirmer votre adhésion. Car l'entreprise n'est pas sans dangers, qu'ils soient physiques ou métaphysiques. Ce combat vous engagera corps et âme... Écoutez. J'ai reçu mission par un Conseil regroupant les Envoyés, dont le plus familier pour nous est Jésus, de dire aux humains qu'ils seront jugés. Je dois leur révéler ce que je sais de la marche du monde : que nous vivons dans deux univers spatio-temporels, un réel dont le temps est le présent et un autre dont le temps indéfini répond aux idées, et dans lequel l'homme, victime de l'illusion, disperse son énergie, dilapide sa réalité! Le réel est, l'illusion qu'engendre l'idée ne fait qu'exister. L'espèce humaine doit réintégrer le réel. Comment? Par l'intermédiaire d'une morale que je définirai aussitôt comme étant un ensemble de règles de vie dont la pratique apporte le bonheur. Mais, me direz-vous : tout cela n'est pas nouveau. La formulation est heureuse, certes, mais nous ne croyons plus aux formules, fussent-elles celles d'une bonne fée! Moi, je crois au pouvoir du verbe mais le problème n'est pas là. Je continue. Vos objections je les comprends. Pour les lever je vais devoir vous initier; vous changer; vous exposer; vous révéler des vérités qui vous révéleront à vous-mêmes. Et je vous demanderai la confiance car vous ne verrez pas ce que j'ai vu, vous n'entendrez pas ce que j'ai entendu, vous ne vivrez pas ce que j'ai vécu. _ Irwin leva le bras. Henry lui fit signe de parler.

_ Je voulais préciser que le terme de confiance n'est pas de même nature que celui de foi. Vous n'assistez pas à la naissance d'une secte, ni a fortiori d'une croyance, et Henry n'est pas un gourou! Gardez toujours à l'esprit que ce projet repose sur des bases "matérialistes" même si le "spirituel" y trouve sa place. Dans la phase à laquelle vous participerez, nous aurons à démontrer, au jour le jour, la vérité de ce que nous affirmons. Vous ne trouverez de jugements de valeur que sur ce qui est bon ou sur ce qui est mauvais. Et nous devrons prouver que le bien est bon et que le mal est mauvais. Par souci d'efficacité, et pour ne pas lancer l'humanité dans une nouvelle quête du Graal qui n'intéresserait qu'une très faible minorité d'individu, nous reprendrons les notions communes aux religions pour définir les valeurs "morales". Nous établirons à l'aide des sciences humaines les règles de vie qui nous paraissent opportunes et bénéfiques à la survie de l'espèce. Mais je te laisse continuer...

_ Irwin, que je vous ai présenté de façon trop sommaire, a défendu son pré. Car il lui reviendra, dans une phase ultérieure, de donner à cette aventure toute sa dimension et de rétablir l'homme recomposé à la place qui est la sienne dans la création. Et je crois que pour faire cela les sciences ne suffiront pas... La spiritualité devra les accompagner; la spiritualité comme le gaz chaud qui fait s'envoler le ballon. Je reprends le fil de votre calvaire : je vous demanderai votre confiance pour mieux vous protéger. Votre confiance, pas tant pour ce que je vous dirai : pour ce que je vous cacherai! Je ne vous dirai que ce que vous pouvez entendre et c'est déjà beaucoup! Faites-moi confiance... _ L'auditoire se détendit devant le sourire d'Henry. Hormis Potti, les participants ne s'attendaient pas à être impliqués dans leur personne et le discours d'Henry avait inquiété les esprits : l'aventure collective voulait des militants alors qu'eux-mêmes ne se voyaient que comme des combattants, voire des mercenaires. Les mots de secte, initiation, gourou, effarouchaient particulièrement les deux scientifiques qui n'entretenaient pas de profondes relations d'amitié avec Henry. Ils n'affichaient plus que les visages renfrognés et les regards désabusés de ceux que la chance vient d'abandonner. Le docteur Kubner affichait l'air qu'il devait avoir quand il annonçait à un patient une maladie grave "mais dont le pronostique, dans son cas, laissait son médecin optimiste"; plus une tête de condoléances qu'une tête d'enterrement! Roland ne s'inquiétait pas : il ne croyait pas que l'on puisse le changer; à moins d'y mettre le prix. Solange, qui ne s'était jamais vraiment plu, n'appréhendait pas trop de changer : son esprit critique exigera toutefois de connaître la nature précise du changement. Potti ne pensait à rien de particulier. Il aurait voulu retourner en Inde, se plonger dans le Gange et baigner de nouveau dans la sérénité. Il était la première victime de l'ère du temps absolu! Le premier aussi à avoir perdu des illusions... Jacqueline n'avait pas écouté.

_ Je vais vous laisser discuter entre vous quelques minutes et vous pourrez me poser des questions sur ce que je viens de vous dire. Je vais dans le bureau avec Irwin. _ Irwin le suivit.

_ À mon avis ils sont désagréablement surpris. Ils pensaient entrer dans une organisation humanitaire et ils se trouvent embrigadés dans une uvre de charité confessionnelle! Je m'y suis très mal pris! Ça promet!

_ Ce n'est pas grave. Tu leur as dit la vérité : maintenant tu vas la taire. Reviens-en douceur sur le chapitre de l'initiation et gomme-le. Ils ne sont pas prêts voilà tout! Même Potti est fatigué. Donne-lui quinze jours de vacances... Les deux matheux font la tête de types tombés dans un traquenard infernal! Le docteur en a vu d'autres et il attend d'en savoir plus avant de vraiment s'inquiéter. Solange n'est pas contre, mais elle va vouloir savoir contre quoi. Jacqueline pouponnait. Quant à Judas, il se croit intouchable autrement que par de l'argent. Voilà nos disciples mon cher Henry! Note qu'ils valent bien des bergers et des pécheurs... Nous sommes tous un peu fatigués. Nous devrions faire comme Potti... Je me demande ce que deviens Arielle... Une petite semaine en sa compagnie... À Venise.

_ Tu es vraiment fatigué mon cher Irwin. Tu partirais vraiment?

_ Pourquoi pas! Tu vois le mâle partout.

_ Ne me prends pas pour un imbécile mon petit. Et sincèrement cela me ferait plaisir que tu t'éclates avec une fille comme Arielle. Et en plus, de connaître tous les aspects des amours humaines, cela t'évitera peut-être de dire d'immondes conneries quand tu "papeteras" sur la question!

_ Je ne sais pas où elle est; je ne sais pas si elle pourra partir; je ne sais pas si elle voudra de moi!

_ Dégonflé! Tu appelles New York, le secrétariat de papa, et dans moins d'une heure ta belle est au bigophone! Est-il n'est-il pas? Allez! Fais-moi plaisir. Je retourne dans la cage. _ Henry quitta le bureau alors qu'Irwin, en rougissant, prenait le combiné.

 

 

 

 

Jacqueline avait servi les boissons. Henry prit son verre, un coca qui s'entourait de buée, et il se cala dans son fauteuil.

_ Des questions? Michel?

_ Oui... Avec Marc, nous voulons bien vous aider pour la partie scientifique, comme Potti nous l'a demandé; mais on ne tient pas à être "initié" à quoi que ce soit... Nous voulons vous voir faire, avant...

_ Mais c'est tout à fait légitime! J'ai eu tort de vous parler comme je l'ai fait... Seul Potti est suffisamment engagé pour entendre un tel discours. Oubliez ce que je vous ai dit. Nous allons travailler ensemble et au fil du temps vous vous déterminerez. Je dois vous préciser que notre équipe devrait se renforcer très prochainement, probablement par la venue de trois scientifiques de grande réputation et par un homme que je n'ose qualifier de religieux tant son esprit est au-dessus des chapelles. Rassurés? Ton avis Potti...

_ Ils ont peur d'être embrigadé! Mais je les connais suffisamment pour prévoir que dans moins d'une semaine, quand ils en sauront plus sur la nature de nos travaux, ils vous harcèleront pour que vous leur disiez tout ce que vous savez! En vrais scientifiques! Solange et le docteur ont émis quelques réserves... Solange?

_ Nous voudrions en savoir plus avant de décider si nous sommes disposés à connaître... Vous voyez ce que je veux dire, professeur?

_ Sans problème! Je vais vous entretenir tout de suite de mon aventure vue sous l'angle des observations physiques... Quel est cet endroit où..._ Henry parla pendant une heure du creuset, de la réalité et de l'espace-temps. Irwin qui avait écouté en silence se leva comme un diable quand le téléphone sonna. Il se précipita dans le bureau.

_ Irwin? Irwin eut une pensée admirative et angoissée pour l'efficacité de son père.

_ Arielle! Nous nous inquiétions de ton sort avec Henry... et il m'a suggéré de te faire rechercher par le personnel de mon père. Qu'est-ce que tu deviens?

_ Je suis en passe d'être engagée pour la saison au Philharmonique de Berlin. J'attendais d'être fixée pour vous contacter. Mais je suis heureuse que tu l'aies fait. Vous en êtes où de votre projet?

_ Tu as compris que nous sommes à Paris. Nous mettons une équipe sur pied... Puis nous prendrons un peu de repos. À ce sujet... j'avais pensé... que si ton travail te le permettait... bien sûr... tu pourrais venir avec moi... en tout bien tout honneur... passer une semaine en Italie... Florence, Rome, Venise...

_ Je veux bien mais à une condition...

_ Accordé!

_ Pas trop d'honneur! Des moments... d'abandon, si tu vois... Et nous resterions à Venise que j'en profiterais pour me reposer. Si tu emmènes Henry, qu'il vienne avec une copine...

_ Il est fiancé. Je ne sais pas s'ils voudront venir... Cela ne t'ennuierait pas qu'ils viennent?

_ Il est sympa et ils voudront, eux aussi, avoir de l'intimité. T'es gentil d'avoir pensé à moi...

_ Sans doute parce que j'ai souvent pensé à toi. Tu me donnes ta réponse quand?

_ Dans quelques jours. Mais si tu veux, je peux venir à Paris. Je reste ici par commodité et parce que je n'avais pas de raisons d'aller ailleurs. Mais si un prince charmant me siffle, j'accours!

_ Nous sommes très occupés comme tu peux le penser, mais je peux te réserver mes soirées... Écoute : fais le point et rappelle-moi dès que possible. Nous aviserons... Une chose encore Arielle... Tu ne me dois rien... et tu n'es pas une "facilité" pour moi. Entendu?

_ Ça change tout! Dans ces conditions ce sera dix mille francs la nuit, plus les petits déjeuners! Tu veux qu'on reste amis Irwin? Alors ne me prends plus pour une conne incapable de faire la différence entre un petit maquereau et un grand bêta! Compris? À bientôt... maquereau! _

 

 

 

 

 

Irwin revint dans le salon avec le visage irradiant de celui qui vient de rencontrer celui que nul ne peut contempler! Tous les regards se fixèrent sur lui ce qui eut pour effet de préciser le lieu de la rencontre : un buisson ardent. Henry, soucieux d'épargner son ami, voire ses amis, particulièrement sensibles après les révélations, vola à son secours :

_ Encore ta fièvre qui te joue des tours?

_ Non... Enfin... oui. Mais continuez! Ce n'est rien.

_ Donc nous avons situé le lieu de l'initiation dans le flou qui représente le point de rencontre des espaces-temps. Flou qui ne vous a pas échappé mon cher Potti! Voilà l'essentiel de ce que je peux vous révéler à ce jour. Sans doute avez-vous des questions à poser. Prenez le temps de les formuler : vous constaterez qu'elles seront sans objet, dans la mesure où je vous ai dit tout ce que vous deviez savoir. Dès que le groupe scientifique sera au complet, nous entrerons dans le détail et c'est moi qui poserai des questions! Voilà! N'oubliez pas que nous dînons ensemble ce soir. À tout à l'heure. _

Tout le monde se leva et Jacqueline distribua les manteaux à ceux qui partaient; dans le silence, celui de ceux qui ont un silence intérieur qui n'est pas que la résonance du vide. Henry aurait juré qu'ils avaient changé. Il regarda Irwin qui lui sourit : ils avaient changé; en écoutant simplement? Il est vrai qu'ils avaient assisté à différentes manifestations. : les variations temporelles, la descente au creuset et la peau translucide, le comportement de l'ordinateur. Toutes choses que le commun des mortels ne verra pas. Deux minutes plus tard les visiteurs étaient partis.

 

 

 

 

 

_ Alors raconte! Elle ira avec toi?

_ Oui. À condition que... tu vois... J'ai dit d'accord...

_ T'as raison mon grand! Profite-en pendant que tu es encore des nôtres... Et puis, qui fait la bête avec discernement, fait l'ange!

_ Elle a dit que tu pouvais venir "avec ta fiancée". Ça vous ferait du bien un peu de repos. Si vous voulez, c'est de bon cur...

_ Dis oui mon roudoudou! Un voyage de fiançailles... à Venise!

_ Première attaque des forces du Mal! Qui était censé nous ménager... Vous oubliez que nous avons le voyage de noces à faire... sauf si on repousse le mariage à plus tard...

_ On ne peut pas faire les deux?

_ Non... Et puis je ne veux pas abuser de l'argent de notre bienfaiteur. Nous prendrons un peu de repos à Paris. Nous irons nous promener sur les quais.

_ Tu as raison mon roudoudou! Nous sommes assez vieux pour rêver sur place.

_ Je n'insiste pas; mais c'est parce que je crains qu'Henry ne manque de temps. Vous m'accompagnez vers le Sacré-Cur?

 

 

CHAPITRE 56

 

 

Henry fit les présentations. Les professeurs Lévin et Mackenzie se dirent enchantés de rencontrer ce jeune homme qui n'était pas du métier; mais dont l'aide pourrait s'avérer précieuse... Henry brodait, tourmenté à l'idée que ces messieurs pourraient snober Irwin. S'il s'avérait impossible de ne pas évoquer la métaphysique, Irwin interviendrait et les autres comprendraient qu'aux confins de l'économie céleste il vaut mieux s'adresser à un (presque) dieu du ciel qu'à des (presque) dieux des mathématiques. Cela risquait de les énerver qu'un petit jeune homme, une sorte d'étudiant, paraisse en savoir plus qu'eux. Alors pour les amadouer il faudra expliquer le pourquoi de la chose et Henry désirait que ces deux-là se cantonnent dans leur spécialité. Potti en rajouta une louche et les illustres personnages se méfièrent d'Irwin ce qui est en soi le début de la reconnaissance, à défaut d'être celui de la considération.

Le salon était aménagé en salle de conférence avec un ordinateur couplé à un projecteur. Potti devait présenter ses travaux; des travaux revus et corrigés par Irwin et Henry. Le dossier se décomposait en trois parties : les phénomènes constatés et les conditions de leur mesure, les simulations sur ordinateur et les résultats obtenus, l'intersection des univers spatio-temporels et la zone floue. Potti parla durant une heure et demie. Les professeurs écoutèrent comme ils n'avaient pas dû le faire depuis longtemps : en silence. Quand le projecteur fut éteint, ils applaudirent spontanément. Ce qu'ils n'avaient pas fait depuis plus longtemps encore! Henry intervint pour rappeler ce que l'on attendait d'eux : qu'ils se portent garants des conclusions des travaux. Ils avaient trois mois pour le faire, Potti restant à leur disposition. Désiraient-ils poser des questions? Non. Ils voulaient une copie des documents et savoir comment joindre Potti. On leur donna satisfaction et ils partirent sans plus de cérémonie, en promettant de téléphoner dès la semaine prochaine.

 

Les trois hommes étaient décontenancés par le départ précipité des professeurs. Un peu frustrés aussi de ne pas avoir pu jouer au plus malin avec ces brillants cerveaux. Ce n'était sans doute que partie remise car tôt ou tard ils comprendront que les calculs ne valident pas à eux seuls l'existence de la zone floue. Elle n'est qu'une des multiples racines d'une équation qui est bâtie sur beaucoup d'hypothèses! Pour distinguer cette solution, il faut s'appuyer sur d'autres données : qu'elles sont-elles? Ils finirent leur verre sans dire un mot. Potti fut le premier à rompre le silence.

_ Ils ont eu l'air intéressé. Ce sont de vieux routiers difficiles à convaincre...

_ C'est aussi pour cela que nous les avons choisis. Ils n'ont pas voulu nous donner d'indications en nous posant des questions non préparées... Ils se comportent vraiment en examinateurs! Vous pouvez considérer, Potti, que leurs applaudissements valent une belle mention à un doctorat.

_ N'empêche qu'ils se méfient! Ils doivent se dire que c'est trop beau! Professeur, et vous Irwin, vous croyez également que c'est trop beau? Que nous allons nous réveiller! Je n'évoque pas l'aspect scientifique : je parle de l'aventure humaine qui s'annonce et qui bientôt ne dépendra plus uniquement de nous.

_ Voyez-vous, nous n'avons jamais pensé que la fin heureuse de cette aventure puisse ne dépendre que de nous! Par modestie d'abord, mais surtout parce que, toujours, nous nous sommes sentis hommes parmi les hommes et ceci d'autant plus que se précisait la réalité de ce qu'est l'homme : un individu merveilleusement doué pour le bonheur d'être! N'est-ce pas ton avis Irwin?

_ J'ai compris cela... Il est vrai qu'il faut l'avoir vu pour le croire! C'est là que nous intervenons! Mais si les autres persistaient à ne rien vouloir voir... au-delà des illusions qui les aveuglent... nous sombrerions, tout comme eux, dans le néant.

 

 

CHAPITRE 57

 

 

L'Hôtel Milton accueillait dans l'anonymat le congrès annuel des uvres de Charité Universelle, alias le Grand Conseil des Églises. Tous les participants étaient en costume de ville ce qui paraissait presque déplacé dans ce cadre froid. Irwin présidait à l'extrémité pleine de la table en U.

_ Messieurs, le professeur Léger et moi-même vous remercions de votre célérité. Vous êtes impatients sans doute de connaître la teneur des expériences vécues par le professeur. Il s'agit, dans les faits, du message le plus direct que la Providence nous ait envoyé depuis plusieurs siècles. Et probablement le dernier! _ La salle bruit.

_ Je voudrais qu'il soit le dernier de cette nature... Je vais vous en donner la teneur. Il y a quelques mois, le professeur Léger... _ Irwin ne cacha que la date du jugement et leur projet immédiat. Il resta très discret sur sa propre destinée.

_ J'attends vos remarques et vos questions.

_ Nous soupçonnions quelque chose d'important, vous nous proposez un événement capital. Souffrez que nous reprenions nos esprits! _ Le cardinal Ronchetti s'essuya le front. Si l'on en croyait ce jeune homme Dieu existait, pardon était, vraiment... Quelle histoire! Qui semblait vraie... Et Jésus, le petit Jésus, en chair et en os! Mais pas Marie l'Immaculée : il avait vu le pasteur le regarder en ricanant... Le cardinal croyait, bien sûr; mais au travers de tant de conventions de tout ordre que le récit d'Irwin lui faisait l'effet d'une révélation. Le cardinal redevenait un simple en esprit! Il ne le resta pas longtemps.

_ Tout cela est évidemment du plus grand intérêt monsieur Mosley! J'ai scrupule à exiger de vous ce que je n'ai jamais demandé aux Évangélistes : des preuves. Mais vous êtes vivants et tous ici nous avons charge d'âmes : nous nous devons de faire cette demande. Monsieur Mosley quelle preuve avez-vous de ce que vous avancez?

_ Messieurs je dois attirer votre attention sur un point : la preuve irréfutable que nous sommes en mesure de vous donner risque de supprimer le libre arbitre qui fait que l'homme agit en homme, est un homme. C'est pourquoi nous ne vous la donnerons pas. Pas à vous représentants trop temporels de vos clergés. Restez calmes je vous prie. Nous sommes conscients de vos problèmes. Voici une liste de noms. Chacun des noms est celui de la plus haute autorité spirituelle et morale de chacune des religions représentées ici. Consultez la liste et donnez-nous votre accord. Après quoi ces hommes seront sacrifiés à moindre mal puisqu'ils ont déjà, plus et mieux que s'ils avaient vu, choisi en toute liberté de consacrer leur vie à leur foi. C'est eux, alors, que vous devrez croire. _ Irwin distribua les listes que les conseillers consultèrent avec un empressement qui n'avait rien de patriarcal. Henry, qui avait désiré en se taisant rester au-dessus de la mêlée, regarda le Mahatma Néhri. Son visage de bronze mat ne reflétait rien de la déception qui marquait celui de la plupart, déception de ne pas voir et surtout de ne pas être de ceux qui méritent de voir. La bulle creva. Les noms faisaient autorité et aucun des participants n'osa s'y opposer.

_ Dois-je conclure de votre silence que vous acceptez notre offre? Merci. Puis-je vous demander votre sentiment sur cet événement que le cardinal a bien voulu qualifier de capital. Monsieur le rabbin... Le rabbin Yankéléwitz se leva.

_ Je reste sans voix... Vous comprenez mon étonnement... J'attendrai l'avis du rabbin Benguigui qui figure sur la liste. Jésus faisait des miracles et nos ancêtres ont dû les voir. Cela ne les a pas convaincus. Et la paix toujours promise et toujours remise ne nous a pas convaincu d'erreur. Moïse est un Envoyé disiez-vous... Il est certain que sa parole aurait du poids.

_ Je ne me trompe pas en disant que, pour vous tous, vos écritures restent la règle et qu'elles ne pourraient être modifiées que par ceux qui les ont sinon rédigées, du moins qui en furent les acteurs privilégiés. J'attire votre attention sur le caractère extrêmement conservateur d'un tel principe. Il va vous falloir réfléchir sur les conséquences possibles de ce genre de comportement. Nous ne pourrons jamais, nous n'accepterons jamais de convaincre le genre humain par des signes sans équivoques. Si vous-mêmes ne vous faites pas les relais de notre message, les jours de l'homme sont comptés!

_ Comprenez que nous soyons prudents! répliqua vivement le cardinal Ronchetti. Les sages qu'à votre demande nous convoquerons, seront de bonne foi. Comment nous assurer qu'ils ne seront pas victimes d'une "illusion", ce mot ayant ici le sens que lui attribuerait la magie noire!

_ Le choix du lieu et de l'heure sera de votre fait. Vous pourrez également nous consigner quelque temps à l'avance dans les locaux qu'il vous plaira.

_ Vous nous imposez vos interlocuteurs. Ils répondent certes aux qualités que vous avez énoncées... Ce sont aussi celles qui se satisfont le mieux de la candeur... Laissez-nous choisir nos témoins.

_ Allons Excellence! Vous les soupçonneriez bientôt de vous manipuler! Surveillez et protégez vos émissaires si vous craignez que nous ne les droguions! Et faites-les radiographier pour vérifier qu'ils n'ont pas quelque électrode d'implantées!

_ Votre ironie me paraît déplacée monsieur Mosley! Que pensez-vous de nos revendications Professeur Léger?

_ Considérez la nôtre Excellence : que vos témoins soient les meilleurs d'entre vous! Quelle garantie pour nous tous! Car il nous importe que les vérités que nous leur révélerons soient correctement transmises. Je crois qu'il n'y a pas lieu de changer notre proposition. D'autres avis? Maître Saripoutha...

_ Professeur, que vous a dit exactement Le Bouddha? J'ai peine à croire qu'il pense que nous pourrions être attirés par le bonheur au point de renoncer au néant.

_ Je lui ai dit : _ Avec la théorie de la suppression des âmes d'élites le Bouddhisme va triompher... _ Il m'a répondu : _ Parmi les bouddhistes probablement! Mais il est possible, au contraire, qu'ils se prennent de passion pour le réel et ses alléchantes promesses. Tu n'ignores pas que nos pratiques, comme celles des hindous, sont proches de celles que vous préconiserez. Vous trouverez dans nos adeptes vos meilleurs partisans. _ Je lui ai alors demandé : _ Comment induire à nous aider ceux qui resteront fidèles au renoncement? _ Il m'a répondu : _ Les bouddhistes veulent se préserver du malheur : ils ne fuient pas le bonheur! Laissez-les se déterminer en vous regardant vivre : apprivoisez-les en vivant. _ Et pour finir il m'a quitté sur un : _ Que la réussite soit avec toi! _ Voilà! Le Bouddha a connu le bonheur chez les Métarex. Cette expérience qui est exceptionnelle, et destinée à le rester, a peut-être modifié sa pensée... Quant au réel et à l'illusion, vous en êtes les maîtres!

_ J'accepte votre proposition.

_ Merci Maître. Et vous Imam Charbi...

_ Je relève professeur que vous ne nous parlez pas du prophète Mahomet...

_ Je ne cite en effet que les Envoyés dont je connais un tant soit peu les uvres. Tous les envoyés sont solidaires et aucun qui ne m'ait pas encouragé. Cela à valeur de discours!

_ Soit. J'accepte votre proposition.

_ Merci monsieur l'Imam. Mahatma Néhri...

_ Je crains monsieur le professeur que vous n'ayez rencontré trop d'envoyés de chez nous! Nous sommes très prolifiques en la matière! J'ai l'avantage sur mes collègues de m'être entretenu plusieurs fois avec vous avant cette réunion. Je dois dire que vous m'avez convaincu, sinon de la vérité de votre foi, du moins de votre bonne foi! J'accepte votre proposition.

_ Merci Mahatma! Alors Excellence?

_ Je me soumets. En absence d'opposition - Le cardinal balaya la salle du regard et du bras - je déclare que l'assemblée accepte votre proposition.

 

 

 

 

 

Les trois hommes occupaient les fauteuils et Jacqueline squattait le large bras cossu de celui d'henry. Irwin s'était détendu alors que le Mahatma semblait campé sur la pointe de son auguste fessier. Henry prit la parole.

_ Je crois que le fait de les inviter à voir par eux-mêmes les a démolis! À moins que ce ne soit un coup de main d'Élodie... Reste à trouver ce que l'on peut leur faire voir!

_ Je pensais que tu savais quoi faire! Tu es gonflé! Même le Mahatma en est estomaqué...

_ Surpris mon cher Irwin, surpris...

_ Je sais quoi faire! Je ne sais pas "comment" le faire... Nuance...

_ Tu veux faire venir le Conseil des Voies? C'est ça, hein? Pas mal... Mais impossible, si je ne m'abuse : question de temps! La visite du creuset? Il faudrait leur administrer des drogues... À éviter! Tu ne peux compter que sur toi! Te voilà condamné à être le Frégoli de Dieu. Tu devras faire des prouesses dont ils diront _ Il y a un truc _ et où il n'y en aura pas. Ils diront _ Je rêve _ et ils ne rêveront pas.

_ Il m'arrive à moi aussi de penser que je rêve... et je ne rêve pas! Que puis-je faire en réalité? Mahatma, je vous en prie, aidez-nous!

_ Je suggère que vous remontiez aux sources du Tout : que vous alliez vers la lumière...

_ En me transformant? Jacqueline mon aimée, pour ton bien, tu peux aller visiter tes ex-collègues... Reviens vite. _ Il lui embrassa la main, elle prit son manteau et elle sortit.

_ Un jour peut-être, quand elle sera mieux... imprégnée... Me transformer en lumière, disiez-vous? Je ne me crois pas capable de le faire : je ne possède pas ce pouvoir, apanage des princes qui règnent sur le domaine spirituel. Mais s'il s'avère qu'une telle transformation est l'acte le plus opportun que nous puissions accomplir il y a peut-être une solution. La grâce m'a été donnée de plier les éléments à ma volonté quand la réussite du projet est à ce prix. Et je connais un prince...

_ Pas question de me transformer en torche humaine!

_ Oh! le vilain messie qui n'a pas confiance en ses alter ego! Ou, pire encore, qui ne veut pas assumer les charges de sa fonction!

_ Mon jeune ami je crains que vous n'ayez pas le choix!

_ Pas vous Mahatma! Ou plutôt, pourquoi pas vous? Vous êtes un prince qui me valez bien.

_ Tu me fais honte Irwin! Moi qui te croyais tout feu tout flamme, brûlant du désir de servir, tu me refroidis! Soyons sérieux! Tu as une objection?

_ Je ne suis pas chaud, voilà tout! J'arrête de déconner : je n'ai pas d'objection. Ou il ne se passe rien, ou bien nous réussissons. Il faudrait faire un essai...

_ Mahatma, avez-vous choisi votre camp? Vous n'êtes pas sur la liste...

_ Je ne le méritais pas! Un religieux hindou qui uvre dans la vie profane est suspect de relâchement : comparé à certain de mes coreligionnaires je suis effectivement contaminé par l'esprit de dispersion. C'est un risque que je revendique. D'ailleurs, le nom que je vous ai fourni n'est qu'un compromis... Je ne pouvais pas inscrire un de ces moines qui en permanence noient leur âme dans l'eau du Gange... Cela dit, j'ai choisi mon camp : ce sera le vôtre. Je sollicite de participer en tant que membre actif à votre projet, à notre projet.

_ C'est un grand honneur pour nous. Acceptez-vous de contempler l'invisible?

_ Pour mieux témoigner de sa matérialité, oui!

_ Mahatma vous êtes des nôtres. _ Les trois hommes se levèrent comme un seul et se donnèrent l'accolade. Puis seul Henry resta debout. Il parla en marchant.

_ Je ne crois pas que nous puissions faire un essai... ni que ce soit nécessaire de le faire. Un acte de foi ne se prépare pas. Nous les réunirons et tu t'embraseras : voila tout!

_ Ils ont déjà vu ça au music-hall! Au mieux on parlera d'hallucination collective!

_ C'est pourquoi nous devons prendre toutes les précautions possibles. Il y a un prestidigitateur du nom d'Ajax qui m'a l'air d'être un type bien et qui s'est en quelque sorte spécialisé dans la chasse aux truqueurs : vous savez ces manipulateurs qui opèrent les gens sans les ouvrir, qui tordent les petites cuillères à distance et autres petits miracles qu'ils attribuent à une puissance paranormale. Nous pourrions l'engager afin qu'il prépare un protocole d'installation et de contrôle permettant d'éviter toute triche. J'ai peur d'une "provocation" : imaginez que l'on trouve je ne sais quel appareil à proximité du lieu de nos exploits... Je vous laisse deviner la suite. Tu trouves ce monsieur, Irwin?; et tu l'embauches. Ça, c'est un premier point. Mahatma pensez-vous que cette "illumination" sera suffisante?

_ Cette manifestation de la puissance divine, car c'est de cela qu'il s'agit, ne peut qu'émerveiller les contemplateurs qui sont, ne l'oublions pas, des hommes d'une très grande spiritualité. N'en doutons pas : ils recevront cette vision comme un cadeau de Dieu. Et c'est eux, avant tout, que nous devons protéger contre le désenchantement que provoquerait une suspicion de tricherie.

_ Es-tu convaincu Irwin? Moi je le suis!

_ J'ai toujours en moi le souvenir des apôtres qui trahissaient Jésus ou fuyaient ses ennemis alors qu'ils avaient vécu sa vie... Mais j'ai confiance en vous. Ils vont s'étonner que ce soit moi le héros de la fête... Que leur diras-tu?

_ Je préciserai ta nature et ta fonction. Tu seras une sorte de médium!

_ Madame Irma... Mahatma, ma vocation messianique ne vous gêne pas?

_ Non : il importe seulement que vous soyez bon! Pour le reste... Est-ce vraiment le temps de finasser?

_ Irwin sera bon! Je m'en porte garant! Je suis fatigué... Comme je ne peux pas l'être cela signifie que nous devons nous arrêter. Attendons le retour de Jacqueline et allons dîner... Je t'avais promis un restaurant Indien. Si le Mahatma m'y autorise, je serais curieux de connaître son appréciation sur ce qui se fait de mieux à Paris.

_ Comment dites-vous? Faisez, faisez!

 

 

CHAPITRE 57

 

 

 

La salle du monastère de Trévira, dans l'Italie du Sud que le soleil d'hiver ne grillait pas encore, la salle méritait le nom d'oratoire. Les stalles s'y faisaient face et entouraient une estrade sur laquelle se tenait habituellement le moine qui dirigeait la prière. Les murs peints aux couleurs de la foi, de l'espérance et de la charité, le bleu ciel, supportaient quelques gravures propres à édifier l'incrédule et à conforter le croyant. Huit personnes occupaient les places, huit personnages en froc de bure grise. Sur l'estrade, comme l'agneau sur l'autel, Irwin costumé de lin blanc ressemblait à une éclatante statue plantée dans son ombre. Près de la porte, Henry conversait à faible voix avec le cardinal Ronchetti. Il désigna la couronne de toile noire qui longeait les murs au niveau du plafond :

_ Voici venue l'heure de vérité. Nous devons baisser le rideau : cela fera une bien triste châsse pour un tel joyau, mais cette tenture noire en toile métallisée à fait l'unanimité des spécialistes : elle absorbe tout! Excusez-moi, je vais donner les ordres. _ Il sortit accompagné du cardinal et se dirigea vers les deux illusionnistes - Le Grand Conseil en avait choisi un -, chargés d'aménager le local afin d'éviter précisément qu'une des parties tentât d'illusionner l'autre.

_ Monsieur Ajax vous pouvez y aller! N'oubliez pas le climatiseur... Excellence je vous quitte... Priez pour nous... tous! _ Il fit un signe d'adieu à Jacqueline et à Potti qui étaient chargés de monter la garde puis il repassa la porte qu'il referma soigneusement. Il revêtit une robe de lin blanc - Irwin portait un costume arrivé de New York le matin même - et prit place sur son siège, le neuvième et dernier. La toile noire, manipulée de l'extérieur, descendait sur les murs et recouvrait le plafond. Cinq minutes plus tard la salle était un sac.

 

 

 

 

 

La lampe de secours s'alluma au bas de l'estrade et l'air rafraîchi caressa les pieds nus des silhouettes immobiles. La voix d'Henry, étouffée par la draperie et par l'émotion, parut ne venir que de lui.

_ Messieurs nous vous devons la vérité : nous ignorons la forme que prendra sa manifestation. Nous avons présumé qu'elle utilisera la lumière pour nous éclairer. Je vous demande de rester attentifs et patients. Merci. _ Henry ne connaissait à ce jour qu'une méthode pour accéder à un état supérieur : la méditation. Il entreprit donc de méditer. Son esprit sonda les esprits voisins. Ceux des invités étaient remarquablement sereins : l'esprit de gens qui ne doutaient plus. Il frôla celui d'Irwin : il entrevit un éclat... La trop grande lumière, celle du premier soir qui lui avait brûlé le cerveau! Il devint évident que c'était cette lumière-là qu'il devait apprivoiser. Il replongea dans la vie pour s'entretenir avec Irwin.

_ Je crois que la solution est en toi. Ta lumière intérieure, celle qui m'avait vitrifié le cerveau! Tu n'as pas une idée?

_ Je l'avais soupçonné mais je n'ai rien trouvé... À moins que... Tu te souviens : il y avait eu transfert d'énergie... C'est ça que tu n'as pas supporté... Ce n'était pas la lumière en elle-même... Ors cette énergie n'est pas infinie, loin de là. Si tu pouvais la répartir sur nos amis, je pense qu'ils la supporteraient sans dommage.

_ Je n'ai jamais rien opéré de semblable! Je ne sais même pas si je suis capable de pénétrer deux esprits en même temps! Et suis-je capable aujourd'hui d'insuffler ma propre volonté dans l'esprit d'un tiers? Et de plusieurs? Attends que j'essaye..._ Henry retourna à sa place. Il retrouva vite la sérénité qui berçait l'esprit de ses proches voisins. De l'un... puis de l'autre... De l'un et de l'autre. Puis du suivant et du suivant du suivant... De tous! Il contourna celui d'Irwin... Il ressentait en lui chacune des pensées comme l'on voit toutes les fleurs d'un feu d'artifice : à la fois une par une et toutes ensemble. Il fit le geste de la victoire en direction d'Irwin, puis celui de l'attente : la main ouverte devant soi, paume vers l'extérieur. Il reprit sa quête. Il retrouva l'unisson; et l'abandonna pour ne solliciter que les pensées du Mahatma Néhri. Alors il lui jeta dans l'esprit un appel d'une telle intensité qu'une douleur fugitive traversa son propre front :

_ Mahatma je suis Henry Léger. Regardez-moi et levez un bras! _ Le Mahatma le regarda et leva le bras gauche. Il regardait avec étonnement. Il pensa et Henry l'entendit - _ C'est la première fois professeur? _ Oui. _ Vous tentez un transfert collectif? _ Oui. _ De quoi? _ D'énergie. _ - Henry relâcha son attention et le silence revint. Un autre jour il aurait brisé là. S'il demandait une pose? Il se leva pour consulter Irwin.

_ Je voudrais souffler un instant. Tu crois que l'on peut faire une pose?

_ Sans problème! Nous sommes entre gens de bonne volonté. Je vais leur parler.

_ Messieurs, le professeur demande une pose d'une dizaine de minutes. Pouvez-vous l'accepter bien qu'elle ne soit pas au programme? _ Sans même se concerter les huit participants se levèrent.

_ Merci de votre compréhension. Attendez un instant nous allons faire relever la tenture. _ Deux minutes plus tard, seuls Irwin et Henry occupaient la pièce.

_ J'ai discuté avec le Mahatma par télépathie!

_ Oui et non. Oui si l'on considère le résultat, non si l'on considère la manière. Ce que tu as fait est purement miraculeux et n'a rien de commun avec un impossible rayonnement. Tu t'es "transplanté" dans l'esprit du Mahatma! De la même façon, je devrai investir les esprits pour qu'ils voient ma lumière intérieure... Et non pas la rayonner comme un phare... Quand l'heure de ma mission sera venue, je pourrai faire cela sans ton intermédiaire.

_ Ça ressemble à l'histoire de l'hostie... Ceci est mon corps!

_ Tout à fait mon cher Henry! Pour en revenir à notre démonstration, tu dois bien comprendre le procédé : il faut que tu m'accompagnes chez nos amis. Sans toi, ils ne me laisseront pas entrer! Tu es la clef!

_ Je passe te prendre... et on va tirer un feu d'artifice chez les copains... Tu crois que cela sera suffisant?

_ Personne n'a jamais rien vu de plus! Ils n'ont jamais vu que du feu! Dès qu'il s'est agi de la puissance divine... Si tu veux je pourrais faire "Boum Boum" comme dans les films? Mais franchement...

_ Tu as raison. Donc j'investis tous les esprits, je les réunis, et je vais te chercher pour te les présenter en bloc de façon à éviter un trop grand éblouissement. Facile...

_ Courage! Un petit problème toutefois... C'est de ta qualification qu'il s'agit et non de la mienne!

_ Aie! Est-ce que je peux t'investir sans que tu m'en mettes plein la vue?

_ Il faudrait que je reste concentré sur un sujet quelconque, genre "la pêche aux thons dans les eaux espagnoles".

_ Tu devrais choisir plutôt "l'industrialisation de la tomate" de façon à te concentrer plus facilement... Changement de procédure : j'investis ton esprit préoccupé et en ta compagnie je réunis tout le monde. Puis je te ramène à toi et tu nous éblouis. Plus exactement nous les éblouissons car contrairement à ton habitude tu restes discret : tu fais de la lumière sans me faire de l'ombre! Au pire ils nous associeront dans la gloire... Je suis disposé à accepter cette injustice...

_ Je ne vois pas d'autre solution! On les rappelle?

_ Une minute! Laisse-moi souffler... Elle arrive toujours demain Arielle? Et vous repartez lundi? Vous vous connaîtrez là-bas... Enfin moi, ce que je t'en dis... Conseil d'ami. Dis-toi bien que jamais tu ne referas la première fois! T'en vivras d'autres et des meilleures, mais plus jamais celle-là! Les anciens qui restaient fiancés très longtemps n'étaient pas si cons... T'imagines la libido qu'ils se forgeaient! Et comme tu le sais, il vaut mieux l'avoir en béton!

_ C'est ça, laisse béton! Monsieur à suffisamment soufflé pour retourner où souffle l'esprit? Et seulement l'esprit divin!

_ I'm. right! Go! _

 

 

 

 

Ils demandèrent aux autres de rentrer et le rideau noir retomba sur l'acte deux qui commença. Henry porta son attention dans les pensées d'Irwin : le chant des mouettes l'accueillit, et le bruit de la mer sur les flancs du bateau, et les cris des hommes qui remontaient les lignes, et les battements désespérés des thons... Oui : il avait osé! Après tout, à quoi pensait Jésus aux noces de Cana? Il devait discuter d'autres choses que de lui dans une assemblée festive où le vin coulait à flots! Alors pourquoi pas de thon? Henry invita le pêcheur à le suivre et c'est une armada qui investit les esprits. Elle se retrouva en eaux calmes, à peine troublée des vaguelettes de l'étonnement : celui de ceux qui n'avaient jamais pêché! Doucement la mer se retira et les premières lueurs apparurent. Elles scintillèrent, froides, sur la crête des vagues, les vagues du reflux. Puis ce fut la plage d'ouest, tôt le matin. Les esprits se réchauffaient. Henry, qui semblait-il commandait, poussa le feu et les lueurs se faisant plus claires, plus vives, commencèrent à mordre. À mordre dans la chair, à la surprise des participants qui croyaient l'avoir mortifiée. À dire vrai, sur des hommes de cette qualité elle n'eut que des os à ronger. Puis, de la moelle, elles extirpèrent quelques craintes endormies qu'elles laissèrent se calciner. Cela fut fait avec la nonchalance d'un jardinier anglais qui expulse d'un gazon centenaire une petite herbe vraiment folle : for her Majesty. Alors seulement elles exaltèrent la gloire du créateur.

La flamme changea de nature : la chaleur qui purifie devint la chaleur qui réconforte, jaillissant de mille bouches qui étaient mille yeux, les yeux d'Yrwin vus de l'intérieur, bleus comme les murs, bleu ciel, bleu tendre. Les religieux tombèrent en adoration, qui les mains jointes, à genoux, qui allongé à même le sol, face contre terre, qui telle une fleur assise, ou encore à genoux le front touchant la dalle, ou rythmant la prière de longs balancements. Soudain, alors que rien n'indiquait que le charme dût être rompu, il le fut. Pour un plus grand bonheur, pour le plus grand honneur. Sous la seule lumière électrique cinq hommes occupaient l'estrade. Ils avaient pour nom : Jésus, Mahomet, Moïse, Rama Krishna, Le Bouddha. Ils n'eurent pas à se nommer, chacun les reconnut. Il sembla à Henry qu'ils s'étaient habillés de façon à ressembler à leur icône. Ils descendirent de l'estrade et saluèrent tour à tour les religieux. Ils ne s'attardaient pas sur le représentant de leur obédience, sans doute pour mettre en avant l'union qu'ils souhaitaient voir s'instaurer. Jésus donna une chaleureuse accolade à Henry, puis il s'isola un instant avec Irwin. Le rabbin en profita pour entreprendre Moïse sur la présence, sur la réalité, de Jésus. On crut entendre Moïse répondre qu'il avait fallu du sang frais, à moins que ce ne fût du sang neuf, et qu'avec plus de foi en l'homme et dans les écritures, ils, les juifs de l'époque, auraient fait l'économie d'un messie; et qu'au point où on en était, ces vieilles lunes n'étaient vraiment plus à l'ordre du jour! Le rabbin prit la leçon avec humilité mais ne put s'empêcher de risquer un _ Et la Shôa? _ Moïse hésita : après tout, avant d'être le champion de Dieu il était celui des hommes! D'avoir touché le fond avec un doigt de Dieu ils auraient dû remonter... Quel fiasco! D'un geste recueilli Moïse remit en place la calotte du rabbin. Et il se détourna. Le musulman voulu discuter de la guerre sainte, avec Mahomet. Le prophète le regarda et sans dire un mot versa une larme qui en tombant sur le sol fit un trou dans la pierre. Les chrétiens n'osaient s'adresser au Christ. C'est lui qui vint à eux. Il leur dit en désignant Irwin et Henry _ Suivez ces deux-là; celui-là maintenant et puis l'autre quand son temps sera venu. _ Il ajouta _ Et mieux que vous ne me suivez! Cette fois-ci, c'est nous tous qui serons sacrifiés. _ Les moines et le Mahatma faisaient cause commune face au Bouddha et à Rama Krishna. _ Le bonheur est-il réel? Doit-on le rechercher? _ Les Maîtres se regardèrent. Rama Krishna parla : _ Soyez réels vous-mêmes. _

Les Envoyés étaient de nouveau sur l'estrade. À tour de rôle ils adressèrent à l'assemblée le même message.

_ Mes amis. Vous savez aujourd'hui que les jours de l'espèce humaine sont comptés. Je vous abjure, nous vous abjurons de vous rassembler. Nous confions à Henry Léger la mission de vous guider. Et nous vous confions à vous, présents ici, la mission de témoigner de notre volonté. Qu'elle soit faîte! _ Ils se regroupèrent et ils se fondirent dans la lumière céleste qui avait réapparu. Elle persista un moment, accrochée aux esprits. Elle déclina comme celle d'un astre au couchant. C'est à Henry qu'il appartenait de l'éteindre : ce qu'il fit.

 

 

 

 

 

Henry souriait, fatigué. Ils étaient venus les cavaliers de l'apocalypse, pour la combattre plus que pour l'annoncer. Aussi étaient-ils cinq. Il embrassa l'oreille de Jacqueline, assise sur ses genoux, et s'adressa à Irwin qui dans son habit de music-hall lui parut triste.

_ Eh bien! mon grand, te voila intronisé! Ça s'arrose! Quelle journée! On ne pouvait pas espérer mieux! Tu ne crois pas?

_ Le fait des princes... Tu as vu les religieux! K.O. debout! Et maintenant gonflés à bloc! Nous devrions les prendre dans l'équipe... À étudier... Tu t'en es bien tiré. Félicitations!

_ Mon roudoudou est toujours bon!

_ Ne m'appelle pas ton roudoudou et je vous remercie. Nous sommes tous toujours bons! Tiens en ce moment je suis bon pour prendre une douche et faire un petit somme.

_ Oh oui! mon roudoudou, je vais te laver le dos! Et je te borderai... T'as dit un petit somme? Avant ou après?

_ Je suis tellement heureux de cette journée que tu n'arriveras pas à me la gâcher! Tu sais Irwin : je crois que sans eux nous étions dans la m...

_ Oui! Entre la scatologie et l'eschatologie ce n'est qu'une question de temps... Combien de millénaires avons-nous gagné? On y va?

 

 

CHAPITRE 58

 

 

Henry avait bien dormi. Jacqueline l'avait quitté à minuit et le sommeil l'avait remplacée jusqu'à huit heures. Il sauta du lit et ouvrit les rideaux. En bas l'eau grise s'écoulait vers la mer : après la journée d'hier cette constance le rassura. Il voulut les nouvelles qu'il trouvait dans le Livre, toujours présent, toujours discret. Le Livre ressemblait ce matin à un roman, à la couverture d'un roman avec son titre - La marguerite du temps -. Et une première page qui commençait par : "Deux fois par jour, henry Léger regardait le monde à l'envers. Ce qui fait que le reste du temps il le regardait à l'endroit". Suivaient quelque quatre cents pages qu'il survola de suffisamment près pour constater qu'elles relataient, sous une forme légèrement romancée, l'essentiel des aventures qu'il venait de vivre. Il se précipita dans la cuisine où déjà, fidèle à ses vieilles habitudes, Irwin engloutissait un très gros petit-déjeuner.

_ Si tu ne mets pas ta vie en danger arrête de manger et viens voir le miracle : le Livre a fait un petit! Il a écrit le roman... Le boulot est terminé! Je me marie... Je fais le voyage de noces... La vie, quoi!

_ Tu l'as lu?

_ Non, mais vu l'origine je suppose qu'il est bon : qui pourrait faire mieux que les tenants du Verbe? Écrire plus juste que les Princes des Écritures! Reprends ta bouffe, je vais te faire la lecture. Lire la nouvelle naissance devant l'âne qui mange sa paille, quel symbole... de café! Je commence : "Deux fois par jour, Henry Léger regardait le monde à l'envers. Ce qui fait que le reste du temps il le regardait à l'endroit". Ça commence bien!

_ Tu lis sans faire de commentaires, s'il te plaît. _ Quand Irwin eut fini de manger, il lut en même temps qu'Henry. Ils lisaient vite, très vite, sans déchiffrer, le sens des mots irriguant leur esprit comme une éponge absorbe l'eau. Ils terminèrent en moins d'une demi-heure.

_ Tu as vu tout ce que tu m'as fait subir!

_ Et à moi! Tu as vu tout ce qu'ils m'ont fait subir! Dis donc Irwin avant de nous lancer dans l'exégèse de l'uvre, voire dans l'apologie pour certains passages me concernant, tu n'aurais rien à me dire... par hasard.

_ Non... Je le regrette mais, outre le fait que sa révélation ne t'aiderait en rien, le message de Jésus s'adressait à ma personne messianique. Je peux te dire toutefois que c'est un message d'espoir. Alors, ce roman?

_ Moi j'aime bien mais j'ai peur que ce soit chiant pour le commun des mortels! Il y a des passages que je ne comprends plus! Moi qui en suis le héros!

_ Cela n'a rien d'étonnant... Tu les comprenais quand tu les vivais. C'est le propre du Verbe vivant... et c'est le propre de l'art. Si tu méditais sur ces passages, il est probable que tu trouverais le sens qui s'attache à eux le jour de ta lecture. Ce qui importe, c'est que tous les sens, toutes les directions, te mènent vers le réel. Par contre je redoute une lecture hâtive... Méditer c'est contempler la tour de Pise de différents points de vue...

_ On le fera traduire en Italien! Pourquoi dis-tu que c'est le propre de l'art?

_ Soyons restrictifs : le propre de l'uvre artistique. Je te défie de me prouver que deux individus appréhendent et s'approprient une uvre de façons identiques.

_ Où se trouve l'art dans les immondices qui encombrent tant de présentoirs.

_ Dans l'il de celui qui porte sur l'uvre un autre regard que le tien. En définitive l'artiste c'est toi! Le créateur propose et le regard dispose! En fait il serait plus juste de juger de la richesse potentielle d'une uvre, de sa propension à communiquer à ceux qui la considèrent cette sensation exaltante que l'on attribue volontiers aux uvres que l'on qualifie d'art.

_ À la limite qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse! Donc je ne dois pas m'inquiéter...

_ Si nous détenions la Vérité l'aurions-nous dévoilée? Le fait que nous n'en détenions qu'une parcelle nous autorise seulement à être plus précis. Le respect du libre arbitre nous impose des sacrifices...

_ D'être à la mode : d'avancer couvert!

_ Je ne dirais pas cela car la couverture est trouée... Nous sommes précis et rigoureux par endroits seulement... Nous proposons des puzzles plutôt que des paraboles. Mais je suis persuadé que ceux qui le voudront trouveront profit à nous lire. Et le style?

_ Il s'inspire de la musique contemporaine. Il me fait penser à "Éclairs sur l'au-delà..." d'Olivier Messiaen. Je dirai que d'une manière générale il s'attache à représenter toutes les phases de la vie plutôt que d'en disséquer une seule. Tu ne trouves pas?

_ Tu parles du style? Au sens large alors... Rythme, harmonie... de l'écriture et du sujet... On est loin de la symphonie classique en effet. Ce n'est pas du John Cage quand même! Je crois qu'il devrait plaire à ceux qui aiment la descente des rivières de montagnes en kayak, avec ses passages dangereux et ses promenades. À ceux qui aiment que ça vive!

_ Ce que je redoute, tout comme toi Irwin, c'est la lecture hâtive. Je crois que l'on devrait recommander une vitesse maximum. On pourrait dater chaque événement et demander au lecteur, en première lecture, de respecter la dose, de suivre le calendrier. Libre à lui de revenir méditer...

_ C'est une bonne idée.

_ Je crois que nous nous inquiétons à tort : sans l'aide d'un miracle nous sommes voués à l'échec. Ce n'est pas la peine d'épiloguer sur ce qu'il faudrait faire : cela se fera si cela doit se faire. Préparons-nous à gérer le succès mon frère. J'aurais bien aimé que tu sois mon frère... J'aurais sûrement été plus grand. Où que tu sois mon fils : tu aurais été plus petit! Dis donc frangin, pourquoi le Livre a-t-il écrit le roman avant d'attendre la fin?

_ Tu n'as qu'à le lui demander! _ Henry se pencha vers le Livre. Il lut : "J'ai écrit le roman parce que ton sens critique est bien plus développé que ton sens artistique! Et je l'ai écrit maintenant, pour te laisser le temps de le corriger!"

_ Il a livré son sentiment! À mon avis ne corrige rien. Laissons-le assumer sa production! Autre chose qui me revient : tu es un petit cachottier... Monsieur avait une vie privée... Monsieur folâtrait dans les bois la nuit venue... par exemple... Quand il n'était pas occupé à sonder... l'esprit des demoiselles. Cochon!

_ Tu me déçois Irwin... Que tu puisses assimiler le combat mortel que j'ai livré contre la bête obscène...

_ Tu n'avais pas mis de préservatif?

_ J'te merde! Si nous évoquions madame Lechat, Bernadette, qui a un goût prononcé pour les défroqués?

_ Si nous parlions du programme de cet après-midi? _

 

 

FIN

Orsay le 11 dec 1996