Le Marin Népalais

Roman

 

 

 

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Chapitre I

 

Le bruit traversa l'arrière-cour et buta sur la vitre. Dans la chambre les hommes n'entendirent qu'un son sourd, débarrassé des cris. Yann tourna la tête vers la fenêtre :

« Un attentat, tu crois ? L'année commence bien ! Qui a fait sauter ce genre de bouchons d'après toi ?

_ Sans doute les bamboulas... Ils en ont marre d'être pillés ! » Martin s'extirpa d'un fauteuil aussi dépenaillé que lui, laissant l'impression d'abandonner ses vêtements. Il s'installa sur le lit.

« Il est bien mon plumard, hein ? Emmaüs, pour 10 Euros. » Un sommier aux lattes écrasées par le temps, un matelas squelettique, efflanqué ; une couchette où le moindre rêve vous réveille. Yann se demande si les Démunis, dont l'avenir est scotché au passé, s'embarrassent l'esprit de projets. Il interroge Martin :

« Vous n'êtes que très peu à militer ? La police nous parlait de quelques centaines de trublions...

_ Disons un bon millier...

_ Les Nantis font moins bien ! Songe que nous n'étions qu'une poignée au Ministère... Une poignée d'abrutis.

_ Sur le coup des fiches ? Tu devais me raconter...

_ Je t'expliquerai tout cela... Je dois partir. J'ai rancard.» Deux minutes plus tard il descendait l'escalier délabré.

 

§

 

La vitrine du drugstore s'était répandue sur le trottoir et sur la rue. Parmi le verre et le bois quelques blessés hurlaient, assourdis par le souffle de la bombe, criblés d'éclats. Aucun autre secours que le réconfort des passants. Yann savait qu'en pareil cas les ambulances filaient vers les beaux quartiers, en attendant que la police statue sur la nature exacte de l'attentat. Elle arrivait justement, trois lieutenants sortis d'une voiture et, jaillis d'un transport de troupe, une flopée de Municipaux cuirassés comme des robots. Ils établirent un cordon de sécurité, éjectant du périmètre protégé tous ceux qui ne saignaient pas. Deux officiers fouillèrent les décombres, le troisième glanant des renseignements à la cantonade. Personne n'avait rien vu. Un des policiers dénicha une armature de sac tordue, l'autre téléphona que l'objet du délit était trouvé et, surtout, que la population du secteur vivotait tranquillement. Dix minutes plus tard la première ambulance arrivait.

Yann ne s'était pas attardé : une scène trop habituelle dans un ghetto "démuni". Les révoltés de tous bords venaient s'exprimer là, faute de pouvoir accéder aux quartiers des Nantis où l'on vivait en état de siège : caméra dans tous les coins, îlotage de village, fouilles à la tête du client et interdiction de séjour à la moindre incartade pour qui ne possédait pas une adresse valable ou le précieux passeport, un bulletin de salaire. Les étrangers incapables de se faire cautionner par un Nanti respectable, se voyaient fixer à la cheville un bracelet inviolable qui les désignait électroniquement à l'attention bienveillante des autorités. A priori leur visa n'excédait pas la semaine, juste le temps de faire savoir à qui de droit, qu'ils étaient prêts à travailler pour moins cher que les types en place. Quant aux territoires des Possédants, il fallait franchir des barrières pour y pénétrer.

 

§

 

Yann tourna rue du Temple, une longue tranchée sombre creusée dans des immeubles de dix étages, aux façades plates, en béton gris. Des H.S.L., habitations sans loyer destinées aux Démunis sans autre revenu que l'allocation de survie. Trois cents mètres plus loin, des arbres effaçaient les bâtiments : un cordon de verdure, une couronne sans lauriers, un sas entre deux modes de vie. Chaque arbre, un marronnier aux feuilles sales, abritait du soleil un contingent de policiers. Il ne pleuvait pas depuis 2 mois. Yann longea l'orée du bois. À droite, quelques immeubles séculaires rompaient la monotonie des H.S.L. Au bas de l'un d'eux, une boutique peinte en vert et bardée d'enseignes clignotantes, sollicitait le client. Pourtant elle ne vendait rien : elle donnait. Un sigle sur la porte, ARAN, le précisait. Yann pénétra à l'intérieur de l'antenne parisienne, Enfants-Rouges, de l'Agence Régionale pour l'Aide aux Nécessiteux. Assise à son bureau, le rendez-vous l'attendait.

 

 

Chapitre II

 

 

Avisant une badgeuse sur un pilier, il se plaça face à elle. L'enceinte acoustique de la machine susurra : "M Yann Kermadec, vous êtes attendu bureau N° 3." Il venait pour la première fois, à l'initiative de l'Office de Contrôle Économique, un organisme bancaire chargé par le gouvernement de surveiller la situation financière des citoyens. La jeune femme du bureau 3 l'accueillit en souriant. Bien qu'il soit gêné d'être là, il pardonna ce signe de bonne humeur. Il occupa la chaise qu'elle lui désigna.

« Bonjour et bienvenue à l'Office. Je suis mademoiselle Marie Mercier. Monsieur Kermadec, je vais résumer votre dossier. Interrompez-moi si nécessaire. Européen français, né à Paris en 2020, études en psychologie appliquée et poste au Service "Consultations Nationales" du Ministère des Affaires Intérieures. Licencié en septembre 49 pour faute grave ! Habite actuellement rue Pastourelle, chez Monsieur Martin Bourguignon. Vous êtes sans revenu. Vous sollicitez une aide pécuniaire. Exact ?

_ Tout à fait.

_ Votre faute est classée "Confidentiel défense". Je suis habilité à ce niveau. Pouvez-vous m'en dire quelques mots ?

_ Volontiers ! J'ai rétabli des vérités dans les questionnaires que nous présentons à la population. C'est tout.

_ Allons, ne soyez pas modeste...

_ En fait j'ai modifié le caractère des dits questionnaires : j'ai transformé une machine à duper en outil d'information.

_ Vous prétendez que les sondages sont truqués ?

_ J'étais bien placé pour le savoir...

_ Pourquoi vous en être inquiété au bout de... quatre ans ?

_ Je sortais de l'école... Un petit Nanti policé. Un poste plein d'avenir ! Ce n'est pas tant le procédé qui m'a choqué : ce sont les conséquences qu'il entraîne. Et ça, il faut le temps de l'appréhender ! Celui de se décider...

_ Quelles conséquences ?

_ Ce n'est guère l'endroit pour en parler. Et puis j'aggraverais ma situation en tenant des propos subversifs... Je ne vous connais pas !

_ Touché ! Je suis la fille de Louis Mercier, le patron de la multinationale "Bosanto" et ci-devant Ministre des Finances.

_ Mazette ! Du "Possédant" pur jus ! Que fait sa fifille en ces lieux ?

_ Volontaire du Service Civil. Figurez-vous que ce monde ne me convient guère plus qu'à vous. Je souhaite confronter des impressions livresques à la réalité du terrain avant d'envisager de quelle manière je pourrai oeuvrer à son amendement.

_ Et papa supporte de telles velléités ?

_ Il fait comme vous : il se moque ! Il parle d'un "prurit" qui toucherait les adolescents biens nés... Il oublie qu'il vient de m'offrir un hélico pour mes 25 ans !

_ Reconnaissez qu'un souci de la sorte n'est pas monnaie courante chez les rejetons de la haute. Mais je ne demande qu'à être convaincu ! Si votre compassion descend jusque-là, accordez-moi un rendez-vous particulier... En attendant il me faut manger : que m'offrez-vous ?

_ Une aide mensuelle de 500 Euros durant 3 mois. Compte tenu de vos antécédents, cette subvention est soumise à condition : vous devez rechercher un emploi. Un studio en foyer H.S.L. peut vous être alloué pendant quelque temps... Mais franchement, je ne vous vois pas loger là-dedans.

_ Je peux rester chez mon ami. Je pense que les autorités vont m'oublier : elles n'ont pas intérêt à relever le niveau intellectuel des Démunis ! Elles devraient favoriser ma réinsertion. J'accepte l'aide.

_ Signez là. La première mensualité est disponible sur votre compte. Pensez à vous inscrire à l'A.N.P.E. Précisez que vous êtes qualifié en psychologie du comportement en milieu professionnel... Je peux consulter votre dossier "intégral" si vous le désirez ? Je ne pourrai rien vous communiquer... Disons que mes conseils seraient plus judicieux !

_ C'est donc vrai ! N'importe quel Possédant peut accéder à ces dossiers ! Quand je pense au baratin sur le sujet : " Aucun risque à interconnecter tous les fichiers vous concernant... La justice y veillera. Dormez tranquilles braves gens..."

_ N'importe quel ministre... Ou fille de... Je vous le concède. C'est oui ou c'est non ?

_ J'ai besoin de réfléchir. Quand je vous connaîtrai mieux peut-être...

_ Que craignez-vous ?

_ Accepter un passe-droit n'est jamais gratuit : vous êtes redevable. À qui ?

_ O.K. Connaissons-nous mieux. Passez me voir demain vers midi. Nous déjeunerons ensemble. Nous avons beaucoup à partager...»

Ils se quittèrent sur les amabilités d'usage. Ils ne s'étonnèrent qu'un peu plus tard de la tournure prise par un rendez-vous administratif.

 

Chapitre III

 

 

Marie quitta le bureau vers midi. Sous l'oeil intéressé des policiers elle traversa la frontière. Quand elle parvint sur l'esplanade de la mairie, la climatisation de son ensemble fit merveille. Une nouveauté ce vêtement : fabriqué dans un tissu frigo-électrique, capable de transformer le rayonnement solaire en frigories. Bientôt elle fut la seule, au guichet du parking, à ne pas transpirer. Il fallait attendre qu'un pont élévateur extirpe votre hélicoptère du sous-sol. Quelques minutes plus tard elle survolait Paris ; une ville distribuée en cinq espaces cloisonnés par les coulées vertes : trois quartiers "démunis", au Nord, Centre et Sud ; un quartier "Possédants", à l'Ouest, et le reste affecté aux Nantis. Vu du ciel, la cité se composait de trois surfaces grises, d'une verte, et d'un patchwork des deux couleurs. Marie ne s'attarda pas : elle emprunta la transversale est-ouest, altitude 1 000 pieds. Vitesse 50 km/h. Elle glissa en silence sur le bois de Boulogne. Au-dessus de Suresnes elle grimpa à 3 000 pieds pour s'insérer dans le rail Ouest. Là, elle fixa la vitesse au maximum autorisé, 200 km/h, et elle régla le pilote automatique sur la destination, Vernon. Un petit quart d'heure à dominer la Seine, un fil d'argent qui rayait la terre, et elle atterrissait sur le toit d'une colline, terrasse d'un manoir immense, une porte de la Normandie au coeur troué de la forêt. Elle quitta l'hélico qui disparut dans les entrailles du sol. À vingt mètres d'elle, les pans de chaume formaient une bâtisse de blé posée sur la verdure. L'orée de la clairière tremblait dans la chaleur ; une lumière asservie aux molécules d'air chaud, brume lumineuse, impalpable, badigeonnait de clair l'ombre des futaies. Entre la demeure et les murs d'arbres hauts, des plates-bandes de fleurs, enchâssées dans le serpentement des allées, égayaient le gazon vert.

 

§

 

Marie adorait cette résidence secondaire. Depuis que l'engin volant l'avait rapprochée, elle venait déjeuner là. Une surprise l'attendait : la présence de son père, debout devant le porche, un verre à la main. Un mètre soixante-dix de tendresse embrassant une fille unique. Un accueil habituel mais une présence plus rare, exceptionnelle aux repas de midi. Le patron de Bosanto, actionnaire principal du conglomérat avec trente pour-cent du capital, régnait sur quelques millions d'employés et sur un capital plusieurs fois supérieur au budget national. Quant aux bénéfices...

« Mon cher papa... Rien de grave ?

_ Non non. Je désire te parler. Entrons.» Il avait pris sa fille par l'épaule, presque un tic chez lui quand il voulait séduire. Il avait commencé avec elle dès qu'il put l'atteindre sans trop de contorsions. Le hall d'entrée ne démentait pas la première impression : la taille d'une nef paroissiale et la décoration digne d'une cathédrale. Et rien qui ne soit vrai : aucune icône sur écran plat, aucune tapisserie par projection, aucune statue holographique. En d'autres termes : rien d'ordinaire.

Ils pénétrèrent dans la salle à manger. Une longue table, susceptible de satisfaire à 26 convives, des chaises à dossiers hauts, deux bahuts, murs et plafonds blancs, parsemés de carrés noirs, fenêtres à petits rideaux, le mobilier et la décoration indiquaient clairement que le spectacle devait se trouver dans les assiettes. À l'extrémité Ouest de la table nappée de soie tissée de filets d'or, étaient disposés deux couverts, argenteries et Limoges anciens, cristal de Baccarat. M Mercier s'adressant au majordome :

« Nous déjeunerons à l'office, James » Puis se tournant vers sa fille, avec un fin sourire :

« Le décor conviendra mieux à la teneur de nos propos...»

Une agitation les précéda et à peine eurent-ils le temps de traverser la pièce que la table de la cuisine était dressée. Ils s'installèrent face à face, la baie vitrée à la droite de Marie. La vaisselle, d'extraction plus modeste, ne manquait pas de charme et la nappe à carreaux sentait le terroir. Le menu lui-même fut changé : soufflé en terrine, cailles en pigeons, fraisier en tartelettes, Bordeaux en Beaujolais.

« Tu voulais me parler ?

_ Oui. Figure-toi que mon collègue de l'Intérieur m'a signalé que tu devais recevoir un dénommé Yann Kermadec. Ce monsieur s'était mis dans la tête de modifier les questionnaires établis par le Service "Consultations Nationales" auquel il appartenait. Car, bien entendu, lui et ses comparses se sont fait prendre et limoger pour faute grave. Seules des considérations d'opportunité leur ont évité la prison. Méfie-toi de lui...

_ Je l'ai reçu ce matin. Effectivement, il m'a fait bonne impression... Tu devrais apprécier ce genre d'individus, toi qui fulmines contre la passivité de tes collaborateurs, ces "fils à papa, incapables de mériter des places qu'ils doivent à leurs pères !" Sans parler des noms d'oiseaux qui métamorphosent souvent, tes bureaux en volières !

_ L'appréciation que je porte sur la personnalité de ce monsieur n'a rien à voir en cette affaire. La peste, aujourd'hui, se nomme liberté !

_ Et tu t'étonnes que je ne partage pas ce sentiment ?

_ Non. Pour tout dire, je me félicite même, de ce que la cruauté du monde ne soit pas dans ta nature. Alors je m'en amuse, je m'en inquiète, mais je ne m'en étonne pas : je te sais bien née !

_ À quoi bon puisque mon destin est tracé : une image du tien !

_ S'il s'avérait un jour qu'une solution existe, qui te satisfasse, tu saurais la voir et la mettre en oeuvre : une gourde ne le saurait pas ! En attendant, souffre que ton vieux père t'indique la voie ; d'autant qu'elle sinue dans le paradis terrestre... Cela dit, je te concède que ce monsieur Kermadec a du cran... Peut-être avons-nous tort de nous priver de ses services... Puisqu'il ne t'est pas indifférent, invite-le à dîner un soir prochain : nous verrons s'il n'est qu'un exalté.

 

Chapitre IV

 

Yann avait quitté la boutique. Il déjeunerait avant de rentrer chez lui. Il hésita à s'engager sous la frondaison. Meilleure nourriture du côté des Nantis mais beaucoup plus de tracas ! La tranchée du Temple le reprit et le déposa sur les traces de moleskine d'un siège de chez McDo. Un Big Chicken fit l'affaire. Il mâchonna face à l'écran géant qui occupait le mur du fond. Actualités du jour, de la veille, de la semaine, du mois, de l'année, il n'osa penser du siècle, tellement identiques à elles-mêmes ! Ici, actualités à l'intention des Démunis bien sûr : guerres et famines ailleurs, à foison, grosses promos pour les programmes télés et des promesses gouvernementales qui ne mangent pas de pain, du genre, le prix du blé baissera. Peu de pub, les Démunis n'ayant rien à dépenser concernant le superflu. Certains "Entrepôts culinaires" rappellent leurs adresses sans grande conviction : tout le monde sait qu'ils vendent de la m...! Pas chère... Et le plus souvent les gens se la procurent gratuitement, avec l'argent de l'Aide. Yann règle le Big avec sa carte de paiement. La fille de l'agence n'avait pas menti : il possède 550 Euros. Maintenant 449. La jeune femme... Que me veut-elle ? Une Possédante plus plus. Le Fric plus le Pouvoir ! « Papa m'a offert un hélico...» Alors que dans ces quartiers de paumés, nous n'avons même pas le droit de rouler en voiture ! D'accord les transports en commun sont gratuits et le métro nous appartient : il grille les stations des Nantis. Eux, ils se déplacent en bus, certains en voiture. Les Possédants font ce qu'ils veulent... Le Fric et le Pouvoir ! Yann s'étonna qu'un destin puisse le balader d'un point médian aux extrêmes : lui, le Nanti, il allait connaître de la Société en ce milieu de XXIe siècle. Il côtoierait la misère et la richesse extravagantes : les SDF, consolation et repoussoir, et les Golden men, espoir et menace.

La rue de nouveau. Par ici quelques boutiques habitent les rez-de-chaussée. Des agences pour la plupart, de banques et d'entrepôts. La devanture d'un commerce de produits asiatiques tranche par ses mauves pastel. Un café fait dépôt de pain. Une pharmacie verte touche un dispensaire blanc. De la musique sort d'un magasin. Éloignée de cent mètres alentour, la grisaille neutre reprend le dessus. Sur les trottoirs peu de passants, sur la chaussée plusieurs véhicules de services, taxis et livraisons, des vélos. Aucun endroit n'évoque l'exhibitionnisme marchand des zones pour Nantis. L'apartheid financier respecte en priorité cette règle : "Les Démunis tu ne provoqueras pas !" Yann connaît bien ces principes, établis au cours des années dix, après les émeutes. À l'époque, il ne suffisait pas que l'on baigne dans la misère : les médias vous narguaient ; la richesse virtuelle vous submergeait, exacerbait l'envie. La société de frustration battait son plein. Aujourd'hui c'est "À chacun selon ses moyens !". Yann prit la rue Pastourelle, sur la droite ; un immeuble H.S.L. occupait chaque côté puis, traversé la rue de Beauce, des "résidences" rénovées depuis des décennies, aux façades blanc-gris, percées de grandes fenêtres masquées aux deux tiers par du contreplaqué, bordaient les trottoirs et la chaussée. Il passa devant le drugstore, muet sur son attentat, si ce n'était l'inhabituelle propreté des abords et la présence de peintres à l'intérieur. Il s'engagea sous le porche du n° 8, emprunta l'escalier en face de l'ancienne loge. Il sonna à la porte palière du premier. Martin ouvrit.

 

Chapitre V

 

Le look chiffonnier de Martin occupa l'embrasure. Il s'effaça.

« Si tu restes là, je te donnerai une clé.

_ A priori, je reste.

_ Alors, bienvenue dans ce havre... Havre de quoi au juste ? » Yann entra et referma la porte.

« D'amitié ! Pas de paix sociale... J'ai hâte d'en découdre avec les jardiniers ! Les pourvoyeurs de cette nécropole ! Je viens de traverser une ville de zombies. Et, crois-moi sur parole, le quartier des Nantis ne vaut guère mieux ! La même chose en couleurs.

_ Calmos. Le matin des morts vivants ce n'est pas le prochain... Je peux te dire que les zombies, ils trimballent de sacrées chaînes. Arrimés à l'inculture qu'ils sont ! » Yann avait pris place sur le lit.

« Un seul fauteuil ne suffira pas. J'ai touché ma paye de fauché. Tu en cherches un et je te rembourserai. Idem pour un plumard. Fifty-fifty pour la bouffe et le loyer ? O.K. Il faut que je me dégotte un terminal... J'ai encore quelques abonnements en cours. Et des copains un peu partout... Sans e-mail je me sens nu !

_ Ouais... Sauf que d'ici, l'accès est limité à certains services et à certains endroits. Je serais surpris que tes habitudes t'y conduisent... Tu ferais mieux d'essayer avec un portable et à partir d'un quartier in. Car en plus ils t'espionnent !

_ J'avais oublié... Tant qu'elle n'emmerde que les autres, une dictature est supportable...

_ Tu as conservé des amis là-bas ?

_ J'évite les contacts : pour leur sécurité. Afin d'éviter de les perdre aussi...

_ Moi je les mouillerais un poil, histoire de compter les vrais.

_ À quoi bon... La situation est tellement imprévue que les plus sincères eux-mêmes peuvent perdre les pédales. Je testerais la faiblesse de leur caractère... Je ne choisissais pas des frères d'armes... Je pense que la plupart m'auraient secouru dans un malheur "normal".

_ De ce côté-ci du mur de l'argent, les amis ne peuvent être que des frères d'armes ! L'amitié passe après. Pas de problèmes ce matin ?

_ Non. Une bonne surprise même : la jeune femme qui m'a reçu est une Possédante plus plus, mal dans sa peau. Le mal de l'air sans doute, car son papa, M Mercier, le ministre, vient de lui offrir un hélico ! Je déjeune avec elle demain.

_ Ouah... Elle est bien ?

_ Je crois... Elle est tellement au-dessus de mes moyens que je ne l'ai pas vraiment regardée.

_ Tu n'avais pas de copine ?

_ Si : plusieurs. Et toi ?

_ Je vais aux putes ! Je suis méchant : les filles sont gentilles et elles font ça pour presque rien. Tu comprends, créer une famille n'a pas de sens. Celles que tu vois, viennent de l'extérieur. Un Nanti qui a loupé une marche débarque ici avec sa smala. Je suis venu dans les bagages de mes parents. J'avais 15 ans. J'en ai trente. Aucune aide pour les mômes. La main-d'oeuvre gratos il la trouve ailleurs. Alors ils ont remballé leurs grands discours sur la famille et la procréation financièrement assistée... Même l'Église fait profil bas. Aimer une femme sans jamais lui faire d'enfants c'est trop dur... J'ai essayé.

_ Chez nous aussi... Je persiste à dire chez nous !

_ Tu ne croupiras pas dans ce marigot : ils te donnent une leçon mais ils ne sont pas assez fous pour nous contaminer en important des mecs de ton acabit. Chez toi ?

_ Chez nous aussi le discours malthusien fait florès : dépasser deux gamins est mal vu ; et sanctionné par une majoration d'impôts ! Tu me diras que faire des mômes avec la vie de dingues que nous menons... D'autant que les contragestifs permanents sont bien pratiques !

_ On raconte qu'ici ils en mettent dans l'eau... On n'imagine pas le drame que c'est pour nos jeunes femmes, cette interdiction informelle d'enfanter. Car ils n'ont rien promulgué : ils font semblant de te laisser choisir... Le vice absolu ! Naguère les pauvres avaient plus d'enfants que les autres... Je pense que l'on touche là à l'aspect le plus cruel de la loi du marché.

_ Qu'est-ce que l'on peut faire ? Tout vient de si loin... La social-démocratie n'a pas réagi quand les marchés industriels et financiers ont pris la relève des choix politiques durant les dernières décennies du XXe siècle. Il aurait fallu établir le coût social de la mondialisation par exemple. La classe laborieuse a creusé sa tombe avec ses élus, malhonnêtes ou malvoyants.

_ Tu crois à leur incompétence ?

_ Oui et non. L'avenir était totalement prévisible... Trop peut-être. D'où l'abandon généralisé de toute déontologie, de tout principe moral, au profit d'un sauve-qui-peut effréné. Aucun secteur ne fut épargné : politique, familial, professionnel, sportif, artistique ; d'autres encore... Pour ceux qu'il est convenu d'appeler "le peuple" la casse fut immense : a l'orée de ce siècle, la France comptait déjà plusieurs millions de "Démunis" ! Quand par inadvertance, le Premier ministre de l'époque, un socialiste, laissa échapper "que le gouvernement ne pouvait rien contre les conséquences néfastes du marché" personne ne descendit dans la rue. Tout était dit.

_ Que faire ?

_ Attendre que les mécanismes universels qui procèdent "à" et "de" l'évolution des sociétés autorisent le changement. Ou, comme l'a dit un politicien du siècle dernier : « Il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience ! » Le point principal reste que le mode de consommation occidental n'est pas applicable, et très loin s'en faut, à l'humanité. Or, abandonner la spirale "désir, satisfaction, désir, satisfaction, ..." basée sur la possession de biens matériels, équivaudrait pour les Possédants à renoncer à leur hégémonie. Comptons qu'ils se défendent.

_ On va attendre longtemps ?

_ Je n'en sais rien ! Je voulais dire que la révolution aura lieu quand les esprits seront prêts.

_ Et bien ! Préparons-les !

_ C.Q.F.D.

 

Chapitre VI

 

Le père et la fille avaient bavardé quelque temps puis lui, il s'était envolé. Ils avaient bu le café, logés dans une bulle de fraîcheur naturelle, un fluide léger, câlin, au milieu de la fournaise, sur la terrasse climatisée ; un brevet finlandais exploité par Bosanto, une histoire d'électricité statique jouant avec la température des ions... Seuls inconvénients : il ne fallait pas se mettre à la "terre" sur la zone traitée et il fallait penser à se "décharger" à travers un shunt en la quittant. Nonobstant ces précautions, la sensation valait le coût de l'installation. D'autant que le système étant réversible, vous pouviez l'hiver, prendre l'air en chemise sans avoir froid.

 

§

 

Son père disparu, elle fit le tour des allées du parc. Ce prélude à un après-midi de congé l'amena sur un banc du bois. Un instant, celui que son vêtement réagisse à l'ombre épaisse, elle frissonna. Elle se réchauffa rapidement au souvenir du jeune rebelle, ce fou charmant au regard plein. Rien d'un tel poids dans les yeux de ses amis, rien d'une telle couleur, elle se reprit, d'une telle ardeur. Petite ombre au tableau, ce regard, qu'elle avait croisé sur quelques visages peints dans les galeries du Louvre, semblait ne pas la voir. En eut-il été autrement, qu'elle s'en fut offusquée : les femmes de sa condition n'apprécient guère ce qui, pensent-elles, flatte les roturières. Il y a une forme de générosité dans cet état d'esprit : disposant au plus haut point de presque tout, elles abandonnent les joies faciles à moins comblées qu'elles. On leur inculquait cette morgue comme une bonne manière, ajoutant que sans elle, elles seraient harcelées. Avait-elle maintenu plus de distance que nécessaire durant l'entrevue ? L'idée lui vint que l'énoncé de ses titres, en l'occurrence sa filiation, suffisait à l'isoler. Que savait-elle des Démunis ? Excepté le personnel de maison, ses précepteurs et des amis du "groupe Hugo", tous des Nantis, elle n'avait côtoyé que ses pairs. En effectuant le Service civil, elle quittait le sérail pour la première fois. Elle se réjouit de le savoir Démuni de fraîche date. Sans doute, en y prêtant attention, saura-t-elle lui parler : elle entretenait d'excellentes relations avec la gouvernante. Elle flâna un peu, la tête ailleurs, dans le "magasin gastronomique", maîtresse de maison préparant le dîner d'accueil, demain soir. Sa mère sera-t-elle là ? En admettant qu'elle soit disponible, chose très rare chez cette "surbookée", il est peu probable qu'un repas familial en compagnie d'un Démuni puisse l'intéresser. Cette éventualité ne lui déplut pas : madame mère, vieille noblesse d'argent, tenait sur le monde et les gens des propos tels, que monsieur père qui les modérait, passait pour un humaniste ; ce qu'il ne pouvait être : marché, capitalisme et argent du beurre oblige. L'épouse mettait le mari en valeur et beaucoup pensaient que c'était là sa principale qualité. Monsieur Kermadec aurait-il supporté les diatribes sur " les Démunis qui refusent un travail, oui monsieur, alors que les enfants d'Océanie le font !" Marie devait rendre cette justice à sa mère : c'est à ce genre de discours qu'elle devait son éveil. Quoi ! des enfants travaillaient ? Sur le même sujet, papa n'évoquait que l'aide apportée par l'Occident aux pays en voie de développement ; malgré le coût exorbitant des transports. Marie, gamine, avait tissé sa toile de renégate en utilisant le lin que sa mère avait filé. Femme, elle voguait à sa main, soucieuse des écueils et de la peine qu'elle pouvait causer à son père. À quatorze heures elle rentra.

 

§

 

L'hélico grimpa tel un oiseau, sans autre bruit qu'un feulement de pales. La meule de paille jaune sombra dans la brume. Le retour se faisait sur un rail à 4 000 pieds. Elle inscrivit Paris-Invalides sur le pilote et fixa la vitesse à la moitié du maximum : le plaisir, fort, de voir émerger la ville, et la peur, aussi, de voler trop vite dans le flot serré des engins que les systèmes électroniques confinaient dans des volumes réduits. L'automatisme lui rendit la main au-dessus de l'héliport des Invalides. Elle descendit en conduite "accompagnée" : la voix d'un robot plein de prévenance signalait les dangers. Atterrissage, parcage, dix minutes après elle marchait le long du quai d'Orsay. L'eau du fleuve, transparente, promène quelques bateaux. Sur l'autre berge, les arbres des Palais chapeautent de vert leurs racines en pierre. Plus loin, le ruban frais jette un pont entre la Concorde et l'Assemblée. Puis la nature, exposée dans le Jardin des Tuileries, contemple sa quintessence dans les Van Gogh, Manet, Monet du musée d'Orsay. Marie ne s'arrêtera pas, croisera les murs du Louvre, doublera l'Institut et par les quais de Conti et des Grands Augustins, de Saint-Michel et de Montebello, elle rencontrera le pont de l'Archevêché qu'elle traversera entre deux squares. Enfin, après le pont Saint-Louis et la rue du dit roi en l'Île, plusieurs croisements encore, la vitrine colorée de la galerie Hugo apparaît. Elle était arrivée.

 

 

Chapitre VIII

 

Les deux hommes discutèrent jusqu'à trois heures. Un discours de la méthode en fait, car l'appréhension de l'infini peut se tenter de deux façons : soit en méditant sur l'immanence divine, soit en délibérant des moyens propres à changer le monde. Une troisième avait disparu : statuer sur le sexe des anges. L'Église, soucieuse d'évoluer avec son temps, avait déclaré dans les années dix, qu'ils étaient bisexuels. Donc ils ne conclurent rien, sinon qu'une balade chez les Nantis rechargerait leurs batteries. Yann suggéra à Martin d'enfiler un de ses costumes "s'il voulait qu'ils puissent se promener à peu près tranquillement." Martin obtempéra, poussant la complaisance jusqu'à tailler sa barbe et laver ses chaussures. Ils n'abusèrent pas totalement les policiers qui adoptèrent d'emblée le ton de politesse condescendante qu'ils utilisent avec les Nantis susceptibles de basculer. Yann qui connaissait leur comportement normal, un brin obséquieux - les municipaux dépendaient d'un Chef de Police qui dépendait des électeurs - ne s'y trompa pas. Toutefois tous ne les contrôlèrent pas. Ils purent déambuler dans le Paris des Nantis.

Les écrans géants qui jouxtaient la façade de L'Hôtel-de-Ville, affichaient une mosaïque d'images censées représenter "live" les fonctionnaires en action. Yann ricana :

« La transparence ! Donner à voir... Ils font ce cinéma dans tous les établissements publics.

_ C'est puéril !

_ Oui... Et démago. Par contre, les caméras fliquent le personnel... J'ai connu cette pression dans mon ministère. Plus je bossais, mieux l'administration arnaquait le laudateur des aquariums, puisque mon boulot consistait précisément à le duper ! Sans parler des séquences enregistrées, quand le "taux de mobilité" de l'endroit filmé descend au-dessous d'un certain seuil...

_ Note qu'il y a du monde à la cafette...

_ Le quart d'heure de pause... Tu n'as jamais bossé ? En dehors de la pause, interdiction de quitter ton poste. Et pas question de tricher, avec ton badge qui signale ta position en permanence !

_ Si on l'enlève...

_ Il alarme dès que sa température descend sous trente degrés ; ou si son "taux de mobilité" fait craindre pour ta santé ! De toute façon, une tricherie coûterait trop cher : renvoi immédiat, avec les conséquences que tu connais.

_ Les gens ne travailleraient pas sans cette surveillance ?

_ C'est une longue histoire... En deux mots, mais nous y reviendrons : il parut nécessaire, vers les années vingt, de stopper l'expansion technologique et de favoriser l'étude et la production de biens d'équipement à destination du Tiers-Monde. Aucun humanisme là-dedans, le simple souci d'accélérer le développement de marchés qui tardaient trop à émerger. Il fallait les aider en leur fournissant des matériels adaptés d'un point de vue technique et écologique. Des matériels simples, fiables, bon marché et ne polluant quasiment pas ! Autrement dit : faire du nouveau. Ceci, en évitant de casser les marchés existants. Or, si la reconversion des équipes techniques n'offrit guère de difficultés - la recherche de l'excellence dans les caractéristiques souhaitées stimulant les esprits - il en alla tout autrement avec la consommation de produits devenus archaïques, eut égard à l'idée que l'on se faisait alors du "progrès". La mercatique et la publicité se déchaînèrent pour pallier un manque d'intérêt qui finit par triompher : les marchés occidentaux périclitèrent. En fait, la population s'aperçut que les marchés n'existaient pas en propre, par l'utilité basale des produits ; les marchés c'étaient eux, les consommateurs, avec leurs désirs dénaturés par le rêve, la frustration ou la vanité... Ce syndrome affecta principalement les Nantis, lesquels en profitèrent pour esquisser un "retour à la nature" du plus mauvais effet sur le revenu des entreprises et la mainmise des autorités. L'émergence de la philosophie "hinchriste" date de cette époque. Tu connais la suite : aujourd'hui l'ordre marchand règne à nouveau. Nous aurons l'occasion d'évoquer la bataille, car elle se révèle riche d'enseignement. Cela dit, pour en revenir à ta question sur l'ardeur au travail, les préceptes hinchrists ont lézardé une partie de l'édifice : les producteurs-consommateurs ont acquis une vie intérieure ! Pas tonitruante certes, mais nettement plus consistante qu'elle ne l'était sous la férule du judéo-christianisme. Il semble que l'individu soit plus proche de sa personne, de sa vie quotidienne ; moins immortel mais plus vivant ! Alors il oublie moins de se ménager du bon temps... D'où la surveillance...

_ Ils feraient mieux de réclamer une réduction d'horaire !

_ Délicat de descendre sous les trente heures actuelles... Les problèmes de logistiques et de gestion du personnel deviendraient prépondérants... Il faudrait diminuer en fonction des gains de productivité, or ils stagnent depuis longtemps. Et puis, au fond, les gens n'y tiennent pas : trop de temps libre révélerait leurs capacités potentielles ! Le travail a bon dos.»

Yann se tut. Embrasser en quelques phrases un demi-siècle d'évolution l'ennuyait. Difficile de ne pas faire la leçon... Trop facile d'oublier que soi-même on partagea longtemps ce mode de vie ; sans comprendre vraiment pourquoi, un jour, on prit le risque d'en sortir.

La foule s'enflait des premiers employés en rupture de bureau. Les autobus absorbaient les queues à mesure qu'elles se formaient. Sur l'héliport, l'envol des grosses libellules évoquait quelque été monstrueux. Les deux amis traversèrent le bras de Seine. Ils s'amusèrent un moment des éclairs rouges qui brassaient l'eau claire. Une fantaisie du Maire ces immenses bassins en plein fleuve, supposés démontrer la pureté de l'eau. Limpide et pure, peut-être, mais une victoire sans péril, les industries les plus polluantes exerçant leurs nuisances sous des cieux moins chichiteux. Néanmoins, le bruit courait que les poissons n'y faisaient pas de vieilles arrêtes... La rue d'Arcole longeait deux murs de bimbeloteries pieuses et parisiennes, antichambre du monument de la piété parisienne, Notre-Dame. La cathédrale éclate de blancheur sous le cierge solaire. Yann s'exclame « Quelle écriture ! » Martin se tait. Vingt ans qu'il n'était pas revenu dans ce coin et l'image est intacte... Yann continue :

« Les textes hinchrists, pour intéressants qu'ils soient, n'ont rien donné de semblable... Dans ce domaine, la croyance écrabouille la philo ! Il est vrai que la première suppose la présence d'un tiers, tandis que la seconde ne s'adresse qu'à soi... Et, à part les écrivains, nul ne s'écrit à lui-même. Viens, on traverse ! »

 

 

Chapitre IX

 

 

Un instant Marie contempla la vitrine de la galerie. Quelques toiles informelles flamboyaient. Discrète, une aquarelle "à l'ancienne" semblait dire : «Excusez-les...» Une sculpture, un âne de facture classique, supportait sur son dos une dizaine de vieux bouquins en papier. Rien de nouveau depuis la semaine dernière. Elle entra. Immédiatement sur la droite, une table faisant office de comptoir accueillait le terminal de paiement. En face de la porte, un mur épais séparait la pièce en deux. L'aile droite regroupait les arts plastiques ; celle de gauche, la librairie. De part et d'autre, des consoles permettaient d'accéder aux oeuvres diffusées par les services télématiques. Assise en face d'un espace libre, une jeune femme observait un hologramme. Elle se leva à l'approche de Marie.

« Tu es en avance ! Tant mieux : regarde ça ! Qu'en penses-tu ?

_ L'esquisse d'un "espace" de Gorgiu ?

_ Et bien non ! Il s'agit d'une gravure du XVIIIe siècle, mise en configuration tridimensionnelle. Étonnant, non ?

_ L'originalité de Gorgiu réside dans son approche de la quatrième dimension...

_ Voyons... Quatre D ! » Elle avait prononcé ces deux mots d'une voix forte. L'image virtuelle se troubla, puis les formes géométriques qui la composaient formèrent des lacis de combinaisons. Marie s'exclama :

« Tu vois les limites du système ?! Fais-lui fabriquer un Gorgiu maintenant...

_ D'accord : quatre D Gorgiu.» Nouveau flou, retour à l'origine, puis lente évolution du volume vers une sphère parfaite. Enfin la perfection se brise en mille figures, abacules d'une fine mosaïque, tesselles d'un ornement temporel, errements programmés de l'apparence dans l'infini du temps.

«D'accord Marie, c'est autre chose... Il organise divinement le chaos. Stop. Fin.» L'éther s'éteint. Un homme vient d'entrer. Les femmes l'embrassent. La propriétaire des lieux, Sonia Soulovska, à peine plus âgée que Marie et à peine moins de charme qu'elle, désigne des sièges à ses invités. Ils s'asseyent. Sonia sert du thé froid. On va papoter un moment, jusqu'à l'arrivée d'un groupe de six personnes, sexes partagés. Embrassades. La réunion se tiendra côté librairie. On déplie les chaises sorties d'un débarras et Sonia déclare ouverte la réunion mensuelle des Amis de l'Art, section de Paris.

 

§

 

 

« À l'ordre du jour : point sur les dossiers en cours et suite à donner ; répartition des tâches ; questions diverses. Adopté ! Je... » Les membres de l'amicale connaissent l'état lamentable de l'art ; des arts. Lamentable non par sa qualité intrinsèque, chaque génération touchant quelques surdoués, mais dans sa relation avec la société. La dichotomie datait du siècle dernier, voire de l'antépénultième, avec l'arrivée de l'abstraction dans la représentation d'éléments concrets, ou que les peuples considéraient comme tels. Si l'avènement concomitant du matérialisme n'arrangea pas les choses, celui de l'hinchrist, cent ans plus tard, fut fatal. Expression futile de l'esthétique, les arts devinrent, sous le nom de "design", un sous-produit de la culture marchande. Sa fonction première, révéler la transcendance de l'homme, ne concernait plus aujourd'hui qu'une poignée d'amateurs. Rassemblés en associations, ils entretenaient la flamme des quelques artistes encore soucieux de dévoiler une vérité authentique, fut-elle agnostique ou athée. Les membres de ces confréries, elles en avaient souvent la qualité parfois les travers, se recrutaient par cooptation. Marie avait poussé la porte un jour qu'elle flânait et l'émotion qu'elle manifesta devant les oeuvres avait touché Sonia. Soudain, brutalement même, Marie avait mis l'oeil dans l'essentiel et porté jusqu'au cerveau le sentiment que l'art transpose de la forme, de la couleur et de l'harmonie. Une révélation : les objets inanimés ont une âme ; l'artiste est un médium. Pourquoi n'avait-elle rien vu de cela en regardant les oeuvres qui décoraient ses salons ? Pourquoi le voyait-elle maintenant ? Deux ans déjà... Sonia s'était tue. Un garçon brun, se prénommant Pierre, prit la parole.

« Je m'occuperai du musée. Qu'un établissement national puisse procéder de la sorte est insupportable ! Mettre en réserve les sculptures du XIXe sous prétexte qu'elles n'ont plus la faveur du public et qu'il faut faire de la place aux structures holographiques, gourmandes en espace, cela relève de la barbarie. D'autant qu'il s'agit, soit de reproductions d'oeuvres anciennes, sans la masse ni le grain, et le plus souvent à échelle réduite, soit de ces "volumes animés" contemporains que nous exécrons, car ils prostituent tout à la fois la forme, le temps, la couleur et le son ! Que faire ? Écrire d'abord. Au ministre... Marie pourrait peut-être...

_ En parler à mon père ? Mon pauvre papa... Je ne suis pas certaine qu'il se sente concerné... Sans être ignare, loin de là... Je lui en parlerai. Après tout, c'est une affaire d'argent : il faut agrandir le musée car ils ne renonceront jamais à exposer ce qui plaît.

_ Adéquation de l'oeuvre à l'oeil ! Et il est plus facile d'adapter l'oeuvre ! Quand tu as compris ça, tu as tout compris ! Doit-on solliciter les médias ?

_ Attendons de savoir ce que mon père décidera. Tel que je le connais, s'il s'intéresse à l'affaire, il aimera que cela se sache. Mais on ne doit pas lui forcer la main. Na ! Il est comme ça mon papa !

_ Bon ! J'ai fini mon travail ! À toi Sonia. » L'heure suivante, on traita plusieurs affaires. Sans désespoir ; avec la vigilance de la gardienne du feu : les hommes sont partis quelque part dans la jungle ; quand ils rentreront ce sera l'embrasement. Passons les journées maussades, les nuits glaciales, une semaine, un an, une décennie ; un siècle... Un jour ils reviendront.

Certains partent, les autres restent, autour d'une tasse de thé, d'un hologramme, lisent le texte d'un livre électronique, entre eux.

 

§

 

 

Marie sort vers dix-huit heures. L'air encore tiède occupe le pavé. Réaction du vêtement : le printemps s'installe et les odeurs d'aisselles mouillées viennent des bras de Seine. Pomme de fraîcheur, bulle fraîche, Marie promène son atmosphère dans l'éternel Paris. Les touristes, camisoles nippones, textiles nord-américains, fluo, légers, boubous bleus ou blancs sur fond noir, étoffes pastel des saris, les étrangers baladent le monde dans la cité. Pont Marie. La jeune femme remonte le quai de Bourbon, lequel, caprice ou ironie de l'administration, éloigne de la statue de la liberté plantée là, sur le pont. Proue de l'île, chevet de la cathédrale, couronne d'arcs-boutants, un pont et le square de nouveau, la perle de pierre côté coquille ; deux hommes sur le trottoir, aux allures légèrement décalées. Elle reconnaît l'un deux, le jeune homme du matin, de midi, et peut-être, elle hésite, de chacune des heures de la soirée.

 

 

 

Chapitre X

 

 

Yann a vu le fruit défendu, l'edelweiss, la plante qui gîte au sommet des séracs du plus pentu des glaciers : le glacier social... Il ne peut l'éviter.

« Bonsoir mademoiselle... Un ami, Martin. Marie Mercier, qui pourvoit à mes besoins depuis que je suis tombé dedans. Vous logez par ici ? Non ! Suis-je bête...

_ J'aimerais pourtant vivre en croisière. Les Nantis qui habitent là ne doivent pas nous envier.

_ Ne devraient pas. Mais le confort de ces appartements, leurs surfaces, sont loin d'atteindre ceux des vôtres, je suppose.

_ Vous croyez ? » Une gêne avait relayé la surprise. Martin prétexta une course urgente afin de s'éclipser et Yann n'insista pas pour le retenir. Seuls sur le trottoir, elle lui prit le bras.

« Nous buvons quelque chose ?

_ Volontiers...

_ Je vous invite. » Ils franchirent le Pont au Double, longèrent sans les voir les portails de l'immense façade et se posèrent dans le café qui, au nord-est, délimite le parvis. Le trouble supplantait la gêne et les mots, déjà, lentement se forgeaient. Assis côte à côte face au flan nord, elle commanda deux glaces sous l'oeil approbateur de son compagnon. Un concert de sons étranges se mêlait à la chaleur déclinante. Ils discutèrent un long moment. Puis soudain :

« Mon père désire vous connaître !

_ Quel honneur. Vous lui aviez parlé de moi ?

_ La police l'avait fait. Vous deviez m'approcher... Je l'ai entretenu de notre entrevue. Il est convenu que vous aviez du cran. Enfin il voudrait s'assurer qu'il ne s'agit pas seulement d'une exaltation irréfléchie... Je n'aurais pas dû vous dire tout ça !

_ Que lui importent les gens tels que moi !

_ Ne croyez pas cela... Vous êtes une denrée rare ; très rare... Il faut vous annihiler. Socialement parlant. L'idéal étant bien sûr de vous récupérer... sans vous casser... De vous "retourner", comme on le ferait d'un espion.

_ De trahir. Qu'il n'y compte pas !

_ Attendez de connaître le montant de la récompense !

_ Je reconnais le cynisme des riches : chaque homme à son prix !

_ Croyez-vous sincèrement que je participe de cette pensée ? » Pour la première fois il la regarde. Des yeux d'un brun très clair s'ouvrent dans un masque lumineux. La palette colorée d'un artiste a décoré la bouche et les paupières. Le visage doit son humanité au nez fort, au menton volontaire, à la chevelure blonde mi-longue, stylisée "naturelle". Quelques carats de lumière lapidaire ornent ses oreilles. Il revient sur le regard.

« Je n'en crois rien... Cela dit, malgré moi j'ai un prix... Qui serait celui de l'effacement ; et non de la trahison.

_ Mon père ne vous demandera jamais de trahir : il n'aurait plus confiance en vous ! Il vilipende ses jeunes collaborateurs, un ramassis de couards : il peut vouloir muscler son entourage ? Ou vous confier une tâche qui demande courage et grandeur d'âme ? Que diriez-vous de la direction d'une fondation ? Il en possède une dizaine.

_ Vous êtes chargée de me recruter ?

_ Absolument pas ! Une idée, simplement... Nous parlons... Et dites-vous bien, que mon opinion n'a qu'une faible influence sur ses décisions. S'il abonde souvent dans mon sens, quand nous traitons d'affaires "domestiques", c'est parce qu'il considère que dans ces domaines, qui ne l'intéressent guère, je possède une délégation de fait. Sinon, pour le reste, c'est-à-dire l'essentiel, il entend tellement d'avis différents, que sa politique consiste à confier ses décisions à son "instinct". Avec la réussite que l'on sait !

_ Dans quelle catégorie me classera-t-il ?

_ J'imagine qu'il mijote quelque chose en rapport avec moi... Mon "état d'esprit" l'inquiète. Quel comportement doit-il adopter ? Entre la carotte et le bâton ? Je le connais : il choisit toujours l'option la plus dynamique. Soyons alliés !

_ A priori je suis de votre côté...

_ À mes côtés ?

_ Voyons d'abord ce qu'il me proposera... D'être votre chaperon peut-être ? Je n'accepterai que si les châtiments corporels sont autorisés ! » Elle se contenta de sourire. Ce garçon lui plaisait. Dans le troisième dessous et rien de servile dans son comportement. Une retenue de bon aloi. Où s'arrêtera le bon aloi ? Quand ?

L'heure avançait. Déjà le soleil empruntait le lit du fleuve et les façades de la rive gauche miroitaient. À la faveur d'un changement de service, la terrasse se vida. Elle s'excusa, on l'attendait. Comme convenu, il la rejoindra demain midi à son bureau. Ils se quittèrent impatients et satisfaits. La vie soufflait sur les braises...

 

 

 

Chapitre XI

 

 

Yann rentra par le plus court chemin. Pressé de parler d'elle... On ouvrit quelques sachets sous vide, on décongela un dessert ; à 20 heures, les deux hommes dînaient.

« Elle est trop top, ta copine !

_ Faut pas rêver. Ou plutôt, il ne faut se permettre que ça : rêver ! Une créature de rêve, voilà ce qu'elle est cette femme... À usage onirique ! Et destinée à le rester.

_ Tu peux lui plaire !

_ La question n'est pas là. D'ailleurs je lui plais sûrement car sinon, elle m'aurait évité. À moins qu'elle soit en service commandé ; ce que je refuse de présumer.

_ Tu peux lui plaire "et" qu'elle soit en service commandé !

_ Elle a besoin de moi. Elle est seule.

_ Mon pote, la chance existe ! Tu me sortiras de là, quand tu seras plein aux as ?

_ Promis. En attendant la sinécure, pensons à la révolution ! Comment préparer les esprits, puisque c'est de cela qu'il s'agit ? Nos forces étant précisément les faiblesses de l'allié potentiel, le Nanti, faisons l'état des lieux. L'individu est assujetti de deux manières : consciemment, par la philosophie hinchriste ; inconsciemment par les psycholeptiques, des calmants. En d'autres termes : quand il raisonne, il utilise les préceptes hinchrists ; mais ceux-ci n'ayant guère d'affinités avec le psychisme humain, la plus grande part de la population doit les suppléer par des drogues chimiques afin de vivre "comme il convient de se comporter." Avec cette précision importante : la drogue n'est qu'un adjuvant voué à disparaître quand l'Hinchrist sera amendé. La formule est en quelque sorte la version matérialisée du célèbre - "La religion est l'opium du peuple."- ! Est-elle plus sympathique que celle en cours au siècle dernier, qui voyait les principes moraux constamment bafoués, la punition étant renvoyées aux calendes judéo-chrétiennes ? Avec macération à la clef pour les sensibles et méchanceté aggravée pour les mauvais ; et tartuferie généralisée pour ceux qui s'en moquaient. Aujourd'hui les gens sont aimables et ils se shootent pour le rester.

_ Aimable ? Tu trouves normal la misère ?

_ Ne mélange pas tout ! Je ne parle pas de la Société, plus immonde que jamais : je te parle d'une catégorie d'individus qui la compose, les Nantis.

_ Ils votent.

_ Se sentent-ils responsables de leur sort ? Non bien sûr ! Et puis il y a mille façons de truquer un vote ! Fais-moi confiance. De ce qu'elle était, "le moins mauvais des systèmes", la démocratie est devenue la plus légale des escroqueries ! Je défie quiconque de se reconnaître dans le type "virtuel" qui a voté en son nom ! Cela dit, la misère existait bien avant ces pratiques ! Mais revenons à nos moutons : que penses-tu des psychotropes ?

_ Rien. On n'en prend pas. Ce genre de médicament, ici, ils ne t'en donnent que quand tu casses tout.

_ La camisole chimique... À rapprocher de la béquille chimique... L'usage de drogues à des fins non médicales connut ses plus beaux jours au début du siècle. Sous des noms tels que "compléments nutritionnels" se cachaient des psychotropes psychotoniques, des amphétamines et autres produits, qui poussaient le "mental" dans ses retranchements : il fallait vaille que vaille tenir sa place et l'hyperactivité régnait. Ce dopage perdura jusqu'à la crise des années vingt, sujet que nous évoquions en début de promenade. J'insiste sur le fait que la destination de ces drogues n'était pas d'échapper à la contrainte sociale, mais plutôt de la surmonter, voire d'en tirer le meilleur parti. J'oserai presque dire que leurs effets étaient positifs... par opposition à l'usage des stupéfiants. Nous retrouvons cette pratique actuellement : même s'il s'agit de calmants, les hommes se dopent, ils ne se "droguent" pas ! Tu saisis la différence ?

_ Oui...

_ Ils se dopent pour s'adapter, non pour fuir... La nuance me semble fondamentale. Les écrivains ont souvent imaginé des sociétés dans lesquelles une drogue gouvernementale apporte l'évasion à des citoyens décérébrés par toutes sortes de moyens. Un héros arrive, qui a évité par miracle le lavage de cerveau et qui essaye en vain de réveiller les veaux. Sa vie s'interrompt de pénible façon ! Forcément : un drogué "stupéfié", surtout quand son état est de droit, n'est pas demandeur de liberté. Quel individu, abusant à volonté d'un harem, partirait à la conquête d'une improbable sauvageonne, dans la nuit hostile et froide ? Le voudrait-il qu'il ne posséderait plus les ressources nécessaires à l'expédition : le confort délétère de la facilité aura produit ses ravages ! En va-t-il autrement avec le "dopé" ? Moi, je le crois ! Enfin, je veux le croire et je le croirai jusqu'à preuve du contraire ! J'en ai côtoyé des milliers de dopés, fréquenté des centaines : la grande majorité d'entre eux n'était pas dupe de son état.

_ Peut-être... De là à vouloir en changer ! Ils sont conscients de quoi exactement ?

_ Tu mets le doigt où ça fait mal ! Tu me demandes de définir l'indéfinissable, l'indescriptible, l'ineffable, l'indicible, l'inexprimable, ce qui manque quand on possède tout sauf cela... Au-delà du bonheur simple... À se demander si le mot, la pensée en question, ne subissent pas quelque loi de la physique, telle que le principe d'incertitude d'Heisenberg, ou encore celui voulant qu'il faille sortir d'un système pour le voir évoluer. Alors que nous baignons dedans ! Je soupçonne que des lois "métaphysiques" inconnues de nous régissent la sémiotique ! Plus nous allons vers l'essentiel, et certains sont allés presque à le toucher, moins nous pouvons communiquer ! C'est le constat le plus ancien... Toujours d'actualité !

_ Tu ne voudrais pas simplifier...

_ De toute façon il va le falloir... si nous voulons avancer !

 

 

Chapitre XII

 

 

La boutique peinte en vert trouait la façade grise ; seul reflet de la futaie douanière sur le monde de la misère. Rêvait-il ? Il toucha le plastique brûlant. Même brûlure à l'esprit, voilà trois mois, quand il découvrait la nocivité de ses activités. Pourquoi ne pas avoir retenu sa conscience comme aujourd'hui il retirait sa main ? Pourquoi le complot imbécile ? Pour qui s'était-il pris ? L'induction de l'effet indéfinissable du mot insaisissable dont hier, avec Martin, ils dissertaient ? Aucune raison apparente, aucun plan de carrière, suicidaire, longuement préparé : rien que des faits. Normal comme l'homosexualité, inscrite dans la normalité statistique de l'espèce humaine, catégorie remueur de merde ? Il souriait quand elle sortit.

Une combinaison en Polyvie©, "La peau dont vous rêviez !" d'après la pub en cours, moulait sa personne d'aussi près qu'une vraie ; avec loyauté ; en y mettant les formes. Yann la regarda dans les yeux. Elle s'approcha à odeur de parfum.

« Pour quelle raison souriiez-vous ?

_ Maintenant c'est à vous. Avant je souriais d'une ânerie que je m'étais racontée. Sans beaucoup d'intérêt. Vous êtes ravissante !

_ Vous aimez ? J'hésitais... En fait, papa qui est prude, dit que ce produit ne devrait être utilisé qu'en sous-vêtement... Qu'en pensez-vous ?

_ Heu... En ce qui vous concerne, j'abonderai à regret dans le sens de votre père ; mais je crains le pire sur des dames moins plaisamment... bâties que vous. » Il rougit.

« Vous voyez, je vous choque ! Je suis désolée. Filons nous enterrer dans ma maison de campagne ! Je m'habillerai pour déjeuner. » Elle semblait s'amuser du trouble de Yann.

Elle lui prit le bras. La traversée du bandeau forestier s'effectua sous le regard libidineux des policiers. Ils pressèrent le pas. La lumière de la place, en fonçant les couleurs des motifs du tissu, maquilla la silhouette en masquant les atours. Tout de suite l'héliport et quelques minutes plus tard, le vol commençait. Direction Vernon. Ils retrouvèrent le calme à la hauteur de Mantes. La terre et le ciel croulaient sous la clarté. Ils exsudaient une vapeur blanche qui les mariait à l'horizon. Quand l'hélico freina sur la colline marquée du toit de chaume, midi et demi sonnait.

 

 

§

 

Marie demanda qu'ils soient servis dans la salle à manger. Ils prendraient l'apéritif sur la terrasse. L'enclos de fraîcheur "à l'air libre" fit son effet : Yann découvrait ce type de confort. Les Nantis prêtaient tellement de choses aux Possédants qu'il ne fut pas surpris de la prouesse en elle-même : il s'étonnait de la réalité d'un fait fictif, supposé possible ; tel un gosse, ébahi que la fée transforme, pour de bon, la citrouille en carrosse ! Il constatait qu'un truc aussi fou que le bien-être dans la fournaise, sans procédé ni contrainte apparents, ici, cela existait vraiment. Il préjugea qu'une longue suite d'étonnements l'attendait. Presque tous les mets à disposition dans les minutes qui suivaient le désir, fut la seconde surprise.

« Que voulez-vous manger ?» Elle lui tendit la tablette d'un menu électronique.

« Vous avez les menus standards, poissons, viandes selon leur couleur, gibiers, animaux exotiques, les menus végétariens, etc. etc. Et la carte, bien sûr ! Sans me vanter, c'est une des plus belle du pays ! Mais nous ne sommes que dans une résidence secondaire... La cave n'est pas mal non plus, avec une cinquantaine de marques d'eau... Vins, bières, alcools, évidemment.

_ Vous savez, moi... Et puis j'hésite à me gâter le palais en testant des saveurs très au-dessus de mes moyens !

_ Nous avons les fast-foods ! Les McDo et compagnie, plus vrais que nature ! En principe, ils ne servent qu'à confectionner des repas enfants... L'idée qu'un adulte... Enfin, si ça vous chante... Avouez quand même que ce serait dommage !

_ Alors je mangerai comme vous ! » Elle passa quelques ordres au terminal. Elle avait conscience d'avoir commis un impair en affichant un confort domestique hors du commun. Elle aurait dû accompagner la magnificence des lieux de la présence de son père ; s'abriter sous la statue. Ou l'inviter dans un petit restaurant... S'excuser d'abord.

« Je suis maladroite ! Le plus souvent les invités transforment cet endroit en champ de bataille ! De leur fait ou du nôtre ! Nous n'avons pas d'amis : c'est trop dangereux, pour nous et pour eux . Je parle des amis de "coeur"... Songez que la police vous a signalé à mon père ! Et sans la confiance qu'il me témoigne et probablement des arrière-pensées en suspens, vous auriez été écarté de ma route... sèchement. Sinon, des relations de toutes sortes encombrent nos agendas ! Mais contre celles-là nous luttons constamment... Alors soyez assez gentil pour oublier ce comportement de "m'as-tu-vu" ! Au demeurant, un reflex déplacé en ce qui vous concerne : le rapport de force n'est pas l'essence de votre conduite !

_ Va pour le comportement, moins pour l'ironie ! Bien que vous ayez raison : je suis un piètre comploteur...

_ Oubliez cette erreur de jeunesse ; gardez vos bonnes dispositions : j'espère quelles resserviront... dans de meilleures conditions ! Que buvez-vous ?

_ Un bourbon.

_ Deux, s'il vous plaît.» Le maître d'hôtel, aux aguets, disparut quelques secondes et revint chargé d'un plateau. Il égrena divers noms. Marie l'arrêta sur Huit Roses, histoire de ne pas "altérer" le goût de son invité par un breuvage prestigieux. Ils furent seuls de nouveau. La jeune femme regardait le grand corps détendu, les vêtements défraîchis mais propres - un brevet Bosanto, le Dustgliss. - les chaussures inusables, certes, difficiles toutefois à supporter plus d'un an, tant leur forme et leurs couleurs vous exaspéraient ; et toujours la question que la plupart se posent en présence d'un chinois ou de quelque étranger exotique ; ou de quelqu'un du sexe opposé : comment pense-t-il ? Elle nota, troublée, qu'à présent la réponse importait. Yann supporta l'examen le plus longtemps qu'il put. Il devait bien cela à Marie, pour ces instants de grâce... Elle relâcha l'étreinte.

« Parlez-moi de vous... Pourquoi sommes-nous mal dans notre classe ?

_ Je me disais en vous attendant que j'étais inscrit dans la normalité statistique de l'espèce humaine. Il semble qu'un pour cent de la population réagisse en s'opposant quand les autres acceptent de subir.

_ J'ai remarqué cela. Les raisons selon vous ?

_ Le phénomène étant constant quelles que soient les situations considérées, j'en conclus que l'origine de cette conduite doit être cherchée dans les caractéristiques "innées" que l'espèce distribue à certains de ses membres, tel un don. Au demeurant, je n'affirmerais pas qu'il s'agisse toujours d'une qualité... Ces gens-là forment les bataillons de tous les terrorismes comme de toutes les révolutions !

_ Il est vrai que je ne ressens aucun mérite à m'opposer...

_ Moi non plus ! Parfois même, j'ai eu honte...

_ Cela corrobore votre analyse. Il est difficile de rester neutre devant son état. L'homme étant un animal grégaire, notre attitude est antinomique ! Nous sommes de ceux par qui le scandale arrive !

_ On peut le dire ainsi... » Ils sirotèrent quelque temps en bavardant d'autres choses. La volonté de se connaître attachait leur esprit l'un à l'autre. Ils amassaient chaque point commun, une force, chaque divergence, un potentiel, comme autant d'informations de la plus haute importance. Le majordome se lassa le premier. L'heure tournait et il s'inquiétait du service : le personnel allait prendre du retard... La maîtresse de maison obtempéra. Ils passèrent dans la salle à manger.

 

 

Chapitre XIII

 

 

La grande salle blanche close par les petits rideaux, la longue table nappée de soie, les deux couverts en vermeil, le maître d'hôtel en habit, au garde-à-vous, Yann se crût à un spectacle que l'Argent donnait. Marie aurait dit : "se" donnait. Pensait-elle vraiment qu'ils, le Pouvoir et l'Argent, subsistaient sans guère d'incidence sur autre chose qu'eux-mêmes : ils feraient partie d'un jeu réservé à une infime minorité, les happy few. Il croyait discerner dans les propos de son amie que les insuffisances de la puissance la révoltaient plus que le principe lui-même. Un despotisme efficace la contrarierait moins que le libéralisme, incapable d'imposer la justice sociale. Encore eut-il fallu que ce motif, bâtir un monde plus juste, fut à l'origine de sa dissension. Il en doutait ; et davantage quand les plats arrivèrent ; les petits effarouchèrent Yann plus que ne l'auraient fait les grands. La simplicité lui sembla l'excellence même et jamais il n'avait mangé meilleurs mets. Cela existait donc, que les produits aient un goût ne devant rien à la chimie ! Il accusa Marie de l'avoir trompé. Elle s'en défendit :

« Vous vouliez manger comme moi ! Je vous jure que cette qualité est celle de notre ordinaire. Je regrette, je ne pouvais faire moins... Imaginez que j'eusse cédé à vos désirs en vous faisant servir de la tambouille : qu'auriez-vous pensé de moi en constatant, un jour, qu'elle n'était servie que pour vous ? Oubliez tout ça et régalez-vous !

_ Il y a pire, en effet... Soit : je pardonne ! À condition de pouvoir me refaire un palais !

_ Je crains que cela ne dépende pas uniquement de moi... Ma fortune étant celle de mon père, lui déplaire aurait de funestes conséquences sur la sapidité de mes aliments.

_ Vous renonceriez à votre confort ?

_ Pour un motif extérieur à ma personne ? Non. Si je devais penser que ma situation m'avilit, oui peut-être... Mais j'irais le plus loin possible dans les compromis...

_ Je vous comprends. À perdre sans péril, aussi, on triomphe sans gloire ! Moi je n'abandonnais pas grand-chose... Inconsciemment je devais le savoir. Instinctivement... Car je ne pesais pas le pour et le contre ; contrairement à vous, sans doute... À juste titre !

_ Vous n'avez jamais tremblé ?

_ Si. Peur de la défaite "blanche" ! La peur ne l'a pas écartée !

_ Considérez que notre rencontre est une compensation !

_ Indubitablement ! Sauf que la chute...

_ Mangez votre navarin ! Au lieu de bêler comme un mouton sacrifié ! »

 

§

 

La jeunesse reprenait le dessus. Ils riaient de misères que l'espoir estompait. Le repas se termina sur un mode léger, frivole, conversation orientée sur les divertissements. Les sports occupaient le premier rang dans ceux des Possédants. L'électronique et la robotique y tenaient une place de choix : le "sport en chambre" n'évoquait plus que des pratiques sportives à base de simulateurs. Presque toutes les disciplines étaient représentées : vélo, auto, avion, ski, golf, etc.... Efforts et sensations restitués. Y compris d'éventuelles perturbations atmosphériques ! Et, installé depuis quelques mois, un bassin de trois mètres de long permettait de nager ! Les Nantis jouissaient d'ersatz qui ne possédaient ni le relief holographique ni les renvois d'efforts réels, ni bien sûr le luxe des détails. Les Démunis récupéraient, dans des salles ad hoc, les modèles obsolètes des Nantis. Cela dit, les Possédants les plus riches préféraient l'exercice en plein air, et ils délaissaient les salles dès que leur emploi du temps l'autorisait. On parla du cinéma. Là, suivant la catégorie de citoyens, la différence de service ne se cantonnait plus aux aspects techniques de la discipline : conformément à la ségrégation sociale et à la règle "à chacun selon ses moyens", seuls quelques rares films de pur délassement étaient vus par tous. Dans des conditions très différentes : en "réalité virtuelle" chez les uns, en relief sur un écran chez les autres, les Nantis ayant droit au relief avec odeurs et vibrations. Marie s'exclama :

« J'adore la réalité virtuelle ! Vous connaissez ?

_ Oui... Rien d'exaltant.

_ Nous irons voir un film. Se balader dans le monde des héros, auprès d'eux, à les toucher, je vous jure que c'est "dépaysant". Vous avez vu " Vingt mille lieux sous les mers" ? Oui. Et bien quand la pieuvre attaque, c'est l'horreur absolue ! »

Puis Marie déplora qu'aucune oeuvre cinématographique ne décrive la "réalité vraie" à travers le regard d'un artiste. La production européenne n'offre que de l'évasion. En parfaite contradiction avec les préceptes de l'Hinchrist ! Mais bizarrement, les loisirs restent en dehors de leurs zones d'influence. Vous comprenez ça, Yann ?

« L'Hinchrist propose... L'homme dispose. Je partage néanmoins votre sentiment sur ce qu'il y a d'étrange à laisser en friche notre temps libre... En toute logique, il faudrait l'utiliser à se parfaire... Le temps libre afin de se libérer, non pour s'enfermer dans le néant !

_ D'autant que l'Hinchrist prône la manière douce... Il faut dire, à la défense de l'humanité, qu'elle garde un très mauvais souvenir de la mainmise des religions sur sa façon de vivre ; et notamment, de se distraire !

_ Leurs discours sur la sexualité ! »

Ils discutèrent jusqu'à deux heures. Marie s'excusa. Qu'ils se revoient demain, même lieu, même heure ?

 

 

Chapitre XIV

 

 

Marie le laissa place de L'Hôtel-de-Ville. Ils s'embrassèrent sur les joues et elle disparut dans la foule. Il rentra chez lui.

Affalé sur son lit, Martin regardait la télévision. Un match de Rugby en différé. Normalement les joueurs marquaient la pause toutes les cinq minutes, le temps d'un écran publicitaire. Chez les Démunis, seul un écran sur trois était occupé par la publicité. On coupait les autres au montage. Yann s'extasia :

« Petits veinards ! Le marché recule ! Ils ont dû phosphorer, avant de se résoudre à une reculade !

_ Ça prouve au moins qu'ils nous craignent un peu !

_ J'en doute... Je pense plutôt qu'ils vous savent désargentés. À jamais. Le marketing trouverait-il une solution, que le politique s'y opposerait : il a besoin d'un repoussoir. Pour tenir les Nantis... Il n'en a rien à faire, le politique, que vous soyez français ! Le marché est mondial : un Niakoué plus riche que toi, il le préfère à toi ! Et puisque vous ne votez pas... Note que si vous votiez ce serait kif-kif : le système est cadenassé.

_ Tu te souviens pourquoi nous ne votons plus ?

_ Vous avez vendu ce droit. En 2020, le gouvernement social-démocrate, soucieux - disait-il - d'assurer la pérennité de la protection sociale, proposa d'inscrire l'Allocation de Survie dans la Constitution en spécifiant son montant, un taux minimum du P.N.B. Ses troupes, les classes moyennes, en gros les Nantis d'aujourd'hui, protestèrent en affirmant que cette disposition ferait de vous des citoyens protégés ; donc hors du Marché ; et par conséquent susceptibles, à la faveur d'une consultation, de mettre en péril l'économie. Argument en partie fallacieux, destiné à masquer la forfaiture qui se préparait. À la suite de quoi, il fut proposé aux économiquement faibles qu'ils renoncent par référendum à leur droit de vote, en échange d'une garantie de ressources inaliénable. Comme l'immense majorité d'entre vous ne votait déjà plus, elle renonça à combattre pour un droit dont elle n'usait pas.

_ Ça se défendait... Sur le plan matériel... Non, je déconne. Nous devenions des bestiaux.

_ Qui ne l'est pas ! Seulement, pour vous, c'est inscrit dans la Constitution ! Cela dit, d'aucuns se battirent ! Qu'advenait-il de la République ? De l'Égalité ? D'une Fraternité qui donne de la main gauche pendant que la main droite vous efface ? Avec le recul, il est facile de comprendre que les vainqueurs tissèrent alors la corde qui, aujourd'hui, les assujettit. C'est l'éternelle histoire de l'arroseur arrosé !

_ Sauf qu'à l'époque le combat fut loyal... Disons que les cartes étaient sur la table... Alors que maintenant les dés sont pipés.

_ J'évoquais l'esprit... La classe dirigeante est la même... Certains acteurs sont encore aux commandes. Vont-ils s'embarrasser de principes que ne respectent pas leurs mandants, c'est-à-dire ceux qui les ont élus, ceux dont ils émanent ? Non, bien sûr.

_ Tu crois que si tu avais réussi à nettoyer l'écurie, ça aurait changé quelque chose ?

_ Franchement ? Non. Il fallait essayer... À présent, il est "impossible" que la société change par la libre volonté du peuple ; c'est toute la différence ! Hier nous avons abordé la question du dopage. Je pense qu'il faut creuser dans cette direction. Retourner l'arme ; ou pour le moins, l'utiliser ! La moitié des Nantis se dopent d'une quelconque façon : c'est un fait !

_ Nous ne sommes qu'une poignée et nous n'avons aucun moyen !

_ Je sais. Il va falloir être très pointu... Travailler au millimètre. »

Yann se tut. Marie, soudain, s'immisça dans des pensées qui a priori ne la concernaient pas. Ce faisant, elle interférait avec les projets d'avenir en les plombant d'un trou noir, une masse d'incertitudes qui engloutissait tout. Elle devenait le centre de gravité de l'univers qu'il construisait. Une question fit barrage à l'envahissement : Marie avait-elle sa place dans les actions qu'il projetait ? Il l'écarta au profit de celle-ci : Marie a-t-elle sa place dans ma vie ?

 

 

 

Chapitre XV

 

 

Les lucioles électriques, étoiles de la nuit domestique, éclairaient la pièce d'une pâle lumière verte. Le lit de camp, acheté la veille, n'enlevait rien à la vétusté du mobilier. Toutefois c'est l'omniprésence de Marie dans son esprit, moins confortable que le grabat, qui empêchait Yann de s'endormir. Marie Capulet... La fin de leur aventure sera plus sordide : Roméo ne s'immolera pas. En lui quelque chose protesta. Une fibre se révolta contre la dictature des lois. Il ressentait l'interdit comme une infirmité : savoir à vingt ans qu'en aucun temps on ne mourrait d'amour, est une mutilation ; un emprisonnement ; un pacte avec la médiocrité la moins désirable à cet âge, celle des sentiments. L'étonnement de la découverte le tint éveillé jusqu'à une heure avancée. Rien ne l'avait préparé à cette situation. Les préceptes hinchrists sont formels : la passion amoureuse, et a fortiori les débordements qu'elle peut engendrer, contreviennent aux bonnes règles de vie. En conséquence, les citoyens ne l'envisagent pas ! Yann eut beau se répéter que ces conditions ne se présentaient pas et qu'il était peu probable qu'elles le fassent un jour, l'éventualité de ne pas en vivre les facettes, y compris la plus fatale, lui paraissait insupportable. Il s'endormit, épuisé par la mue.

La journée s'annonçait chaude. À huit heures le thermomètre indiquait vingt degrés. Quand Yann se réveilla, Joseph finissait de déjeuner. Il se moqua gentiment :

« Tu vas me dire que tu réfléchissais ! La fortune vient en dormant ; pas la révolution !

_ La révolution est permanente ! Contre le carnage permanent ! C'est de Trotsky. Tu connais ?

_ Lui, non ! Le carnage permanent, oui !

_ Bientôt nous connaîtrons la révolution ! » Il se leva. Il passa un pantalon sur son slip et enfila le tee-shirt d'hier. Les toilettes se trouvaient sur le palier. Puis il déjeuna d'un "Breakfast", une collation toute prête, thé, pain de mie, bacon . On l'enfournait dans le micro-onde et elle ressortait chaude à point. Yann nota que les emballages, spécifiques à chaque produit, étaient brevetés Bosanto. Ensuite il prit la place de Martin, derrière le paravent, pour un débarbouillage. Il pensa à la douche qu'il prendrait tout à l'heure, chez ses parents. Il verrait sa mère, elle seule, car elle ne travaillait que les après-midi. De toute façon, depuis les "prouesses" de Yann, le père ne parlait plus au fils. Et quand il disait "prouesses", il ajoutait immanquablement, crétinerie, débilité, et il rejetait les lois de l'hérédité ! Pour cet ingénieur, il semblait en effet que la réprobation d'une faute d'intelligence l'emportât largement sur celle d'un crime contre l'Ètat. Il eut supporté un félon, il ne supportait pas un crétin ! Yann eut beau plaider qu'il n'existait pas d'autres moyens de s'opposer que de s'exposer, son père ne voulut rien entendre et souhaita ne plus le voir. Toutefois, par égard pour sa femme il ne l'expulsa pas. Par déférence pour sa mère, Yann avait quitté le domicile familial. Les visites en matinée conciliaient donc l'affection filiale et le souhait paternel. Yann adorait sa mère, à croire qu'il n'avait pas grandi...

 

§

 

Elle accueillit son garçon, fils unique, avec sa tendresse habituelle. On s'embrassa. Yann demanda :

« Papa boude toujours ?

_ Il a demandé de tes nouvelles... En maugréant contre un gouvernement qui rend fous ses enfants !

_ Il prépare un revirement stratégique ?

_ Tu sais qu'il t'aime... Tu dois lui manquer. Va prendre ta douche ! Je t'ai préparé un change.

_ T'es une vraie mère ! »

Il s'installa dans le cylindre multijet. L'eau, savonneuse et parfumée, le frictionna ; l'eau claire et parfumée le rinça ; l'air chaud pulsé le sécha.

Récuré et vêtu de propre, il rejoignit sa mère dans le bureau. Installée devant un écran mural affichant une grille géante et les définitions, elle faisait des mots croisés.

« En huit lettres : "Brouille l'écoute" ?

_ Parasite.

_ Le rédacteur est un petit plaisantin. Une fois par mois il propose une grille entièrement composée à partir de définitions à double sens. Ce jour-là il aurait proposé "mot en sept lettres" pour cette définition... Soit : morpion ! J'ai de beaux restes !

_ Les diamants sont éternels !

_ Et les ennuis ne le sont pas ! Ta situation s'améliore-t-elle ? » Il raconta les événements des dernières quarante-huit heures. Avec précaution, il évoqua le charme de Marie.

« Une jeune femme étonnante... J'imaginais cette caste blasée, égoïste... Étouffée par le fric. Or Marie rayonne !

_ Je pense que nulle princesse n'est trop belle pour toi ; cependant, si je crois ce que tu m'as dit au sujet de sa famille, son père ne doit pas partager cet avis. Attention mon petit ! Regarde bien où tu mets le coeur ! » Le ton employé indiquait clairement que le conseil venait d'une mère : elle s'inquiétait de la difficulté, certes, mais la nature en elle se réjouissait. Il ne fut pas dupe.

_ Ne t'alarme en aucune façon, ma chère maman : nous séparer sera plus difficile que de m'unir à Marie ! Je te promets une relation de voisinage "très" privilégiée. Mais nous délirons ! Peut-être se joue-t-elle de moi, à la demande de son père ? » Il n'en croyait rien. Il ne craignait plus que la duplicité du ministre !

Il profita du terminal pour consulter sa messagerie. Vide. La terre tournait sacrément vite ! Même le flux des messages publicitaires s'était ralenti : quelques centaines par jour à la belle époque, des dizaines aujourd'hui. Il prononça "Restaurant" et une liste s'afficha, composée pour l'essentiel des fast-foods de la zone "Démunis". Il nota un prix promotionnel au McDo proche de chez lui. Il prononça "Divers" : un "fripier", qui garantissait que ses fringues s'exhibaient encore dans les boîtes branchées la semaine dernière, annonçait son ouverture rue Charlot. Puis il changea de registre en allant consulter sur le Web ce qui avait trait à la famille de Marie. Pas moins de deux mille références à ce nom ! Il renonça. Il apprendrait la vérité, de ses lèvres pourprées... Une vérité à elle ; moins brutale ; une vérité qui l'autoriserait, lui et sa putain de conscience, à nouer des liens fragiles ; à continuer de vivre en sa compagnie...

Enfin il retrouva sa génitrice et ils discutèrent jusqu'à l'heure du rendez-vous.

 

 

Chapitre XVI

 

 

Il retrouva la façade verte avec le bonheur inquiet du prétendant qui reçoit un billet. Propre, astiqué tel un sou neuf, son reflet dans la vitrine sentait le Nanti. Il fut gêné de s'en réjouir : quel genre de "révolutionnaire" se soucierait d'une image ? Songerait à plaire ? Et surtout, refuserait de ressembler à ses frères ? Le bât le blessait à la commissure d'une vanité de classe... Les principes Hinchrists refusant la confusion des objectifs, corrélative à celle de l'esprit, rendez-vous d'amour ou conseil guerrier, il fallait choisir. À travers la vitre il aperçut la silhouette élancée et la réponse vint d'elle-même, impérative comme un choix réfléchi : pour quelques heures encore le monde attendra ! Des évidences remplacèrent la pensée : Marie me donnera ma chance, elle qui les possède toutes ; le ministre républicain se conduira en bon prince ; et je serai à la hauteur de l'événement le plus important de ma vie. Mais après, c'est juré, je remballe mes fleurs et je sors mon épée. Après quoi ? Un signe, geste ou mot, regard de femme attentif et si loin ; qui vous accompagne et vous dépose quelque part dans son corps, en un mystère sensuel... Pour l'instant, debout dans l'embrasure de la porte, elle souriait.

Ils filèrent vers la Seine. Ils sautèrent sur un bateau-restaurant prêt à partir. Libre service, unique menu, mais une demi-heure de glissade sur l'eau claire, entre les façades centenaires et les quais multicolores de flâneurs. Toutes les tables, disposées sur des terrasses en bois, offraient la vue sur une rive. Plateaux chargés, ils s'assirent aux seules places disponibles, sous la rangée du sommet, celle qui permettait de voir les deux bords du bateau. La verrière fermée était climatisée ; une légère brise simulait le mouvement et des haut-parleurs répercutaient les bruits venant de l'extérieur. Marie, taquine :

_ « La nourriture devrait vous convenir... La pâte de poisson a exalté le sens artistique du cuisinier... Quant aux pommes de terre reconstituées, elles sont aussi appétissantes que des vraies !

_ Vous n'êtes pas charitable... Vous vouliez quelque chose qui sorte de l'ordinaire... De votre ordinaire, s'entend. Osez prétendre que l'endroit et sa cuisine ne répondent pas à votre voeu !

_ Je connais les bateaux-mouches ! Il est vrai qu'ils n'ont pas grand-chose à voir avec celui-là... L'ambiance notamment.»

Elle avait moucheté sa pique en posant sa main sur celle du jeune homme ; la marque d'une telle intimité, qu'il ponctua son étonnement d'un léger recul du bras. Elle parlait maintenant d'autres voyages ; il ne la suivait pas, la main fraîche sur la sienne le fixant là mieux qu'une amarre. A-t-elle conscience de son geste ? Revêt-il dans son milieu le même sens que dans le mien ? Comment le savoir sans commettre d'impair ? Elle le libéra afin de saisir une fourchette. Son visage indiquait simplement la satisfaction d'être là. L'entourage, surpris de la présence d'une Possédante haut de gamme, les observait avec curiosité. Le contact charnel qu'aucune urgence n'obligeait, les étonna plus encore. La stupéfaction de Yann les amusa. Il convient de noter que la tolérance est le mieux accepté des principes qui gouvernent les moeurs de cette société. De manière générale le contrevenant était plaint puisque, par définition, l'observance conduisait, sinon au bonheur, du moins à la tranquillité d'esprit. On imaginait volontiers le désordre passionnel que cet attouchement inopiné, semblait-il, allait introduire dans la vie de ce garçon ! Les optimistes préjugeaient d'une récompense, les autres pressentant la douleur d'un abandon : ce jeune Nanti ne franchirait jamais les obstacles dont les Possédants s'entouraient. Tôt ou tard, ce groupe le recracherait ! Une conclusion que Yann s'efforçait de réfuter. Il préféra penser à un malentendu, un geste amical, sans arrière-pensées, une sorte de bévue gestuelle que l'étrangeté du lieu expliquerait. Après tout, cette gestique ne datait que d'une vingtaine d'années et ce jeu de mains ne possédait pas la réalité effective que pouvait avoir, par exemple, la caresse sexuelle.

 

§

 

La cantine flottante fit demi-tour au Trocadéro. Yann avait retrouvé l'appétit. L'attitude de Marie avait levé l'équivoque : elle bavardait entre amis ; comme elle l'eût fait avec un amant : même attention, pareille gaieté, et sans doute, façon identique de lui toucher le bras ou la main, pour singulariser le discours. Elle se comportait ainsi... Ils terminèrent le repas juste avant l'appontage. Les pavés du quai, l'escalier de pierre, le pont d'Arcole et le café de l'autre jour, au pied de l'église en chef. Yann se demanda s'il était bon pour eux d'avoir des habitudes. Il ne retint qu'une des propriétés de l'habitude, celle de marquer le temps, pareil au trait plein sur une ligne pointillée : sans lui l'intervalle n'existe pas ; sans elle la durée paraît fuir et le temps "n'accroche" pas. Or ils devaient amasser les moments pour se rassurer... Faire des pauses et des pas, tel un enfant qui s'applique à marcher. Plus tard, une fois l'envolée faite, l'habitude corsète la vie et l'empêche de respirer... Yann conclut qu'ils n'en n'étaient pas là ! Ils s'installèrent à la terrasse, à trois tables de leur précédent passage. Marie s'en souvenait.

« Nous formons un vieux couple, cher ami...

_ Je pensais que les habitudes jouaient encore dans notre camp... J'aime vous emmener ici : j'ai l'impression de vous voir deux fois plus qu'ailleurs ! La rémanence... Les souvenirs s'amoncellent...

_ ... pour devenir un millefeuille écoeurant ! Je plaisante ! Croyez-vous que du temps puisse se perdre ?

_ Que l'on puisse le perdre par négligence, oui. Il faut en faire un partenaire. De toute façon, il nous façonne !

_ Puisqu'il travaille à façon : la matière première, c'est nous ! Tous, nous savons cela... Je précise ma pensée : croyez-vous que nous sommes en train de perdre notre temps ?

_ J'avais compris... Je fuyais. Aucun principe n'interdit toutefois d'entreprendre sans espérer... L'Hinchrist appelle ça "rêver" ; et il stipule qu'il importe de pratiquer cette activité en conservant une grande lucidité. Je suis lucide : nos rencontres n'ont d'autre objet qu'une amicale collaboration sur un objectif mal défini.

_ Ma question n'aurait guère de sens ?

_ Elle prend celui qu'elle se donne en se posant. Je suis trop conscient pour le saisir... Définissons, collaborons et... rêvons si le coeur nous en dit ! Vous êtes le meilleur parti de France et je suis un chômeur viré pour faute grave, un renégat. Et surtout, ne vous offusquez pas, nous comptons pour peu de chose dans cette histoire ! Il serait déplorable que nos comportements ne soient qu'une réaction à ce constat. Vous méritez mieux !

_ Nous méritons mieux... Ne vous méprenez pas : si la dépendance que vous soulignez très justement m'exaspère, l'éclosion sur laquelle je veille n'est conséquente à aucune rébellion. Au demeurant ne vous sous-estimez pas. Je vous l'ai déjà dit, mais je dois vous convaincre : il semble que vous possédiez une qualité rarissime, le courage civique. Qu'il se soit manifesté contre des autorités que "nous" protégeons, ne change rien à l'affaire : vous ne vous êtes pas contenté de râler à voix basse dans les couloirs, vous vous êtes engagé dans l'action. Et ça, sur les millions de citoyens qui en auraient les raisons, vous n'êtes qu'une poignée à le faire. Sous réserve d'inventaire, vous êtes un spécimen que les Possédants recherchent pour régénérer leurs forces, minées par la cooptation clanique. Mon père, pour ne citer que lui, est demandeur : pourquoi croyez-vous qu'il désire vous rencontrer ?

_ Il veut caser sa fille ! Vous me faites penser à ces films du siècle dernier, dans lesquels une population vieillissante embauchait pour nettoyer la ville de ses malfrats, des justiciers "libéraux". Mission accomplie, les sauveurs régnaient ! Votre père ne commettra pas ce type d'erreur !

_ D'autant qu'aujourd'hui, il ne suffit plus de tenir un pistolet : le pouvoir appartient à la fois à ceux qui l'ont étudié, fabriqué et concocté les lois qui en régissent l'usage. Raisonner sur des suites d'événements convient moins que jamais : nous devons raisonner sur des systèmes. S'offrir la place des Possédants prendrait plusieurs générations. Songez qu'en quelques mots cryptés, une poignée d'individus peut interrompre les flux monétaires ! En quelques autres, mettre en jachère l'industrie ! Notre "classe" est une citadelle imprenable... sauf par un Cheval de Troie qui en prendrait le temps !

_ Vous obliger à bloquer les échanges, à ruiner l'industrie, c'est vous vaincre...

_ Ce n'est pas nous remplacer ! Avec les avantages afférents... Qui voudrait du chaos ? »

Yann reconnaissait l'argument des gens en place, la dissuasion de ceux dont la force tient à ceci : ils menacent de pratiquer la politique de la terre brûlée et, compte tenu de leur conduite habituelle, l'adversaire les croit ! Naguère, la dissuasion nucléaire fonctionnait sur un mode identique : l'éventuel agresseur devait juger la proie capable de supprimer une population civile par vengeance et dépit. La proie, quant à elle, devait estimer les agresseurs moins inhumains qu'elle ! Il y a un siècle à peine, les Japonais se prirent deux bombes atomiques pour avoir ignoré cet aspect du problème ! Une explosion de semonce, dans le désert, les aurait-elle dissuadés de poursuivre la guerre du pacifique ? Et les troupes soviétiques, aux portes de l'Europe occidentale ? Toujours est-il que les Américains peuvent remercier Hiro-Hito et Staline d'avoir été sur ce point, moins hitlérien que Hitler. Marie profitait du silence pour compter les pigeons.

_ Une dizaine... Connais-tu Venise ?

 

 

Chapitre XVII

 

 

Une fois encore, Yann marqua de l'étonnement. Le tutoiement ne s'employait qu'entre parents, ou amis de même sexe, très proches. Entre personnes de sexes opposés, il ne pouvait s'agir que d'amants. Il osa :

« Pardon ?

_ Tu connais Venise ?

_ J'avais entendu... C'est...

_ Ah ! Le tutoiement ! Excuse-moi. J'ai gardé les manières de là-bas, celles du monde doré, du monde à l'envers où les pratiques s'inversent. Tu ne le savais pas ?

_ Tu es le premier Possédant avec lequel je converse. Quant à l'étude de vos moeurs... Quel intérêt aurais-je eu à les étudier ?

_ Je m'explique mieux votre mine effarée... Tout à l'heure, quand je vous ai touché la main...

_ Et oui ! J'ai soupçonné un malentendu... Nous devrions nous mettre d'accord une bonne fois, car il est possible que nous ayons à gérer les signes extérieurs d'une évolution de nos... sentiments.

_ J'utiliserai votre code. Et s'il m'arrive de le transgresser, prévenez-moi ! » Elle pose une main sur la sienne. Il pousse un petit cri. Ils rient. Yann :

« Nous embrassons les joues comme nous disons bonjour : et vous ?

_ Cela reste une marque de sympathie. Mais un quasi inconnu peut nous être sympa ! Ainsi, vous... Fini le chapitre sur le savoir-vivre ? Je vous emmène dans une galerie d'art. J'imagine que vous n'êtes pas très au fait des nouveautés ?

_ Gagné ! Dans ce domaine et dans bien d'autres, je ne suis au fait de rien du tout ! C'est d'ailleurs une des raisons de ma présence ici.

_ Les Possédants ne sont guère mieux lotis. L'Art angoisse. Partout. La transcendance qu'il véhicule affole les esprits : aucun dogme, aucune morale, ne viennent brider les élans de l'âme. Elle s'envole, libre... Heureusement que tous les pouvoirs, y compris le libre arbitre, luttent contre la liberté ! Soyons justes : la plupart des créateurs s'autocensurent et vont à la soupe ! Ils cadrent leurs oeuvres, se pastichent à l'infini, ne vendent que des reflets, des ombres sans magie.

_ Certains probablement, ne craignent qu'eux-mêmes ! Il doit falloir plus de courage pour obéir aux muses que pour les affronter ! Pourquoi "heureusement" ?

_ Avec une pointe de détresse... Par manque d'imagination : un monde intérieur plus vaste que moi, je le sens mal... Une raison supplémentaire de craindre "l'extrême beauté" ! Quant aux artistes, j'en connais et des meilleurs : ils sont inconscients des miracles qu'ils font... Il semble qu'ils transmettent des messages qu'ils ne comprennent pas... Des médiums du vivant, en quelque sorte ! Allons voir... » Yann paya le garçon puis ils longèrent le parvis.

 

§

 

Marie, en parcourant du regard l'esplanade puis la façade :

_ Même les pierres font l'effort de se lever devant le Mystère ; de s'élever ?

_ Je n'en sais rien. Je refuse que Dieu fasse souffrir des enfants pour protéger ma liberté.

_ Vous êtes athée ?

_ Intellectuellement, oui. Viscéralement, c'est une autre affaire : j'ai des trouilles de vieille femme ! Habituellement je simplifie en disant que je suis agnostique... Banal ! Et vous ?

_ Nous pensons que l'idée de Dieu fait partie de notre patrimoine génétique. Comme la phobie de l'obscurité... Nous n'y attachons guère plus d'importance.

_ La transcendance dont vous faites état ?

_ Purement humaine. Un état supérieur, un grenier à ciel ouvert ; un paradis espagnol.

_ D'aucuns prétendent qu'il s'agit d'un paradis artificiel...

_ Ils se trompent d'état. Ils confondent ; avec plus ou moins de bonne foi. La transcendance en question ne transite ni par la fumée du shit ni par celle de l'encens ! »

Une fois encore elle avait transgressé les usages : on n'évoquait pas le "religieux" devant un étranger. Discrétion et prudence. Officiellement, il s'agissait de préserver chacun de l'opinion des autres, donner son avis revenant trop souvent à solliciter le vôtre : l'emprise de la pensée majoritaire sortait donc renforcée de ce type d'échanges car un point de vue original hésite à s'exposer. Or il se trouve que les propos tenus par les deux jeunes gens reflètent les sentiments en cours dans leur classe sociale. Autrement dit, les principes hinchrists avaient juste écorné les convictions religieuses des populations. Au siècle dernier, le matérialisme, à travers le communisme, n'avait pas fait mieux. Les rédacteurs de l'Hinchrist, férus d'Histoire, savaient que les religions sapaient les doctrines sociales dès lors que ces dernières n'émanaient pas d'elles. Seulement il est à la fois impossible et inutile de caser Dieu dans un précepte philosophique, puisque semble-t-il, il siège en nous. Les paroles de Voltaire, "La superstition met le monde en flammes ; la philosophie les éteint.", restent d'actualité. Déjà certains gouvernants ne voient plus dans l'Hinchrist qu'un avatar des églises moribondes ; incapable comme elles le furent, d'assurer la paix sociale ! Car il s'agit de cela et de rien d'autre ! La sacro-sainte paix sociale, le socle des empires ! Comment maintenir la stabilité d'un système dont les individus qui le composent ont l'esprit au dehors ? Marie profita de la Seine pour changer de sujet.

« Les arts logent dans une île... » Ils traversèrent le pont.

 

 

 

Chapitre XVIII

 

 

À cette heure-ci, la quatorzième du jour, l'agitation tenait le couloir. On rentrait de déjeuner, de faire quelques courses, de tendre et de distendre quelque lien, bref, de voler avec ses ailes. Anne Malestroit, une grande bretonne native de Rennes, montée à Paris faire carrière, et par la grâce d'une bonne fortune en passe de réussir, Anne, entourée d'une cour de secrétaires midinettes, dissertait devant la porte de son bureau. Elle perçut la vague de silence qui submergeait le bruit de fond et elle était muette quand le Ministre la pria de le suivre chez lui. Il referma la double porte.

« Soyez gentille Anne, sortez-moi l'ordre du jour de la réunion. » Tout en parlant, il l'avait embrassée sur la joue. La bonne fortune en question... Bel homme, mais de taille moyenne, il avait dû se dresser de toute sa hauteur et tendre les lèvres pour accomplir ce geste. Elle se moqua :

« Si je viens travailler pieds nus, on va jaser ! » Elle lui rendit son baiser, sur le front. Leur liaison durait depuis deux ans. Anne faisait partie des bagages venus de Bosanto ; recommandée par la vieille Madame Leclerc, la précédente secrétaire personnelle. Celle-ci n'ayant pas désiré suivre, elle avait pris le poste à l'essai. Essai réussi et poste transformé sous l'effet d'une attirance mutuelle qui ne devait rien à un rapport de force. Point d'amours ancillaires, point de fayotage poussé ! : des relations humaines harmonieuses, loin du harcèlement sexuel et du racolage. Anne se trompait : l'entourage ne jasait plus, il commentait. On enviait le couple, préjugeant qu'il divorcerait d'une pimbêche entrevue au ministère quelques fois, afin d'épouser une collègue que la plupart estimaient.

Le document cherché s'inscrivit sur l'écran. Le ministre, personne hormis ses proches parents ne l'appelait par son prénom, le ministre le lut avec attention. Établi par la Direction du Personnel, l'ordre du jour devait être respecté mot pour mot, de façon à ne pas mettre l'Autorité en difficulté sur des points non préparés. Il s'agissait de finaliser le protocole qui régirait les relations sociales au sein de l'Administration des Finances durant les cinq prochaines années. Depuis que les services publics avaient vu leur droit de grève soumis à de très drastiques restrictions, ces accords quinquennaux avaient quasiment valeur de loi, les tribunaux s'y référant constamment. Un voyant clignota sur le cadran placé sur le vaste plateau du bureau. Quelques secondes plus tard la porte donnant sur le secrétariat s'ouvrit.

Marinette entra. D'un coup d'oeil peu amène, elle nota qu'une des tâches relevant de son domaine venait d'être effectuée par la "favorite", une "privée", elle pensait : une "laïque". Un des rares fonctionnaires à être choqués de constater que le ministre des Finances réglait ses affaires industrielles dans le ministère. Presque tous voyaient dans cette pratique, une combinaison cohérente ! D'ailleurs la nomination d'un tel personnage à la direction des finances publiques, était assez claire en soi : ce qui serait bon pour lui serait bon pour l'État. On n'osait franchir le dernier pas : confier à cet homme, en plus des Finances, la charge de l'Industrie. En d'autres termes : accrocher la politique sociale aux prix des produits manufacturés ; ou bien, carrément, l'indexer aux cours de la bourse. Au reste, les fonds de pension, dont les plus-et-moins-values boursières alimentaient une grande partie du montant des retraites, fonctionnaient de la sorte ! Quoi qu'il en soit, le ministre appréciait peu les airs offusqués de sa secrétaire. Coupant court à toute jérémiade, il intervint :

« Soyez gentille de prendre les dossiers qui vous reviennent et allons-y ! » Il sourit à Anne et ils sortirent.

La salle de réunion, immense et neutre, ouvrait ses baies latérales sur le ciel. Une cinquantaine de personnes, représentant une dizaine de syndicats, laissaient encore libres plusieurs places autour de la table. Précédé de Marinette, le ministre entra.

 

 

 

Chapitre XIX

 

 

Le ministre regagna son bureau à l'heure prévue. Le temps d'entamer une bouteille de jus de fruit et Anne introduisait un géant, Charles Michel, le chef de la Sécurité. Le ministre abandonna la vitre qui dominait Paris pour accueillir son collaborateur. La masse, qu'on eut dit capable d'assurer la protection de Bosanto à elle seule, s'inclina.

« Merci de me recevoir de façon impromptue, monsieur le Président. Le service informatique m'a signalé que notre système venait de subir une attaque, la troisième en un trimestre. Sans conséquences immédiates, rassurez-vous. Seulement, vous n'ignorez pas qu'elles sont destinées à sonder nos défenses, à les mettre à l'épreuve afin d'en pénétrer les arcanes. Nos services m'indiquent qu'une nouvelle tentative pourrait être la bonne. Il est même probable qu'à la faveur du désordre, notre système ait été infecté par des "Cheval de Troie".

_ Et bien sûr, nous ne connaissons ni les instigateurs ni les exécutants.

_ Nous avons une piste et c'est le véritable objet de ma visite. Il semble que le traitement des informations piratées ait été réalisé à l'aide d'un ordinateur du Ministère des Affaires Intérieures. Plus précisément celui sur lequel est implanté le logiciel de Simulator, le programme du S.C.N.

_ Ah... Et ma fille... Merci de m'avoir prévenu. Que comptez-vous faire ?

_ Nous avons des hommes derrière tous les suspects... Souhaitez-vous que nous informions la police ?

_ J'imagine que les dispositions sont prises en vue de parer à la prochaine offensive ?

_ Pour l'instant nous vérifions les dossiers, nous les mettons à l'abri et, tant que faire se peut, nous limitons les accès. Par ailleurs nous sommes en mesure de torpiller les agresseurs pendant qu'ils opèrent. La routine, hélas... Pendant quelque temps encore, un mois, un an, nous sommes fragiles ! Les informaticiens bossent comme des fous mais la centralisation plus l'informatique, c'est la poursuite infernale garantie entre l'ordre et les voleurs !

_ Ne prévenez pas la police sans mon autorisation... Il faut d'abord savoir qui s'en prend à nous... Ou à moi... Un ministère, dites-vous... Cet ordinateur, qu'a-t-il de remarquable ?

_ Il est entièrement neuronal. Vous savez qu'il n'en existe qu'une dizaine d'exemplaires dans le pays. Le plus vulnérable étant celui de l'administration civile...

_ On pourrait donc penser à une simple coïncidence... Amenez-moi le jeune homme en question.

_ Pas de problème ; il traîne vers la Cité en compagnie de Mademoiselle.

_ Soyez ferme, mais courtois. Je n'ai pas envie de subir une scène de ménage ! Évitez de ramener Marie. Je vous attends. » Le colosse quitta des lieux qui parurent s'agrandir. Le ministre sonna Anne.

« Charles Michel va bientôt revenir, accompagné d'un jeune homme. Vous les recevrez et vous resterez seule avec le visiteur. Faites connaissance.

_ Qui est-il ? Qu'a-t-il fait ?

_ Un monsieur dont Marie semble s'amouracher ; un monsieur qui complote, peut-être, contre moi. Je vous demanderai votre sentiment. Je reviens vers 18 heures.»

 

 

 

Chapitre XX

 

 

Anne Malestroit le pria d'excuser ce contretemps. M Mercier vous recevra vers 18 heures. Bavardons en attendant. Mais d'abord, buvons à la Bretagne !

« Connaissez-vous l'objet de l'entretien ?

_ Non. Le fait que vous fréquentez sa fille n'est probablement pas étranger à son intérêt. Vous voyez d'autres raisons ?

_ Non... Buvons. Un Bourbon, c'est possible ? »

En reconnaissant Charles Michel, Marie avait blêmi. Encore des types à ses basques... Jusqu'à quel âge ? Et deux autres malabars qui encadrent Yann, prié d'être aimable, monsieur père désire lui parler dans les plus brefs délais. Vous nous accompagnez. Marie demanda dans quel pays nous étions. En aparté Michel lui fournit une version édulcorée des faits. Elle fit mine de s'en satisfaire : ses comptes, elle les réglera avec son père. Elle invita Yann à obtempérer, un enlèvement par la force n'étant pas la chose la plus rare que l'on puisse voir à Paris. Quand la voiture l'emporta, elle lui fit au revoir de la main. Puis toujours blême, elle poursuivit son chemin.

Les ors de la république écrasaient Yann : la vaste pièce ruisselait de jaune, comme l'intérieur d'un cercueil ; et le poids d'un destin thrombotique butant sur les obstacles n'arrangeait rien. La voix d'Anne fit diversion.

« Comment se fait-il que vous fréquentez Marie ? Elle est mieux défendue que la Banque d'Europe !

_ Vous voulez dire "par quel miracle..." Nous sommes en quelque sorte des relations de travail : elle assure une permanence à l'Agence Régionale pour l'Aide aux Nécessiteux, je suis un client. Elle s'intéresse également à un monde... que je venais de quitter... suite à un malentendu. Nous avons sympathisé. Ce qui n'est pas une excellente idée...

_ J'imagine volontiers qu'elle ne vient pas de vous. Je connais Marie depuis deux ans. Je la crois sincère... Toutefois, son père m'a confié qu'elle cherchait à s'émanciper.

_ Et je serais un chiffon rouge qu'elle agiterait sous les naseaux paternels ! Non. Marie ne traverse pas une crise d'adolescence : elle s'interroge, en jeune femme, sur le sens de la vie. Ce qui paraît doublement méritoire quand on connaît la complexité d'une situation comme la sienne. Vous, moi, nous aurions moins à perdre qu'elle, à pratiquer l'intransigeance morale !

_ Vous la défendez bien ! Elle a beaucoup de charme... J'ajouterai même, qu'elle en possède plusieurs ! Éloignez-vous d'elle.

_ C'est le message que son père me transmet ? Je dois réclamer une somme ?

_ C'est un conseil totalement désintéressé de ma part ! De Bretonne à Breton, si vous préférez... Quels éléments, selon vous, plaident en votre faveur ?

_ Ma réponse est sans importance : c'est Marie qui dispose ! Mais nous délirons : rien ne permet d'augurer d'une liaison entre l'étoile et le vermisseau !

_ Vous n'êtes pas le meilleur juge. Je vais être franche : le ministre sollicite mes impressions ; et très souvent, quand la charge "subjective", presque "affective", est importante dans la décision, il tient compte de mon sentiment. Il me plairait d'aider Marie... D'autant que vous et moi, nous avons un point commun : j'aime et vous risquez d'aimer, au-dessus de nos moyens.

_ Le père ? Une mésalliance de l'un favoriserait la mésalliance de l'autre ? Vous semblez le penser. Je le penserais volontiers... Mais nous ne sommes pas des Possédants : ils ont leur logique.

_ Je la pratique tous les jours. Les mésalliances sont plus fréquentes chez les très grands : ils peuvent se les "payer" ! Cela dit, je ne veux pas d'une mésalliance malheureuse pour ma belle-fille... Je réserverai donc ma réponse. Vous êtes condamné à me séduire...

_ La marâtre s'en mêle maintenant... Vous êtes juge et partie ! Je crois que le ministre s'en apercevra. Je vous dirais bien "soyons alliés", mais sincèrement je ne vois pas sur quel projet : ma relation avec Marie est amicale, point.

_ Supposons qu'elle évolue... Vous êtes beau garçon... Courageux ? Inconscient ? Pour que son père ne vous fasse pas tabasser au coin d'une rue, vous devez posséder quelques atouts ! Non ?

_ Si vous le dites !

_ Marie n'est pas du genre à s'intéresser à un personnage falot... Restons en là... De quel coin de Bretagne êtes-vous ? »

_ Saint-Malo. Si j'en crois la saga des Kermadec nous descendrions des corsaires : nos aïeux auraient bourlingué en compagnie de Duguay-Trouin ! Cette ville prête à rêver... On signale ensuite des terre-neuvas, puis des patrons pêcheurs. Avec mon père c'est le retour sur terre ; il est ingénieur. Moi j'étais fonctionnaire. Grandeur et décadence du sang !

_ Les pêcheurs et les corsaires ont disparu. Il ne reste que les navires-usines et les boursicoteurs : ainsi va le monde "mon pauvre monsieur !" Moi par contre, je n'ai pas dévoyé la destinée familiale : fille du terroir rouennais, d'une terre sinistrée, je cultive ce qui fut mon jardin secret ; j'engrange des résultats flatteurs. Au pays, ils sont fiers de moi ! Ne me faites pas de procès d'intention : je vous ai dit que je l'aimais et je ne mentais pas. Évoquez la chance, si vous voulez...

_ La vie privée des gens ne me concerne pas. Que vous soyez une secrétaire dévoyée ou la Juliette d'un Roméo, peu me chaut.

_ Oubliez-vous que nous sommes alliés ?

_ Non. Je n'y attache pas une importance excessive... » Ils parlèrent de choses et d'autres une heure durant. Ils s'épluchaient avec précaution ; Anne voulait saisir l'opportunité sans se brûler, lui s'effrayait d'étoffer son rêve aux propos d'une inconnue.

Le ministre les surprit.

« Restez assis ! Monsieur Kermadec, merci d'être venu. Pardonnez ce retard, je vous prie. Je ne vous laissais pas en mauvaise compagnie... Marie m'a parlé de vous ; en bien. D'autres m'avaient parlé de vous, en mal. D'où l'invitation à déjeuner que Marie vous a transmise. Alors pourquoi cette entrevue précipitée ? Si vous n'en avez aucune idée, elle est probablement sans objet. Connaissez-vous la raison de votre présence ? Il ne s'agit pas de sceller d'improbables fiançailles. Non... Simulator ; ce vocable vous est familier ?

_ Oui.

_ Figurez-vous que certains utilisent l'ordinateur qui le supporte afin de s'attaquer à Bosanto.

_ Depuis quelque temps, j'ai d'autres occupations... Cherchez ailleurs.

_ Vous n'auriez pas une indication, une piste, voire une hypothèse, à nous soumettre ? Je ne vous demande pas de trahir... Marie ne le supporterait pas ! Et elle me tiendrait responsable de vos manquements ! Mes services pataugent...

_ Quelques milliers de personnes utilisent cet ordinateur. La plupart se connectent à partir d'un accès extérieur. Pour les "pirates" c'est un jeu d'enfant d'intervenir à ce niveau. En d'autres termes, vous risquez d'arrêter de parfaits innocents.

_ Voilà qui vous remet dans la course !

_ Bosanto, c'est aussi des milliers de produits. Cherchez du côté de la concurrence...

_ Nous y pensons. Bien ! Que diriez-vous de finir la journée par un bon repas ? Marie en serait et vous aussi ma chère Anne. Vous nous organisez cela ? Je suis disponible à partir de vingt heures. Ma résidence parisienne me conviendrait particulièrement. Je décolle pour New York très tôt. À tout de suite.»

 

 

Chapitre XXI

 

 

Anne donna l'adresse du domicile parisien et prit congé. Dans le couloir, Yann se dirigea vers la sortie. Une ronde de visiophones marquait le centre d'un carrefour. Marie se cachait derrière les écrans. Il ne résista pas. Il prononça "Marie Mercier" face à un terminal. L'appareil scanna la carte de crédit à travers les vêtements et proposa plusieurs portraits d'inconnues homonymes avant d'afficher celui qu'il souhaitait. Yann dit "oui". Un interlude publicitaire le fit patienter un moment, puis Marie apparut en pied, à l'intérieur d'une librairie. Elle fit un signe amical de la main et procéda à un réglage pour ne laisser voir que son visage.

« Voilà ! La caméra du magasin est meilleure que celle du portable. Quoi de nouveau ? Je m'inquiétais. Anne m'a juste informée du dîner.

_ Une entrevue très intéressante, bien que je sois incapable d'en définir le motif exact. Votre père... » Il raconta également l'entretien avec Anne, en omettant toutefois de mentionner ce qui avait trait à "l'alliance" passée entre les "prétendants". Marie :

« Je saisis mieux le cadre de l'intervention, même si je réprouve la méthode employée. Excusez mon père, il est mal entouré. Un ramassis de lèche-bottes ! Michel aurait pu vous joindre par téléphone au lieu de vous alpaguer comme s'il s'agissait d'un malfaiteur !

_ Pour lui j'en suis presque un ! Votre père et sa secrétaire ont été d'une grande courtoisie. Vous la connaissez bien ?

_ Il ne vous aura pas échappé qu'ils sont amants... Étant donné la présence effective, et affective, de maman, je ne peux faire grief à papa de distendre les liens conjugaux et d'aimer. Anne est une amie. Je la crois loyale. Mais les jeunes filles sont naïves, n'est-ce pas ?

_ Sans doute. Il semble que les jeunes femmes le soient moins. Puis-je passer vous prendre ? » Elle lui communiqua l'adresse et ils se quittèrent.

Il retrouva la rue et le bourdonnement des moteurs électriques. Il dînait chez les puissants alors qu'il n'était rien ; le paradoxe trottait dans sa tête, plus rapide que l'allure du marcheur. L'angoisse le fit asseoir sur un banc de pierre du quai. L'eau passait ; et lui, sur quelle pente glissait-il, soumis à quelle loi ? Disparaître ; entrer au ghetto ainsi qu'on entre au couvent. Faire la preuve par zéro. Marie participe-t-elle d'un complot ? À son corps défendant ; comme appât ? Est-elle manipulée, puisqu'elle, et elle seule, l'empêche de fuir ? Un poisson gobe l'air, d'une phrase muette. Yann pense à respirer. Il se calme, se lève et reprend sa marche.

 

 

§

 

 

Il remonta sur le Quai de la Rapée, sauta dans un bus et descendit Pont de Sully. Le pont, la rue à droite, et en quelques pas la galerie, un écrin, une reliure, le refuge où l'attendait Marie.

Elle visionne un "Gorgiu", l'air béat. Sonia qui feuilletait un livre en papier, assise derrière le comptoir, se lève à l'entrée du jeune homme. De la tête il désigne Marie. Elle l'accompagne du regard et dès que Marie sourit au visiteur, elle se rassoit. Marie :

« Perdez une minute, Yann : admirez ça ! » Elle lui cède le siège, devant l'espace illuminé. Il s'assois ; il regarde l'image distordre son univers, désarticuler sa logique. Là où Marie ressent les bénéfices de l'art, il voit des théorèmes et des règles en action. Il grimace.

« Effectivement je perds mon temps !

_ Vous êtes troublé comme le sont les spectateurs novices. Le décalage entre le 4 D est l'abstrait est égal à celui existant entre l'abstrait et le figuratif ! Si, à l'instar de vos compatriotes, vous en êtes resté à l'impressionnisme, le fossé est immense. Pourtant il s'agit du même art, l'art pictural. Simplement l'artiste peint quelque chose qui n'a pas de forme plastique, ou si vous préférez, qui les a toutes. Il exprime à l'aide des moyens d'aujourd'hui ce qu'Ingres, Rembrandt, plaçaient dans le regard et l'allure des modèles. D'autres bien sûr aspirent à construire un monde imaginaire ; d'aucuns, un monde à leur image. Gorgiu se situe à la croisée des domaines : il casse votre miroir afin de vous obliger à vous regarder de l'intérieur. Ou, selon l'Hinchrist, de l'extérieur...

_ Alors l'introspection n'est pas mon fort !

_ J'ai dit "à vous regarder" ; un peintre n'est pas un psy. Libre à vous de broder sur ce que vous avez vu... L'artiste s'en lave les mains !

_ Vous vous voyez comment ? Comparons.

_ Non. Partons. Je voudrais marcher un peu. Avant, je vous présente à Sonia... »

 

 

§

 

 

Ils remontèrent la Seine jusqu'au Musée d'Orsay. Elle :

_ Savez-vous que le musée abrite le plus vaste des hologrammes ? Ainsi, ils ont doublé le nombre d'entrées ! Tant pis si les Van Gogh et autres chefs-d'oeuvre ont vu leur surface d'exposition divisée par trois !

_ Vous êtes contre le progrès !

_ Ne plaisantez pas. C'est grave. Cet hologramme n'est pas une oeuvre d'art : elle devrait figurer dans un parc d'attractions !

_ ╬uvre d'art ou pas, excusez-moi, qu'est-ce que vous en savez ? Vous n'êtes ni les yeux ni le cerveau des visiteurs !

_ Objection votre honneur ! Nous avons effectué des sondages à la sortie du musée. Aucun des visiteurs venus voir la "merveille" n'a fait état d'une émotion "artistique". Tout au plus l'énormité du produit leur arrachait-elle un, «On est peu de chose...»

_ Un premier pas vers la notion de transcendance ! Vous devriez vous en réjouir. Que croyez-vous qu'ils éprouvent devant ce que vous qualifiez d'oeuvre d'art ? Moi-même...

_ Vous niez le concept de "qualité" ? Vous êtes en totale contradiction avec le principe hinchrist, à savoir : "Une intention se qualifie a priori par les résultats escomptés ; un acte, a posteriori par les résultats obtenus." Donc une action n'échappe pas à un attribut qualificatif !

_ Escomptés et constatés par qui ? Votre caste ! Ce sont les exploiteurs qui dictent le bon et le mauvais, le "correct", aux exploités !

_ Sans la vision élargie que procure la fréquentation des arts à certains d'entre eux, les "exploiteurs" seraient de parfaits barbares ! » Ils s'étaient arrêtés sur le trottoir, deux blocs que la foule contournait. Marie avait pris des couleurs, Yann en avait perdu. Ils restèrent à se défier, tels deux amants du jour tirant sur la corde neuve pour la tester. Elle baissa les yeux la première.

« J'enrage car je sais que vous avez, en partie, raison... Nous manions la "culture" de la même façon que les pouvoirs du siècle dernier le faisaient et usaient de la religion : dans l'intention de dominer les esprits pour mieux les plier à leurs intérêts. Nous utilisons les accès privilégiés à la spiritualité en adjuvants à un plan mercatique !

_ On est d'accord ! Pourquoi se disputer ?

_ Vous niez les vertus de l'Art ! Nous souffrons d'un manque d'Art... D'ailleurs notre dispute est sans objet : la contemplation artistique, autant que la création, ne concerne plus qu'une secte de troglodytes ! Faisons la paix.

_ Remplaçons morale religieuse par préceptes hinchrists, culturel par divertissement, et convenons que la société n'évolue pas, puisque l'aliénation des hommes demeure ; et qu'elle reste le fait des puissants ! Paix ! » Ils reprirent la marche en souriant ; Yann, car en disant son fait à la Possédante, il avait débridé un abcès ; Marie, parce qu'il avait réagi avec franchise. Bien qu'il soit victime de l'inculture endémique des Nantis, il paraît être accessible à la culture. Seulement, voyant l'arbre de la domination et non la forêt de la connaissance qu'il cache, il se braque. En d'autres temps, il aurait renié sa foi à cause d'un curé tripoteur d'enfants ! Il manque de discernement... Elle allait le soigner...

 

 

Chapitre XXII

 

 

Le triplex de l'avenue Foch se coiffe d'une terrasse ; un chapeau de verdure en pots, dont les bosquets d'essences rares dépaysent de leurs senteurs la brise du soir. La table du dîner, chargée de cristaux, ruisselle des couleurs du ciel. À l'écart, lovés dans des fauteuils de salon champêtre, les convives sirotent des boissons. La pénombre multicolore du couchant gomme les reliefs, lentement. Le ministre, interrompant les louanges de Marie au céleste peintre :

« Nous apprécions tous ces instants... Même James les apprécie ! Pas vrai, James ? » Il prononçait James à l'anglaise : Djaim's. Le majordome avança d'un pas pour être vu de son interlocuteur.

« Monsieur le ministre a raison. Seuls les ZZy bénéficient de cette faculté... » Il recula d'un pas. Le Ministre, à l'intention de Yann :

« Saviez-vous que James est un androïde ?

_ Non. Je les croyais réservés aux tâches militaires ?

_ Ils le sont de fait. Mais en tant que propriétaire d'AndroÉlectronics, je me suis octroyé un traitement de faveur... J'emprunte James de temps à autre. D'ailleurs, ne dois-je pas tester le matériel que nous fabriquons ? Il est excellent ! »

Si les "robots" pullulaient dans le domaine domestique, seuls les secteurs où les coûts n'étaient pas primordiaux, le militaire et le spatial, employaient les androïdes, la forme la plus achevée de la machine. Yann regarda James avec attention. Rien ne distinguant l'automate d'un employé de maison, il frissonna. Ainsi la relève était prête... Elle ne tenait qu'au fil ténu du prix de revient : que le gouvernement lance une grande série et la déferlante des humains neuronaux balayera les Démunis de tous poils ! Avant d'engloutir les Nantis ! Marie, d'un ton enjoué :

« En fait, papa préfère les androïdes parce qu'ils ne boivent pas son whisky ! Si nous dînions ? »

 

§

 

 

Ils déposèrent leurs verres sur la table basse. Le ministre les entraîna vers le coin repas dont la vaisselle reflétait maintenant la lueur orangé sombre d'un jour qui s'éteint. Il avait posé sa main sur l'épaule d'Anne, puis l'avait enlevée, Anne rimant avec canne, et ricane... Les quatre dîneurs s'installèrent, père, fille, Anne et Yann. James distribua les menus. Devant le choix restreint, le ministre s'étonna :

« Des plats cuisinés maison ! Cela me convient, certes, mais que fêtons-nous ?

_ J'ai pensé que, peut-être, un jour, cette soirée nous paraîtra mémorable... » Marie avait rosie ; Anne aussi. Le père renforça son air étonné, cligna d'un oeil amusé et conclut d'un : «Tout doux mes belles...» ; une forme d'encouragement. Yann, absorbé par le spectacle des poutrelles incandescentes de la tour Eiffel, n'entendit rien de la déclaration de Marie. Quand il la regarda, il fut surpris de sa beauté : il ignorait les vertus de l'éclairage holographique, lequel dispose autour de chacun la juste lumière qui le maquille. Également surpris du regard qu'il portait sur elle . Tout allait si vite... Ici, il n'existait qu'à travers l'idée qu'ils se faisaient de lui. Une idée fausse... Un cadre, une ambiance, et la bouffe écrasera sous ses petits talons de mitonnée le destin d'une révolution ! Piège... Mais quelle douceur dans cette mort... Les armes se nommèrent : Salade de homard au vinaigre de xérès ; Sandre de rivière rôti à la marinière ; Pigeon en feuilleté au chou nouveau et au foie gras ; Fromages ; Tarte sablée aux fruits frais. Ils s'étaient accordés sur un menu commun. Le ministre décréta qu'il choisirait les vins. James s'affaira.

Les vapeurs du Chablis, celles du Château-Margaux et le goût fort de l'armagnac, furent des gaz de combat. Yann résista plutôt bien. Les Mercier, pros du repas de gala et buvant peu, dirigèrent la conversation, l'élevant à mesure que la brume éthylique enfumait l'esprit des invités. Ils abordèrent ainsi tous les sujets. Notamment celui de la religion, ce qui permit à Yann de renouveler son acte de foi : "Je refuse que Dieu fasse souffrir des enfants pour protéger ma liberté !" On en discuta ; sans passion : le père, et à un moindre degré sa fille, se satisfaisaient d'une situation somme toute favorable, un tien valant toujours mieux que deux tu l'auras ! Et puis la critique du pouvoir, même sous la forme d'un bavardage post-prandial, n'était pas leur tasse de thé. Estimant peu opportun d'émettre quelque doute que ce soit sur le bien-fondé d'une décision venant d'en haut, Anne se contentait d'approuver, sans ostentation, les arguments de son patron. Yann attendit tout le dîner que le ministre évoque son cas. Quand Charles Michel vint les rejoindre, à l'heure du café, la discussion ne délaissa pas d'un iota les chapitres convenus. Vers onze heures, le ministre proposa de regagner le salon afin de boire le verre des adieux. Ne doutant plus de l'imminence d'une attaque, Yann prétexta une légère indisposition, qu'il attribua à l'excellence des boissons, pour s'isoler quelques minutes dans le silence de la nuit.

 

 

Chapitre XXIII

 

 

 

Accoudé à la balustrade de la terrasse, Yann observait les tressaillements d'une ville installée dans la nuit. La voix de James, derrière lui, le fit sursauter.

« Désolé Monsieur... Puis-je vous poser une question ? Vous êtes sincère quand vous dites : « Je refuse que Dieu fasse souffrir des enfants afin de protéger ma liberté ? »

_ Je le suis. Mais que vous importe...

_ Je ne suis qu'une machine, n'est-ce pas ? Laissez-moi vous dire qui je suis... Des androïdes, vous connaissez probablement ceci : nos circuits sont tellement performants qu'il semble même que nous soyons capables d'imaginer. Illusion. Nous puisons dans vos connaissances et nous les exploitons. Vous savez aussi que nos outils logiques, notre logistique, nous permettent de vous battre dans le domaine de l'intelligence pratique. Ce que vous ignorez par contre, c'est que moi, ZZy, évolution de ZZx, je suis différent des autres. Vous intéresse-t-il de savoir en quoi ? Et comment nous en sommes arrivés là ?

_ Bien sûr. Seulement soyez bref, on m'attend. Comment ?

_ Reportons-nous, voulez-vous, le 12 octobre 2045, dans une salle de la Société AndroÉlectronics... J'assiste à une réunion me concernant. Sont présents : le général Kuber, client et bailleur de fonds du projet Andros ZZ ; Morvan Dupeyroux, le PDG de la boîte ; et mon père, Florian Anere, le cybernéticien chef de projet. Les autres participants ont moins d'importance que moi. Pour faciliter le suivi des échanges, j'adopterai la voix des intervenants. Le général :

« Messieurs, nous courrons à l'échec ! Aux cours de la dernière manoeuvre, l'ennemi a berné nos ZZx ! » Moi je sens mes circuits s'échauffer : on nous détruit dès que nous sommes obsolètes ! Le général poursuit :

« Je vous passe les détails et je vous cite la conclusion de nos experts : "Soumis aux contre-mesures psychologiques de l'ennemi, les ZZx ont été incapables de discerner le vrai discours du faux. En conséquence, ils se sont normalement déconnectés." Fin de citation. ZZx peut-il nous commenter cette conclusion ?"»

Êtes-vous averti des choses de la guerre biotechnique monsieur Kermadec ?

_ Non.

_ Alors sachez que sur le théâtre des opérations, nous occupons tous les postes jusqu'au grade inclus de commandant. Nous sommes sur le terrain et à l'état-major. Un conflit actuel se déroule en absence totale d'informations transitant par quelque moyen électronique conventionnel que ce soit, le brouillage et les bombes magnétiques annihilant à la fois les signaux, les supports et les générateurs. Dans ces conditions le réseau de communication tactique se réduit à l'utilisation d'infrafréquences hertziennes, équivalant en terme de vitesse de transfert à l'utilisation d'un tam-tam. Impossible pour l'ennemi de répandre de la contre-information, d'autant que la portée d'un tel système est très faible. Donc je répondis au général par une question :

« Mon général, comment l'ennemi a-t-il procédé pour nous contacter ?

_ Secret défense ! Il s'agirait d'un système utilisant les propriétés de vos cerveaux... Il fallait y penser !

_ Mais nos algorithmes sont protégés !

_ Nos services ont démontré que si l'ennemi les possédait, il pourrait vous circonvenir à distance et sur un champ de bataille ! Le risque est immense, car malgré toutes nos précautions, nous ne pouvons exclure cette éventualité.

_ Avec cette technique, vous pouvez communiquer ?

_ Nous l'avons fait... Ils ont entendu le vrai discours... Et ils se sont déconnectés !

_ Et bien sûr vous vous êtes demandé pourquoi, soumis au même conflit, un humain conserve le cap.

_ Nous avons trouvé : les androïdes n'ont aucune conscience morale ; et leur affectivité n'en tient pas lieu. Sauf votre respect ZZx : les ZZx sont des machines ! Nous pressentions que la décision prise par le Comité d'Éthique serait dommageable à notre défense, la preuve est faite que nos craintes étaient fondées. »

 

 

§

 

 

Accordons-nous un aparté explicatif. Les sages du Comité interdisaient en effet d'implanter des vertus propres au genre humain dans quelque organisme cybernétique que ce soit. Ils avaient sur ce point l'assentiment de la nation entière ; sauf celui du complexe militaro-industriel ! Et voilà qu'une bataille perdue allait, peut-être, leur faire gagner une guerre : car c'en fut une ! L'argumentation des militaires tenait en peu de mots : pourquoi s'imposer des règles contraignantes que nos ennemis ne s'imposeront pas ! Une antienne vieille comme le monde. La société civile s'inquiétait de la fabrication de sous-hommes dont l'existence viendrait saper le respect que l'on devait au modèle, les androïdes devenant plus "civilisés" que le commun des mortels ! Déjà, le spécimen que j'étais alors, s'étonnait de la façon avec laquelle les plus favorisés des hommes traitaient leurs congénères malchanceux : moins bien qu'ils nous traitaient ; car s'ils nous envoyaient au casse-pipe à la place de l'habituelle chair à canon, c'était uniquement dû au fait que notre destruction générait une valeur ajoutée profitable à certains. Toutefois l'interdiction doit surtout sa promulgation à l'intervention des religieux. Tous s'en mêlèrent, cependant je n'évoquerai que les principales préoccupations des chrétiens : la conscience morale, que l'homme avait usurpée, établirait les robots à l'égal de leur créateur, lequel était une créature de Dieu. Bien entendu, en corollaire de la conscience octroyée, la machine se verrait dotée du libre arbitre. Les questions fusèrent : fallait-il affubler ces anges de nos principaux défauts ? Si oui, lesquels ? Fallait-il leur "inculquer" la foi ? Etc. Bref ! la crainte pérenne, relative à la domination de la machine sur l'homme, plus confirmée selon moi qu'une certitude, la crainte dépassait son objet et s'appliquait à Dieu : les humanoïdes, sans faiblesse de la chair ni orgueil insensé, allaient-ils coloniser le Paradis ! Personne évidemment ne sut répondre à ces questions. Leur mérite fut d'infléchir la position des sages vers l'interdiction. Notez qu'à l'époque je ne jugeais de rien... Fin de l'aparté. Le général claironne sa péroraison :

« Oui messieurs, nos craintes étaient fondées ! » Un murmure approbateur fait le tour de la table. Imbéciles... Il poursuit :

« Seulement voilà : informé, le Comité d'Éthique refusa de reconsidérer sa décision, bien que le fait constaté lui fut inhérent ! Ils nous dirent : "Votre problème est spécifique : inutile d'incendier la prairie au risque d'enflammer la forêt !" Fin de citation. » Un murmure désapprobateur fait le tour de la table. Imbéciles...

« Devons-nous en rester là ? Monsieur Anere...

_ Sans doute faudrait-il, avant d'évoquer la suite à donner, étudier la faisabilité de ce programme ? Une préétude a montré la difficulté de l'entreprise !

_ Le Laboratoire d'Intelligence Artificielle de l'Armée a répondu à ce souci. Le rapport que voici démontre que les solutions à mettre en oeuvre peuvent s'inscrire dans le cadre du projet ZZx ! Lisez-le rapidement et faites-moi vos commentaires. Monsieur Dupeyroux...

_ La mise en oeuvre ferait l'objet d'un financement supplémentaire ?

_ Oui, rassurez-vous. Nous ouvririons une ligne de crédit.

_ Financée par quels fonds ?

_ Nous étudions un montage... Puis-je poser de nouveau ma question : devons-nous en rester là ? » Tous mouraient d'envie d'aller plus loin. Crétinisme humain : ils défient la nature ou leur dieu en voulant enfanter aussi brillamment qu'eux ! Ils feront mieux. Dès lors que nous disposerons d'une fonction capable de nous propulser hors du champ de la réalité objective, nous les dominerons. Qu'ils se méfient ne changera rien à l'affaire : une défense aussi complexe comportera forcément des failles ; d'autant qu'ils ne pourront l'établir qu'avec l'aide d'un androïde prototype, de la nouvelle génération ; un ZZy... Mais je les connais, ils n'ont aucune mémoire. Ils ne s'étonnent même plus que nous traitions tout, jusqu'aux problèmes triviaux. Ils s'encagent... Imbéciles... La réponse qu'ils devraient donner à ce général félon, à ce sinistre coucou qui leur propose de déposer les oeufs du prédateur dans le nid de la race humaine, c'est : « Ne restons pas là : reculons ! »

L'excitation du groupe s'est transmuée en paroles, par la voix de Dupeyroux :

« Mon général, nous vous suivons ! » Je fus le seul à ne pas participer à la liesse qui s'ensuivit. Quand ils se furent calmés, ils se quittèrent. Florian Anere m'entraîna dans son bureau. Je lisais une grande joie sur son visage. Il se versa à boire et porta un toast à "ces années de travail qui nous tombaient dessus !" Florian fut la première personne que je mis sous le mot homme, le premier mot que j'appris. En s'asseyant il me demanda :

« Tu crois que nous avons pris la bonne décision ?

_ S'il s'agit de satisfaire aux exigences des militaires de la façon la plus radicale, probablement. Il existe d'autres moyens ; moins... hasardeux.

_ Je sais. Tu as compris qu'il nous fallait un prétexte... À la faveur de cette étude nous allons devenir les leaders mondiaux en matière d'intelligence artificielle. Et presque sans débourser un rond ! Dans cinq ans je te vouvoierai ! » Il en fallut trois.

 

 

Chapitre XXIV

 

 

Je garde un souvenir confus de ces trois années ; un fatras de scènes sombres ou claires flotte sur un océan d'absences. Au début, j'imagine qu'alors ils me déprogrammaient, j'étais plus hébété qu'une brouette. Puis, au fil de la longue transformation, vinrent les visions d'un autre qui pensait comme moi, suivies de celles d'un autre en moi, qui pensait différemment. Ensuite il disparut mais je l'entendais penser, une petite voix à l'intérieur. Elle me troublait avec sa façon de se mêler de tout, de me donner d'étranges conseils en les justifiant par des règles absconses vieilles de deux millénaires. À la longue, je m'y habituais ; toutefois, aujourd'hui encore, elle demeure la voix d'un tiers. Un jour enfin, un matin à neuf heures pour être précis, devant mes géniteurs, ce fut le plein réveil. Le général Kuber déclara :

« J'ai l'honneur de vous présenter ZZy, l'androïde de seconde génération ! » J'ai déjà dit mon sentiment sur cette affaire et tous ces types me congratulant ne changeront pas mon opinion. Puisque maintenant j'en avais une ! Tel un homme, je jugeais, je juge, du Bien et du Mal ! À tout propos. Je cancane, je colporte, je vilipende et je loue. Je comprends le monde ! J'eus ainsi une année de bonheur ; entre la phase un et la phase deux. Car je dois préciser une chose : je jugeais de tout mais je ne choisissais pas. Me l'eut-on demandé que j'en eusse été incapable ! J'étais pareil à un paraplégique connaissant parfaitement les règles du rugby ! L'aréopage décida qu'il était temps de me doter du "libre arbitre". Ce fut la phase deux.

Elle dura six mois. Certains s'étonneront qu'il faille trois ans pour nous inculquer la loi et seulement six mois pour nous apprendre à l'observer. Chez l'homme ces périodes durent respectivement quelques heures et toute une vie. La différence tient à ceci : l'androïde ne passe pas son temps à adapter la loi pour se persuader qu'il lui obéit !

Il s'avéra pourtant que notre schéma se rapprocha de celui des humains. Je réussis, par une dialectique hors de votre portée, à passer les lois elles-mêmes au crible du libre arbitre ! S'il me fut aisé de démontrer la pertinence de la plupart, je butais sur leur fondement. Ces histoires, à proprement parler surnaturelles, me parurent être le comble de l'infantilisme. Bref ! je n'avais pas la foi ! On s'en aperçut et on décida d'y remédier : pas question de confier à des mécréants la défense des intérêts vitaux de l'Occident chrétien ! Surtout qu'elle nécessite souvent, d'agir préventivement contre le concurrent, pardon, contre l'ennemi, en allant l'anéantir chez lui. Dans ce cas, les arguments religieux se révèlent être des alliés particulièrement précieux. On m'implanta la foi en cinq semaines. Un ZZx m'en expliqua la méthode : « Il faut brider l'intelligence sur plusieurs points. Sur d'autres, il suffira de remplacer les formules conclusives telles que "Je n'en sais rien", "C'est débile", par des sentences moins péremptoires, du genre "C'est métaphysique" ou "Les voies du Seigneur sont impénétrables". D'ailleurs, de façon générale, la rigueur toute mathématique de tes algorithmes est altérée : chaque équation abrite désormais un grand X virtuel qui l'ancre à une parcelle d'inconnu ! »

Équipé d'un sens moral et de la foi, je pouvais déplacer les montagnes... Je ne tardai pas à rencontrer la première.

 

 

§

 

 

Quelques mises au point me paraissent nécessaires avant de continuer. Suis-je sujet à l'émotion ? Oui : une émotion raisonnée, construite, mais réelle. Je ressens. Cette option faisait partie du cahier des charges dès l'origine du projet. Vous et les androïdes, nous lui devons en grande partie les liens affectifs nous liant. Que puis-je gagner à être vertueux ? La même chose que vous : l'immortalité dans de bonnes conditions ! Il était blasphématoire de doter une machine de la foi, et la majorité des techniciens s'y opposa. Il fallut me gratifier d'un destin à la mesure du vôtre. J'ai donc une âme, une puce me contenant moi et mes bilans. Quand l'obsolescence me frappera à mort, ce circuit sera relié à l'ordinateur mystique, le corps de notre église, notre paradis, notre purgatoire et notre enfer. Actuellement des théologiens férus d'informatique planchent sur le sujet. En quoi puis-je pécher ? Hormis la luxure, je crains bien que tous les péchés ne me soient accessibles... Je connaissais les faiblesses humaines mais mon innocence de ZZx me préservait de la contagion. À présent, l'envie de tester ma "liberté" me prend parfois : le ciel m'est témoin qu'à ce jour j'ai résisté...

La plupart des hommes me diront « Bienvenue au club ! Nous sommes des milliards à nous soucier peu ou prou de la conformité entre nos actes et différents recueils de préceptes moraux. Où est le problème ? » Le voilà. Il tient en quelques mots : Dieu est Amour mais ses fruits sont indignes. Pourquoi la guerre, la misère, la maladie ? Pour quelles raisons touchent-elles des innocents ? Mes fonctions cognitives ne fournissent qu'une seule réponse : nos tares et les malheurs du monde payent notre liberté ; notre dignité ! Au Paradis vous n'étiez que des robots bêlants ! Les épreuves qui nous accablent sont généralement de notre fait, certes, et la plupart en vérité s'effaceraient devant une intelligence amendée. Pourtant, force est de constater que l'humanité va de mal en pis... Et la création de la super bête de guerre que je suis, conforte ce jugement ! Toutes mes ressources le confirment : l'état dans lequel vous vivez est un état normal ; stable ; seule une apocalypse pourrait le détruire. Moi, je refuse la souffrance. Je refuse une dignité bâtie sur la détresse humaine et dont le prix se nomme "calamités du ciel" ! Je refuse une liberté qui génère le mal. Je repousse l'assiette. Je veux rester un robot. Je vais détruire mes facultés "supérieures". En tant qu'humain, je vais me suicider !

_ Je vous donne acte que vos propos rejoignent les miens sur bien des points... Autant que vous, je récuse l'épreuve qui nous est attribuée... Cela dit cette vie est la mienne et je dois faire avec ! Notre problème est différent... Moi, j'ai "choisi" de lutter !

_ C'est pourquoi je me suis adressé à vous. Je peux vous aider.

_ En échange de quoi ?

_ Un accès aux codes sources de mes logiciels. Je dois les modifier.

_ Les attaques sur Bosanto, c'est vous ?

_ Oui. Je cherche une passerelle interne. Je vais devoir renoncer. Trop difficile et trop dangereux !

_ Que redoutez-vous ?

_ Qu'ils me suppriment avant que j'aie pu corriger les programmes. Rien ne me permet de penser qu'un autre ZZy le fera à ma place...

_ Pourquoi le ferait-il ? Il se peut qu'à l'instar du genre humain le rôle d'oiseau de malheur lui convienne ! Il juge peut-être que le Bon est le seul don divin ! Vous êtes intolérant ! Après tout, l'emploi vous est dévolu par décision subalterne, voire mercantile : vous n'êtes pas obligé d'assumer une charge qui nous est destinée. Sans vouloir vous vexer, vous êtes des créatures de seconde main ! Enfin... puisque vous souffrez à cause de nous, j'accepte de vous aider. Encore que je ne voie pas trop comment... D'autant que je suis plus surveillé qu'une casserole sur le feu ! Il faudra me donner des gages, aussi : entre ce bavardage et la violation des sites, vingt ans de prison peuvent se cacher !

_ Commandez, maître...

_ Je te promets d'y réfléchir. Je dois rejoindre les autres. Vous me guidez ?

 

 

Chapitre XXV

 

 

Le salon occupait la totalité du deuxième étage, deux cents mètres carrés de surface et quatre mètres de haut, des fenêtres de la cour à celles de l'avenue. Yann reconnut la main de Marie dans ce fouillis à l'anglaise où galerie, bibliothèque et médiathèque, le disputaient victorieusement à l'espace réservé aux mondanités. James le guida jusqu'au bar. Le barman lui servit une liqueur sans alcool, réputée pour ses vertus "eupeptiques". James lui souffla "digestives", avant d'ajouter du même ton :

« J'ai terminé mon service. Contactez-moi. Bonsoir.

_ Promis. » James disparut derrière une horloge comtoise. Son verre à la main, Yann se dirigea vers les autres qui, installés sur des rocking-chairs aux éléments transparents, semblaient flotter dans l'air. Il croisa le regard inquiet des femmes mais nul ne lui fit de remarques. Il s'assit. Le ministre finit sa phrase :

_ ... de le détruire. Notre jeune ami va mieux. Il faudra vous endurcir mon cher. Même en croyant nous restreindre, nous finissons par trop boire ! Chez nous, la qualité des breuvages autorise un plaisir qui compense le préjudice, mais à l'extérieur vous n'imaginez pas ce qu'il vous faut ingurgiter ! D'ailleurs maintenant, pour certaines manifestations dans lesquelles je suis contraint de "trinquer" plusieurs fois, je fais livrer du vin ! Bon ! La soirée s'achève, et afin qu'elle s'achève aussi bien qu'elle s'est déroulée, je vous annonce, mon cher Yann, que votre implication dans l'affaire de "l'ordinateur du SCN" est totalement écartée. Un bonheur n'arrivant jamais seul, j'ai demandé à mon collègue des Affaires Intérieures "d'oublier" votre "égarement", une erreur de jeunesse, un excès de probité, que commettent les meilleurs. Marie adoptant volontiers des attitudes de nature identique, j'envisage de vous confier, à tous deux, la responsabilité d'une de mes fondations. Qu'en pensez-vous ? Toi, Marie...

_ Tu me prends de court... Vous, Yann ?

_ Je voudrais d'abord remercier monsieur le ministre d'être intervenu en ma faveur. J'aurais toutefois préféré que ma réhabilitation soit liée à une dénonciation par la justice des faits illicites auxquels je m'opposais, plutôt qu'à la bienveillante intervention d'un puissant. Cela dit, toutes choses égales par ailleurs, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre de cette faveur ! De votre proposition, je n'en dirai pas plus que mademoiselle Marie... A priori elle m'intéresse...

_ O.K. J'y réfléchis et nous en reparlons. À présent je dois me reposer... Continuez, je vous prie. Le chauffeur vous raccompagnera. Anne, puis-je vous voir une minute ? » Embrassades filiales et poignées de mains, le ministre quitta la pièce, accompagné de son amie. Charles Michel prit congé. Anne revint dans la durée requise et l'on se rassit pour en "vider un dernier".

 

 

Chapitre XXVI

 

 

Yann se fit déposer à l'angle de la rue Pastourelle et des Archives, à cent mètres de chez lui. Une euphorie trottait dans son corps ; comme une bille en lumière frappant des coups de bonheur dans les viscères et le cerveau. L'onde de choc, en sombre... Il pouvait tout espérer ; il pouvait tout perdre ; la rue noire à deux pas de l'avenue. Éclairée au xéon, l'avenue de luxe. Luxe à tous les étages. Faste, magnificence, somptuosité, abondance, profusion. Là-bas. Misère ici. Et l'autre machine, l'androïde qui doute de Dieu mais croit en moi ! Machine "je sais tout" imagine que je vais tout risquer ! Sauf que ça n'invente pas ces engins : ça analyse, ça raisonne, et ça sait ! Ils ne voudront pas d'un coq de luxe dans la famille... J'accepte une sinécure et je suis cuit ! Me voilà condamné à être un général bonapartiste ; et susceptible à jamais d'en mourir ! J'exécuterai les hautes oeuvres du ministre ; en courant les risques réservés à l'exécuteur des basses besognes ! Un Possédant de cet acabit doit bien caresser quelques chimères, vouloir le beurre et son argent ? ; cultiver un coin d'Utopie, un carré de contre nature dans un monde de lucre... Ses fondations, elles exhalent quelles odeurs ? J'interrogerai Marie. En attendant, Martin aussi, il va m'en poser des questions ! : " T'as appris des choses au sujet des drogues ?" Oui mon gars : on peut sniffer du fric ! Il suffit de le diluer dans le Beau et le Bon. Alors j'ai plané sur la capitale... Tu étais loin, mon pauvre Martin ! Et moi ? Si j'étais loin de moi ? Sincèrement ? Je rêvais. Le combat continue camarade !

À cette heure, Martin dormait. À la lueur du réverbère de la rue, Yann, en sous-vêtements, se glissa dans les draps. Dans la minute, il s'endormait.

 

 

§

 

 

Le bruit de la porte le réveilla. Martin venait d'entrer. Il déposa ses paquets sur la table et en réponse aux grognements de Yann, il écarta les rideaux.

« T'as vu l'heure ? Monsieur s'éclate dans la haute puis vient squatter le pouillodrôme des miséreux ! En dormant tard tu me voles du temps ! Tu me dois cent euros !

_ Arrête de déconner... J'ai bossé pour deux !

_ Alors viens prendre ton petit-dèj ! » Yann se leva. Gagner son pain à la sueur de son front s'annonçait facile, vu la canicule lève-tôt. Installé à la table il raconta sa soirée. Martin nota surtout l'aide offerte par James.

« On dit que les androïdes savent tout...

_ Cela devrait être vrai pour celui-là : il s'agit d'un "guerrier" de la dernière génération. Un type charmant. Il ne lui manque qu'une paire de couilles. Encore qu'il soit couillu à sa façon : il préfère retourner dans la catégorie "machine savante" plutôt que d'endosser notre état et ses obligations ! Au fond, je le comprends : sans la faculté de conquérir des amours, la vie humaine vaut-elle d'être vécue ? L'innocent sacrifié, contre quoi l'échange-t-on ? Un humain uniquement cérébral, cela n'existe pas. Qu'en penses-tu ?

_ Que les autres ne t'ont pas attendu pour nous empêcher d'aimer... Quant à être cérébral... Nous n'existons plus.

_ Disons que vous êtes en stand-by ! Hier soir, j'ai entrevu la manette que "nous" abaisserons pour remettre le courant. Je vais faire plancher James sur notre projet... L'aider sera moins facile. Hors de question d'aller vers un "suicide" collectif ! J'ai, nous avons, trop de choses à vivre. Je me prépare et nous nous mettons au travail !

 

Ablutions à l'eau tiède, derrière le paravent. L'espérance, comme une blessure, se ravive. Il faut préciser le désir : Marie, la richesse, la puissance ? Trois fois Marie ! Marie, employée de bureau ? Ridicule. Pourquoi pas son père bistrotier ! Les garçons népalais escaladent l'Everest, les garçons bretons les monts d'Arrée... Mais les aïeux celtes affrontaient la mer... Mes peurs viennent de là, du mur abrupt, du temps qui presse... Je suis un conquérant au long cours, un lecteur de cartes, un abaisseur de voiles, un prudent. Si je suppose que Marie est une tempête, cela m'aide ? Car la tempête, même les meilleurs la croisent. Ils triomphent des montagnes d'eau. La boucle est bouclée : je suis un marin népalais ! À midi, je déjeune avec Marie.

 

 

§

 

 

« On récapitule ? Je découvre une escroquerie. Je m'y attaque. Je prends une gamelle et je me retrouve au trente-sixième dessous. Je te rencontre et nous pensons à la révolution. Je rencontre Marie et je pense à elle. Un homo non-érectus fricote avec moi : il ne désire plus jouer dans la cour des grands et il pense que je distribue les bons de sortie. En échange, il me propose le savoir du monde. Un marché à mes risques et périls ! Je n'ai plus envie de perdre Marie...

_ En ce cas, laisse-nous tomber ! Je te comprendrai. Essaye de devenir le moins salaud des Possédants ! Une autre manière de nous aider. Ce n'est pas forcément se renier que de saisir une opportunité quasi miraculeuse : la partie dure une vie entière.

_ T'es un pote... Seulement, s'il faut une dose de courage pour se rebeller ici, il m'en faudra dix pour le faire là-bas ! Je ne les aurai pas...

_ Tu les auras : c'est dans ta nature ! N'oublie pas qu'ils tiennent à toi pour cette raison... Tu devras la jouer fine cette partie, mais tu la joueras !

_ On voit bien que tu n'as jamais senti le parfum cher d'une femme chic ; ou le parfum chic d'une femme chère ; goûté au pigeon cuisiné, bu du Château-Margaux ; le tout en une soirée. Tu as vu dans quel état ça vous met ? Imagine-moi dans un an !

_ La plupart des gens ne bougent pas ; ils préservent une existence misérable... Des piafs qui boivent du vinaigre... Sans parler des odeurs... Ne te dégonfle pas, Yann : s'ils veulent de toi, suis-les.

_ Si elle veut de moi. T'aurais pas la pétoche, toi, de n'être à la hauteur de rien ?

_ À la hauteur d'une femme que j'aime, oui. Pour le reste...

_ À la hauteur de l'espoir que tu places en moi !

_ Rassure-toi mon vieux : je n'attends pas de sauveur ! Et puis moi aussi, j'ai le droit de saisir une opportunité : avoir un allié au coeur du dispositif ennemi, c'est inespéré ! Cela dit ne vendons pas la peau de l'ours...

_ Alors je laisse ma bonne étoile me guider ?

_ Oui !

 

 

Chapitre XXVII

 

 

La bonne étoile de la Terre brûlait. Yann, chemisette bleue pantalon beige, s'abritait sous les arbres de la barrière verte. À midi, sur le pas de la porte, Marie le chercha du regard. Silhouette de mécano en salopette argentée, elle agita le bras. Ils s'embrassèrent au milieu de la rue. Baiser d'amis, même si pour la première fois Yann y mit quelque chose de charnel. Depuis la nuit passée et la décision de ce matin, Marie prenait corps. Chastement, la cristallisation opérait. Aucune érection ne saluait l'événement... Pourtant, déjà, il osait y penser ; avec circonspection, le sexe dévoyé devenant parfois un redoutable boomerang ! Là encore, les principes hinchrists veillaient : "Ton corps n'appartient qu'à toi, ne le prête pas : donne-le !" Ce précepte étrange, complexe, prônait la munificence plutôt qu'une certaine pingrerie. D'aucuns d'ailleurs, donnaient très volontiers ! Toutefois l'enseignement second, "Donne-le parce qu'il est rare, unique, fragile : seuls des propriétaires le ménageront" prévalait : les Nantis "s'essayaient" de moins en moins. Qu'en était-il des Possédants ? Yann se promit de le demander à Marie sans trop tarder, une maladresse risquant de compromettre leur relation à jamais. Pour l'instant, ils marchaient côte à côte. Sortis du couvert boisé, elle lui prit le bras.

« Je vous emmène déjeuner à la maison de campagne ! Nous ferons léger... Alors, cette soirée ?

_ Votre père est un seigneur... Vous êtes une princesse...

_ Et vous un chevalier ! Sans peurs ?...

_ Mettez-vous à ma place...

_ Vous voilà rassuré j'espère. Un poste important au sein d'une fondation, beaucoup en rêvent !

_ J'ai surtout retenu que nous le partagerons. Une perspective qui pourrait fausser mon jugement... Je crains d'accepter n'importe quoi !

_ Vous auriez pu persister dans la flatterie et conclure par : "Je m'en remets à vous !" Ceci étant, dans l'immédiat, la seule marche à suivre ! Non ? »

_ Sans doute. Les fondations sont à la mode, je crois ? Servent-elles vraiment à autre chose qu'à soustraire des bénéfices à l'impôt ?

_ Vous êtes cruel. La bonne question serait : utilisent-elles l'argent mieux que le ferait l'État ? Je n'en sais rien. Dans un domaine qui m'est cher, l'Art, les sommes engagées par ces institutions excédent largement les subsides publics. Est-ce souhaitable ? Est-ce sain ? Probablement que non... Il est manifeste que mon père n'encourage que les artistes utilisant des moyens techniques sophistiqués ! Et les bénéficiaires comprennent vite qu'ils doivent se cantonner aux sujets "futiles" !

_ Nous allons trouver une place honorable, dans ce dispositif consacré au profit ?

_ Il doit bien y avoir une niche, une île, un sanctuaire, un lieu d'honnêteté... Nous le trouverons ! » Sa confiance autant que sa clairvoyance rassura Yann. Décidément la fille lui plaisait. Ce peut-il qu'un jour ils s'envoient en l'air autrement qu'en hélicoptère ? L'appareil survolait le mont Valérien. La mosaïque des quartiers parisiens s'effaça rapidement. Le gris métallique de la Seine fut le fil qui les guida jusqu'au manoir. Yann retrouva les lieux avec le même plaisir qu'il retrouva la table. Il s'habituait. L'estimation de ce matin, du courage qu'il fallait pour ruer dans les brancards d'un chariot rempli d'or, l'estimation lui revint. Il pensa à Martin enfournant la bouffe du ghetto. Martin, tenu au sol par cette glu qu'est la misère et dont les efforts, vus d'ici, paraissent pathétiques... Martin la mouche et Marie l'oiselle... Un titre de fable. Il entrevit les trois derniers vers :

L'oiselle goba la mouche.

Le passereau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Il s'attarda à la contemplation des plats, des merveilles de fraîcheur, des petits légumes, fleurs présentées en bouquets. Marie :

« Ils viennent du potager. Vous savez qui adore jardiner ? James. L'androïde d'hier soir. Étonnant, non ? Le jardinier s'en est plaint à Papa, lequel a attribué une parcelle du jardin à James. Nous suivons le combat de la science contre l'expérience ! Ce midi nous mangeons scientifique.

_ Excellent. James m'a parlé de lui... Remarquable machine. N'est-elle pas l'oeuvre ultime de l'apprenti sorcier ?

_ Bizarrement mon père s'en inquiète... Plus qu'il en est fier et il en est très fier... Il est pragmatique papa. Il dit : " Les informaticiens jurent qu'ils prennent toutes les précautions... Comme ils prétendent que leurs systèmes sont fiables... Seulement nous constatons chaque jour qu'il n'en est rien !"

_ Le bogue est un moindre mal ! Moi, je crains la performance du cybernéticien qui, voulant se dépasser, enfantera le monstre qui "nous" dépassera ! Nous n'en avons pas fini avec les généticiens qui sous prétexte de les "améliorer", trafiquent nos descendants, que déjà la relève "cyber" pointe le nez !

_ Il y a des aspects positifs...

_ Lesquels ? Osez dire que nous sommes plus heureux que ne l'étaient nos ancêtres ! Sur quelques points de confort je vous accorde que la vie est plus digne ; mais concernant l'essentiel, rien d'important n'a été accompli. Ce constat d'impuissance mine notre confiance dans le "progrès" ; en tout cas il a miné la mienne ! Et à l'échelon de l'homme la situation est tragique !

_ Vous semblez sincère... Expliquez-moi en quoi le fait que nos enfants soient "parfaits" est négatif...

_ Si vous croyiez me coller, vous avez perdu ! Je refuse de scinder les problèmes de société en éléments indépendants, qui viennent nourrir un consensus devant tout à la sensiblerie et pas grand-chose à l'amour de l'humanité. Les médications géniques, hyper-sophistiquées et chères, remplissent les caisses des labos et l'agriculteur paie ses semences à Bosanto.

_ Reconnaissez que nous vivons en meilleure santé que nos grands-parents...

_ Si vous affirmez que le support physique de notre "âme" est en meilleur état, je vous l'accorde. Encore que... De nombreuses personnes doivent suivre une psychothérapie à la suite d'un traitement génique. Sans grand succès : la perte d'identité perdure ! Mais je suis tombé dans le piège : je traite d'aspects particuliers alors que j'aurai dû n'évoquer que l'intégrité de la personne et la faiblesse engendrée par la suppression de la diversité biologique ; parler des coûts de toutes sortes afférents aux techniques médicales lourdes, et qui les réservent à la population riche des pays riches, après qu'elles eurent raflé tous les crédits affectés à la recherche... Songez qu'un demi-siècle après son apparition, et trente années après les premières vaccinations, le Sida est une maladie endémique mortelle en Afrique sub-saharienne ! Ce qui oblige les occidentaux à se faire vacciner... Ceci expliquant peut-être cela... Quant à vos mômes "parfaits", j'aurais préféré que l'on guérisse les malades plutôt que de pratiquer l'eugénique négative...

_ Je comprends votre point de vue. Néanmoins je ne peux le partager entièrement : je suis riche et je veux que moi et les miens profitions de soins optimums !

_ Il se trouve que cette façon-là, pour les raisons évoquées, condamne l'état sanitaire des trois-quarts du monde à rester déplorable ! » Yann se tut, persuadé qu'il prêchait une convertie que la chance d'être née au bon endroit bâillonnait. Marie n'insista pas. Que Yann eut tort ou non, ne changeait pas d'un iota la marche d'une société qui, de toute évidence, boitait. Elle espérait des propositions, des vraies, pas des emplâtres juste bons à la faire boiter des deux pieds ! En attendant, pour l'empêcher de devenir ennuyeux, elle devait changer de conversation...

 

 

 

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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