L'INITIALE DU MONT.

 

Le soleil éclatait au levant, ravissant le Mont à la symétrie. David regarda l'eau. En cette grande marée, elle empiétait sur la route et moutonnait en vaguelettes serrées sur les prés salés. Plus loin, elle barrait la chaussée. Il ralentit, fouillant du regard la surface liquide ; des frissons la parcouraient avec de place en place, pareils à des pustules, des petits tas d'eau, bossages sous lesquels il imaginait des trous. Doucement, en les évitant, il passa. À cette heure matinale, seuls quelques véhicules particuliers stationnaient sur l'immense parc. Il en remarqua un, curieusement orienté au soleil, face à la mer. Il l'accosta à une courtoise encablure. Il s'arrêtait comme elle descendait.

David était beau, d'une beauté chimiquement pure, physiologiquement parfaite. Tout en lui sanctifiait la beauté. Sanctifier n'est pas trop fort : un jour qu'il soleillait à la terrasse d'un café, il sentit le poids d'un regard, celui d'une tendre nonnette en pleine extase. Il sourit alors à la novice qui, surprise et confuse, s'enfuit en courant.

Cette beauté il y tenait, non pas du fait des commodités qu'elle lui procurait, mais bien au contraire, par les obligations qu'elle lui créait ; et notamment la plus féconde dans l'ordre spirituel, l'obligation d'être profond. Le commun des mortels subit peu ou pas cette contrainte liée à la beauté ; au contraire : les femmes ajoutent à l'homme médiocrement beau, réminiscences, regrets peut-être, de l'époque somme toute récente, ou seuls les meilleurs des mâles pouvaient les honorer. Mais pour lui les hommes jaloux et les femmes désorientées n'accommodaient pas. Puisque Dieu était fait à son image et qu'il n'était pas Dieu, le commandement " Tu ne tenteras pas le seigneur, ton Dieu " ne le protégeait pas. Telle la plus belle fille du monde il doit, toujours et partout, donner tout ce qu'il a. D'abord il se contenta de répondre par l'intelligence, puis il tenta d'être savant. Son introspection ne s'imposa qu'à la longue. Devant la vanité, voire la vacuité des résultats, il chercha ailleurs que dans les jugements d'autrui, à vaincre l'ombre portée de sa beauté. Plus il descendait en lui, c'est-à-dire dans l'ordre de la vie, plus il percevait de sa propre réalité, et plus il s'éloignait d'une humanité incertaine, en tout cas d'humains incertains. Il découvrit aussi qu'il lui manquait une part d'essentiel. Si la plupart des gens fuient la solitude simplement parce qu'ils sont effrayés de rester seuls avec eux-mêmes, lui, il cherchait dans les autres, intuitivement, cette part, ce complément d'identité qui lui faisait défaut. Peu reconnaissent en eux ce sentiment d'être incomplet, ce sentiment d'incomplétude. Souvent l'homme bien né ne l'éprouvera qu'en le perdant, dans des bras féminins. Encore faut-il que préside à ces rencontres quelque spontanéité, quelque animalité ; trop d'édulcoration nuit.

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Elle se tourna vers lui. Dans le contre-jour il ne put que deviner sa silhouette ; elle avait juste assez d'épaisseur pour qu'il fût sous le charme de sa légèreté quand elle vint. Il ne vit plus alors que ses yeux: bruns, couleur de viscères de terre, de nuit de lune, de suaire, yeux impossibles à vivre sans alchimie de lumières, couleur de coeur, de nuit d'amour, de draps froissés. Les yeux bleus mentent à ceux qui les admirent. Eux qui savent être mieux que lacs, ciels de lits ou florilèges de pierre, ne savent pas n'être que des yeux. Ces yeux immenses de beauté, écrasants, magiciens qui escamotent les corps, nuages qui voilent les faces, éblouissements filtrant les sourires, noyant les pensées et ne laissant échapper, à l'usage d'amours papillonnantes que des flots lumineux, ces yeux ouvrent sur quelque chose d'autre que la substance des gens, sur la transposition intime de celle qui est vue par celui qui la voit. L'¤il marron lui, et les siens plus encore, respecte la personne : elle semblait chair, terre de mystère et de germes, lumière douce ; elle était femme-église, d'attentes et d'espoirs, de révélations, les femmes, la femme qu'il attendait.

Il s'avance vers elle et ils se prennent la main. Ils sourient. Sa beauté, féminine, moins brutale, moins démonstrative, moins agressive que la sienne, semble aussi réelle, plus diffuse, plus lointaine ; cette femme est belle quelque par dans son être et cela se sent, cela se voit.

Longeant le chemin de garde ils franchissent les trois portes et pénètrent au royaume des Mères poules aux ¤ufs d'or : partout l'irritante présence des marchands du temple. Comme à Lourdes ; pour détourner son esprit de l'impossible combat, il le laissa se distraire un moment, à Lourdes justement, dans un passé récent. Il souffrait alors, et depuis quelque temps déjà, de ce qu'il appelait une inappétence sexuelle, diagnostique que l'on adoube plus facilement du terme de temporaire que la redoutable impuissance. Passant dans les Pyrénées, il décida de faire un détour par Lourdes, histoire de voir si Marie n'était pas rancunière... À peine arrivé, il croisa la route d'une jeune femme esseulée ; sa beauté surnaturelle, donc plus à l'aise ici qu'ailleurs, fit que la belle lui avoua sans délai et sans détour le pourquoi de sa présence : elle était devenue frigide et venait à Lourdes histoire de voir si Marie...

Ils allèrent à la grotte et main dans la main pénétrèrent l'eau. Ils eurent deux orgasmes, chacun le leur. Comme la demoiselle logeait là pour trois jours, ils purent vérifier la réalité du miracle. La Médecine n'en sut rien, les journaux non plus et l'Église encore moins !

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Maintenant enlacés, ils s'engagent dans la rue, la gravissent. Ils atteignent le seuil de l'abbaye, en haut du Grand Degré, grimpent les marches du Grand Degré Intérieur. Il sait où trouver en cette période de l'année le lieu propice à la découverte, à se découvrir : par l'escalier de dentelle, la terrasse de l'église.

Il s'allonge sur la pierre. Le ciel vide lui renvoie sa solitude, puis, comme pour s'en excuser, en esquisse le sens : il baisse son regard sur elle, présente debout à ses pieds. Elle dégrafe sa robe, les boutons dans le dos, dénude ses épaules, la laisse glisser. Ses plis sur le sol, en recouvrant leurs membres semblent les statufier, augure d'une fusion. Elle reste là, seins soutenus de vert, reins habillés de bleu, comme étourdie de ce qu'elle appelle audace et qui n'est qu'amour et instinct, qu'instinct de l'amour. Les dernières parures s'envolent. Il la contemple, étonné ; il ne connaît rien de l'intimité d'un corps fait pour vivre, habitué qu'il est aux corps parfaits qui semble-t-il, ne furent créés que pour s'entr'aimer. Puis, corps contre corps, passion contre passion, esprit en esprit, il l'investit comme l'insecte lance sa trompe dans la fleur pour s'en nourrir. Il s'en restaure, en ondes qui le remplissent, aspirées par des vides ; il se découvre pareil à la baudruche se révélant au souffle nourricier. En lui s'établit l'unicité des sexes ; il est tout à fait homme, il est en partie femme, en lui se font l'amour. En lui se défont les mystères. Elle répand son eau-de-vie, lui aussi.

Il regarde le ciel, il est de nouveau seul, de nouveau incomplet ; mais il connaît le remède...

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.

 

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