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Roland Chapnikoff

 

16 ANS À HARLEM

 

 

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CHAPITRE 1

 

 

John a la peau noire, ce qui n'est bon nulle part mais ici moins qu'ailleurs. En fait, ici cela ne présente aucun avantage, même pas celui d'être comme tout le monde ; sauf peut-être quand on reste pourrir dans son coin. Le coin s'appelle Harlem. Je suis arrivé hier soir. Un voyage mouvementé comme je les aime de moins en moins depuis que je me suis "humanisé". Nous avons traversé le continent pied au plancher : une tornade blanche, efféminée, - on nous appelait "katie" - une vraie furie. Et puis en arrivant sur l'Atlantique, brusquement le calme plat. En rade de New York, États-Unis d'Amérique. J'ai soufflé dans Central Park, un lopin de jungle urbaine, boisé. J'ai rencontré John à huit heures du matin. Il doublait les premiers joggeurs, en musique, car sur la rue, derrière les grilles, une sirène l'accompagnait.

Je crois que John est poursuivi. Les histoires de poursuite je commence à connaître. Mais tout le monde poursuit quelque chose... Moi je poursuis mon récit... Je crois qu'il est poursuivi par la police : des types en uniforme qui courent presque aussi vite que lui. Un presque qu'il doit à quelques bières quotidiennes. Pour John l'alcool c'est la liberté : comme quoi le crime des autres peut payer ! À condition de choisir la bonne sortie... À droite vers la 5éme Avenue ? À l'Ouest, derrière le zoo ? Il choisit la plus logique des deux car les flics prennent les noirs pour des cons. Le champ est libre : vive la connerie !

Je m'aperçois que je prends le parti du poursuivi. Moi qui parcours le monde, je dois convenir que si la justice poursuit parfois le crime, des millions de fois plus souvent l'injustice poursuit l'opprimé ! Qui est John ? Un bon coureur. Nous traversons ce qui reste de la ville blanche pour sauter dans le village noir, la terre de corons, à l'ouest de la cent unième rue. Ici la haine le protège de l'extérieur. Je n'ose penser que je serais dans un no man's land... Derrière les barreaux. Des barreaux en peaux. Maintenant il marche tranquillement entre les maisons de briques rouges, sur les trottoirs sales. Le soleil appuie déjà sur le couvercle : l'air frais n'entrera pas de la journée ; moi-même j'ai chaud ! John enlève son tee-shirt et sa casquette. Ses traits sont jeunes, son buste plat. Il pénètre dans un immeuble par l'escalier de secours qui grillage le mur de droite et il disparaît au deuxième. Moi, cloué au sol par la lourdeur de l'air, je reste dans la rue. Une boutique ouvre sur le trottoir d'en face : une épicerie tenue par une sorte de chinois, un noir aux yeux bridés. Je n'imagine pas son statut racial mais il paraît très fier de son statut social : propriétaire. Il promène un moment son grand corps nonchalant agité de petits gestes pressés, puis il s'assied en travers de la porte, entre les légumes secs et les fruits de saison.

Vers 8 h. 30, les immeubles perdent leurs enfants. Tous pareils, jeans, tee-shirt, casquette de pub retournée, Nike aux pieds, à peine lacées, et les petites filles coiffées afro. Certaines adolescentes sont défrisées, ce qui confine pour le moins à la largesse d'esprit... Ce petit monde se dirige vers une immense bâtisse qui bouche l'horizon ; un ensemble affreux, ridicule avec ses arbres trop courts. John descend par l'escalier métallique. Il rejoint une bande de vieux adolescents qui lui claquent les mains en signe de bienvenue. Tout cela me paraît aussi édifiant qu'une ouverture des classes chez les mormons. D'où provient mon malaise ?

Ils sont rentrés dans l'école publique. J'en profite pour visiter le quartier. Je ne sais pas si l'on doit dire le "ghetto" ? Probablement... Des blocs rouges qui butent sur une rivière transformée en égout, des cubes noircis par le feu, coquilles d'escargots calcinées, carapaces de laideur qui répondent à ma question : il s'agit d'un ghetto. Et le soleil qui écrase les couleurs, qui blanchit tout. Maintenant les parents et les aïeuls sortent. Ils s'installent sur des chaises, sur des marches, et ils parlent du monde qu'ils ont vu à la télévision. L'épicier sert quelques grasses ménagères. Une journée ordinaire qui commence dans le rêve américain.

 

 

 

Je m'apprête à partir vers les docks, vers la mer. Filer au large sur une brise de terre et sauter dans un alizé... La grande vie ! Je suis un marin. Je dois sentir la houle sous mes ailes, sentir tanguer. Comme la mouette, j'ai l'aile marine... Allez ! je jette un il sur l'école et si tout dort, adieu New York. Je remonte la rue déserte, langue de chaleur où les rares causeurs forment des oasis. J'atteins la bâtisse quand un groupe la quitte. J'y vois John tenant par la main une jeune fille d'ébène. D'ébène incandescente ; le noir d'un damier. Je présume qu'elle est belle aussi. Ils vont tous librement. Le malaise me revient : contrairement aux écoliers "habituels" ces élèves ne portent rien : pas de serviettes, pas de cartables, pas le plus petit sac à dos. Des promeneurs. Ils s'installent à l'ombre, sur un banc. Ils attendent. Je m'approche. La jeune fille parle.

« Vous êtes gentils les garçons, mais comme c'est John qui a pris les risques pour se procurer la came, on doit lui laisser la moitié du bénéfice !

_ Pas question ! Si ça se passe plus mal avec lui qu'avec nous, c'est peut-être parce qu'il...

_ Tu me traites de con ? Fais gaffe ! Ils ont raison Paméla : je n'ai pas eu de chance sur les deux derniers coups mais ce n'est pas une raison pour changer nos accords : nous partagerons. Par contre je veux bien distribuer à l'endroit le moins exposé : j'ai déjà donné pour aujourd'hui !

_ O.K. Tu prends la porte de derrière. On y va ? »

Des dealers. Et fratricides en plus ! Ils ne vont pas empoisonner la belle jeunesse de Washington Heights, ils se démolissent entre eux. Probablement quelque règle de vie, copiée chez les poissons surnuméraires... Une forme d'anthropophagie. J'enrage. Ce qui ne n'a aucune importance. Ils se séparent pour s'installer sur leur point de vente. John et Paméla contournent le bâtiment. Ils marchent enlacés, porteurs insouciants de la mort guillerette qui fait des volutes, de la vie qui part en fumée. Savent-ils ce qu'ils font ? Nous croisons des gamins. Mes envoûteurs, mes sorciers, accélèrent. Au vu de la porte de sortie, ils se planquent sous un porche : en fait ils ne racolent pas, ils ont leurs clients ; des gosses à peine plus maigres qu'eux, qui arpentent le trottoir avec des allures d'exhibitionnistes sur le qui-vive. L'un s'approche enfin et reçoit un sachet qu'il échange contre de l'argent : acide, blanche, coke, crack, herbe, poudre, je ne sais quelle mixture ils se transfusent, je n'y connais rien. Tout au plus m'est-il arrivé de respirer la fumée stupéfiante des champs de pavots, en survolant la Colombie incendiée. Sans dommages mais sans effets ! À dire vrai mon innocence n'a guère de mérite : j'aime la vie et grosso modo elle me rend cette affection. Foin des paradis artificiels ! D'autres n'ont pas mes facilités et ils défilent pour acheter une autre vie, qui n'est pas une vie mais une maladie mortelle.

La marée se retire. Mes revendeurs sortent de leur trou et prennent le chemin du retour avec l'air béat du couple imprévoyant qui vient de découvrir une pharmacie ouverte à une heure du matin. Paméla ondule plus qu'elle ne marche, un bouchon ancré à une bitte d'amarrage par une corde qui serait un bras, le bouchon rieur d'un flacon de poison. Moi je trouve que son rire sonne faux. Sujette si joliment animée, avez-vous donc une âme ?

Ils sont seuls dans la rue, à cinquante mètres du croisement. Les flaques de goudron retournent l'air chaud à l'envoyeur et je dois lutter contre les courants ascendants. C'est sans doute pourquoi je n'ai pas entendu la moto ; seulement les trois coups de feu. Je vois un type penché sur les corps et l'engin qui repart dans un cri mécanique ; et d'autres flaques... On accourt du bout de la rue. Je reconnais les copains. L'un d'eux va prévenir, et les autres s'affairent sans s'affoler : position de survie, on parle à la victime, on lui essuie le front. Je sens une espèce de routine et, plus grave : une soumission. Ces petits jeunes gens hâbleurs et violents acceptent la fatalité comme une fille de ferme les coïts du servage ! Soyons francs, je le soupçonnais : les révoltés ne dilapident pas leur énergie dans les palliatifs, les produits de substitutions que sont la drogue, les modes dialectales et vestimentaires, la violence autodestructrice : ils cognent sur l'ennemi ! L'ambulance arrive, protégée par une voiture de police. Ils ne traînent pas : quelques minutes et la rue est déserte. Deux tags ornent le trottoir, deux taches qui virent au noir...

J'ai décidé de suivre la petite bande. Elle remonte la rue principale en un cortège funèbre. Ils paraissent choqués, à la façon des automobilistes qui lèvent le pied après avoir vu un accident. En général ça ne dure pas. Nous gagnons les étages d'un cube décati dont les couloirs saturés d'odeurs ménagères servent de sas aux appartements. C'est ce que je comprends en entrant dans celui de Jim : sa mère cuisine. Nous allons dans la chambre. J'imagine mal que l'on puisse dormir dans un tel capharnaüm : les gloires du "Black Power" collées aux murs ont des allures d'affiches "wanted" ; le poster "Why ?" relatif à la guerre du Vietnam questionne des malvoyants ; une tapisserie de style africain rappelle que la jungle africaine est loin ; les couvertures, les bibelots, les gadgets, jusqu'au divan creux, tout m'agresse ! Cerise sur le gâteau : la sono. Jim la calera sur une station "musicale" et toutes les discussions se dérouleront sur fond de rap. Je crois comprendre que le peuple noir n'est pas content du peuple blanc ? Ça allait sans le dire, c'est pire en le disant ; en le répétant, le répétant, le répétant, le répétant... Je comprends mieux la drogue et la violence... Pour ma part je me droguerais volontiers à la boule "Quiès" ! Après quelques soupirs de commisération, l'heure de la vengeance sonne. Jim envoie les couleurs :

« Tout le monde les a reconnus ? Sûr ? S'agit pas de se tromper... Les "Black Devil" à l'unanimité !

 

CHAPITRE 2

 

 

Je ne sais qui sont ces méchants démons. Moi j'éviterais de les appeler par leur nom : je dirais les "Black Sheep", les moutons noirs. Double avantage : l'épithète impressionne moins et se faire tondre par des moutons stimule l'instinct de survie ! Mes compagnons ne participent pas de ces finesses.

« On va les tuer ces "enc.." ! Ils préfèrent les mouches aux moutons... Je contemple le grand noir en colère : sa jeunesse explose de toute part. J'imagine une hydre ou quelque poulpe étincelant, un nud de têtes vindicatives et de bras vengeurs !

« On a des nouvelles de l'hosto ? » Le dénommé Mario, un métis afro-jamaïquain, va téléphoner dans le couloir. On entend sa voix à l'accent chantant. Il revient.

« Ils sont hors de danger. C'est le calibre qui les a sonnés car les types ont visé bas. Plus haut c'était le massacre... d'après la fille qui m'a renseigné.

_ On ne va pas les remercier en plus ! Nous tirer pour quelques dollars... Même les blancs sont moins méprisants : ils nous tirent pour le plaisir... qui n'a pas de prix ! » Tout content de sa plaisanterie il rigole un grand coup.

« Eh bien ! : on essayera de ne pas les tuer ! Voilà ce qu'on va faire... » Je n'écoute plus. Je constate les effets d'une fièvre malsaine : l'attention estompe les regards, les voix se font rauques, les gestes véhéments ; les corps prennent l'ascendant sur les esprits ; enfin... plus qu'à l'accoutumé ; l'organisme entre en régression. Bientôt la horde est prête ! On se postera près du bar qui leur sert de Q.G. et on flinguera le premier qui sortira. Mario a obtenu que l'on tire dans les pattes. La loi du talion est plus respectée ici que la loi fédérale !

La mère de Jim annonce le repas. Une belle dame la maman : deux cent cinquante livres de chair emballées dans un voile de soie noir, des bouclettes poivre et sel, pratique pour la cuisine, et de gros yeux tellement foncés qu'ils en paraissent profonds. À les observer de plus près je constate surtout la profonde détresse qui les habite et la tendresse aussi quand la femme contemple les "enfants". Nous passons dans la salle à manger. Ici le décor est bourgeois, si l'on entend par là que les éléments qui le composent sont d'une affreuse banalité. Je note toutefois qu'elle n'implique aucunement que son auteur soit un médiocre : La Joconde, dans un intérieur misérable, est un hommage que la pauvreté rend à l'art. Les garçons déjeunent de la matelote de poissons qui parfumait la moitié de l'immeuble. Ils terminent sur une sorte de pudding pas très british, un melting-pot de restes dont les émanations contrarient celles du poisson. La tension n'a plus de place au creux de l'estomac ; je les sens ramollis les guerriers. Dans quelques heures, après la classe, ils flingueront à tout va comme des hommes, mais pour l'instant ils se gavent comme des gamins !

Peu après nous partons pour "l'école". Je ne sais pas pourquoi ils y vont... Peut-être une histoire de subventions ? De toute façon ils sont mieux là qu'au café ! Encore que... l'école ne soit pas de tout repos. Dans un cinéma de plein air j'ai vu un film avec Glenn Ford en professeur : (). Maintenant les armes à feu remplacent les armes blanches... La poudre noire et la blanche, unies pour le pire.

 

 

 

 

Ils sont rentrés. Je pars chercher de l'air frais sur le bord de mer. D'en haut, Manhattan ressemble à un cristal prismatique en aiguilles, une fleur de pierres taillées qui reflète les lumières du ciel et de la mer, un éclat en 3-D. Une éclaboussure... Je flâne sur les quais vides d'East River à l'eau douce et chaude qui court à la rencontre du sel ; pour se purifier... Pauvre mer... Sainte mer rédemptrice, Christ nautique surfant sur les déchets... Je vous salue marées pleines d'eaux grasses... La messe est dite, je dois rentrer.

Je survole l'hôpital, avec sa terrasse marquée d'une grande croix. J'atterris sans douleurs ; presque gêné. Où trouver mes amis ? Aux urgences, derrière un rideau de plastique beige je retrouve John. Pour un adepte du look branché, il est comblé : deux flacons et autant de tuyaux. Il converse avec Paméla, à une tenture de là.

« Tu comprends pourquoi ils nous tirent dessus ? Si encore on était chez eux ! Nous allons être obligés de nous venger...

_ Oui. Sans ça il faudrait quitter Harlem. Pour aller où ? C'est ça qu'ils veulent : qu'on s'en aille... Ils veulent prendre la place. Ils étaient réglo les Démons, avant.

_ La crise... » Le drame du petit commerce : un drame mondial ! Je quitte les blessés, rassuré sur leur état physique.

L'heure de la sortie. Pendant la guerre la vente continue. Émilio assure la continuité. Les autres montent la garde. Pendant le "coup de feu" rien à craindre, les bandes évitent les massacres collectifs. Et puis, comment être sûrs de ne pas tirer sur son frère, son cousin ? Nous rentrons à l'appartement, mêlés à un groupe d'enfants. L'odeur du corridor m'est devenue familière. J'imagine qu'elle émane d'un port et je cherche les mouettes... Jim sonne la reprise ; les visages se durcissent.

« Il faut y aller aujourd'hui. Ils doivent penser que nous traînons à l'hôpital. Ils pensent trop... Les armes ! » Jim tire le divan et, sous le lino déchiré, il enlève quelques lattes de plancher. De la cache il sort trois armes de poing, de l'artillerie lourde si je considère leur taille.

« Je ne pensais pas ressortir les pétards de si tôt. Les temps deviennent durs ! Vous deux les Magnums, moi le Berretta. En route. » Il referme la cache et repousse le divan. L'ordre règne : la mort est sortie de son trou ; elle va faire un petit tour... Avec nous.

Dehors l'air a bougé ; d'un souffle... Mes amis planquent derrière un camion, à dix mètres du café. La sueur les habille d'eau. Ils attendent sur le goudron fondu, esquifs de guerre mazoutés, ils attendent que leurs cibles se lèvent et les éclairent. Sur quoi ? Sur qui ? La porte vitrée scintille et s'ouvre. Une dame sort et pose sur sa tête un grand chapeau. Elle s'éloigne. L'attente continue sous la pluie de rayons d'un soleil qui tourne et la sueur se tarit ; les peaux deviennent mates. Plus préoccupant, la rue commence à s'animer. Jim a dû se fixer un délai car il consulte sa montre avec impatience, comme s'il voulait manquer un rendez-vous. Peut-être le veut-il vraiment ? Encore un moment, Monsieur le Bourreau ! Ils sont là soudain les démons, deux gamins comme eux, qui se détachent à peine sur la façade peinte en ombre. Ils clignent des yeux dans la lumière. Ils sont offerts. Trop ; beaucoup trop. Mes copains ne sont pas des tueurs de sang-froid, des spadassins. Sans même se concerter, ils s'assoient sur le bord du trottoir ; vaincus. Les autres les aperçoivent et se ruent dans le café. Silence sur le front. Je crains que les "assiégés" ne tentent une sortie en force. Il faudrait partir ou se mettre à l'abri, mais ils sont trop abattus pour bouger. Ce sont les autres qui se manifestent les premiers.

 

 

Un gaillard sort du café avec un mouchoir blanc à bout de bras : il veut discuter. Jim se réveille et lui fait signe de traverser. Sans façon, il vient s'asseoir sur le trottoir.

« Alors mecs, vous passiez et on n'a pas vu vos feux... C'est quoi exactement votre présence ?

_ On aurait pu vous flinguer.

_ Justement : vous ne l'avez pas fait ! Why ? Vous voulez faire partie des Black Di ?

_ Ouais ! c'est ça : on veut voir les Black partis ! Restez chez vous les gars. La prochaine fois nous flinguerons. Considérez qu'aujourd'hui nous étions de bonne humeur.

_ Nous on est toujours prêt à rigoler. Sauf qu'on est pas des rigolos ! Causons boulot : vous dans votre quartier, c'est du gâchis ! Vous n'exploitez pas ! Vous laissez en jachère ! En friche ! Écoutez : vous ne faites pas le poids contre nous. Pour qu'on vous fiche la paix vous auriez dû tirer. Vous le saviez et vous êtes restés l'arme au pied. Vous vous êtes tués, mecs ! Comme on est pas des charognards je vous propose un deal : on exploite chez vous, sauf ce que vous traitez déjà, et on vous refile dix % sur ce que l'on se fait sur votre territoire. Correct ?

_ On est peut-être pâle de la gâchette, mais pas complètement taré ! La vie vaut trois fois rien pour vous : dès que le fric distribué atteindra à peine plus, vous nous liquiderez. C'est vrai qu'on est pas des stakanos de la fourgue ni des enragés du prélèvement obligatoire, mais on vit bien comme ça ; et en plus on vous emmerde. Salut.

_ Comme vous voulez les gars. J'ai fait ma journée, moi ! : je viens de gagner cent %. À plus ! » Le gars retourne dans son troquet et mes petits camarades lèvent le camp fissa. Le retour est tristounet.

« Putain ! On a l'avenir derrière nous les gars... Il a raison le gugusse : on ne fait pas le poids ! Comme un seul homme qu'on a canné... L'ensemble parfait : pas un plus tueur que l'autre ! Ils vont pouvoir économiser leurs balles : une lime à ongles suffira !

_ Arrête, tu te fais du mal ! » Ils éclatent de rire. Ce qui fait le poids dans cette affaire, c'est le sang versé. Sans doute rient-ils pour ça...

 

CHAPITRE 4

 

J'ai passé la nuit sur Broadway. Une grande partie au cur d'un flipper, dans le carambolage bruyant des minotaures à tête ravies, dans la fureur électrique des enseignes racoleuses, dans un volcan. Le reste, la vraie nuit, au cur des types qui flippent dans la solitude inconnue qui hante le quartier. Quoique je ne sois pas certain que Broadway soit une médaille dont il faudrait séparer les deux côtés.

Le matin me trouve près de l'hôpital. Comment vont les blessés ? Une visite me rassure : ils sont débranchés. La bande est venue les voir hier soir. Ils ont évoqué les faits et leurs conséquences. En prenant leur petit-déjeuner les deux victimes en parlent encore. John :

« Je ne peux pas les accuser de faiblesse, je ne suis pas plus tueur qu'eux ! N'empêche que les affreux nous ont tiré dessus ! Et qu'ils vont nous virer de chez nous. Tu peux me dire pourquoi nous sommes nés dans ce merdier ?

_ Je peux te dire comment en sortir, si tu veux.

_ Tu déconnes ?

_ Sur la tête de ma mère ! On porte plainte !

_ Fais-moi pas rigoler : ils enverront l'armée pour chercher les coupables ? Même si nous les amenions au tribunal, ils seraient relâchés car nous n'avons pas de témoins ; et eux ils en auront ! Et après je ne te dis pas les représailles ! Sauf à vouloir squatter ici pendant quelques années, je trouve ton idée débile.

_ Pas plus débile que toi ! Je sais bien que cela ne sert à rien de porter plainte... sauf que si les Blancs et leur loi ne peuvent rien pour nous, ils nous passent la main. Nous ne sommes plus des tueurs : nous sommes des shérifs ! Nous portons plainte pour leur foutre le nez dans leur caca aux juges, aux flics, à tous ces politiques qui nous laissent dans la merde et qui nous farcissent la tête de leur morale de "civilisés" ! Nous portons plainte pour nous libérer de leurs idées à la con qui nous transforment en pigeons !

_ C'est tout vu : ils n'ont jamais rien fait ! Nous sommes libres ma sur !

_ Non non ! Trop facile ça ! Ce n'est pas d'un prétexte dont nous avons besoin : c'est une justification qu'il nous faut ! Les Blancs doivent reconnaître que l'on nous a tiré dessus et que les coupables devraient être punis. Et qu'ils sont incapables, eux, de nous rendre justice. C'est important, John, que ça se passe comme ça ; pour moi en tout cas...

_ On peut tirer chef ? C'est un oui que tu veux ?

_ En quelque sorte...

_ Je comprends mais je ne suis pas sûr que cela changera les choses.

_ Nous saurions si nous sommes des victimes-nées ! C'est bien, très bien même, d'être incapable de tirer sur quelqu'un, mais à une condition : vivre ailleurs qu'ici ! Harlem n'est pas un endroit pour les végétariens... Un endroit que nous n'avons pas choisi !

_ Je résume : pour nous faire respecter il faut que nous nous respections nous-mêmes ; que nous ayons conscience d'appliquer la loi fédérale plutôt que celle du ghetto. Une façon de se "blanchir" ! Ma pauvre fille, nous sommes aliénés !

_ Probablement. Qui ne l'est pas ? Qui n'a pas de limites ? Nous en sommes conscients... Crois-tu que les Blancs soient tellement mieux lotis que nous ? Dans dix ans ils logeront dans des blockhaus fleuris, à l'abri des coloureds ! Le drame John, ce n'est pas d'être aliénés : c'est de l'être par des cons !

_ T'as peut-être raison... On en parlera aux autres... Prépare-toi à souffrir !

_ Au point où on en est ! Tu crois qu'on peut avoir du rab de pain ? » La jeune fille apparaît dans le box de John. Elle semble porter ses béquilles... Elle est vêtue d'une nuisette, en fait la chemise de l'hosto raccourcit à l'aide d'épingles à nourrice. Elle s'assoit sur le lit. Le garçon dégage le plateau.

« Rapproche-toi. Tu ne m'embrasses pas ?

_ La dernière fois ça ne m'a pas réussi ! Et puis on n'est pas frais. Et puis je sais comment ça fini avec toi... Et puis j'ai peur qu'on vienne... » Tout en parlant elle avait glissé sa main sous la chemise du jeune homme qui le lui rendait bien. Jeux de main, jeux d'amoureux ! Je voudrais fuir, par discrétion, mais l'air confiné me scotche au plafond. La demoiselle, sans doute intimidée, se cache la tête sous le drap. Je ne vois plus que la vibration lente de morceaux noirs sur la toile blanche. Le temps me paraît long. Le mouvement s'accélère enfin, ponctué de petits cris que l'on tente d'étouffer. Quand une infirmière suspicieuse se pointe, les deux chérubins devisent gentiment.

« Regagnez votre box mademoiselle ! » Elle n'avait rien perdu à le quitter... Moi je les abandonne pour rejoindre la bande. Je suis curieux de savoir quels conseils la nuit leur a portés. Le principe de la plainte ne saurait me convenir, même si j'en saisis toute la pertinence. J'opposerai simplement que la faiblesse du pouvoir n'a pas valeur de loi ; que l'absence de loi n'est pas la loi. Mais moi je ne suis la cible de personne et je peux pérorer sans fin sur le sujet... Mes petits camarades sont au front et ils doivent s'adapter dans l'urgence. Et je trouve exceptionnel qu'ils cherchent la légitimité de leurs actions dans les textes de loi plutôt que dans la loi des rues.

 

 

Je les retrouve sur le chemin de l'école. Ils n'ont pas l'air atteints. Ils avancent en shootant dans une pelote de chiffons, sans un mot articulé, avec des phrases rythmées, rapées comme des carottes mais qui seraient des navets. Décidément, je n'aime guère ce "genre de musique-là." Je les laisse continuer leur chemin et je m'avise qu'il serait intéressant d'espionner l'ennemi. Je file au bar. Seul le grand négociateur est là. Sans doute a-t-il dépassé les dix-huit ans... Il discute avec le garçon, enfin presque, une folle black à poils blonds, maquillée comme un travesti brésilien.

« N'empêche que vous avez tort de vous battre ! » Je rectifie mon appréciation : pas une folle, un homme efféminé.

« Ça vous amène à quoi toute cette violence ? Je trouve ça fou. Déjà que ce n'est pas facile de vivre heureux dans le quartier... Et puis moi, je ne m'y ferai jamais de voir les frères s'entre-tuer !

_ Tu rabâches Marilyn ! On se bagarre entre nous, ça nous permet d'exister... Contre les Blancs on ne fait pas le poids ! Et tu nous vois prendre le maquis ? L'insurrection ! Note que chaque fois que nous arrivons à les emmerder un peu, c'est par des actions non-violentes... T'as peut-être raison ma belle ! Paye-toi. À midi ! » 

Il sort. Je le suis un instant. Sa grande carcasse tranche sur les formes arrondies qui envahissent le trottoir. Toutes ces femmes semblent le connaître, soit qu'elles le craignent soit qu'elles l'admirent. Ici c'est un caïd ; un pur produit, un petit délinquant devenu grand. En tout cas un bon fils qui nourrit sa famille ! Celles qui l'admirent le font pour ça. Il traverse la frontière et se dirige vers Central Park. La ville s'est redressée ; elle ne rougit plus. Elle commence à porter beau, à porter haut. Sans conteste, New York est "la" ville. Sans doute est-ce dû au "volume" qu'elle déploie : au cur de la ville vous êtes dans une boule de béton vitré, emmuré. D'autres peuvent être plus belles, et bien souvent elles le sont incomparablement, ce ne sont que des villes de province. Le jeune Noir chantonne. J'avais oublié sa couleur : ici elle ressort. Il pénètre dans le parc et il emprunte l'allée centrale jusqu'à une sorte de kiosque qui sert des glaces. Il s'assoit sur une table en ferraille peinte en vert. Une serveuse s'approche ; elle ouvre le parasol.

« Tu veux quoi mon biquet ?

_ Salut Marlen ! Ton patron n'est pas levé ?

_ Hélas si ! Il est en face mais je crois qu'il t'a vu : il a fait une grimace.

_ Bon ! Sers-moi un café glacé en l'attendant. » 

Je flâne dans les allées. Je compatis avec ce coin de nature claquemuré, avec les hôtes de ce zoo végétal. Ils sont humides, encore un peu, d'une rosée salée comme de la sueur vivante. D'ailleurs je suis sûr que les arbres vivent. Paroles de vent ! Mais on s'agite près du kiosque...

Le patron est revenu ; un loukoum sur pattes, plus sucré que ses glaces.

« Monsieur Michael ! Le plaisir de te voir n'est gâté en rien par le fait que je ne t'attendais que demain.

_ Arrête ton char Mouloud. Je viens consulter le sage.

_ Alors reprend un café. Marlen ! Michael est mon invité. Je t'écoute mon petit...

_ On a un problème ! Tu sais que les temps sont durs ?

_ Ah la la ! Tu veux ma mort ?

_ Oublie ta camelote une minute ! Les temps sont durs et nous devons gagner des territoires pour survivre... » Le jeune homme raconte les événements de la veille et demande conseil pour la suite.

« Tu comprends, c'est la première fois que l'on ne nous tire pas dessus ! Tu crois que c'est un signe ?

_ Probablement... mais de quoi ? De force ou de faiblesse ? Nous sommes sur le fil du rasoir... Tu devrais les revoir : c'est vous qui avez mauvaise réputation, pas eux. Mêmes forts dans leur tête, s'ils ont peur ils peuvent devenir dangereux et vous devrez les détruire... Dis-toi bien une chose Michael : si ces jeunes sont habités par une force morale, elle vous détruira quand vous les détruirez. C'est une mécanique infaillible ! Va les revoir. » Mouloud pose sa main potelée sur l'épaule du garçon ; un adoubement paternel que les pères noirs, désenchantés, ne pratiquent plus assez.

« O.K. Merci pour tout. À demain. Et n'oublie pas que les temps sont durs !

_ Toi oublie tout ce que j'ai dit ! : va te faire massacrer ! » Michael se sauve. J'ai beau savoir combien la violence est simple à pratiquer, je m'étonne toujours de la complexité du pardon, du partage, de la recherche de la paix des âmes et des armes. Pourquoi n'est-ce pas le contraire ?

Il est midi et demi quand nous retrouvons le café et la belle Marilyn. Michael lui raconte notre matinée. Elle en bafouille de joie, l'homme efféminé.

« Oh ! je t'embrasse ! Tant pis pour ma réputation ! Tu vas les voir quand les chéris ?

_ J'y vais de ce pas. J'espère qu'ils n'ont pas changé de moralité... » La rue nous reprend pour un kilomètre sous le soleil. Nous sommes à l'heure pour la sortie. J'aperçois Jim qui tient commerce sous le porche et ses trois sentinelles qui regardent Michael arriver. À une dizaine de mètres d'eux, il lève les bras en disant : « Je viens discuter. »

 

CHAPITRE 4

 

Les jeunes gens se rencontrent devant le porche officine. Les salutations sont modestes. Jim liquide ses derniers clients et l'on remonte la rue en silence. Il fait trop chaud pour parler. Ils s'arrêtent dans une brasserie, un milk-bar puissance quatre que l'indigence des habitants du quartier a transformé en épave. Ils se font servir de la bière. C'est un Michael à moustache blanche qui engage le débat. Il s'adresse à Jim, comme s'il lui revenait de distribuer les grades.

« On aimerait savoir pourquoi vous n'avez pas tiré. Nous ne comprenons pas...

_ On vous l'a dit : nous voulons la paix. C'est tout. Ça change quoi que vous ne compreniez pas ?

_ Peut-être rien... Ils vont bien les blessés ?

_ Pas mal. C'est pour ça que nous acceptons de te parler. Je ne vois pas votre problème...

_ Tu ne fréquentes pas les pédés et les Arabes ; nous on sort ! Alors quand ils nous disent que, peut-être, vous n'êtes pas des couilles molles mais une nouvelle race de mecs, comme nous aussi on en a un peu marre de flinguer, on vient aux nouvelles. Tu piges ?

_ Un peu mieux. Ton Arabe c'est Mouloud ? Du Park... Il vous la fait à combien la blanche 1er choix ? Réponds pas, mais nous on a moins cher ailleurs...

_ Dix.

_ Je comprends pourquoi il veut vous garder en vie ! Des pigeons comme vous, c'est trop beau pour le stand de tir ! T'en trouves de la bonne à six !

_ Le fumier ! Dire qu'il nous fait de la morale !

_ Mélange pas ! Il t'oblige à rien... ni à acheter sa came ni à suivre ses conseils. Moi je crois que lui il mélange pas : ses conseils sont sincères. Si tu lui dis que sa merde est trop chère, il va la baisser. À huit. Il est foutu, il ne peut pas descendre plus bas : il l'achète à six !

_ Où ?

_ Ça, tu attendras pour le savoir. T'es venu signer la paix ?

_ J'en sais pas plus sur vous... L'escroc nous dit que si on flingue un esprit, il se venge ! Toujours ! Nous on sait que si on flingue des lopes, on s'enrichit. Toujours ! Tu le vois le problème ?

_ Tu as dit que vous en aviez un peu marre de flinguer : vous pourriez peut-être commencer par là ? En décidant de vous arrêter... Tu te souviens que nous avions un Noir qui parlait comme ton Bronzé ? "Faisons un rêve" nous aussi : que le soleil soit le seul à écraser Harlem.

_ Ouais... Vous allez vous venger ?

_ Dieu seul le sait... mais le temps joue contre vous ! "La bourse ou la vie" a du plomb dans l'aile ! Les gens réclament "la paix et la vie" ! L'esprit qui te fait peur est là, dans les mots, en nous, en toi, forcément en toi car sinon tu ne te poserais même pas la question : t'aurais déjà flingué !

_ Complique pas... Qu'est-ce qu'on risque à essayer ? Et comme tu vas me refiler ta bonne adresse, il devrait y avoir moins de sang et plus d'argent !

_ Donc vous nous foutez la paix ? Reviens ce soir à sept heures. » Mes copains se lèvent, lui claquent la main et j'ai à peine le temps de voir Michael étendre ses longues jambes sous la table que je suis dehors, dans le four solaire.

 

 

Ils vont à l'appartement, je prends de la hauteur. Manhattan n'est plus qu'un gros caillou gris quand je bute sur l'air froid. Je discerne la boule Terre dans l'horizon arrondi ; du côté de l'océan surtout, que la brume ne couvre pas. Au fin fond du Nord les nuages ont la blancheur des glaces ; à l'Ouest ils paraissent verts. Le Sud est bouché ; mais plus je connais les Noirs, moins j'aime les états du Sud. Je me suis rafraîchi. La descente dans la fournaise n'est qu'un mauvais moment. J'atterris sur le toit de l'hôpital.

Mes blessés ne sont pas à leur place. Je fouine dans les couloirs ; dans les chambres ; je les trouve dans un bureau. Ils sont à demi allongés sur un lit de camp, alors que deux individus assis derrière une table les interrogent.

« Vous ne vous êtes pas blessés en manipulant une arme que vous avez trouvée dans la rue ? On vous a tiré dessus ! Tu entends ça Karl ? Je fais le quartier depuis vingt ans et c'est la première fois que des nègres reconnaissent qu'ils s'entretuent ! Vous avez bien réfléchi les enfants ? Ils vont vous finir... Si vous voulez on n'a rien entendu. Réfléchissez encore... On n'a pas les moyens de vous protéger ! Si on ouvre une enquête, nous serons accusés de tentative de meurtre par vos journaux ! Et c'est vrai qu'on vous aura condamnés ! Alors ? Toi le garçon... John... t'as l'air plus raisonnable que ta copine...

_ On vous demande simplement de reconnaître que vous êtes incapables de faire régner la loi dans notre quartier : c'est tout !

_ On est incapable !

_ Officiellement ! La ville de New York autorise les Blacks à faire leur police eux-mêmes : c'est de ça qu'il s'agit !

_ Je comprends mieux... Les pirates veulent devenir corsaires ! Tu n'imagines pas que nous allons vous autoriser à créer une milice ?

_ On ne vous en demande pas tant : reconnaissez votre impuissance, c'est tout. Le reste on s'en occupe.

_ On vous fait un papier comme quoi... Vous croyez qu'il y aurait un mec assez con chez nous pour signer ça ? Même le plus raciste se dégonflerait ! Bon ! Je note : vous vous êtes blessés en manipulant une arme...

_ Nous nous sommes fait tirer dessus par les "B. D". On vous donnera les noms.

_ Rigolez pas avec ça ! Vous jouez votre vie dans cette affaire...

_ Nous nous pointerons dans votre commissariat avec les tireurs.

_ Déconnez pas ! Vous voulez parler au chef ? Il vous dira la même chose que moi... en plus officiel. »

Visiblement les flics ne sont pas à la fête. Le laxisme a du bon dans la police new-yorkaise : il évite d'aggraver les conflits ; de mouiller les Blancs. Et puis, mais là j'affabule, à quoi bon "socialiser" des gens qui sont destinés à l'exclusion ? Soulignés en noir sur la liste du démérite. Car il faut du mérite pour rêver américain. Le système veut cela ! Les jeunes reprennent l'offensive. John :

« Quel est le premier élu dans votre hiérarchie ?

_ Le chef de Manhattan. Il faudra vous contenter d'un adjoint comme notre patron. Ou d'un substitut du procureur, si vous préférez le département Justice. Ça peut se faire... Si cela doit empêcher une tuerie. Je vous organise ça ?

_ Oui... Le substitut. » Les flics se lèvent et disparaissent avec une vélocité dont je les croyais incapables ! Les jeunes gens se regardent en souriant. Paméla surtout, a l'air de s'amuser.

« T'as vu leur tête ? Ils nous prennent pour des extraterrestres !

_ Pour des dingues, oui ! Et je ne suis pas loin de penser qu'ils ont raison. Ils ne veulent pas mettre les pieds dans le dépotoir : c'est clair !

_ Ça ne l'est pas pour tout le monde... Il n'y a rien de plus mauvais qu'une fonction qui ne fonctionne pas et qui t'interdit de la remplacer ! Pire que tout : qui te balance un interdit moral ! « Je ne fais pas mon boulot, mais vous êtes des criminels si vous le faites à ma place ! » Ben voyons ! Je vais me le farcir, le substitut ! »

Je n'ai pas les idées très claires sur ces questions. Et comme je ne risque pas de prendre une balle dans la peau en cas d'erreur de jugement, je n'ai pas nécessité de trancher. Si je devais le faire, je crois que je commencerais par me poser la question : pourquoi la police n'intervient-elle pas dans Harlem ? En fait, je considérerais dans quel esprit la loi n'est pas appliquée. Si je constatais qu'il s'agit d'une volonté délibérée de nuire à la population noire, et non pas de quelque empêchement matériel et momentané, je m'estimerais libéré de l'obligation de réserver aux représentants de la loi le droit de la faire respecter. Reste à savoir si cette obligation est fondée... Au pays du western, les méfaits d'une démocratie par trop spontanée ne sont plus à démontrer ! L'aspect moral qui s'attache à cette interdiction découle d'une obligation de moyens de toutes sortes et non d'un "droit" que s'attribueraient certains !

 

 

Je décide de retourner à l'appartement. Un pressentiment me chagrine. Quand j'arrive, les garçons attaquent le dessert, un cake bourratif que leur enfourne l'il attentif de la mère. Pas un qui ose échapper au gavage ! Ils parlent la bouche pleine. Le plus jeune s'adresse à Jim :

« Y'a un truc que je ne comprends pas : c'est quoi cette histoire d'esprit ?

_ Un truc qui va nous sauver la vie ! Mouloud a voulu dire que si tu t'opposes par la force à une idée qui est juste et forte, tôt ou tard, tu perdras ! La difficulté pour le porteur de l'idée c'est de tenir sous les coups ! Car on a vu la victoire se faire attendre quelques siècles ! Nous les Noirs, nous l'attendons depuis 150 ans ! Mais il ne faut désespérer... Tout finit par arriver !

_ Le pire surtout ! Passe-moi la bouteille... C'est de la bouffe d'homme votre cake, madame Anderson.

_ Mangez, les enfants ! » Ils vont finir puis ils partiront au collège. Je retourne à l'hôpital.

La sieste a parsemé les locaux d'oasis de calme, d'endroits de souffrances muettes, enfin presque... La chaleur doit faire transpirer les flacons car il semble que chaque médicament ait délégué une molécule pour participer à l'odeur qui alourdit l'air. John dort. De l'autre côté de la tenture Paméla feuillette un magazine. Je visite l'établissement. Des infirmières déjeunent dans l'office et leur rire dépasse dans le couloir. Je pense à la cloche des vaches durant les nuits d'alpage. Des lits encombrent les allées. Je cherche une harmonie, la musique du lieu, une respiration. Le rire de la santé : c'est tout.

Le substitut arrive et elle bat le rappel. Elle, petite Blanche au regard dur, qui d'entrée de jeu va considérer le courage des Noirs comme une atteinte à la constitution américaine. Nous retrouvons le bureau et les lits de camp.

« Vous voulez que je vous autorise à tuer des citoyens américains ? » Ça démarre mal et ça continue ! Mêmes arguments de part et d'autre que ce matin. Même résultat. Elle repart. Paméla se tape la tête contre le mur.

« Plus dur que ça ! Tous ! Rien à foutre de nos problèmes ; se croient à l'abri ! L'autre pimbêche, défenseur de la société, t'as vu le cinéma qu'elle faisait ? Jefferson en personne ! Alors qu'elle aurait dû s'excuser de nous laisser dans la merde ! Je la hais !

_ Cool... Moi je considère que le but est atteint : fais-en autant !

_ Non ! Dès que nous sortons on empoigne nos agresseurs et hop ! au commissariat !

_ T'as qu'à croire ! On essaye et hop ! à la morgue !

_ Défaitiste ! Tu n'es qu'un gamin ! Si tu te dégonfles j'irai me faire sauter par les B. D. !

_ Je note : chantage sexuel. Ils ne voudront pas de toi : t'es trop compliquée ! Sérieusement : tu crois qu'on a une chance ? D'autant qu'il ne faut pas compter sur les copains...

_ Je sais. Jim adore palabrer, négocier qu'il dit. Et se faire enculer. Écoute, à nous deux nous pouvons en coincer un. C'est possible, non ?

_ Sûr... Marché conclu. Embrassades s'il te plaît !

_ Allez faire vos cochonneries ailleurs ; j'ai du boulot, moi ! » La fille de salle nous chasse.

Me voilà dehors. Je cherche une bouffée d'air froid dans le quatrième dessus, un ciel devenu gris. Je grimpe je grimpe et plus encore, jusqu'à toucher la ouate. Surprise : trois horizons sont noirs ; comme la bordure d'un faire-part : je vais devoir partir ; vers l'Est, l'Est clair. Adieu mes chers amis, la paix soit avec vous ! Un éclair donne le signal ; j'enfourche la première bourrasque...

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