LOUIS DUVAL

 

 

 

Louis ne prit la pleine mesure de son drame que quelques mois plus tard ; brutalement ; quand se fut tarie la dernière des sources de douleurs qui entretenaient, quelque part en lui, l'espoir que portent les convalescences ; il allait bien, il ne marchait pas, il ne marchera plus ! Alors, de son corps cloué, des jaillissements de pensées, cinglants comme des fouets, visitèrent les lieux cent fois visités ; et se heurtèrent, mille fois, à des portes fermées. Il vit les rencontres qui ne se feront pas, les amitiés qui se perdront et les amours, même celles qu'il n'attendait pas, s'éloigner à jamais. Plus que de ne pas faire, c'était l'impossibilité de faire qui le torturait et son immobilité nouvelle semblait lui reprocher son immobilisme passé, les mondes et les vies qu'il n'avait pas approchés, les rêves oubliés. L'esprit désarticulé, il se complut des semaines à vivre en négatif, une non-vie dans laquelle comptaient seulement les non-événements d'un catalogue qu'il eût été, fut-il quadri-jambiste, bien en peine d'épuiser. Puis il prit le dessus et il songea à se suicider.

O

Il échafauda une tentative mais quinze centimètres de vie réapparus au bon moment l'en dissuadèrent ; bien que de toute sa sensibilité, de sa pleine intelligence, il exécrât cet amalgame, il fut mortifié dans sa nature d'homme quand il crut avoir perdu sa virilité. Celle-ci revenue, il ne fut pas tiré d'affaires pour autant ; ses phantasmes, avec lesquels il entretenait naguère des relations assidues, s'étaient évanouis, enfouis dans sa mémoire, perdus faute d'être adaptés sans relâche aux contingences du moment. D'autant que, pour qu'ils ne soient pas vains, ses phantasmes à lui devaient avoir du corps, provenir d'un horizon accessible. Des illusions peut-être, mais terre à terre, à portée de mains - à portée de jambes ! Pour en trouver, il devrait sortir de sa chambre, se déplacer...

O

Sa deuxième tentative de suicide n'eut pas lieu ; il était près de s'y résoudre quand, par une pratique devenue trop fréquente pour être fortuite, la presse fit état des résultats quasi miraculeux obtenus aux Etats Unis par une équipe chirurgicale : elle aurait remis sur pied un patient atteint d'une lésion identique à la sienne. Le temps de faire vérifier cette information par son médecin, la zone dépressionnaire s'était éloignée ; heureusement d'ailleurs, car il s'agissait d'un autre type de lésion et sur un malade qui s'était contenté de ne plus souffrir le martyre.

O

Sa famille fut bien. Elle s'accommoda du pire. Il ne leur manquait que la parole, celle qui prouve que vous êtes compris ; et si l'on vous comprend, on pourra sans doute vous aider, on vous aide déjà. Mais en fait, ils étaient aussi désarmés devant son infirmité que devant celle d'un chien. Objectivement ils avaient raison ; lui-même aurait tenu le même discours, avant. - Combien pèse la mobilité, dans le poids d'un homme ?- Hier, presque rien ; aujourd'hui beaucoup trop ! Combien pèse l'amour de la vie dans la décision de l'abréger ? Beaucoup, regrettait Louis qui craignait de rencontrer sur le chemin de la déchéance trop de reposoirs ou poser les fardeaux en disant... demain. Et encore, tout à sa quête de l'absolu, il avait négligé de mettre en place, contrairement à nombre de ses concitoyens, une échelle de valeurs qu'ils disaient "morales", qu'ils étalonnaient eux-mêmes et sur laquelle ils se plaçaient suivant les circonstances : il l'aurait eu à sa disposition qu'il n'eût jamais pu se suicider, au motif de déliquescence morale en tout cas ; il y aurait eu le juif spoliateur, l'arabe violeur, le jeune glandeur, le pédé drogué, toutes des putes, tous des pourris, les autres qui le font bien pourquoi pas moi, celui qui a commencé, celui qui le fera si ce n'est pas moi, ceux qui aident les autres et qui ont sûrement quelque chose à se faire pardonner, etc., une foule pour le conforter dans l'idée que, tout compte fait, il n'était pas si mauvais que ça ! Au demeurant la morale n'était pas sa tasse de thé : elle constituait un moyen, non une fin.

La vie il l'aimait ; n'est-ce pas lui rendre hommage que de la vouloir noble et belle, et choisir de mourir plutôt que de déchoir ? Seulement voilà, il l'aimait trop. S'il veut se libérer, il lui faudra rompre l'enchantement qui enchaîne la pureté à la vie, comme le vice à la vertu ; il devra se disperser, perdre ses repaires et gagner un peu sur sa mort, comme un noceur-buveur-fumeur en quelque sorte ! En fait il lui suffira d'accélérer le processus de décomposition jusqu'au moment où, encore conscient mais dégoûté de lui et des autres, il pourra s'évader.

O

Il osa une troisième tentative. Il ne se tira pas, brutalement, une balle dans la tempe; il choisit d'abord de basculer dans l'a-temporel. L'a-temporalité indique une inadéquation de la durée dans un univers X-temporel. Par exemple : vous mettez habituellement une heure pour vous rendre à pied à votre travail; on vous offre un vélo qui vous permet de faire le même trajet en une demi-heure ; si la durée consacrée à cette promenade pédestre vous convenait parfaitement, et que vous êtes contraint malgré tout à utiliser le vélo, voilà l'a-temporalité introduite dans votre univers spacio-temporel ! L'a-temporalité procède beaucoup de considérations subjectives du fait des sensations liées aux changements. Mais ils existent bien des raisons objectives qui déterminent l'a-temporalité d'une action... À l'origine de son suicide il y eut, bien sûr, une a-temporabilité primaire : il mettait maintenant plus de temps pour effectuer ses déplacements ; beaucoup trop de temps ! Mais l'a-temporalité comme forme de suicide implique la prise en compte d'éléments plus complexes. Il est difficile, par définition, de constater l'a-temporalité dans les évènements habituels, puisqu'à partir du moment où ils sont habituels ils deviennent "la norme"; seul un changement de durée sera perceptible. Et pourtant rien ne garantit, a priori, une adéquation de la durée à l'action. Habitude a valeur de loi ! Sauf pour certains, dont Louis. Il pensait que toute action découlait d'un processus et que la durée qui était nécessaire au bon déroulement de ce processus devait être respectée. À plus forte raison et d'une manière plus générale, l'ensemble des actions participant à cette ¤uvre primordiale que représente l'heureuse réalisation d'un être humain devait bénéficier de durées parfaitement adéquates. Déroger à ce principe vous entraînera, immanquablement, dans des univers dont les déphasages finiront par vous déformer l'esprit. Et vous y entraîne d'autant plus si vous vous livrez à des activités contraires à votre vocation : vous rendrez les armes tôt ou tard, vaincu par l'ennui, déjà, et par toutes les contrariétés qui vous épuiseront.

Nul ne s'aperçut qu'il se suicidait. Le suicide parfait ! Meilleur que celui d'un alcoolique mondain, lequel finit par faire négligé avec sa face bouffie. Avec lui par contre, il suffisait d'éluder les quelques miasmes d'humanité stagnant dans son regard, pour ne contempler qu'un visage béat. Il était devenu l'archétype d'un handicapé heureux : assidu devant sa télé, faisant de longues siestes, se couchant tôt se levant tard, propre sur lui et tout seul, ne polluant pas ses draps et n'ayant jamais envie d'escalader l'Himalaya. Il avait même perdu sa déplorable façon de ne pas voir les choses comme tout le monde, de toujours chercher la petite bête, de voir des arrière-pensées partout ! On pouvait, enfin, discuter avec lui ! Il vivait en symbiose avec le milieu... Comme disait son fils : "Pas chiant pour deux ronds, le repe !"

O

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

A.Rimbaud

O

Miasmes, vous avez dit miasmes ?

 

Retour vers la page d'accueil