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Roland Chapnikoff

 

32 ANS EN CORRÈZE.

 

Une cousine de la tramontane m'a remonté vers le Nord. Elle m'a lâché sur un village de Corrèze et je suis tombé près d'un banc. Une halte à la campagne. Un havre de paix... J'imagine que le vaste monde s'arrête ici, à l'abri des collines. Je ne ferai que passer, c'est juré. L'orage de la nuit m'emportera. J'écoute les vieux sur le banc. Ils se racontent une histoire qui s'est déroulée dans le coin. Je veux la rapporter avec leurs tournures et leur accent. Après je retourne chez les Turcs, en Allemagne, à moins qu'un mauvais souffle ne me propulse chez les SDF de Paris... À bientôt et bon vent !

 

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CHAPITRE 1

 

La brave dame s'était penchée sur la caisse en bois qui flottait sur l'eau sale d'une mare ; la pluie d'orage d'une nuit d'été comme les aiment les terres d'ici, une nuit humide. Le parvis ruisselait. Madame Morvan prit le berceau et rentra dans l'église par la porte de la sacristie. Elle fit de la lumière et elle s'occupa de sa trouvaille. Elle écarta une toile de jute et un morceau de drap blanc à peine moins rêche.

« Doux Jésus ! Il est vivant !

_ Bien sûr qu'il vit ! Vous en doutiez ma chère Louise ?

_ Je parlais de ce Jésus-là, monsieur le curé. » L'abbé Moirac regarda par-dessus la tête de son aide-ménagère.

« Essayez de le réchauffer Louise ! J'appelle le médecin ! » Il lança ses grandes jambes vers la sortie.

Une demi-heure plus tard le docteur auscultait le nouveau-né.

« Il a quoi ? Trois jours au maximum... Pauvre bougre... C'est ça, gueule un bon coup ! T'auras besoin d'être costaud ! Vous savez encore faire un biberon, Louise ?

_ J'en ai tellement fait docteur... Pour sept. Alors un de plus !

_ C'est bien de suivre les recommandations de son patron ! Monsieur l'abbé, il recommande beaucoup... »

L'abbé ne releva pas l'impertinence du propos. Le petit était né encore moins bien loti que Jésus-Christ : pas de crèche, pas de mère, pas d'encens ! Qu'il ait au moins un âne ! Le docteur s'était redressé.

« Pour moi il est hors de danger... Il a seulement faim. Allez-y mollo avec le lait... Un très petit quart de biberon toutes les trois heures. Je vous laisse les échantillons. Qu'est-ce que vous allez faire monsieur l'abbé ?

_ Qu'est-ce que je peux faire ?

_ Refiler le bébé au maire ! Qui le refilera au service social. Qui le refilera...

_ J'ai une paroissienne qui serait folle de joie de le récupérer...

_ La veuve Raburtin ? Elle est inculte la pauvre... Une parfaite paroissienne en effet...

_ Une femme de cur, une vraie chrétienne ! Mais jamais l'administration ne voudra lui confier cet enfant ! Depuis la mort de son époux, l'exploitation va à vau-l'eau... »

Le docteur haussa les épaules, referma sa serviette, une petite mallette, et en souhaitant une bonne journée à la compagnie il sortit.

La pluie avait cessé et le ciel préparait son visage du matin, bleu et clair comme hier. Le médecin logeait à trois cents mètres de là, dans une maison ancienne rénovée. Il marchait le visage levé vers la trace orange qui marquait la frontière entre le jour et la nuit ; un trait qui s'élargissait de minute en minute : quand il rentra chez lui le soleil invisible poussait un incendie.

 

 

L'abbé Moirac regardait Louise qui donnait le biberon. Le nourrisson tirait sur la tétine avec l'énergie de l'espoir.

« Il vous revient l'honneur de lui donner un nom, ma bonne Louise ! On ne sauve pas les gens impunément !

_ Boudi !

_ Boudu conviendrait mieux ! Vous vous souvenez de ce film avec Michel Simon : "Boudu sauvé des eaux." Par ailleurs Moïse semble s'imposer... Pourquoi ne pas proposer : Moïse Boudu ? »

Le jeune curé était content de lui. Il quitta son siège pour danser les quelques pas d'une bourrée cosaque. Les pans de sa soutane - Il ne l'enlevait que pour descendre dans le monde. - remuèrent l'air froid. Louise protesta qu'il allait tuer le petit avec son comportement de gamin.

« Rassurez-vous Louise, je prierai pour lui. La messe approche et je n'ai pas déjeuné... Couchez Moïse dans mon lit. À huit heures j'appellerai le maire. »

Le carillon électrique lança les cloches à la volée.

La messe est dite ! L'abbé en chasuble parcourt les travées. La messe de six heures ne fait pas recette... C'est pourtant celle qu'il préfère, un bénédicité avant de mordre dans la tranche de vie que le Seigneur a mitonnée. La nef coule dans la pénombre. Le soleil d'Est frappe le mur aveugle ; il éclairera le chur, par la rosace sud, vers les onze heures. L'abbé ramasse un châle : une vieille l'aura oublié ; elles ne se souviennent que de la mort qui rôde...

L'abbé rejoint ses quartiers, une grande chambre. Moïse dort du sommeil du juste. L'abbé trouve que les justes dorment beaucoup ! Beaucoup trop ! Il crie le dimanche au sermon : réveillez-vous ! Il hurle à voix basse, ou alors il manie la parabole : les justes restent des humains... Vous aimez que l'on vous réveille brutalement, vous ? Il enrage, l'abbé. Moïse dort. Le maire doit être debout.

« Bonjour monsieur le maire. L'abbé Moirac. Puis-je vous parler ? Merci. Un miracle sur l'eau du parvis, cette nuit : un nouveau-né, un garçon ; en bonne santé, le docteur l'a vu.

_ Le troisième en un an ! La misère n'est pas un vain mot... si c'est un mot vain. Je vais informer madame Montel pour un placement temporaire et la gendarmerie pour l'enquête.

_ Pourriez-vous demander à madame Montel de m'appeler ? L'enfant est chez moi et Louise s'en occupe.

_ Sans problème ! À bientôt. »

 

 

 

Madame Montel se présenta au "presbytère" juste avant dix heures. Louise venait de sortir. Moïse dormait. L'abbé aménageait la sacristie en salle de classe pour le catéchisme : nous étions mercredi. L'élégance parfumée de l'ancienne citadine apparut telle une icône dans l'embrasure de la porte. - La "belle Henriette" venait de Paris dans les bagages de l'instituteur, son mari, un enfant du village de retour au pays. - :

« Monsieur l'abbé, je vous dérange ? Je venais prendre le chérubin.

_ Déjà ! Quelle meilleure maison que celle-ci pour le petit frère de celui-là ? » Il désignait un grand Christ de bois qui était au piquet dans le coin le plus sombre de la pièce.

« Sans doute... Mais vous en seriez vite encombré ! Je comprends que vous le regrettiez... Je vous l'aurais volontiers laissé quelque temps mais je dois me rendre à Tulle aujourd'hui et c'est l'occasion de déposer le petit. Et Louise a trop de travail !

_ Je ne pensais pas à elle. Vous connaissez Juliette Raburtin ?

_ Nous la suivons, à la mairie. Elle n'a pas eu d'enfants.

_ Elle s'en désole. Je pensais que...

_ Vous voulez que nous lui confions...

_ Moïse ; Moïse Boudu.

_ Bien vu... Un peu lourd à porter Moïse, non ?

_ Je crains que la vie même ne soit un fardeau pour lui... Les voies du Seigneur... Peut-être est-il né baptisé, simplement. Ne soyons pas présomptueux. Un prénom qui l'attache à quelqu'un qui représente quelque chose, c'est une ancre que nous lui offrons !

_ Soit : je proposerai ce prénom et ce patronyme ! Gageons que ses fréquentations n'y verront que du feu ! Donc vous souhaiteriez madame veuve Raburtin en mère nourricière... Elle est très éloignée de nos critères et même avec votre... bénédiction, elle ne passera pas. Et il serait cruel de faire un essai. En tout cas, rien de possible avant l'âge scolaire de six ans. Elle n'a jamais su lire mais les autres parents ne savent plus écrire ! Et si elle est en mesure de le nourrir ! Nous faisons pression sur elle pour qu'elle embauche un commis... Elle dit qu'elle trahit la mémoire du défunt en confiant ses outils à un étranger... Elle va couler si elle ne cède pas... ou plus exactement si elle ne se fait pas aider ! Rendez-vous dans six ans monsieur l'abbé. Je peux voir l'enfant ? »

Elle le vit et elle en profita pour le nourrir et le changer : elle élevait deux collégiens ! Elle l'emporta vers onze heures, plus Moïse Boudu que jamais : Louise et l'abbé l'avaient arrosé, elle de ses larmes, lui d'eau bénite !

 

 

 

Son long visage rouge brillait moins que ses yeux : la veuve Raburtin écoutait le curé.

« Ma chère Juliette le combat fut rude : je me suis engagé pour vous. Je ne vous dis pas cela pour m'attribuer je ne sais quel mérite, mais tout bonnement pour vous signifier dans quelle estime je vous tiens ! Et quelle confiance je place en vous ! Approche-toi gamin...»

Moïse, qui nettoyait les pieds du grand Christ de bois, vint de bonne grâce. Il était charmant, un petit garçon brun.

« Mon gars je te présente ta nouvelle maman ! Elle s'appelle Juliette. Embrasse-la... Si tu veux... »

Moïse regarda sa mère pour la première fois. Pas la première mère : des visages comme celui-ci il en avait contemplé au moins autant qu'il avait de doigt à une main. Il s'y habituait et puis on le changeait... Il remarqua que celui-ci souriait plus que les autres. Il rendit le sourire et il retourna nettoyer les pieds du grand christ de bois.

« Je vous confis un adepte de Marie-Madeleine à ce que je vois. Puisse-t-il conserver cette humilité ! Partez ! Je vous verrai dimanche après la messe. Allez gamin, ouste ! »

Moïse accrocha son chiffon sur le clou du pied droit, fit un signe gentil à la grosse tête, près du plafond, et il alla mettre sa main dans celle de Juliette.

Le prêtre évita le regard mouillé de la jeune maman : il acceptait d'être tendre, pas de s'attendrir. Il les regarda s'éloigner. Le gamin tourna la tête une fois, pour contempler de loin le gigantesque abbé. Puis il fit au revoir de la main. L'abbé agita le bras. Quel dommage, pensa-t-il, qu'il ne parle pas !

 

CHAPITRE 2

 

La bâtisse dominait la moitié du village : la partie neuve, celle qui se logeait dans la cassure de la vallée, là même où les anciens se gardaient bien de construire ; là où grimpaient les inondations du siècle ! La préfecture paraissait s'en moquer et les maires cédaient à la cupidité de leurs administrés trop heureux de vendre des prairies inondables au prix des terrains viabilisés. Encore qu'ils auraient l'eau à l'étage tous les dix ans !

La ferme de Juliette, outre le bâtiment d'habitation, se composait d'une étable, d'une écurie et d'une grange. Les terres, en cinq parcelles réparties sur la commune, couvraient quinze hectares. Ils, Moïse et elle, ne cultivaient plus qu'un lot, en céréales ; le reste était affecté aux vaches et à leur veau. Pas à tous les veaux : à ceux qui ne briguaient pas le titre de "Veau de Corrèze", censés passer leur temps "sous la mère", des veaux à la chair blanche comme du poulet ; seul allaient au pré ceux que le plaisir de manger de la bonne herbe, à s'en rougir la viande, condamnait soit au rôle de laitière soit aux fourchettes italiennes !

Pour gagner un fils, Juliette avait dû, naguère, faire taire ses scrupules de veuve et embaucher un commis. L'exploitation s'en était bien portée. Enfin, pas plus mal que les autres... Suffisamment bien pour que la DASS accepte de lui confier Moïse ; donc suffisamment bien !

Aujourd'hui, vingt-six ans plus tard, elle végétait autant que la plupart, sous la conduite du seul maître à bord, le fils de la maison, Moïse Boudu-Raburtin.

 

 

Depuis un mois, Juliette ne quittait plus le lit. Un lit vaste comme un sourire d'antiquaire, avec un épais matelas fourré à la laine. Elle venait de dépasser soixante-quinze ans. Un demi-siècle et demi d'amour pour deux hommes, de travail sur des centaines d'hectares, sur des milliers de bestiaux. Une vie usante et qui l'avait usée. Le docteur, un nouveau qui n'était dans le pays que depuis une dizaine d'année, n'avait pu que dire « Laissez-la se reposer... » Obéissant, Moïse la laissait dormir. Un jour, il lui sembla qu'elle dormait depuis trop longtemps. Il fut orphelin pour la seconde fois.

Il en souffrit plus que la première fois. Il était né par Juliette. L'autre ne fut qu'une mère porteuse, une cigogne ; les autres de simples nourrices. Sa mère s'appelait Juliette. Pour elle il se mit à parler. Un langage de gestes, étrange certes, qu'elle seule comprit d'abord. Puis qu'elle enseigna au commis, à l'institutrice, au village tout entier. Bientôt les enfants de l'école quand ils parlaient entre eux s'exprimaient comme lui. Puis il sut écrire et en plus de ses mimiques, il écrivit. On avait consulté à Brive. Sans autre résultat que de constater qu'il n'était pas frappé de mutité qui est, on l'apprit à cette occasion, l'impossibilité de parler par insuffisance de développement ou destruction des centres ou des organes servant au langage oral. Il souffrait très probablement de mutisme qui est, comme chacun sait, le refus de parler déterminé par des facteurs affectifs ou des troubles mentaux. Bref : il ne parlait pas mais il pouvait, il pourrait le faire ; il suffisait d'attendre.

 

 

Juliette lui avait tout laissé. Devant notaire, s'il vous plaît ! Le maire s'affairait maintenant à obtenir que le fisc n'oblige pas à vendre pour payer les droits de succession. Lui retirer sa terre à Moïse, c'était le tuer. Le maire se démenait pour faire aussi bien que son père, l'ancien maire. Averti des difficultés, Moïse avait haussé les épaules. Puis il était parti défricher un champ, un désert pierreux qui le narguait depuis toujours mais que Juliette lui défendait d'attaquer. Maintenant, il ne désobéirait plus.

Le champ couvrait le sommet d'un mamelon. Les ronces s'y prélassaient depuis que les troupeaux de chèvres ne montaient plus. Une croix de pierre marquait le point culminant ; des pierres cimentées par un torchis de terre sur lequel, à la belle saison, poussaient de l'herbe et des fleurs. Sans doute était-ce la parure végétale qui le fascinait tant. Souvent il montait, se frayait un chemin à la serpe jusqu'au jardin dégoulinant et il décrochait de quoi faire un bouquet qu'il descendait en courant offrir à sa mère. Elle lui disait en souriant :

« Il est pavé de bien belles fleurs ton chemin de croix ! » Hier il avait déraciné quelques plantes qu'il avait repiquées sur la tombe de Juliette.

À quelques mètres de la croix se dressait ce que l'on prit longtemps pour un autel : une sorte de cube de deux mètres sur deux et d'un mètre de hauteur. Un bloc de caillasses mélangées à du terreau noir qui ne provenait pas du terrain, et sur lequel rien de poussait. Malgré l'insistance des édiles, le site ne fut jamais classé : historiquement, il n'existait pas !

Ce jour-là Moïse monta sur la colline avec Cocotte, la jument. Une percheronne qui frôlait la tonne après avoir frôlé la mort. Moïse a croisé son regard sur le parking des abattoirs. Un coup de foudre pour son cur et pour son porte-monnaie ; et un coup de gueule de Juliette quand il est rentré avec la bête.

« T'as pas vu comme elle est maigre ?

«¥»

_ Quoi ! ses yeux ! ? Ils sont si vivants que ça ?

«¥»

_ T'as peut-être raison... Mais je veux la voir travailler ! C'est pas un haras ici ! »

La jument prit un quintal en quelques mois et elle puisa de la jeunesse dans les bichonnages de son cher cavalier. Moïse abandonna le vélo et c'est à dos de jument qu'il se déplaçait quand il allait surveiller le troupeau, fermer une vanne, réparer une clôture. Pour échapper à la vindicte de Juliette, Cocotte apprit à trotter puissamment ; et puis, en passant par les champs elle gagnait sur le vélo, obligé aux détours de la route. Mais Juliette ne capitula vraiment que quand, contre toute attente, Cocotte annonça un poulain ! Un mauvais coup, un coup en douce de Frédo le pur-sang. Moïse attendit le diagnostic du vétérinaire avant de se réjouir. D'après le véto elle n'avait pas dix ans ; une jeunesse : elle devait tenir. On fit la fête et Juliette signa la paix avec Cocotte en l'embrassant sur les naseaux. Pas rancunier, on appela le poulain Freddy.

 

Donc ce jour-là, Moïse monta sur la colline avec Cocotte. Elle tirait une carriole chargée d'outils. Moïse voulait faire un jardin floral ; un jardin à la gloire de la Croix. Il vénérait la croix, cette croix, parce qu'elle fleurissait. L'abbé disait qu'il fallait juger un arbre à ses fruits. Et avant les fruits, il y a les fleurs ! Les fruits de la croix, l'abbé disait encore que c'étaient l'amour, la charité ; il ne parlait jamais des fleurs. Pourquoi ?

Impossible toutefois de cultiver simplement des fleurs : on le prendrait pour un fou ! Déjà que... Il fallait transformer le champ en prairie et n'y laisser brouter les bêtes qu'à des moments choisis !

Moïse arrêta la charrette près du monticule et détela. Cocotte s'en alla de son pas lourd et dansant paître les chardons encore debout. Le plan de travail était simple : il fallait enlever les cailloux. Vite dit, moins vite fait : ils semblent tomber du ciel tant ils se renouvellent rapidement ! Et puis rien que l'espèce de tertre doit remplir à lui seul une centaine de brouettes ! Sûr qu'il y passera l'hiver... Est-ce bien raisonnable  ? Juliette pensait que non. Mais Moïse sentait qu'elle avait des comptes à régler avec la croix : la mort prématurée du mari, pas d'enfant de son sang... Elle l'avait eu lui et comme elle l'avait aimé... Mais ce n'est pas pareil... Enfin, il croyait.

Il fallait redescendre. Il reviendrait ce soir, après les travaux ; à la fraîche ! Il déchargea la carriole et posa le matériel à l'abri des regards, derrière le monticule, côté champs. Dans le coin on ne vole pas, mais on emprunte à l'occasion. Il attela Cocotte et en lui flattant la croupe avec une baguette il lui fit dévaler la pente au galop.

 

 

Quand la première maison annonça le village, Moïse ralentit. Cocotte se mit au pas. La vieille Juillac, pliée en deux par des années de basse besogne, releva la tête en agitant sa canne. Sa façon à elle de donner le bonjour. Moïse répondit «¥», sa façon à lui. Il salua ainsi quelques vieux qui prenaient le soleil avant la soupe de midi. Un village tranquille Saint-Martin, à quelques encablures de la Dordogne en lutte, à deux heures à pieds d'une rivière que les barrages et la vallée ont fait rendre gorge. Un petit bourg à l'orée du plateau qui termine la route venue d'Argentat en grimpant comme un serpent dans les collines de Corrèze, parmi les hêtres et les châtaigniers. Peu de lauzes sur les toits, pas de caractères dans les murs, le calme. Moïse s'arrêta devant la mairie. À cette heure le maire est souvent là.

« Entre Moïse, entre ! Ah ! ça y est ! Tu t'inquiètes ! Je m'étonnais aussi... Assieds-toi un moment. » Le maire est à peine plus âgé que Moïse. Il se verrait volontiers député-maire, mais les places à droite sont très convoitées en Chiraquie. Il en a fait son deuil, un deuil quasi permanent, qu'il porte comme une décoration. Il commence toujours ses discours par une épitaphe flatteuse : « Le mérite n'étant pas la loi, n'attends pas que je fasse des miracles ! Je te promets néanmoins d'essayer. Voyons le problème qui nous réunit... Je rencontre le préfet en personne demain matin. Je veux lui rappeler que le malheur ne doit pas trouver d'alliés parmi les serviteurs de la République ! Mais ton affaire est difficile sur le plan juridique. Pourquoi diable Juliette qui t'adorait, n'a-t-elle jamais voulu t'adopter !

«¥»

_ Par respect... Ça lui ressemble bien ! Elle eut été mieux inspirée d'assurer ton avenir. Enfin... Passe me voir dans deux jours : j'aurai du nouveau. »

Dans la rue le soleil se vengeait de l'épaisseur des murs. Cocotte s'était réfugiée sous un porche. Pour rire un peu Moïse l'appela en sifflant : il savait que moins qu'une autre, sa jument ne savait pas reculer. La carriole se mit à trembler au rythme des hennissements. Elle ne s'affolait pas encore qu'il était déjà près d'elle à lui parler, à l'apaiser de la main, de la voix. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour la sortir de là ! Une bête en eau qu'il fit sécher devant la mairie, sous les quolibets du maire.

_ Quand tu seras riche, fais-lui greffer une marche arrière à ta jument !

Cocotte ayant repris du poil sec de la bête, ils repartirent vers la ferme. À coups de reins ils prirent le raidillon du raccourci. La grange apparaît la première quand on aborde le domaine par le haut. La bâtisse, la plus ancienne du village, repose sur des murs épais qui ont traversé les siècles en ne concédant que leur crépi. La toiture en tuiles, aux trois-quarts rénovée, laisse transparaître dans la partie élimée une ossature de poutres massives supportant de fines solives. La porte monumentale ouvre sur la route et donne sur l'étage car le rez-de-chaussée se trouve en contrebas. On y accède par un escalier intérieur ou par le champ, qui atteint le niveau du chemin à cent mètres de là. Même architecture pour l'étable qui jouxte la grange, mais le bâtiment, en briques, ne date que du siècle dernier. Les bêtes logent en bas : les veaux dans des boxes au fond et les vaches alignées côte à côte, devant. Le grenier sert de garde-manger : on y entrepose notamment les farines dont elles sont folles...

Sur la droite de la route, à cinquante mètres, la maison des fermiers, au fond d'un petit jardin rempli de fleurs : le clos de Juliette. L'étage est condamné. L'hiver la vie se réfugie dans la cuisine, dans le cantou, entre le feu et les jambons. Le soir on laisse les chambres et la cuisine ouvertes pour empêcher l'air de geler avant l'endormissement. Le matin, c'est autre chose : l'humidité glacée a dessiné des fougères sur les carreaux ; la nature vous salue et se rappelle à vous ! L'été par contre c'est le bonheur : le soleil cueille le parfum des fleurs et le glisse sous la porte avec son compliment ; lumineux. Comme ce matin.

Moïse dételle près de la remise, entre le poulailler et la maison. Les chevaux, noblesse oblige, logent à l'écurie, non loin des maîtres. Freddy, Frédo, Bertha, une percheronne aussi, et Cocotte se partagent les boxes. Cocotte récupère le sien. Moïse rentre dans la maison.

Depuis quinze jours, depuis la mort de Juliette, il rêve. Juliette l'a accompagné au cimetière, certes, même qu'elle était devant, mais on enterrait cette pauvre Fanny ; et Juliette, trop bonne, est restée pour lui tenir compagnie le temps qu'elle s'habitue. Elle s'attarde, voila tout !

Il s'assied dans la cuisine, sur le tabouret, pas dans son fauteuil à elle. Il a faim. Il se lève, décroche le jambon entamé et prend deux ufs dans le panier. Il coupe et casse, jette dans la poêle, ranime le feu dans la cuisinière, et surveille la cuisson comme il l'a vu faire mille et mille fois. Dans l'odeur familière du jambon qui frit sous les ufs, il comprend qu'il ne la reverra plus. En fait il ne comprend rien, il ressent une formidable douleur ; et il fuit comme un fou vers la colline, par les champs, vers la croix.

Il arrive là-haut presque mort de fatigue, de chagrin. Il regarde la croix qu'elle n'aimait plus. Il venait la détruire... La croix le contemple, lui, verte et apaisante... Il pleure plus calmement. Puis il s'adosse à elle. Elle est fraîche, elle lui chatouille le cou... Elle n'est pas rancunière. Une bonne croix : il avait raison de l'aimer ; une amie. Il reste là une heure peut-être, la tête dans le feuillage. La douleur a diffusé, moins brutale. Elle s'est installée partout où Juliette manquera : cur et âme.

Quand il rentre, le feu est éteint, la poêle est noire, il n'a plus faim. De toute façon c'est le moment de nourrir les veaux ! Après il fera de l'agriculture pendant une paire d'heures ; puis il faudra ramener le troupeau et traire les bêtes. Il sera 20 h quand il pourra dîner. Ensuite, il retournera là-haut.

 

 

Le soleil bas brille encore mais il ne chauffe plus guère. Des bouffées d'air, venues de la vallée, soufflent sur la sueur. Moïse remet son tee-shirt. Cocotte, dessellée, attaque une seconde ration de chardons. La tronçonneuse pétarade bientôt dans les ronciers. Moïse a choisi de déposer la caillasse au milieu de la bordure nord du terrain, dans une fosse qu'elle comblera. Il dégage d'abord un passage pour la brouette, entre le monticule et l'excavation. Il travaille vite. Juliette le tenait pour un champion. Les ronces sont grosses comme le pouce et teigneuses comme des maladies. Il réduit les serpents, coupe le contact, enlève ses lunettes et ses gants. Le plus facile est fait : le chemin est tracé dans la végétation barbelée. Il déblaye les cailloux jusqu'à la nuit. Cocotte le redescend à la ferme, doucement, pour ne pas troubler l'ombre qui préserve le paysage jusqu'au matin.

Le coq appelle le soleil au travail ; c'est Moïse qui se lève. Les volets s'ouvrent sur les champs. Les oiseaux piaillent dans les arbres fruitiers. Ce n'est plus la nuit et le jour tarde. Le coq s'impatiente comme un galant qui attendrait la nuit. À chacun sa lumière... Moïse se rend dans la cuisine. Il craque une allumette sous le petit bois du cantou. Il cale une casserole d'eau sur deux branches,- l'hiver ce serait entre deux bûches, - et il souffle sur le feu. Il n'est pas très adroit : il y a quelques semaines c'était Juliette qui soufflait. Quand il débarquait, lui, le café fumait dans les bols et la confiture maison étalait ses couleurs sur le pain. Il embrassait Juliette... ou Juliette l'embrassait... Il ne se rappelle plus... Probablement qu'ils s'embrassaient... Voilà qu'il pleure... Saloperie de mort ! On ne demande pas à vivre et quand, malgré tout on s'est habitué, hop ! retour à l'envoyeur ! Et tant pis pour ceux qui restent... celui qui reste. L'eau bout. L'odeur de café masque bientôt celle des brindilles qui s'éteignent. Un peu de fumée se mélange à la vapeur. Des rayons rouges teintent les rideaux. Le jour est là.

Le premier bonjour est pour Cocotte. Elle frotte sa joue sur celle de Moïse, pareille à une pouliche qui jouerait. Il lui caresse la crinière, elle lui lèche le cou. Puis c'est au tour des chevaux, avec les sentiments en moins ; la complicité surtout. Il les lâche dans leur petit déjeuner. Ils filent vers les confins du pré, au galop.

Les premières vaches sortent, celles qui allaitent. Elles meuglent d'impatience en attendant leur veau. Ils se retrouvent, se reconnaissent et c'est le ballet silencieux des petites têtes qui font oui la bouche pleine.

Dans l'étable, Moïse trait.

 

CHAPITRE 3

 

 

Il vaqua de pis en pis jusqu'à huit heures. Alors il partagea la quantité de lait en deux parties : une qu'il mélangea à de la farine et qu'il donna aux veaux des enclos, et l'autre qu'il versa dans des grands pots en fer qu'il déposa sur le bord de la route à l'intention des ramasseurs de la coopérative laitière. Durant l'heure suivante, il nettoya l'étable et l'écurie. Le fumier des vaches alla grossir le tas et, en quelques coups de bêche, il enfouit le crottin dans la parcelle de terre devant la maison, là où continueront de pousser les fleurs de Juliette. Puis il fit la pose de dix heures, celle qu'il préférait, avant, car il la faisait le plus souvent avec Juliette, à la maison. Il coupa une tranche de jambon grande comme une main et à peine moins épaisse, fit sauter la couenne sans toucher au gras, une graisse au velouté divin et qu'il adorait manger. Le pain venait du boulanger : même Juliette avait renoncé à le fabriquer. Alors lui... D'autant qu'il n'était pas mauvais le pain : complet avec tout, cuit au feu de bois... Son acidité épousait la chair du jambon cru mais il fallait le moelleux du lard pour amener la paix dans le ménage. Il s'agissait de savoir manier le couteau pour couper les justes parts ! Une lampée de vin là-dessus, du petit vin de Loire de moins en moins bon, hélas, et Moïse s'envola pour les prés d'Ymont, à la suite du troupeau. Depuis cinq ans ils n'avaient plus de chien. Quand le dernier mourut, ils avaient eu trop de peine... Le pays s'était moqué d'eux. Puis Cocotte avait remplacé Cador pour lui tenir compagnie dans les champs. Et Juliette disait qu'elle n'avait plus le cur assez solide pour aimer plusieurs mortels à la fois. Maintenant qu'elle était partie, il songeait à reprendre un chien : Cocotte ne passerait jamais l'obstacle du corridor pour aller s'installer dans le siège vide du cantou... Il pleura tout en marchant.

Il revint déjeuner vers midi. Il se nourrissait en viande sur les conserves de l'année : le porc qu'ils se partageaient chaque printemps avec les Chaumeille, leurs voisins. Les légumes venaient du potager qu'il n'avait pas cessé de soigner. Il ne savait pas si de naissance il avait de la "terre aux sabots" mais il aimait en avoir plein les mains ! Un plaisir sensuel, le contact avec une motte sur laquelle frisottaient quelques brins d'herbes. Et comment peut-on qualifier celui de voir pointer les premières tiges ? Un plaisir de printemps ? Il s'énerva sur le couvercle de verre que la rondelle de caoutchouc tenait collé. Quand il céda, une bouffée de viande parfumée transforma la cuisine en paradis pour cochons. Il vida le tout dans une poêle, ajouta les pommes de terre qui lui restaient d'hier, et il poussa le feu de la cuisinière. En dix minutes le plat avait pris des couleurs. Il sortit le pain et le vin. Il s'installa à la table près de la fenêtre, avec vue sur les vaches. Il déjeuna en leur compagnie !

Après quoi il s'allongea sur le grand lit pour une petite sieste. Le soleil tapait comme un sourd et Cocotte refuserait de quitter l'ombre du noyer ; et elle était plus têtue qu'un âne ! Il s'endormit.

Vers deux heures la clochette de la porte du jardin le réveilla. Il termina la sieste dans le couloir. Il se heurta à un mur de chaleur quand il ouvrit la porte. Il fit signe à l'autre d'entrer. L'autre c'était Albert le cantonnier, un copain, enfin presque, qui aurait pu... Il entra avec de l'air chaud. Moïse le poussa dans la cuisine et l'assit dans le cantou. Puis comme il l'avait vu faire par Juliette pour tous leurs visiteurs, il sortit la bouteille de gnôle et deux verres. Il remplit celui d'Albert à moitié et le sien au quart. Puis il alla s'asseoir dans le fauteuil de Juliette. Seulement Juliette elle était bavarde... Albert portait le treillis des soldats de misère : vieille veste militaire et jeans bleu devenu blanc ; blanchi sous le harnais ; avec aux pieds des mocassins de ville, jetés sans doute par un vacancier ; et avec sur la tête une sorte de Stenson, un cadeau des collègues pour son anniversaire. Le chapeau était presque propre car l'anniversaire n'était pas vieux... Les jeunes hommes sirotaient en silence ; un discours de perdants, de perdus... Moïse se jeta à l'eau :

« (¥ ?)

_ Monsieur le maire veut te voir vers six heures à la mairie.

_ (¥ ?)

_ Je ne sais pas. Il veut te voir. T'es bien ici. T'étais mieux quand Juliette était là...

_ (¥ !)

_ C'est bien vrai... Faut que je parte. Le talus s'est effondré sur la route d'Ausoleil.

_(¥)

_ T'as vu... On te voit au café demain ?

_ (¥)

_ À demain ! » Moïse resta seul dans la cuisine.

 

 

Puisqu'il était debout, il irait travailler : d'abord sur le champ de la croix, puis sur celui de la rivière où il fallait renforcer la berge que les vaches abîmaient régulièrement ; enfin il rentrerait le troupeau. Ensuite il irait voir le maire. Il mit ses bottes, passa à l'écurie prendre une selle, alla en bordure du pré et siffla Cocotte. La bête se coucha ! C'est Freddy qui se dévoua : il quitta l'oasis d'ombre fraîche pour se lancer dans le désert vert. Ah le chameau ! dut se dire Cocotte qui en moins de temps que pour le dire l'avait dépassé. Le cheval tourna les talons en se jurant de se venger d'elle aux prochaines chaleurs ! Moïse accueillit la jument en souriant : le coup de la selle marchait à chaque fois ! Freddy avait fait le transport des touristes sur son dos et il semble qu'il ait aimé ça ! Moïse quant à lui, préférait monter à cru, mais à cheval plutôt qu'à pied, et sur Cocotte plutôt qu'à cheval ! Seulement la sale bête refusait de se laisser monter à cru quand elle voyait la selle... L'équipage prit la route au pire de la journée. Cocotte longeait le bord pour éviter le goudron fondant. De temps à autre elle ruait gentiment...

Ils arrivèrent au champ. Cocotte fut dételée et elle fila plus vite que son ombre rejoindre celle des arbres qui commençait à empiéter sur le champ. Moïse reprit la brouette et son travail de terrassier. Il piochait dans le monticule pour lui arracher des pelletées de terre caillouteuse qu'il chargeait sur la brouette. Il enlevait ces gravats par couche d'une épaisseur de pic, côté par côté, comme s'il suçait une glace carrée... Il buvait à la gourde et à chacun de ses passages, il se versait de l'eau dans la main pour faire boire sa jument.

Il attaquait la quatrième couche du côté nord, quand le pic de la pioche se heurta à un mur. Il pensa : une pierre plus grosse et il piocha plus loin. Même son, même refus. Il piocha entre les deux, gratta, et mit à jour une portion de mur fait de pierres taillées, collées au mortier de terre glaise plus dur que du ciment. En un quart d'heure, le mur nord fut dégagé. Moïse alla s'asseoir près de Cocotte. Pensif...

C'était l'heure de filer vers la rivière. Il sella la jument et en longeant l'ombre des haies, ils se laissèrent glisser vers l'eau. Bercé par le balancement, étourdi par la chaleur qui troublait l'air, qui redessinait la route d'une main tremblante, qui mélangeait les bruits naturels à ses battements de cur, quelque part dans sa tête bourdonnante, bercé, Moïse songeait. Un mur, il y a quelque chose derrière un mur... Sinon à quoi servirait un mur ? Il y a aussi des maisons vides mais ce n'est pas la même chose... Un mur, quatre peut-être, en haut d'une colline déserte et à l'abri d'une croix fleurie : un tombeau ? Il pensait aussi un mausolée, caveau, sépulcre, cénotaphe, mais comme il ne connaissait pas ces mots, il n'insista pas. Il retint que seule la mort pouvait habiter là. Mais une tombe, on ne touche pas à une tombe ! Même pour mettre des fleurs à la place... Même si c'est la meilleure raison... Les fleurs elles se posent dessus, pas à la place... Faudra qu'il demande à monsieur l'abbé. Il sait tout monsieur l'abbé... enfin presque : tout sur tout ce qui ne se voit pas... dans le ciel ou sous la terre. Moins à l'aise avec nos misères, c'est Juliette qui le disait ! Elle aurait voulu qu'il se marie, qu'il soit paysan... Il demandera quand même à l'abbé.

La rivière levait ses arbres en signe de fraîcheur. Cocotte se jeta à l'eau dès que Moïse l'eut dessellée. Elle n'y traîna pas : le torrent à peine assagi est encore froid. Elle remonta vite et toute penaude, les pattes agitées par des tremblements. Moïse s'activait déjà à renforcer le ponton. Il ramassa quelques tôles prévues à cet effet et les disposa sur celles qui s'étaient enfoncées sous le poids des bestiaux. Il devra se décider à maçonner, sinon un jour une bête se blessera. Cet hiver, quand elles ne descendent plus dans le pré devenu marécageux... Voilà, il était dans les temps. Il pouvait rentrer le troupeau.

 

 

À 18 h Moïse se présenta à la mairie. Il venait seul, à pied. Monsieur le maire le fit attendre quelques minutes : il téléphonait. Du hall, Moïse entendait la voix cérémonieuse lancer des "Monsieur le Député" à tout va. Si le député n'avait pas su qu'il l'était, maintenant il le savait ! Ses derniers respects déposés, le maire passa la tête dans l'embrasure de la porte du bureau.

« Viens mon grand ! J'ai une bonne nouvelle pour toi : bien qu'il n'émane que de nous, notre appel a été entendu : notre affaire n'est pas enterrée... » Le maire marqua un temps d'arrêt après ce mot d'esprit involontaire, incongru comme un pet ! Moïse n'avait rien remarqué et son attention restait entière. Le maire lui fit signe d'entrer.

« La Direction des Impôts, auprès de laquelle Monsieur le préfet est intervenu, a bien voulu considérer que ta ferme valait surtout par le travail que tu fournissais et que ce n'était l'intérêt de personne de te mettre sur la paille... Tu comprends ? » Moïse comprenait qu'après avoir été orphelin de père, de mères, il ne serait pas orphelin de terre. Une idée du bonheur le traversa. Il serra les poings pour ne pas pleurer. Le maire reprit :

« La procédure évitera la voie judiciaire : nous ferons comme à l'accoutumée dans ce cas de figure, c'est-à-dire que tu devras payer les droits de succession. Seulement, par un effet de la bonté de ces messieurs des impôts, tu bénéficieras d'un abattement qui transformera la ruine annoncée en un paiement de principe. Voilà ! » Le maire n'osa pas s'applaudir. Moise vint l'embrasser.

Moïse Boudu propriétaire terrien ! À la campagne, sans terre, t'es rien ! D'autant qu'avec une vingtaine d'hectares t'es déjà pas grand-chose ! Tiens, essaye de fonder une famille ! Les filles d'ici, elles partent à la ville ou bien elles épousent les agriculteurs les mieux nantis. Coller au cul des vaches c'est bon pour les candidats aux élections : les jeunes femmes elles n'aiment pas ça ! Pas matheux le Moïse, mais l'équation : vingt vaches plus vingt veaux égale zéro femme, il l'a bien assimilée ! Pour espérer convoler il lui en faudrait au moins le double, ce qui permettrait d'embaucher un garçon de ferme. La traite des blanches ne se fait pas à l'usage matrimonial des petits paysans ! Fut un temps, on importait de la chair fraîche et bronzée...

L'absence de femmes ne taraude pas le corps de Moïse. Son espace amoureux est à l'image de ces hauts plateaux désertiques à l'herbe rare, où seul subsistent les chèvres et les brebis. Ainsi, à peine sorti de l'adolescence et à l'instar d'autres bergers qu'il avait surpris, l'été, les soirs d'alpage, quand la solitude vient avec la nuit, il ne s'endormait jamais sans avoir, dans un tumulte de bêlements angoissés, rassasié la bête qui s'éveillait en lui. Mais cette pratique le dégoûta quand l'abbé, à toutes fins utiles, lui fit un sermon édifiant : l'amour que le berger doit à ses brebis n'est pas de cette veine-là. Il connut aussi la femme ; une seule, une fermière costaude qui le viola presque et après s'en excusa en pleurant : elle attribuait ses débordements aux premiers effets d'une ménopause précoce à laquelle elle n'était pas préparée. Un esprit plus subtil que celui de Moïse eut surtout vu dans ces pleurs les effets de la rage à l'idée de devoir confesser une aventure d'une si frustrante pauvreté. En fait, par la suite, sa sexualité préoccupa plus Juliette que lui, car c'est elle qui lavait les draps !

Moïse quitta le maire pour aller s'occuper des bêtes, de ses bêtes. Il chantait dans sa tête l'air favori de Juliette, une façon de lui faire partager son bonheur.

 

CHAPITRE 4

 

À 21 h il était là-haut sur la colline, près du mur. À coups de pioche prudents il dégagea les trois autres côtés ; puis le dessus. Un cube parfaitement maçonné fut sa récompense. Il tourna autour, grimpa dessus et s'allongea sur la dalle fraîche. Il lui sembla que la pierre avait honte d'être mise à nu ; un étrange sentiment. Il imagina que le bloc rayonnait une lumière noire et lourde, le contraire de celle que rayonne un diamant. Il frissonna. La croix brillait encore au soleil couchant : il l'interrogea. Cocotte accourut. Elle se plaça entre les ouvrages et se colla contre le mur froid : sans doute avait-elle chaud... Il redescendit pour éloigner la jument. Elle refusa de bouger. Il dut faire semblant de partir. À la limite du champ il l'entendit hennir, puis le bruit de son galop. Une vraie gamine. Il retourna sur ses pas et c'est en arrivant de côté qu'il vit que Cocotte avait légèrement enfoncé quelques éléments du mur. À l'aide d'une lame de serpe il gratta le mortier détérioré ; puis il poussa sur les blocs qui s'enfoncèrent doucement dans l'espace vide qu'ils protégeaient.

Moïse fut surpris à en avoir peur par le mouvement des blocs. Il regarda la croix devenue sombre. Elle restait muette, cachée derrière ses habits verts tachés de fleurettes que la nuit qui tombait rendait grises. Le vent se leva. Moïse s'abrita contre le mur. Il se calmait. Il avait trouvé un tombeau, voilà tout ! Sans doute quelque seigneur du lieu venu faire retraite dans un paysage qui le fascinait... Qui ne voudrait dormir ici, le regard mort sur le creux des collines ? Il songea soudain qu'il pourrait sortir Juliette de son triste cimetière et la poser là, dans cette bulle de pierre, à deux doigts du ciel et très près de la terre. Elle n'aimait pas la croix ? Elle avait pardonné... Les morts doivent pardonner, sinon c'est l'enfer qui continue... Il pourrait faire un échange... Un échange secret. Il voyait Juliette dans le champ de fleurs, composant des bouquets, dressant des couronnes qu'elle posait sur sa tête de fée. Cocotte vint lui souffler le chaud dans la figure, un signe de mauvaise humeur chez elle. Il se leva. Elle avait raison la bête : il fallait rentrer.

 

 

La tombe se signait de l'ombre de la croix. Le soleil naissant nimbait la colline sur, celle de l'Est, et Moïse frissonnait dans la relève des brises. Cocotte se gavait des chardons de la nuit. Moïse avait réfléchi : il ne dirait rien à personne, pas même au curé. À trente ans, son extrême candeur est entrelardée de doute, réminiscences des bavardages de bistrot qui étalent à plaisir la félonie de ses concitoyens. Plus muet que jamais : muet comme une tombe ! Et encore celle-là devait-elle avoir des choses à raconter... Il poussa sur les blocs descellés, à les faire tomber. Le bruit mat du contact lui revint avec retard. Il passa son bras et la lampe, puis une épaule et la tête. L'intérieur formait un puits carré, profond de trois mètres. Les murs semblaient en terre battue. Il dégagea d'autres blocs vers l'extérieur de façon à ménager le passage d'un corps. Puis il alla chercher la corde qu'il avait amenée et il la fixa au centre du manche de la pioche. Voilà une échelle de faite ! Il lança le cordage dans la fosse. Il s'arma de la faucille et il descendit.

Il régnait un froid sec dans la pièce souterraine. La tête de Cocotte, venue aux nouvelles, masquait l'ouverture. Il alluma la torche et promena le rayon de lumière sur les murs lisses. Il les gratta du bout de son outil : la terre battue s'avéra aussi dure que de la roche tendre. Il frappa les parois avec le manche : la terre rendit le son d'une cloche fêlée, étouffée, partout le même bruit. Il sonda le plancher : l'angle sud sonna différemment. Sur un carré de quarante centimètres, la surface d'un trou d'homme, la cloche sonnait creux. Il traça le périmètre musical et il remonta. Il crut que la jument souriait de le voir revenu. Le temps de l'attacher en bordure du pré, de remplacer la pioche par la pelle, et de lancer d'autres cordes dans le puits, et il était redescendu !

Il frappa dans le centre de la surface sonnante. Le pic de la pioche s'enfonça dans la craie. Il tira sur le manche comme sur un levier et la dalle creva. Il agrandit la trouée à la dimension du boyau qui plongeait dans la terre trop profondément pour que le faisceau de la lampe pût le suivre jusqu'au bout. Moïse était perplexe : passe encore de visiter un tombeau, mais piller une pyramide ! Qui pouvait avoir bâti cet édifice souterrain ? Dans quel but ? Il décida de remonter, d'autant qu'à la ferme les bêtes devaient commencer de s'agiter. Il masqua l'entrée du cube avec un tas de ronces et il jeta un peu de gravât sur le sommet. Il détacha Cocotte et ils partirent pour le village.

Moïse passa la journée à travailler. Puis, comme tous les samedis soir, il se rendit au café.

 

 

Le café "Chez Tortellier" reste le lieu de vie du village ; avant l'église. Les hommes y passent une petite fois dans la journée, mais presque tous s'y pressent le samedi soir. Les femmes sont admises et si la plupart ne viennent pas c'est de leur fait. Ces soirs-là le bar tabac ressemble à un tripot de campagne dans lequel le poker laisserait galamment sa place aux dames ; et à la belote. Mais on y va surtout pour causer. On parle de tout au café Tortellier ! Moïse écoute et de temps à autre les têtes se tournent vers lui car on sollicite son avis. Il fait signe que (¥ ?) ou que (¥ !) et parfois même il écrit son avis sur l'ardoise que la patronne, une vague cousine de Juliette, n'oublie jamais de lui prêter. Moïse n'est pas que malheureux d'être muet : parfois il s'en délecte. Participer à une conversation oblige le cerveau à peaufiner le discours que l'on fera : on écoute à peine et dans une réunion mal policée la cacophonie est la règle. En tout cas, ici elle règne. Moïse s'en amuse. Certes, il n'est pas le plus riche, ni le plus instruit, mais il mène et garde les troupeaux, fait le fromage, soigne les bêtes, retourne la terre, prévoit le temps et rentre la moisson mieux que les autres. Mieux que tous il reconnaît le chant des oiseaux, la chanson des vents, et prédit quand pousseront les plantes et fleuriront les arbres. Moïse sait cela et comme le coq du village qui sourit aux fanfaronnades des cocus, il savoure sa discrète royauté : dans le monde naturel il est le plus apte à vivre, donc d'une certaine façon, le plus cultivé. Il entend les pensées qui s'effilochent sous l'invective et les sentences qui se tirent la bourre ; il voit les épaules qui se haussent car tout est sans importance : on est là pour être bien ! Qu'importe ce soir que Bruxelles soit loin !

Si chacun a sa place ici, toutes les places ne se valent pas : entre le bar et la fenêtre siègent les familles, celles qui ont du bien au soleil ; puis viennent les notables, quand ils ne sont pas fortunés ; ensuite les petits agriculteurs qui possèdent leur lopin ; puis le tout-venant ; et enfin les ouvriers agricoles. Cela c'est fait naturellement, sans ostracisme particulier, plus par affinité que par convenance ! D'ailleurs, vous allez d'un groupe à l'autre si le cur vous en dit... Insensiblement Moïse va se rapprocher de la lumière et prendre la place de Juliette : par le simple fait qu'il pourra plus aisément se rappeler au maire, souvent présent, et suivre au plus près les cours de la viande et du lait ; toutes choses dont Juliette s'acquittait. Mais il est probable qu'il continuera à taper le carton avec les gens de peu, dans les bas-fonds du troquet.

Ce soir, il faut dire que son esprit se complaît dans un autre lieu, à quelques pieds sous terre. Que va-t-il chercher là-dedans ? Qu'allait-il trouver ? Pour la première fois, il songea à de l'argent. Pourquoi pas un trésor dans les entrailles du mystère ? Moïse connaît-il le pouvoir de l'argent ? Il sait ce que peuvent ceux qui en possèdent : se marier, avoir des enfants, des champs, leur place au café... Il ne connaît pas les sortilèges de l'argent : comme l'oxygène on peut mourir de ne pas en avoir, on s'enivre d'en respirer trop, il vous embrase et vous calcine quand il devient votre unique comburant...

« Oh ! Moïse ! tu joues ! » L'abbé dit que l'on ne doit pas jouer avec l'argent... Que dès que vous en avez assez vous en avez trop...

« Si tu veux pas jouer, laisse ta place à Mohamed ! » C'est l'Arabe du village Mohamed, plus ou moins harki, on n'a jamais su ; arrivé là comme sur la lune, dans les années soixante. Depuis il est de tous les travaux et Juliette l'employait de temps en temps.

Moïse quitte la table et sort dans la rue. Le crépuscule d'été traîne dans le ciel et les oiseaux fatigués piaillent par bordées. La brise encore chaude déménage les odeurs et l'air embaume le pré. Quelques fenêtres éclairées trouent les façades modestes, pudiques, qui se cachent pour la nuit. Moïse rentre chez lui.

 

 

 

Cinq heures à l'alouette des champs. L'Est orange vire au vert. La rosée mouille les bottes et les sabots. Les chardons débutent mal leur journée. Bref : les pilleurs de trésor sont à l'uvre ! Moïse s'est équipé. Outre un lot de cordages, il possède plusieurs lampes, une petite échelle, deux pioches, une poulie et un seau. Il descend dans le boyau sans tarder. Une descente sans problèmes : les parois sont lisses et le diamètre généreux. Sept ou huit mètres et le sol arrive, plat, maçonné. Moïse se trouve au centre d'une rotonde d'où partent quatre tunnels. En fait, trois sont des cryptes longues de quelques mètres et dont l'extrémité abrite un catafalque sur lequel repose un cercueil de pierre. Le quatrième est vide. Moïse retourne près d'un sarcophage La pierre intacte est recouverte d'une fine poussière ocre. Il faudrait disposer d'un pied-de-biche pour voir qui occupent les places. Une seule inscription sur le socle : MIICL. Une date probablement. Il questionnera l'abbé : il connaît quelqu'un à Rome. On verrait s'il se vantait !

Bon ! Sans matériel pas moyen d'avancer et les bêtes n'attendent pas. Moïse remonte. Le jour inonde la terre de lumière : il en est presque surpris.

Ils revinrent vers 15 h. Moïse avait vu le curé : Miicle cela faisait douze cent cinquante ! L'abbé n'avait pas questionné ! Il avait juste dit : « C'était le siècle des châteaux... » Moïse ne connaissait que celui d'Argentat et, plus loin, les Tours de Merle dont il gardait un souvenir ému car c'était l'excursion annuelle qu'il faisait avec Juliette. Ce pouvait-il que les morts viennent de là ? De leur nid sauvage que les montagnes enserraient, à la colline que seul bordait le ciel, pourquoi pas ? À cette époque les âmes avaient des yeux... Il descendit avec le pied-de-biche.

L'extrémité fine de l'outil s'insinua sans trop de peine entre la boîte et le couvercle. Moïse appuya sur la barre : la pierre se souleva. Une odeur de poussière morte envahit l'espace. Il força en tournant pour faire glisser la plaque. Elle ripa sur quelques centimètres, comme un destin. Moïse inséra le faisceau de la lampe dans la fente ouverte entre le mort et lui ; et il reçut dans les yeux les éclats chatoyants de multiples joyaux. Sur les traces d'un corps fondu par le temps, la matière précieuse et insolente, triomphait.

Moïse allumait, éteignait, allumait... sans réaliser encore la nature des fleurs que ce champ lui offrait : des plantes carnivores ! Un champ de pierreries dans le deuxième dessous d'un tombeau à l'abri d'une croix... Sacrilège ! Il éteignit. Dans le noir, à genoux, il pria. « Mon Dieu, bénissez les repas que je vais faire... » Non, il ne pratiqua pas l'humour pharisien : il demanda au Seigneur de l'aider à ne pas succomber à la tentation. « Mon Dieu, aidez-moi... » N'obtenant pas de réponse apparente il décida de remonter, d'autant que la journée avançait et que le service des bêtes n'attendrait pas.

La chaleur brutale l'assomma. Il dut reprendre ses esprits à l'ombre des châtaigniers. Comme il dut reprendre son esprit parti vagabonder ailleurs, dans les limbes des souhaits indéfinis. Il mit plus de soin que le matin à masquer l'orifice du caveau et il poussa la brouette dans le bois.

 

 

Il fut libre vers 21 h. Il prit son carnet, un crayon, et il alla traîner vers l'église. L'abbé, assis sur le banc du parvis, guettait la première fraîcheur.

« Oh ! Moïse vient t'asseoir mon petit. » L'abbé Moirac aimait beaucoup Moïse, l'agneau sauvé des eaux. Moïse portait à l'abbé une affection que seul dépassait l'amour qu'il avait pour Juliette. Avec l'âge sa grande carcasse s'était légèrement voûtée et elle lui conférait une écoute plus proche des gens sur lesquels il se penchait. Il avait mis de l'eau dans son vin de messe ; non qu'il se fut converti à quelque pratique folklorique pour appâter les ouailles : il vieillissait avec humanité. De plus en plus sous le ton fouettard transparaissait l'augustinien "Aime donc et fait ce que tu veux !"

« Alors mon grand, tu t'en sors ? Ton curé va te faire une confidence Moïse : ta paroissienne de mère me manque... La femme tu le savais... La paroissienne ! Elle me rendait l'espérance tellement plus facile... La confession me tue Moïse ; à petit feu d'enfer, mais elle me tue... Je ne suis pas le Christ... Pourquoi les gens ne viennent-ils pas me dire quand ils ont fait quelque chose de bien ! "Cette semaine mon père je n'ai dit du mal de personne ; alors que j'aurais pu !" Enfin... J'ai aperçu le maire : tes affaires s'arrangent. Tu ne vas pas songer à te marier ? Après le deuil bien sûr ! Mais tu pourrais y penser dès maintenant... Je connais une jeune fille...

_ (¥ ! )

Non ! Non ! Pas un laideron ! Ni une crétine ! Autant te le dire tout de suite : elle a un enfant, un petit garçon... Qu'est-ce que tu écris ? - Né de père inconnu, c'est un progrès par rapport à moi : né de parents inconnus ! Je n'ai pas envie de me marier pour le moment... Dans quelques mois peut-être... - Ne te fâche pas ! Tu t'en sors à la ferme ? Bien. Ah ! voilà un peu d'air ! Tu sais... » Le prêtre parla pendant une demi-heure. Moïse ne savait pas comment lui faire aborder son problème : pouvait-il et devait-il s'approprier le trésor des morts ?

Il n'osa pas de la soirée. À peine risqua-t-il : "Vous croyez qu'avec de l'argent je vais changer ?" L'abbé espérait que non, surtout parce que la ferme ne rapportait rien de trop et que la luxure coûtait gros ! Il ajouta, sans plaisanter cette fois, qu'il n'y avait rien de nouveau sous le soleil du Christ et que l'argent restait, à l'égal de notre orgueil imbécile, le plus grand des corrupteurs. Il ne précisa pas pourquoi et Moïse rentra se coucher très inquiet.

 

 

L'aube forçait encore la nuit que déjà Moïse travaillait sur le deuxième tombeau. Le couvercle glissa mais sur la poussière d'os il ne trouva que de petites boîtes en pierre. Il poussa sur le couvercle pour passer une main ; les coffrets, au nombre de trois, étaient scellés. Il les secoua mais nul bruit n'en sortit. Ce n'était ni des cassettes ni des écrins. Les étuis de quelques grimoires ? Il passa au troisième catafalque.

Le cercueil était vide ; vide de tout, mais bizarrement c'est lui qui émut le plus Moïse, comme si la place l'attendait depuis des siècles.

Il remonta à l'air libre pour respirer. Le soleil rasait la terre afin de la rendre plus belle et les ombres distendues renâclaient à regagner leur logis. Cocotte broutait l'herbe. Elle trotta jusqu'à Moïse et lui colla ses naseaux dans le cou. Puis elle repartit brouter. Il s'assit contre la croix, en pleine lumière, pour contempler sa vie ; sa vie où maintenant le rêve se mêlera à la réalité comme l'alouette dans le pâté : dix parts de rêve, une part de réalité, sa réalité faites de rêve ne sera plus une réalité... À quel prix l'argent peut-il transformer le rêve en réalité ? Au prix du rêve. Une réalité sans rêve vaut-elle d'être vécue ? Pourquoi le sort s'acharne-t-il sur lui ? Qu'il prenne l'argent ou qu'il ne le prenne pas sa vie est fichue ! C'était reconnaître qu'elle ne l'était pas jusque-là ! Quelque chose lui soufflait que s'il choisissait, il ne subirait pas... Et les documents ? Il ne saurait pas les lire... Dire à l'abbé qu'il les avait trouvés dans un autre champ ? Les gens voudraient voir ! Pire : on penserait au tertre près de la croix ! On le pillerait !

Il resta longtemps assis le dos dans l'herbe, les yeux fermés, l'esprit ouvert. Il lisait dans un coin : "Fais un choix !" Mais choisit-on de l'argent offert, gratuit ?

Il essaya de se voir riche : Monsieur le maire le consultait sur les affaires de la commune, Monsieur le Sous-préfet ne passait pas par le village sans lui toucher la main et, il rougit à cette pensée, des jeunes femmes sans enfant lui en demandaient un. Mais Cocotte avait disparu, et les veaux, les vaches et le cochon... Il se foutait du maire et du sous-préfet. ; moins des jeunes femmes. Il avait vu un film quand il faisait ses trois jours : la jeune mariée mourait le lendemain des noces. C'est là, en pleurant, qu'il découvrit une chose qu'il n'a pas retrouvée depuis ; un truc très doux, envahissant... Il épousait donc et il partait à la ville car sa femme en rêvait. Une femme on ne l'achète pas en une fois : il faut la payer chaque jour que Dieu fait ! Car il l'achèterait : aujourd'hui qu'il est sans le sou, elles ne le voient pas... Abandonner les animaux, jamais ! La ferme, jamais ! Ni le cimetière avec Juliette ni l'abbé ! D'abord Juliette, il va la mettre dans le cercueil vide ! Il était sûr tout à coup que cette place n'espérait qu'elle... C'est une place pour un trésor...

Il ne prenait pas l'argent. Il vieillissait seul avec les bêtes. Cocotte mourait, et les chiens... Ou bien il achetait une femme : au rabais ; et c'est elle qui payait... En tendresse peut-être... Et des enfants naissaient, entiers, avec de vrais parents... Ça doit être bien des enfants, ils en ont tous ; enfin presque... Et puis il restait au pays, dans la ferme : une femme de pauvre ça rêve moins fort !

Peut-être devrait-il lire les documents ? À cette époque-là, quand on préparait un poison on étudiait le contrepoison en même temps. L'abbé lui avait parlé des sorciers et surtout des alchimistes, les bons sorciers. Aujourd'hui ils ont disparu : il ne reste que les apprentis ! Si l'abbé a raison, à côté de l'argent devrait se trouver le moyen de lui résister. Et puis il fallait savoir si c'était l'argent du mort, intouchable, ou bien un cadeau de la mort à celui qui allait en mourir. L'abbé devra promettre de ne pas parler.

Moïse descendit chercher les coffrets. Il en ouvrit un : il contenait une sorte de parchemin sur lequel des signes enluminés semblaient réunis pour raconter une histoire. Moïse n'y comprit rien. Un autre coffret contenait un parchemin écrit de la même façon et le dernier ne contenait rien. Il quitta le site vers 8h.

 

 

Moïse se promit d'aller consulter l'abbé pendant la sieste. Il savait que le curé cultivait son coin de paradis entre l'église et le cimetière, à l'abri des cyprès. En attendant il travailla à la ferme, puis sur l'exploitation. À midi la coopérative passa prendre deux veaux. En buvant une Avèze le chauffeur lui parla de l'Angleterre, de ces cons d'Anglais qui avaient foutu la merde avec leur farine pourrie ! Moïse se souvint des sorciers... Puis il déjeuna d'une omelette aux pommes de terre, entrelardée comme un cochon. Enfin, il prit les parchemins qu'il enferma dans une boîte en plastique et il partit vers le presbytère.

Le curé dormait assis dans une chaise longue. Sa soutane relevée laissait voir ses mollets musclés. Il est vrai qu'à pied ou en vélo l'abbé bougeait beaucoup ! D'ailleurs le modèle venait d'en haut : Jésus, un grand marcheur devant l'Éternel, possédait, d'après les statuaires et les peintres, une musculature de marathonien ! Moïse prit place sur un banc. L'abbé ouvrit les yeux.

« Ah ! c'est toi ! Sois gentil Moïse, si tu devais mourir, pense à ton curé : ne meurs pas la nuit ! Paix à son âme... Je suis à toi ! » Moïse tendit la boîte. L'abbé se redressa dans un bruit de mécanique. Il sortit un rouleau qu'il déroula lentement.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? Du mauvais latin... ou du mauvais "français"... Voyons... Je ne peux pas traduire sans écrire... Prête-moi ton carnet s'il te plaît... » Pendant un quart d'heure il ânonna, transcrivant les mots de la feuille au carnet. Puis posant le tout sur ses genoux il regarda Moïse d'un air étonné :

« Tu sais ce que tu me fais traduire ? La bible ! Les Évangiles pour être précis... Luc VI-1... Tu sais, quand Jésus est tenté par le Diable... Je suppose que tu ne veux pas me dire d'où viennent ces parchemins ? Celui-là ressemble à une mise en garde... Voyons le second... » L'abbé replongea dans la lecture. Il fut moins long à se relever :

« J'aurais pu m'en douter : il s'agit de Matthieu XIX-5... qui contient la parabole : "Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu". Si tu me disais tout, je pourrais t'aider... Enfin, libre à toi mon grand... Veux-tu que je te reçoive en confession ? Non. J'ai confiance en toi Moïse ! Ma porte reste ouverte. Même la nuit !

_ (¥)

_ Tu as raison : tu dois régler tes problèmes toi-même ! Retourne chez toi et relit les versets que j'ai notés sur ton carnet. Je ne sais pas qui t'envoie ces messages mais ils viennent d'un ami ! Adieu. »

Moïse quitta l'abbé. À la maison il relut les versets. Le message en était clair : pas touche à l'argent ! Moïse nota que rien n'était dit sur une éventuelle profanation des tombes. Qui ne disait rien consentait... Ce qui surprenait Moïse dans cette affaire, c'était le fait que la richesse et le pouvoir ne le tentaient pas vraiment. Pourquoi ? Et pourquoi le Diable pensait-il pouvoir tenter Jésus ? Qui, assuré de l'existence, de la présence de Dieu, serait assez stupide pour l'irriter en choisissant d'obéir à l'argent ? Au pouvoir que procure l'argent... L'abbé parlait toujours de l'orgueil des hommes qui les poussait à la rébellion, au blasphème ! Moïse n'était pas orgueilleux pour deux sous... Mais pour deux milliards ? Avec tant d'argent il se ferait soigner, il retrouverait la voix. Avec sa voix il charmerait les femmes... des femmes... Il ferait le bien, aussi. Pourquoi Jésus n'a-t-il pas demandé plein d'argent au Diable ? Il l'aurait distribué aux pauvres ! Hein ! Pourquoi ? Fils de Dieu : soit ! Surhomme : trop dur ! Et puis il devait savoir que la richesse n'est qu'un moyen de domination. La vraie richesse de l'homme elle est dans ses bras et dans sa tête. Décidément il parlait comme l'abbé ! Il décida de monter au tombeau, de toucher les pierres précieuses, de se confronter à elles.

 

CHAPITRE 5

 

 

Moïse ne remonta sur la colline que la nuit venue. Il laissa Cocotte à l'écurie. Il emprunta la voie des champs. Il pénétra dans le tombeau et masqua la porte. Il descendit dans le noir. Puis il filtra la lumière de ses doigts joints. Le cercueil apparut à la lueur de la chair. Il éclaira les joyaux, il en prit une poignée. Débarrassés de la poussière d'os, les rubis, émeraudes, saphirs et diamants, disputèrent à l'or son éclat maléfique. Qu'un malheur puisse naître d'une telle beauté troubla l'esprit de Moïse. Les pierres roulèrent dans sa main ; un buisson ardent qui l'intronisait dieu du feu. Feu du Diable ou feu de Dieu ? Feu d'artifices. Il restait assis, fasciné par le chatoiement irisé de ce bonheur de l'il qui éblouissait son âme. Avec effort il souffla la splendeur. La nuit brutale ; le froid au creux de la paume ; la solitude étreint... Choisir... Remettre les pierres, replacer le couvercle... Renoncer, pour quelques phrases qui disent que c'est mal. Juliette aurait choisi pour lui. Elle aurait écouté le curé. Il est marrant l'abbé : ils sont seuls parfois les curés ? Parce que s'ils ne sont jamais seuls, c'est facile de vivre pour eux ! Elle est comment la fille qui a un enfant ? Aujourd'hui c'est pas le diable d'être fille-mère : elle est sûrement laide ! Il allume la lampe ; il réanime les flammes. La richesse le baigne. L'angoisse disparaît. Il parle haut et fort. Il commande. Il est. Il éteint. Il est rien du tout. Un petit paysan muet. Petit, paysan, muet : moins que rien du tout. Il frissonne. La fille laide lui apporte une laine. Elle sourit comme le faisait Juliette : en plissant les yeux. Femme qui sourit est plus jolie... Il allume. Les belles esclaves reviennent. Leurs yeux neutres portent un regard indifférent. Il frissonne de nouveau. Elles se mettent à danser. Il éteint.

Un bruit le fait sursauter. Une bête sans doute. Il repose les pierres dans le cercueil. Une voix descend du ciel dans le noir.

« Moïse ? » La voix de l'abbé ; pour ainsi dire la voix de Dieu. À tâtons il remet le couvercle en place.

« Moïse ? Je sais que tu es là mon grand ! Je suis seul ! Je suis ton ami ! » Un ami qui le prend pour une pénitence ! Il allume. Il remonte.

« Les documents parlaient d'un trésor... Auquel ils renonçaient en l'enterrant... Les versets doivent le protéger. Des anges gardiens... » L'abbé semblait gêné.

« Je t'ai proposé la confession, souviens-toi... C'est trop gros pour toi cette affaire... Je me devais de t'aider... Je te promets que c'est toi qui décideras ! Je veux t'aider, c'est tout ! » Moïse fit signe qu'il pardonnait. Les deux hommes s'assirent dans l'herbe. La clarté d'une demi-lune les éclairait.

« Tu as trouvé le trésor ? Il est important ?

_ (¥¥)

_ Tant que ça ! Que comptes-tu faire ?

_ (¥ ?)

_ Tu ne sais pas... Tu vis un passage de la Bible mon grand ! Celui de la tentation... Tu as de la chance : la plupart des gens le vivent tous les jours : des petites bassesses pour de petits profits... Ils ne se rendent pas compte de l'enlisement ! Les sables de leur désert sont des sables mouvants... Pour toi la fortune est au fond d'un puits : il dépend de toi qu'elle y reste ! » Moïse sortit son crayon et son calepin. Il écrivit :

« Vous feriez quoi "à ma place" ?

_ Je ne suis pas "à ta place" ! Que ce soit bien clair entre nous ! Je ne suis pas à la peine et je ne serai pas à l'honneur ! Je peux te conseiller et même, je dois le faire ! Alors je te le dis : fuis cette richesse qui n'est rien ! Juliette te l'aurait dit... » Moïse écrivit.

« C'était une béni-oui-oui ! Mais je vais l'écouter... À une condition : il y a trois cercueils en bas. Deux seulement sont occupés. Je veux que nous installions Juliette dans le cercueil vide ! Comme ça elle me surveillera... »

L'idée parut bonne à l'abbé ; folle mais bonne. Les deux hommes se levèrent et s'embrassèrent. Moïse se sentait léger comme un esprit... Un farfadet. Un esprit pauvre et l'autre monde lui appartient ; le monde plein. Il remercia les chevaliers qui n'avaient pas brûlé le trésor ; parce qu'ils croyaient en l'homme ? Il remercia la Providence qui l'avait tenté tout en le protégeant : ne lui avait-elle pas épargné depuis toujours de connaître les plaisirs faciles que procure l'argent ?

« J'aime ton idée mon grand... Encore faut-il la réaliser ! Elle serait dans un caveau... Mais elle dort dans de la bonne terre... qu'il faudra remuer ! Ne pas laisser de traces surtout ! Tu ne me demandes pas pourquoi, moi, je ne toucherai pas au trésor ? Pour mes pauvres.

_ (¥ ?)

_ Si, tu le demandes. Et bien je n'en sais rien... Rien de précis en tout cas... Les parchemins sans doute y sont pour beaucoup ! Pour quelle raison des chevaliers chrétiens n'ont-ils pas distribué cet argent ? Suis-je plus sage qu'eux ? » L'abbé se gratta la tête. Moïse cachait l'ouverture.

Ils rentrèrent par les champs.

 

 

 

Moïse se réveilla de bonne heure. Soulagé. La vie continuerait comme il la connaissait. Alors que s'il avait choisi la fortune... Il se demanda s'il n'avait pas fui le changement. La peur comme conscience... La peur du changement et celle du châtiment ! Moïse, le chevalier à peurs est sans reproche ! Il avait suivi les conseils de ses deux amis : un point c'est tout ! Bon... Un poil peur peut-être : de la créature qu'il aurait dû acheter pour avoir de la douceur et des enfants...

Le transfert du corps n'étant prévu que pour la nuit, il passa une journée ordinaire. Tout juste fit-il une grosse sieste et dîna-t-il copieusement. Puis il attendit la nuit. Quand elle fut sombre, il sortit Cocotte de l'écurie et il lui installa sur le dos le bât qui servait à transporter le bois. Par un détour ils gagnèrent le cimetière. L'abbé les attendait. Il avait troqué sa soutane contre un bleu de travail qui lui donnait l'allure d'un prélat-ouvrier. Il avait apporté avec lui un grand drap et une caisse en bois du volume d'un cercueil.

« Nous mettrons la terre sur le drap et la caisse dans le trou. J'ai les pioches et les pelles. On y va ? » Ils y allèrent de grand cur. La terre encore meuble ne résista pas et en moins d'une heure ils déterrèrent le cercueil. Plus vite encore ils mirent la terre et la caisse dans le trou ; et les fleurs sur la tombe. L'abbé alla remiser les outils et revêtir la soutane.

Puis l'on chargea Cocotte de tous les honneurs : elle promena Juliette dans les prés dans les champs, en une longue montée vers la croix. Les chemins peuplés par les cris de la nuit et quelques envols apeurés, rendaient le son mat de la terre meurtrie. Une fois ils croisèrent le faisceau d'un phare. Le chauffeur dut croire à un mirage. Plus loin, ce fut un chien qui aboya ; à la mort. Les hommes rentrèrent la tête. L'abbé chuchota quelques mots pour calmer la jument. La pente s'adoucit bientôt et la croix apparut. Ils posèrent le cercueil sur le tertre et ils prièrent. Puis l'abbé prononça une oraison pour expliquer à Juliette ce qu'elle venait faire ici. Enfin Moïse la remercia ; à sa façon ; en pleurant. Le reste, la descente au tombeau, ne fut qu'un exercice périlleux. Le cercueil de bois s'enfouit dans la pierre comme une sentinelle qui a froid. Aux prémices de l'aurore ils redescendaient. C'est alors que Moïse demanda, d'une étrange voix sans accent :

« Il s'appelle comment, l'enfant ? »

 

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