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Roland Chapnikoff

 

NAISSANCE

 

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CHAPITRE 1

 

 

Je ne me lasse pas de survoler la mer : je me démène pour être au contact de l'eau et je prends un bain de mousse sur la pointe des crêtes ; par temps chaud évidemment ; quand nous préparons un ouragan. Sinon je préfère planer ; voir les flots d'en haut ; une plaine polychrome griffée par des sillons, un miroir qui reflète une lumière diaprée ; un champ d'eau piqué de puits larges comme l'ombre des nuages et sans autre fond que le bleu-vert abyssal. Jouissance d'être une parcelle de vent, une molécule d'air...
La rue principale laisse danser les tourbillons entre les maisons peintes en blanc : Talcahuano, sur la côte chilienne, une presqu'île phallique aux bourses pleines de pétrole et de fer en fusion et dont le méat suinte la misère. Un lieu où l'or noir qu'on entrepose et le métal que l'on forge partent en fumées noires par les hautes torchères et les cheminées basses. Un monde gris face à l'océan qui brille. Un panache noir quand on aborde par la mer, à l'heure de la relève des brises, quand la terre refroidit. L'air est en équilibre ; il se tait. J'aime ce calme qui précède la nuit.

J'arrive à peine de la haute mer. Nous jouions à faire rouler les vagues quand le soleil est passé à l'orange. Les nuits en mer sont humides et la couette froide nous brûle l'oxygène : il faut se mettre au sec. Je cantonne sur le bord d'un toit en profitant de la chaleur des tuiles. J'espère tellement qu'un jour un vent chaud m'enlève... Un Sirocco... Venant de l'Atlantique j'arriverais sur l'Espagne, chargé d'humidité comme un bourricot, et au-dessus des champs d'oliviers, à peine le temps d'apercevoir leur tête verte et leurs sabots d'hématite, nous croiserions ce beau basané qui sentirait bon le sable doux. Coup de foudre et vol au-delà des Pyrénées... Rêve...

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La rue s'agite. Une femme est assise contre le mur de ma maison, presque à mes pieds. Elle croise les mains sur son ventre, pour le retenir. Elle crie ; qu'elle va accoucher. Je saute du toit. Je m'approche. Son visage transpire. J'organise une ronde pour le rafraîchir. Soudain elle inonde le trottoir. Elle se soulève pour s'accroupir. Elle retrouve les gestes de la paysanne, de la femme seule. La foule est là qui regarde. Une grosse dame se décide à intervenir. Elle harangue ses congénères. J'en vois les effets : les hommes s'éloignent, sauf deux gaillards qui saisissent la parturiente et la transportent de l'autre côté de la rue, dans une chapelle désaffectée. J'ai bien du mal à les suivre. Je profite d'un courant d'air pour entrer. La salle sans style ressemble à un débarras : des prie-Dieu sont entassés les uns sur les autres le long d'un mur et le bénitier, arraché de son support, gît sur le ventre comme un vieux bidet. Seul le plafond témoigne encore de l'époque révolue : une cène multicolore dont les débris de table commencent à ruisseler sur les murs sales. Une porte, au fond, ouvre sur la sacristie et les commodités.

La femme, elle s'appelle Maria, recommence à crier. Elle est allongée sur une sorte de cape et la grosse dame en criant aussi fort qu'elle, l'encourage à pousser. Je me fais tout petit, en haut, à la droite du Fils du Seigneur : je ne tiens pas à enrhumer l'enfant !

De mon balcon divin je vois des fichus rouges flotter sur des robes noires ; les matrones s'affairent. Une arrive avec des linges et une bassine. Une autre apporte un broc d'eau ; une troisième, une caisse en bois garnie de chiffons. Un homme a pensé a un matelas épais comme une descente de lit. D'un coin de la pièce on exhume une table recouverte d'un velours défraîchi. La presque mère s'accommode mieux de la douleur : elle geint en cadence avec le chur des assistantes. L'air devenu chaud monte me déloger et me plonge dans le spectacle, malgré moi ! La souffrance pourtant me laisse froid : nous professons volontiers qu'elle est dans la nature, comme le plaisir... Sans doute suis-je impressionné par la vie qui va surgir... D'ailleurs elle s'approche à grands cris... Elle jaillit, boule noir entre les cuisses rouge sang vif ! Un garçon est né. J'échappe de justesse à sa première aspiration et je saute dans un courant ascendant pour rejoindre le céleste plafond.

Il fait nuit noire. Coincé dans un endroit à l'abri des remous, je me suis laissé surprendre. Maria dort et le bébé tète le vide. Il s'appelle Juan, Roanne. On en voit des pauvres quand on fait la mousson : vous balayez quelques feuilles tressées et vous lisez dans les journaux que vous avez fabriqué des milliers de sans-abri ! Juan est de cette race, sauf que les feuilles chiliennes sont en ferraille. Bon ! Il en a marre de faire semblant, il braille. Les nouveau-nés sont confiants : ils réclament quand ils ont faim. Plus tard, l'homme crèvera en silence, subjugué par l'absurdité. Maria doit faire le nécessaire car le silence revient bientôt, ponctué de glouglous pleins. Je m'ennuie un peu. Je participe plus volontiers de l'air libre que de l'air confiné. Les nuits d'été, quand nous relâchons sur terre, je les passe à sentir. Pas n'importe quoi : ici j'humerais les effluves qui descendent des Andes avec la brise de terre ; et non les émanations du complexe chimique !

L'aurore éclaircit la fenêtre. Je descends me coller aux carreaux. La rue est grise encore de la noirceur nocturne ; quelques chiens maigres déjeunent dans les poubelles ; une bise locale caresse la poussière ; le soleil ne va plus tarder. Ses rayons tomberont de haut, des hauteurs de la Cordillère qui barre le ciel à l'Est. J'apprécierais de culminer là-bas, là même où nous sommes rares ; prendre le soleil de haut ! Le ciel regagne sa place en rougissant.

Quand la lumière blanche traverse enfin les vitres, Juan la salue à sa manière : en pleurant. Maria l'allaite avec douceur, d'un sein que l'on croirait transparent. Je discerne mieux ses traits : je crois qu'elle est belle, une métis plus-plus, celles qui ont pris le meilleur de l'Espagnol et de l'Indien. Je m'étonne qu'elle soit seule : encore qu'elle ne le fut pas toujours ! Je finis à peine de m'étonner qu'un homme bouscule la porte pour entrer. Maria interroge. Il s'agît de Salvador. La suite échappe à ma connaissance de la langue. Elle lui en veut de quelque chose : pas de Juan qu'elle embrasse entre deux hurlements. Quand le ton baisse, je comprends qu'il n'aurait pas défendu leur logement avec suffisamment de fermeté. Il reste à la fenêtre. Il ne proteste pas. Entre les assauts qu'il accepte tête baissée, il adresse des baisers à l'enfant. J'ai du mal à l'imaginer faire le coup de poing. D'ailleurs il désarme Maria qui lui ouvre la porte. Pendant les embrassements familiaux j'inspecte le plafond : du tendre Jean au puissant Mathieu je passe une revue de détail. Quand le silence revient je baisse les yeux : ils sont assis tous les trois, Salvador le dos contre le mur avec Maria entre les jambes et les bras, et Juan qui n'a plus faim mais qui mâchouille un bout de sein. La main de son père lui caresse la tête, le visage et, d'un doigt, glisse sur la gorge maternelle. Je voudrais m'échapper, grimper vers d'autres cimes, voir une autre blancheur : le bonheur humain m'angoisse ; je suis tellement passager qu'il me faut des espaces pérennes pour me rassurer : la mer que l'on agite en surface, la montagne que l'on époussette et les déserts que nous balayons, voilà les endroits où je suis bien  !

 

 

Quelque temps s'écoule dans la quiétude. Nous somnolons. Le réveil est brutal : des coups vigoureux ébranlent la porte. Salvador déplace son monde et va ouvrir. Un petit homme, dont on n'imagine mal qu'il ait pu produire ce vacarme, tend une enveloppe. Il commet l'erreur d'ajouter un commentaire : il se prend une telle baffe qu'il se retrouve assis sur le trottoir. Sans plus de cérémonie Salvador rentre en claquant la porte. Il donne la lettre à Maria, lui ne sachant lire que les visages. Dernier avertissement de l'huissier.

Dehors une petite foule conspue le messager. Le pauvre type peine à se remettre sur pattes. L'instinct de conservation, opportunément ravivé par la gifle, le tient muet. Paysans misérables attirés par les embauches du complexe et rejetés des années plus tard par la loi du marché, les gens de la rue ne sont pas méchants. Ils injurient le sort au travers du bonhomme qui, ayant ramassé ses abattis ne s'attarde pas à les compter.

Salvador interroge :

« Qu'est-ce qu'ils veulent encore ?

_ Ils viennent dans trois jours... Ils sont gentils, il nous préviennent... » Je la devine fatiguée, inquiète comme une jeune mère. Pourquoi font-ils des enfants ? Pour que la vie continue ?

« Pourquoi l'as-tu frappé le type ?

_ Parce qu'il était là... Pour te faire plaisir... Il a blasphémé... Il a dit : « C'est ça : Dieu n'a qu'à vous loger puisqu'il vous autorise à vivre !

_ C'est un blasphème ? Oui... Je crois qu'il devait penser «... puisqu'il vous autorise à vous reproduire ! ». Et si c'est lui qui avait raison ? Si la misère devrait nous enlever le droit de vivre après nous en avoir ôté le goût ?

_ Repose-toi ! On a plein de choses à faire. Tiens ! je vais mettre des rideaux ! » Il cherche dans un fouillis de chiffons et déniche la vieille nappe qui devait recouvrir l'autel. Le tulle n'étant que semi-transparent, il occupe la demi-heure qui suit à broder des trous au couteau. Quand il installe ses rideaux de cuisine, Maria applaudit. Vers dix heures la grosse dame d'hier vient aux nouvelles. Elle apporte aussi des chiffons propres, un seau d'eau et du savon. Elle prend "son" bébé ; elle est émue. Elle n'a pas vu la scène de ce matin, mais la rue en parle encore. Elle pense que Salvador a eu tort de frapper un "fonctionnaire".

« Il n'est pas fonctionnaire !

_ Il est du côté du manche, c'est du pareil au même ! Vous verrez que les flics vont débarquer ! Vous avez de quoi manger au moins ? » Salvador fouille dans ses poches et en sort un billet de dix pesos.

« Il me reste ça... Je vais chercher du pain... Tant que le petit tétera nous nous débrouillerons...

_ Et sa mère fera du lait avec ses os ! Quelle misère ! Vous n'avez pas de famille ?

_ Si, du côté de Iquique. Ils sont plus pauvres que nous ! Pourquoi croyez-vous que nous sommes venus ici ?

_ Je ne veux pas retourner là-bas. Il n'y a rien à espérer là-bas ! Même pas un miracle ! Ou alors une manne céleste comme dans l'ancien testament... Où seras-tu dans quarante ans, toi ? » Pour toute réponse, Juan fait un rot. Salvador met sa veste.

« Le petit a raison. Je ramène du pain puis j'irai sur le port voir s'il y a de l'embauche. Tu n'as pas exclu les miracles dans cette région... » Il sort. Maria fait sa toilette pendant que Lolita, la grosse dame, change le petit.

_ J'aimerais vous aider mais nous ne sommes pas bien riches non plus. J'ai perdu mon emploi il y a cinq ans... Mon mari a conservé le sien mais faut voir à quel salaire ! Et il respire de l'essence toute la journée ! Enfin un coup de main ça aide et puis ça me fait plaisir... On n'a pas eu d'enfants... » Moi, je regarde mon plafond en pleine lumière.

 

CHAPITRE 2



La Cène a ceci de particulier qu'elle est construite sur le modèle du retable peint par Bouts, c'est-à-dire que les apôtres sont assis autour de la table, deux d'entre eux faisant face à Jésus. J'ai vu l'original dans l'église belge de Louvain, un jour que je passais en coup de vent.

Ma contemplation iconographique est interrompue par la voix de Salvador qui est revenu avec du pain et du café.

_ La rumeur est folle : on me félicite d'avoir massacré un huissier ! Et il y a un attroupement sur la place pour saluer l'événement ! Nous devrions partir...

_ Pour aller où ? Chez nous ils nous trouveraient encore mieux qu'ici. Et puis je n'ai pas le courage de bouger. Avec un peu de chance l'affaire va se calmer et ils nous oublieront.

_ Maria a raison. Vous êtes dans une chapelle après tout !

_ Désaffectée... Et même l'église ne les arrêteraient pas. Lolita vous n'êtes pas obligée de rester. Vous avez déjà tellement fait.

_ Ne soyez pas présomptueux Salvador : je reste pour le petit et parce que votre gifle m'a réveillée. Vous savez bien que ce n'est pas sur ce bonhomme que vous avez tapé : c'est à notre chienne de vie que vous avez montré les dents ! Notre vie à tous autant que nous sommes. » L'air se réchauffe et commençe à remuer. J'en profite pour descendre voir les guerriers de plus près. Juan dort sans se soucier de savoir s'il est l'hirondelle ou le printemps ; Maria se repose comme un veilleur de nuit ; Salvador se fait peur ; Lolita se fait plaisir. Moi j'hésite : par nature je devrais fuir, rejoindre la brise de mer et caracoler sur les pentes andines. Mais le souffle de l'Histoire a bien du charme quand les misérables se battent pour de l'air ; au propre comme au figuré. Je décide de rester.

Salvador est reparti. Lolita sort en promettant de revenir. Maria pose Juan dans sa corbeille et bientôt elle somnole. Je remonte me percher.

 

 

 

 

Vers 11 heures Lolita revient. Elle porte un cabas rempli d'un peu de nourriture et de produits d'entretien.

« Il ne fallait pas ! Quand Salvador reviendra, il ira chercher quelques affaires dans notre logement. Notre logement... J'avais préparé pour le petit. Vous verrez : je ne suis pas maladroite ! Vous entendez ces cris ? » Lolita ouvre la porte et regarde dans la rue.

« C'est votre mari qui revient mais un groupe d'agités le suit. Vous imaginez... » Maria se lève et sort sur le trottoir. Cinquante mètres plus haut la marche s'est figée. Salvador harangue la foule : sans doute demande-t-il qu'on ne le suive pas jusque chez lui. Il est entendu : il arrive seul alors que la troupe s'éloigne vers la place.

« Si je les écoutais, je deviendrais le nouveau Che ! Je n'en ai pas l'envergure : il y a quelques heures à peine, tu te demandais comment j'avais pu te mettre enceinte ! Et l'on voudrait que j'engrosse l'esprit de révolte pour qu'il accouche d'une révolution ! Je leur ai demandé de s'éloigner. Je préfère les rejoindre après que nous en aurons parlé entre nous. Restez Lolita ! Juan vous a adopté. » Le nourrisson s'essayait à sourire. Lolita le prend dans ses bras et chantonne. Le calme semble revenu. Maria termine la suite de petits dessins qui tiendra lieu de liste. Elle la donne à son mari en la commentant.

« Je ne pensais pas que nous possédions tant de choses ! Tu es sûre qu'il est nécessaire de déménager ?

_ Dépêche-toi ! De toute façon il faudra le faire. À moins que mon petit Che ne s'oppose à notre expulsion avec une mâle vigueur : les meubles serviraient de barricade !

_ Moque-toi ! Tu riras moins quand tu seras veuve... Quoique...

_ T'as raison, méfie-toi : ne meurs pas. Dépêche-toi ! » Ils s'embrassèrent tendrement et il sortit.

« Regardez le petit drôle : on jurerait qu'il fait au revoir à son papa ! Vous avez un beau bébé Maria. J'espère que l'heure du déjeuner va calmer les esprits. En fait je voudrais que tout explose mais comme j'ai peur... Vous croyez que ça vaut le coup de mourir pour du bien-être ?

_ Pour du bonheur ? Vous avez quel âge Lolita ?

_ Quarante ans.

_ Vous êtes trop vieille pour mourir. La mort dont vous parlez, c'est mourir de jeunesse ; presque de maladie infantile. Je me demande si elle se transmet de mère en fils, comme l'hémophilie.

_ Les jeunes mâles se montent la tête entre eux. Les filles aussi. Vous avez répondu non à ma question ?

_ Je n'ai pas répondu. Je n'en sais rien. Je préfère tellement donner la vie ; même si c'est plus douloureux, parfois... »

Je les écoute et je m'étonne. Est-ce l'effet de ma traduction, particulière il est vrai, qui donne à leurs discours cette profondeur de fond, cette noblesse. Je ne traduis pas mot à mot, j'exprime les vibrations que je perçois ; j'interprète les regards, les silences, je les transforme en paroles. Je suis dans mon rôle en adaptant des graines que je sème à tous vents.

Lolita part vers midi. Maria grignote le reste du pain en donnant le sein. Ensuite elle berce le petit. Il est 14 h. quand son mari revient. Il porte un vieux sac marin et une valise.

« Et voilà ! Il y de quoi soutenir un siège ! J'ai mis le nécessaire dans la valise. Les rues sont calmes.» Maria le regarde avec des yeux de petite fille. Je présume qu'elle a dû abandonner une vie confortable pour le suivre à la ferme, puis en exil. Pour suivre l'espoir. Visiblement elle y croît toujours...

Salvador est reparti sur les quais. Lolita revient avec les bruits de la rue. Le déjeuner n'aura été qu'une pause, un répit.

« Ils sont sur la place. Il en vient de partout. Mon Dieu, protégez-nous !

_ Ça devait arriver : il vaut mieux s'en réjouir. Il est bon que les choses se fassent. Le gouvernement comprendra que trop c'est trop. Enfin, je l'espère... »

Je me colle aux carreaux. Le soleil a basculé vers l'océan et l'ombre recouvre déjà le trottoir d'en face. Je vois des hommes qui passent et aussi quelques femmes. Ils semblent subjugués et ils pressent le pas. Maria vient à la fenêtre. Elle porte Juan. Des molécules parfumées à la citronnelle et au lait montent vers moi. Une odeur de mère et d'enfant...

« Une invasion en effet ! Ils ont l'air déterminés. À quoi ? »

 

 

Je les écoute attribuer des points d'interrogation quand brusquement le flot de passants faiblit. Deux silhouettes bleu marine cachent la lumière et frappent à la porte. Maria ouvre. Deux policiers, deux flics, immenses et bleus jusqu'au nez. Ils peinent à trimbaler une probable quarantaine. Le moins abîmé porte la main à sa casquette.

« Mesdames... Vous savez qu'il est interdit de loger là... » Il désigne l'écriteau sur la porte. Son gros doigt caresse la joue de Juan. Maria réprime un geste de répulsion. Peut-être que ce type n'en pouvait plus d'avoir faim, ou plus probablement d'avoir soif. Flic ici, c'est un métier qui vous laisse un avenir. Flic sous Pinochet, fallait pouvoir... Il y a des types qui ont une très grosse soif ! Ils n'ont pas l'air méchants ceux-là. Ils ignorent l'histoire de la gifle. Mais pourquoi sont-ils là plutôt que sur la place ?

« Je ferme les yeux à cause du petit, mais demain vous n'êtes plus là. O.K. ?

_ Oui. » Il jette un coup d'il dans la pièce, émet un grognement qui pourrait signifier « Expulser des pauvres gens qui se trouvent bien dans ce gourbi, ça ne m'amuse pas. » Il salut de nouveau, pousse son collègue dans la rue, et referme la porte.

« Ouf ! J'ai bien failli reculer quand il a touché le petit. T'es baptisé au jus de vigne mon chéri ! Il aurait pu te donner la communion : « Ceci est mon sang ! »

_ Ils vont revenir. Vous devriez retourner chez vous. Même pour deux jours... Votre mari ne rentre pas. Il aura trouvé de l'embauche.

_ Il attend des heures : parfois un journalier se blesse... Prendre la place sans se réjouir... Quelle vie ! » Maria affiche une tristesse contre natures : la sienne qui est la gaieté et celle des choses qui est la misère ; une misère qui rend la tristesse incongrue. Lolita lui parle à l'oreille ; les deux femmes rient. Je n'ai rien entendu et j'imagine...

Elles vont papoter jusqu'au soir. Lolita s'absentera une petite heure et elle reviendra avec quelques victuailles : avec autre chose que du pain. Salvador rentre vers 19 heures. Il a déchargé un bateau qui voulait lever l'ancre avant la marée. Il fait voir les billets. Il embrasse tout le monde, même Lolita. Il insiste pour la rembourser du repas. Elle finit par accepter. On lui raconte les flics, la rue. Il raconte la place entourée de cars.

Il fait nuit noire. Lolita est partie. Le couple est enlacé sur le "lit". Juan tète dans sa corbeille. Des lueurs brèves accompagnées de bruit s'écrasent sur les vitres : la gifle n'en finit pas de résonner. Maria s'inquiète :

« Il faudra quitter la chapelle dès demain matin. Imagine qu'ils te prennent et qu'ils te portent en triomphe ! Une bataille a besoin d'un étendard !

_ Et d'un martyr ! Trop peu pour moi... J'ai une famille ! Une bonne raison de me battre, en fait ! D'avoir du travail, un logement...

_ Fais ce que tu crois devoir faire. Ce sera bien ! » Elle se blottit un peu plus. Les bêtes qui se lèvent au crépuscule pour aller tuer leur dîner ne se posent pas de questions. Juan non plus : il braille. Maria l'empoigne et le pose sur elle ; élevé sur la mère le bambin ; dans une mer de sérénité. Salvador les entrevoit dans les éclairs.

« Ça me donne faim de l'entendre boire... » Il se lance à la recherche du pain, qu'il trouve sur les prie-Dieu. Il se recouche en mastiquant. Maria sourit.

Dehors la fraîcheur crée une dépression : je pourrais sortir sous la porte, aspiré par le sous-nombre. Je pourrais m'évader. Que m'importent à moi les problèmes de fourmis ! Je m'appelle alizé, aquilon, autan, bora, chergui, chinook, foehn, khamsin, mistral, noroît, simoun, sirocco, suroît, tramontane, zéphyr et non pas Juan, Salvador ou Maria ! Pourquoi suis-je terré dans la moiteur sombre d'une chapelle d'amour ? Qu'est-ce que je fais entre Lui qui se donne à manger là-haut et ceux qui mangent en bas ? De quoi je me mêle ? Je suis un morceau de vent : je n'existe qu'en soufflant ! J'ai beau faire des ronds dans l'air, je m'étiole. Ils dorment. Au moins leurs souffles font-ils une jolie musique... Il faut que j'arrête de penser, de m'humaniser, de m'abandonner à l'air du temps ; sinon demain j'influerai sur la révolution en faisant flotter ses drapeaux !

 

 

CHAPITRE 3

 

 

Ils furent réveillés par le bruit des grenades. Elles éclatèrent vers huit heures, quand la foule compta plus de mille personnes. Moi qui ne dors jamais, j'avais dénombré des centaines de pas sur le pavé, entrevu les silhouettes pressées d'en finir avec la misère. Elles passaient, rarement solitaires, en petits groupes qui chuchotaient une révolte que la surprise d'exister rendait presque muette.

Juan sonne du clairon. Salvador se lève et sort dans la rue. Les premiers manifestants arrivent en pleurant : la place n'est plus qu'un nuage chargé de tristesse ; les pères, les mères pleurent comme leurs enfants. Les pouvoirs qui utilisent des gaz lacrymogènes contre les miséreux, ont-ils le sens de la dérision ? Salvador rentre.

« Le sang ne coule pas. Pas encore... Il faut partir. » Maria donne la tétée. Elle a recouvré la fraîcheur cuivrée de ses vingt ans ; une brillance métallique, une force. Elle considère ses hommes tour à tour et elle répond simplement : « Oui. »

Pour la première fois depuis un jour et deux nuits, je suis dehors, je suis chez moi ! Je laisse la ville à mille mètres en dessous ; la Cordillère lointaine est mon cordon : je me gorge, je me remplis ! Et je baisse la tête. La ville est maculée par les fumées malignes de l'industrie et par la blancheur des gaz délétères. Le vent a-t-il des amis ? La bise est faible et je fais du surplace. Il me faudrait descendre pour attraper la brise de mer et fuir vers les hauteurs... Juan a-t-il fini de téter ? Tant pis pour la cure d'altitude : je dois savoir si en bas la vie continue pour des amis qui ne me connaissent pas... Je plonge.

La porte est ouverte. Juan a fini. Il dort dans les bras de Lolita.

« Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas ? Promettez ! »

_ Bien sûr que je viendrai !

_ Vous serez sa marraine si vous voulez...

_ Merci de tout cur Maria. » Ils vivaient.

 

 

La rue grouille de zombies véhéments aux yeux rouges. La peur les tient à distance : les retient. Je ne peux m'empêcher de penser qu'ils aboient. La chapelle marque le début de la zone de sécurité : de beaux restes pour un refuge désaffecté.

À l'intérieur les préparatifs du départ s'achèvent. Maria sera chargée du bébé, Lolita de tout ce qui à la consistance du textile et Salvador portera le reste. Il faudra marcher une petite heure. À dix heures nous partons.

Je peine à les suivre. Je virevolte et je tourbillonne, je vole au près, au largue, je m'égare dans les fumées, je recolle, bref : je passe l'heure la plus déchaînée de ma vie ! De ma vie "humaine" ! Car il me faut en convenir : je ressens ! J'ai des émois ! Je m'intéresse à l'impalpable, à l'immatériel, je me découvre un alter égo spirituel : le souffle de vie. À la réflexion cela n'a rien d'extraordinaire : ne suis-je pas le comburant des phénomènes vitaux ? Il était fatal que la sentimentalité induise en moi quelques scories ! Je me préoccupe du sort d'un enfant ! Comment vais-je pouvoir assécher ou noyer des populations entières avec un tel boulet ?

Enfin nous arrivons. La cabane de torchis au toit de tôle protège un jardinet. Maria présente "ses patates". Nous entrons dans une pièce unique lestée de sanitaires. Au milieu trône le lit, un vrai, sans châlit mais avec un sommier, et dont le matelas troué par endroits laisse déborder la laine . La fenêtre compte trois carreaux de verre et un de carton. Encore que le verre, poncé par les embruns, dissimule l'océan. Car la mer immense est là, jusqu'à l'émulsion de ciel et d'eau, en forme d'horizon, où butte le regard. La maison est sise au bord d'une falaise, accrochée à la terre, amarrée à la ville, placée sur l'ultime cercle de l'exclusion, aux confins de la misère ; et plus encore, mais sur terre ! Je comprends cela en voyant comme elle est propre et la fierté de Maria qui la fait "visiter". Tout y passe : le vieux réchaud qui brûle n'importe quoi, le tout-à-l'égout qui renvoie tout à la mer, la cloison escamotable qui donne un peu d'intimité, l'armoire de rangement à base de cageots, et tout ça construit, entretenu et constamment réparé par Salvador, la perle du foyer.

« C'est tout cela qu'ils vont nous enlever ! Si seulement nous pouvions travailler ! » Maria a les yeux pleins de larmes. Salvador l'enlace. Un ange passe. Je pense que son patron ferait bien de passer lui aussi... Lolita pose Juan dans la corbeille, Maria regarde son fils ; elle paraît s'ébrouer, sortir d'un mauvais rêve. Elle écarte son mari d'un baiser.

« Bien ! On ne va s'attendrir ! Demain nous sommes à la rue : que faire ?

_ Je peux bien garder le petit quelque temps... Mais comment le nourrir ? Le lait est hors de prix !

_ En tout cas nous notons votre offre ! T'entends Juan, tu as une vraie marraine : une marraine de guère ! Merci Lolita... Voyons... D'abord trouver où aller. Adieu l'océan : seuls les bidonvilles de l'Est sont gratuits. En admettant que nous trouvions une baraque vide ! Pour en construire une, il faut une bonne semaine ; le temps de trouver le terrain, les matériaux, et la décharge est loin...

_ Venez loger chez moi... Une semaine, mon mari comprendra...

_ Vous êtes trop gentille ! Je vous embrasse ! D'ailleurs, on pourrait se tutoyer, non ?

_ Je n'osais pas.

_ C'est fait ! Quelle heure est-il Salvador ? Bientôt midi. Tu vas faire les courses. Prends pour ce soir. Et note le prix du lait... Moi je vais nourrir le petit... Directement du producteur au consommateur ! Faites-moi penser à déterrer mes patates. Tu dois rentrer Lolita ?

_ Non. Je pourrais vous garder le petit si vous allez chercher un logement...

_ Parfait ! Nous partirons après le repas. » 

 

 

 

 

Ils partirent vers deux heures. Juan avait fait le plein et Lolita les regarda s'éloigner. Elle puisait dans leur jeunesse... De la joie ? Pas vraiment. Du bonheur ? Non plus. J'aurais dit de la vie mais elle m'aurait récusé. Elle puisait, comme un seau qui se remplit sans trop savoir ce qu'il va faire de l'eau. Elle s'abreuvait de puissance...

Moi, je les suis ; sans trop de mal : je descends le vent à ras de terre, au ras des têtes ; je partage leur poussière. Nous voilà de nouveau dans la ville : à l'heure du repas. Les passants sont en bleu, un sang de déveine, des facteurs thrombotiques : la police tient la rue ! Pas de globules rouges, ils se restaurent ; à moins que la révolution ne se soit fait bouffer ! Pour l'instant nous n'en saurons rien. Nous filons tête basse entre les gardiens de la p... ! P comme poisse, pauvreté, persécution... Puis c'est la banlieue. Une suite de pavillons en berne, des bâtisses aussi mal entretenues que des âmes. Ici la crise cogne moins fort, elle frappe en sourdine, elle sape. Nous laissons ce purgatoire pour l'enfer. Il s'étale sur le flanc nord d'une colline ; je devrais dire d'un tas. Dans l'ombre, les baraques-pustules montent jusqu'au ciel, qui semble offrir à l'homme un autre Golgotha. Nous nous arrêtons. Maria se met à pleurer. Salvador la console : c'est un mauvais moment, ils ne resteront pas. Ils vont s'expatrier. C'est ça : il faut chercher ailleurs. Nous repartons.

Il faut trouver le "responsable", une sorte de mafioso qui régente le lieu. Un certain (). On nous le signale sur les hauteurs. Salvador laisse Maria sur la margelle d'un puits à sec et s'enfonce dans le village en tôle. Maria observe les enfants qui tournent autour d'elle : vautours, loups, mômes curieux et joueurs ? Leur mine sale et foncée et leur buste maigre, leurs yeux sombres qui portent sur elle un regard neutre, indifférent, les classent ailleurs : des enfants spectateurs, acteurs de rien, jamais acteurs. Gamins de bidonville, de ville bidon, de ville morte. Spectateurs de leur mort. Maria voit Juan ; elle frissonne. Un gosse s'approche, la main en forme de cuillère ; un myope. Les autres rigolent. L'affaire est entendue : la plupart repartent et seuls restent ceux qui veulent savoir, quelques-uns plus vivants que les autres. Les plus malheureux aussi, que la douceur féminine attire. Un, qui doit procéder des deux raisons, vient s'asseoir près d'elle. Un instant elle hésite devant la crasse, puis elle pose le bras sur ses épaules. Le môme s'allume.

Je les quitte, assis et muets, pour rejoindre Salvador. J'emprunte une ruelle, un ru d'eau sale qui serpente comme un funeste orgueil ; dérisoire, car ici l'homme ne gagne plus son pain et il n'a que des sueurs d'angoisse ! Les taudis forment une chaîne, une chenille métallique vorace, dont la chrysalide serait celle d'un Sphinx tête-de-mort qui ne poserait pas de questions. Des femmes, trop maigres ou trop grosses selon les caprices de leur anémie, discutent aux carrefours des boyaux. D'hommes, point ! Sont-ils à la ville, révolte en main ? Je retrouve les enfants autour de Salvador qui s'entretient avec le capo. Ils se séparent quand j'arrive. Nous redescendons. Maria et le gosse n'ont pas changé de posture. Sans bouger, elle accueille Salvador :

« Alors cette place au paradis ?

_ Elle existe. Une vieille qui vient de mourir... Seulement le capo a des frais ! Cent pesos. C'est rien et c'est trop ! Il veut bien me faire crédit : dix par mois pendant un an. Ce type est une crapule pragmatique. J'ai accepté.

_ Tu as eu raison. Nous n'avons pas le choix. Regarde ce gamin : il est né ici. Il est vif et sensible... Un edelweiss. Tu as vu la "maison" ?

_ Je sais où elle est. Je voulais la découvrir avec toi... Nous nous soutiendrons. En route ?

 

CHAPITRE 4

 

Sur le bord de la falaise, Lolita promène Juan. Ils sont emmaillotés dans le même châle, le petit calé sur l'opulente poitrine. Elle s'arrête et s'assoit, le dos posé contre une grosse touffe d'herbe brûlée par le sel ; la chaleur du gosse entre ses seins, telle une grossesse extra corporelle... Un pétrolier vide, traînant comme un chalut un sillage d'argent, gagne la haute mer. Lolita rêve qu'elle s'éloigne pleine d'amour. L'océan est une carapace froide dont l'éclat est un leurre. Le vent sent l'eau de mer. Mirage... Elle se lève et rentre au "village".

Elle couche Juan dans sa corbeille et elle sort chercher du charbon de bois, en fait des bûches à moitié consumées que les hommes récupèrent sur les chantiers. Elle est sur le pas de la porte quand un car vert éclate en uniformes bleu ! Mitraillette au poing la police investit les maisons. Un jeune flic pousse Lolita vers l'intérieur.

« Salvador Freis, c'est ici ?» Mon Dieu ! la gifle qui rebondit ! Mais un car en armes pour une peccadille, c'est trop...

_ On peut savoir ce que vous lui voulez à ce monsieur ? » Le jeune homme n'a pas encore l'aboiement naturel. Il se renfrogne mais il murmure : « Fauteur de troubles... Meneur...» Et plus fort :

« Il habite là, oui ou non ?! » Lolita hésite à répondre : elle ne sait pas que les voisins ne diront rien. Elle est sauvée par un gradé qui fait le tour des habitations, accompagné d'un civil, un petit blanc, l'huissier. Le chef désigne Juan et lance : « Il est à vous ? Maria répond oui. » Il est à elle, elle en mourra peut-être. Les trois hommes sortent. Bredouilles, ils s'agglutinent auprès du car. Ils ne renoncent pas : le véhicule est garé derrière la maison et des sentinelles sont postées de place en place. Les habitants doivent rester chez eux.

Lolita sait qu'elle dispose d'une heure pour trouver une solution, mais elle ne sait que cela ; et prier. Je ne vaux pas mieux qu'elle. Je me voudrais biblique, faisant lever des nuées, et je tremble d'impuissance. Nous nous morfondons et Lolita pleure. Nous veillons...

 

 

Un gamin de cinq ans couleur de murailles, c'est-à-dire tôle rouillée, se glisse par la porte entrebâillée. Il a gardé son doigt sur sa bouche, sans doute la dernière consigne maternelle... Il ne l'enlève que pour parler dans l'oreille de Lolita. Elle l'écarte gentiment.

« Ne crie pas mais parle plus fort mon chéri. Tu veux du lait ? Le môme s'énerve. Il reprend à peine plus fort :

_ Non ! Du lait pour le bébé. À l'épicerie, à l'entrée. » Moi, j'ai compris : les voisins espèrent que la police laissera quelqu'un aller chercher du lait ! Et comme l'épicerie se trouve sur la route avant l'entrée... Lolita comprend. Juan aussi, semble-t-il, car il se met à hurler comme par une belle nuit.

« Part vite bonhomme ! Et remercie ta mère ! » Le gosse remet son doigt sur sa bouche et il disparaît. La sentinelle la plus proche vient aux nouvelles. Sa grosse tête moustachue se penche sur le berceau :

« Il a faim votre gamin ! Qu'est-ce que vous attendez pour le nourrir ? Qu'il ameute le quartier... » Je crois entendre une forme de conseil dans le dernier constat. Les flics proviennent rarement des beaux quartiers... Leur sauvagerie, seulement. De toute façon Juan est un pleurnicheur et Maria ne s'alarmerait pas de l'entendre pleurer. Alors que de les apercevoir à l'épicerie en train d'acheter du lait...

« Je voudrais bien le nourrir ! Je n'ai plus de lait. Et je suppose que je ne peux pas aller en acheter... Alors il va pleurer ! » Le garde lisse sa moustache. Il se penche de nouveau sur le berceau. Inspiré, le nourrisson donne son maximum.

« Trouvez un gosse pour chercher du lait ! Mais attention, pas de coup fourré ; vous payeriez pour les autres. » C'est moins bien que ce que nous espérions. Le petit voisin préviendra nos amis mais ils refuseront de fuir sans leur fils. Tôt ou tard ils seront pris. Lolita sort et pendant un petit quart d'heure elle visite les voisins. Sans succès. Personne ne veut prendre le risque d'envoyer son gamin. Elle rentre. Juan hurle de plus belle. Une autre sentinelle a fait le déplacement. Lolita feint l'amertume :

« Personne ne veut y aller ! Des amis ! Ils viendront me demander un service ! Comment que je te les enverrai promener ! » Les deux hommes se concertent dans un coin de la pièce. Le second venu, un presque vieillard, semble plaider. Le premier fourrage maintenant dans son système pileux. C'est lui qui s'adresse à Lolita.

« Prenez votre marmot et filez ! Si vous n'êtes pas de retour dans une demi-heure vous devenez l'ennemi public n° 1. Et avec votre sirène vous n'irez pas loin ! Votre nom ? Prenez ça. » Il a griffonné le nom sur un laissez-passer.

Lolita replace Juan dans le châle et elle file sans tarder. Sans doute est-elle aussi inquiète que moi. J'ai du mal à me mettre dans la peau d'un policier. Nul n'étant parfait, pourquoi ne pas envisager une faiblesse dans l'ignominie ? Qu'il le veuille ou non, l'homme est entaché de grâce : un être absolument mauvais ne survivrait pas dans la communauté humaine. Ces deux nervis seraient restés humains, voilà tout : belle affaire !

Nous dévalons vers la sortie et bientôt nous atteignons la route ; un long ruban de macadam fondu qui serpente parmi les baraques et les ruines ; un fleuve de poussière en suspension. L'épicerie se trouve à cent mètres de là, à l'ombre d'un chêne vert. Nous disposons d'une vingtaine de minutes. Juan ne pleure plus : probablement est-il intrigué par la chair tiède d'un garde-manger qu'il ne reconnaît pas. Lolita s'est assise contre le mur du magasin. Elle devra s'enfuir elle aussi. Comment revenir dans la maison sans l'enfant ? Car, elle en est sûre, ils ne voudront pas le lui laisser. Elle pourrait le cacher chez elle ; les cacher ! Son mari ne voudra pas. Non qu'il soit plus mauvais qu'un autre : il est "normal"... Alors elle fuira avec eux ? Non, elle doit les convaincre de lui confier l'enfant, le temps que les choses se calment. Elle tressaille chaque fois que la silhouette d'un couple se dessine dans la brume corpusculaire. Le temps passe.

 

 

Soudain elle ne doute plus, ce sont eux ! Ils vont la main dans la main, le pas rapide, avec une légèreté propre à leur jeunesse. Ils aperçoivent Lolita. Sans lui manifester le moindre intérêt ils entrent dans l'épicerie. Après quelques minutes, Lolita les rejoint. Le lieu, qui tient du bazar autant que de l'épicerie, ne vend que des produits de première nécessité : les seuls que la clientèle soit obligée d'acheter ! Quelques personnes attendent d'être servies par le couple de vieux qui tient l'endroit.

Maria écoute Lolita en donnant le sein. Oui il faut partir. Pour aller où ? Lui laisser Juan ? Pourra-t-elle seulement payer le lait ? Elle s'arrangera aussi avec une petite voisine qui vient d'avoir un bébé et qui a une grosse poitrine. Ça ne veut rien dire. Quand même un peu... On retournera dans le nord. En stop. Encore que les camionneurs... On leur en veut toujours. On n'aura pas le choix. Il faut sortir d'ici !

Ils s'apprêtent à le faire et se dirigent vers la porte quand le car de police peint la vitrine en vert. Une lumière glauque transforme le magasin en aquarium. Salvador pousse les femmes vers le fond de la pièce où une fenêtre donne sur une usine en ruine. Heureusement que Juan, un enfant bien élevé, ne pleure pas la bouche pleine ! Salvador devenu chef de guerre pousse, porte et tire, Maria alourdie et surtout Lolita, la grosse dame qui n'a pas eu le temps de maigrir. Ils courent dans le champ de pierres vers les murs blancs. Cinquante mètres à découvert, nus devant les fusils. Elles s'écroulent à l'abri quand le premier flic pointe son canon à la fenêtre. D'autres arrivent, qui ont fait le tour du magasin.

Les fuyards repartent en direction du village : bientôt les hommes vont rentrer et la police n'osera plus pénétrer en territoire ennemi. Dans la nuit il faudra essayer de rejoindre la ville, de déposer Lolita et le petit, puis de prendre la route de Concepcion. En espérant que toute la police du pays ne soit pas à leurs trousses ! Mais pour l'instant, ils ne peuvent s'introduire en lieu sûr qu'en passant par l'entrée du haut ; soit un parcours de plusieurs centaines de mètres dans un terrain vague jonché de détritus et sur lequel ne poussent que des ruines trop délabrées pour servir de taudis. À moins de tomber sur une clôture trouée...Ils s'arrêtent à la lisière de l'usine. Les femmes sont en eau. Salvador n'a plus peur, il est passé de l'autre côté, il fuit comme il tuerait : avec détermination ; il a mis le doigt sur cette vie qu'on lui dispute, et sous son doigt le petit SDF de rien du tout a senti battre le pouls d'un mâle, d'un chef de meute amérindien, d'un dignitaire, d'un révolté, d'un vivant ; d'un combattant. Il embrasse Maria, caresse Juan qui tète, aide Lolita à se relever. Le plus dur reste à faire : traverser une zone plate, vingt secondes de course à la liberté. Après ils longeront la clôture, à l'abri des regards. Alors, il suffira de courir vite... Quelques détonations donnent le départ. L'esprit de Salvador est traversé par l'idée, l'espoir, que la police n'osera pas tirer sur eux : elle doit savoir que la guerre commencera au premier sang versé. Les flics ne sont pas des soldats.

Il court en soutenant les femmes par le bras. Dix secondes. Il abandonne Maria pour épauler Lolita. Quinze secondes. Ils entendent les balles qui sifflent. À trente mètres devant, un homme du village, à plat ventre, découpe la clôture. Vingt secondes. Maria s'est jetée dans la trouée. Salvador charge Lolita sur son dos. Il est plus mort qu'elle mais la pensée lui est venue que s'ils tardaient trop, la police ne pourrait plus simuler. Il court pour que la guerre de Talcahuano n'ait pas lieu !

 

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