BOSNIE

 

Simon eut ce matin-là, plus que d'habitude, bien des difficultés à se lever. Encore en fut-il soulagé : les rêvasseries d'avant réveil lui étaient pénibles, tant son cerveau semblait n'en faire qu'à sa tête. Plus sans doute que le rêve, lequel procède à la mise au pas de l'imaginaire subconscient, les rêveries matutinales viennent présenter à la conscience presque endormie une vision tourmentée de ses petitesses enfouies. Soyons francs, s'il n'apprécie pas qu'on les lui rappelle, l'homme est toutefois complaisant avec ses manques et ses turpitudes : d'abord parce qu'à s'en affranchir il risque le paradis, et puis parce qu'ils sont, du fait du hasard, de la nécessité ou d'une diabolique cabale, bien inscrits dans son obscure complétude. Hélas ! le monde n'est pas assez grand pour supporter les licences de chacun, ni le monde ni grand monde. Non, l'économie des jouissances est une économie de petits, une économie d'alcôve, d'officine tout au plus. D'ailleurs la sagesse et les écritures ne disent-elles pas : aime ton prochain.. Les rêveries matinales ont également ceci de crispant, qu'elles se complaisent dans le quotidien, le journalier, le banal ; loin des fresques oniriques : les Mille et Une Nuits ne sont pas l'apanage des petits matins. L'énuque enturbanné qui perturbait si délicieusement vos choix à deux heures du matin, vous imposera le sien à huit, casquette de Chef de Service sur la tête et, conséquemment, toujours rien dans le calfouette.

Simon passa un pull sur son pyjama, se regarda dans la glace. Il n'en tira guère de plaisir : la virtualité de forces que suggérait le miroir ne lui semblait pas à la hauteur des vertus qu'il s'accordait ; le miroir n'étant pas menteur et poussant rarement la courtoisie à le devenir, il reflète avant tout la vérité. Devrait-il la dire? Ceux ou celles à qui cela importerait se mentent suffisamment à eux-mêmes ; tout au plus témoignera-t-il, et la sagesse nous commande d'accréditer son témoignage. Au demeurant la nature n'ayant pas jugé nécessaire de poser des miroirs au coin des bois, il ne nous était pas donné de nous voir ; au pire nous pouvions nous apercevoir dans une onde pure ; jamais traquer la ridule!...

Il arriva au Journal à neuf heures sonnantes, traversa le hall pour gagner les étages. Un rédacteur en chef adjoint, par ailleurs grand reporter, loge au sixième ; la Direction au huitième et dernier étage. Ici, comme dans beaucoup d'entreprises, pour grimper dans la hiérarchie il faut grimper les étages... Pour le personnel masculin ; pour le personnel féminin rien d'inhabituel non plus, sauf pour mademoiselle Sarah que de prestigieux diplômes, joints à une prodigieuse académie et au fait que son père dirigeait le journal, protégeaient des grimpeurs en tout genre. Sarah avait ceci de redoutable pour la gent masculine, qu'elle n'était pas une quelconque égérie, un portemanteau auquel suspendre ses rêves, un faire valoir à usage cérébral, un catalyseur de sentiments emmêlés, un exutoire ectoplasmique. Accrocher son regard vous perdait : ce regard vivait, humain, unique. Ces yeux ne vous déshabillaient pas : ils vous revêtaient de l'armure du Chevalier Blanc ; vos pensées libidineuses dégringolaient alors dans vos chausses et vous restiez figé, fixé dans le béton du plancher. Quand, charitable, elle rompait le charme, les pensées libérées remontaient comme des folles, se blessaient aux lambeaux d'or de l'armure en déliquescence, vergetaient vos chairs des brûlures du repentir, vous laissant nu, les larmes aux yeux et le visage irradiant.

Quand Simon pénétra dans la salle de conférence il était tendu ; il comptait présenter de nouveau, un projet d'édito en vers et il savait que tous y seraient opposés. Il lui faudrait expliquer que cette poésie-là relève moins de l'alchimie du langage que de la magie de la forme ; qu'il s'agit en fait de disposer les mots en ordre de bataille ; des mots que l'on protège et exalte, comme le sorcier le fait : l'homme envoûté reste le même, seule sa puissance extrovertie s'amplifie ; il ne se transpose pas en monstre chimérique, et les mots non plus, qui forment le texte d'une poésie fonctionnelle. Et que le but de ce changement dans le mode d'expression, n'était pas de concurrencer les revues spécialisées, mais d'utiliser au mieux, sans préjugés aucuns, les ressources du métier.

En réalité, il avait échafaudé ce discours après avoir rédigé le poème. Quand l'information concernant les viols était parvenue au journal, il n'avait songé qu'à écrire, emporté par l'indignation. C'est ensuite seulement, en s'interrogeant sur l'efficacité de son aide, qu'il décida de faire publier un poème plutôt qu'un sempiternel "billet d'humeur". L'âge venant, il pense que les éditoriaux fulminants participent plus du devoir de conscience que du devoir d'utilité, de l'obligation de moyens plutôt que de l'obligation de résultats. Plus grave, ils contribuent au climat de défaitisme en créant une espèce de normalité de l'horreur, un jeu macabre en quelque sorte. Aussi, par leurs répétitions et par les résultats quasi nuls qu'ils obtiennent, ils laissent accroire que l'esprit est complètement désarmé devant le mal. Lui, il croit que l'esprit triomphera si seulement les gens qui font métier d'en avoir, veulent bien se donner la peine de se fixer des objectifs de "rentabilité". Il est tout de même anormal qu'il faille remonter à Zola et à son "J'accuse" pour trouver un éditorial "efficace".

Il décida d'attaquer d'entrée de jeu et avant même de saluer ses collègues, la plupart des amis de longue date, il leur distribua le poème.

 

BOSNIE

Là, ils se tuent ; là où s'épanouit le malheur.

Savez-vous que toujours, qu'à chacune des heures

Ce ne sont que viols, crimes, pillage et heurts,

Et qu'ils semblent ainsi avoir tué le bonheur.

 

Oh! hommes, parangon d'illusions, peut-on vivre

Sur les ruines sanglantes d'un pays torturé !

Les haines laisseront-elles la société revivre?

Construit-on une nation, l'amour déstructuré.

 

ô! femmes, truffes de terreau, blés de blondeur

Qui possédez vos âmes, vos viscères et vos seins,

Donnerez-vous des soeurs aux fils des violeurs

Donnerez-vous des filles à un peuple assassin ?

 

ô! Femmes, mères, épouses, vous qui ne violez pas

Peut-on s'en laver les mains et salir son vagin,

Et croire que l'on puisse construire pas à pas

Autre chose qu'une nation qui se hait et qui geint.

 

Assise là, autour de la table ovale, la fine fleur du journal lit. Une table que ses formes, toutes virtuelles dans l'ovale, autorisent à devenir tour à tour établi, guéridon, pupitre et trop souvent, étal de bonimenteur.

Les têtes se relèvent et David profite du flottement pour serrer les mains. Afin de préserver le fond, il a, d'une certaine façon, sacrifié la forme. Le sujet du poème n'est plus d'actualité. Les atrocités s'ajoutant aux horreurs, les viols sont dépassés. Il espère qu'ils vont se jeter sur ce décalage pour refuser le poème et reconnaître ainsi, implicitement, que s'il avait été en phase avec les événements, il aurait pu paraître ; petites victoires mais qui finissent par faire les grands triomphes. Et s'ils mordent dans les truffes de terreau et se gavent des blés de blondeur, ils sont perdus !...

«Tour de table... » Michel préside.

« Tu sais Simon, que mon objection réside dans le fait que la versification m'apparaît comme sophistiquée, voire maniérée. Je la trouve moins proche de l'événement que la prose, moins conforme à l'idée que je me fais du style d'un quotidien. Mais je dois reconnaître que ton poème garde une spontanéité, une tonalité proche de la prose. »

Ce premier intervenant, Roland Metsguéret, est critique littéraire, sa gloire, et Responsable de la section Culture, sa croix. S'il est de bon ton de le brocarder pour la platitude de son style écrit, personne ne transmet à la rédaction un article de quelque importance sans l'avoir exposé (en y mettant plus ou moins de forme, selon le poste que l'on occupe) à la bienveillante expertise de cette mémoire d'autant plus redoutable qu'elle est parfaitement structurée ; les "repiquages" et autres plagiats sont impitoyablement repérés, les sujets par trop "bateaux" coulés et les citations qui se croyaient originales, démasquées. Les privilégiés, vieux compagnons de route ou jeunes particulièrement talentueux, ont régulièrement droit à la "totale", examen minutieux de l'évolution du style, de la rectitude du jugement, bref de la tenue de leurs papiers.

Léger toc à la porte et Sarah passe la tête, sourit à la cantonade, fait signe à son père de venir ; elle intervient rarement dans les réunions et tous pressentent une urgence. Michel s'excuse et sort. Il revient quelques minutes plus tard et s'adresse directement à Simon.

« Il y a une très importante conférence de presse cet après-midi à Sarajévo ; Wurtz est bloqué dans une enclave ; peux-tu nous dépanner en y allant, départ à quatorze heures de Villacoublay ; Sarah t'accompagnera.» Il aurait pu commencer par la fin et l'envoyer, sans problème, sur tous les fronts du monde! Fantasmes mis à part, Sarajévo l'intéressait ; bien qu'il ne fût pas en charge de ce secteur, il suivait l'évolution de la situation avec l'attention la plus soutenue. De plus le journal n'expédiait pas des envoyés spéciaux pour n'importe quoi : il devait se passer quelque chose d'important.

« Reviens avec un poème, nous le publierons... avec ton article.

_ Séparément de l'article?

_ Séparément!

 

Depuis le début du vol, Simon planait sur un nuage. Le trop plein de ses émotions s'était évacué au cours du trajet en taxi et maintenant il pouvait savourer la musique de Sa voix. Elle racontait ses vies de petite fille, jeune fille et jeune femme, avec pudeur certes, mais en les piquant d'anecdotes de caractère privé, gages sans doute que la fille du patron mettait au pot d'une confraternelle amitié.

Contrairement à ce qu'aurait pu laisser penser son comportement en présence de Sarah, Simon n'était pas timide ; elles sont nombreuses au journal à pouvoir en témoigner ; nombreuses aussi à lui conserver une indéfectible et tendre amitié "après". Après une liaison qui ne durait généralement que quelques mois, un an tout au plus, sans qu'il y eût de sa part quelque sordide et machiste préméditation. De la même façon que les forces physiques finissent par vous manquer quand vous courez trop vite, trop longtemps, les forces psychiques peuvent trahir une amante. Les exaltations auxquelles Simon soumettait ses compagnes les épuisaient. Parce qu'il considérait toujours l'intégralité de leur personnalité, toutes composantes prises en compte, donc comme une somme d'attributs tendant vers l'universel, il leur conférait une épaisseur qu'elles ne se connaissaient pas. Elles se découvraient, qui un corps, qui une âme... Toutes y trouvaient un supplément de vie. Toutes s'y brûlaient les ailes, habituées qu'elles étaient à ne favoriser qu'un seul registre, physique, intellectuel ou spirituel, et fatiguées d'arpéger sur toutes les facettes de leur individualité. Aussi est-ce tout naturellement qu'elles se retiraient quand s'annonçait pour Simon une mission de longue durée. Mais chacune conservait à jamais l'intime souvenir des enchantements de leur fugitive royauté : charme d'être l'unique, couronnée de vertus qui appartiennent à toutes, sceptre d'un droit régalien à percevoir les hommages masculins, diadème rayonnant de celle qui a vaincu la loi Salique et plus prosaïquement, maîtresse comblée par un roi qui, peu dupe de leur aptitude à jouir pleinement des seuls plaisirs de l'intellect, leur assurait ceux de la chair et du coeur. Avec Simon c'était " fromage et dessert " et elles pouvaient profiter sans vergogne de sa robuste constitution liée à sa boulimique soif de sensations amoureuses.

Quant à Simon, il attendait celle qui le ferait accéder en alter ego à la mâle royauté : afin de rester dans la vérité, de ne pas basculer dans un jeu de rôle, il n'explicitait jamais devant ses compagnes la teneur de ses pensées ; à elles de l'appréhender. À ce jour aucune n'y était totalement parvenue. Dès qu'il avait vu Sarah, il avait pressenti qu'il gagnerait un royaume mais perdrait une part de liberté, d'où son trouble. Aujourd'hui, en la contemplant de près, il n'a plus de pressentiment ; seulement la certitude que si elle le choisit pour compagnon, car de toute évidence c'est elle qui choisirait, il sera le royal sujet de la plus majestueuse des reines. Déjà le sang rouge vif du conquérant se corrompt d'un sang bleu ; le prince consort, est-il encore un homme ? L'homme parfaitement heureux peut-il mourir pour Sarajévo ?

Le taxi les dépose devant l'hôtel. La bâtisse ne présente plus que de beaux restes, ceux que les explosions ont épargnés. Leurs chambres n'étant pas prêtes, ils se dirigent vers le hall qui abrite le bar ; abritait, car le barman a été tué par un sniper il y a une heure à peine. En attendant que l'émotion retombe, le bar d'en face accueille les clients de l'hôtel.

Il suffit de traverser la rue pour atteindre ce bar ; il y a peu de la coupe aux lèvres, très peu de pas et pourtant trop de vide, trop d'espace dans ce pays où le temps emballé rétrécit l'espace de vie, où vous pouvez mourir en quelques secondes, en quelques mètres. Traverser la rue c'est courir d'une ombre à l'autre dans un flux de lumière ; ce peut être courir vers l'ombre, mourir dans la lumière ; ce peut être aussi, le sort du héros, jaillir de l'ombre et mourir dans la lumière. Ou lot de la plupart, rester dans l'ombre en tombant dans la lumière.

Il décide de sortir, parce qu'il a soif, soif comme ces femmes qu'il voit se presser en allant à la fontaine et parce qu'il sait qu'il ne les comprendra que s'il suit leur trace, partage leur peur et qu'il écrit mal quand il ne comprend pas. Et puis, surtout, au-delà de la crainte qu'inspire la morbidité des lieux, celle d'offenser ses convictions, de polluer sa force morale, cette faiblesse qui lui fait croire qu'il est ce en quoi il croit et qui peut-être le conduira à la mort ; parce qu'il croit qu'un homme libre est en droit d'aller boire un verre où il veut quand il veut, et que s'il renonce aujourd'hui à cette liberté - la manoeuvre pour risquée qu'elle soit n'est pas suicidaire - demain d'autres peurs finiront par l'encercler, l'enfermer, l'étrangler. Il veut traverser. Il n'ose regarder Sarah : «Viens, on va boire.» Ils traversent.

Un cri dans la rue, comme une femme qui meurt ; un petit nuage de fumée quelque part sur la colline, comme une âme qui s'envole.

 

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