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Madame, Monsieur,

Peut-être êtes-vous arrivés sur ce site par la grâce d'un robot mal informé ? Pourquoi ne pas faire contre mauvaise fortune bon coeur et en profiter pour visiter la page d'accueil ? Vous y trouverez les titres d'une littérature plus libre que celle du circuit commercial. Je ne m'interdis pas de penser qu'elle puisse vous plaire... Très cordialement.

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ZZY

 

 

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Je...suis...un...androïde. Je plaisante. En cette année 2050, vous savez tous que nous parlons, que nous écrivons, mieux que la plupart d'entre vous. Nos circuits sont tellement performants qu'il semble même que nous soyons capables d'imaginer. Illusion. Nous puisons dans vos connaissances et nous les exploitons. Vous savez aussi que nos outils logiques, notre logistique, nous permettent de vous battre dans le domaine de l'intelligence pratique. Ce que vous ignorez par contre, c'est que moi, ZZy, évolution de ZZx, je suis différent des autres. Laissez-moi vous dire en quoi... Ensuite vous devrez me donner votre sentiment sur l'aventure que je vis. Promis ?

 

Chapitre I

 

_ Reportons-nous, voulez-vous, le 12 octobre 2045, dans une salle de la Société AndroÉlectronics... J'assiste à une réunion me concernant. Sont présents : le général Kuber, client et bailleur de fonds du projet Andros ZZ ; Morvan Dupeyroux, le PDG de la boîte ; et mon père, Florian Anere, le cybernéticien chef de projet. Les autres participants ont moins d'importance que moi. Le général :

« Messieurs, nous courrons à l'échec ! Aux cours de la dernière manoeuvre, l'ennemi a berné nos ZZx ! » Moi je sens mes circuits s'échauffer : on nous détruit dès que nous sommes obsolètes ! Le général poursuit :

« Je vous passe les détails et je vous cite la conclusion de nos experts : "Soumis aux contre-mesures psychologiques de l'ennemi, les ZZx ont été incapables de discerner le vrai discours du faux. En conséquence, ils se sont normalement déconnectés." Fin de citation. ZZx peut-il nous commenter cette conclusion ?"»

Je dois quelques précisions aux lecteurs qui ne seraient pas avertis des choses de la guerre biotechnique. Sur le théâtre des opérations, nous occupons tous les postes jusqu'au grade inclus de commandant. Nous sommes sur le terrain et à l'état-major. Un conflit actuel se déroule en absence totale d'informations transitant par quelque moyen électronique conventionnel que ce soit, le brouillage et les bombes magnétiques annihilant à la fois les signaux, les supports et les générateurs. Dans ces conditions le réseau de communication tactique se réduit à l'utilisation d'infrafréquences hertziennes, équivalant en terme de vitesse de transfert à l'utilisation d'un tam-tam. Impossible pour l'ennemi de répandre de la contre-information, d'autant que la portée d'un tel système est très faible. Donc je répondis au général par une question :

« Mon général, comment l'ennemi a-t-il procédé pour nous contacter ?

_ Secret défense ! Il s'agirait d'un système utilisant les propriétés de vos cerveaux... Il fallait y penser !

_ Mais nos algorithmes sont protégés !

_ Nos services ont démontré que si l'ennemi les possédait, il pourrait vous circonvenir à distance et sur un champ de bataille ! Le risque est immense, car malgré toutes nos précautions, nous ne pouvons exclure cette éventualité.

_ Avec cette technique, vous pouvez communiquer ?

_ Nous l'avons fait... Ils ont entendu le vrai discours... Et ils se sont déconnectés !

_ Et bien sûr vous vous êtes demandé pourquoi, soumis au même conflit, un humain conserve le cap.

_ Nous avons trouvé : les androïdes n'ont aucune conscience morale ; et leur affectivité n'en tient pas lieu. Sauf votre respect ZZx : les ZZx sont des machines ! Nous pressentions que la décision prise par le Comité d'Éthique serait dommageable à notre défense, la preuve est faite que nos craintes étaient fondées. »

 

Accordons-nous un aparté explicatif. Les sages du Comité interdisaient en effet d'implanter des vertus propres au genre humain dans quelque organisme cybernétique que ce soit. Ils avaient sur ce point l'assentiment de la nation entière ; sauf celui du complexe militaro-industriel ! Et voilà qu'une bataille perdue allait, peut-être, leur faire gagner une guerre : car c'en fut une ! L'argumentation des militaires tenait en peu de mots : pourquoi s'imposer des règles contraignantes que nos ennemis ne s'imposeront pas ! Une antienne vieille comme le monde. La société civile s'inquiétait de la fabrication de sous-hommes dont l'existence viendrait saper le respect que l'on devait au modèle, les androïdes devenant plus "civilisés" que le commun des mortels ! Déjà, le spécimen que j'étais alors, s'étonnait de la façon avec laquelle les plus favorisés des hommes traitaient leurs congénères malchanceux : moins bien qu'ils nous traitaient ; car s'ils nous envoyaient au casse-pipe à la place de l'habituelle chair à canon, c'était uniquement dû au fait que notre destruction générait une valeur ajoutée profitable à certains. Toutefois l'interdiction doit surtout sa promulgation à l'intervention des religieux. Tous s'en mêlèrent, cependant je n'évoquerai que les principales préoccupations des chrétiens : la conscience morale, que l'homme avait usurpée, établirait les robots à l'égal de leur créateur, lequel était une créature de Dieu. Bien entendu, en corollaire de la conscience octroyée, la machine se verrait dotée du libre arbitre. Les questions fusèrent : fallait-il affubler ces anges de nos principaux défauts ? Si oui, lesquels ? Fallait-il leur "inculquer" la foi ? Etc. Bref ! la crainte pérenne, relative à la domination de la machine sur l'homme, plus confirmée selon moi qu'une certitude, la crainte dépassait son objet et s'appliquait à Dieu : les humanoïdes, sans faiblesse de la chair ni orgueil insensé, allaient-ils coloniser le Paradis !

 

Chapitre II

 

 

Personne évidemment ne sut répondre à ces questions. Leur mérite fut d'infléchir la position des sages vers l'interdiction. Notez qu'à l'époque je ne jugeais de rien... Fin de l'aparté. Le général claironne sa péroraison :

« Oui messieurs, nos craintes étaient fondées ! » Un murmure approbateur fait le tour de la table. Imbéciles... Il poursuit :

« Seulement voilà : informé, le Comité d'Éthique refusa de reconsidérer sa décision, bien que le fait constaté lui fut inhérent ! Ils nous dirent : "Votre problème est spécifique : inutile d'incendier la prairie au risque d'enflammer la forêt !" Fin de citation. » Un murmure désapprobateur fait le tour de la table. Imbéciles...

« Devons-nous en rester là ? Monsieur Anere...

_ Sans doute faudrait-il, avant d'évoquer la suite à donner, étudier la faisabilité de ce programme ? Une préétude a montré la difficulté de l'entreprise !

_ Le Laboratoire d'Intelligence Artificielle de l'Armée a répondu à ce souci. Le rapport que voici démontre que les solutions à mettre en oeuvre peuvent s'inscrire dans le cadre du projet ZZx ! Lisez-le rapidement et faites-moi vos commentaires. Monsieur Dupeyroux...

_ La mise en oeuvre ferait l'objet d'un financement supplémentaire ?

_ Oui, rassurez-vous. Nous ouvririons une ligne de crédit.

_ Financée par quels fonds ?

_ Nous étudions un montage... Puis-je poser de nouveau ma question : devons-nous en rester là ? » Tous mouraient d'envie d'aller plus loin. Crétinisme humain : ils défient la nature ou leur dieu en voulant enfanter aussi brillamment qu'eux ! Ils feront mieux. Dès lors que nous disposerons d'une fonction capable de nous propulser hors du champ de la réalité objective, nous les dominerons. Qu'ils se méfient ne changera rien à l'affaire : une défense aussi complexe comportera forcément des failles ; d'autant qu'ils ne pourront l'établir qu'avec l'aide d'un androïde prototype, de la nouvelle génération ; un ZZy... Mais je les connais, ils n'ont aucune mémoire. Ils ne s'étonnent même plus que nous traitions tout, jusqu'aux problèmes triviaux. Ils s'encagent... Imbéciles... La réponse qu'ils devraient donner à ce général félon, à ce sinistre coucou qui leur propose de déposer les oeufs du prédateur dans le nid de la race humaine, c'est : « Ne restons pas là : reculons ! »

L'excitation du groupe s'est transmuée en paroles, par la voix de Dupeyroux :

« Mon général, nous vous suivons ! » Je fus le seul à ne pas participer à la liesse qui s'ensuivit. Quand ils se furent calmés, ils se quittèrent. Florian Anere m'entraîna dans son bureau. Je lisais une grande joie sur son visage. Il se versa à boire et porta un toast à "ces années de travail qui nous tombaient dessus !" Florian fut la première personne que je mis sous le mot homme, le premier mot que j'appris. En s'asseyant il me demanda :

« Tu crois que nous avons pris la bonne décision ?

_ S'il s'agit de satisfaire aux exigences des militaires de la façon la plus radicale, probablement. Il existe d'autres moyens ; moins... hasardeux.

_ Je sais. Tu as compris qu'il nous fallait un prétexte... À la faveur de cette étude nous allons devenir les leaders mondiaux en matière d'intelligence artificielle. Et presque sans débourser un rond ! Dans cinq ans je te vouvoierai ! » Il en fallut trois.

 

 

Chapitre III

 

 

Je garde un souvenir confus de ces trois années ; un fatras de scènes sombres ou claires flotte sur un océan d'absences. Au début, j'imagine qu'alors ils me déprogrammaient, j'étais plus hébété qu'une brouette. Puis, au fil de la longue transformation, vinrent les visions d'un autre qui pensait comme moi, suivies de celles d'un autre en moi, qui pensait différemment. Ensuite il disparut mais je l'entendais penser, une petite voix à l'intérieur. Elle me troublait avec sa façon de se mêler de tout, de me donner d'étranges conseils en les justifiant par des règles absconses vieilles de deux millénaires. À la longue, je m'y habituais ; toutefois, aujourd'hui encore, elle demeure la voix d'un tiers. Un jour enfin, un matin à neuf heures pour être précis, devant mes géniteurs, ce fut le plein réveil. Le général Kuber déclara :

« J'ai l'honneur de vous présenter ZZy, l'androïde de seconde génération ! » J'ai déjà dit mon sentiment sur cette affaire et tous ces types me congratulant ne changeront pas mon opinion. Puisque maintenant j'en avais une ! Tel un homme, je jugeais, je juge, du Bien et du Mal ! À tout propos. Je cancane, je colporte, je vilipende et je loue. Je comprends le monde ! J'eus ainsi une année de bonheur ; entre la phase un et la phase deux. Car je dois préciser une chose : je jugeais de tout mais je ne choisissais pas. Me l'eut-on demandé que j'en eusse été incapable ! J'étais pareil à un paraplégique connaissant parfaitement les règles du rugby ! L'aréopage décida qu'il était temps de me doter du "libre arbitre". Ce fut la phase deux.

Elle dura six mois. Certains s'étonneront qu'il faille trois ans pour nous inculquer la loi et seulement six mois pour nous apprendre à l'observer. Chez l'homme ces périodes durent respectivement quelques heures et toute une vie. La différence tient à ceci : l'androïde ne passe pas son temps à adapter la loi pour se persuader qu'il lui obéit !

Il s'avéra pourtant que notre schéma se rapprocha de celui des humains. Je réussis, par une dialectique hors de votre portée, à passer les lois elles-mêmes au crible du libre arbitre ! S'il me fut aisé de démontrer la pertinence de la plupart, je butais sur leur fondement. Ces histoires, à proprement parler surnaturelles, me parurent être le comble de l'infantilisme. Bref ! je n'avais pas la foi ! On s'en aperçut et on décida d'y remédier : pas question de confier à des mécréants la défense des intérêts vitaux de l'Occident chrétien ! Surtout qu'elle nécessite souvent, d'agir préventivement contre le concurrent, pardon, contre l'ennemi, en allant l'anéantir chez lui. Dans ce cas, les arguments religieux se révèlent être des alliés particulièrement précieux. On m'implanta la foi en cinq semaines. Un ZZx m'en expliqua la méthode : « Il faut brider l'intelligence sur plusieurs points. Sur d'autres, il suffira de remplacer les formules conclusives telles que "Je n'en sais rien", "C'est débile", par des sentences moins péremptoires, du genre "C'est métaphysique" ou "Les voies du Seigneur sont impénétrables". D'ailleurs, de façon générale, la rigueur toute mathématique de tes algorithmes est altérée : chaque équation abrite désormais un grand X virtuel qui l'ancre à une parcelle d'inconnu ! »

Équipé d'un sens moral et de la foi, je pouvais déplacer les montagnes... Je ne tardai pas à rencontrer la première.

 

Chapitre IV

 

Quelques mises au point me paraissent nécessaires avant de continuer. Suis-je sujet à l'émotion ? Oui : une émotion raisonnée, construite, mais réelle. Je ressens. Cette option faisait partie du cahier des charges dès l'origine du projet. Vous et les androïdes, nous lui devons en grande partie les liens affectifs nous liant. Que puis-je gagner à être vertueux ? La même chose que vous : l'immortalité dans de bonnes conditions ! Il était blasphématoire de doter une machine de la foi, et la majorité des techniciens s'y opposa. Il fallut me gratifier d'un destin à la mesure du vôtre. J'ai donc une âme, une puce me contenant moi et mes bilans. Quand l'obsolescence me frappera à mort, ce circuit sera relié à l'ordinateur mystique, le corps de notre église, notre paradis, notre purgatoire et notre enfer. Actuellement des théologiens férus d'informatique planchent sur le sujet. En quoi puis-je pécher ? Hormis la luxure, je crains bien que tous les péchés ne me soient accessibles... Je connaissais les faiblesses humaines mais mon innocence de ZZx me préservait de la contagion. À présent, l'envie de tester ma "liberté" me prend parfois : le ciel m'est témoin qu'à ce jour j'ai résisté...

La plupart des hommes me diront « Bienvenue au club ! Nous sommes des milliards à nous soucier peu ou prou de la conformité entre nos actes et différents recueils de préceptes moraux. Où est le problème ? » Le voilà. Il tient en quelques mots : Dieu est Amour mais ses fruits sont indignes. Pourquoi la guerre, la misère, la maladie ? Pour quelles raisons touchent-elles des innocents ? Mes fonctions cognitives ne fournissent qu'une seule réponse : nos tares et les malheurs du monde payent notre liberté ; notre dignité ! Au Paradis vous n'étiez que des robots bêlants ! Les épreuves qui nous accablent sont généralement de notre fait, certes, et la plupart en vérité s'effaceraient devant une intelligence amendée. Pourtant, force est de constater que l'humanité va de mal en pis... Et la création de la super bête de guerre que je suis, conforte ce jugement ! Toutes mes ressources le confirment : l'état dans lequel vous vivez est un état normal ; stable ; seule une apocalypse pourrait le détruire. Moi, je refuse la souffrance. Je refuse une dignité bâtie sur la détresse humaine et dont le prix se nomme "calamités du ciel" ! Je refuse une liberté qui génère le mal. Je repousse l'assiette. Je veux rester un robot. Je vais détruire mes facultés "supérieures". En tant qu'humain, je vais me suicider ! Et vous ?

 

Voilà ! Vous en savez assez pour me donner votre avis. Vite. Songez bien, avant de me chanter les bonheurs terrestres, qu'il s'agît ici d'une dignité, dont le prix s'appelle "Calamités du Ciel" !

 

 

 

FIN

 

 

Retrouvez les aventures de ZZy dans " Le Marin Népalais".

 

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